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S'inscrire Alertes e-mail - Le Mouvement Social Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezParcours historiens et mai 68 : pistes orales sur un moment du Mouvement Social
AuteurNicolas Hatzfeld[*] [*] Membre du comité de rédaction du Mouvement Social. ...
suitedu même auteur
« Est-ce que Le Mouvement Social prévoit quelque chose en 2008 sur 1968 ? [...]. Ce serait bien le moins, étant donné l’importance que cela avait eue pour Le MS. On pourrait d’ailleurs se poser la question : quelle influence, au final, 68 a-t-il eue sur la revue ? ». Le mot est de Michelle Perrot, daté du 11 décembre 2007. Bonne question, dit-on aujourd’hui pour esquiver un sujet qui prend au dépourvu. Bonne question toutefois, qui appelait une réponse. Pour des raisons éditoriales, celle-ci se devait d’être rapide, dans un premier temps tout au moins.
2 Les pages qui suivent visent à repérer des pistes pour l’analyse. Elles contiennent quatre entretiens, effectués avec des membres actuels du comité de rédaction qui faisaient partie de la revue en 1968. Michelle Perrot elle-même, Jacques Julliard, Rolande Trempé et un ancien membre : Claude Willard. Ils ont été à la fois intéressés par la question et réservés sur la pertinence de leur témoignage. Ces pistes orales sont proposées avec prudence, conformément à une ancienne tradition dans la revue. En effet, dès son premier numéro en 1960, Rolande Trempé puis Madeleine Rebérioux et Ernest Labrousse invitaient à recourir avec mesure aux interviews[1] [1] Le Mouvement Social, n° 33-34, octobre 1960-mars...
suite, en soulignant tant leur fragilité factuelle que leur richesse interprétative. Cette prescription méthodologique allie l’innovation au maintien d’un ancrage essentiellement archivistique. Elle nous envoie aussi d’emblée dans le vif du sujet : pour s’interroger sur « l’effet 68 », il convient d’explorer ce qui précède.
3 Plusieurs récits évoquent la revue d’avant 68. Ils relient Le Mouvement Social à l’Institut français d’histoire sociale (IFHS) et à son bulletin, L’Actualité de l’histoire, tous deux animés par Jean Maitron, qui est le directeur de l’IFHS durant vingt ans, du 18 mars 1949 à septembre 1969[2] [2] J. Maitron, « Le grand-père, le père et le fils »,...
suite. Avec le patronage des Archives Nationales, le premier s’emploie à collecter les archives militantes et ouvrières et à développer les recherches sur ces sources, tandis que le second publie les travaux marquants tout en favorisant des échanges interdisciplinaires. En 1958, l’historien de la Sorbonne Ernest Labrousse remplace Georges Bourgin, décédé, à la présidence de l’Institut, avec l’économiste Jean Lhomme comme vice-président. La transformation du bulletin en une revue : Le Mouvement Social marque un second palier. La revue se dote d’un comité de rédaction dont plusieurs membres, il est vrai, prennent part à l’administration de l’Institut[3] [3] Outre Jean Maitron, c’est le cas de Colette Chambelland,...
suite. La revue reste alors une publication de l’Institut. Ce chevauchement qui perpétue pour partie les liens antérieurs explique certaines ambiguïtés de témoignage, sur les réunions qu’Ernest Labrousse accueille chez lui ou sur la démission de Jean Lhomme en 1968. En même temps, on peut prendre au mot Ernest Labrousse présentant la revue, du comité de rédaction de laquelle il ne fait pas partie : « Le Mouvement Social est une revue autonome de jeunes. Aux mains de la jeune Recherche, rédigé par elle, dirigé par elle »[4] [4] Le Mouvement Social, n° 39, avril-juin 1962, p. 2. ...
suite. En fait de recherche, nombre des animatrices et animateurs de la revue sont en train d’écrire leur thèse dont plusieurs s’achèvent peu après 1968.
4 Autonomes, la revue et les jeunes historiens qui la prennent en charge disposent de soutiens dont les témoignages éclairent la portée. Labrousse, on l’a vu, reste à proximité de plusieurs façons. Il contribue, vraisemblablement, à soutenir les aspects économiques et sociaux de l’activité de la revue. Mais les dimensions militantes et politiques restent essentielles. Les rôles de Pierre Renouvin et de Jacques Godechot, tous deux sensibles à leur façon aux apports des Annales, enrichissent le tableau. Appuis indéfectibles respectivement de Jean Maitron et de Rolande Trempé dans l’université, ces deux autres maîtres montrent la diversité des soutiens à l’histoire du syndicalisme et du mouvement social, à l’histoire sociale, dont les témoignages rappellent cependant la faiblesse d’alors. Ils font contrepoint aux réserves que formulent à la dérobée Labrousse ou Braudel, continuateurs explicites de la dynamique des Annales. Toutefois dans le collectif vivant de la revue, les héritages se mêlent et se renouvellent. D’autres jeux de sensibilités se manifestent, telle la distinction entre les sorbonnards et les autres, Rolande Trempé soulignant à plaisir sa condition toulousaine qui la place, dit-elle, en grande partie hors-jeu. Le rapport au communisme est un autre élément de diversité. L’appartenance au Parti est un critère relatif en la matière, comme le montre la position complexe de Rolande Trempé, membre critique jusqu’en 1968. La non-appartenance est peut-être aussi complexe. Elle conserve souvent, dans la représentation du mouvement ouvrier, un rôle majeur au communisme, tout en veillant à établir dans le travail de la revue une relation distanciée à l’égard de celui-ci, gage de légitimité scientifique.
5 Là intervient 68, que chacun prend à sa manière. Claude Willard, alors enseignant à Nanterre, a l’occasion de se frotter au mouvement contestataire, tandis Jacques Julliard ne voit pas arriver les événements. Les prises de position diffèrent. Si l’implication varie aussi de l’un à l’autre, la plupart indiquent une double présence au mouvement. La participation aux actions universitaires et à la dynamique sociale et politique s’accompagne d’un ethos historien, selon des pondérations propres à chacun. Sans toujours égaler l’activisme archivistique de Jean Maitron[5] [5] M. Perrot, « Jean Maitron en 1968 », Le Mouvement Social,...
suite, tous remplissent leurs poches de tracts et recueillent dans l’immédiat les sources d’une histoire à écrire. Curieuse sensation de mettre doublement en perspective leur présent : un présent produisant l’avenir, comme le vivent tous les acteurs engagés dans le mouvement et dans les projets qu’il suscite, et un passé en train de se fabriquer, comme y invite leur formation. Ainsi, plusieurs interlocuteurs insistent sur l’engagement dans les transformations de l’université, et dans la participation aux universités nouvelles, à Vincennes ou Paris VII. En même temps, ils prennent part aux deux entreprises d’édition immédiate de ces sources. Au numéro spécial du Mouvement Social « La Sorbonne par elle-même »[6] [6] J. -C. et M. Perrot, M. Rebérioux, J. Maitron, « La Sorbonne...
suite que raconte ici Michelle Perrot fait écho l’accueil par Jacques Julliard du Journal de la Commune étudiante[7] [7] A. Schnapp et P. Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante. ...
suite, les deux équipes travaillant visiblement en bonne intelligence.
6 De fait, ce numéro spécial semble provoquer dans l’histoire de la revue une secousse qu’illustre la controverse avec Jean Lhomme, relatée par Michelle Perrot. L’approche est un premier sujet de dissensions. Au lancement du Mouvement Social, l’accent était mis sur l’approche historienne. L’ancien titre pouvait prêter à confusion, expliquait alors Jean Maitron qui ajoutait : « Nous étudions l’histoire sociale, le mouvement social en historiens, en chercheurs scientifiques qui accumulent les documents, les passent au crible et en dégagent la vérité dans la mesure où il est possible de l’atteindre ». Le recentrage pouvait être interprété comme un repli vers un passé refroidi, vers des archives constituées, vers une conception distante et impartiale de la scientificité historienne. Le numéro réalisé « à chaud » détonne, en rassemblant avant tout du matériau qu’il organise, préparant ainsi le travail d’historiens à venir. D’où l’accueil contrasté fait à ces documents de mai-juin, que les uns prennent comme des traces significatives de la turbulence sociale quand d’autres n’y voient qu’un matériau privé de la dignité que confère le passage par les Archives, une sorte de lumpen-matériau de l’histoire. La controverse sur les sources s’accompagne d’un désaccord sur les orientations. Centrée sur la Sorbonne, cette parution illustre le changement de définition du mouvement social, de l’histoire d’un mouvement ouvrier à une histoire sociale diverse dans laquelle le mouvement universitaire trouve une pleine légitimité. Avec lui sont reconsidérées les dynamiques d’engagement, de contestation ou de lutte sociale qu’une vision monolithique du mouvement ouvrier organisé pouvait reléguer aux prémices, ou aux marges. Les référentiels socio-économiques se desserrent : « L’événement 68 nous a donné raison contre tous ceux, fort nombreux, qui croyaient que [la revue] pratiquait une histoire archaïque », indique Jacques Julliard.
7 Les deux conceptions sont débattues, un débat qui conforte dans l’immédiat l’initiative du numéro soixante-huitard. Deux ans plus tard, la mention de l’IFHS disparaît de la revue, tandis que, par paliers, le comité de rédaction s’étoffe. La revue d’après-mai a-t-elle, comme l’indiquent ces témoignages « du dedans », renouvelé l’approche qu’elle avait de l’histoire sociale ? Les conditions sont réunies pour cela. La réflexion est à suivre.
Notes
[ *] Membre du comité de rédaction du Mouvement Social.
[ 1] Le Mouvement Social, n° 33-34, octobre 1960-mars 1961, p. 32, et n° 39, avril-juin 1962, p. 2-6.
[ 2] J. Maitron, « Le grand-père, le père et le fils », Le Mouvement Social, supplément au n° 144, octobre-novembre 1988, p. 21.
[ 3] Outre Jean Maitron, c’est le cas de Colette Chambelland, Denise Fauvel-Rouif, Michelle Perrot, Claude Willard ou Jacques Rougerie.
[ 4] Le Mouvement Social, n° 39, avril-juin 1962, p. 2.
[ 5] M. Perrot, « Jean Maitron en 1968 », Le Mouvement Social, n° 143, avril-juin 1988, p. 99-100.
[ 6] J.-C. et M. Perrot, M. Rebérioux, J. Maitron, « La Sorbonne par elle-même. Mai-juin 1968 », Le Mouvement Social, n° 64, juillet-septembre 1968.
[ 7] A. Schnapp et P. Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante. Textes et documents : novembre 1967-juin 1968, Paris, Le Seuil, 1969.
Résumé
Quatre historiens membres de l’équipe de la revue Le Mouvement Social en 1968, interrogés par trois membres du Comité de rédaction actuel de la revue, évoquent leur parcours personnel, l’histoire sociale et la vie universitaire françaises dans les années 1960, la place de mai 68 dans leur vie et dans celle de la revue.
Four historians who were members of the editorial board of the French journal Le Mouvement Social are interviewed by three current board members of the journal about their biography, French social history and academic life in the 1960s, and the place of May 1968 in their life and in the life of the journal.
POUR CITER CET ARTICLE
Nicolas Hatzfeld « Parcours historiens et mai 68 : pistes orales sur un moment du Mouvement Social », Le Mouvement Social 2/2008 (n° 223), p. 13-15.
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-2-page-13.htm.
DOI : 10.3917/lms.223.0013.




