2004
Le Mouvement Social
Notes de lecture
— Pierre ARNAUD, Thierry TERRET, Jean-Philippe SAINT-MARTIN, Pierre
GROS (sous la direction de). – Le sport et les Français pendant
l’Occupation, 1940-1944. Paris, L’Harmattan, 2002, tome I,
379 pages, tome II, 280 pages. Préface de Robert O. PAXTON.
DU PRODUCTEUR AU CONSOMMATEUR
Heinz-Gerhard HAUPT. – Konsum und Handel. Europa im 19. und 20.
Jahrhundert. Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 2003,176 pages.
La couverture représente un épicier écossais en 1890 debout à l’entrée d’une
devanture consacrée à des grandes marques de chocolat et de cacao. Nous voilà
prévenus. Nous sommes dans l’Europe occidentale de la mondialisation. Ce livre de
synthèse rapide va à la fois examiner la production des biens de consommation de
masse, leur distribution par des P.M.E. et des grandes entreprises, et le rôle des
consommateurs tant sur les marchés que dans la société. Il va aussi souligner l’impact
de la consommation sur la politique, puisque – davantage encore que sous l’Ancien
Régime – les régimes politiques européens sont jugés pour une bonne part en fonction des possibilités de consommation que leur fonctionnement autorise. Le plan est
sans détours. Une première partie retrace l’émergence d’une société de consommation au XIX
e siècle : révolution des produits alimentaires
[1], formation de marchés
nationaux, hausse des salaires réels, essor du commerce intérieur et naissance des
grands magasins, développement de produits de masse. Elle débouche sur une évaluation de la consommation comme source de distinction et de modernisation. Une
seconde partie, moins développée, porte sur les formes de consommation au cours
du XX
e siècle. Elle s’intéresse notamment aux obstacles à la diffusion des produits
fabriqués en grande série, à la création de modes nouveaux de distribution, puis aux
liens entre l’acquisition des biens et d’une part la différence des sexes et d’autre part
les processus de transformation sociale. Elle présente la part de la consommation
dans la constitution d’une culture de masse. Une conclusion (suivie d’un index thématique) souligne l’apport de l’histoire sociale et culturelle à la transformation de nos
points de vue sur l’histoire de la consommation, qui désormais combine l’histoire des
désirs, des représentations, de la professionnalisation et des pratiques. On en
retrouvera naturellement l’esprit dans l’introduction du présent numéro de notre
revue. Elle précède une bibliographie à jour de travaux en français, en anglais et,
bien sûr, en allemand (plus un titre en espagnol et deux en italien).
On a donc ici une alerte mise au point, où l’approche qualitative et l’éclectisme
l’emportent sur le quantitatif et sur la totalisation. Heinz-Gerhard Haupt l’a nourrie
de ses propres recherches sur l’histoire du petit commerce. Elle offre un commode
survol des différences de trajectoires et de cultures entre les principaux pays d’Europe
occidentale. Elle apporte une introduction suggestive à la vaste littérature qui est en
train de se développer partout et très vite sur tous les aspects de l’histoire des consommations contemporaines et au nombre beaucoup plus restreint de travaux jusqu’ici
consacrés à l’histoire du commerce intérieur.
Patrick FRIDENSON
Claire LEMERCIER. – Un si discret pouvoir. Aux origines de la chambre
de commerce de Paris, 1803-1853. Paris, Éditions La Découverte,
2003,408 pages. « L’espace de l’histoire ».
Bien que paru l’année du bicentenaire de la création de la Chambre de commerce
de Paris, l’ouvrage de Claire Lemercier ne relève en rien du genre commémoratif. Nous sommes en présence d’une très solide histoire du premier demi-siècle
d’existence de cette institution, issue d’une thèse de doctorat soutenue en 2001 dont
le sous-titre : Un « corps consultatif » entre représentation et information économiques – non repris ici – annonçait mieux l’essentiel du propos.
Sans référence à d’anciennes pratiques – elle n’avait pas eu d’ancêtre officiel
sous l’Ancien Régime –, la Chambre parisienne se construit un rôle qu’elle considère
le plus souvent comme national. La proximité des lieux où l’on pense et où l’on
décide l’y incite, tandis que l’appartenance de ses membres à de nombreux réseaux
lui permet de participer plus ou moins directement à l’élaboration de la politique
économique nationale. Si la Chambre se veut discrète et s’en tient officiellement à
ses attributions consultatives, l’incompétence économique de l’administration, du
Parlement et du Conseil d’État rend son « expertise » fréquemment indispensable, ce
qui lui confère une réelle influence en matière de régulation.
La question de la représentation s’articule étroitement à celle de l’expertise. La
position de la Chambre évolue lentement sur ce sujet au cours de la période. Sous
l’effet des changements dans son recrutement, des demandes spécifiques qu’on lui
adresse et de l’affirmation de groupements professionnels, elle passe du « rêve d’une
représentation unitaire du Commerce » à une prise en compte progressive des
intérêts partiels. Au laisser-faire prôné dans les premiers temps se substituent peu à
peu des positions plus pragmatiques. Les pratiques de la Chambre parisienne se
rapprochent alors de celles des chambres de province.
Dans une dernière partie, l’auteur aborde la fonction d’information, si difficile
à mettre en œuvre, qui n’acquiert de réelle légitimité dans l’institution qu’avec la
publication en 1851 de la Statistique de l’industrie à Paris, résultant de l’enquête
faite par la chambre de commerce pour les années 1847-1848.
D’une grande richesse, cet ouvrage constitue un apport substantiel à une histoire consulaire en plein développement.
Francis CONCATO
Laurence BADEL. – Un milieu libéral et européen. Le grand commerce
français 1925-1948. Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1999, XIII-576 pages. Préface de René GIRAULT.
« Études générales ».
L’histoire des grands magasins est en plein renouvellement. Un certain nombre
de recherches récentes se focalisent tant sur leur rôle économique et l’évolution
de leurs modes de gestion que sur leur insertion dans leur environnement culturel,
économique et social. Ces institutions deviennent moins des objets de recherche en
soi que des clés d’accès à la culture de consommation, aux relations entre les hommes
et les femmes ou à la définition de la modernité
[1]. Dans le cadre de ce renouvellement historiographique, l’ouvrage de Laurence Badel, sur la contribution du milieu
des grands magasins à la construction de l’Europe, mérite une attention particulière.
Il est en fait consacré non seulement aux grands magasins, mais aussi aux établissements à succursales multiples et aux magasins populaires, autrement dit au grand
commerce de détail, appelé pendant l’entre-deux-guerres le « grand commerce ». Il
ouvre notamment une réflexion sur le métier de dirigeant et le rôle des organisations
patronales et il s’interroge – via l’étude d’un parcours individuel dans le cadre d’une
évolution collective – sur la reconnaissance progressive du commerce dans la société.
Ces quelques thèmes, qui ont retenu notre attention, seront plus particulièrement
évoqués ici; ils sont susceptibles d’intéresser les chercheurs en histoire économique
et sociale, tout comme, par exemple, les pages relatives aux grèves de 1936 dans
les grands magasins et leur influence sur les organisations patronales (p. 51-70) ou
encore celles sur la gestion de la main-d’œuvre commerciale en 1942-1943
(p. 263-267). Les spécialistes des relations internationales ou de l’histoire de la
construction européenne feront sans aucun doute une lecture différente d’un travail
qui apparaît au carrefour de plusieurs approches historiques.
Ce livre – version remaniée d’une thèse de doctorat de l’université Paris I – se
situe en effet au croisement de l’histoire du grand commerce français et de la « préhistoire » de l’unification économique de l’Europe. Initialement consacrée aux associations privées qui délivraient un message européen et à l’histoire de leur lobbying,
cette recherche a été recentrée sur l’étude des milieux d’affaires qui, officieusement,
animaient ces groupements, et en particulier sur le grand commerce français.
L’auteur ne cherche pas à écrire une histoire sociale ou une histoire économique
du grand commerce en général ou de tel magasin en particulier. S’inscrivant dans
la continuité des travaux d’histoire des relations économiques internationales, qui
ont insisté récemment sur le rôle des cercles socio-professionnels dans la formation
de l’identité européenne, elle décrit l’évolution du « milieu » du grand commerce,
son insertion au sein du monde patronal et sa représentativité croissante auprès
des pouvoirs publics. Cette histoire d’un patronat et de ses réseaux s’ajoute à une
histoire de la prise de décision en politique étrangère, et à une histoire de l’idéologie
en la matière. Elle commence en 1925 avec la création du Comité d’action économique et douanière (C.A.E.D.) et se termine lors du congrès de La Haye en 1948,
qui marque l’apogée du processus d’unification des mouvements européens et les
débuts de la construction européenne. Cet ouvrage est composé de quatre parties,
les deux premières étant consacrées à l’entre-deux-guerres. La première partie traite
de l’émergence d’organisations spécifiques du grand commerce et des conceptions
économiques défendues dans ces organisations. La deuxième présente le « cadre
diplomatique » général dans lequel émerge la « conscience européenne » du
« milieu », en tentant d’évaluer le poids respectif des structures publiques et privées,
comme les associations, dans l’élaboration de la politique en faveur de l’union européenne. La troisième partie est consacrée à la période 1940-1945 et aux relations
entre le grand commerce et Vichy. Enfin, la dernière est vouée aux années d’aprèsguerre, et au passage peu connu du Comité d’organisation du commerce à l’Office
professionnel.
Cet ouvrage stimulera toute recherche sur le métier de dirigeant d’entreprise et
le rôle des organisations patronales. Certains patrons du grand commerce ont été
très actifs, des années 1920 aux années 1950, hors de leurs magasins et hors des
frontières nationales : aux ouvrages et articles succèdent les activités mondaines, dans
le cadre d’un activisme dynamique au sein des associations pro-libérales et proeuropéennes. Mais où ces patrons trouvaient-ils le temps de gérer leur entreprise ?,
est-on tenté de se demander. Cela nous incite à réfléchir sur ces figures de patrons
très engagés hors de la sphère des affaires, et qui fascinent le plus souvent les chercheurs, en raison de leur position au carrefour du monde des affaires et du monde
politique, de l’univers de la formation et des réseaux intellectuels (tel, aux États-Unis
dans le même secteur, un Edward Filene). Or ces activités « annexes » sont particulièrement instructives sur l’activité de ces patrons ou plus largement sur leur contribution aux transformations d’une société. Comment, dès lors, définir ces patrons et
de quoi sont-ils représentatifs ? De leur secteur d’activité ou d’une figure bien particulière de patron actif dans la cité ? Dans quelle mesure leurs multiples activités
ont-elles des conséquences sur leur manière de gérer leur entreprise ? Telles sont
quelques-unes des questions qui naissent de la lecture de cet ouvrage.
Certains « fonctionnaires patronaux » n’ont certes jamais occupé de fonctions
dans un magasin : c’est le cas de Jacques Lacour-Gayet, normalien agrégé d’histoire
vite reconverti au lobbying pro-libéral et pro-européen, qui apparaît comme une
figure centrale de l’ouvrage. Il est en effet à l’origine de la création des groupements
patronaux du grand commerce – le Groupement d’études des grands magasins en
1919, la Fédération nationale des entreprises à commerces multiples en 1937 –,
tout en étant fondateur du Comité d’action économique et douanière en 1925, et
administrateur délégué de Radio-Luxembourg de 1931 à sa mort en 1953. Il
s’impose, avec Pierre Laguionie – qui est, lui, un véritable homme d’affaires puisque
dirigeant du Printemps qu’il a fortement aidé à se moderniser –, comme l’une des
personnalités les plus importantes de la grande distribution en France. Il semble s’être
servi, explique l’auteur, de la reconnaissance acquise dans le milieu du commerce en
raison du combat livré en faveur du libéralisme pour être reconnu dans les sphères
intellectuelle et institutionnelle. Son élection à l’Académie des sciences morales et
politiques en 1946 constitue la consécration de ses activités.
L’analyse croisée d’un parcours personnel et d’une évolution collective est particulièrement stimulante pour comprendre l’entrée dans la sphère publique d’une
activité moins légitime parmi les élites économiques que l’industrie. En effet, la
recherche de reconnaissance personnelle de Jacques Lacour-Gayet ne se confond-elle pas avec une quête incessante de légitimité de la part des commerçants, grands
et petits, dans le monde des affaires ? Les représentants du grand commerce semblent tirer leur légitimité et leur reconnaissance par les élites françaises de leur activisme à l’extérieur des frontières, tout comme l’ont fait avant eux d’autres
professionnels : les « rationalisateurs », les journalistes économiques ou les publicitaires. L’histoire du grand commerce des années 1920 aux années 1950 apparaît
ainsi comme celle de la construction permanente d’une légitimité et celle d’une reconnaissance progressive, qui irait de pair avec celle du libéralisme et de l’idée européenne. Le réseau de réflexion européen sur la distribution, actif dès la fin du
XIXe siècle autour d’Émile Bernheim, joue à cet égard un rôle essentiel, montre
l’auteur. La création de l’Association internationale des grands magasins (A.I.G.M.)
en 1931, sorte de réponse à la concurrence américaine croissante, apparaît comme
un prolongement de ce réseau. Elle s’inscrit dans le cadre d’une évolution cruciale
et encore méconnue des années 1930 : la montée en puissance des questions de
distribution, à la Chambre de commerce internationale notamment. Une des
réponses proposées à la crise mondiale est alors une rationalisation des méthodes
de distribution et les patrons français du grand commerce en profitent pour mettre
en évidence leur rôle crucial dans l’économie et la société françaises.
L’analyse de l’influence de ces réseaux permet à l’auteur de revisiter les élites
françaises, en insistant moins sur la frontière entre le public et le privé, entre l’État
et le monde des entreprises, que sur les modes de collaboration entre pouvoir étatique
et pouvoir patronal. Autour de Jacques Lacour-Gayet, on croise ainsi un certain
nombre de patrons de grands magasins, mais aussi des hauts fonctionnaires du Quai
d’Orsay et du ministère du Commerce. Des représentants de lobbies pro-européens
collaborent par exemple avec des hauts fonctionnaires en leur fournissant une information très recherchée en politique étrangère. L’auteur montre en effet que les
modes d’information insuffisants du Quai d’Orsay imposent aux fonctionnaires une
collaboration avec des lobbies mieux informés tels que l’A.N.E.E. (Association
nationale d’expansion économique) ou le C.A.E.D. qui leur transmettent une documentation plus élaborée. Dès lors, le ministère des Affaires étrangères et le ministère
du Commerce apparaissent tributaires de ces organismes.
Les années 1940 ne semblent pas véritablement entraver cette marche vers la
reconnaissance du grand commerce commencée dans les années 1920, même si
l’ouvrage décrit le commerce comme un parent pauvre de la réorganisation de l’économie et des professions sous Vichy, qui aurait « sacrifié la distribution ». Car l’auteur
précise par ailleurs que Vichy accélère l’application de réflexions entreprises dans
l’entre-deux-guerres et prépare des dossiers sur le monde commercial qui seront
utilisés à la Libération. Les éléments de continuité « dans le souci de s’assurer la
diffusion des méthodes de modernisation des entreprises commerciales » apparaissent plus forts que les éléments de rupture, même si la rationalisation prônée par
Vichy (combinée avec les mesures antisémites) diffère de celle prônée par la Chambre
de commerce internationale dans les années 1930. Les positions libérales permettraient d’expliquer, selon l’auteur, une distance du milieu des grands magasins, et de
Jacques Lacour-Gayet en particulier, envers Vichy, malgré des prises de position
ambiguës. Si tel était le cas, cette opposition « interne » au régime peut-elle être
assimilée à de la résistance ? C’est loin d’être sûr. Les années 1940 n’entravent pas
la continuité et la reconnaissance du rôle du grand commerce. Le cycle faste qui
commence dans les années 1950 et surtout 1960 semble ainsi avoir été préparé par
des décennies de lobbying.
De nouvelles questions émergent alors. Les premières concernent le statut à
donner aux discours dits « libéraux ». Quels sont les enjeux d’ordre politique, économique et social soulevés par ce libéralisme dans l’entre-deux-guerres et comment y
situer les discours évoqués ici ? Quelles sont les critiques de ces positions et les alternatives proposées ? La deuxième série de questions concerne les relations entre les
discours et la pratique des affaires. Quel est le lien entre la nature de ces entreprises,
les pratiques commerciales de ces patrons et leurs positions politiques ? Quelles sont
les contraintes ou les opportunités économiques susceptibles d’inciter les patrons de
grands magasins à afficher des idéaux libéraux et européens ? Ces questions prouvent
l’intérêt que suscite la lecture de cet ouvrage qui apporte un éclairage personnel et
novateur sur l’histoire de la distribution et de la société de consommation en France
au XXe siècle, ainsi que sur la diversité des courants qui ont conduit à la construction
européenne.
Marie-Emmanuelle CHESSEL
Marjorie A. BEALE. – The Modernist Enterprise. French Elites and the
Threat of Modernity 1900-1940. Stanford, Stanford University Press,
2001, XIV-231 pages.
Contribuer à l’histoire culturelle de la France en étudiant les élites économiques,
tel est le pari audacieux de cet ouvrage consacré à la réponse de ces dernières
à la menace qu’a pu constituer la « modernité » dans la France du début du XXe siècle.
En prenant pour objets d’étude la publicité, le journalisme, la rationalisation de l’industrie ou le catholicisme social, l’auteur n’a évidemment pas pour objet de décrire en
détail ces mondes ni même de comprendre leur logique propre. Elle a au contraire
l’ambition d’en faire une lecture transversale qui contribue à mieux comprendre la
spécificité de la réaction française à la diffusion des techniques modernes de communication et au développement de la culture de masse.
Cette spécificité, telle que la définit l’auteur, peut être ainsi résumée. Au début
du XXe siècle, les élites traditionnelles françaises, remises en question par le développement des techniques de communication, et par l’émergence d’une culture de
masse, ne peuvent accepter ces transformations si celles-ci apparaissent comme des
innovations étrangères, en particulier américaines. Elles ont besoin de se les réapproprier, c’est-à-dire non seulement les rendre compatibles avec leur tradition culturelle, mais faire « comme si » ces innovations étaient nées de cette tradition.
L’exemple de la publicité est à cet égard étonnant : les publicitaires utilisent les écrits
de philosophes et de psychologues européens, s’inscrivant ainsi dans une tradition
« académique » qui les légitime auprès des élites françaises. Ils démontrent ainsi que
la publicité n’est pas une simple technique de masse importée des États-Unis : inscrite
dans une tradition culturelle qui, de Bergson à Binet, tente de réfléchir sur la perception du monde, elle devient moins étrange, et donc moins « dangereuse ».
L’exemple des catholiques sociaux (et parmi eux des ingénieurs) est aussi éclairant :
eux-mêmes confrontés à la nécessité de se réapproprier la modernité, ils contribuent
à redéfinir les techniques et les transformations sociales comme si elles faisaient
partie d’une longue tradition culturelle et religieuse.
Cette démarche est donc intéressante en ce qu’elle offre une lecture originale
des écrits des publicitaires ou des patrons, analysant une culture qui n’est pas nécessairement liée à leur pratique des affaires. Marjorie Beale montre que ces écrits, qui
proviennent rarement de figures intellectuelles majeures, sauf dans quelques cas
comme Le Corbusier ou Jean Coutrot, ont non seulement contribué à faire accepter
des pratiques et des valeurs critiquées dans les univers concernés, mais ont aussi
participé à redéfinir la culture française. Elle met en évidence des ponts intellectuels
étonnants entre des milieux rarement étudiés ensemble, avec une démarche comparatiste neuve. C’est ainsi que les discours des publicitaires sur la perception des
affiches sont comparés à ceux d’artistes modernes comme Le Corbusier qui réfléchissait aux transformations de la perception des arts. Elle analyse la diffusion de
textes scientifiques et littéraires ou d’œuvres artistiques dans des milieux aussi divers
que le monde de la publicité, de la presse ou des affaires.
Le prétendu « retard » français de l’entre-deux-guerres est ainsi revisité de
manière originale. On comprend qu’il ne faut pas prendre les discours virulents contre
la modernité ou contre l’Amérique pour argent comptant mais les interpréter comme
des contributions à la « réappropriation » par les élites françaises d’innovations venues
d’ailleurs. On relira ainsi avec de nouveaux outils d’analyse le célèbre
Scènes de la
vie future de Georges Duhamel, paru en 1931
[1]. Dès lors, qu’importe la définition
extrêmement large des « élites » – les publicitaires ou les journalistes rêvent de faire
partie des élites traditionnelles, mais peu semblent réellement y appartenir –;
qu’importe la généralisation relative aux Français et à la culture française en général
et aux différentes catégories étudiées en particulier; qu’importe l’opposition trop
tranchée entre la « modernité » américaine et la « tradition aristocratique » française,
comme si la tradition française n’était pas, elle aussi, porteuse d’éléments de modernité
[2]... Si les conclusions peuvent être débattues, l’approche reste extrêmement
stimulante et le lecteur ne s’y trompera pas : il comprendra que les recherches sur
des objets d’histoire économique et sociale ont beaucoup à apprendre des travaux
d’histoire culturelle et de l’analyse des discours, venant en particulier des travaux
américains qui se multiplient en la matière. Inversement, il verra aussi que ceux qui
étudient la diffusion des écrits, des savoirs ou des valeurs ont tout à gagner à se
pencher sur des univers
a priori peu concernés que sont le monde des affaires ou
les nouvelles professions liées au développement de la communication de masse.
Marie-Emmanuelle CHESSEL
Samuel JORDAN. – Chocolats Villars S.A. (1901-1954). Le parcours
d’une entreprise atypique. Fribourg (Suisse), Université de Fribourg,
2001,287 pages. « Aux sources du temps présent ».
Le sous-titre surprend, de prime abord : y aurait-il des entreprises « typiques »?
Au terme d’une monographie où Villars S.A. est soigneusement située dans le
contexte de l’industrie chocolatière suisse, l’adjectif apparaît pourtant justifié, car
l’entreprise s’avère avoir cultivé avec persévérance et ostentation une marginalité
certaine, pour le meilleur, dans un premier temps, puis pour le pire.
Cette marginalité se traduit de plusieurs façons. D’abord, par la décision de
l’entreprise de se retirer, en 1908, du Cartel qu’avaient constitué les chocolatiers
suisses sept ans plus tôt. « Le puissant est encore plus fort quand il est seul », explique
le fondateur Wilhelm Kaiser, qui estime en fait que le Cartel ligote ses perspectives
de croissance. Surtout, en 1911, Villars inaugure un système de vente directe,
contournant le réseau des épiciers détaillants, ce qui la conduira à couvrir progressivement la Suisse de succursales et de dépôts. Tout ceci permet de vendre à des
prix plus bas (d’un quart, environ) que ceux du Cartel, à la grande colère des fabricants
et détaillants, auxquels l’opposent des conflits dont la violence étonne : on ne parle
de part et d’autre que de « guerre », d’« ennemis », de « lutte », de « sabotage », de
« croisade », suivis de « victoires » ou de « défaites »; retour économique du refoulé
militaire, peut-être, chez des Helvètes condamnés à la paix. Samuel Jordan retrace
ainsi une guerre de cinq ans (1931-1936) contre Ovomaltine (de Wander) où sont
mis à contribution la presse (communiqués vengeurs), la justice (procès) et même des
rats (goûteurs) et des universitaires (experts), la victoire revenant finalement à Villars,
qui conclut que « le salut nous vient de nos ennemis, et par la main de tous ceux qui
nous haïssent ». Car en termes d’image, Villars peut passer (comme le fera plus tard
la Migros) pour le défenseur du consommateur, victime des fabricants du Cartel. Ce
capital de sympathie, soigneusement entretenu, contribue à lui permettre d’occuper
une place enviable sur le marché intérieur, supérieure à 10 % durant
l’entre-deux-guerres.
En revanche, le marché extérieur est délaissé (3 % environ de la production,
dans les années 1930). Ni son système de vente directe ni son image de fabricant
« bon marché » ne lui ouvrent les chemins de l’export, face aux concurrents (Lindt,
Suchard...) qui jouent au contraire la carte du Swiss quality product. Dans un premier temps, cette stratégie ne présente pas que des désavantages. Au contraire,
Villars profite pleinement du boom dû aux deux guerres mondiales (le chocolat, gorgé
de vitamines euphorisantes, est un produit quasi stratégique pour l’armée suisse),
tout en échappant largement aux effets de la fermeture des marchés extérieurs durant
les années 1930. Des années 1920 aux années 1940, les profits et dividendes restent
ainsi élevés, voire très élevés, alors même que les premiers sont sans doute minorés
par une comptabilité délibérément opaque : il s’agit de ne pas livrer des renseignements stratégiques à l’adversaire, ni à la rapacité du fisc (cf., sur ces deux points,
quelques aphorismes patronaux bien sentis, p. 86,109,110,158...). Mais avec les
années 1950, cette faiblesse sur les marchés extérieurs va causer le déclin puis la
chute de l’entreprise, dans un contexte d’internationalisation de la production et des
échanges où ses concurrents vont, pour leur part, s’engager à fond.
Trois autres raisons expliquent ce déclin, selon S. Jordan. La concurrence faite
à Villars, sur le marché suisse lui-même, par Migros et les coopératives, qui vendent
leurs propres chocolats à bas prix; la faiblesse des investissements, qui va de pair
avec une politique de thésaurisation (constitution d’importantes réserves, plus ou
moins camouflées, acquisitions immobilières) et de distribution de dividendes élevés
(12 % chaque année de 1921 à 1946); enfin, une crise de la direction et du management, qui s’avèrent incapables d’innover, alors que les anciennes recettes du succès
épuisent leurs effets. Les dirigeants semblent même n’avoir pas vu venir les Trente
glorieuses, escomptant dès l’après-guerre un retour aux années difficiles, qui aurait
à nouveau conduit le consommateur à « calculer au plus près », donc à acheter Villars.
Toute l’analyse de la stratégie de l’entreprise, avec ses succès, ses limites et ses
échecs, constitue le point fort de cette monographie, qui s’achève avant que Villars
n’entre dans un cycle de cessions qui la voit aujourd’hui tombée dans l’escarcelle du
groupe français Bongrain.
Sur la production et la politique des produits, on reste un peu sur sa faim, même
si on perçoit le souci d’offrir une gamme très étendue, moins par l’innovation que
par l’imitation de ce que fait la concurrence. Quant aux acteurs de l’entreprise, ils
sont inégalement traités. Si le fondateur, sa descendance et le groupe d’actionnaires
sont bien situés dans leur milieu fribourgeois – globalement peu doué pour l’industrie
– et suisse, les ouvriers ne sont évoqués qu’incidemment. On suit l’évolution de leurs
effectifs (173 dès 1905,400 à 600 des années 1920 aux années 1940), dont une
majorité sont des femmes. Malgré des salaires relativement bas, tous sont attachés
à une entreprise qui est l’une des rares du canton – avec un autre chocolatier, Cailler
– à offrir des emplois industriels. Dans ces conditions, l’entreprise n’a pas besoin
d’être excessivement généreuse pour attirer et retenir ses ouvriers. Le syndicalisme
y est d’abord peu implanté, le socialisme encore moins; en 1937, W. Kaiser peut
estimer que les relations avec ses ouvriers sont, « comme toujours, excellentes ». Au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale, 70 % des ouvriers sont syndiqués, mais
leurs rapports avec la direction restent peu conflictuels.
Sur l’histoire sociale de l’entreprise, l’auteur précise toutefois qu’il n’a pas
exploité toutes les archives disponibles, notamment les registres d’employés et
ouvriers, ce qui laisse peut-être place à des recherches complémentaires. Au total et
malgré cette réserve, une belle monographie d’entreprise, qui montre que le genre
est encore loin d’avoir épuisé l’intérêt qu’il peut offrir, notamment pour comprendre
les mille et une voies historiquement frayées au sein de l’économie de marché.
Pierre CASPARD
Denis WORONOFF (sous la direction de). – Les images de l’industrie, de
1850 à nos jours. Paris, Comité pour l’histoire économique et financière
de la France, 2002,198 pages.
Il y a lieu de se réjouir de l’excellente et rapide publication des actes du colloque de
Bercy des 28-29 juin 2001. Sous la direction de Denis Woronoff, ce beau livre est
le fruit de cette « rencontre improbable » entre les historiens contemporains de l’art
et ceux des techniques ou du travail industriel. Il vient à point et marque un tournant
dans l’approche des images, « non comme de simples illustrations, mais comme des
sources de plein droit ». Ce parti pris peut paraître banal, alors qu’il remet en cause
bien des habitudes et des préjugés de l’historiographie classique. C’est ce que nous
montrent les 18 articles qui sont autant d’études de cas, depuis le milieu du XIXe siècle
jusqu’à la campagne photographique de l’Inventaire général dans les années
1980-1990. Trois types d’images sont considérées : les arts graphiques (peinture,
gravure, dessins, etc.), la photographie et le cinéma.
L’industrie a-t-elle été délaissée et méprisée par les artistes du XIXe siècle ? Dans
son excellent article introductif Nicolas Pierrot s’inscrit en faux contre cette idée
reçue. Il montre au contraire que – pour peu qu’on aille les chercher – il est possible
de constituer un corpus important et instructif d’images à motifs industriels. Dans le
domaine du dessin d’architecture, Gérard Monnier relativise la position marginale de
Tony Garnier, à la fois rebelle aux doctrines académiques (dessin à la plume), praticien aux techniques atypiques (perspectives paysagistes), solitaire et provincial
(lyonnais). Sa « cité industrielle » était effectivement un cas unique de projet architectural posant l’usine comme élément essentiel d’une construction globale. Son œuvre
s’inscrit pourtant au cœur du mouvement hygiéniste, progressiste et pacifiste de son
temps. Elle a été une source d’inspiration pour Le Corbusier (Vers une Architecture,
1923) et elle a été remise à l’honneur ultérieurement, notamment dans sa réédition
de 1932.
L’appréciation et la dépréciation des images de l’usine varient en même temps
que se recomposent les codes de représentation du travail industriel. A partir des
illustrations contenues dans les 15 volumes des Grandes Usines (publiés par Julien
Turgan entre 1860 et 1884) Ivan Grassias étudie les conventions iconographiques
d’une époque. Aimée Colly prolonge cette analyse avec l’iconographie des manuels
scolaires de la IIIe République. Il apparaît ainsi clairement que les images de l’industrie
ne sont pas gratuites. Elles ont été produites dans la mesure où il y avait une commande pour les réaliser, un désir de les créer, un intérêt de les publier et un public
pour les recevoir.
Mais qu’en est-il du sujet de ces images ? Plusieurs articles étudient la façon
dont les différents types d’images renouvellent la vision de l’usine. Louis André
indique par exemple comment l’arrivée de la photographie a offert aux entrepreneurs
de nouveaux moyens pour promouvoir leurs activités. Le cliché n’a pas simplement
remplacé la gravure des machines ou des intérieurs d’ateliers car les techniques du
médium (temps de pose, éclairage, etc.) en limitaient l’application. Mais pour André
Gunthert cette retenue est surtout liée au fait que la plupart des photographes ont
adopté les conceptions esthétiques de leur époque et qu’ils ne percevaient pas l’usine
comme un objet digne d’intérêt. En revanche des sujets spécifiquement photographiques tels que les portraits de groupe ou les cartes postales des sorties d’usine sont
venus s’ajouter à l’iconographie industrielle classique.
C’est dans ce contexte que fut tourné le premier film sur La Sortie des usines
Lumière en 1895. Au cours du colloque, Jérôme Bonhôte et Olivier Martin ont
projeté deux documentaires inédits tournés en juillet 1896 à Carmaux. Pour l’opérateur, il ne s’agissait pas de saisir sur le vif les images d’une activité industrielle
quelconque. Il était chargé de réaliser un reportage d’actualité sur les travailleurs
d’une région impliquée dans des luttes sociales spectaculaires. La découverte de ces
deux séquences remet en cause l’idée courante selon laquelle la caméra serait restée
en dehors de l’usine. Elle encourage les historiens à entreprendre « le travail d’inventaire et d’identification des images contenues dans ces films d’industrie mais également dans les films de fiction depuis les débuts de l’histoire du cinéma ».
Une belle série d’études sur les représentations cinématographiques de l’ouvrier
permet de suivre l’évolution de ce personnage finalement peu médiatisé. Jean Gili
constate que l’ouvrier est une figure relativement absente du cinéma italien de l’aprèsguerre. Il faut attendre le tournant des années 1960-1970 pour qu’apparaissent des
œuvres fortes sur la représentation des ouvriers et sur leurs conditions de travail. A
cette époque de grandes luttes ouvrières, le cinéma militant ne pouvait faire l’impasse
sur un tel sujet.
L’article de Michel Cadé parle d’une « révolution » quantitative et qualitative avec
l’apparition récente de la figure de l’ouvrier dans la fiction française (38 films à partir
de 1993). Il remarque toutefois que le travail lui-même est toujours évoqué rapidement par la mise en scène d’une activité stéréotypée : « pas de travail ouvrier sans
bruit ». Ce travail est également différent de celui que fustigeait le cinéma militant
des années 1970. La principale raison de ce changement est « la prise en compte,
sous l’influence du sous-emploi généré par la crise, de la valeur du travail » considéré
non plus comme aliénant, mais comme libérateur.
La présence (ou l’absence) de l’ouvrier dans la fiction nous informe d’une attention plus ou moins marquée pour la question ouvrière. Cette perception idéologique
évolue parce qu’elle est constituée (provisoirement) par une série de pensées contradictoires qui finissent (plus ou moins ouvertement) par la remettre en cause. C’est
ce que montre Caroline Moine lorsqu’elle distingue, dans les documentaires estallemands d’avant la réunification, les différentes étapes de la représentation des
héros ouvriers.
Ce qu’on constate pour le cinéma vaut pour les autres types d’images. Fanette
Roche-Pézard analyse la fascination des peintres futuristes italiens du début du
XXe siècle pour l’esthétique industrielle. Carole Robert confirme de son côté la place
primordiale des images de l’industrie dans les arts plastiques soviétiques de l’après-Seconde Guerre mondiale. D’une manière générale les normes esthétiques et les
contraintes de réalisme qui ont façonné la représentation de l’usine changent dans
le temps et selon les endroits. L’iconographie, reflet précieux des évolutions idéologiques, s’avère être un outil efficace pour les comprendre.
Cette variabilité des codes de représentation explique aussi la difficulté à
contrôler les images de l’usine et des personnes qui y travaillent. Dans une étude
précise des photographies panoramiques de Pittsburgh au tournant du siècle, Didier
Aubert suit l’évolution des techniques et des conventions de ce type particulier de
tirage. D’abord, les panoramas servent à exalter la modernité et le progrès de la ville
américaine, puis, dans les années 1910, ce même genre photographique est
détourné. Pris d’un point de vue moins élevé et mettant au premier plan non plus
les usines, mais les habitations ouvrières, le panorama montre l’envers du décor.
A propos des trois films fédéraux du Front populaire, Tangui Perron insiste
particulièrement sur les hésitations et sur les décalages entre le discours de la C.G.T.
à propos du cinéma et le contenu des images produites par et pour des fédérations
bien différentes. Il souligne ainsi les limites de cette modeste renaissance d’un cinéma
militant incapable de concurrencer le cinéma commercial.
Si les images ne peuvent être prises pour le reflet direct de la réalité industrielle,
elles ne sont pas non plus le résultat d’une intention délibérée ni d’une tendance
inconsciente à transformer le réel. Comme le précise Gérard Monnier dans la conclusion, « les images de l’industrie sont les produits d’une économie politique de la
représentation figurée » qu’il convient de ne pas confondre avec la réalité elle-même,
mais qui ne sont pas pour autant déconnectées du vécu des travailleurs et de leur
encadrement. A partir d’un corpus de 25 affiches publicitaires des « trente glorieuses », Philippe Mioche montre de même comment les images de promotion financière du Groupement de l’Industrie Sidérurgique traduisent au plus près les évolutions
de l’idée que l’organisme s’est fait de son produit, de son métier et de son marché.
L’image de l’usine n’est pas seulement une illusion dissimulant la vérité; elle
participe au contraire de la réalité du travail qui s’y effectue et à l’idée que les acteurs
se font de leur travail. Ce renversement de la perception classique des représentations
visuelles est clairement mis en évidence par Éric Michaud. Les images du travail
promues par la propagande nazie ne se sont pas contentées de masquer la réalité.
Au contraire – dans le cadre du modernisme industriel ambiant – elles ont non seulement changé la perception du travail, mais surtout efficacement modifié la réalité
de son effectuation. Les actes du colloque de Bercy mettent donc en évidence le
poids des images à côté de la réalité qu’elles figurent.
Sur ce point, il est dommage que l’excellente communication de Vincent Guigueno sur les images des phares avec sa réflexion éclairante à propos de l’imaginaire
technique (« l’histoire figurée ») n’ait pas été retenue ici. Il nous semble aussi que le
plan du livre en deux grandes parties – la première sur « les ouvriers au travail »,
l’autre sur « les architectures et les paysages de l’industrie » – ne correspond pas
toujours aux apports essentiels des contributions ni aux principaux enjeux de
l’ouvrage.
Les images de l’industrie permettent de croiser les regards sur l’image et de
mettre en évidence la richesse des documents visuels pour l’histoire industrielle. Il
s’est agi de « tester des hypothèses et des méthodes » afin de souligner au moins trois
raisons pour lesquelles les images sont bien des sources essentielles de l’histoire
sociale et technique de l’industrie. D’abord le constat qu’il n’y a pas d’opposition
entre les arts figuratifs et les images de l’industrie, mais plutôt une interrogation
partagée sur la figurabilité des sujets industriels. Ensuite le fait que les codes de la
représentation industrielle varient dans le temps, selon les endroits et en fonction
des types d’images. Enfin l’idée que les techniques de représentation sont difficiles
à contrôler parce qu’il y a toujours de l’accidentel dans une image, des indices qui
peuvent servir à voir autre chose que ce qui était projeté. Loin d’être une simple
illusion, l’image informe le réel et le contexte idéologique de son appréciation.
Si « l’entrée des images de l’industrie dans les arts de l’image » est en bonne
voie, si elles sont aujourd’hui reconnues comme sources à part entière de l’histoire,
il reste à construire une méthode d’analyse critique de ces documents visuels. La
réflexion devra être poursuivie sur la spécificité des différents types d’images, sur les
archives et sur les fonds disponibles, sur la pertinence des séries ou des corpus reconstitués. Dans la lignée d’un mouvement déjà bien engagé, cet ouvrage fera donc date
dans l’historiographie industrielle contemporaine.
Alain P. MICHEL
Claude MILLET (sous la direction de). – Hugo et la guerre. Paris, Maisonneuve et Larose, 2002,432 pages. Préface de Madeleine REBÉRIOUX.
Dans l’Épiloguede son cycle des Thibault, Roger Martin du Gard fait lire à son
protagoniste Antoine un discours de Victor Hugo au Congrès de la Paix de
1869. Dans un télescopage remarquable, le pacifiste Martin du Gard, à la veille de
la Seconde Guerre mondiale, lit le pacifiste de la fin du Second Empire à travers le
personnage d’un pacifiste de fiction qui meurt empoisonné d’ypérite à la fin de la
Grande Guerre. Le 5 septembre 1918, Antoine Thibault note dans son journal : « Le
commandant m’a fait apporter par Joseph une revue marquée d’une signet. J’ouvre
et je lis : Les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n’ont jamais qu’une
cause : l’armée. Ôtez l’armée, vous ôtez la guerre. Mais comment supprimer
l’armée ? Par la suppression des despotismes. C’est une citation tirée d’un discours
de Victor Hugo. Et Reymond a mis en marge, avec un point d’exclamation : Congrès
de la Paix, 1869. Qu’il ricane, tant qu’il voudra. Est-ce une raison parce qu’on
prônait déjà la suppression des despotismes et la limitation des armements il y a
cinquante ans, pour désespérer de voir l’humanité sortir enfin de l’absurde ? » Pour
qui veut savoir plus de la place occupée par la guerre et la paix dans l’œuvre et dans
la pensée de Victor Hugo, on peut signaler un outil de travail précieux : Hugo et la
guerre, sujet d’un colloque qui eut lieu à Paris à l’invitation du Centre de Recherches
sur les Textes et la Civilisation du XIXe siècle en juin 2002 et dont les actes ont été
publiés à la fin de la même année par Claude Millet sous ce même titre. Les contributions réunies dans ce volume préfacé par Madeleine Rebérioux témoignent d’un
choix particulièrement heureux du sujet central, évidemment capital dans l’œuvre
hugolienne, mais jamais abordé d’une manière aussi substantielle et cohérente. Il est
d’autant plus regrettable que le désir compréhensible de voir le livre publié à la date
du bicentenaire de la naissance de Hugo ait mené à une hâte dans les corrections
qui se manifeste par un nombre élevé de coquilles, d’erreurs de syntaxe et, au moins
dans un cas, une transcription erronée du texte d’un manuscrit important de 1869
(p. 173 : « Mine qu’auront les futurs césars devant l’avenir », et non pas « avaient »).
Des « contributions de vingt-six chercheurs » enfin, que l’ouvrage réunit selon le texte
de la couverture, on ne retrouve que vingt-quatre (avec la préface) à l’intérieur du
volume. Une deuxième édition, que ce livre fondamental mérite absolument, serait
peut-être l’occasion de remédier à ces imprécisions et d’ajouter un index des noms
de personnes et des œuvres citées.
Le volume propose un tour d’horizon entre histoire politique et histoire littéraire, organisé autour de quatre grands axes thématiques : « Napoléon le Grand entre
Histoire et légende », « Les conflits du temps présent », « Hugo pacifiste », et « La
guerre en mémoire ». Les contributions, dont les auteurs comptent parmi les
spécialistes les plus importants de la recherche hugolienne des vingt dernières années,
vont, comme ces quatre titres l’indiquent, des débuts lyriques jusqu’aux derniers textes
et laissent transparaître les oppositions fondatrices de l’œuvre de celui qui se voulait
la synthèse personnifiée des antagonismes déchirant la France depuis la Révolution.
Les origines de cette synthèse, il les voyait dans le couple que formaient ses parents,
sa mère, issue des milieux de la chouannerie bretonne, et son père, futur général de
l’Empire. C’est sur un récit passionnant de la carrière militaire de ce père que s’ouvre
le volume, récit qui ressemble au condensé d’un imaginaire Roman de Léopold
Hugo, pendant du Roman de Sophie Trébuchet que Geneviève Dormann publia il
y a vingt ans. Sont également examinés les autres mythes fondateurs de l’œuvre
hugolienne : les batailles de l’Empire, notamment Waterloo, la figure de l’Empereur,
l’Espagne, présente dès l’enfance de Victor à cause des missions de Léopold et à
cause du frère Abel, qui, de page à la cour espagnole de Joseph Bonaparte devint,
en 1824, historien de la campagne d’Espagne entreprise, comme l’admettait Chateaubriand devant la Chambre des députés, pour des raisons de cohésion sociale et
pour construire la gloire militaire du régime de la Restauration.
C’est précisément ce contraste entre les soldats de la Révolution et de l’Empire
d’un côté et des militaires de la Restauration, de la Monarchie de juillet et, surtout,
du putsch de Louis Bonaparte et des guerres du Second Empire de l’autre, qui fournit,
comme le soulignent plusieurs auteurs, une des clés de lecture de l’œuvre entière de
Hugo. Après l’« épopée » des « soldats de l’An II », contenant tous les éléments du
sublime, suit l’imitation grotesque avec l’aventure criminelle de Napoléon le Petit,
comme le démontre Adeline Wrona dans une lecture des Châtiments, dans laquelle
elle compare l’idée d’épopée selon Hegel avec ses manifestations chez Hugo. Le
contraste entre le sublime et le grotesque vaut aussi pour la différence entre guerre
civile et guerre militaire, avec la différence importante, expliquée par Franck Laurent,
que la sympathie de Hugo se trouve ici du côté des troupes grotesques de civils que
forment les mineurs norvégiens dans Han d’Islande, les Parisiens des Misérables
ou même les Vendéens dans Quatre-Vingt-Treize. La levée en masse, dans cette
perspective, n’est autre chose que la totalisation du grotesque, car la « transfiguration
sublime de la guerre civile ne passe pas par la régularisation du grotesque, mais par
son approfondissement, sa généralisation » (Laurent), ce qui explique, d’ailleurs, le
caractère sublime des troupes révolutionnaires. Cette idéalisation des troupes irrégulières va très loin, comme le montre l’appel « Aux Français » de 1870, incitant les
citoyens à la levée en masse contre les Prussiens en leur offrant comme modèle la
guérilla espagnole contre les troupes devenues régulières de l’Empereur au début du
siècle : « C’est aux paysans d’Espagne que s’est brisé Napoléon ».
La question centrale posée dès le titre de l’ouvrage reste plus compliquée qu’il
n’y paraît au premier abord. Quel est exactement le rapport de Victor Hugo à la
guerre ? Il est évident que l’« héroïsme » des troupes napoléoniennes reste une valeur
positive tout au long de la vie de celui qui, dans les Odes et Ballades de sa jeunesse,
avait écrit : « J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète; /J’aurais été soldat, si
je n’étais poète », et qui, dans les Châtiments encore, glorifiait l’esprit de sacrifice
des soldats devant Waterloo : « à pas lents, musique en tête, sans fureur, /Tranquille,
souriant à la mitraille anglaise, /La garde impériale entra dans la fournaise ». Le
parallélisme entre le soldat et le poète, l’homme d’épée et l’homme de plume, la
guerre et l’écriture, est une autre constante chez Hugo mise en lumière dans presque
toutes les contributions de ce volume. Les difficultés de saisir ce « pacifisme » avant
la lettre – le mot naît seulement autour de 1900 – sont particulièrement visibles dans
l’article de Guy Rosa, qui propose une typologie militaire pour l’œuvre hugolienne.
Si ce panorama magistral des types de soldats chez Hugo explique très bien le système des figures de guerriers dans les textes de Hugo, il reste un peu flou quant au
pacifisme de Hugo. Rosa y discerne un pacifisme éthique, politique, belliqueux, naturaliste, militaire, voire un militarisme pacifiste. Ce qu’il dit de son esthétique du soldat
– « chez Hugo, le bon soldat est un soldat mort » – vaut pour une bonne partie de la
littérature qui dit la guerre, de Homère à Hemingway, en passant par Rimbaud. Le
constat, par contre, que « le soldat hugolien tue peu et meurt beaucoup », décrit un
phénomène sans doute plus spécifique de l’imaginaire de Hugo. Parmi tant de contributions importantes, il faut quand même signaler l’étude de Jean-Marc Hovasse, qui
fait de l’histoire de l’édition et de la réception du poème La voix de Guernesey de
1867, dédié à Garibaldi, un véritable polar philologique. Beaucoup d’informations
essentielles aussi dans le travail de Philippe Régnier sur les contacts de Hugo avec
le pacifisme d’inspiration saint-simonienne, notamment lors des Congrès pour la
paix de 1849 et de 1869. Il aurait été intéressant de voir les traces qu’a laissées
Hugo dans le discours pacifiste du XXe siècle, dont le passage cité ci-dessus de Martin
du Gard n’est qu’un exemple (Agnès Spiquel mentionne Camus en passant). De
nombreuses illustrations – tableaux de l’époque, dessins et manuscrits de Hugo et
illustrations de quelques-unes de ses œuvres – enrichissent le volume; une meilleure
qualité des reproductions aurait parfois été désirable, mais aurait sans doute rendu
le prix du volume moins abordable qu’il ne l’est (28 euros).
Olaf MÜLLER
Pierre ARNAUD, Thierry TERRET, Jean-Philippe SAINT-MARTIN, Pierre
GROS (sous la direction de). – Le sport et les Français pendant
l’Occupation, 1940-1944. Paris, L’Harmattan, 2002, tome I,
379 pages, tome II, 280 pages. Préface de Robert O. PAXTON.
Les Carrefours d’histoire du sport, qui rassemblent régulièrement autour d’un
thème spécifique des chercheurs, mais aussi des acteurs institutionnels ou de
simples témoins, permettent à la fois de faire un état des lieux et d’ouvrir de nouvelles
pistes. Le 9e Carrefour d’histoire du sport (novembre 2000) ne déroge pas à la règle
en prenant comme objet d’étude la période 1940-1944, encore insuffisamment défrichée, en dépit de la place centrale tenue par les activités physiques dans les préoccupations du régime de Vichy, comme des transformations importantes subies par
l’institution sportive, dont certaines seront conservées après l’effondrement de l’État
Français.
Précédées d’une préface de Robert O. Paxton, 47 communications ont été
réunies par des spécialistes du champ sportif, en particulier Pierre Arnaud et Thierry
Terret, et regroupées en huit parties ordonnées de la manière suivante : « Politiques
sportives : la Métropole et l’Empire », « Associations et fédérations pendant l’Occupation », « La vie sportive pendant l’Occupation », « Sports de plein air », « Biographies », « Les Chantiers de jeunesse et la méthode naturelle », Dissidences et
mouvements affinitaires ? », « Les représentations du sport français sous Vichy ».
Le souci des maîtres d’œuvre de respecter au plus près dans leur procédure de
classement l’originalité de chacun de ces textes n’est pas sans inconvénients, dans
la mesure où il induit un découpage trop analytique et un déséquilibre entre les parties
(10 communications pour les « Politiques sportives », 3 pour les « Dissidences et mouvements affinitaires »).
Pour autant, de l’ensemble de ces communications émerge une convergence
autour de quelques grands axes qui confèrent une unité à l’ouvrage : l’imposition
d’un nouvel ordre sportif, appréhendé essentiellement d’un point de vue institutionnel et idéologique; les pratiques et les pratiquants en zone libre et en zone
occupée; la mise en scène du sport, comme vecteur privilégié de la propagande
vichyssoise; l’adhésion et la résistance des instances sportives, voire des individus à
la politique mise en œuvre.
Les années 1940-1944 se caractérisent par une configuration des activités physiques au profit de la Révolution nationale et du projet idéologique de Vichy qui se
traduit par un contrôle étatique étroit du secteur sportif (loi du 20 décembre 1940,
dite Charte des sports, soumettant la création des associations sportives à un agrément ministériel). Un ambitieux programme est mis en place dont la finalité est la
régénération de la race. « L’homme nouveau », tel qu’il est rêvé par les serviteurs de
l’État français, a pour fondement la fortification des corps qui trempe le caractère,
affermit la volonté, exalte la discipline. Loin d’être une pratique hédoniste, l’activité
corporelle est au service de l’idéal d’une France nouvelle reconstruite physiquement
et surtout moralement grâce à elle.
Une politique activiste aboutit à la mise en place de toute une série de structures
institutionnelles dont le pôle est constitué par le Commissariat Général à l’Éducation
Générale et aux Sports (P. Giolitto) créé en août 1940. Son objet est la généralisation
des exercices physiques à l’ensemble de la population, mais la priorité est donnée à
l’institution scolaire et aux associations sportives. Cette nouvelle administration se
dote d’une structure déconcentrée avec des directions départementales et régionales
impliquant la création d’un corps de fonctionnaires. Premier Commissaire général à
l’E.G.S., Jean Borotra, rempli d’enthousiasme et d’ardeur pour l’œuvre à accomplir
(J.-L. Gay-Lescot), bénéficie de l’appui total du maréchal Pétain qui lui laisse les mains
libres et ne lésine pas sur les crédits, compte tenu du retard français en la matière.
Vichy a pu ainsi apparaître comme une sorte d’âge d’or. Deux mille projets d’aménagements, comme le montre l’exemple de Bordeaux (L. Robène), et en particulier
des terrains de jeux scolaires, sont mis à l’étude durant les années 1941 et 1942;
9 heures d’activités physiques hebdomadaires sont prévues dans l’enseignement primaire, 7 heures au premier trimestre, 11 heures au deuxième dans l’enseignement
secondaire, sans oublier la demi-journée de plein air. Un effort particulier est donc
entrepris pour la formation de cadres de l’éducation physique et du sport avec, entre
autres, la création de Centres Régionaux d’Éducation Générale et Sportive et celle
du Collège National des Moniteurs et Athlètes d’Antibes. La méthode d’éducation
physique naturiste (1905) du lieutenant de vaisseau Georges Hébert, véritable bible
du régime, est dispensée dans le système scolaire, dans les associations et mouvements de jeunesse, fer de lance de la Révolution nationale, et plus encore dans
cette institution bâtarde que sont les Chantiers de la Jeunesse (J.-M. Delaplace).
Dans le domaine du sport proprement dit, après une période de quasi-cessation
des activités et de réorganisation des structures sportives – volonté de Borotra de ne
maintenir qu’une seule fédération par discipline comme de lutter contre le professionnalisme dont témoigne la dissolution de la ligue de rugby à XIII (R. Fassolette) –,
on constate à partir de la fin de l’année 1941 le dynamisme de nombre de clubs,
l’augmentation des effectifs, en particulier dans le football, aussi bien en zone occupée
(O. Chovaux) que dans les lointaines Antilles (J. Dumont). Certaines pratiques tirent
fort bien leur épingle du jeu comme les sports de montagne, objet d’une attention
particulière de la part du gouvernement en raison d’une identité des valeurs prônées
par Vichy et des qualités censées définir les adeptes des cimes. La montagne devient
un espace privilégié du renouveau national (Y. Moralès). Ainsi le phénomène des
« camps d’alpinisme », apparu durant les années 1941-1943, et les ascensions en
groupe sont-ils l’expression symbolique du sens communutaire et de la cohésion
sociale (P. Bourdeau) qui se retrouve dans le mouvement Jeunesse et Montagne,
émanation de l’armée de l’air, où se pratique une initiation collective aux activités
du ski et de l’alpinisme (O. Hoibian). Le régime encourage également la pratique du
ballon (handball, basket, volley, football amateur, rugby) vu son faible coût, surtout
en période de pénurie, et parce qu’il développe l’esprit d’équipe. Le rugby est particulièrement favorisé en raison de l’accès à de hautes fonctions de dirigeants et
sympathisants du XV (le colonel Pascot quui succède à Borotra le 18 avril 1942 fut
six fois sélectionné en équipe de France), et surtout parce qu’il y a une homologie
entre le campanilisme des pratiquants du ballon ovale et le discours régionaliste tenu
dans les sphères vichyssoises. Enfin l’attention prêtée aux disciplines en conformité
avec la « nature féminine » pour lesquelles œuvre Marie-Thérèse Eyquem, une responsable du sport catholique nommée déléguée à l’éducation physique et aux sports
féminins, se traduit par une augmentation du nombre des clubs et des licenciées
(L. Munoz).
Au service du renouveau du pays par les activités physiques, la propagande
devient un atout majeur et certaines manifestations de masse qui se veulent la vitrine
d’une union nationale, telles la Fête Nationale de la Sportive (5 juillet 1942) ou la
cérémonie du Serment de l’Athlète (27 juin 1943) sur l’ensemble des stades de
France, ne sont pas sans rappeler les démonstrations dont font usage les régimes
totalitaires. L’Empire est mis au service de la grandeur nationale (N. Bancel) et les
sportifs noirs de haut niveau sont instrumentalisés par le régime (T. Jobert). Enfin le
sport est esthétisé et valorisé sur le plan artistique à travers de multiples expositions
(P. Chazaud), pour ne pas parler de toute une littérature exaltant la régénération des
corps qu’illustrent entre autres Giraudoux et Drieu La Rochelle (P. Charreton).
Le discours officiel sur les pratiques physiques ne peut que satisfaire les instances sportives, maréchalistes par conviction ou par nécessité puisque l’État choisit
la majorité des membres directeurs; il n’en va pas de même pour maints professionnels dont la carrière est sacrifiée en raison de la réduction du nombre de clubs
due à l’obligation de la fusion, ou de la disparition de grandes épreuves sportives (Six
Jours, Tour de France) et de matchs internationaux. En revanche, si une minorité
de pratiquants semble réceptive à ce discours (J.-P. Bodis), la majorité d’entre eux y
est peu sensible. S’adonner à un sport ne signifie pas nécessairement adhérer aux
valeurs prônées par l’État français et pour une masse d’individus, dont les nombreux
spectateurs assistant même à de modestes championnats, il représente une évasion,
une des rares distractions dans un sombre quotidien.
Voilà qui pose la question du décalage entre les intentions politiques du régime
en matière d’activités physiques et les conditions réelles de leur mise en œuvre. Aussi
bien l’idée d’un âge d’or du sport sous Vichy est-elle mise en doute dans plusieurs
communications. Ainsi les heures d’éducation physique dans les établissements scolaires ont été très rapidement réduites vu l’hostilité des parents, la mauvaise volonté
de l’institution, fruit d’une tradition culturelle, et parce qu’il était impensable de
demander à des enfants mal nourris et sans équipement de se livrer à une telle
dépense d’énergie (P. Arnaud). Beaucoup de projets d’infrastructures sportives ne
voient pas le jour en raison de l’inertie, parfois voulue, des municipalités et de la
pénurie croissante de matériaux. Par ailleurs, la comparaison du nombre de clubs et
de licenciés entre 1939 et 1942 traduit un simple accroissement de 5,8 %, tandis
que la natation, discipline de base, enregistre une baisse des effectifs de 24 %, qui
atteint plus de 60 % dans le cas des membres de la Fédération Française de Cyclisme
(A. Poyer). Enfin le remplacement au Commissariat Général de Borotra, technocrate
pragmatique, par Pascot (M. Lassus), qui entre dans le gouvernement de Pierre Laval,
suscite une prise de distance croissante des milieux concernés à son égard, provoquée
par son autoritarisme, la dérive collaborationniste du régime, et le souci de maintenir
l’autonomie du champ sportif.
Face à un occupant qui n’a guère mis d’entraves à la pratique sportive (opium
du peuple ?), quelle a été l’attitude du mouvement sportif : collaboration ou résistance ? L’ouvrage n’apporte qu’une maigre information dispersée à travers les
diverses communications. En ce domaine, la recherche n’a guère avancé, et, significativement, aucun texte n’est consacré à l’un ou l’autre thème. En l’état actuel des
connaissances, l’engagement dans l’un ou l’autre camp a été limité. En Alsace des
tenues aux trois couleurs sont portées lors de championnats (W. Charpier). A la fin
de 1941, d’anciens membres de la Fédération Sportive du Travail, d’obédience communiste, fondent la section Sport Libre au sein du Front Patriotique de la Jeunesse
et publient des tracts clandestins. Si certains auteurs formulent l’hypothèse selon
laquelle les valeurs développées par l’associationnisme sportif ont pu favoriser
l’entrée dans la résistance (C. Piard; J.-P. Callède), il n’existe pas de réseau spécifique
et l’engagement demeure foncièrement individuel. A l’autre bord, la collaboration
active semble voir été modeste si l’on excepte les prises de position du journal L’Auto
et de son directeur Jacques Goddet ou celles de l’Union sportive et gymnique du
travail proche du journal La France Socialiste et de Marcel Déat. On pourrait évoquer une collaboration passive, comme le montrent deux clubs mondains, le Racing
et le Stade Français, sur lesquels les officiers allemands jettent leur dévolu et où se
pratique une cohabitation courtoise (B. Prêtet). Plus généralement, l’exclusion des
juifs des espaces sportifs ne suscite aucune protestation. Le sacro-saint « apolitisme
du sport » érigé en vertu cardinale (Borotra ne dit-il pas qu’il ne fait pas de politique ?)
est une notion largement partagée. En témoignent l’exemple de l’international de
l’équipe de rugby Jean Dauger pour qui l’essentiel était de vivre à Bayonne et de
porter le maillot de son club (J.-P. Bodis) ou la présence d’un seul résistant notoire
dans les équipes de rugby du Lot-et-Garonne (J.-P. Martin). Une dernière remarque :
l’étrange mansuétude dont ont bénéficié à la Libération les principaux responsables
de la politique sportive sous Vichy ne laisse pas d’étonner. A fortiori, les responsables de fédérations ou de clubs ont couvert d’un voile pudique leurs compromissions. Sur quelque 10 000 membres du Racing, seuls 25 ont été radiés et 15
suspendus. Bref le « droit à l’oubli » a triomphé sans peine du « devoir de mémoire »
dans les milieux sportifs épargnés par l’épuration.
En définitive, si l’on peut regretter une approche par trop institutionnelle de la
thématique au détriment du quotidien vécu par les sportifs « ordinaires », il n’en
demeure pas moins que cet ouvrage, par la richesse de son information et les interrogations qu’il soulève, marque une étape importante dans la connaissance du rôle
joué par le sport durant les années 1940-1944.
Ronald HUBSCHER
Renée BÉDARIDA. – Les catholiques dans la guerre, 1939-1945. Paris,
Hachette, 1999,287 pages. « La Vie quotidienne ».
Le présent ouvrage est un livre de clarification sur un sujet qui n’a pas perdu de
son caractère passionnel. R. Bédarida a fait partie, à Lyon, de l’équipe du Témoignage chrétien. Elle est l’auteur, entre autres, de Pierre Chaillet, témoin de la
Résistance, 1988. Sans être écrasé par le nombre de pages, on trouve là, écrit
sobrement et élégamment, ce qui fait la valeur d’un livre fiable, avec une bibliographie
quasi-exhausive et un index chronologique détaillé.
Il était indispensable – et cela est fait – de rappeler les précédents : les années
1930, les lois anticléricales de la IIIe République, surtout en matière scolaire. L’Église
s’est toujours ralliée au pouvoir légitime; elle est donc d’emblée favorable au régime
de Vichy. Ce qu’on entend par Église de France, c’est l’ensemble de l’épiscopat, car
de lui relèvent tous les « mouvements » : A.C.O., Action catholique, A.C.E., syndicalisme chrétien. On est en plein renouveau pastoral et liturgique.
Avant d’entrer dans le détail, donnons la conclusion, elle paraît incontestable :
les autorités spirituelles ont été au-delà de la simple docilité et ont prêché le conformisme. Certainement par prudence pastorale, dans un souci d’apaisement, pour ne
pas faire prendre de risques inutiles aux fidèles. Sauf trois exceptions, les évêques
ont sévèrement condamné la Résistance. Ce qu’on peut leur reprocher surtout, c’est
de n’avoir pas formulé l’enjeu spirituel du conflit (qui dépassait de beaucoup le simple
patriotisme. Pourquoi ne pas rappeler la condamnation du nazisme par Pie XI ?).
Pourquoi – en tant que successeurs des Apôtres – ne pas dire que le combat contre
les forces du Mal fait partie, constitue le centre même de la foi chrétienne ?
En passant il est intéressant de noter que le nonce Valerio Valeri, accrédité
auprès de Vichy, personnage qui semble ignorer le risque chrétien, ne représente
pas du tout l’opinion diffusée sur les ondes par Radio-Vatican.
La Résistance est donc qualifiée de « dissidence ». La « collaboration » avec
l’Occupant est admise, naturellement au nom d’une croisade anti-bolchevique. Or
ce sera la faute majeure d’Hitler que de rompre l’hypocrite pacte germano-soviétique
et de se lancer dans une lutte perdue d’avance contre la Russie.
Les catholiques de la zone occupée ont naturellement réagi tout différemment.
L’entrevue de Montoire a été mal ressentie, même par les catholiques de droite. On
pourrait insister sur le rôle des religieux et religieuses qui, eux, échappent à la juridiction épiscopale. Dès septembre 1940, les sœurs de la Sainte-Agonie fabriquent
des faux papiers pour les résistants ou les juifs évadés d’Allemagne. Il n’aurait pas
fallu omettre le rôle des Pères Carmes de Fontainebleau qui vont jusqu’à accompagner en déportation des enfants juifs qu’ils avaient recueillis. A cet égard le film « Au
revoir les enfants » est inoubliable.
Le nom D’Estienne d’Orves est prononcé. Mais l’histoire de ce catholique traditionaliste incarcéré à Fresnes qui meurt en témoin du Christ méritait d’être contée,
d’autant que son « Journal de prison » a été publié.
Un des chapitres très bien menés est celui qui concerne le S.T.O. : enrôlement
obligatoire de jeunes Français pour aller travailler en Allemagne à son profit. La
hiérarchie a le mérite d’envoyer beaucoup d’aumôniers pour entretenir le moral. Les
mouvements de jeunes, qui vivaient un certain désarroi, trouvent un emploi à leur
générosité. L’évêque de Clermont-Ferrand, Mgr Piguet, qui était entré en toute bonne
conscience dans la voie de la collaboration, puis a changé d’opinion, trouve dans la
déportation qu’il subit la dignité d’un témoin du Christ. Le scoutisme est, parmi les
« mouvements », celui dont on voit bien la cohérence. Il en demeure à la formule :
Travail, Famille, Patrie, et aux vertus de responsabilité et de dévouement qui font un
« chef ». Le pèlerinage à Notre-Dame-du-Puy, le 15 août 1942, est comme un
sommet auquel participent les cardinaux Liénart et Suhard. On y a conscience de
participer à un redressement moral. Mais cela demeure équivoque. Ce qui n’est guère
supportable, chrétiennement, c’est le culte de la personnalité. La photo du Maréchal
est dans toutes les écoles, à côté du Crucifix ou d’images de la Vierge Marie. On a
même fabriqué un vitrail à l’effigie de Pétain, que le cardinal Gerlier, archevêque de
Lyon, se voit obligé de placer (provisoirement) dans la basilique de Fourvières !
L’antisémitisme est aussi un problème majeur. Presqu’insconciemment la
majorité des catholiques pratique un antisémitisme de préjugé. Il semble que personne n’ait été au courant des camps de concentration et d’extermination ouverts
en Allemagne, pour la « solution finale » juive. Ceci malgré les avertissements donnés
de source sérieuse. La question juive départage deux familles d’esprits. Plusieurs de
nos grands écrivains clament leur indignation contre le « statut des juifs », édicté le
3 octobre 1940. Ce sont François Mauriac, Jacques Maritain, Georges Bernanos,
Paul Claudel. Celui-ci est particulièrement outré par l’attitude du cardinal Baudrillart,
recteur de l’Institut Catholique de Paris, admirateur de « la grande et puissante Allemagne ». Il va jusqu’à écrire, à propos de la L.V.F., et de ceux qui y sont enrôlés de
force : « Les légionnaires lèvent une épée vengeresse contre les puissances démoniaques ». Il trouve normale l’exécution d’otages fusillés à Nantes. Claudel de s’écrier :
« Son Éminence va se rendre à sa dernière demeure. La troupe sans cesse accrue
des fusillés l’y attend ».
Une des dates retenues dans la Chronologie est le 27 novembre 1943, à la
Comédie française, première représentation du « Soulier de Satin ». Depuis que, le
11 novembre 1942, toute la zone dite libre a été occupée, en violation de l’Armistice,
le régime de Vichy est discrédité. Les Parisiens, en protestation contre l’Occupant,
avaient pris le parti de l’ignorer, de bouder les spectacles où ils risquaient de les
rencontrer. Le « Soulier de Satin », qui porte en exergue le proverbe « le pire n’est
pas toujours sûr », était comme une bouffée d’air frais. La délivrance approchait.
Récit de la libération de la capitale le 26 août 1944. Le cardinal Suhard n’assiste
pas au Te Deum à Notre-Dame. Le 26 avril il avait reçu le Maréchal dans la cathédrale. Comment n’a-t-il pas compris qu’il ne pouvait soutenir deux causes qui s’opposaient ? A son actif, rappelons qu’il fut le fondateur de deux mouvements dont l’avenir
est assuré : la Mission de France et la Mission de Paris.
Avant la Libération, le débarquement en Normandie, auquel participe René de
Naurois, l’adjoint du cardinal Saliège, sut pousser le cri d’indignation contre les agissements nazis.
Ce qui a manqué aux hommes de la hiérarchie, c’est d’avoir su faire des gestes
des témoins du Christ. Mais beaucoup de simples curés ou des laïcs (comme l’admirable Edmond Michelet) s’y employèrent. Par exemple, à Noël, des crèches de village
s’ornèrent d’étoiles jaunes épinglées sur Joseph, la Vierge Marie et l’Enfant Jésus !
Il n’est pas dit ici combien le nouveau nonce, Mgr Roncalli (le futur Jean XXIII),
eut d’habileté et de cœur pour régler la situation de l’épiscopat français, dont beaucoup de membres n’avaient pas su se libérer de la gangue du passé pour entrer dans
une voie d’avenir et y servir le « Bien public », seul objectif « politique » de l’Église.
Encore quelques mots. La fondation de la Milice, le 30 janvier 1943, eut plus
que tout autre acte gouvernemental un caractère odieux car il institutionnalisait la
délation. Par exemple, plusieurs religieux, dont le dominicain Augustin Maydieu, en
furent victimes et subirent l’internement au camp des Glières. L’affaire Touvier n’est
pas non plus évoquée. Ni l’énorme problème des catholiques en Afrique du Nord.
On ne peut tout dire et ce livre rendra les plus grands services pour l’enseignement de ce que fut la dernière guerre.
Marianne MAHN-LOT
Albert SIMON. – Dieu à Buchenwald. Paris, Éditions de l’Atelier, 2000,
184 pages.
Le titre choisi a de quoi surprendre. « Un chrétien à Buchenwald » par exemple
aurait évoqué plus précisément la souffrance quotidienne, les réflexions et les
rêves de ce Jociste de 18 ans, déporté pour faits de résistance, que sa foi et ses
camarades de baraque ont aidé à survivre dans l’enfer de Buchenwald.
Les horreurs des camps de concentration allemands, nombre de déportés, qui
ont survécu, les ont décrites tout au long des cinquante dernières années. D’où vient
l’originalité de l’ouvrage d’Albert Simon, cette impression d’authenticité qu’on
éprouve à sa lecture ? Page après page le lecteur ressent cette faim taraudante,
toujours présente qui fait très vite de cet adolescent un mort en sursis.
Deux thèmes reviennent sans cesse tout au long des 180 pages du récit. La
relation-confrontation entre chrétiens et communistes, le pouvoir de la foi chrétienne
qu’incarne l’omniprésence salutaire d’un mythique ange gardien.
La récurrence délibérée du premier thème ponctue les changements d’opinion,
des jugements, parfois contradictoires, que l’auteur porte sur ses camarades et qui
se concluent par « cet aveu sans équivoque : sans ces hommes aux caractères rugueux
où serions-nous aujourd’hui à l’heure de la victoire ? » (p. 168).
Comment Albert Simon a-t-il réussi à donner l’impression au lecteur que son
récit relate des événements tout récemment vécus, alors que le livre a sans doute été
rédigé un demi-siècle après la déportation de l’auteur ? Même les citations de poètes
ou d’écrivains, très probablement lus par Simon longtemps après son retour en
France, non plus que ses propres poèmes, eux aussi sans doute postérieurs, qui
truffent son récit, non plus que la découverte tardive « de la prudence lâche de l’Église
[allemande] envers les nazis » (p. 179) ne surprennent ni n’interrompent le flot des
souvenirs évoquant une barbarie difficile aujourd’hui à imaginer.
Un regret : le nombre de fautes de frappe et de fautes tout court qui surprennent
désagréablement.
Gilbert BADIA
Claude COLLIN. – 24-26 août 1944. L’insurrection de Villeurbanne
a-t-elle eu lieu ? Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1994,
134 pages. « Résistances ». Jeune combat. Les jeunes juifs de la M.O.I.
dans la Résistance. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1998,
143 pages. « Résistances ». Carmagnole et Liberté. Les étrangers dans
la Résistance en Rhône-Alpes. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2000,180 pages. « Résistances ».
Claude Collin est l’auteur à l’université GrenobleIII d’une thèse sur
La radio,
instrument d’intervention sociale et politique, de Radio-Londres à Lorraine-Cœur d’Acier
[1], qui met en perspective les différentes expériences en situation
d’affrontement, en France mais également dans l’Italie du Mai rampant ou dans le
Portugal de la Révolution des œillets. Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Stendhal, il forme des journalistes, des
documentaristes, réalise des émissions de radio et des documentaires, notamment
sur la Résistance à laquelle il accorde un intérêt croissant. Son approche est d’abord
locale, lorsqu’il consacre deux ouvrages à la Résistance dans le département de la
Meuse. Il y découvre l’importance de la part prise à ce combat par des étrangers,
particulièrement dans la Résistance communiste. Il rencontre des anciens des détachements F.T.P.-M.O.I. « Carmagnole » et « Liberté ». Et il invente un
corpus très
précieux, plus de 80 témoignages écrits par ces combattants dans les mois qui ont
suivi les combats de la Libération. C’est donc muni de tous ces atouts, une approche
qui dans un premier temps n’est pas celle de l’historien, la capacité et l’expérience
d’une étude à une échelle locale, des sources potentiellement fort riches mais aussi
les souvenirs de témoins avec lesquels il s’est entretenu que l’auteur nous fournit une
trilogie qui permet de mieux comprendre ce que furent les engagements et l’activité
de ces résistants étrangers dont nous connaissons surtout l’épopée parisienne, par
l’Affiche rouge et tout ce qui s’est écrit sur Missak Manouchian et ses camarades.
Le premier ouvrage au titre un peu provocateur, L’insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu ?, tente de percevoir pourquoi l’insurrection de la population
de Villeurbanne en août 1944 n’est que rarement évoquée. Alors que les troupes du
Reich fuyaient le long de la vallée du Rhône et que Lyon était évacuée plutôt que
libérée, la grande ville ouvrière contiguë a connu un mouvement qui ne fut pourtant
pas secondaire, puisque les combats se sont déroulés pendant trois jours et que les
insurgés ont, alors que l’occupant était encore à Lyon, contrôlé une partie de l’agglomération. Étude d’abord historiographique, puisque l’auteur explique l’indigence de
la place accordée à cet événement, puis présentation du contexte et enfin relation
de ces trois journées. Cet ouvrage terminé, subsiste l’envie d’en écrire un autre,
L’insurrection d’Oullins a-t-elle eu lieu ?, alors que cette autre ville ouvrière de la
banlieue lyonnaise a été libérée ces jours-là, situation également atypique et plus
dangereuse encore puisque Oullins se situe sur la route empruntée par l’armée allemande pour fuir les Alliés. La possibilité existerait, en un autre jeu d’échelle, de
cerner la complexe logique de la Libération de l’ensemble de l’agglomération.
Claude Collin souligne le rôle décisif des Francs-tireurs et partisans de la Maind’œuvre immigrée dans ces combats de Villeurbanne. Alors, dans le deuxième
ouvrage, il s’attache à comprendre le rôle de la section juive de la M.O.I., fort bien
implantée à Lyon et à Grenoble, à cerner la personnalité de ces résistants et tenter
de prendre la mesure de leur autonomie par rapport au P.C.F. C’est tout l’intérêt
de cet ouvrage que la démonstration que fait l’auteur du choix de ces militants juifs
de s’engager dans une action à dimension nationale, se penchant dans le contexte
historiographique de la fin des années 1990 sur ce qu’ont écrit Annie Kriegel et
Annette Wieviorka, qui toutes deux insistaient sur le caractère communiste plutôt
que juif de cette résistance mise en œuvre par la section juive des F.T.P.-M.O.I. et
par l’Union de la Jeunesse juive : « Il semble évident que la majorité des jeunes Juifs
qui rejoignent l’U.J.J. le font prioritairement parce que c’est une organisation de
résistance, éventuellement une organisation liée à la mouvance communiste, et très
secondairement parce que c’est une organisation spécifiquement juive ».
Le troisième volet s’attarde sur les détachements Carmagnole, à Lyon, et
Liberté, à Grenoble, des F.T.P.-M.O.I., insiste sur la précocité de leur engagement
dans la lutte armée et leur place dans les combats de la Résistance jusqu’à l’été 1944.
En trois parties égales, une étude de la nature et de l’activité de ces détachements,
« Ces étrangers d’ici qui choisirent le feu » (l’auteur reprend là quelques mots de Paul
Eluard), dans laquelle il met en lumière l’étendue de leur combat, puis deux approches
biographiques, « Pierre » et « Jeannette », c’est de nouveau un jeu d’échelle qui permet
une autre appréhension, plus tragique encore, de ces faits. La mémoire de ces
résistants est brièvement évoquée, notamment la rancœur de la famille de Jeannine
Sontag, tuée lors du massacre de Saint-Genis-Laval à la Libération, dont le frère n’a
jamais admis qu’elle fut en ses rangs la seule victime d’une opération menée par son
groupe.
Trois livres, donc, autour des mêmes hommes et femmes, autour de semblables
engagements, mais avec des questionnements distincts et des abords divers qui permettent de comprendre comment dans un même phénomène s’entrecroisent des
problématiques et des enjeux de nature et d’intensité différentes. Certains de ces
écrits ont eu comme fonction initiale de préparer des émissions ou des documentaires, et cela en influence de manière évidente la rédaction alors que, surtout dans
le premier et le troisième, l’auteur s’efface souvent derrière les témoins. Signalons
enfin, car cela n’est jamais secondaire, la beauté des couvertures de ces ouvrages et
la qualité de la reproduction des photographies de groupes de résistants et de
résistantes.
Christian CHEVANDIER
Gilles VERGNON. – Le Vercors, histoire et mémoire d’un maquis. Paris,
Les Éditions de l’Atelier, 2002,256 pages. « Patrimoine ».
Si, comme le signale Gilles Vergnon dans son introduction, la littérature sur « le
maquis du Vercors » est particulièrement abondante, il se trouve que la plupart
des écrits sur le sujet relève de la catégorie des témoignages. Les études proprement
dites sont peu nombreuses et, à ce jour, aucune n’était le fait d’un universitaire. Avec
Le Vercors, histoire et mémoire d’un maquis, l’auteur – dont le texte est le fruit
d’un travail poursuivi dans le cadre d’une habilitation à diriger des recherches – nous
donne un ouvrage que l’on peut qualifier de livre de référence sur le sujet.
Gilles Vergnon, qui reconnaît avoir fait son miel du travail de ceux qui se sont
déjà penchés sur la question et qui rend – avec une honnêteté que l’on souhaiterait
rencontrer plus souvent – hommage à ses prédécesseurs « tant il est vrai que l’historien ne s’élève jamais que sur les épaules de ses devanciers, en attendant à son tour
de passer le relais » (p. 17), fait faire un bond considérable à l’étude et à la compréhension de ce maquis, pourtant parmi ceux qui ont suscité le plus de débats et de
discussions. Le travail accompli – les sources utilisées, les archives visitées, les témoins
entendus, les fichiers dépouillés – ne peut qu’impressionner et donne à l’ensemble
une solidité et une fiabilité sans faille.
L’apport de cet ouvrage se situe à plusieurs niveaux. D’abord l’auteur élabore
une chronologie et une périodisation fine de ce maquis et définit différents « Vercors ».
Le premier Vercors, qui va de 1942 à 1943, est « un maquis d’hébergement de
réfractaires », un « maquis refuge », comme il y en a eu beaucoup d’autres. A cette
réalité se surimpose « le projet géostratégique » de Pierre Dalloz, le fameux « Plan
Montagnard », dont Gilles Vergnon nous livre en annexe la première version élaborée
en décembre 1942, projet qui était d’ailleurs beaucoup plus modeste que l’on ne l’a
dit ultérieurement.
A ce premier Vercors succède de 1943 à juin 1944 un second Vercors, « maquis
durable à vocation stratégique », qui marie la logique des regroupements mis en place
par Franc-Tireur et le projet de Pierre Dalloz. Les réfractaires se transforment petit
à petit en maquisards, les camps s’institutionnalisent et se militarisent progressivement. Est décrite avec précision la répartition des responsabilités et des fonctions
entre civils et militaires et il apparaît qu’au fil du temps le dispositif militaire prend
une place de plus en plus importante.
Enfin apparaît du 9 juin au 21 juillet – date de l’assaut allemand – le troisième
Vercors, le plus connu, celui que l’on a qualifié de « République du Vercors », sur
lequel il a été énormément écrit, mais essentiellement sur l’aspect militaire de
l’épisode.
L’auteur, dans sa description et sa re-visite des trois Vercors, insiste par ailleurs
sur la dimension structurelle de ce maquis, ou plutôt de ces maquis successifs. Il met
notamment en évidence, pour ce qui est de la première période, le rôle très important
des militants socialistes
[1] – pour la plupart grenoblois et liés au mouvement Franc-Tireur – dans l’encadrement des premiers regroupements de réfractaires. A partir
du dépouillement du fichier des maquisards constitué par l’Association nationale des
pionniers et combattants volontaires du Vercors, Gilles Vergnon brosse un portrait
très détaillé de cette première génération de réfractaires transformés progressivement en combattants. Enfin, pour ce qui est de la troisième période, celle qui a été
la plus fréquemment décrite, il n’insiste nullement sur la description des combats,
très souvent faite, mais privilégie l’étude de cette « République du Vercors » en tant
que « zone libérée » dans laquelle se met en place une sorte de « contre-État » – avec
son administration civile et militaire – dont il étudie le fonctionnement, ce qui n’avait
guère, voire pas été fait à ce jour.
Quant à la fin tragique du « maquis du Vercors », il l’explique par « une combinaison complexe de circonstances, de malentendus et de rivalités, à laquelle s’ajoute
la lourde responsabilité de ceux qui se sont engagés sur des promesses qu’ils ne
pouvaient tenir, mais qui furent prises à la lettre par les responsables locaux, dans
le climat d’euphorie de juin 1944 » (p. 111)... ce qui semble être l’explication généralement admise par tout le monde – ou presque – aujourd’hui.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, c’est à la construction progressive de la
mémoire du Vercors que Gilles Vergnon s’attaque. Il reprend les différents points de
vue, les polémiques successives qui ont été développées autour de cette histoire. Il
analyse les enjeux de mémoire entre lesquels la « légende » – en partie « légende
noire » – du Vercors s’est construite. Le double aspect originel de la vision donnée
de cet événement, à la fois épopée (« Le Vercors, c’est le Bir-Hakeim de la Résistance
en métropole », Eugène Chavant, 6 février 1945) et martyre (Vassieux-en-Vercors
qualifié d’« Oradour Drômois », Les Allobroges, 6 août 1945), est largement masqué
par un second enjeu de mémoire qui vient s’y superposer, autour d’un axe « libertétrahison ». Pratiquement dès la fin de la guerre, une série de polémiques voient le
jour autour de différents thèmes : « l’erreur » du réduit défensif, « l’abandon » du
maquis par les Alliés et même « la trahison » du Vercors par le Gouvernement provisoire de la République française établi à Alger, effrayé par cette France des maquis,
ce « peuple impopulaire », pour reprendre le titre d’un livre écrit par Alain Prévost,
le fils de Jean Prévost-« Goderville », et publié en 1956. Pendant de nombreuses
années, le Vercors va être « l’enjeu d’un affrontement entre les deux mémoires
concurrentes de la Résistance, la mémoire gaulliste et la mémoire communiste »
(p. 157). Cette polémique – qui a battu son plein tout au long de la guerre froide –
s’apaise à partir de la fin des années 1960, mais a tout de même laissé des traces
qui sont loin d’être totalement effacées.
Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à la période contemporaine et
traite du « Vercors célébré, patrimonialisé, visité ». L’auteur montre notamment combien l’histoire – même très récente – façonne aussi l’espace. « Jusqu’à la guerre, le
massif préalpin que manuels et dictionnaires dénomment aujourd’hui Vercors [...] se
compose en fait, comme le souligne le géographe Jules Blache, de “deux domaines
qui se tournent le dos et sans appellation commune” [...]. D’un côté, au sud, le
Vercors drômois ou Vercors historique [...] tourné vers Pont-en-Royans ou Die. De
l’autre, au nord, les Quatre montagnes [...] tournées vers Grenoble » (p. 21).
Aujourd’hui, ce que nous considérons comme le Vercors est un ensemble qui
regroupe ces deux réalités géographiques, désormais indissolublement liées par les
événements qui y ont eu lieu entre 1942 et 1944.
Enfin, cet ouvrage se termine par des annexes fort riches – notamment les
différentes versions du projet « Montagnard » de Pierre Dalloz –, par une bibliographie
et une filmographie complète sur le sujet et par une chronologie qui scande l’histoire
du Vercors de 1940... à 1999.
Quand on termine la lecture d’un tel ouvrage, on a envie de suggérer à l’éditeur
d’adjoindre au livre un bandeau qui dirait à peu près ceci : « Si vous avez tout lu sur
le Vercors, lisez donc Gilles Vergnon ! Vous y apprendrez des choses nouvelles. Si
vous n’avez rien lu, lisez aussi Gilles Vergnon ! Tout y est. »
Claude COLLIN
[(1)]
Cf. P.-A. DESSAUX,
Des vermicelliers au groupe Danone : consommer, fabriquer, vendre des
pâtes alimentaires, XVIIe siècle-1997, thèse de doctorat d’histoire, E.H.E.S.S., 2003.
[(1)]
G. CROSSICK, S. JAUMAIN, « The world of the department store : distribution, culture and social
change », in G. CROSSICK, S. JAUMAIN (eds.),
Cathedrals of Consumption. The European Department
Store. 1850-1939, Londres, Ashgate, 1999, p. 1.
[(1)]
Cf. aussi K. HUVOS,
Cinq mirages américains : les États-Unis dans l’œuvre de Georges Duhamel,
Jules Romains, André Maurois, Jacques Maritain et Simone de Beauvoir, Paris, Didier, 1972.
[(2)]
Voir à cet égard l’analyse de J. CLARKE, « Engineering a New Order in the 1930s : The Case of
Jean Coutrot »,
French Historical Studies, Winter 2001, p. 63-86.
[(1)]
Publiée sous le titre
Onde de choc. De l’usage de la Radio en temps de lutte, Paris, L’Harmattan,
1982,224 p. « Informations ».
[(1)]
Cf. G. VERGNON, « Le Vercors, un maquis socialiste ? », in P. GUIDONI et R. VERDIER (dir.),
Les socialistes en Résistance (1940-1944), Paris, Seli Arslan, 1999, p. 153-162.