2006
Le Mouvement Social
Notes de lecture
Renaud de BELLEFON. – Histoire des guides de montagne, Alpes, Pyrénées. Bayonne-Toulouse, Cairn et Milan, 2003,515 pages.
Dans cetteHistoire des guides de montagne, l’auteur prend une distance autant
historienne que sociologique à l’égard d’un groupe, d’un métier, qui intéressera
de nombreuses approches : l’histoire sociale, l’analyse du travail, celle des professions ou encore la sociologie économique. L’auteur pénètre dans le sujet en reconstituant l’activité de travail des guides au moyen d’entretiens avec des anciens, de
récits publiés et de témoignages radiotélévisés. « Faire le guide », c’est devoir
apprendre à doser la fatigue, tenir son attention éveillée, développer la résistance du
corps. C’est aussi savoir s’adapter à des compagnons qui changent. Le client est vu
comme facteur de risques et de pénibilité accrus, lui qui est jugé la plupart du temps
maladroit et pas assez robuste.
Tout au long de son histoire, ce groupe semble avoir dû lutter contre l’infériorisation sociale, du fait d’un travail s’exerçant, pendant longtemps, dans une forme
de relation de domesticité. Dans les Pyrénées, il se développe, au XIXe siècle, avec le
tourisme mondain des villes d’eaux. La riche société des curistes conçoit volontiers
le guide dans le prolongement de sa nombreuse domesticité. Il faut les situations plus
ou moins périlleuses qu’offre l’équipée en montagne pour que celui-ci puisse en
remontrer au client, rabattre sa superbe, lui opposer sa maîtrise du terrain. Ce n’est
qu’après la Seconde Guerre mondiale que les guides, à l’origine plus citadine, se
mettant dans la peau d’éducateurs, enseignant la montagne à des clients-élèves, perdront leurs doutes sur leur statut social. La distance sociale cèdera alors la place à
une compétence mieux reconnue. Il aura fallu pour cela l’arrivée des guides non
montagnards, au savoir plus technique et sportif, qui se joue entre les années 1930
et les années 1960 et est symbolisée par l’entrée de Roger Frison-Roche dans la
Compagnie des guides de Chamonix, jusqu’alors interdite à tout non chamoniard.
La rupture qu’ils introduisent est, pourrait-on dire, de « désencastrer » définitivement
le métier vis-à-vis des autres activités montagnardes. A l’origine, « faire le guide » est
une nécessité pour vivre, non une profession choisie. Le guide était le montagnard,
l’homme du pays, d’abord paysan, berger, artisan, en quête d’un revenu supplémentaire. Le tout dans un contexte où l’on ne se représente pas la montagne comme le
territoire d’une activité professionnelle distincte, mais comme l’espace habité et travaillé, du village au sommet.
Les habitantsde la montagnevoient touteslesactivités qu’ellepermet comme leur
étant naturellement réservée : celle de guide comme les autres, qu’il convient de
réserver aux habitants et que, inversement, tout habitant est a priori fondé à exercer.
D’où des règles comme celle du tour de rôle (Chamonix, 1821) par laquelle les autorités
locales luttaient contre laconcurrence entre guides pour garantir à chacunun minimum
d’activité. L’alpiniste accentue ce que l’on pourrait, à son tour, appeler un désencastrement de la montagne. Déjà, le guide se trouvait appelé vers une montagne qui n’était
pas celle qu’il pratiquait le reste du temps : l’invention du guide est corrélative de celle
des sommets, d’une représentation de la montagne sous la forme des hauteurs à
conquérir, à mesurer, à cartographier. La conquête du Mont-Blanc par Saussure aidé
de son guide Balmat, au XVIIIe siècle, amorce cela et fait naître un coupledont les intérêts
sont difficiles à rapprocher sans une instrumentation prévue à cet effet. Ainsi, entre les
années 1820 et 1840, les autorités municipales ou préfectorales luttent par la création
de compagnies contre les accidents que peuvent faire encourir des guides « pris au
hasard par les étrangers » qui compromettent la confiance des voyageurs et donc leur
afflux. Un examen pour les guides est mis en place à Luchon avant 1850.
Lorsque disparaîtra le tourisme de villes d’eaux, s’ensuivra une crise de l’activité,
culminant dans l’entre-deux-guerres où se répandent de nouvelles pratiques de la montagne, sur le mode des loisirs sportifs, portées par de nouveaux touristes, pour qui le
guide est un luxe inaccessible et inutile. Les guides d’ancienne génération s’accommodent mal de cette évolution. C’est difficilement qu’ils vont accepter l’arrivée des citadins,
avec lesquels vont s’introduire de nouvelles conditions d’accès à la profession : non plus
l’appartenance territoriale, mais les compétences pour exercer le métier; non plus la
légitimité paysanne, mais la légitimité professionnelle. La « haute montagne » exige de
véritables compétences techniques de haut niveau, vérifiées par examen à partir des
années 1930 et 1940 : lecture de cartes, maniement de la corde, connaissance de la
paroi... Dans les années 1940 s’installe le nouveau paysage institutionnel : nationalisation des exigences techniques, étatisation du diplôme de guide de montagne et de guide
de haute montagne, école nationale de ski et d’alpinisme... Pour l’auteur, les guides
autochtones semblent aujourd’hui définitivement condamnés par les conceptions dominantes de la montagne, comme terrain de loisirs sportifs (ski, VTT, canyoning).
Jusqu’à la fin, la perspective historico-sociologique est développée dans toutes
ses articulations possibles : la construction du groupe professionnel, la construction
sociale de la montagne, du client, du marché du travail. Le défaut majeur de l’ouvrage
– un plan qui conduit à des reprises multiples des démonstrations – ne vient pas
réellement à bout de cet intérêt. On y voit se déployer des mécanismes de fermeture,
non d’une profession, mais d’une forme d’agencement de groupe professionnel et
de communauté locale : leur logique procède d’un rapport non marchand à l’économique, où le territoire doit garantir à ses habitants des possibilités de vivre, seulement
tempérée par les restrictions d’accès à la « profession » en raison des risques que
présentent certains individus pour l’intérêt public. Avec la généralisation de nouvelles
pratiques de la montagne, l’attente d’alpinisme, la logique devient plus purement
professionnelle et celle-ci vient à bout de la gestion traditionnelle de l’économique.
Celui-ci est désencastré, ouvrant le marché du travail sur le plan de l’appartenance
territoriale et le refermant selon une logique professionnelle.
Pascal UGHETTO
Jacques GIRAULT (sous la direction de). – Les enseignants dans la
société française au XXe siècle. Paris, Publications de la Sorbonne,
2004,230 pages.
Pour la première fois dans l’histoire du mouvement social en France, c’est à partir
d’une mobilisation d’enseignants que s’est diffusé, au printemps 2003, le mouvement d’opposition à la loi Fillon qui rendait plus difficiles les modalités d’obtention
d’une pension de retraite et allongeait sensiblement le temps de cotisation. Lors des
deux années précédentes, c’est à la place de l’enseignement et du monde enseignant
dans les mouvements sociaux du XXe siècle, en France et dans la région parisienne
qu’était consacré le séminaire du DEA « Histoire et connaissance des civilisations »
des universités de Paris VIII, XII et XIII, organisé par Jacques Girault au Centre de
recherches sur l’espace, les sociétés et les cultures, conjointement à une convention
de partenariat « Mémoires d’usines, mémoires ouvrières » passée entre l’université
Paris XIII, le Conseil général et les Archives départementales de Seine-Saint-Denis.
C’est de ce séminaire que sont issus les douze textes qui constituent ce livre collectif,
et il n’est bien sûr pas question ici d’aborder individuellement chacun de ces papiers.
Le groupe des enseignants, puisque ce terme générique permet de désigner à
la fois les instituteurs et les professeurs du secondaire, est certes hétérogène, surtout
s’il est observé tout au long du XXe siècle, mais son rapport au mouvement social se
révèle, du moins jusqu’aux années 1980, caractérisé par la conscience d’appartenir
à un groupe spécifique au sein du salariat, caractérisé notamment par son rapport
au savoir. Ce trait a été fortement affecté par l’« explosion scolaire » qui a accompagné, inégalement selon les cycles, la croissance des baby-boomers. Le syndicalisme
et ses formes particulières est perçu comme un des éléments de la dimension atypique
du groupe social, sans doute de manière exagérée et largement déterminée par les
spécificités dues au refus de la scission au sein de la CGT dans l’après-guerre. Dès
lors, l’existence de tendances peut être considérée comme un moindre mal par rapport à l’éclatement subi par le mouvement syndical ces années-là, donnant de ce fait
au SGEN une place particulière qui ne renvoie en rien à celle des fédérations de la
CFDT dans les autres secteurs.
La place des enseignants dans la société française, ce sont aussi les rapports
qu’ils entretiennent, ou n’entretiennent pas, entre eux tout comme les hiérarchies
symbolique au sein d’un groupe social particulièrement éclaté mais où les barrières
deviennent, depuis la création d’un enseignement primaire supérieur, peu à peu plus
discrètes. Cette place est déterminée, largement, par la mission qui leur est dévolue,
celle d’instruire et de former la population, d’« enseigner pour le peuple » pensèrent
certains, dans ce système très hiérarchisé, où le seul fait de vouloir bien faire son
travail peut déjà être considéré comme un engagement, mais se révèle souvent une
démarche individuelle, sans véritable perspective, dont les intentions peuvent se
révéler bien loin de l’aboutissement.
La lecture de cet ouvrage renforce l’impression empirique des apories d’un
combat qui se voudrait singulier au sein d’une société où la mission de chacun, se
voudrait-il subversif, est bien assignée, et dont les modalités de l’exercice professionnel confortent peu ou prou un ordre social. Dès lors, c’est aussi comme « intellectuels » que les enseignants peuvent être appréhendés, approche à laquelle incitent
plusieurs de ces textes.
Christian CHEVANDIER
Yves VERNEUIL. – Les agrégés. Histoire d’une exception française.
Paris, Belin, 2005,367 pages. « Histoire de l’éducation ».
Yves Verneuil a recomposé sa thèse de doctorat sur la Société des agrégés, sous
la direction de Françoise Mayeur, pour livrer une somme en dix chapitres sur
cette catégorie enseignante, enviée ou contestée, élément de fierté dans une famille
(mais pas pour celle de Marcel Cachin qui n’est pas agrégé de philosophie !), propre
à la France. En dépit d’un souci constant d’en écrire une histoire sociale, l’auteur
livre parfois un travail sur les structures d’enseignement et sur les politiques éducatives. Ce glissement renforce les qualités de l’approche d’histoire globalisante qui ne
se limite pas à une sociologie du groupe dilaté (2 000 en 1900,55 000 en 2000).
Créé en 1766 pour les seuls collèges de l’Université de Paris puis étendu àl’ensemble
du territoire, repris en 1808 par l’Université impériale pour encadrer les lycées et collèges,
ce corps, dominé par les Normaliens, devient une catégorie de référence, un titre, une
fonction, un grade de recrutement pour l’enseignement secondaire, à partir du Second
Empire, et une condition nécessaire pour être recruté dans l’enseignement supérieur qui
en conserve parfois des traces explicites, ainsi le Droit, la médecine. Au début garantie
morale et éducative, l’agrégation, obtenue par concours à partir de 1821, devient un
mode de recrutement des élites enseignantes, puis, avec l’arrivée au pouvoir des Républicains, une garantie scientifique. L’hostilité des milieux conservateurs aux « professeurs
compétents parce que savants » s’explique par le « contraste entre leur science et la
situation qui leur est faite », d’où le risque qu’ils deviennent « des déclassés, des révolutionnaires, peut-être ». Et à la fin du XIXe siècle, les milieux antidreyfusards, nationalistes les
accusent de s’éloigner des traditions françaises pour instaurer un pouvoir illusoire de justice
et de solidarité. Globalement, les forces de gauche défendent l’agrégation. En 1904, à la
création de L’Humanité, dix-sept agrégés collaborent. Les Républicains favorisent l’agrégation comme modèle de recrutement dans l’enseignement secondaire. L’agrégé provient de la promotion démocratique qu’ils réclament. La proportion d’agrégés atteint les
deux tiers, puis les trois quarts entre les deux guerres, dans les classes secondaires des
lycées de garçons, avec de fortes différences entre Paris et la province. L’ouverture de la
préparation aux étudiants et l’instauration à partir de 1894 d’un Diplôme d’études supérieures préalable élèvent le niveau du concours. Des « heurts catégoriels » se développent
avec les licenciés, chargés de cours ou répétiteurs. Ils prennent une allure plus stratégique
quand naissent au début du XXe siècle les amicales enseignantes et dans ce contexte,
proposée notamment par les agrégés socialistes Albert Mathiez et Victor Cope, s’organise
la Société des Agrégés de l’enseignement secondaire à partir de 1914. Regroupant 87 %
du personnel des lycées en 1939, elle s’efforce de contrôler l’autoritarisme de l’administration par de subtiles alliances avec les autres organisations puis avec les syndicats, sans
abandonner un fort « sentiment de supériorité catégorielle ». De 1920 à 1948, la Société
des Agrégées prend en charge les revendications féminines spécifiques, voire féministes,
notamment l’unification des traitements obtenue en 1927, alors que les traitements des
instituteurs et des institutrices sont identiques depuis 1919. Mais les concours diffèrent :
« hantise de la concurrence féminine » ? Pourtant des femmes réussissent les concours
masculins et en 1937 8 % des agrégées sont des « agrégées masculines ». Pour établir une
réforme de l’enseignement durable, il faut imaginer un processus de passage sans heurts
entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire. La question de l’école
unique passe progressivement au premier plan. L’agrégation, modèle de référence, mais
fonction étroite qui correspond au monde inaccessible pour beaucoup des lycées, apparaît
soit comme une exigence de qualité des contenus (le « niveau »), soit comme un modèle qui
devrait aspirer l’ensemble, soit comme l’adversaire qu’il faut contourner en le refoulant
vers les formations terminales ou supérieures. Car les agrégés se retrouvent aussi bien dans
le secondaire que dans le supérieur. La revalorisation, très tôt souhaitée, n’arrive pas, ce
qui explique sans doute la recherche d’activités plus gratifiantes, hors de l’enseignement,
les facultés faisant figure de « porte étroite » au moins jusqu’à la fin des années 1960. Par
la suite, la place des agrégés parmi les personnels du Supérieur grandit, mais beaucoup
moins dans les disciplines scientifiques. L’agrégé, caractérisé par une parité des sexes,
concurrencé par les enseignants non-agrégés, certifiés pour la plupart après l’instauration
du CAPES en 1950, nouveau concours, toujours plus féminisés, apparaît souvent comme
le symbole inégalitaire, et pour certains, comme un des tenants de ce qu’Althusser appelait
les appareils idéologiques d’État, générateurs de conformisme oppressif.
Et la pédagogie dans tout cela ? On ne fait souvent qu’en parler, comme des
élèves. Tout se passe comme si le mauvais souvenir de la réforme d’Hippolyte Fortoul, en 1852, de l’agrégation dans un sens pédagogique, qui n’avait abouti qu’à
l’ancrer chez les Républicains, avait laissé des traces. Toute l’évolution récente de
l’organisation de la formation des enseignants dans un cadre tourné vers une intégration européenne met en péril l’agrégation, « élément de retard et de blocage »
pour les uns, « acquis à préserver » pour les autres. Cet élément s’ajoute au malaise
ancien qui traverse ces hommes et ces femmes, dont le déclassement est « patent »,
recrutés pour enseigner dans une société en évolution, malaise commun à tous les
enseignants, même si certains agrégés occupent plus fréquemment d’autres activités
professionnelles. Issus de concours plus sélectifs qu’au début du siècle, ouverts dans
les diverses disciplines enseignées, ses lauréats restent fort minoritaires dans un corps
enseignant extrêmement dilaté depuis les années 1960. La féminisation progresse
moins que dans les autres catégories et partout les voies d’accès se diversifient. Ce
tableau complet et vivant de l’évolution d’une partie du corps enseignant, ces analyses pertinentes rehaussées par des conclusions fermes mais ouvertes ne s’accompagnent pas d’un index et comportent un rejet des notes en fin d’ouvrage. Défauts
condamnables, mais l’auteur n’y peut sans doute rien. Qu’un ouvrage de cette qualité
ne comporte pas, au moins, un index paraît particulièrement fâcheux !
Jacques GIRAULT
Yannick MAREC (sous la direction de). – Les hôpitaux de Rouen du
Moyen Âge à nos jours. Dix siècles de protection sociale. Rouen,
Éditions PTC, 2005,178 pages. Préface de Michel LAGRAVE.
De la fondation d’un petit établissement, celui des chaussetiers, au début du
VIe siècle, aux opérations de recomposition hospitalières en Haute-Normandie,
à la fin du XXe, c’est sur un temps très long que cet ouvrage collectif retrace l’histoire
des hôpitaux de Rouen. En cinq chapitres (du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle; les
années 1800-1880, « Entre charité et philanthropie »; les années 1886-1914,
lorsque les Hospices civils sont « partie prenante du “système rouennais” d’assistance
publique »; les « hésitations d’une entre-deux-guerres » dans laquelle sont inclus, de
manière fort pertinente pour les hôpitaux, les deux conflits mondiaux; enfin, un
chapitre qui va de la Libération à nos jours et où l’intervention du pouvoir central et
des différentes tutelles se révèle omniprésente), la première partie, essentielle, retrace
la longue évolution de ces lieux d’hébergement puis de soins. Bien plus courte, une
deuxième partie, « Transversales », est organisée en trois chapitres autonomes consacrés à l’architecture de l’Hôtel-Dieu, aux « dépendances » (asile, sanatoriums, petits
établissements) et à la formation des médecins et personnels paramédicaux.
Cette approche monographique permet, en une démarche comparative, par
exemple grâce aux recherches qui ont été menées sur les Hospices civils de Lyon,
de comprendre quels rapports ont pu et peuvent encore entretenir l’hôpital et la
ville, de repérer des spécificités. Ainsi, le « système rouennais » qui fonctionne par la
complémentarité des activités hospitalières et de celles du Bureau de Bienfaisance,
bien connu grâce à la thèse d’État de Yannick Marec
[1], est ici inscrit dans une
histoire plus large et montre quels furent ses effets dans le contexte particulier de
l’après-Grande Guerre, lorsque l’état de délabrement du parc hospitalier rouennais
a nécessité l’acquisition de nouveaux bâtiments et l’aménagement des anciens, politique que l’on ne retrouve pas, loin de là, dans l’ensemble des hôpitaux du pays.
Certains passages, notamment à propos des épidémies, relèvent d’une approche des
politiques de santé publique : l’analyse de l’application de la législation sanitaire, donc
sociale, de la Troisième République s’appuie ici sur l’observation fine des constructions, des aménagements, des choix. Le fait de prendre en compte pour les dernières
décennies le traitement du SIDA ainsi que les principales opérations de restructuration, non de manière indépendante comme c’est trop souvent le cas dans d’autres
disciplines mais dans la dynamique problématisée de l’ouvrage, est fort fécond.
La richesse de l’ouvrage s’explique notamment par les nombreux travaux universitaires qui l’étayent ainsi que par l’importance des sources hospitalières auxquelles les historiens, même s’ils travaillent sur d’autres sujets, devraient toujours
penser. Celles de Rouen sont ainsi déposées aux Archives départementales de la
Seine maritime (notamment pour l’Hôtel-Dieu et l’hospice général les séries HD1 et
HD2, ainsi que la série L pour la période révolutionnaire et 1 XP pour les années
1800-1940), aux Archives municipales de Rouen et même au CHU pour les dernières décennies mais l’on trouve à la Bibliothèque municipale de Rouen les comptes
moraux administratifs déposés pour la période 1859-1898 ainsi que les revues médicales normandes. On l’aura compris, il ne s’agit pas d’une chronique mais, problématisé autour de la question de la protection sociale, d’un ouvrage d’histoire qui pose
la question de l’hôpital dans la ville, de l’hôpital dans la société sur le temps long de
l’histoire des hôpitaux, en prenant en compte les spécificités de cette ville. L’histoire
des établissements d’assistance et de santé est un élément essentiel de l’histoire de
la ville, de l’histoire de la société, et cet ouvrage montre les potentialités qu’elle recèle.
Christian CHEVANDIER
Michel MARGAIRAZ et Olivier DARD (dossier coordonné par). – Le service public, l’économie, la République (1780-1960). Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 52-3, juillet-septembre 2005,
206 pages.
Le numéro de la Revue d’histoire moderne et contemporainecoordonné par
Michel Margairaz et Olivier Dard vient à propos. Quelques mois après la campagne référendaire sur la constitution de l’Union européenne où le rôle des « services
d’intérêt général » ne fut pas la moindre des questions mises en regard des « services
publics à la française », le débat continue autour de leur périmètre et de leurs formes.
Les clivages qu’il suscite touchent au cœur des conceptions de l’économique, du social
et du politique, soit, excusez du peu, des interprétations de la nation et de la République. La récurrence des références à des traditions et à des « modèles » interpelle les
historiens. Les éclaircissements et les réflexions contenus dans les huit contributions
réunies témoignent, s’il en était besoin, de la pertinence d’un détour par le passé.
Pour l’occasion, les maîtres d’œuvre ont fait le choix de ne considérer que les
seuls services économiques, les mieux à même de « mettre en évidence les découplages successifs qui se sont opérés entre les principes du service public d’une part, ses
pratiques et modalités d’organisation de l’autre ». A l’usage et dans une perspective de
longue durée, la séparation d’avec les services régaliens ou stratégiques apparaîtra
trop abrupte ainsi que le suggèrent les développements consacrés à la domanialité, ici,
celle des chemins publics et des voies navigables, mais l’observation vaudrait pour les
ports. Du moins la différenciation est-elle pleinement justifiée du point de vue des
entrées privilégiées. D’autres options structurent, en effet, un dossier attentif aux
itinéraires comparés de personnalités centrales, mais aussi d’institutions, de corps et
de milieux essentiels à la compréhension des définitions et des normes, en premier lieu
le Conseil d’État, les juristes, les économistes et les ingénieurs, qu’ils soient uniformément libéraux ou plus partagés. L’accent mis sur les acteurs signale le souci appréciable de considérer les pratiques, objectif à la fois indispensable et malaisé s’agissant
d’actions par et sur les règles. A cette fin, les historiens de l’économie et du politique
mobilisés se sont assurés le concours de juristes et d’un sociologue acquis au questionnement du numéro et au dialogue interdisciplinaire. L’échange s’avère tout aussi
fructueux entre historiens moderniste et contemporanéistes venus de divers horizons.
Par-delà l’évidence de quatre temporalités spécifiques – technico-économique,
sociale, politique et juridique – la précocité de la notion de services publics, bien antérieure au célèbre arrêt Blanco de 1873, doit être soulignée. Dominique Margairaz suit son
cheminement de la fin du XVIIe siècle, où elle se confond avec le service divin, jusqu’aux
lendemains de la Révolution française. Cette dernière, attachée à une stricte délimitation
des sphères privée et publique, contient l’extension des services relevant de la seconde au
nom de la liberté économique, mais en conforte simultanément la légitimité – l’intérêt
général – et les principes de fonctionnement – continuité, égalité d’accès. En l’absence
d’une doctrine explicite, les économistes libéraux du premier XIXe siècle se défient de
réalisations qui, rappelle Francis Démier, fleurent l’économie morale ou le socialisme.
Confrontés aux lacunes ou dysfonctionnements du marché, ils n’en admettent la nécessité qu’aux conditions de la plus large décentralisation, du meilleur coût et d’une gestion
confiée aux acteurs privés. Il reviendra au conseil d’État, via la jurisprudence de ses
commissaires du gouvernement qu’étudie Laurent Dubois de Carratier, de construire,
entre 1880 et 1950, le mode d’emploi institutionnel et statutaire de services publics
adaptés à l’évolution du rôle de l’État et des attentes des citoyens sans verser dans le
collectivisme. Ainsi balisé, l’espace ouvert laisse assez de marge à l’expression comme à
l’expérimentation de projets dont la variété recouvre la quasi-totalité du spectre doctrinal,
idéologique et politique, national. Ce qui vaut pour les individus, dont Lucette Le Van-Lemesle, Claude Didry et Olivier Dard éclairent, à travers les cas de Colson, Cauwès,
Duguit, Trévoux, Laufenburger et Allais, le rôle des parcours, des formations, fonctions
et expériences singulières dans des prises de position opposées et inscrites dans leur
contexte, souvent marquées au coin du pragmatisme, vaut pour les institutions ou les
corps. Au terme de l’examen des définitions de l’entreprise publique par les juristes, Gilles
J. Guglielmi ne confirme pas seulement l’antériorité du fait sur le droit, mais tire la
conclusion, sévère ou rassurante, que la pensée juridique « se développe plutôt comme
une ingénierie de justification ou de rationalisation de l’intervention étatique qu’en tant
que cadre conceptuel ou normatif de cette dernière ». Au total, les contributions font
apparaître deux « configurations historiques » dont Michel Margairaz identifie les
contours chronologiques et le contenu. La première, autour des années 1880 et 1920,
serait celle d’une transition d’un libéralisme certain vers un certain libéralisme, adepte
d’un service public aussi décentralisé que possible et concédé à des entreprises privées. La
seconde s’esquisse au lendemain de la Première Guerre mondiale, sous l’effet des problèmes tarifaires soulevés par l’inflation, du désengagement des capitaux privés d’activités d’intérêt général et de la montée consécutive d’exigences « nationalisatrices » dans
tous les sens du terme. Elle prend corps à la Libération avec la constitution de grandes
entreprises publiques nationales que leurs résultats et leurs imposantes figures finissent
par ériger durablement en modalité normale, sinon exclusive, du service public.
On l’aura compris, sous-tendu par une problématique solide et respectée, le
dossier répond aux ambitions affichées en titre. On ne saurait trop recommander sa
lecture à ceux qui, historiens, économistes, juristes ou politistes, s’intéressent aux
problèmes posés par l’articulation du droit, de l’économique et du politique. Si l’on
reste davantage sur sa faim pour ce qui a trait aux registres et procédures de légitimation, autres que juridiques, d’activités et de régimes justifiés au nom du « bien
public » et de « l’intérêt général », plusieurs articles fournissent d’utiles éléments de
réflexion sur ce sujet. Plus nettement écartée, la dimension sociale des services
publics, celle des « statuts » et du rapport aux « usagers », mériterait à elle seule un
numéro spécial que l’on ne reprochera pas aux coordinateurs de laisser le soin de
faire à d’autres... ou de remettre à plus tard. Au chapitre des vœux, formulons celui
d’une comparaison internationale que la livraison de la RHMC aura grandement
contribué à préparer du côté français.
Michel PIGENET
Christian CHEVANDIER (sous la direction de). – Origines sociales et
géographiques des cheminots français. Revue d’histoire des chemins
de fer, no 22, printemps 2000 – mai 2001,317 pages.
Depuis longtemps, la littérature ferroviaire, et plus particulièrement certaines de
ses figures emblématiques comme Louis Armand ou Henri Vincenot, a véhiculé
l’idée d’une homogénéité de la corporation cheminote voire de l’existence d’une
véritable « race » des hommes des chemins de fer. L’Association pour l’histoire des
chemins de fer en France (AHICF) a décidé de partir de cette image communément
admise et reproduite pour organiser ces deuxièmes rencontres de la Commission
Histoire sociale des transports par le fer, autour du thème « Origines sociales et
géographiques des cheminots français ». Accueillie par l’université de Paris I (Centre
d’histoire sociale du XXe siècle), la journée du 4 avril 1999 devait tenter de répondre
à une multitude d’interrogations : notamment qui étaient les cheminots du début du
XXe siècle ? D’où venaient-ils ? Et surtout étaient-ils tous des fils d’employés du chemin
de fer ? Aujourd’hui, l’AHICF nous propose de retrouver tous les actes de cette
journée, dans le vingt-deuxième numéro de sa Revue d’histoire des chemins de fer
paru en mai 2001. L’histoire de ces cheminots est abordée par une série de monographies couvrant des villes cheminotes de diverse importance, et de tous les réseaux.
En effet, au départ de ce projet, Christian Chevandier a souhaité que les différents
participants – étudiants, généalogistes ou historiens –, s’appuient sur le dénombrement de la population de 1911 afin de retrouver la population cheminote; et ensuite,
cherchent la profession des parents de ces agents des chemins de fer dans les dossiers
de l’état-civil, afin de percer leurs origines sociales et géographiques.
De cette volonté découle la présentation de la publication qui se décompose en
trois parties. Tout d’abord, une mise au point est faite sur les sources, avec les
méthodes et les pratiques d’exploitation, suivie d’une comparaison avec une étude
menée à partir des dossiers de pensions des agents du Métropolitain. Vient, ensuite,
la dizaine de monographies, prolongée par le commentaire de spécialistes, démographes, sociologues, historiens, afin d’approfondir le débat et de soulever de nouvelles interrogations. La démarche à plusieurs voix s’est révélée riche en
enseignements, car d’Ermont-Eaubonne à Toulouse, de Conflans-Jarny à Lyon, en
passant par Migennes, Trappes et bien d’autres sites ferroviaires encore, et à travers
les différents réseaux de chemins de fer, l’Est, le Nord, le Midi, le PLM, le PO, nous
découvrons la réalité complexe de la corporation.
Les chercheurs s’accordent sur plusieurs points. Les agents sont issus d’une immigration directe, arrivant du bassin régional, favorisée par le maillage et les ramifications
de chaque réseau. La population est largement puisée dans le vivier rural, la campagne
fournit les bras dont les compagnies ont besoin. Il convient, bien sûr, de nuancer ces
tendances générales en fonction des sites ou des services des différentes compagnies.
Plus surprenantes sont les conclusions qui portent sur l’hérédité professionnelle.
Contrairement aux idées reçues, cette dernière est plutôt faible : entre 7 à 20 % des
cheminots suivant les villes et les compagnies. Avant d’être des fils du rail, les employés
des chemins de fer sont fils de la campagne ou de l’industrie. Globalement, si 1 cheminot
sur 5 était fils de cheminot, 4 sur 5 ne l’étaient pas. Des cheminots mariés, le plus
souvent, et qui ont un enfant. Les femmes d’agents ne travaillent pas dans le plus grand
nombre de cas, d’où l’expression « faire la cheminote », retrouvée à Saint-Étienne, au
quartier du Soleil noir. Finalement, la présence dans les chemins de fer ne s’avère être
qu’un moment particulier de la vie des familles : peu de travailleurs du rail y ont des
racines, et peu poussent leurs enfants à reproduire le modèle paternel. A n’en pas
douter, ce vingt-deuxième numéro de la Revue d’histoire des chemins de fer est
indispensable à qui veut comprendre la complexité et la diversité de la corporation et de
la population cheminote. Par les nombreuses pistes de recherche qu’il soulève, on peut
espérer qu’il permettra d’élargir les champs de connaissance de cette catégorie de
travailleurs à l’ensemble du territoire et la totalité du XXe siècle. Quoi qu’il en soit, dès à
présent il s’avère incontournable, car il renouvelle l’image que l’on pouvait avoir des
agents des chemins de fer du début du XXe siècle.
David LAMOUREUX
Pierre MARTIN. – Les services dans le monde. Paris, Ellipses, 2006,
160 pages. « CQFD ».
Nous n’avons pas dans ces colonnes pour habitude de rendre compte d’un manuel de
1
er cycle. Si nous faisons une exception pour ce livre, écrit par l’auteur d’une thèse
sur l’histoire d’une compagnie d’assurances, c’est d’abord parce qu’il couvre effectivement l’ensemble du monde. C’est ensuite parce que chacun de ses chapitres unit une
approche historique à l’étude du temps présent. C’est enfin parce qu’il constitue une
entrée en matière très commode. Le livre dresse d’abord les « contours du secteur ».
Dans ce qui est de fait une seconde partie, il aborde deux thématiques essentielles : « des
bureaux au quaternaire : l’irrésistible tertiarisation » et « la fin des territoires ? Services,
espace, fragmentation et dématérialisation du travail ». Une troisième partie joue sur les
échelles d’analyse : les secteurs (assurances, banques, sociétés de services informatiques
– domaine sur lequel les pages 73-75 pourraient être complétées
[2]), la géographie : le
livre passe tour à tour en revue les pays développés, les pays communistes et les pays
émergents. Un dernier chapitre, qui fait figure de conclusion, relie services, croissance
et mondialisation. Chaque chapitre se termine par des graphiques commentés, une
chronologie, un lexique, la présentation de problématiques et des extraits de documents. Le texte est accompagné de notes infrapaginales.
Certes dans le détail on pourrait relever quelques simplifications à but pédagogique excessives, la sous-estimation des rapports féminin-masculin, l’absence d’utilisation des revues universitaires d’histoire ou du grand livre d’Olivier Zunz, L’Amérique
en col blanc : l’invention du tertiaire, 1870-1920 (1991), quelques inexactitudes sur
des prénoms ou encore des présentations flatteuses d’auteurs cités. Mais l’ensemble
mérite intérêt : le texte et les références sont en général à jour, le livre se garde le plus
souvent de trancher sur le sens des complexes évolutions en cours et les différentes
dimensions de la montée mondiale des services sont assez correctement restituées.
Patrick FRIDENSON
Annick COUPÉ et Anne MARCHAND (sous la direction de). – Sud-PTT,
syndicalement incorrect. Sud-PTT, une aventure collective. Paris,
Syllepse, 1999,255 pages.
Un livre sur Sud par Sud... Outre que la fédération Sud-PTT a été largementmédiatisée, que ses « leaders » et son logo sont connus et reconnus, qu’est-ce
qu’un livre écrit par des acteurs sur eux-mêmes peut bien apprendre aux lecteurs ?
N’est-ce pas un récit hagiographique ? Pourtant, si cet ouvrage n’est pas conçu pour
critiquer la fédération Sud-PTT et ses émules, il réussit à étonner. Pourquoi ? Parce
que l’histoire de ce syndicat est une tranche de vie sociale, politique et syndicale.
C’est tout le mérite de ce livre engagé : montrer un bout d’histoire sociale vivante à
une époque du mouvement ouvrier qui l’est moins.
L’essentiel du corps de texte est en effet constitué du récit de « l’aventure de Sud »
(chapitre 1), des « grands moments » (chapitre 2, deuxième partie), de la « construction » (chapitre 3), ou encore de « l’expérience » acquise (chapitre 4). Une histoire de
salariés grévistes, trempés dans des luttes dures et démocratiques contre la détérioration de leurs conditions de travail. Une histoire de militants syndicaux en butte à la
répression, non seulement de leur appareil confédéral, mais aussi de la direction de
leur entreprise publique/privée, et derrière, des forces de gauches « modernisatrices ».
Une photographie des mentalités, avec des syndiqué-e-s pour le service rendu au
public, contre le chômage et la précarité, avec des salarié-e-s représentatifs d’un
univers professionnel varié. Une histoire de femmes qui investissent largement une
organisation syndicale (32 % du syndicat pour 39 % des entreprises P&T), même si la
prise du pouvoir (interne) et la prise de conscience ne sont pas abouties. Il ne s’agit pas
que d’une histoire collective, de groupes sociaux d’ailleurs changeants, mais aussi de
l’épopée d’hommes et de femmes de bonne volonté, engagés aux côtés des précaires,
des AGR (Antillais-Guyanais-Réunionais), des sans-papiers, y compris contre l’hostilité d’une partie du milieu professionnel, voire des adhérent-e-s. Des engagements
individuels, donc, provenant de parcours anciens et nouveaux, bien illustrés par des
portraits de militants « de base » insérés dans le récit. Un récit concis, éclairé par un
parti pris de transparence sur les débats internes qui ont accompagné les décisions
cruciales, et par des entretiens avec des acteurs et connaisseurs du syndicalisme extérieurs à Sud-PTT – René Mouriaux, Pierre Bauby et Jean-Claude Boual, Pierre Cours-Salies, ou par d’autres militants proches, comme le secrétaire du Groupe des Dix, et
des responsables d’autres syndicats Sud, dans la santé (Sud CRC) et dans la chimie
(Sud Rhône-Poulenc). Ensemble, les adhérents sont parvenus à construire une organisation syndicale forte, représentative, la seconde aux élections professionnelles (en
moyenne) dans les deux entreprises issues des P et T. Et à constituer une référence
pour l’ensemble des débats et des combats concernant la société, à force d’avoir été
pionniers ou d’avoir servi d’aiguillon dans les combats phares (sans papiers, chômeurs, femmes, contre-sommets du G7, devenu G8...).
La tentation est grande, au bout de dix ans de combats, de s’attarder sur la
chaleur et tout le sens des combats fondateurs. Le livre n’y résiste pas, car le parcours
réalisé était une gageure, vécue comme telle par les pionniers (« Sud-PTT, dix ans
déjà ! »). Pourtant ce bilan n’est peut-être pas aussi résolument tourné vers l’avenir...
que Sud ne l’a été. Il masque un peu l’enjeu actuel : les responsabilités d’un syndicat
de masse et son rôle sociopolitique à ce niveau. Leur succès ne s’est pas démenti
depuis la parution du livre (début 1999), ni sur le plan des élections professionnelles,
ni du côté de l’actualité sociale. Moins dans la mobilisation contre les licenciements,
ce qui accuse le caractère clairsemé des Sud dans le secteur privé – même s’ils ont
su manifester avec un bel ensemble à l’appel des syndicats de salariés licenciés... et
non à celui du PCF – et malgré des progrès lents mais réguliers avec, par exemple,
la création de Sud-Michelin.
Que devient le projet de « transformation sociale » ? Va-t-il se préciser, reprenant par exemple celui de la charte d’Amiens, souvent citée, ou va-t-il s’édulcorer,
à l’instar de l’évolution des statuts de la CGT ? Sud renforce-t-il la démocratie présente en annonçant la venue de nouveaux partenaires représentatifs, aussi bien syndicaux qu’associatifs, invités à redéfinir le partenariat social ? Ou bien va-t-il à nouveau
s’engager dans des combats durs et sulfureux, risquant l’incompréhension et l’isolement, ne gagnant qu’après coup une estime méritée auprès des salarié-e-s et des
opprimé-e-s ? Le livre apporte des éléments de réponse, au travers des valeurs et
des méthodes défendues. Sur le plan de l’organisation syndicale, nulle trace d’une
nouvelle confédération, même si le syndicat aspire à rencontrer et à débattre, notamment avec la FSU. Poser la question du rôle sociopolitique de Sud, c’est poser la
question de l’avenir d’une mouvance dans laquelle Sud est partie prenante, notamment suite au mouvement de décembre 1995. La méthodologie évoquée en conclusion pour définir un nouveau projet de société en collaboration (en réseau) avec
d’autres militants associatifs, les thèmes évoqués de la multitude des pouvoirs et
contrepouvoirs, des dangers guettant la démocratie (indifférence, apolitisme, individualisme, désespérance) et ses acquis sociaux (logement, santé, éducation...), l’affirmation de la citoyenneté, tout cela n’est pas sans évoquer la problématique militante
élaborée par Pierre Bourdieu, même si les « intellectuels » ne sont pas nommés en
conclusion – ils le sont sous la forme de collectifs divers rencontrés suite au mouvement social de 1995. S’ajoute une problématique plus classique du mouvement
ouvrier, celle de la solidarité, notamment internationale, entre travailleurs, de l’unité
d’action nécessaire (« l’interprofessionnel »), et surtout l’insistance sur le syndicalisme,
« outil nécessaire », auquel il faut « redonner du crédit » au moyen d’un rapport démocratique et informatif aux salariés. Dans l’espoir qu’ils reconstituent des formes de
démocratie directe ? Quel rapport entre syndicalisme et société ? Le premier, bien
sûr, est subordonné à l’autre, sur un terrain cependant où la révolution cède le pas
à la citoyenneté : « Il s’agit pour le syndicalisme de faire face en occupant le terrain
revendicatif, en recréant du lien social par l’action et la syndicalisation. En intervenant
à partir de ses valeurs d’égalité et de ses revendications, sur des terrains qui relèvent
de la citoyenneté. » La question du service public est aussi une médiation revendiquée
haut et fort par la fédération. Le service rendu au public est une valeur forte chez les
travailleurs-fonctionnaires qui déplorent pour beaucoup l’inégalité de traitement
qu’introduisent des notions de rentabilité commerciale dans le travail aux P et T. Sud
revendique une mobilisation et une réflexion soutenues sur « le » service public.
Contre la vague libérale, ce dernier a valeur de symbole d’une société non marchande, fondée sur l’égalité et la solidarité. Mais s’agit-il de cette société-ci ou d’une
société utopique ? La fédération nous renvoie davantage à cette société-ci, où le
service public sert « une relative paix sociale » (p. 69) et se fonde sur des principes
d’égalité et de solidarité (p. 71). La Poste n’appartient pas pour autant aux travailleurs... Si l’État est le garant du service public, si l’Europe l’est devenue aussi, c’est
au nom de la cohésion sociale et nationale, qui comprend un souci d’équité, mais
aussi de contrôle social. La question de l’avenir est enfin esquissée au travers de la
question des générations. Les jeunes adhérents n’ont pas tout à fait les mêmes valeurs
que les « vieux ». Loin de le regretter, les auteurs mettent en avant la nouvelle génération, souvent dépeinte dans les portraits, une génération moins radicale dans ses
idées, moins militante, plus soucieuse d’équilibre de vie et de réalisation de soi-même.
Les révolutionnaires forcenés cèdent la place à des citoyens conscients de leurs droits,
soucieux et inquiets, mais moins torturés. Des hommes et des femmes d’aujourd’hui.
Et de demain ?
Ivan SAINSAULIEU
Michel DREYFUS, Gérard GAUTRON, Jean-Louis ROBERT (sous la direction de). – La naissance de Force ouvrière. Autour de Robert
Bothereau. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003,266 pages.
Encore un colloque universitaire. Une fois de plus, le préjugé induit en erreur. Non
seulement les contributions présentées en octobre 2001 par des chercheurs et
des militants ont été retravaillées pour aboutir à un livre mais ce dernier, solidement
construit en quatre parties, apporte plus que des éclaircissements ponctuels. Il introduit de manière stimulante à la compréhension des spécificités de Force ouvrière,
jusque dans le maintien occasionnel d’un discours anticégétiste des années 1950.
Le premier volet est consacré à la formation de Robert Bothereau et à son
environnement. Jean-Marie Flonneau retrace la carrière du jeune confédéré dans le
Loiret de 1920 à 1932. Claude Pennetier prolonge l’analyse en évoquant les racines
protestantes du protégé de Léon Jouhaux, son accession au bureau confédéral, son
engagement dans le planisme, ses réticences à l’égard de la réunification de 1936
(la lettre à Roger Bertrand, citée p. 155, aurait pu être rappelée avec la proclamation
de son caractère inévitable). La participation à la Résistance et à la signature des
accords du Perreux, le caractère « harmonisateur », la culture et les options politiques
de Robert Bothereau expliquent largement son accession au poste de secrétaire
général de Force ouvrière en 1948. Denis Lefebvre étudie les relations existant entre
Force ouvrière et la SFIO, fortes au moment de la scission et distendues par la suite.
La stratégie de distanciation à l’égard du couple CGT-PCF rend plus difficiles à saisir
les échanges entre le parti socialiste et le syndicat de l’avenue du Maine. Comme le
rappellent Alain Bergounioux et Gérard Grunberg dans Le long remords du pouvoir
(Fayard, 1992), chaque semaine « Robert Bothereau et Guy Mollet avaient l’habitude
de confronter leurs analyses » (p. 191). Sur la question algérienne, le secrétaire
général de FO a manifesté à la fois clairvoyance, courage et distanciation de la politique conduite par le président du conseil socialiste. Colette Chambelland présente
à la fin de cette première section les minorités à la naissance de FO, anarchosyndicalistes, trotskystes. La nouvelle centrale n’a pas réussi à rassembler tous les
partisans de l’indépendance syndicale puisque la CNT existe de manière séparée.
Au terme de la lecture de cette première partie perce un regret : les solidarités suscitées par l’appartenance à la Franc-maçonnerie ne sont pas interrogées comme
elles l’ont été par Jean-Paul Martin pour la FEN dans La forteresse enseignante
(Fayard, 1985).
Le second temps de l’investigation porte sur la sociologie des militants avec
quatre contributions. La première, due à Michel Dreyfus, s’intéresse aux dirigeants
des unions départementales, aguerris, résistants, à dominante socialiste et masculine.
Plus loin, Michel Pigenet revient sur « les préfets de la CGT » et la douzaine d’UD
que « récupère » FO lors de la scission. Il est d’ailleurs dommage de n’avoir pas une
carte de l’implantation majoritaire de FO et en vis-à-vis, celle du vote aux élections
de la Sécurité sociale du 8 juin 1950. Jean-Yves Sabot met en évidence la faiblesse
de la Fédération des métaux et son décollage à partir de 1956 en raison de son
engagement européen et de ses pratiques conventionnelles. Marie-Louise Goergen
procède à une radiographie des dirigeants de la Fédération des cheminots, jeunes,
stables, parfois cumulards de fonctions, principalement issus des bureaux. La contribution de Jeanne Siwek-Pouydesseau, consacrée aux cols blancs, condense ses
recherches antérieures de manière précise et fine. Il est dommage que le maintien
de la Fédération du Livre à la CGT et le passage de la FEN dans l’autonomie ne
soient pas interrogés dans cette seconde section.
Quatre rapports traitent directement de la scission. Gilles Morin aborde la question de l’épuration syndicale qui favorise les desseins des unitaires, mais aussi ceux
des confédérés, assez pertinente en dépit de sévérités parfois excessives et d’oublis
étonnants. Gérard Gautron analyse la triple légitimité de Robert Bothereau, confédéré historique, résistant, animateur du courant Force ouvrière. La position centrale
qu’il occupe se traduit par une implication puissante dans la scission et la création
de FO, ce que son accession au secrétariat général ne fait qu’entériner. L’auteur
impute les responsabilités de la cassure aux seuls unitaires, bafouant les statuts par
leur recours au référendum dans les grèves de 1947 et la constitution d’un comité
national de grève. « Si le plan Marshall a joué un rôle dans la scission, il nous semble
que c’est de façon indirecte » (p. 165). Les unitaires ont acquis la conviction que sous
l’influence des Américains et des socialistes conseillés par Léon Blum, les confédérés
sont acquis à la rupture. Leur stratégie consiste donc à acculer l’adversaire à la faute
et à engranger les bénéfices de l’opération. Sur la base des archives CGT du Secrétariat général, Michel Pigenet étudie la correspondance échangée entre Paris et les
UD qui manifeste les diversités territoriales, la similitude du processus de divorce et
les usages de la polémique anti Force ouvrière. Le coût de la scission fut plus élevé
que prévu et l’autocritique lente à être entreprise. A-t-elle jamais été vraiment
conduite ? Jean-Louis Robert revient sur l’historiographie de Force ouvrière qui met
en perspective les trois schismes de 1921,1939,1947 sans parvenir à supprimer
toute nostalgie envers 1936. Enfin, l’ouvrage s’achève par l’approche des mandatures de Robert Bothereau sous deux angles, la politique internationale et les relations
avec la CFTC. Sur la base d’un mémoire soutenu à Paris I, Hélène Roussel s’attache
aux Forces ouvrières syndicalistes européennes (FOSE) favorables au rapprochement
franco-allemand dont l’influence réelle sur la CGT-FO bute sur des réticences portant
sur le contenu social de la construction et les contours géographiques du projet.
Jean-Marie Pernot consacre son travail aux relations internationales de la CGT-FO
et situe finement le rôle du Plan Marshall dans l’opposition entre confédérés et unitaires. Options internationales et nationales sont imbriquées dans la conjoncture du
second après-guerre. La liaison privilégiée avec l’AFL-CIO n’entraîne pas une « américanisation de Force ouvrière ». Elle n’empêchera pas des divergences aiguës sur la
décolonisation. Frank Georgi questionne « l’impossible mariage » entre la CFTC et
FO souhaité par des syndicalistes américains et des minoritaires des deux centrales.
Les rendez-vous manqués le sont en raison de désaccords tactiques qui reposent sur
des options contraires et finalement des cultures incompatibles.
Depuis les travaux d’Alain Bergounioux, la recherche sur la CGT-FO avait été
quelque peu abandonnée. Le volume des Presses universitaires de Rennes ouvre à
nouveau le chantier. Les transformations intervenues dans le monde avec la disparition de l’URSS appellent une réinterrogation d’un passé pour partie mort et encore
présent. L’évolution que la centrale a connue avec le secrétariat de Marc Blondel
réclame une analyse approfondie qui requiert la compréhension des raisons d’être
de Force ouvrière.
René MOURIAUX
Simone NERI SERNERI (a cura di). – Memorie di una generazione. Piero
Boni dalle « Brigate Matteotti » alla CGIL (1943-1977). Manduria,
Piero Lacaita, 2001,300 pages.
Hommage des fondations G.Brodolini, qu’il a dirigée, et F.Turati, ce volume se
compose d’une présentation d’une vingtaine de pages, dues à la coordinatrice,
retraçant la carrière d’un des principaux responsables socialistes de la CGIL italienne,
puis de plus de quarante pages d’interview et de plus de deux cents pages d’articles
et d’interventions présentant dix-neuf textes datés de 1848 à 1977 et trois commémorations. On suit ainsi l’itinéraire d’un jeune homme, intéressé par les fascistes
réputés frondeurs comme Bottai, puis résistant, frustré par sa relative inaction à
Rome, envoyé à sa demande dans le Nord occupé, puis s’occupant au PSI de ses
anciens compagnons d’armes avant de choisir une carrière syndicale dans une CGIL
d’abord unitaire, puis dominée par le PCI après la scission de 1948. A la direction
centrale, au secrétariat syndical de son parti, de nouveau dans l’appareil syndical, en
1952 à la tête de la fédération de la Chimie en tandem avec Luciano Lama, il
contribue au tournant de 1955 vers les problèmes concrets dans les entreprises et
la négociation triennale de contrats par branche (sans préjudice de revendications
intermédiaires ou locales), ce qui, avec une certaine détente internationale, a permis
d’esquisser un rapprochement entre syndicats, une autonomie face aux partis, peut-être une plus grande démocratie interne, bref une « laïcisation », avec l’acceptation
du Marché commun ou, de facto sinon officiellement, de la planification indicative
souhaitée par les gouvernements à participation socialiste d’après 1962. Tout ceci
débouche à moyen terme, en 1969, sur l’incompatibilité entre fonctions syndicales
politiques, ou en 1975 sur le départ de la Fédération syndicale mondiale, dominée
par l’URSS. Le tout en menant des combats fort durs, en particulier à Noël 1960,
avec de nouvelles modalités de grève destinées à faire perdre le moins de salaire
possible, en vivant autour de 1962 le passage d’une structure hiérarchisée traditionnelle à des mouvements beaucoup plus spontanés, animés en particulier par les
jeunes méridionaux émigrés au Nord. Et en refusant toute rupture avec la majorité
de l’organisation, en considérant a posteriori les changements des années soixante
comme préparant l’automne chaud de 1969 et comme permettant aux syndicats
d’en devenir les principaux protagonistes, porteurs de revendications globales, audelà des entreprises. L’échec de ce « pansyndicalisme », puis de la fédération CGIL-CISL-UIL, face à la méfiance des partis et à la crise économique, et la fin de la
période de la négociation syndicale par branche que Boni entend incarner, se reflète
dans sa démission forcée en 1978, sous la pression de Craxi devenu leader du PSI.
A travers le double récit de l’historienne et du protagoniste, on obtient une
vision, sans doute unilatérale, mais des plus intéressantes, sur des épisodes fondamentaux dans l’histoire de l’Italie, les tensions accompagnant l’apogée du miracle
économique, les gouvernements de centre-gauche, l’automne chaud et ses suites.
Par ailleurs, l’interview et les documents produits, s’ils ne sauraient dispenser d’un
recours à d’autres sources, offrent des pistes intéressantes, y compris involontairement, quand, à travers la langue de bois des rapports, s’esquissent les variations dans
les relations avec la CISL, le syndicat catholique, ou quand l’interview laisse transparaître de solides mépris, la génération de la Résistance étant opposée à celle de
1968, les étudiants étant présentés – par un homme qui n’est pas d’origine ouvrière
– comme fils à papa roulant en Ferrari. L’incompréhension entre générations se
retrouve dans les documents officiels, sous une forme atténuée, quand en 1961 il
est dit que les jeunes sont bien là dans les bagarres exceptionnelles, mais pas pour
assurer la vie quotidienne du syndicat. Au total, le monument-hommage n’est pas
tout à fait univoque, du fait même de celui auquel il est dédié, et ce n’est pas le
moindre de ses mérites. Sa nature même aurait pu l’éloigner de l’histoire, mais on
voit qu’il est très largement possible de l’y ramener.
Eric VIAL
Nelson LICHTENSTEIN. – State of the Union. A Century of American
Labor. Princeton, Princeton University Press, 2002, XI – 336 pages.
Aux lendemains immédiats de la Deuxième Guerre mondiale, les syndicats états-uniens regroupaient 50 % de la population ouvrière. Aujourd’hui ils n’en rassemblent que 13,5 %. Derrière ces chiffres, accablants mais souvent cités, se trouve
une histoire plus large. Dans l’imaginaire social et au niveau juridique, le prestige des
syndicats et les droits des syndicats et des syndicalistes ont connu un très fort déclin
depuis un quart de siècle. Aujourd’hui, la protection sur le lieu de travail contre la
discrimination raciale, ethnique, sexuelle, et, de plus en plus, d’orientation sexuelle,
est tellement ancrée dans la conscience collective américaine ainsi que sur le plan
juridique que même les think tanks les plus conservateurs ne songent pas à les
remettre en question. Les entreprises condamnées pour avoir pratiqué de telles discriminations sont passibles de lourdes peines. Mais un militant syndical renvoyé pour
militantisme ne peut espérer plus que récupérer sa rémunération perdue, et seulement après une longue bataille juridique qui peut durer des années. L’idée qu’un
travail qui permette de faire vivre décemment une famille soit un droit est regardée
aujourd’hui avec incrédulité, voire considérée comme anti-américaine. Les droits
sociaux liés au statut de travailleur sont donc, désormais, pratiquement inexistants.
Ce ne fut pas toujours le cas.
Nelson Lichtenstein aborde ce problème et offre une très fine analyse bâtie sur une
connaissance approfondie du mouvement ouvrier et social aux États-Unis. Il montre
comment, entre l’ère dite « progressiste » à la fin du XIXe siècle et les années 1950, les
droits sociaux des travailleurs étaient liés aux droits civiques des citoyens. Ces idées
n’étaient pas seulement répandues chez les syndicalistes et autres opposants au système
capitaliste. Des maîtres penseurs de l’establishment ainsi que des présidents comme
Teddy Roosevelt (l’oncle de Franklin Delano Roosevelt) et Woodrow Wilson s’accordaient sur le fait que le maintien d’un certain niveau de vie, au moins pour des travailleurs
masculins et blancs, contribuait à la stabilité de la société. Dans cette optique, les droits
syndicaux devaient être assurés. Mais l’histoire du mouvement ouvrier états-unien de la
fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, au moins, se résume en une longue suite de
luttes entre les syndicats et un patronat peu résigné à leur existence. L’État, incarné par
les tribunaux, fut résolument aux côtés des patrons lors des grèves. Des injunctions ont
limité et souvent interdit les piquets de grève. Cela explique notamment l’anti-étatisme
de l’American Federation of Labor (AFL) de Samuel Gompers, malgré son réformisme,
ainsi que les liens forts établis entre les syndicalistes des Industrial Workers of the World
(IWW) et la CGT française d’avant la Première Guerre mondiale menée par les syndicalistes révolutionnaires.
La situation a beaucoup changé lors des quatre mandats du démocrate Franklin
Roosevelt, dans les années 1930 et 1940. Sa politique, le New Deal, prônait un
grand rôle de l’État pour assurer les droits syndicaux contre un patronat toujours
réticent. La loi dite Wagner Act et la suite des lois connues sous le sigle NLRA
(National Labor Relations Act) n’ont pas seulement reconnu les droits des syndicats
à s’organiser sur le lieu de travail, mais ont aussi mis en œuvre tout un système à
base de tripartisme et de conventions collectives. Les résultats furent impressionnants : les années 1940 virent de très fortes augmentations de salaires et l’accession
à un très haut niveau des gains ouvriers. Au cours des années cinquante, malgré
l’opposition de fractions patronales toujours aussi peu résignées à ce régime, la puissance du mouvement syndical fut très largement reconnue et considérée comme
normale par beaucoup d’intellectuels. C’est toutefois pendant cette même période
qu’aurait commencé, selon Lichtenstein, le déclin des syndicats et de leur légitimité.
Le système des conventions collectives et celui de l’arbitrage obligatoire ont porté
d’appréciables acquis. Mais, en même temps, ils ont eu un effet néfaste sur la capacité
des délégués syndicaux à défendre les droits des travailleurs sur leur lieu de travail.
Tout le monde, les militants de gauche compris, a très vite saisi que les patrons
n’auraient plus intérêt à négocier de bonne foi des conventions collectives si elles
risquaient d’être remises en cause par des grèves sauvages.
Tandis que les acquis sociaux arrachés par les syndicats permirent à la société
états-unienne de faire grands pas en avant, le mouvement syndical (Big Labor) s’est
forgé, au fil des ans, l’image étroite de défenseur d’intérêts spécifiques plutôt que
celle d’un mouvement social progressiste. Le poids toujours très fort de l’AFL y
contribua. La fusion entre celui-ci et le Congress of Industrial Unions (CIO) de John
Lewis, du syndicat des mineurs, farouche partisan du syndicalisme d’industrie à
l’opposé de l’AFL adepte du syndicalisme de métiers, s’est effectué en 1955. L’AFL
défendait les intérêts des travailleurs hautement qualifiés et rémunérés. Ils sont parvenus à mettre en place un système dit « closed shop » – surtout dans les ports et
les chantiers du bâtiment – par lequel les patrons étaient obligés de passer par la
chambre syndicale pour chaque embauche. Mais ce système reposait sur la protection du travail de couches de travailleurs masculins et blancs, souvent sur des bases
d’appartenance ethnique. Ce système d’exclusion des femmes et des travailleurs noirs
des postes bien rémunérés ainsi que l’anticommunisme farouche des dirigeants,
notamment George Meaney, chef de l’AFL-CIO et grand ami des présidents républicains, ont fortement concouru à la perte de popularité des syndicats dans l’opinion
progressiste. L’image d’ouvriers du bâtiment tabassant des manifestants contre la
guerre du Vietnam, à New York en 1970, a marqué toute une génération. C’est
aussi dans les années cinquante que les élus proches des secteurs patronaux hostiles
au New Deal ont repris l’initiative. La loi Taft-Hartley, votée en 1947, imposait de
très grandes contraintes au syndicalisme. Les grèves de solidarité (secondary strikes)
ainsi que la possibilité donnée aux cadres, contremaîtres et aux travailleurs du secteur
public de se syndiquer ont été fortement limitées et souvent interdites.
Lichtenstein résume avec soin le bilan du mouvement ouvrier à propos de la
question noire aux États-Unis. Malgré des vifs et nombreux exemples d’exclusion et
de racisme depuis son origine, le mouvement syndical fut une très grande force
d’intégration et un vecteur d’égalité raciale. A côté de développements sur l’essor et
le déclin des droits sociaux liés aux appartenances sociales, Lichtenstein révise quelques idées reçues sur l’histoire du mouvement ouvrier états-unien. Depuis des années,
l’orthodoxie historique (partagée par les militants syndicaux et politiques de tous
poils) considèrent les années 1950 et suivantes comme celles de la paix sociale. C’est
cette culture de paix sociale qui aurait désarmé la classe ouvrière nord-américaine
lors des grandes offensives du capital et de l’administration à partir des années 1980.
Lichtenstein montre comment les années 1947-1973 furent aussi celles du plus
grand nombre de grèves, jours de grèves et grévistes. Pour ne prendre que cet
exemple, celle de la sidérurgie en 1959 fut la plus importante de l’histoire du pays.
Lichtenstein montre comment les rapports entre le syndicalisme états-unien et l’État
ont contribué à la grande crise sociale d’aujourd’hui. A l’encontre des pays européens
où le système de protection sociale, notamment de santé, était assuré au niveau
national, la force du mouvement syndical aux États-Unis ainsi que le système d’arbitrage établi par le NBRA assuraient ces acquis sociaux dans le privé par le biais des
conventions collectives. Dans l’après-guerre, la majorité des familles ouvrières ainsi
que des couches moyennes disposaient d’une assurance médicale liée à leur emploi.
Avec la désindustrialisation des secteurs les plus syndiqués comme la sidérurgie et
l’automobile, le nombre des personnes sans garantie d’accès aux soins médicaux
dépasse 40 millions, soit presque 15 % de la population. De plus, l’essor croissant
des frais médicaux fait que les deux tiers des grèves sont aujourd’hui provoquées par
les tentatives patronales de réduire leur participation à ces frais.
Keith MANN
Dominic A. PACYGA. – Polish Immigrants and Industrial Chicago. Workers on the South Side, 1880-1922. Chicago, The University of Chicago Press, 2003,515 pages.
Cet ouvrage est la seconde édition, assortie d’une préface et d’une bibliographie
de Chicago. Ce texte, qui fait figure de classique pour les historiens de la Polonia,
remise à jour, d’une étude consacrée par Dominic Pacyga aux Polonais du sud
s’inscrit dans le cadre de ce que les Américains nomment les ethnic studies. Il en
présente toutes les caractéristiques. Il s’agit d’une monographie dont l’auteur
s’applique à saisir, dans un cadre géographique restreint, un groupe défini par son
origine nationale, sans oublier aucun des passages obligés, ni aucune des sources
mobilisées par ce type d’étude. La région de départ, le voyage, les lieux du séjour,
ceux du travail et l’édification des institutions de la communauté polonaise sont ici
successivement et minutieusement décrits, à l’aide, souvent, de la presse locale,
qu’elle soit de langue anglaise ou de langue polonaise, des archives des associations
polonaises et du riche matériau accumulé par les sociologues de l’école de Chicago.
L’originalité et le principal intérêt du travail de D. Pacyga résident dans sa
volonté d’appliquer à ce matériau et à ce terrain un questionnaire qui prenne en
compte les travaux des historiens de la classe ouvrière et des migrations, voire ceux
que les émules de Roediger consacrent aux whiteness studies. Il plonge en somme
une histoire ethnique dans une histoire de la classe ouvrière, des relations raciales et
des migrations ce que ne font pas toujours, loin de là, les historiens « ethniques »,
souvent prompts au philopiétisme. De fait, le travail de Pacyga échappe à cet écueil
et il est, contrairement à beaucoup, particulièrement attentif aux rapports entretenus
par les populations et les institutions polonaises avec les autres acteurs sociaux, qu’il
s’agisse d’autres groupes prolétaires, des grandes entreprises qui les emploient, voire
des réformateurs sociaux qui multiplient expériences et initiatives durant l’ère progressiste. Il tente de plus de comprendre les systèmes de pratiques des Polonais de
Chicago comme le produit de l’interaction entre les répertoires d’action hérités de
l’expérience polonaise et les contraintes et les règles du nouvel environnement et
non comme la reproduction en terre étrangère d’une organisation sociale essentiellement polonaise, ou le produit de sa dégradation sous l’effet d’une acculturation
brutale et imposée de l’extérieur. Il lie ainsi les pratiques de lutte des ouvriers polonais
en grève aux traditions de résistance collective de la paysannerie polonaise, citant
une presse syndicale qui fait des barons des abattoirs et des aciéries de nouveaux
seigneurs retranchés dans leurs forteresses-usines. La tentative est intéressante,
même si la démonstration, sur ce point précis, gagnerait à être nourrie d’une étude,
ou même d’une présentation, plus consistante des pratiques de la paysannerie polonaise, rapidement évoquée, au contraire des luttes ouvrières dans lesquelles sont
impliqués les Polonais. Le récit de celles-ci, qui rejoint une histoire des tentatives
successives de syndicalisation des travailleurs des abattoirs et des aciéries du South
Side, est de fait sans doute la partie la plus riche de l’ouvrage. Elle fut particulièrement
mouvementée et violente. Longtemps terre de mission pour les syndicats américains,
les abattoirs et les aciéries du South Side sont la cible, vers 1900, d’une première
grande campagne de syndicalisation. En 1900 l’American Federation of Labor
dépêche un émissaire qui va très vite décider d’ouvrir l’organisation aux travailleurs
peu qualifiés, c’est-à-dire aux migrants et aux femmes. Les adhésions sont nombreuses, mais le syndicat va se heurter dès 1904 aux propriétaires des abattoirs qui
refusent une syndicalisation de leur main-d’œuvre dont l’un des effets est la naissance
d’un contrôle ouvrier des rythmes de production. A l’issue d’une grève longue et
dure, la résistance ouvrière est finalement brisée, tant du fait de la détermination des
employeurs, que grâce à l’importation de noirs du sud, qui vont devenir une composante permanente de la main d’œuvre des abattoirs.
La Première Guerre mondiale va permettre au mouvement syndical de renaître
et d’enregistrer de véritables succès. L’un des premiers effets du conflit est de provoquer, pour un temps, la suspension de l’immigration, alors même que la demande
de viande augmente considérablement. Sous l’égide de la Chicago Federation of
Labor, liée à l’AFL, une campagne de syndicalisation permet la renaissance d’un
syndicat des travailleurs des abattoirs (SYLC : Stock Yard Labor Council) qui parvient
à intégrer dans une même organisation, par le biais de branches locales, femmes,
noirs, migrants et travailleurs blancs des abattoirs, puis à faire plier les entrepreneurs,
contraints d’accepter une augmentation des salaires et une amélioration des conditions de travail. Ces succès sont cependant obtenus grâce à l’intervention du gouvernement fédéral, soucieux d’éviter toute interruption de la production dans un
contexte de guerre, au point de menacer les entrepreneurs qui refuseraient de négocier de nationaliser leurs installations. Forte de ce succès, l’AFL entreprend ensuite,
et là encore avec succès, de syndicaliser les travailleurs des aciéries. L’après-guerre
est marquée par une violente réaction patronale. L’US Steel, propriétaire de plusieurs des sites du South Side, est déterminée à revenir sur les accords du temps de
guerre et à briser la puissance syndicale. Elle monte une campagne dénonçant l’infiltration des syndicats par les rouges, et refuse tout contact avec les organisations
syndicales. Ce refus conduit à une grève qui débute le 22 septembre 1919.
Massivement suivie par les migrants, plus que par les American born (98 % contre
50 % d’après les archives des entreprises); elle sera longue et dure. Après plusieurs
semaines de conflits, les grévistes doivent céder, sans avoir pu interrompre durablement la production dont la continuité est assurée par l’importation de plusieurs
dizaines de milliers de noirs et l’existence d’un fort noyau de non-grévistes parmi les
ouvriers qualifiés. Le second épisode a pour cadre les abattoirs. Là encore le patronat
va profiter tant de la fragmentation raciale de la force de travail, renforcée par le
souvenir des violentes émeutes raciales qui, au lendemain de la guerre, ont fait plusieurs centaines de morts à Chicago, que des divisions internes du mouvement
ouvrier. Le SYLC est en effet agité de violents conflits qui se traduisent par une
scission, laquelle s’opère autant sur des bases sociales (les conflits sont vifs entre
représentants des ouvriers de métier et représentants des manœuvres), que sur des
bases idéologiques. La direction des abattoirs entend porter le dernier coup. Dans le
courant de l’année 1921, elle annonce plusieurs baisses de salaires successives. Les
syndicats des abattoirs refusent la dernière et entament la grève le 5 décembre.
Celle-ci, très dure et très violente, marquée par la mobilisation de la communauté
polonaise tout entière, petits entrepreneurs, membres des professions libérales et du
clergé même, soutenant les grévistes, se termine à son tour par une défaite que
facilite l’importation en nombre de travailleurs noirs.
Outre son intérêt propre, cette histoire, faisant écho aux travaux de C. Collomb,
offre de précieux aperçus sur ce qu’a d’ethnique l’histoire ouvrière et politique des
États-Unis, de la même façon qu’elle met en lumière le fait que l’histoire des groupes
ethniques est souvent, le temps de deux générations, une histoire ouvrière. Le parti
pris de Pacyga est de penser ensemble ces deux dimensions et de nous proposer
une histoire d’ouvriers polonais qui soient à la fois ouvriers et Polonais et non l’un
ou l’autre ou l’un plus que l’autre. Si la tentative est incontestablement réussie, et
riche d’enseignements, le lecteur ne suivra pas forcément l’auteur dans la théorisation
un peu brutale et rapide qu’il propose de sa pratique en conclusion. Il renvoie en
effet les formes d’organisations ouvrières et ethniques qu’il décrit à un certain nombre
de hard factors géographiques, économiques et techniques, écrivant en substance
qu’étant donné l’état des techniques et la position géographique de la ville, les formes
d’organisation collectives et la morphologie urbaine ne pouvaient guère être différentes. La conclusion mériterait, a minima, quelques précautions et la détermination
de ce qui dans l’expérience relatée est produit par ces déterminants macros et de ce
qui relève de la variation locale. Les monographies « ethniques » sont assez nombreuses et anciennes pour que nous sachions que les expériences migrantes diffèrent
sensiblement en fonction de la zone d’arrivée. Cette réserve faite, il demeure que cet
ouvrage est précieux pour l’historien de la Polonia, et plein d’intérêt pour ceux qui
se penchent sur l’histoire de la classe ouvrière américaine.
Philippe RYGIEL
Michel PIGENET, Patrick PASTURE, Jean-Louis ROBERT (sous la direction de). – L’apogée des syndicalismes en Europe Occidentale,
1960-1985. Paris, Publications de la Sorbonne, 2005,282 pages. « Série
Internationale ».
Cet ouvrage est issu d’un travail collectif conduit de 1999 à 2004 par une tren-taine d’historiens, de sociologues et de politologues originaires de différents
pays. Il propose une analyse comparée des syndicalismes européens (essentiellement
en Allemagne de l’Ouest, Angleterre, Belgique, France, Italie, Pays-Bas) dans leur
période d’apogée supposé des années 1960-1985. Son intérêt réside dans le choix
d’une approche comparative systématique : les auteurs ne se sont pas arrêtés au
constat de la diversité du fait syndical dans les différents pays qui conduit souvent à
une juxtaposition de monographies. Ils ont cherché à construire un questionnement
et des grilles de lectures véritablement communes. L’ouvrage s’inscrit ainsi dans le
prolongement du travail collectif consacré à l’invention des syndicalismes qui procédait de la même ambition comparative
[1]. Comment les modèles syndicaux se
sont-ils adaptés aux mutations des sociétés occidentales dont les grands traits sont
dressés par Michel Pigenet en introduction ? Comment peut-on comprendre les processus de différenciation ou de convergence des syndicalismes européens ? Les huit
chapitres proposent des éléments de réponses à partir de l’analyse de plusieurs types
de situations, toujours abordées dans une perspective transnationale.
Les deux premiers chapitres portent sur les pratiques syndicales dans des secteurs
d’activité représentatifs de deux types de salariat en plein essor, l’automobile et l’enseignement. Dans le secteur de l’automobile analysé par N. Hatzfeld, G. Berta, J. Hoffman
et P. Stewart, les évolutions qui affectent les espaces de travail sont très proches au sein
des différents pays européens : l’avènement de la production de masse, la « rationalisation » de l’organisation du travail, l’afflux de nouveaux salariés, notamment immigrés. Les
salariés de l’automobile sont au premier rang dans les grands conflits de la fin des années
1960 et des années 1970, et ils érigent l’organisation du travail en problème syndical
majeur. Dans tous les pays, les syndicats renouvellent leurs bases et leurs stratégies. Mais
le chapitre montre qu’en dépit de ces convergences, les pratiques syndicales sont structurées, pour l’essentiel, par le cadre national. Ce sont les contextes politiques et législatifs
nationaux qui permettent de comprendre, par exemple, le creusement des écarts entre
un syndicalisme allemand qui s’implique dans la réorganisation des règles du travail et un
syndicalisme français qui refuse de se compromettre dans la cogestion et s’oriente plus
nettement vers des revendications d’ordre politique.
La comparaison des syndicalismes enseignants en Allemagne de l’Ouest, Angleterre, Belgique et en France menée par L. Frajerman, M. Lemosse, A. Robert, J. Tyssens
et D. Wunder aboutit à des constats très proches. Dans la période 1960-1985, la plupart
des systèmes éducatifs connaissent un processus d’unification et de « massification » qui
bouleverse les rapports entre catégories d’enseignants. Tous les pays étudiés se
caractérisent par des taux élevés de syndicalisation des enseignants et par l’attractivité du
modèle de l’association corporative. Mais là encore, les catégorisations syndicales, les
stratégies d’action et les alliances avec les syndicats ouvriers diffèrent fortement en fonction des modes de construction nationale des identités professionnelles.
Les chapitres suivants analysent les attitudes syndicales par rapport à plusieurs
institutions. M. Dreyfus, E. Nijhoff, P. Pasture et N. Whiteside examinent les rapports
des syndicalismes belge, français, britannique et néerlandais à l’État social, proposant
notamment des statistiques comparatives sur les taux d’emploi par âge et par sexe
en Europe. Les syndicalismes européens se sont très inégalement investis dans les
questions de santé et de chômage dans la première moitié du XXe siècle, mais tous,
même la CGT, initialement réfractaire aux compromis, font progressivement leur
apprentissage de la gestion du social. Les relations contrastées entre syndicats et
États se traduisent dans des modèles nationaux distincts de Sécurité sociale. Analysant finement les rapports des syndicats aux États sociaux, ce chapitre permet de
comprendre pourquoi les syndicats ont très inégalement résisté au chômage de masse
des années 1980-90. Ainsi aux Pays-Bas ou en Belgique, où le salaire socialisé est
placé sous contrôle syndical, les syndicats confortent leur influence. Ils sont au
contraire marginalisés dans les pays comme la Grande Bretagne où ils n’ont jamais
voulu négocier leur place dans l’État social, au nom de l’attachement à la liberté de
la négociation collective. C. Devolder, P. Causarano, R. Hyman, H. Kohl et L. Berggren traitent de la question de la représentation des travailleurs dans l’entreprise et
recensent les principes de diversité des systèmes de relations professionnelles qui se
stabilisent à cette période en Europe. Le syndicalisme d’entreprise connaît son
apogée au début des années 1970. Les prérogatives des délégués du personnel, leurs
relations avec le syndicat, les directions et les salariés définissent des configurations
distinctes. Les auteurs invitent cependant à remettre en cause les oppositions usuelles
entre les systèmes où le représentant du personnel est le premier maillon de l’organisation syndicale et les systèmes « duaux » où ils sont officiellement indépendants. Il
existe en réalité dans le système « dual » allemand un lien étroit entre syndicat et
comité d’entreprise, alors que les shop stewards britanniques constituent plus un
nouvel establishment pacificateur, souvent débordé par la base, qu’une avant-garde
militante. La notion même de modèle national standard est, selon les auteurs, contestable, dans la mesure où le secteur, la taille de l’entreprise, les orientations des directions et des représentants des travailleurs sont au principe de situations contrastées.
M. van der Linden interroge ensuite le rapport entre les syndicalismes et les « nouveaux mouvements sociaux » autour de 1968, en analysant le mouvement féministe
et celui des jeunes comme la manifestation d’un cycle de contestation internationale.
Pourquoi certains syndicats, comme notamment les syndicats italiens, ont-ils, plus
facilement que d’autres, accepté et utilisé le soutien étudiant ? En s’appuyant à la
fois sur des données socio-démographiques et sur une approche biographique des
dirigeants syndicaux, cette contribution propose des hypothèses intéressantes.
Le travail de F. Georgi, F. Bolle, C. Pennetier et J. Puissant sur les militants
syndicaux des années 1960 aux années 1980 en France et en Belgique ouvre des
pistes pour comprendre la diversité du sens de l’adhésion syndicale dans les deux
pays. Les auteurs reviennent sur les différentes définitions et modes de comptage
des militants et proposent un portrait vivant du militant français des années 1960
grâce à l’exploitation d’une enquête par entretiens menée à la veille de mai 68 par
J. Capdevielle et R. Mouriaux. La confrontation de ce modèle avec les données
(moins nombreuses) sur les syndicalistes belges est riche d’enseignement. En Belgique, les syndicats qui ont su le plus systématiquement recruter parmi les nouvelles
catégories de travailleurs (notamment les immigrés) sont ceux qui ont le mieux résisté
à la crise. En outre, contrairement à ce qu’on avance quelquefois en France, le cas
belge révèle que la professionnalisation du militantisme est loin d’être incompatible
avec une augmentation de la syndicalisation. On ne peut que souhaiter avec les
auteurs un élargissement géographique et un approfondissement de la comparaison
pour une véritable histoire comparée des militantismes européens.
Les deux derniers chapitres se penchent sur l’image des syndicats. S. Milner et
R. Mouriaux analysent les syndicats anglais, français et allemands face aux opinions
publiques, en ne se limitant pas aux résultats des sondages d’opinion dont on connaît
les limites, mais en évoquant aussi les représentations du syndicalisme dans le roman
social ou les films « populaires ». M. Pigenet, D. Tartakowsky, G. Deneckere, P. François et C. Wrigley analysent les mises en scène et les auto-représentations syndicales
dans les médias et dans l’espace public. Au primat de la propagande imprimée succède la délicate adaptation à l’évolution des techniques de communication. Les
auteurs montrent comment, à partir des années 1970, les syndicats apprennent à
s’emparer avec des succès inégaux, des supports modernes.
Cet ouvrage apporte, on le voit, une somme d’informations sur une période clé de
l’histoire des syndicalismes européens et sur leurs environnements sociaux, économiques,
institutionnels et culturels. Il donne à réfléchir sur l’exercice même de la comparaison, en
montrant les problèmes posés par la traduction de certains termes, qui renvoient à des
réalités nationales radicalement distinctes, comme les termes de syndicaliste, de délégué du
personnel ou de militant : la rareté des travaux menés sur les militants en dehors de
l’Hexagone est en elle-même révélatrice. Les fondements de la légitimité syndicale sont
définis de manière différente d’un pays à l’autre, et cet ouvrage présente l’intérêt de
multiplier les angles d’observation pour saisir en finesse les fondements de ces différences.
Les auteurs établissent de façon convaincante que, durant la période étudiée, c’est à
l’échelle de la nation que se construisent et que doivent être analysées les pratiques syndicales. On peut néanmoins regretter que, même s’ils n’existent qu’à l’état de germe, les
échanges et les contacts internationaux, les transferts culturels entre les syndicats comparés
ne soient quasiment jamais mentionnés. Enfin, si la rigueur de ce livre tient à celle d’un
comparatisme exigeant, les analyses restent souvent quelque peu désincarnées. Comme le
suggèrent quelques passages, des portraits de dirigeants syndicaux ou d’adhérents, des
descriptions fouillées du fonctionnement quotidien des différentes instances syndicales
auraient donné plus de chair aux analyses, en restituant la diversité des significations
accordées au fait syndical. Ce travail collectif pose ainsi des jalons et ouvre toute une série de
pistes de réflexions stimulantes, dont il faut souhaiter qu’elles continuent d’être explorées.
Anne-Catherine WAGNER
[(1)]
Y. MAREC,
Bienfaisance communale et protection sociale à Rouen (1796-1927). Expériences
locales et liaisons nationales, Paris, La Documentation française/Association pour l’étude de l’histoire
de la Sécurité sociale, 2002.
[(2)]
Cf. P. DELLIS et P. PICARD (dir.), Les sociétés de services et d’ingénierie informatiques,
Entreprises
et Histoire, novembre 2005.
[(1)]
J.-L. ROBERT, F. BOLL, A. PROST (dir.),
L’invention des syndicalismes. Le syndicalisme en Europe
occidentale à la fin du XIXe siècle. Paris, Publication de la Sorbonne, 1997,331 p., « Série
internationale ».