2004
Le Mouvement Social
Au bonheur des petites gens.
Publicité, étude des besoins et consommation au quotidien en R.D.A.
Ina Merkel
[*]
Les appareils électroménagers que nous utilisons de nos jours sont le résultat d’une longue
chaîne évolutive. Cette chaîne procède non seulement des progrès techniques, mais encore
des contraintes qu’une société et une époque ont imposées aux ustensiles les plus usuels de
la vie quotidienne. L’instrument le plus banal et le plus répandu, en l’occurrence la machine
à laver, constitue, en ce sens, un témoin privilégié. La diffusion des nouvelles techniques reste
tributaire des systèmes dans lesquels elles progressent, en particulier des systèmes industriels
qui avantagent les situations acquises, résistent avec ténacité au changement, leur influence
se traduisant par des distorsions techniques ou des modernisations mal assimilées. L’exemple
de deux grandes firmes allemandes fabriquant des machines à laver permet de montrer comment des attitudes mentales, une chaîne d’outils et de pratiques, peuvent être, dans le domaine
industriel, sources de préjugés; comment, hors de toute considération rationnelle, elles peuvent orienter les choix technologiques, tournés, pour Siemens, vers la performance électrique
et, pour Miele, vers la diversité mécanique.
Consumer culture in the G.D.R. is still a controversial topic. Was it primarily a society
of scarcity or are there patterns of consumption associated with a rationality and a modern
society ? The paper looks at the socialist type of consumer society from another point of
view, a distinctive anthropological logic. It focuses on two functions : market research
and consumer problems on the one hand and the idea and politics of advertisement on
the other. Both are concepts developed under capitalist conditions. How did they function
in the G.D.R. ? The paper shows how utopian ideals, socialist politics and the demands
of the population came into contradiction with each other.
A première vue, on pourrait penser qu’il est absurde de s’interroger sur une
culture de la consommation (Konsumkultur), la publicité ou les études de
marché en R.D.A., tant les sociétés socialistes passent pour avoir géré la
pénurie, ou couvert au plus juste les besoins de ce qui, au niveau élémentaire, était
plus de l’approvisionnement que de la consommation dans son acception moderne.
Considérer ces sociétés comme des sociétés de consommation fait toujours l’objet
de controverses dans les sciences historiques. Les critères de sélection retenus sont
l’abondance des marchandises et le débordement de l’offre propres aux sociétés
industrialisées, en particulier dans le domaine des biens de luxe dans lequel les
consommateurs peuvent choisir « librement » et « souverainement ». L’absence quasi
totale de publicité concurrentielle semble venir parachever ce tableau.
Les premières études sur l’histoire de la consommation en R.D.A. ont eu spontanément tendance à rechercher l’empreinte d’une autorité dictatoriale systématiquement productrice de pénurie – les mots-clefs étant économie planifiée, structures
de commandement, dictature sur les besoins. Il est dommage que toutes les questions
sur cette société aient été ainsi balayées avant que de nouvelles archives soient
dépouillées. L’ouverture totale des archives, événement d’ailleurs impensable en
Europe de l’Ouest, ne permet-elle pas d’entrer dans la logique interne des sociétés
socialistes et de mettre ainsi en question les explications paradigmatiques habituelles
et surtout d’ouvrir de nouveaux horizons de connaissance ?
Une perspective anthropologique visant à la compréhension de la logique
interne d’une culture et d’une société permet un éclairage plus précis. Il s’agit là
finalement d’explorer d’autres voies de modernisation et de s’interroger sur d’autres
modes de développement au lieu de déclarer avant toute étude que la R.D.A. fut une
impasse. En adoptant cette perspective anthropologique, on perçoit la Konsumkultur en R.D.A. comme une tentative de solution parmi d’autres pour régler des
problèmes qui se posent à toutes les sociétés industrialisées : inégalités sociales grandissantes, gaspillage de ressources limitées, équilibre entre offre et demande, etc.
Même si, à terme, ces solutions n’ont pas convaincu les Allemands de l’Est, il n’en
reste pas moins qu’il faut prendre au sérieux ces tentatives alternatives.
On peut observer ici combien le champ des pratiques culturelles est une dimension importante de la recherche en histoire sociale et culturelle, en particulier dans
le cas qui nous intéresse où il ne s’agit pas d’un chapitre clos comme dans beaucoup
d’autres domaines politiques ou institutionnels. En face des ruptures de l’après 1989
dans les institutions, le système politique, les mondes du travail et de l’économie, on
trouve des continuités dans la vie quotidienne, dans les structures mentales et les
pratiques culturelles. Cet affrontement entre transformation et tradition est particulièrement net dans la Konsumkultur. Celle-ci se révèle de plus en plus être un champ
de recherche extrêmement chargé au plan culturel et symbolique. « La consommation en R.D.A. » était déjà avant la chute du mur de Berlin l’objet de débats passionnés. Le discours officiel thématise surtout l’indifférenciation de la société obtenue
par l’application de principes de répartition égalisateurs et par une uniformisation
de l’offre. La consommation des Allemands de l’Est portait l’empreinte d’exigences
sociales et de contraintes étatiques qui ne laissaient aux individus que très peu de
champ libre (ce que l’on appelle les « niches ») et de latitude de décision. Ceci est
analysé entre autres à l’aide de notions telles que collectivisme contre individualisme,
ou homogénéisation contre pluralité des modes de vie et donc le plus souvent considéré comme une contradiction entre la norme et les besoins. Les études prennent
le plus souvent pour point de départ l’effondrement de la R.D.A., attribué pour
l’essentiel aux déficits dans la sphère de la consommation et à la limitation de la libre
circulation (de fait, la liberté de voyager).
Ces pénuries sont imputées à la gestion centralisée de l’économie planifiée
d’une part et d’autre part au primat d’une politique qui mettait au second plan les
nécessités économiques. On pense que cet état de pénurie aurait pu être évité dans
d’autres conditions politiques et économiques, en d’autres termes grâce à la propriété
privée et à la concurrence. Mais la pénurie n’existe pas en soi, il s’agit là d’une notion
relative qui devrait d’abord être accompagnée de contenus historiques concrets. En
outre, la notion de société de pénurie égare, car elle mène à la conclusion erronée
que la pénurie limiterait radicalement les possibilités d’action et entraînerait frustration, cupidité, envie, austérité et avarice. Alors qu’au contraire, dans les périodes et
les sociétés de pénurie, le comportement des individus en ce qui concerne la consommation se caractérise par une faculté d’improvisation et de jouissance, qui s’exprime,
certes rarement, mais avec d’autant plus d’abandon et d’hédonisme, dans de véritables orgies de consommation. Ces deux aptitudes peuvent être sources de profondes satisfactions. Les pratiques culturelles en rapport avec la pénurie sont
étonnamment diverses. Elles ne renvoient pas seulement aux restrictions et à l’ascèse,
au bon usage des ressources, mais au moins autant à la jouissance et à la créativité.
L’estampille « société de pénurie » sert d’argument de combat dans le débat
Est-Ouest, et il est à cet égard remarquable que la critique culturelle occidentale
concernant la société de pléthore et de consommation soit tout simplement mise en
veilleuse. L’Est semble bien pâle aux côtés de l’Ouest chatoyant. Ceci reflète aussi
en grande partie l’attitude de la population est-allemande qui se jaugeait aux normes
ouest-allemandes. Le conflit Est-Ouest vient d’être ainsi une fois de plus abordé
comme une dualité, au complet détriment de la compréhension d’une Konsumkultur
dans les pays socialistes. La notion de société de pénurie, même si elle décrit de
manière pertinente certains phénomènes, passe à côté de la façon dont la R.D.A.
se percevait elle-même, puisqu’elle n’a jamais eu pour objectif de devenir une société
de consommation, mais une « société de culture ». C’est aussi à cette aune que l’on
devrait mesurer le socialisme réellement existant.
La politique du régime socialiste poursuivait un idéal communiste de satisfaction
des besoins (temps disponible, richesse des relations et développement de l’individualité, plutôt que richesse matérielle), idéal qui n’a pu en fait se développer que de
manière partielle dans les conditions du socialisme réel. C’est justement cette contradiction entre l’utopie communiste, la politique du socialisme réel et la forte revendication hédoniste de la population qui fait l’originalité de la culture consumériste de
la R.D.A. Si l’on examine cette contradiction, alors on se heurte à un phénomène
étonnant : la direction du Parti et de l’État était soumise à d’énormes revendications
de la population concernant la consommation. La culture consumériste était le talon
d’Achille du système, le terrain de conflits publics, mais aussi le terrain sur lequel la
direction du Parti et de l’État pouvait se gagner des sympathies populaires. A côté
des contradictions, existait aussi un large consensus entre les dirigeants et la population à propos de certains idéaux utopiques, comme la juste répartition, le nivellement social, etc. C’est ce consensus qui a cimenté pendant des années la société
malgré toutes les contradictions qui la traversaient.
C’est pourquoi je plaide pour une appréhension de la vie quotidienne en R.D.A.
et de ses modèles culturels qui ne partirait pas de l’idée d’une prépondérance du
système et des événements politiques. Il s’agit pour moi d’essayer de détacher les
individus, leurs aspirations, leurs valeurs et leurs possibilités d’action de l’arrière-plan
des conditions objectives et de montrer que si la société est-allemande a pu durer
aussi longtemps, c’est parce que, à côté de ses conflits et de ses contradictions,
existait un consensus sur les buts et les idéaux poursuivis. Ces idéaux justement ne
furent que partiellement réalisés et de toute façon de manière peu convaincante, et
l’adieu à l’utopie donné dans les années 1970 par la direction du Parti conduisit les
citoyens est-allemands à exiger des réformes profondes en 1989. Il est impossible
de comprendre les problèmes actuels, ce que Jürgen Kocka appelle la « crise de
l’unification »
[1], sans se pencher sur les imbrications politique/culture, utopie/réalité, tutelle étatique/subjectivité individuelle.
Dans ce sens, l’histoire de la consommation en R.D.A. devrait être abordée
dans trois perspectives différentes : l’utopie communiste, la politique du socialisme
réel et les pratiques culturelles. En premier lieu, la question des idéaux utopiques vise
la reconstruction des valeurs culturelles, liées, sous le socialisme, à la consommation.
Elles sont indispensables à la compréhension des stratégies de consommation de
l’État et de la direction du Parti mais aussi à celle des aspirations et des revendications
de la population ainsi qu’à son idée de la normalité. Il sera très intéressant d’étudier
ici les moments privilégiés de consensus et de légitimité générateurs d’utopie.
En second lieu, il conviendrait d’étudier dans quelle mesure les idéaux communistes initiaux ont été repris dans la politique de la consommation, à peu près réalisés,
ou alors refoulés, oubliés, contournés et finalement éliminés. D’une part, la politique
de la consommation en R.D.A. se présente comme une politique d’approvisionnement paternaliste et, d’autre part, on constate qu’au fil de la modernisation, des
formes de consommation démocratiques se sont développées et ont favorisé l’émergence d’une culture hétérogène de la consommation.
En troisième lieu, il s’agira des pratiques de consommation prises comme stratégies individuelles d’appropriation, et donc de l’affirmation de différenciations dans
les modes de vie et les mentalités. Il serait intéressant d’étudier ici quel rapport les
individus ont pu entretenir dans ces conditions avec les biens de consommation qui
les entouraient, et quelles transformations ont connues leur mentalité de consommateur et leur rapport à la consommation pendant ce laps de temps.
Cet article se propose d’étudier ces trois perspectives à travers deux institutions
essentielles de la société de consommation : la recherche sur les consommateurs et
la publicité. Malgré l’absence de concurrence, toutes deux ont été constituées et
pratiquées, avec certes des contenus et des fonctions autres. Ce sont deux institutions
dans lesquelles furent développées aussi bien une représentation idéale de la consommation sous un régime socialiste qu’une confrontation avec les besoins réellement
existants des individus. Toutes deux devaient faire le lien entre la production et la
consommation, lien qui manquait faute d’un marché (prix fixes). Un concept socialiste de besoin fut développé dans la recherche sur la consommation, et nous nous
attacherons ici à ses moments utopiques. La publicité devait mettre en œuvre cet
idéal de politique de consommation et exercer une influence éducative sur l’évolution
des besoins. Mais la logique du médium interdisait une telle politique : la publicité a
pour vocation de distraire et d’être source de plaisir. Elle produit donc toujours un
champ de significations symboliques culturelles qui dépasse largement son objet et
son utilisation. La politique ne vint pas à bout de cette ambivalence et, par voie de
logique, supprima quasiment la publicité dans les années 1970. Les consommateurs
constituaient certes le point de départ et d’arrivée aussi bien des études des besoins
que de la publicité, mais leurs pratiques culturelles ne se réduisent pas à cela et on
étudiera donc un troisième point de vue, celui des différents modes d’appropriation
développés par les individus dans ces conditions particulières.
I – Consommation et raison :
la planification des besoins
Un des paradigmes de base du système économique socialiste était que les
besoins, et donc la production, peuvent être planifiés. La modification des rapports
de propriété garantissait l’emprise centrale de l’État sur toutes les entreprises. Les
chiffres de production et les coûts de développement pouvaient concorder. On s’en
promettait un effet de rationalisation exceptionnel puisque ressources et capacités
n’allaient enfin plus s’entrecroiser et être dilapidées. Ces planifications à long terme
sont une partie élémentaire de tout système économique complexe. Ce qui s’avéra
problématique en R.D.A. fut la volonté de centraliser la détermination des chiffres
de production et de les décliner jusque dans la plus petite entreprise.
En conséquence, on connut aussi bien des pénuries que des surproductions,
deux phénomènes découlant de ce que l’on produisait en méconnaissant les besoins.
Comme, pour des raisons idéologiques, il n’était pas question d’utiliser les prix
comme instruments de régulation – la stabilité des prix était finalement LE critère de
supériorité du système socialiste –, on vit dans la recherche scientifique sur les besoins
la solution appropriée. On attendait de la recherche sur la consommation des prévisions exactes permettant de savoir à quel moment la population aurait besoin de
quel bien de consommation. En 1961 fut créé un Institut de recherche sur les besoins
(ou, un peu plus tard, de recherche sur les marchés) qui dépendait du ministère du
Commerce et de l’Approvisionnement, et qui était donc à la jonction entre production et consommation. Sa mission était double : influer sur la production et éduquer
les besoins.
En 1955, l’économiste Wolfgang Heinrichs formulait déjà ainsi les buts de la
production socialiste dans son livre sur les fondements des études sur les besoins :
« satisfaire le plus possible les besoins grandissants de la société », ce qui ne pouvait
être réalisé que si « l’on connaît les besoins dans leur quantité et leur qualité » et que
si le commerce « est informé des besoins, de leur évolution et de leurs transformations
et influe en conséquence sur la production »
[2]. Les résultats des enquêtes ne
devaient cependant pas simplement servir à « enregistrer l’expression des besoins
des consommateurs, dans le but de corriger en conséquence la production et le
commerce, mais ils [devaient] aussi servir à diriger les besoins dans l’intérêt de l’émergence d’habitudes de vie et de consommation socialistes »
[3].
Dans des rapports de production capitalistes, les études de marché ont une tout
autre fonction. Elles sont un instrument de l’industrie et des fabricants qui l’utilisent
pour avoir une vue complète du marché « sur la conjoncture en général et les prix en
particulier », afin, sur cette base, de « profiter des possibilités d’échange (les prix) les
plus intéressantes pour lui »
[4]. Comme différents fabricants se faisaient concurrence
avec les mêmes produits ou que différents produits étaient en concurrence (mobylette
contre réfrigérateur par exemple), on attendait des études de marché qu’elles expliquent pourquoi les acheteurs accordaient leur préférence à tel ou tel produit.
Un tel intérêt était forcément étranger aux entreprises de R.D.A. Le commerce
lui-même n’avait aucun moyen de pression économique (pas de liberté des prix, au
contraire une pression politique exercée sur le commerce avec l’obligation de prendre
toute la production, pas de stimuli économiques face aux fabricants). Les résultats
des études de marché et de besoins en R.D.A. et les propositions concernant le
commerce qui en découlaient restèrent donc le plus souvent lettre morte. Il est tout
de même intéressant de se pencher sur ces résultats de recherche pour une autre
raison : ces travaux se sont développés en une sorte de science sociale empirique.
Nous lui sommes redevables aujourd’hui d’analyses uniques, solidement étayées
quantitativement et qualitativement, sur le niveau de vie, les revenus, la consommation de différentes couches sociales, dans lesquelles transparaît un tournant historique
dans le mode de vie comme dans les mentalités. Car là on argumentait dans le
concret et non dans l’idéologie. Les individus et leurs besoins étaient de fait au centre
de ces enquêtes empiriques. L’Institut pour l’étude des besoins/marchés fut la première et longtemps la seule institution habilitée à effectuer de vastes enquêtes
représentatives
[5].
Les enquêtes portaient sur les biens de consommation détenus par les ménages
et les désirs ou les projets d’achats. Les enquêtes étaient toujours anonymes, les
chercheurs soulignaient constamment la grande ouverture de la population. « Dans
le cas d’une enquête portant sur 6 000 consommateurs choisis au hasard, il n’y a eu
que 2,6 % de refus »
[6]. On avait commencé en 1964 avec une enquête, on en était
à quatre en 1965, déjà à huit en 1966, nombre qui ne cessa d’augmenter. Dans ce
court laps de temps, des enquêtes furent menées auprès de 35 000 ménages ou
individus isolés dans plus de 440 villes et communes. Mais ceci n’est qu’une remarque
marginale dans notre étude.
En revanche, il est intéressant de noter que la recherche sur la consommation
a systématiquement élargi son champ initial à celui des conditions sociales en R.D.A. :
les jeunes et les loisirs, la pauvreté des personnes âgées, la discrimination des femmes.
A côté des enquêtes sur les revenus et les biens, furent menées des enquêtes sur les
budgets-temps. Ce déplacement d’intérêt, de la consommation au mode de vie,
n’était aucunement dû au hasard, mais en fait la conséquence logique d’un concept
utopique de mode de vie socialiste, tel qu’il avait été développé peu de temps après
la création de l’Institut.
Le noyau utopique des thèses sur la consommation dans le socialisme, élaborées
en 1963 par l’Institut
[7], est constitué par l’idée de distribution égalitaire des
richesses produites par la société, aussi bien pour les revenus que pour les biens
produits. En ce sens, il n’y avait donc aucune conception en matière de politique de
la consommation, elles s’exprimaient bien plutôt en termes de politique sociale.
L’enjeu était d’obtenir une juste répartition et non des conquêtes douteuses du monde
occidental comme la liberté de choix des consommateurs. Ainsi, constater « que le
niveau de consommation des différentes classes et couches sociales [...] connaît
actuellement de très grandes différences »
[8] eut pour conséquence la revendication
d’une hausse très forte des petits revenus. Dans ce cadre se développa la critique de
la « consommation ostentatoire », apparue par exemple sous la forme du suréquipement « injustifié » de certains foyers ou de propriétés individuelles « affichées », qu’il
conviendrait de supprimer
[9]. Dans l’utopie communiste, ce besoin de se distinguer
des autres est appelé à disparaître de lui-même grâce à un accès aux biens de consommation égal pour chacun. La distinction ne découlerait plus alors de la richesse matérielle, mais du niveau de réussite de la réalisation individuelle.
Un second moment utopique du concept de consommation socialiste avait trait
à la transformation des habitudes de consommation. Étaient visés là non seulement
la consommation ostentatoire, mais également les changements à un rythme rapide
au gré de la mode, de l’envie d’acheter et de jeter de ce dont on ne voulait plus. On
y opposait des « normes d’utilisation rationnelles » ou « une utilisation raisonnable »
correspondant à des critères de longévité, de fonctionnalité et de standardisation. Il
était essentiellement question ici de la forme, du « design », dont on attendait des
produits mûrement élaborés, fonctionnels et destinés à durer longtemps.
Enfin, en troisième lieu, ce concept était lié à l’idée que « l’utilisation de biens
de consommation dans un cadre individuel et sur la base de la propriété personnelle
[perdrait] de son importance pour beaucoup de consommateurs en tant que forme
unique, ou forme dominante, d’organisation de la consommation ». L’organisation
collective tant de l’alimentation que des laveries ou des services de prêt, allant du
tourne-disque à l’automobile, était censée offrir une alternative attractive à l’utilisation
individuelle.
Cet idéal de juste répartition de la richesse sociale existante était inséparable
d’une idée de réduction de la consommation. Ceci peut-être à cause de la situation
économique problématique dans laquelle se trouvait la R.D.A., mais peut-être aussi
à cause des empreintes laissées dans les mentalités des dirigeants du Parti par le
désespoir et la misère des années 1920 et de la guerre qu’ils avaient vécus directement. Cette réduction à l’essentiel ne signifiait pas le renoncement au confort, à la
commodité et à une possibilité de libre aménagement. On pourrait résumer cela
simplement dans la formule valeur d’utilité contre consommation ostentatoire. On
admettait ainsi tout à fait le désir de mobilité, mais pour autant il n’était pas nécessaire
que chacun possède sa propre automobile.
Les protagonistes voyaient des résistances et des obstacles à la réalisation de
ces idéaux moins dans l’organisation de la production, et les manques de l’offre qui
en résultaient, que dans les consommateurs chez lesquels « nombre d’habitudes et
d’éléments des sociétés capitalistes sont encore présents. Exercer en permanence
une influence active sur le développement des besoins des individus est donc indispensable... Ceci ne pourra réussir que grâce à un combat contre toute forme de
consommation ostentatoire, contre toute manifestation d’égoïsme ou de suraffirmation des intérêts personnels au détriment des intérêts de la société »
[10].
Mais si une telle pensée dévoile un fort paternalisme, il ne faut pas oublier qu’en
R.D.A. les classes bourgeoises inférieures, prépondérantes, et là surtout les générations qui avaient traversé les périodes de détresse et de misère, y adhéraient pleinement. Cette exigence de limiter la consommation à un niveau raisonnable,
c’est-à-dire rationnel – longévité, concentration sur la valeur utilitaire et renoncement
à une distinction symbolique –, se retrouve aussi bien dans les traditions de l’entraide
prolétarienne (coopératives de consommateurs) que dans la critique de la consommation de la bourgeoisie cultivée. Ce que l’on négligeait totalement de voir là était
que l’on faisait de nécessité vertu, que l’austérité était uniquement une obligation et
non un choix, que le caractère du mode de vie était une expression de ces conditions
matérielles spécifiques et que les aspirations et les rêves de consommation s’orientaient d’après les modes de vie de classes bien différentes.
L’apparition exigeante d’un nouveau groupe de consommateurs – les jeunes
nés après-guerre – nombreux et surtout indépendants, aux besoins spécifiques et ne
manquant pas d’argent, montra clairement combien ces représentations idéales
étaient utopiques. En 1971, l’Institut pour les études de marché formula ainsi prudemment dans une enquête « que les habitudes de consommation de la population,
en tant que composante de sa façon de vivre, se transforment visiblement mais en
principe relativement lentement et sur une période historique assez longue »
[11].
Cependant on ne renonçait pas pour autant aux idéaux, on ne faisait que remettre
leur réalisation à plus tard. Cet arrangement avec les besoins réels des masses
constitue en outre l’un des motifs centraux de la politique de la consommation et de
la politique sociale de la R.D.A. L’exemple de la publicité montre bien dans quelles
contradictions internes s’enferra la politique.
II – Le charme de la vie quotidienne :
les leitmotive de la publicité
La connaissance qu’avaient les Allemands de l’Ouest de la culture de la consommation en R.D.A. se limite souvent aux vitrines. Même dans la multitude des livresculte d’aujourd’hui on ne manque pas de trouver ces curieuses vitrines maladroites.
Deux modèles sont ressassés jusqu’à plus soif : la politisation forcée du monde des
marchandises : ce sont les bustes de Lénine et les recueils de ses maximes et sentences, encadrés de soutiens-gorge, et l’accumulation massive d’articles identiques :
la vitrine tas. Même le dernier refuge de la publicité, la vitrine, était l’expression d’un
manque total d’imagination, interprété comme un désintérêt économique. Beaucoup
d’auteurs stigmatisent la publicité sous le socialisme comme un malentendu
absolu
[12]. Pourtant, en dépit de toutes ces expériences et de tous ces souvenirs, il
y a bien eu, au moins jusqu’au milieu des années 1970, une publicité vivante et
variée : des annonces dans des journaux et des revues, des affiches, des spots publicitaires au cinéma et même à la télévision et à la radio.
Durant toute cette période, la publicité en tant que phénomène culturel de la
société de consommation a été vivement mise en question. D’un côté, on refusait la
société marchande occidentale, la publicité concurrentielle était donc exclue et les
besoins n’avaient pas besoin d’être suscités, puisque, le plus souvent, ils ne pouvaient
pas être assouvis. D’un autre côté, la publicité était un moyen approprié pour faire
connaître de nouveaux produits, afficher une aisance grandissante et une force économique ainsi que pour propager les conceptions d’un mode de vie socialiste. En
troisième lieu, la publicité a une certaine valeur culturelle divertissante. Elle doit être
drôle, attirer l’attention, procurer du plaisir, être en lien avec la vie des spectateurs.
Elle n’est pas obligée pour cela d’avoir des effets appuyés et redondants, mais elle
peut utiliser le persiflage et la distanciation. Dans tous les cas elle produit une image
qui se détache de la réalité. C’est cette différence entre image et réalité qui est finalement source de plaisir.
En amusant, on séduirait et on pousserait les consommateurs à acheter – tel
était l’espoir côté production et la critique du côté des intellectuels. Pour ces derniers,
les produits en question dépassaient les moyens des consommateurs et les amenaient
à une dépendance financière par la prise d’un crédit. Des produits dont ils n’avaient
pas « vraiment » besoin. L’envie de se valoriser, de posséder, d’afficher un statut
social, tout cela serait activé démesurément par la publicité, de « faux » besoins
seraient créés. Alors qu’à l’Ouest ceci était accepté comme un pan de l’économie
de marché, nécessaire pour stimuler la consommation, à l’Est on prétendait ne pas
être concerné puisqu’il n’y avait pas de profit. A l’Ouest, on pensait que la publicité
mentait toujours, qu’elle donnait une représentation déformée de la réalité, qu’elle
avait un effet abêtissant et constructeur de mythes
[13]. Au contraire, dans des
rapports de propriété socialistes, on donnait à la publicité une fonction d’éveil, de
prise de conscience, d’influence éducative sur le mode de vie : « La publicité socialiste
est portée par une pensée humaniste, elle informe les hommes et les éclaire sur ce
qui leur est utile »
[14]. On pensait se démarquer notablement de la publicité occidentale par l’information sur le produit.
Cet idéal était cependant à peine réalisable. Certes, la publicité était censée
propager le mode de vie socialiste, mais ses contenus servaient finalement toujours
des nécessités économiques. Les tournants dans la politique économique étaient en
général immédiatement répercutés dans la publicité. Ceci entraînait des hauts et des
bas dans la politique publicitaire.
Dans les années 1940-1950, la publicité se cantonnait essentiellement à la
presse et au cinéma. A partir de 1949, l’agence de publicité du Parti, la D.E.W.A.G.,
produisit ses propres films. Le quotidien
Neues Deutschland publia en 1954 une
enquête sur les annonces publicitaires publiées dans plusieurs revues et constata une
disparité entre les entreprises privées et celles étatisées. En effet, les entreprises
privées étaient surreprésentées par rapport à leur production brute. Pour corriger
cette situation et assurer à l’économie socialiste plus d’attention, on demanda au
ministère du Commerce et de l’Approvisionnement de créer un service pour la publicité et l’agencement des vitrines
[15]. Il s’agissait de faire connaître à la population
les progrès et les réussites de l’économie. On pouvait ainsi couper l’herbe sous le
pied des détracteurs de l’économie planifiée et montrer que le niveau de vie s’élevait
aussi en R.D.A. A ses débuts, la publicité était donc une sorte de publicité concurrentielle, qui ne mettait en jeu ni marques ni produits, mais le prestige de l’économie
de la démocratie populaire.
Dans les années 1960, la publicité fut de plus en plus utilisée comme agent de
régulation du marché. Il était en principe interdit de faire de la publicité pour des
produits non disponibles sur le marché en quantité suffisante, par contre les produits
présents en abondance étaient vantés sans répit. Les campagnes publicitaires gagnèrent ainsi de l’importance par corrélation avec les problèmes de vente. Par exemple,
en 1959, le Comité central du S.E.D. lança une grande campagne publicitaire pour
la margarine, qui devait efficacement pallier le manque d’approvisionnement en
beurre. Le slogan de la campagne était : « d’une grande valeur, parce que riche en
vitamines » et promettait santé et vitalité. Dans le magazine Neue Berliner Illustrierte, on publia de pleines pages de publicité en couleur sur lesquelles on pouvait
voir, quelle perversité, des oranges, des bananes, des grappes de raisin, des pêches,
des poivrons et d’opulentes corbeilles de légumes regorgeant de tomates, salades,
concombres et melons. Au premier plan figurait un cube de margarine, petit et gris.
C’est dans la margarine que toutes ces bonnes vitamines étaient censées être réunies.
On continua à avoir systématiquement recours à ce genre de propagande hygiéniste
dès que quelque chose était en surproduction. Ainsi, en 1960, on assista à une
campagne pour le poisson frais, en 1966 ce furent le tour des œufs, avec le slogan
« prends encore un œuf ! », puis du fameux poulet rôti Goldbroiler, etc.
Ce n’est pas seulement à cause des problèmes de vente accrus que la publicité
gagna encore en importance pour le commerce. Lorsqu’en 1959 on décida de diffuser des spots publicitaires également à la télévision, le directeur de l’époque du
service publicité de la télévision, Hans Lockhoff, argumenta ainsi : « Devons-nous
mettre notre lumière sous le boisseau ?... La vie dans notre République est devenue
plus agréable et plus facile que jamais. L’énergie et les efforts déployés dans la production portent leurs fruits. L’économie a fait avec ténacité plusieurs pas en avant...
Mais tous nos concitoyens ont-ils conscience de ces perspectives enthousiasmantes,
ou bien n’y a-t-il pas encore quelques-uns de nos contemporains pour, assis confortablement chez eux, la bouche pleine, porter aux nues “l’Ouest” soi-disant inégalable ? Certains esprits en Allemagne de l’Ouest ne sont-ils pas encore hantés par
des idées ahurissantes sur notre mode de vie ?... Mais ce qui est certain, c’est que
nous négligeons encore de montrer à tout le monde cette vie meilleure dans la pratique quotidienne en employant l’une des formes d’agitation les plus répandues et
les plus concrètes, la publicité économique. [Les travailleurs] ne devraient-ils pas être
les premiers à avoir le droit d’apprendre, par le biais d’annonces intéressantes,
d’affiches aux couleurs gaies, de spots publicitaires amusants, comment ils pourraient
vivre d’une manière plus recherchée et plus agréable grâce au fruit de leur travail ?
Ne faudrait-il pas dire comment on peut vivre plus facilement, ailleurs que dans des
articles très sérieux ou même dans des commentaires plus légers ?... Il nous manque
une bonne publicité pour la réalisation de notre but principal sur le plan économique,
nous en avons besoin comme de sel pour relever un plat. Où peut-on, mieux que
dans la vaste palette de la publicité, exprimer, massivement et rapidement, l’optimisme lié à l’amélioration de notre vie, la fierté légitime de nos réalisations
communes, l’intime conviction de notre supériorité ? »
[16].
Si l’on met de côté l’idée absurde que justement la publicité serait le reflet fidèle
de la vie quotidienne, cet éloquent plaidoyer montre bien l’intention d’utiliser la publicité vantant des produits comme un outil de propagande. Le but était de contrer
l’influence grandissante des programmes publicitaires occidentaux. La publicité sous
le socialisme avait ainsi une nouvelle fonction dans les controverses idéologiques
entre les deux camps politiques, c’était en quelque sorte une contre-publicité.
L’effet ne fut pas très concluant. En effet, lorsqu’au début de 1962, on fit
remarquer à Walter Ulbricht que les sommes énormes dépensées tous les ans pour
la publicité étaient sans commune mesure avec l’effet produit, cela eut de sérieuses
conséquences. La publicité apparut tout d’un coup comme un pur gaspillage. Le
Conseil des ministres prit la décision de réduire de 50 % le budget de la publicité. Il
avait été démontré que dans les derniers mois les effets de beaucoup de campagnes
publicitaires n’avaient en rien correspondu aux efforts déployés. On entendit pour
la première fois que la publicité était contraire à la conception de la société socialiste
et qu’elle devait donc être totalement supprimée
[17].
La situation se renversa encore à l’occasion des réformes de politique économique de 1963. Le « nouveau système économique du socialisme » était une tentative
de valorisation des critères de rentabilité économique et de renforcement de la responsabilité des entreprises. C’est dans ce contexte que la publicité regagna en importance comme moyen de régulation entre l’offre et la demande. La publicité télévisuelle
connut un énorme bond en avant et les ventes doublèrent. La rédaction de la régie
publicitaire de la télévision pavoisait : « Avec le nouveau système économique, nous
avons surmonté le mépris passager des effets de la loi de la valeur et donc en même
temps, à notre avis, l’ostracisme passager qui avait frappé la publicité. Pour utiliser
l’effet de la loi de la valeur dans le rapport argent-marchandise de notre économie,
le gain est devenu le critère décisif de jugement des résultats et de la direction de
l’économie. Cette orientation exige des unités de production et des organes de commerce une publicité bien orientée et fondée qui permette de réaliser les marchandises
produites en créant un contact étroit avec le consommateur »
[18].
Pour la première fois apparut dans les débats l’idée d’une « liberté de choix des
consommateurs ». En même temps on déclara que l’une des fonctions les plus importantes de la publicité était d’influencer et d’éduquer les consommateurs. « La publicité
socialiste doit [...] être orientée vers l’affirmation dans les esprits de modes de vie et de
consommation socialistes et le dépassement des valeurs capitalistes. L’influence exercée
sur la conscience socialiste doit être étroitement liée à l’offre concrète de marchandises
[...]. Elle atteindra des franges de la population qui ont encore des réticences vis-à-vis
du socialisme et essaient d’échapper à toute influence idéologique »
[19].
Mais cet espoir fut déçu. La publicité était l’objet de critiques permanentes. Elle
ne pouvait ni établir le lien entre l’offre et la demande ni satisfaire aux exigences de
valeur culturelle des intellectuels. On considérait simplement que faire de la publicité
était jeter de l’argent par les fenêtres. En outre, on lui reprochait de trop s’orienter
d’après les tendances occidentales
[20].
En dehors des pressions pour sa légitimation d’ordre économique et politique,
la singularité du médium publicitaire, en tant que créateur d’un champ symbolique,
s’avéra être le talon d’Achille de la publicité socialiste. Car comment représenter le
mode de vie socialiste ? Une famille heureuse réunie autour d’un réfrigérateur ou
d’un téléviseur ? Une femme rayonnante en train de passer l’aspirateur ? Un homme
émergeant de la mousse, un canard en plastique sur la tête ? A quoi doit ressembler
la consommation socialiste au quotidien ? Les leitmotive du mode de vie socialiste
s’épuisèrent en représentations de réjouissances collectives, de femmes au travail et
de propagande hygiéniste. Pour le reste, il s’agissait de représentations idylliques de
la jeunesse, de la famille et du couple. Peut-être ce qui fait aujourd’hui le charme de
ces publicités de la R.D.A., c’est d’avoir autant collé à la réalité et à la vie quotidienne.
Il n’est pas étonnant que le principal reproche fait aux publicitaires était de reproduire
des modèles de consommation occidentaux. Le renoncement à la consommation,
une limitation consciente aux valeurs utilitaires et à la durabilité ne pouvaient pas
être véhiculés à travers des spots publicitaires.
A la fin des années 1960, la direction du Parti était persuadée que la publicité
était économiquement insensée, politiquement douteuse et culturellement nocive. En
1975, le Conseil des ministres adopta des mesures d’économie par un arrêté qui
signifiait pratiquement une interdiction de la publicité à l’intérieur du pays. Seule était
encore permise la publicité pour l’économie matérielle, la protection de la santé, les
assurances, la politique culturelle, la propagande sur la production et le loto. C’était la
fin de la publicité à la télévision, à la radio, au cinéma et dans la presse écrite, la fin
du secteur d’activité de la publicité, sans même mentionner la publicité pour le commerce extérieur. C’était visiblement en vain que l’on avait tenté de donner aussi contenu
et sens à la publicité dans un contexte où ne figuraient ni la concurrence ni l’abondance.
Il est paradoxal de constater que c’est justement l’exemple du dysfonctionnement de la publicité socialiste qui permet de voir clairement un fait d’habitude
volontiers contesté, à savoir que les sociétés socialistes étaient bien aussi des sociétés
de consommation. Le mode de vie qu’elle prônait puisait ses racines essentiellement
dans la production industrielle de masse et le mode de vie urbain. Elle supposait un
gain de temps libre et la hausse du budget des ménages. Ces modèles répandus à
travers toutes les sociétés de consommation européennes étaient également ceux
communiqués à travers la publicité socialiste.
III – L’art de consommer :
pratiques de l’appropriation
Les conditions de la consommation socialiste ont été déjà suffisamment
décrites
[21]. Mais qu’est-ce que cela signifiait pour la vie de tous les jours, pour les
stratégies de consommation, pour les pratiques d’appropriation ?
Le concept de travailleur, dans lequel, au fil de l’histoire de la R.D.A., toutes
les classes sociales furent confondues, reflète tout d’abord la généralisation, pour
toutes les couches de la société, du travail quotidien, à temps mesuré. Le travail
salarié tout au long de la vie définissait le rythme des jours et des semaines, structurait
les parcours et façonnait les relations entre les sexes et les rapports familiaux. Cette
dépendance salariale, presque unique source possible de ressources financières, et
l’absence quasi totale de capital marquaient aussi le comportement en ce qui concernait la propriété, le profit économique, l’ascension sociale et la distinction. La production de masse de biens de consommation, leur standardisation et leur réduction
à quelques modèles, qui permirent tout d’abord de faire passer les articles de luxe
dans les articles de base, furent aussi à l’origine du renforcement des tendances au
nivellement social. Tout ceci devait mener à un rapprochement des niveaux de vie,
d’autant plus que les politiques d’égalisation des salaires et des prix faisaient tout
pour fournir une base matérielle favorable
[22].
Quels furent les effets socio-économiques de ces tendances à l’homogénéisation
culturelle ? Ce que parmi les chercheurs allemands Günther Gaus appelait « le pays
des petites gens », Dietrich Mühlberg « une société de classes inférieures » et Martin
Kohli « une société presque sans classe possédante » était-il aussi le lieu d’une homogénéisation culturelle ? Les tendances à l’égalisation esquissées ici menaient-elles
effectivement à une unification des modes de vie ? Le mode de vie socialiste est-il le
résultat d’une généralisation des vertus prolétaires, ou bien les progrès de l’éducation,
la hausse générale du niveau de vie ont-ils entraîné une déprolétarisation et un
embourgeoisement ?
Les transformations d’après-guerre dans les modes de consommation et de
loisirs (technicisation des foyers, produits de luxe amenés au niveau de produits utilitaires, etc.) touchèrent toutes les couches sociales, ou, plutôt, toutes y prirent part.
Comme le montrent les enquêtes de l’Institut pour les études des besoins/marchés,
les ouvriers et les employés le faisaient avec un certain décalage dans le temps à
cause de la modestie de leurs revenus. Ceux qui lançaient les modes étaient le bastion
des derniers entrepreneurs restés en R.D.A., les artisans et l’intelligentsia. Les fonctionnaires des catégories supérieures devaient aussi en être. Comme ils n’étaient
jamais comptabilisés comme tels dans les statistiques, ni considérés comme un groupe
social à part, il est impossible de donner plus de précisions ici. Ces groupes aux
revenus élevés furent les premiers à pouvoir acheter téléviseurs, machines à laver le
linge et réfrigérateurs, ils furent les premiers à posséder une voiture, leurs appartements étaient plus vastes et ils partaient plus souvent en vacances. En dehors des
agriculteurs des L.P.G. (Landwirtschaftliche Produktionsgenossenschaften = Coopératives agricoles de production), c’était aussi ceux qui avaient les plus longues
journées de travail.
La classification socio-économique de la société d’après les revenus établie par
les études sur la consommation dévoile un phénomène intéressant. A côté des classifications de métiers : ouvriers, employés, artisans, indépendants et agriculteurs, on
trouve les retraités et les étudiants indiqués chacun comme groupe social séparé.
Cela souligne encore la prépondérance des classes bourgeoises inférieures, mais
aussi leur différenciation interne comme le montre le tableau page suivante.
REVENU NET DE CHAQUE GROUPE SOCIAL EN FONCTION DU REVENU NET MOYEN
[23]
REVENU NET DE CHAQUE GROUPE SOCIAL EN FONCTION DU REVENU NET MOYEN (23)
Classe/couche sociale 1965 1970 1975 1980
Ouvriers/employés 105 105 104 106
Intelligentsia 133 143 134 137
Artisans 161 146 165 161
Complémentaires/indépendants 177 170 186 189
Agriculteurs 120 126 129 129
Retraités 40 47 47 41
Étudiants 30 28 31 29
Revenu moyen 100 100 100 100
Si nous faisons abstraction du groupe très réduit des complémentaires (entrepreneurs privés avec participation de l’État) et des indépendants, les disparités de
revenus liées à l’âge sautent aux yeux. Elles ne font que refléter le temps de mise à
l’écart du processus de travail traversé par ces personnes. Ces exceptions mises à
part, la R.D.A. se présente effectivement comme une société de classes moyennes
nivelée, dans laquelle les ouvriers sont au bas de l’échelle des salaires. Pourtant des
styles de consommation très variés se développèrent.
Les raisons en sont de diverses natures. A côté du fait qu’habiter dans un village,
une petite ville ou une grande ville entraîne d’énormes différences dans les styles de
vie, le niveau d’instruction, le sexe, l’âge et l’appartenance générationnelle sont également des critères de différenciation. Ainsi, en règle générale, les ruraux ont-ils une
épargne plus importante, du fait de leur auto-subsistance partielle bien sûr, mais aussi
parce qu’ils dépensent beaucoup moins pour certains postes (mode, coiffeur, restaurant, vacances, etc.) qu’on ne le fait dans les villes. La différence de niveau d’éducation se faisait surtout sentir dans les loisirs : les intellectuels lisaient plus, amélioraient
en permanence leurs qualifications, regardaient beaucoup la télévision, partaient en
vacances plus souvent que la moyenne, avaient des hobbies comme la photographie,
la vidéo, les collections de disques, etc., ils allaient au théâtre et participaient activement à des ateliers d’écriture d’écrivains-ouvriers. En R.D.A., les intellectuels étaient
en plus des bricoleurs enthousiastes : ils faisaient les travaux chez eux, construisaient
des meubles ou encore jardinaient. Les jeunes constituent un groupe de consommateurs à part depuis les années 1960. Ils étaient intéressés par la mode et veillaient
à obtenir un haut niveau d’indépendance dans leurs loisirs (moto, matériel de camping, chaînes stéréo, etc.). Dès que les jeunes s’installaient, leurs priorités changeaient forcément. Du côté des gens âgés, les handicaps financiers se faisaient
cruellement sentir. Les retraités vivaient à la limite du minimum de subsistance et
voyaient leurs possibilités de choix en ce qui concernait la consommation réduites à
l’extrême. Les différences suivant le sexe sont flagrantes dans le domaine des loisirs,
les femmes disposant en moyenne de 40 % de moins de temps libre que les
hommes
[24].
En outre, certains groupes étaient privilégiés et disposaient de davantage de
ressources que les autres. Ainsi, la vieille intelligentsia bénéficiait d’un régime de
faveur, destiné à la conserver sur le territoire
[25]. La nouvelle intelligentsia devait
par contre lutter pied à pied pour atteindre certains standards sociaux. C’était presque
impensable d’avoir un bureau. Par comparaison, les jeunes ouvriers étaient nettement avantagés par leurs revenus plus élevés et leurs réseaux sociaux actifs. Pour
qui travaillait à l’exportation dans une grande entreprise, les offres intéressantes
étaient nombreuses. Les fonctionnaires de haut niveau et les diplomates pouvaient
faire leurs achats dans des magasins spéciaux, etc. Les femmes seules, plus encore
si elles avaient des enfants, étaient défavorisées dans tous les groupes sociaux. Les
retraités, de toutes les branches, n’avaient que le minimum vital. Dans les années
1970 et 1980, la possession d’argent occidental devint de plus en plus importante
pour la vie quotidienne et pouvait transformer radicalement les revenus dont on
disposait. La société connut une nouvelle division selon la générosité des « oncles et
tantes » de l’Ouest. L’accès aux marchandises rares et aux services se faisait de moins
en moins suivant les revenus disponibles, mais au gré des relations personnelles, etc.
Quelle que soit la manière dont on prenne ces problèmes, à mon avis, on
retrouve deux tendances contradictoires : la dé-différenciation d’un côté et la redifférenciation (ou processus d’individualisation) de l’autre. Cette tendance s’observe
aussi dans les pratiques de consommation.
Ce sont justement le nivellement des revenus, l’offre extrêmement standardisée,
mais aussi le manque d’imagination créatrice qui poussèrent à l’individualisation.
Courir partout et chercher, accumuler, échanger, soudoyer, resquiller, écrire des
suppliques, faire soi-même, transformer, bricoler, improviser, etc., voilà des stratégies déployées en masse qui démontrent une énorme volonté de vivre selon ses
aspirations. Consommer en ayant très peu de choix lançait un défi à la créativité, à
l’indépendance et à la débrouillardise de chacun. Cette énergie dans la distinction
culturelle n’est pas une question de prestige social, mais de personnalité. Dans les
conditions du socialisme réel, il ne s’agissait pas de faire un choix parmi des marchandises proposées, mais de tirer parti de ce dont on pouvait disposer pour
construire son monde
[26].
Les individus ne disposaient pas seulement des produits est-allemands. Dès le
début du régime, le monde occidental de la consommation, ses objets, leur utilisation
étaient connus. Les individus avaient aussi leur propre collection d’expériences,
vécues dans d’autres systèmes de société et dans la période de l’après-guerre, qu’ils
apportaient comme autant d’échecs et de rejets. Les pratiques de consommation et
la structure des besoins que l’on peut observer ne peuvent pas être limitées exclusivement aux particularités du système socialiste, à sa logique, ses valeurs culturelles
et ses idéaux. Elles sont composées, telle une mosaïque, d’éléments de différentes
provenances historiques et de logiques issues de systèmes différents.
La consommation socialiste a ainsi tous les caractères des processus de modernisation décrits pour l’Europe de l’Ouest et les États-Unis après guerre : remplacement plus rapide des biens à cause des mouvements de mode, émancipation des
consommateurs en ce qui concerne le choix des moyens pour agencer leur mode de
vie, sa rationalisation et son individualisation.
On peut cependant distinguer des particularités dans la consommation socialiste, dans la Konsumkultur; il s’agit du déplacement de dominantes venant surtout
de la structure sociale et des idéaux qui en découlaient. En l’absence d’une hégémonie
des couches bourgeoises, les « vertus prolétaires » (pragmatisme, hédonisme) étaient
non seulement encore plus présentes sur le plan culturel, mais elles furent confortées
sur le plan idéologique. Des idéaux de consommation comme l’utilité et la durabilité
à la place du prestige et de la mode purent s’implanter. A côté du modèle de richesse
matérielle, apprécié dans les domaines pratiques de la vie quotidienne, d’autres
idéaux de vie étaient présents : le temps disponible pour le développement de l’individualité et la richesse des rapports sociaux avaient leur propre valeur. L’argent
n’avait quasiment aucune importance (sur le plan symbolique, pas sur le plan pratique) dans ce système de valeurs.
Les idéaux communistes des débuts du régime, c’est-à-dire la consommation
dans les conditions d’une société sans classes, n’ont pu se réaliser dans la
Konsumkultur de la R.D.A. Ceci pas uniquement à cause de la triste situation économique
ou du manque d’alternatives attractives à la forme individuelle de la consommation,
mais aussi parce que les besoins et les aspirations de la population allaient à l’encontre
de ces idéaux. La population est-allemande était en proie à un conflit de valeurs,
auquel elle ne trouva pas de solution comme nous le savons maintenant. L’utopie
sociale socialiste promettait l’égalité, la justice dans la répartition, la sécurité sur le
plan social et des liens de solidarité
[27]. En revanche, le capitalisme réel promettait
la liberté de choix et des chances d’individualisation. C’est une banalité de le
constater, mais on ne pouvait visiblement pas avoir les deux en même temps.
[*]
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Marbourg. Traduction de Christine GROSSE.
[(1)]
J. KOCKA,
Vereinigungskrise. Zur Geschichte der Gegenwart, Göttingen, Vandenhoeck und
Ruprecht, 1995.
[(2)]
W. HEINRICHS,
Die Grundlagen der Bedarfsforschung, Berlin (R.D.A.), 1955, p. 7.
[(3)]
H. FISCHER, J. MAYER, « Die Befragung der Verbraucher als Methode der Bedarfsforschung »,
Mitteilungen des Instituts für Bedarfsforschung, 2,1963,3, p. 63.
[(4)]
M. VERSHOFEN, « Marktforschung in Deutschland heute »,
Zeitschrift für Betriebswirtschaft, 4,
1954, p. 247. Et l’article de C. CONRAD dans ce numéro du
Mouvement Social.
[(5)]
La plupart des résultats de ces enquêtes sont dans les archives, certaines furent publiées dans la
revue
Mitteilungen aus dem Institut für Marktforschung de Leipzig, plus tard appelée
Marktforschung.
[(6)]
H. FISCHER, « Die Konsumentenbefragung – eine Form der Einbeziehung der Bevölkerung in die
Planung und Leitung der Volkswirtschaft »,
Marktforschung, 6,1967,1, p. 24.
[(7)]
« Thesen zu einigen Problemen der Entwicklung der Konsumtion in der Etappe des umfassenden
Aufbaus des Sozialismus »,
Mitteilungen des Instituts für Bedarfsforschung, 2,1963,1, p. 4-16.
[(11)]
« Zur Entwicklung sozialistischer Verbrauchs-und Lebensgewohnheiten bei der Bevölkerung der
D.D.R. von 1971 », Bundesarchiv Außenstelle Coswig, L-102/543, p. 4.
[(12)]
G.C. BERTSCH, E. HEDLER,
S.E.D.-Schönes Einheit Design, Cologne, 1990, p. 12.
[(13)]
Voir C. WISCHERMANN, « Der kulturgeschichtliche Ort der Werbung », in P. BORSCHEID, C. WIS
CHERMANN (Hg.),
Bilderwelt des Alltags. Werbung in der Konsumgesellschaft des 19. und 20. Jahrhunderts, Stuttgart, 1995, p. 8-19.
[(14)]
M. KUHLE, P. SCHÄFER,
Gut beraten, erfolgreich verkaufen, Berlin (R.D.A.), 1967, p. 36.
[(15)]
Stiftung Archiv der Parteien und Massenorganisationen der D.D.R. im Bundesarchiv (SAPMOBA),
Dy 30/IV 2/610/26, sans pagination, 16 janvier 1954.
[(16)]
H. LOCKHOFF, « Sollen wir unser Licht unter den Scheffel stellen ? »,
Neues Deutschland,
14 décembre 1959.
[(17)]
SAPMOBA, Dy 30/IV 2/610/33, p. 2,17 juillet 1962.
[(18)]
Archives de la radio allemande, collection Glatzer, Vorbereitung Planmaterialen, Propagandistische und Ratgebersendungen, Jahresplan 1967, sans pagination.
[(19)]
A. ALBRECHT, « Die Funktion und Aufgaben der Werbung auf dem Konsumgüterbinnenmarkt »,
Mitteilungen des Instituts für Bedarfsforschung, 3,1963, p. 3-8.
[(20)]
SAPMOBA, Dy 30/IV A2/2032/50,10 août 1970, sans pagination.
[(21)]
S. MERL, « Staat und Konsum in der Zentralverwaltungswirtschaft. Russland und die ostmitteleuropäischen Länder », in H. SIEGRIST, H. KAELBLE, J. KOCKA (Hg.),
Europäische Konsumgeschichte. Zur
Gesellschafts – und Kulturgeschichte des Konsums (18.-20. Jh.), Francfort-sur-le-Main, 1997,
p. 205-244; S. WOLLE,
Die heile Welt der Diktatur. Alltag und Herrschaft in der D.D.R. 1971-1989,
Bonn, 1998;
Wunderwirtschaft. D.D.R.-Konsumkultur in den 60er Jahren, hg. von der N.G.B.K.,
Cologne-Weimar-Vienne, 1996.
[(22)]
La politique salariale et fiscale est particulièrement importante ici car elle menait à une égalisation
des niveaux de vie. La politique de subvention des entreprises et leurs rendements contribuèrent également
à un nivellement des différences sociales.
[(23)]
Ce tableau a été établi suivant nos propres calculs effectués d’après les données recueillies dans
le
Statistisches Jahrbuch der D.D.R., 1956-1990.
[(24)]
H. SCHOLZ,
Die Beziehungen zwischen Umfang und Struktur der Freizeit der Frauen und dem
Verbrauch an Waren sowie Dienstleistungen, thèse de doctorat, Hochschule für Ökonomie, Berlin
(R.D.A.), 1966, p. 73 (B.A. Coswig, L-102/162).
[(25)]
Dans les années 1950 et 1960, on concluait des sortes de contrats individuels avec les membres
de la « vieille » intelligentsia. On les avantageait ainsi sur le plan financier par le biais de primes exceptionnelles, d’une aide matérielle pour la construction d’une maison individuelle, et, pour leurs enfants,
l’assurance d’une place dans un établissement d’enseignement de leur choix.
[(26)]
Voir M. DE CERTEAU,
L’invention du quotidien, t. I :
Arts de faire, Paris, Gallimard, nouvelle
éd., 1990.
[(27)]
Cf. S. KOTT, « Le don comme rituel en R.D.A. (1949-1989). Instrument de domination et pratiques quotidiennes »,
Le Mouvement Social, janvier-mars 2001, p. 67-83.