Le Mouvement Social 2004/4
Le Mouvement Social
2004/4 (no 209)
144 pages
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Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

DOI 10.3917/lms.209.0009
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Vous consultezAgrarisme et État-providence.

Le travail des enfants abandonnés sous la Troisième République

AuteurIvan Jablonka[*] [*] Docteur en histoire de l’Université Paris X-Nanterre. ...
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du même auteur



La descente aux enfers d’Oliver Twist dans les bas-fonds de Londres, les déboires de Gringalet dansLes Mystères de Paris, la misère de Gavroche condamné à vivre d’expédients, et jusqu’au dénuement du bébé recueilli par Chaplin dans The Kid, illustrent la rudesse d’une civilisation où l’enfant sans famille est promis aux trottoirs des grandes cités, aux orphelinats ou aux manufactures [1] [1] Dans Rewriting the Soul, Ian Hacking montre qu’au XIXe...
suite
. Cette association entre enfance abandonnée et Révolution industrielle n’est pas fausse, notamment parce que les inégalités économiques et juridiques contraignent les ouvrières et les domestiques devenues filles-mères à abandonner leur enfant pour survivre [2] [2] Voir notamment R. FUCHS, Poor and Pregnant in Paris. Strategies...
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; mais elle occulte le fait que l’écrasante majorité des enfants abandonnés, y compris ceux qui sont nés à Paris, vivent et travaillent à la campagne.

2 Cet état de fait n’est pas étonnant dans les Assistances publiques de province. Les nouveau-nés recueillis dans les tours ou à bureau ouvert demeurent dans le département où ils sont nés; les services d’enfants assistés les confient à des nourrices avant de les placer chez des fermiers des environs. Plus originale est la politique de l’Assistance publique de la Seine, qui transfère systématiquement ses pupilles à la campagne, où on les appelle d’ailleurs les « Petits Parisiens ». Près de soixante-dix agences de placement, dispersées sur tout le territoire français et gérées chacune par un directeur, surveillent la santé, l’éducation et la conduite de ces enfants [3] [3] Les départements de la région parisienne, notamment la...
suite
. D’une certaine manière, l’administration partage les préoccupations des romanciers sociaux du XIXe siècle, puisque ce type de placements vise à préserver les enfants du péril urbain en leur octroyant, loin des fumées et des venelles, une famille nourricière et un métier sûr.

3 Sous l’Ancien Régime et dans la première moitié du XIXe siècle, les enfants trouvés, très peu scolarisés et moins qualifiés encore, entrent souvent dans la vie adulte sans « aucun projet d’avenir » [4] [4] D. DESSERTINE, « L’émergence de la politique sociale...
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. L’Assistance publique républicaine les destine à l’agriculture dès l’âge de treize ans, qu’ils soient ou non titulaires du certificat d’études. A quels schémas idéologiques cette mise au travail répond-elle ? Il s’agit ici de déterminer la manière dont l’insertion professionnelle des pupilles de l’État s’effectue et contribue dans les campagnes à la production de richesses. Les petits travailleurs massivement envoyés à la terre sont-ils aussi misérables et exploités que les enfants confinés dans un hospice, prêtés à des industriels ou laissés à eux-mêmes dans les rues ?

Le « retour à la terre » des Petits Parisiens

4 Sous la Troisième République, l’Assistance publique fait du placement rural une véritable doctrine. Le mythe agraire, qui célèbre la vie aux champs, nourrit une longue tradition depuis Les Travaux et les Jours d’Hésiode jusqu’aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau. Sous la Monarchie de Juillet, il est remis à l’honneur par des hommes politiques, des magistrats et des spécialistes de la question pénitentiaire qui veulent purger les villes de tous les jeunes délinquants, vagabonds et enfants trouvés, en assurant à ceux-ci les conditions d’une régénération physique et morale qui profiterait à la fois aux villes assainies et aux campagnes repeuplées. « Rendez aux champs les bras qu’ils perdent, en multipliant les écoles des enfants pauvres », s’écrie en 1832 Émile Girardin, enthousiaste partisan de la solution agraire [5] [5] E. DE GIRARDIN, « Écoles rurales d’enfants pauvres »,...
suite
.

5 Dans une certaine mesure, l’imaginaire républicain hérite de ces mythes. Pierre Barral le souligne : « dans une France bouleversée par la révolution industrielle, où l’expansion urbaine semblait porteuse de dysharmonies et de troubles, dans une Troisième République que hante la question sociale, les campagnes sont campées dans leur rôle de conservatoire des équilibres d’antan, de préservation d’un mode de vie régulé, de maintien de l’ordre familial et moral » [6] [6] P. BARRAL, « La terre », in J. -F. SIRINELLI (dir. ),...
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. Curieusement, le directeur de l’Assistance publique républicaine, Henri Monod, use d’une métaphore industrielle pour chanter les vertus de la vie champêtre : comme les colonies agricoles pénitentiaires, l’Assistance publique est une

6

vaste usine qui, sans interruption, reçoit des pires provenances la matière première la plus mélangée, qui la dépouille de ses scories et la rend aux usages sociaux, sinon pure, du moins si heureusement transformée que l’on a vu des contrées n’ayant d’autre population que celle fournie par ce service et restant au point de vue de la criminalité très au-dessous de la moyenne de la France [7] [7] H. MONOD, La colonie agricole de Sainte-Foy, discours prononcé...
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.

7 Le placement rural des enfants assistés devient la composante d’un programme national qui, donnant la primauté à la petite exploitation agricole, vise à offrir à la France le renouveau auquel elle aspire. A la fin du XIXe siècle, l’Assistance publique de la Seine peut espérer faire d’une pierre deux coups : tout en sauvant des petits citadins affaiblis et corrompus par la ville, elle comble les vides laissés par l’exode rural [8] [8] Pour les historiens et les démographes, « imaginer les...
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. Cette idée de « rééducation résidentielle », à la fois thérapie sociale, bienfait religieux et outil pédagogique, fait alors florès dans toute l’Europe [9] [9] J. J. H. DEKKER, « Punir, sauver et éduquer : la...
suite
.

8 En France, cette orientation ne se démentira plus. La loi du 27 juin 1904 sur les enfants assistés prévoit dans son article 21 que les « pupilles âgés de moins de treize ans sont, sauf exception, confiés à des familles habitant la campagne ». L’article 26 ajoute qu’à partir de cet âge la pension n’est plus versée et que, pour subvenir à leur entretien, les pupilles sont mis « en apprentissage, de préférence dans les professions agricoles » [10] [10] Les lois sur le travail des enfants votées en 1874 et en...
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. Malgré ces dispositions, une petite minorité d’enfants est confiée aux industriels.

L’échec des placements industriels collectifs

9 Sous le Directoire et l’Empire, l’essor du machinisme et le besoin d’une maind’œuvre peu qualifiée avaient conduit le patronat à faire appel aux hospices d’enfants trouvés, avec la bénédiction du législateur [11] [11] L’arrêté du 30 ventôse an V offre aux hospices la possibilité...
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. Sous la Monarchie de Juillet, l’administration avait accepté sans mal de prêter aux fabriques et aux manufactures de gros contingents d’enfants. Plusieurs contrats furent ainsi passés à Paris et en province, par exemple avec la filature de Valençay (Indre) [12] [12] Sur les placements collectifs dans les manufactures et les...
suite
.

10 Sous la Troisième République, les placements collectifs se perpétuent ça et là, moins en raison de la demande des industriels que du trop-plein d’offree. Dans les années 1880, l’accueil de plusieurs centaines d’enfants dits « moralement abandonnés » par l’Assistance publique de la Seine amène dans le service des pupilles âgés et d’origine citadine, donc impropres au placement familial rural. En 1882, l’administration ouvre à leur intention deux écoles professionnelles à Villepreux (Seine-et-Oise) et à Montévrain (Seine-et-Marne), ce dernier établissement formant aux métiers du livre et du meuble. En outre, plusieurs industriels s’approvisionnent encore auprès du service des enfants assistés de la Seine. Par exemple, un certain nombre d’enfants de l’agence de Romorantin (Loir-et-Cher) travaillent à la verrerie de Vierzon. En 1880, un inspecteur en visite dans la Somme ne s’émeut pas que des pupilles travaillent dans les filatures, où la discipline est « très sévère » [13] [13] Archives de la Ville de Paris (A. V. P. ), D1X4...
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.

11 Le travail ne sert pas à moraliser cette main-d’œuvre captive, comme plusieurs idéologues le prétendent [14] [14] Voir par exemple A. RINJARD, La transformation morale du...
suite
, mais à en tirer profit. A la fin du XIXe siècle et à la Belle Époque, divers scandales entachent la réputation des établissements privés avec lesquels l’administration a signé un partenariat et révèlent qu’ils dissimulent un « système d’exploitation de l’enfance bien rodé » [15] [15] I. GALLOIS, L’éducation professionnelle et collective...
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. Hostile au régime de type carcéral que les établissements industriels mettent en œuvre, l’Assistance publique de la Seine préfère maintenir les enfants à la campagne chez des cultivateurs.

Le salut par la terre

12 La pérennité du placement familial rural et du placement à gages dans l’agriculture est remarquable. Au début des années 1880, sur les 26 029 enfants recueillis par le département de la Seine, seuls trente-trois sont présents à l’hospice dépositaire de Paris, ce qui signifie que 99,9 % sont placés en agence (à la pension chez des nourriciers ou à gages chez des cultivateurs) [16] [16] A. V. P. , D1X4 2, rapport du directeur de l’Assistance...
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. Cinquante ans plus tard, l’Assistance publique de la Seine compte 24 373 mineurs, dont 23 772 dans les agences, 262 à l’hospice dépositaire et plus de 300 dans les écoles de Villepreux et de Montévrain, soit 97,5 % à la campagne [17] [17] Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la...
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.

13 Après treize ans, les pupilles n’échappent pas au travail agricole. Sous la Troisième République, le taux d’emploi des enfants en atelier, en usine ou en maison bourgeoise n’est presque jamais supérieur à 20 %.

...


14 Dans l’agence de Romorantin (Loir-et-Cher), l’activité des pupilles a toujours été très orientée vers l’agriculture. Inexistantes au début des années 1890, les filières non agricoles se développent au tournant du siècle pour avoisiner 20 % de l’activité salariée à la Belle Époque, âge d’or de la verrerie et de la confection dans la région. Dans l’agence d’Abbeville (Somme), la part des activités non agricoles s’élève au début du XXe siècle. Cet accroissement, dû principalement au développement de la domesticité féminine, s’interrompt pendant la Grande Guerre en raison du manque de bras dans l’agriculture. Après la guerre, la part des filières non agricoles connaît un vif essor pour dépasser les 30 % à la fin des années 1920. Contrairement aux années 1880, où des dizaines de pupilles travaillaient dans les ateliers de serrurerie et dans l’industrie textile, cette croissance concerne essentiellement la domesticité pour les filles et le petit artisanat pour les garçons. Ainsi, si l’on additionne le taux d’emploi agricole et le taux d’emploi artisanal, on obtient une proportion proche de 90 %. Malgré les deux révolutions industrielles et la Grande Guerre, l’agrarisme de l’Assistance publique de la Seine a donc triomphé dans le Loir-et-Cher, zone de minuscules propriétés viticoles et de marais, et autour d’Abbeville, pays de petite industrie textile et mécanique.

15 Ces résultats reflètent les injonctions des règlements et des lois (notamment celle de 1904), mais la mise en œuvre de cette politique n’aurait pas été aussi réussie sans l’adhésion des fonctionnaires subalternes de l’Assistance publique. Au début des années 1890, le directeur de l’agence d’Abbeville refuse qu’un pupille de dix ans corresponde avec sa grand-mère parisienne. Il se justifie en ces termes :

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Quel est le Parisien qui aime la culture ? La plupart ont pour nos braves paysans, qu’ils ne connaissent pas du tout, une sorte de mépris; ce sont pour eux des ruraux, des chevreuils, des terreux, etc. J’estime, pour ma part, que ces ruraux, ces chevreuils, ces terreux, valent bien les ouvriers de Paris. Et je me défie instinctivement de tous ceux qui, par lettres ou autrement, peuvent détourner nos enfants de la culture où ils se font une situation modeste mais honorable et où ils trouvent le plus souvent le bonheur [18] [18] D. A. S. E. S. , dossier de Théophile Amaric, enfant abandonné,...
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.

17 Dans les agences de placement, la politique de l’Assistance publique de la Seine répond parfaitement au souhait des cultivateurs.

Le succès des Petits Parisiens sur le marché des domestiques

18 Lorsque le pupille atteint sa treizième année, la pension cesse d’être versée à ses nourriciers : le temps du travail est arrivé. Les pupilles de la Seine sont alors voués à circuler sur le marché local des domestiques, rythmé par des foires hebdomadaires et des louées annuelles. La plupart des enfants d’ouvriers agricoles et de journaliers connaissent le même sort : dans le modèle du life cycle service que Peter Laslett identifie pour l’époque moderne, la domesticité constitue une étape intermédiaire entre le départ de la maison paternelle et l’établissement matrimonial et professionnel [19] [19] P. LASLETT, Family Life and Illicite Love in Earlier Generations :...
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.

19 Mais l’Assistance publique innove en promouvant l’habitude de l’acte écrit, alors que la majorité des engagements est scellée à l’époque par une simple promesse verbale. Un contrat est en effet signé entre le directeur d’agence et le patron du pupille. Dans de nombreuses agences, les contrats de placement courent – suivant la tradition locale – à partir d’une date fixe, la Saint-Jean par exemple. Ils assurent au domestique de l’Assistance publique des garanties touchant à la sécurité de son emploi, à son salaire, à son logement et à sa nourriture. Parfois, le contrat précise que le pupille sera « blanchi et raccommodé ». A partir de la fin des années 1880, les pupilles gagés bénéficient tous d’un contrat de placement.

20 Sans toujours attendre la louée, les patrons s’adressent au directeur d’agence et passent commande. En 1897, un patron annonce au directeur de l’agence de Romorantin qu’il renvoie sa pupille actuelle et qu’il souhaite obtenir à sa place « une jeune fille de dix-huit ans au moins, déjà formée aux soins d’un ménage bourgeois, honnête s’entend, suffisamment intelligente, des goûts modestes autant que possible » [20] [20] D. A. S. E. S. , dossier de Georgette Avèze, orpheline, née...
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. En mai 1918, une cultivatrice de Béhen (Somme) préférerait, au lieu de son pupille actuel, « un gamin de treize à quatorze ans » pour garder les vaches [21] [21] D. A. S. E. S, dossier de Mauricette Griset, orpheline, née...
suite
. Les pupilles de valeur gagnent en réputation, de telle sorte qu’ils passent de main en main. Au début de la Première Guerre mondiale, le directeur de l’agence de Doullens fournit une pupille de treize ans à un gendarme de Flesselles (Somme) qui avait demandé une « petite fillette convenable pour [...] tenir compagnie » à sa mère. Quelques mois plus tard, celle-ci est menacée par le juge de paix parce qu’elle fait travailler la fillette chez des voisins. Son fils gendarme justifie cet abus : « il arrive que parfois, et surtout pendant l’été, des voisins viennent prier ma mère de leur donner Berthe pour aller aux champs, couper des chardons, relever des buttes ou planter des pommes de terre ». Sa mère accepte car elle n’a pas toujours du travail à lui donner et ne veut pas la laisser oisive; il y a d’ailleurs « nombre d’enfants de l’Assistance de l’âge de cette enfant qui travaillent soit dans des ateliers ou chez des particuliers » [22] [22] D. A. S. E. S. , dossier de Berthe Cessin, enfant abandonnée,...
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. Les agences de placement de la Seine (comme du reste les Assistances publiques de province) constituent donc pour les cultivateurs un vivier commode dans lequel puiser.

21 Les pupilles de la Seine doivent leur succès à deux facteurs : l’exode rural et la guerre. D’abord, leur implantation permet de compenser l’exode rural qui touche depuis la Monarchie de Juillet certaines régions pauvres, celles-là même qui, faute d’avoir su ou pu attirer les industries, se sont spécialisées dans l’allaitement mercenaire et l’élevage de nouveau-nés venus des villes [23] [23] C’est le cas notamment du Morvan et du Perche. Voir C. ...
suite
. L’exode rural, ainsi que l’accession à la propriété des ouvriers agricoles, provoquent localement des pénuries de maind’œuve. Artificiellement maintenus à la terre, les pupilles sont les grands gagnants de cette situation. Dans l’agence de Doullens (Somme), les Petits Parisiens sont très demandés car les jeunes gens du pays s’emploient dans les chemins de fer, à l’usine (dans les établissements Saint et les phosphates de Beauval) ou à la mine (entre Béthune et Lens) [24] [24] A. V. P. , D1X4 69, agence de Doullens, inspection...
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. Dans le Loir-et-Cher, ils sont également « très recherchés » car les indigènes partent vers les centres industriels tels que Blois et Vierzon [25] [25] A. V. P. , D1X4 64, agence de Romorantin, inspection...
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.

22 Pendant la Première Guerre mondiale, la pénurie de main-d’œuvre agricole prend des proportions catastrophiques. En novembre 1915, une veuve de Saint-Léger (Pas-de-Calais), seule depuis que son neveu a été mobilisé, demande « une petite fille de l’Assistance d’environ une dizaine d’années au plus » [26] [26] D. A. S. E. S. , dossier d’Ariane Samson, née le 24 octobre...
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. En août 1917, le maire de Forest-Montiers (Somme) demande pour l’un de ses administrés un pupille de quinze à dix-sept ans car ses deux fils ont été tués à l’ennemi : « il y a pénurie d’ouvriers agricoles dans la commune » [27] [27] D. A. S. E. S. , dossier de Hubert Maxin, né le 22 septembre...
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. En novembre 1917, un cultivateur renvoie un pupille de quinze ans « paresseux, insouciant, faisant son travail sans aucun goût, méchant avec ses bêtes », avant de demander qu’on le ramène « vu qu’[il n’a] personne pour garder [ses] bêtes » [28] [28] D. A. S. E. S. , dossier de Simon Sambin, enfant en dépôt,...
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.

23 La politique agrarienne de l’Assistance publique de la Seine fonctionne dans la mesure où les pupilles, après avoir grandi dans les villages, réussissent à se rendre indispensables à l’économie locale. Ce succès explique que la règle du travail agricole ait perduré bien après la Seconde Guerre mondiale [29] [29] Dans les années 1960, un tiers des enfants de la D. D. A. S. S. ...
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; mais les enfants abandonnés tirent-ils profit de cette orientation ?

Libertés et servitudes des Petits Parisiens

24 La liberté financière et la liberté de mouvement dont jouissent les pupilles les avantagent par rapport aux enfants de familles rurales.

Le salaire et l’attrait des « dépenses futiles »

25 Dès lors que le travail s’effectue en famille, dans l’atelier ou sur l’exploitation, la rétribution des jeunes soulève un problème aigu. Tant que le père est vivant, les enfants ne touchent pratiquement rien en échange de leur travail. Dans l’entre-deux-guerres, les jeunes filles de la région de Saint-Étienne employées dans l’atelier paternel n’ont aucune rémunération entre quinze et trente-cinq ans : « cette forme de confiscation du salaire des enfants, même à l’âge adulte, n’est pas propre à la famille-atelier et ne concerne pas seulement les filles » [30] [30] M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL, Parcours de femmes. Réalités...
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. Un paysan du Béarn se souvient que « les jeunes travaillaient et les vieux gardaient la monnaie. Certains allaient gagner un peu d’argent de poche au-dehors » [31] [31] P. BOURDIEU, « Célibat et condition paysanne », Études...
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. Ce problème ne se pose pas pour les enfants de l’Assistance publique : gagés à treize ans, ils reçoivent à cet âge leur premier salaire.

26 Inquiète de voir un pactole tomber aux mains de pupilles encore jeunes, l’administration retient d’office une partie des gages. En 1940, le directeur d’agence en conflit avec un patron de Langon (Loir-et-Cher) rappelle son autorité sur « un pupille placé sous la tutelle de l’administration [...] qui ne peut se placer à sa guise et dépenser ainsi tout son argent » [32] [32] D. A. S. E. S. , dossier d’Alphonse Conrad, enfant abandonné,...
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. Les Assistances publiques de province agissent de même. Lorsqu’un colonel lyonnais se permet de remettre aux pupilles soldats l’intégralité de leur prime d’engagement, l’inspecteur départemental proteste : les pupilles « devenus soudainement possesseurs d’une somme relativement importante pourraient se livrer à des dépenses aussi folles que nuisibles à tous leurs intérêts » [33] [33] Cité par V. DE LUCA, Aux origines de l’État-providence. ...
suite
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27 Comme la plupart des pères de familles rurales, le directeur d’agence s’efforce de contrôler le fruit du travail des enfants; mais il ne confisque pas pour autant leur salaire. Il se contente de verser une partie de leur gage annuel sur un livret de caisse d’épargne ouvert à leur nom et cessible à la majorité. Selon les agences et les époques, la part versée à la caisse d’épargne varie du tiers à la moitié du gage annuel. Constitué au nom de la nécessaire prévoyance, ce pécule vise à favoriser l’établissement des garçons et le mariage des filles, en remplacement de l’héritage dont ils sont privés par nature [34] [34] L’administration attribue fréquemment des dots de mariage...
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28 Parallèlement à cette épargne forcée, l’Assistance publique essaie de contrôler la manière dont les adolescents utilisent l’argent qui leur reste. Les tentatives de l’administration sont pourtant vouées à l’échec. La litanie des critiques et des objurgations montre que les pupilles utilisent leur gage disponible comme bon leur semble :

29

Malheureusement, la toilette pour les filles et la bicyclette pour les garçons les entraînent à dépenser plus qu’il ne conviendrait, au détriment de leurs réserves pour la Caisse d’épargne. Les contraindre à verser davantage est difficile, sinon impossible, depuis que le luxe s’est introduit dans cette partie de la Sologne [35] [35] A. V. P. , D1X4 60, agence de Romorantin, inspection...
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30 On ne peut qu’être frappé par le nombre de garçons qui, très tôt, acquièrent une bicyclette. En 1917, un orphelin de quinze ans s’achète un vélo. De 1919 à 1920, il dépense plus de 160 francs en sorties, alors qu’il gagne 800 francs de gages annuels dont 300 francs réservés : la part des loisirs s’élève donc à 32 % du gage annuel disponible [36] [36] D. A. S. E. S. , dossier de Frédéric Gâche, orphelin, né...
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. En décembre 1918, un pupille de seize ans achète une bicyclette d’occasion à cent francs et, entre août 1919 et janvier 1920, trois plaques de bicyclette à trois francs l’une. En avril 1920, il fait réparer son vélo pour dix-huit francs puis acquiert une bicyclette neuve à 280 francs [37] [37] D. A. S. E. S. , dossier de Simon Gabelon, né le 5 novembre...
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. Le vélo, accessoire de sport, est surtout l’instrument d’une liberté nouvelle. Entre juin 1923 et juin 1924, un pupille de vingt ans demande à son patron des sommes de trois à dix francs pour le 14 juillet, le jour de l’Assemblée, la Toussaint, le 11 novembre, la Noël, le jour de l’An, le 24 janvier, le dimanche gras, les Rameaux et le jour de Pâques, soit en tout quatre-vingt-treize francs sur un total de 718 francs dépensés (13 %) [38] [38] D. A. S. E. S. , dossier de Marceau Gicquel, enfant abandonné,...
suite
. Grâce à son vélo, le pitau peut sortir le soir, partir en promenade dans la campagne, aller à la messe et prendre des cours de solfège [39] [39] G. GASPART, Vie du pitau, enfant né au départ moins que...
suite
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31 En 1908, prenant acte de son échec, un inspecteur de l’agence de Romorantin se résigne avec philosophie à fermer les yeux sur les « dépenses futiles » des Petits Parisiens : « Doit-on les en blâmer ? En somme, j’estime qu’ils travaillent assez pour jouir un peu des frivolités de la vie ». Il y a « certaines satisfactions dont les enfants assistés ont le droit de prendre leur part comme les autres » [40] [40] A. V. P. , D1X4 64, agence de Romorantin, inspection...
suite
. L’administration oblige les pupilles à épargner pour leur propre compte quand les pères ne versent rien à leur enfant forcé de travailler à la ferme jusqu’à un âge avancé. Par ailleurs, les efforts qu’elle déploie dans sa lutte contre le « luxe » restent vains. Capables de consacrer une partie de leur argent à de menus plaisirs, les pupilles de la Seine sont aussi libres de se gager où ils le souhaitent.

La marge de manœuvre des pupilles

32 L’administration impose aux enfants assistés un secteur d’activité (l’agriculture), un espace de vie (l’agence), un mode de gestion (les placements à la caisse d’épargne) et un code de conduite (une morale de la déférence et du travail). Au sein de cet espace normé et coercitif, les pupilles disposent pourtant d’une certaine marge de manœuvre.

33 Dans une large mesure, ils peuvent choisir leur patron. En 1920, une servante de Thenioux (Cher) pourvue du certificat d’études démissionne parce qu’elle « veut se placer en ville ». Entre 1920 et 1924, elle se place successivement à Lanthenay, Mennetou et Vierzon. La jeune fille a assez de succès pour refuser certains postes. « Je n’ai nullement l’intention d’aller chez Mme V., écrit-elle en 1923 au directeur, car j’ai pris des renseignements et l’on m’a encore dit que les bonnes n’y restaient pas ». En novembre, elle se place d’elle-même chez un boulanger de Vierzon. Le directeur se montre alors agacé par les manifestations d’indépendance d’une pupille qui « ne veut agir qu’à sa guise » [41] [41] D. A. S. E. S. , dossier de Christine Tegnet, enfant abandonnée,...
suite
. Le désir d’autonomie, en effet, est toujours condamné par les directeurs qui y voient une inclination au vagabondage et au déracinement. Au début du XXe siècle, les pupilles de l’agence de Romorantin « s’engagent souvent par correspondance, puis, sollicités ailleurs, ne tiennent pas toujours leur promesse ». L’inspecteur rappelle en vain que, en cas de rupture de contrat, « le directeur doit toujours être préalablement avisé et non pas être simplement placé devant le fait acquis » [42] [42] A. V. P. , D1X4 70, agence de Romorantin, inspection...
suite
.

34 Si l’administration réussit un peu à surveiller les jeunes pupilles nouvellement gagés, elle perd tout contrôle sur leurs aînés. A la fin du XIXe siècle, les grands élèves de l’agence d’Abbeville « se plaçaient eux-mêmes et économisaient ce qu’ils voulaient » [43] [43] A. V. P. , D1X4 49, agence d’Abbeville, inspection...
suite
. Au milieu des années 1880, les pupilles âgés de l’agence de Cosne (Nièvre) se placent seuls. Beaucoup de fermiers de l’Yonne viennent aux louées et traitent directement avec l’adolescent : « l’insoumis trouve donc facilement à se dépayser et à échapper ainsi à la surveillance du directeur, qui [...] passe la moitié de son temps à courir après [lui] » pour le faire rentrer dans sa circonscription [44] [44] A. V. P. , D1X4 34, agence de Cosne, inspection...
suite
. A la Belle Époque, alors que les trois quarts des ruptures de contrat sont provoquées par les pupilles eux-mêmes, « il est très difficile de maintenir les grands élèves dans les limites de l’agence » de Romorantin [45] [45] A. V. P. , D1X4 74, agence de Romorantin, inspection...
suite
.

35 Cette mobilité importante, qui contrarie si fort directeurs et patrons, peut être considérée comme une manière de rejeter la tutelle des adultes, mais aussi comme une forme de turn over alors que l’administration n’a assuré au pupille ni formation ni liberté de choix. La rupture de contrat, de la part du pupille, provient également des abus du maître.

Les souffrances des domestiques de l’Assistance publique

36 Dans les campagnes de la Troisième République, il est admis que les salariés et notamment les domestiques disposent d’un espace de plainte légitime. Pour quitter son patron avant terme, le domestique peut exciper de la mauvaise nourriture, d’un excès de travail, de violences ou de mauvais traitements subis [46] [46] Frédéric Chauvaud évoque, parmi les motifs de rupture...
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. Les pupilles ne peuvent pas toujours compter sur le soutien du directeur d’agence; mais le fait même qu’ils lui fassent part de leurs griefs traduit un espoir de compréhension.

37 Le premier motif de plainte concerne les violences physiques. Avant la guerre, il n’existe pratiquement pas de lettres de pupilles faisant état de brutalités. Elles ne commencent à abonder qu’après 1914. En novembre 1915, un garçon de treize ans gagé à Sus-Saint-Léger (Pas-de-Calais) déclare fermement qu’« aujourd’hui [son] temps est fini car [il a] été assez brutalisé de monsieur et madame [...] ainsi que par les bonnes » [47] [47] D. A. S. E. S. , dossier de Germain Legrand, né le 5 juillet...
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. Cette lettre émane d’un enfant tout récemment gagé. Au-delà de treize ou quatorze ans, les garçons ne se plaignent plus de recevoir des coups : sont-ils épargnés par le patron, sont-ils de taille à se défendre seuls ou sont-ils trop fiers pour prendre le directeur à témoin ? Passé cet âge, les victimes de violences sont surtout les filles. En juillet 1916, une domestique de ferme gagée chez une veuve de Grébault (Somme) demande à changer de place : « Madame, elle devient de pire en pire, personne ne veut plus venir chez elle parce qu’elle est trop dure, elle me mène pire que son chien ». Replacée en mai 1918 à Saint-Riquier, elle est maltraitée de plus belle : on la frappe à coups de pied et à coups de bâton. En février 1919, la violence de la patronne sort assez de l’ordinaire pour que le voisinage intervienne : « tout le monde dit que je ne dois [pas] me laisser frapper comme ça, que je dois aller vous trouver » [48] [48] D. A. S. E. S. , dossier de Lucie Ringlé, enfant abandonnée,...
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.

38 Le deuxième type de plaintes a trait à la charge de travail et aux conditions de vie. Avant 1914, il en est peu fait mention. Les pupilles semblent accepter leur sort; même si la tradition du repos dominical est attestée bien avant la Belle Époque (notamment pour des raisons religieuses), la loi instaurant un repos obligatoire de vingt-quatre heures n’est votée qu’en 1906. D’autre part, jusque dans les années 1930, les domestiques de sexe masculin dorment couramment à l’écurie ou dans l’étable [49] [49] A la campagne, la loi du 31 juillet 1929 sur l’hébergement...
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. Parmi les pupilles de la Seine, une exigence de détente et d’intimité se fait jour à partir de la Première Guerre mondiale. A l’échelle de la journée ou de la semaine, l’emploi du temps paraît écrasant à de nombreuses bonnes à tout faire. En février 1916, à peine gagée, une jeune fille de Coquerel (Somme) affirme qu’elle n’a même pas de temps libre le dimanche après-midi : la patronne ne veut « même pas me donner deux heures à moi pour me raccommoder » [50] [50] D. A. S. E. S. , dossier de Michelle Sallan, orpheline, née...
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. En novembre 1920, une pupille de dix-huit ans demande à changer de place parce qu’elle « trotte toute la journée » et n’a pas une minute pour elle [51] [51] D. A. S. E. S. , dossier de Julie Aubertin, enfant abandonnée,...
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. A l’automne 1920, une jeune fille gagée à Sombrin (Somme) depuis cinq ans adresse au directeur une série de trois lettres où elle dénonce violemment la vie qui lui est faite. Dans la dernière, elle explique qu’elle se fait

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un sang noir de s’entendre toujours mépriser comme ça. [...] Tous les patrons veulent avoir des ouvriers pour rien, c’est bien malheureux quand l’on n’a pas de parents et que l’on se trouve au milieu des étrangers. Je couche dans une chambre sans carreaux, l’on se moque de moi tout à fait. [...] Je ne suis pas difficile mais enfin l’on abuse de moi [52] [52] D. A. S. E. S. , dossier d’Ève Rutabeuf, née le 21 septembre...
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40 Au milieu de ses tourments et comme par surcroît de malheur, la jeune fille évoque son isolement familial : la domestique de l’Assistance publique est manifestement traitée plus mal que les autres. Ce qui semble porter la jeune fille au désespoir, c’est moins la peine physique que l’humiliation. Dans ses lettres, la thématique de l’avilissement et de la vexation est en effet omniprésente : on la méprise, on se moque d’elle, etc.

41 Ces doléances émanent surtout des filles : elles sont à la fois plus soucieuses d’intimité et plus soumises aux pressions de leur employeur. Il semble donc que le niveau d’exigences des pupilles domestiques s’élève après la Première Guerre mondiale, surtout chez les filles. En 1924, l’inspecteur de l’agence de Saulieu constate que « les domestiques se lèvent moins tôt qu’il y a quelques années; ils ont plus de liberté le dimanche et les patrons ont plus d’égards pour eux que naguère ». Les patrons ont compris que, pour garder leur main-d’œuvre, « la situation de l’ouvrier agricole doit être améliorée » [53] [53] A. V. P. , D1X4 95, agence de Saulieu, inspection...
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. Ce mouvement général profite aux enfants assistés qui, forts de l’écoute du directeur, ne sont pas les derniers à faire valoir leurs droits.

42 La seule souffrance que les petites bonnes de l’Assistance publique taisent, c’est le viol. Pourtant les violences sexuelles commises par les patrons et leurs domestiques sont nombreuses. A la campagne, les femmes jeunes, démunies et isolées – bergères, glaneuses, ramasseuses d’herbe, mendiantes, servantes – sont des proies vulnérables [54] [54] D’ailleurs, « une gamine, une domestique, une veuve...
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. Le droit de cuissage n’est peut-être qu’un mythe, mais la domesticité féminine tend à devenir une forme intermédiaire entre la sexualité vénale et le viol caractérisé : les maîtres n’ont pas de peine à utiliser leurs petites bonnes ou leurs filles de ferme pour leur propre plaisir, même si, à l’inverse, certaines servantes peuvent chercher à leur imputer une grossesse illégitime [55] [55] Voir A. BOUREAU, Le Droit...
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43 Si les victimes pauvres et isolées sont très peu protégées, si le viol des petites bonnes est dans l’ordre des choses, les filles de l’Assistance publique ne sont-elles pas les victimes toutes désignées des violences masculines ? Les récits et les témoignages abondent sur les agressions qu’elles subissent. Dans Toinou, la petite Rose, violée par des garçons du village, se jette à la rivière en laissent une lettre d’adieu à son inspecteur [56] [56] A. SYLVÈRE, Toinou, le cri d’un enfant auvergnat, Paris,...
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. A la fin du XIXe siècle, un journaliste s’inquiète que personne ne garantit les pupilles « des entreprises du maître ou de ses fils ou des valets de la ferme. [...] Qui les empêche d’assouvir leurs ruts de fauves ? [...] Ainsi perpétuent-elles, dans les viols des bois et des granges, la race des enfants d’hospice » [57] [57] LEDRAIN, L’Éclair, 2 janvier 1894. ...
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. Dans Le Sang noir de Louis Guilloux, qui évoque une journée de 1917 dans une ville provinciale de l’arrière, le capitaine Plaire rêve de devenir l’ami d’un inspecteur de l’Assistance publique pour obtenir des petites bonnes. Le vieux libidineux

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allait trouver son vieil ami, il lui disait deux mots à l’oreille, et l’ami faisait apparaître les plus jolies de ses administrées. Le Capitaine n’avait plus qu’à choisir. Cette petite blonde ne lui disait rien ? Mais il y avait là cette brune, qui, une fois lavée... Un rêve [58] [58] L. GUILLOUX, Le Sang noir, Paris, Gallimard, 1935, p.  51. ...
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45 Les archives portent la trace de diverses agressions commises sur la personne des pupilles par le patron ou ses domestiques. En 1904, un garçon de ferme tente de violer une pupille de quatorze ans [59] [59] A. V. P. , D1X4 57, agence d’Abbeville, inspection...
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. En mars 1916, un cantonnier de Coquerel (Somme) accuse un voisin cultivateur de maltraiter les fillettes de l’Assistance publique, qui lui servent « de fantaisie en même temps [qu’]à ses commis » [60] [60] D. A. S. E. S. , dossier de Michelle Sallan, orpheline, née...
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. Il est assez rare cependant que les victimes dénoncent d’elles-mêmes leur agresseur. En 1902, une pupille de dix-huit ans gagée à Vitteaux (Côte-d’Or) raconte au directeur d’agence qu’elle est partie à Semur vendre des cordes avec son patron. A l’auberge, celui-ci a tenu à partager sa chambre : « il est venu dans mon lit, il m’a demandé si je voulais qu’il vienne vers moi. [...] Vu encore que j’étais indisposée je n’ai pas voulu ». Le lendemain, en voyant les larmes de la jeune fille, l’aubergiste a deviné ce qui s’était passé [61] [61] D. A. S. E. S. , dossier de Bernadette Adam, enfant moralement...
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. En février 1921, six mois après avoir été embauchée dans une ferme de Loreux (Loir-et-Cher), une pupille enceinte désigne le fils de ses maîtres, âgé de seize ans, « lequel avoue sans aucune difficulté ». Un an après la naissance de l’enfant, le directeur d’agence mène son enquête et émet l’idée « que le séducteur initial ait été [le] père et non pas [le] fils » [62] [62] D. A. S. E. S. , dossier de Marie Joux, abandonnée, née le...
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46 Comment expliquer le contraste entre la fréquence des viols et la rareté des plaintes [63] [63] Il est difficile de quantifier le nombre des agressions...
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 ? Les pupilles sont retenues par une sorte de honte et de fatalisme. De même qu’elles ont tendance à mettre en doute la parole de l’enfant, l’Assistance publique et la société qui la mandate sont suspicieuses à l’égard des jeunes filles, accusées d’avoir eu une conduite équivoque ou d’avoir cédé volontairement. En fait, l’administration ne monte au créneau que si la pupille, déjà enceinte, doit défendre sa réputation et assurer son avenir.

47 Comme Nancy Fitch le montre pour le cas de l’Allier au XIXe siècle [64] [64] N. FITCH, « “Les petits parisiens en province” :...
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, l’Assistance publique de la Seine a tenté d’endiguer l’exode rural en fixant dans les campagnes des milliers de jeunes travailleurs. Dans quelle mesure ce transfert a-t-il compensé le nombre des départs ? En 1833, les hospices dépositaires comptabilisent en tout 131 000 enfants trouvés et, entre 1862 et 1943, l’Assistance publique de la Seine immatricule 258 000 enfants, chiffres qui paraissent bien faibles comparés aux 790 000 individus qui quittent les campagnes entre le début de la Monarchie de Juillet et le coup d’État du 2 décembre [65] [65] G. DUBY, A. WALLON (dir. ), Histoire de la France rurale,...
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. Sans préjuger du fait que certains pupilles ne restent pas à la terre après leur période de tutelle, il paraît douteux que l’action de l’administration ait eu un effet notable sur les flux de population. Cependant l’arrivée des Petits Parisiens dans plusieurs régions frappées par l’exode rural a eu un effet indéniable sur la démographie et l’économie locales, d’autant que les enfants étaient invariablement orientés vers le salariat agricole subalterne et l’artisanat rural, qui subissaient alors un très fort déclin. Entre treize et vingt et un ans, les pupilles de l’Assistance publique de la Seine ont représenté pour les agriculteurs locaux une main-d’œuvre bon marché (du fait de leur jeunesse), nombreuse et relativement peu exigeante.

48 L’administration a donc contribué à perpétuer un secteur agricole peu mécanisé, gros consommateur de travail humain et faiblement concurrentiel, ce qui a pu ralentir la modernisation des régions, voire accuser leur retard économique. Ce faisant, les enfants assistés ont été préservés de l’urbanisation et des placements industriels collectifs, pour le meilleur et pour le pire. Ce constat infléchit la vision de Dickens, de Sue et de Hugo : au XIXe siècle et sous la Troisième République, l’écrasante majorité des enfants abandonnés ne mendie pas, n’erre pas dans les rues, n’est pas maltraitée dans des manufactures par des contremaîtres cruels. En revanche, les pupilles travaillent aux champs dès l’âge de treize ans. Après avoir été entretenus aux frais de la collectivité depuis leur abandon jusqu’à la fin de leur scolarité primaire, ils paient de leur personne en participant activement à l’économie locale.

49 Les enfants de l’Assistance publique républicaine ont-ils souffert de l’agrarisme coercitif mis en œuvre par leurs tuteurs légaux ? En matière de salaires et de dépenses, mais aussi dans le choix des patrons et du lieu de travail, les Petits Parisiens semblent beaucoup plus libres que les enfants de famille. Ceci prouve au passage que l’Assistance publique, bureaucratie dotée d’une idéologie propre et de moyens financiers importants, n’a pas songé à réaliser le « grand renfermement » ni le dressage des enfants sans famille. S’il est vrai que leur adolescence a été façonnée par une politique bien arrêtée – un agrarisme à contre-courant du siècle qui s’industrialise –, les pupilles n’ont pas été exploités par un État désireux de les « déporter » [66] [66] Le 30 mai 1838, à la Chambre, Lamartine prend la défense...
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de crainte qu’ils ne grossissent l’armée du crime dans les faubourgs de la capitale.

50 En revanche, l’administration a bien du mal à garantir les pupilles – et notamment les filles – du surmenage, des mauvais traitements et des violences sexuelles. A partir de la Première Guerre mondiale, les pupilles sont de plus en plus réticents à l’idée de travailler dans les fermes. Cette évolution s’explique par la dureté des patrons, par la disparité entre les salaires agricoles et les salaires industriels, mais aussi par la transformation des attentes socio-professionnelles. Si l’agrarisme de l’Assistance publique commence à tourner à vide dans l’entre-deux-guerres, pendant des décennies il aura assuré à des masses d’enfants délaissés une activité et une rémunération relativement sûres. Au final, le dirigisme de l’État-providence, fondé sur le primat de l’agriculture, a survécu aux crises des années 1880 et 1930 et accompagné l’épanouissement terrien de la France républicaine.

 

Notes

[ *] Docteur en histoire de l’Université Paris X-Nanterre.Retour

[ (1)] Dans Rewriting the Soul, Ian Hacking montre qu’au XIXe siècle les cruautés envers enfant, qui concernent l’enfant battu par ses parents ou exploité dans le cadre de la première révolution industrielle, mobilisent davantage l’opinion que les abus sexuels (I. HACKING, L’âme réécrite. Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1998, p. 95-96). A l’inverse des romans de Dickens, Sue et Hugo, François le Champi de George Sand donne l’exemple d’un enfant trouvé vivant en milieu rural, où il n’est pas plus accepté qu’en ville; du moins y trouve-t-il l’amour.Retour

[ (2)] Voir notamment R. FUCHS, Poor and Pregnant in Paris. Strategies for Survival in the Nineteenth Century, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, 1992. L’article 340 du code civil de 1804 interdit la recherche de paternité, sauf en cas d’enlèvement : désormais un enfant naturel repose exclusivement sur la femme non mariée, c’est-à-dire sur la fille-mère.Retour

[ (3)] Les départements de la région parisienne, notamment la Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise, envoient aussi leurs enfants à la campagne. Les agences de la Seine sont situées dans tout le Massif central, dans le Morvan, en Picardie, dans le nord de la France, en Anjou, dans le Maine, dans le Perche, en Sologne et dans le Midi.Retour

[ (4)] D. DESSERTINE, « L’émergence de la politique sociale de l’enfance : des enfants trouvés à l’enfance assistée (1780-1940) », Les Cahiers de la recherche sur le travail social, no 3-4,1990, p. 52.Retour

[ (5)] E. DE GIRARDIN, « Écoles rurales d’enfants pauvres », Journal de la Meuse, reproduit dans B. APPERT, Journal des prisons, hospices, écoles primaires et établissements de bienfaisance, Paris, Guilbert, t. VIII, 1832, p. 255. Les colonies agricoles pénitentiaires naissent dans ce contexte. Sur les « prisons aux champs » et la loi du 5 août 1850 qui les officialise, voir C. CARLIER, La Prison aux champs : les colonies d’enfants délinquants du nord de la France au XIXe siècle, Paris, Éditions de l’Atelier, 1994.Retour

[ (6)] P. BARRAL, « La terre », in J.-F. SIRINELLI (dir.), Histoire des droites en France, t. III : Sensibilités, Paris, Gallimard, 1992, p. 49. On songe en particulier à l’ouvrage de J. MÉLINE, Le retour à la terre et la surproduction industrielle, Paris, Hachette, 1905.Retour

[ (7)] H. MONOD, La colonie agricole de Sainte-Foy, discours prononcé à l’occasion du jubilé de la colonie, Dole, 1894, p. 5.Retour

[ (8)] Pour les historiens et les démographes, « imaginer les campagnes françaises dépeuplées était une pure vue de l’esprit : au recensement de 1911, il y avait encore 22 096 000 ruraux. [...] La population rurale a diminué beaucoup moins rapidement en France qu’en Angleterre ou en Allemagne » (J.-P. POUSSOU, J. DUPAQUIER et alii, « Les migrations intérieures », in J. DUPAQUIER (dir.), Histoire de la population française, t. III : De 1789 à 1914, Paris, P.U.F., 1988, p. 181).Retour

[ (9)] J. J. H. DEKKER, « Punir, sauver et éduquer : la colonie agricole “Nederlandsch Mettray” et la rééducation résidentielle aux Pays-Bas, en France, en Allemagne et en Angleterre entre 1814 et 1914 », Le Mouvement Social, octobre-décembre 1990, p. 63-90. La fortune de Mettray fit des émules en Europe, notamment aux Pays-Bas sous les auspices de Suringar (1790-1872).Retour

[ (10)] Les lois sur le travail des enfants votées en 1874 et en 1892 bannissent des ateliers les ouvriers d’âge scolaire, mais aucun texte ne stipule comme la loi de 1904 qu’un enfant est forcé de travailler après treize ans.Retour

[ (11)] L’arrêté du 30 ventôse an V offre aux hospices la possibilité de placer en manufacture les enfants abandonnés de plus de douze ans (article 13).Retour

[ (12)] Sur les placements collectifs dans les manufactures et les orphelinats, voir D. LAPLAIGE, Paris et ses « sans famille ». Les solutions apportées à l’enfance orpheline et abandonnée du département de la Seine de 1793 à 1869 par la charité privée et l’Assistance publique, thèse de 3e cycle, Université Paris VII, 1983, p. 187 et suiv., et toute la quatrième partie consacrée au secteur privé, p. 263 et suiv.Retour

[ (13)] Archives de la Ville de Paris (A.V.P.), D1X4 29, agence d’Abbeville, inspection de M. Verdié (juillet 1880), exercice 1879. Voir également D. MURAT, « Le travail des enfants abandonnés du Gard dans les filatures de soie (seconde moitié du XIXe siècle) », in R. CATY (dir.), Enfants au travail. Attitudes des élites en Europe occidentale et méditerranéenne aux XIXe et XXe siècles, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2002, p. 153-168.Retour

[ (14)] Voir par exemple A. RINJARD, La transformation morale du jeune délinquant par le travail, thèse de droit, Paris, A. Pedone, 1900. Citant saint Paul, Édouard Ducpétiaux rappelle que « la paresse appauvrit et dégrade », « le travail enrichit et honore », « celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger » (E. DUCPÉTIAUX, Colonies agricoles, écoles rurales et écoles de réforme pour les indigents, les mendiants et les vagabonds, Bruxelles, Lesigne, 1851, p. 72).Retour

[ (15)] I. GALLOIS, L’éducation professionnelle et collective des enfants assistés (1840-1920), mémoire de D.E.A., Université Paris IV, 2002, p. 192. L’affaire la plus grave survient aux Vermireaux (Yonne) : accusés de violences et de mauvais traitements sur les pupilles dont ils avaient la charge, les responsables de cet établissement sont condamnés en 1911 à des peines de prison.Retour

[ (16)] A.V.P., D1X4 2, rapport du directeur de l’Assistance publique sur le service des enfants assistés, octobre 1883 (gestion de 1882).Retour

[ (17)] Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (D.A.S.E.S.) de la mairie de Paris, non coté, rapport de L. Mourier sur le service des enfants assistés, 1932.Retour

[ (18)] D.A.S.E.S., dossier de Théophile Amaric, enfant abandonné, né le 19 mai 1882, admis le 23 février 1892 (à l’âge de dix ans), agence d’Abbeville. Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des pupilles cités sont des pseudonymes.Retour

[ (19)] P. LASLETT, Family Life and Illicite Love in Earlier Generations : Essays in Historical Socio-logy, Cambridge, Cambridge University Press, 1977, et P. LASLETT, « Family and Household as Work Group and Kin Group : Areas of Traditional Europe Compared », in R. WALL, R. ROBIN, P. LASLETT (eds.), Family Forms in Historic Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 513-564.Retour

[ (20)] D.A.S.E.S., dossier de Georgette Avèze, orpheline, née le 16 mars 1882, admise le 21 octobre 1896 (à quatorze ans et demi), agence de Romorantin.Retour

[ (21)] D.A.S.E.S, dossier de Mauricette Griset, orpheline, née le 4 février 1902, admise le 7 janvier 1918 (à seize ans), agence d’Abbeville.Retour

[ (22)] D.A.S.E.S., dossier de Berthe Cessin, enfant abandonnée, née le 17 mai 1903, admise le 2 juin 1903 (à deux semaines), agence de Doullens.Retour

[ (23)] C’est le cas notamment du Morvan et du Perche. Voir C. CAILLY, « L’industrie nourricière dans le Perche aux XVIIIe et XIXe siècles », Cahiers percherons, 1998, no 4, p. 1-26.Retour

[ (24)] A.V.P., D1X4 69, agence de Doullens, inspection de M. Jalabert (septembre 1911), exercice 1910.Retour

[ (25)] A.V.P., D1X4 64, agence de Romorantin, inspection de M. Brindejont (mars 1908), exercice 1907.Retour

[ (26)] D.A.S.E.S., dossier d’Ariane Samson, née le 24 octobre 1902, admise le 11 mars 1903 (à quatre mois), agence de Doullens.Retour

[ (27)] D.A.S.E.S., dossier de Hubert Maxin, né le 22 septembre 1900, admis le 5 octobre 1908 (à huit ans), agence d’Abbeville.Retour

[ (28)] D.A.S.E.S., dossier de Simon Sambin, enfant en dépôt, né en novembre 1902, admis le 10 octobre 1914 (à douze ans), agence de Romorantin.Retour

[ (29)] Dans les années 1960, un tiers des enfants de la D.D.A.S.S. du Calvados était placé chez des agriculteurs, alors qu’en 1962 seulement 3,6 % des actifs du département travaillaient dans ce secteur (P. DARTIGUENAVE, « Les enfants trouvés. Une histoire immorale ? L’exemple du Calvados », in Marginalité, déviance et pauvreté en France ( XIVe - XIXe siècles), Caen, Cahiers des Annales de Normandie, 1981, p. 135). Retour

[ (30)] M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL, Parcours de femmes. Réalités et représentations, Saint-Étienne 1880-1950, Lyon, P.U.L., 1993, p. 95.Retour

[ (31)] P. BOURDIEU, « Célibat et condition paysanne », Études rurales, no 5-6, avril-septembre 1962, p. 52.Retour

[ (32)] D.A.S.E.S., dossier d’Alphonse Conrad, enfant abandonné, né le 11 novembre 1922, admis le 20 décembre 1923 (à un an), agence de Romorantin.Retour

[ (33)] Cité par V. DE LUCA, Aux origines de l’État-providence. Les inspecteurs de l’Assistance publique et l’aide sociale à l’enfance (1820-1930), Paris, I.N.E.D., 2002, p. 196.Retour

[ (34)] L’administration attribue fréquemment des dots de mariage aux filles.Retour

[ (35)] A.V.P., D1X4 60, agence de Romorantin, inspection de M. Lozès (mai 1906), exercice 1905.Retour

[ (36)] D.A.S.E.S., dossier de Frédéric Gâche, orphelin, né le 20 mars 1902, admis le 9 février 1911 (à huit ans et demi), agence de Romorantin. Les salaires des enfants assistés sont relativement faibles. A la veille de la Première Guerre mondiale, le salaire annuel des pupilles de la Seine âgés de vingt et un ans varie de 350 à 450 francs pour les garçons et de 300 à 400 francs pour les filles. En Beauce, vers 1910, un charretier touche 725 francs et une servante 500 francs par an (J.-C. FARCY, Les Paysans beaucerons de la fin de l’Ancien Régime au lendemain de la Première Guerre mondiale, thèse d’État, Université Paris X-Nanterre, p. 503). A Mazières-en-Gâtine, à la même époque, un domestique de ferme gagne 600 francs par an (R. THABAULT, Mon Village, 1848-1914. L’ascension d’un peuple, Paris, Delagrave, 1945, p. 160). Au début des années 1920, les anciens pupilles de la Seine devenus ébénistes et typographes gagnent trois francs de l’heure, soit un salaire annuel d’environ 7 200 francs, ce qui est très supérieur aux 800 francs du pupille en question (âgé de quinze ans il est vrai).Retour

[ (37)] D.A.S.E.S., dossier de Simon Gabelon, né le 5 novembre 1902, admise le 19 novembre 1902 (à deux semaines), agence de Doullens.Retour

[ (38)] D.A.S.E.S., dossier de Marceau Gicquel, enfant abandonné, né le 26 septembre 1903, admis le 25 octobre 1903 (à un mois), agence de Romorantin.Retour

[ (39)] G. GASPART, Vie du pitau, enfant né au départ moins que rien : matricule 198 437, Nantes, Éditions du Petit Véhicule, 1992, p. 43.Retour

[ (40)] A.V.P., D1X4 64, agence de Romorantin, inspection de M. Brindejont (mars 1908), exercice 1907.Retour

[ (41)] D.A.S.E.S., dossier de Christine Tegnet, enfant abandonnée, née le 28 juin 1903, admise le 1er juillet 1903 (à trois jours), agence de Romorantin.Retour

[ (42)] A.V.P., D1X4 70, agence de Romorantin, inspection de M. Jalabert (juin 1911), exercice 1910.Retour

[ (43)] A.V.P., D1X4 49, agence d’Abbeville, inspection de M. Thirault (mars 1899), exercice 1898.Retour

[ (44)] A.V.P., D1X4 34, agence de Cosne, inspection de M. Abbal (juin 1885), exercice 1884.Retour

[ (45)] A.V.P., D1X4 74, agence de Romorantin, inspection de M. Lozès (mai 1913), exercice 1912.Retour

[ (46)] Frédéric Chauvaud évoque, parmi les motifs de rupture admis de la part des domestiques, les critiques injustifiées, une atteinte à l’honneur, une corvée avilissante et l’avarice du maître (F. CHAUVAUD, Les Passions villageoises au XIXe siècle. Les émotions rurales dans les pays de Beauce, du Hurepoix et du Mantois, Paris, Publisud, 1995, p. 108-109).Retour

[ (47)] D.A.S.E.S., dossier de Germain Legrand, né le 5 juillet 1902, admis le 20 septembre 1903 (à un an), agence de Doullens.Retour

[ (48)] D.A.S.E.S., dossier de Lucie Ringlé, enfant abandonnée, née le 7 novembre 1902, admise le 13 juin 1904 (à un an et demi), agence d’Abbeville.Retour

[ (49)] A la campagne, la loi du 31 juillet 1929 sur l’hébergement des serviteurs reste souvent lettre morte. A ce sujet, voir Y. CREBOUW, « Droits et obligations des journaliers et des domestiques, droits et obligations des maîtres », in R. HUBSCHER, J.-C. FARCY (dir.), La Moisson des autres. Les salariés agricoles aux XIXe et XXe siècles, Grâne, Creaphis, 1996, p. 181-199.Retour

[ (50)] D.A.S.E.S., dossier de Michelle Sallan, orpheline, née le 12 décembre 1901, admise le 15 juin 1911 (à neuf ans et demi), agence d’Abbeville.Retour

[ (51)] D.A.S.E.S., dossier de Julie Aubertin, enfant abandonnée, née le 19 mars 1902, admise le 21 août 1912 (à dix ans et demi), agence de Romorantin.Retour

[ (52)] D.A.S.E.S., dossier d’Ève Rutabeuf, née le 21 septembre 1902, admise le 4 octobre 1902 (à deux semaines), agence de Doullens. Sur l’emploi du temps des bonnes à Paris, voir A. MARTIN-FUGIER, La Place des bonnes. La domesticité féminine à Paris en 1900, Paris, Grasset et Fasquelle, 1979, p. 97 et suiv.Retour

[ (53)] A.V.P., D1X4 95, agence de Saulieu, inspection de M. Cambillard (septembre 1924), exercice 1923.Retour

[ (54)] D’ailleurs, « une gamine, une domestique, une veuve bousculées et violentées n’émeuvent guère les habitants des campagnes » (F. CHAUVAUD, Les Passions villageoises au XIXe siècle..., op. cit., p. 59).Retour

[ (55)] Voir A. BOUREAU, Le Droit de cuissage. La fabrication d’un mythe, XIIIe - XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1995, ainsi que J.-L. FLANDRIN, Les Amours paysannes. Amour et sexualité dans les campagnes de l’ancienne France ( XVIe - XIXe siècle), Paris, Gallimard/Julliard, 1975, p. 215-218, et S. MAZA, Servants and Masters in Eighteenth-Century France, Princeton, Princeton University Press, 1983.Retour

[ (56)] A. SYLVÈRE, Toinou, le cri d’un enfant auvergnat, Paris, Plon, 1980, p. 222 et suiv.Retour

[ (57)] LEDRAIN, L’Éclair, 2 janvier 1894.Retour

[ (58)] L. GUILLOUX, Le Sang noir, Paris, Gallimard, 1935, p. 51.Retour

[ (59)] A.V.P., D1X4 57, agence d’Abbeville, inspection de M. Lucas-Dupin (avril 1905), exercice 1904.Retour

[ (60)] D.A.S.E.S., dossier de Michelle Sallan, orpheline, née le 12 décembre 1901, admise le 15 juin 1911 (à neuf ans et demi), agence d’Abbeville.Retour

[ (61)] D.A.S.E.S., dossier de Bernadette Adam, enfant moralement abandonnée, née le 12 mai 1883, admise en juin 1892 (à neuf ans), agence d’Arnay-le-Duc.Retour

[ (62)] D.A.S.E.S., dossier de Marie Joux, abandonnée, née le 28 septembre 1902, admise le 1er juillet 1904 (à un an et demi), agence de Romorantin.Retour

[ (63)] Il est difficile de quantifier le nombre des agressions sexuelles parce que les jeunes filles, les nourriciers, les patrons et les directeurs d’agence s’accordent pour les taire ou les minimiser. La seule rubrique que les rapports d’inspection alimentent en matière de mœurs a trait au nombre de filles-mères dans l’agence. Sous la Troisième République, leur proportion sur l’ensemble des pupilles âgées de treize à vingt et un ans est inférieure à 5 %.Retour

[ (64)] N. FITCH, « “Les petits parisiens en province” : The Silent Revolution in the Allier, 1860-1900 », Journal of Family History, 1986, vol. XI, no 2, p. 131-155.Retour

[ (65)] G. DUBY, A. WALLON (dir.), Histoire de la France rurale, t. III : Apogée et crise de la civilisation paysanne (1789-1914), Paris, Seuil, 1976, p. 80-81.Retour

[ (66)] Le 30 mai 1838, à la Chambre, Lamartine prend la défense de ces enfants qu’« on déporte d’un sol à l’autre comme un vil bétail » (cité par P. PAGEOT, Enfants sans parents. Les enfants trouvés en Limousin-Périgord, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 130). Yves Turin n’hésite pas à écrire qu’au milieu du XIXe siècle l’administration, relayée par certains ecclésiastiques, a cherché à élaborer une « formule de transplantation collective » vers l’Algérie (Y. TURIN, « Enfants trouvés, colonisation et utopie. Étude d’un comportement social au XIXe siècle », Revue historique, t. 244, octobre-décembre 1970, p. 338).Retour

Résumé

La traditionnelle association entre enfance abandonnée et Révolution industrielle occulte le fait que l’écrasante majorité des pupilles de l’Assistance publique, surtout ceux qui sont nés à Paris, vivent et travaillent non dans les grandes cités mais à la campagne. Cette politique de placement, nourrie par un agrarisme jamais démenti, permet de purger les villes tout en repeuplant les campagnes. A une époque où les bras commencent à manquer dans l’agriculture (à cause de l’exode rural et de la guerre), les pupilles de l’Assistance publique sont très demandés. Dans une certaine mesure, ils tirent profit de leur orientation forcée. Ils jouissent d’un salaire, peuvent acheter ce que bon leur semble et sont libres – dans une certaine mesure – de choisir leur patron, alors que de nombreux enfants de famille sont obligés de travailler gratuitement pour leur père jusqu’à un âge avancé. Mais les enfants abandonnés subissent aussi de nombreux abus : les mauvaises conditions de vie, la faiblesse des gages, le surmenage et les violences sexuelles causent des souffrances que l’administration ne se soucie pas de soulager. Au final, la politique de placement rural de l’Assistance publique n’a pas eu un effet notable sur les flux de population, mais elle a modifié en profondeur l’économie et la démographie de certaines régions, tout en perpétuant un secteur agricole peu mécanisé et faiblement concurrentiel.



Agrarisme et État-providence. Le travail des enfants abandonnés sous la Troisième République.
Dickens’s and Hugo’s novels set a link between the industrial revolution and child abandonment, but the overwhelming majority of children fostered by the French Assistance publique, especially those who were born in Paris, were not raised in urban areas but lived and worked in the countryside. This policy, which presumes the moral superiority of farmers, was intended to remove urban vagrants and to set them in rural areas. Due to a growing lack of agricultural workers, hiring Assistance publique children became an easy solution. To a certain extent, foster children benefited from this forced situation. They earned money, they were able to buy what they wanted and they generally could choose their own boss, whereas legitimate children were often obliged to work for free in their father’s farm. However, waifs and strays still suffered social injustice under the Assistance publique who not only did not try to improve their living conditions or increase their wages, but also did not try to prevent girls from being assaulted. In the end, rural fosterage did not have a profound effect on the rural exodus, but it did strongly transform the local demographic and economic situation and perpetuated an insufficiently competitive and poorly mechanized agriculture.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Ivan Jablonka « Agrarisme et État-providence. », Le Mouvement Social 4/2004 (no 209), p. 9-24.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2004-4-page-9.htm.
DOI : 10.3917/lms.209.0009.