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Le Mouvement Social

2008/2 (n° 223)

  • Pages : 138
  • Affiliation : Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

  • ISBN : 9782707154996
  • DOI : 10.3917/lms.223.0026
  • Éditeur : La Découverte

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Je voudrais vous demander quel effet le mouvement de mai-juin 68 a eu sur la vie de la revue, et également sur la façon dont, en tant qu’historienne, vous avez vécu cette époque-là.

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J’étais une historienne au parcours un peu particulier. Pour comprendre mon histoire, il faut savoir que je n’ai pas fait d’études secondaires. Avant la guerre, il existait deux sortes d’enseignement : le primaire supérieur et le secondaire. Le secondaire, c’était la voie des lycées. Et le primaire supérieur était à part. les deux filières étaient totalement cloisonnées. Les lycées étaient pour les enfants de la bourgeoisie. Mais je suis une enfant d’origine très populaire. Mon père était ouvrier, ma mère ouvrière, et mes grands-parents ouvriers agricoles en Brie. Je ne suis pas « née », comme on dit si bien. Donc j’ai eu une enfance très pauvre. Pas misérable, mais très pauvre. Mes grands-parents m’ont élevée, puisque mon père a été tué à la guerre de 1914-1918. J’étais orpheline de guerre, et c’est grâce à l’aide des Pupilles de la nation que j’ai pu suivre des études, et devenir enseignante. […]

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Après avoir été professeur à Charleville, je suis arrivée à Toulouse en 1948, où j’enseignais l’histoire-géographie et la pédagogie dans une École normale nationale d’application, qui forme les enseignants des établissements d’enseignement professionnel. Au bout de quelques années, je commençais à m’ennuyer. Mais mon poste était assimilé à un poste d’agrégé, et cela ne me servait à rien de passer l’agrégation. J’ai donc décidé de préparer une thèse. Je suis allée voir le doyen Godechot, un homme d’une honnêteté, d’une loyauté et d’un désintéressement exceptionnels. Un grand professeur, d’origine juive, inquiété sous l’Occupation. Avant la guerre, il avait été professeur à l’École navale, et il avait passé la guerre à Grenoble. […] Et en 1968, il a refusé de lever les franchises universitaires et de laisser la police pénétrer dans la fac. Je vais donc le voir pour faire un diplôme d’études supérieures. Comme sujet, je choisis Jaurès. Je n’étais pas de la région, et je ne connaissais pas Jaurès. Mais j’avais regardé ce qu’il y avait à gauche dans la région. Godechot accepte. Je vais à Carmaux. Jaurès, c’était Carmaux : c’est comme cela que j’ai filé à Carmaux. Quand j’arrive là-bas, je découvre donc Jaurès. Surtout, je m’aperçois que ce qui m’intéresse bien plus que Jaurès, ce sont les mineurs. J’ai découvert cela. L’histoire sociale, ça n’existait pas à l’époque, pas du tout. Mais l’histoire des mineurs m’a captivée. Et Jaurès est progressivement devenu un intérêt secondaire.

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C’est précisément parce que je me suis plongée dans l’étude des mineurs de Carmaux que j’ai été amenée à entrer en relation avec des membres de la future équipe du Mouvement Social. Madeleine Rebérioux – que j’avais rencontrée lors d’une des journées des travailleurs intellectuels que le Parti organisait [1][1] Voir aussi infra le témoignage de Claude Willard., jusqu’à ce qu’il y renonce devant la difficulté de les contrôler – a pris contact avec moi, pour venir elle aussi étudier Jaurès à Carmaux. Et j’avais été en 1955 à un Congrès des sociétés savantes, où j’ai fait la connaissance de Michelle Perrot, et nous avons ensuite beaucoup sympathisé. À l’époque, Michelle Perrot était au Parti. Cela n’a pas duré bien longtemps. Mais je suis incapable de me rappeler comment j’ai fait la connaissance de Jean Maitron. Il était docteur d’État, après avoir soutenu sa thèse sur l’anarchie, une très bonne thèse. […] Et comme il n’était toujours pas élu maître-assistant, Maitron a fait un coup d’éclat. Il est allé s’installer avec ses affaires dans le bureau en face de la Sorbonne, et il a dit : « J’y suis, j’y reste ». [Cela a été un succès].

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C’est Jean Maitron qui m’a fait entrer à la mi-1961 au Comité de rédaction du Mouvement Social, en même temps que Madeleine [2][2] Voir aussi P. Fridenson, « Madeleine Rebérioux entre.... Cependant j’ai peu de choses à dire sur la revue, car je venais peu au Comité de rédaction. J’avais été recrutée par le doyen Godechot comme assistante d’histoire à Toulouse en 1961. J’étais loin, et on ne remboursait pas les voyages. Alors, je venais quand j’arrivais à faire coïncider une réunion avec une autre occasion. En 1981, quand la gauche est arrivée au pouvoir, cela a changé : comme j’étais la seule femme professeur de rang A en histoire contemporaine à l’Université de Toulouse-le-Mirail, on m’a nommée à diverses missions et organismes de l’Éducation Nationale, et je suis venue nettement plus souvent.

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Je devais soutenir ma thèse en 1968. Bien entendu, les événements ont fait qu’il n’était pas question de soutenir une thèse à ce moment-là. Cela a retardé ma soutenance jusqu’en 1969. J’ai donc soutenu l’année d’après, devant un jury qui comprenait notamment Godechot, Ernest Labrousse, Jean Bouvier, qui faisait partie de l’équipe du Mouvement Social[3][3] Cf. P. Fridenson et A. Straus, « Jean Bouvier », in..., Pierre Léon, et avec une salle composée de supporters un peu bruyants. J’ai été élue professeur, tout de suite après ma soutenance, grâce au doyen et à Philippe Wolff, le grand historien du Moyen-Âge. Le doyen m’a dit : « Je vais prendre ma retraite, je n’appartiendrai plus à la commission, et quand je serai parti, personne ne vous élira ». Donc j’ai été élue grâce à lui [4][4] Sur les travaux ensuite dirigés à Toulouse, cf. M.-D.....

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- Donc dans les années 68, votre vie était essentiellement toulousaine, avec vos recherches, vos engagements…

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À Toulouse, je ne faisais pas de militantisme. Je faisais du sport, mes recherches…

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- Vous alliez voir vos mineurs.

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J’allais les voir, pendant les vacances.

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- Mais vous étiez tout de même au Parti communiste.

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À Charleville, où j’étais enseignante durant la Deuxième Guerre mondiale, j’étais entrée dans la Résistance dont j’étais devenue une responsable communiste. À la Libération, le Parti m’avait évincée des responsabilités, en particulier de l’Union des Femmes Françaises, la seule organisation féminine de la clandestinité. Quand je suis arrivée à Toulouse, j’ai été très vite nommée à la direction [locale]. Mais un jour, les camarades m’ont demandé de faire une réunion. J’ai toujours suscité au Parti des jalousies, en raison d’un certain talent oratoire. Aussitôt qu’on me demandait de prendre la parole, je la prenais, et j’emportais l’auditoire. Mais cela gênait. Cela m’avait déjà valu des difficultés avec les camarades de Charleville. Et c’est arrivé de nouveau à Toulouse. Malheur de malheur !, il est arrivé ce qui devait arriver. Avec ce talent oratoire, j’ai soulevé la salle, et les ennuis ont recommencé, comme à Charleville. Je me suis alors dit : « Maintenant, c’est terminé. Terminé, terminé ». J’ai continué à être membre, mais en pointillé. Jusqu’en 68, j’étais une communiste honoraire. De temps en temps, j’allais à ma cellule de quartier. Mais cela a été la seule cellule dissidente, après 1968. Elle a été exclue toute entière.

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- Est-ce que vous vous rappelez à propos de quoi ? La Tchécoslovaquie ?

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Non. À une réunion de cellule, on ne traite que de problèmes matériels, on ne discute jamais vraiment sur le fond. C’est rarissime qu’on discute de problèmes idéologiques. On traite des questions de détail : « Est-ce que tu as ta carte ?, est-ce que tu es au courant de ceci ?, tu ne veux pas aller vendre le journal à tel endroit ? … ». Des discussions, il y en aurait plutôt eu à la fac. Il y avait une cellule à la fac, dirigée par un enseignant qui n’allait pas par quatre chemins.

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Alors, en 68, cela a fait des étincelles. J’avais à mon cours tout ce qu’il y avait de plus à gauche à la fac. Et un petit groupe de communistes. Il est arrivé ce qui devait arriver. Un jour, quand il a fallu défiler dans la rue, une chose que je n’aime pas faire, les étudiants sont venus me trouver et m’ont dit : « Mademoiselle, vous venez avec nous ? – Bien sûr, je défile avec vous », c’est-à-dire avec les gauchistes. Et le groupe communiste a défilé tout seul […].

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Mais ces étudiants gauchistes avaient parfois des opinions invraisemblables. Certains me disaient : « Vous qui admirez Jaurès… ». Ils méprisaient Jaurès comme il n’était pas permis. Je leur répondais : « Faites-en autant ». C’est curieux, ce mépris. Un autre jour, j’amène à l’université des amis espagnols, qui avaient été condamnés à mort par Franco. Toulouse était une ville de républicains espagnols, et dans mon quartier, il y avait ces deux camarades qui étaient à Toulouse depuis 1939. L’un était anarchiste, et l’autre était communisante… Elle avait été la femme d’un des plus grands avocats de Valence, qui était passé à Franco et avait gardé sa fille. Elle n’avait donc pas revu sa fille, jusqu’à la mort de Franco, au bout de vingt ans. Un jour, ils me disent qu’ils aimeraient bien savoir comment cela va, à la fac. Je leur propose d’aller avec moi. Donc on arrive, deux étudiants viennent, on se dit bonjour, et je dis : « Tiens, j’ai amené avec moi deux camarades espagnols, qui viennent voir comment ça se passe ». Et ces deux jeunes se tournent vers mes amis : « Ah, vous, ce que vous avez fait, ce n’est rien à côté de ce qu’on fait ! ». J’ai cru que le camarade anar allait le tuer ! J’ai dit à l’étudiant de retourner d’où il venait, et aux copains : « Vous en avez assez vu. On rentre à la maison ».

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Dans l’ensemble, le mouvement de 68 ne s’est pas déroulé à Toulouse comme à Paris. Il faut savoir qu’à l’époque, l’industrie était limitée : en dehors de Sud-Aviation, il n’y avait pas grand-chose, c’était vite la campagne. Les étudiants ont bien essayé d’entrer en liaison avec Sud-Aviation, précisément, mais cela n’a pas donné grand-chose. Alors leur mouvement se passait à l’université. J’y allais chaque jour. J’allais voir ce qui se passait, si cela n’allait pas de travers, mais je n’intervenais pas car je préférais les laisser faire leur expérience.

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Du côté des enseignants, j’ai aussi vu des choses amusantes. Par exemple, en 68, Wolff, le grand professeur d’histoire médiévale, a quitté la fac pendant le mouvement, il est parti dans sa propriété personnelle et il est revenu tout à fait à la fin. Plusieurs professeurs ont, comme cela, disparu de la circulation. Je me souviens aussi du fils d’un député radical, spécialiste de l’histoire de Rome. Il ne voulait pas entrer parce que le drapeau rouge était accroché à l’entrée, et il voulait le faire enlever. Je lui ai dit : « Cela ne me gêne pas. Ce n’est pas moi qui l’ai mis, mais il ne me gêne pas. Qu’est-ce que cela peut vous faire ? – Je ne peux pas… – Alors, allez l’enlever vous-même ». Le lendemain, en arrivant à la fac, je le vois en bras de chemise. Je lui dis : « Le drapeau rouge est toujours là, et vous êtes passé dessous. Et il ne vous est rien arrivé ? ». C’était un brave garçon, en réalité ; je ne sais pas pourquoi il avait peur du drapeau rouge.

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- Quel est le rapport entre 68 et votre mise à l’écart, ou l’exclusion de Madeleine Rebérioux ?

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C’est en partie grâce à Madeleine Rebérioux qu’en 68 le Parti s’est engagé dans la grève. Il faut lui rendre cet hommage. Le 3 mai la cellule Sorbonne-Lettres a voté sur sa proposition une motion de soutien aux étudiants. Elle et d’autres camarades sont allés directement à la direction du Parti, et c’est sous leur pression que le Parti s’est engagé. Elle a été portée par les événements de 68. Et elle a été exclue après avoir participé à la fondation de la revue Politique Aujourd’hui

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Pour moi, les choses se sont passées après les événements. Il y a eu une réunion de cellule, au cours de laquelle j’ai dit de telles vérités qu’ils se sont demandés où ils allaient. Sur le coup de minuit, ils m’ont dit : « Écoute, camarade, cela suffit pour aujourd’hui, on reprendra demain ». J’attends toujours. Mais mon compte était bon, c’était fini. Cela a été la séparation totale. Pourtant j’ai continué, jusqu’à aujourd’hui, à recevoir des convocations du Parti.

Notes

[1]

Voir aussi infra le témoignage de Claude Willard.

[2]

Voir aussi P. Fridenson, « Madeleine Rebérioux entre histoire, culture et politique », Le Mouvement Social, n° 219-220, avril-septembre 2007, p. 7-9.

[3]

Cf. P. Fridenson et A. Straus, « Jean Bouvier », in C. Pennetier (dir.), Le Maitron. Dictionnaire biographique mouvement ouvrier mouvement social. De la Seconde Guerre mondiale à mai 1968, t. II, Paris, Éditions de l’Atelier, 2006, p. 326-329.

[4]

Sur les travaux ensuite dirigés à Toulouse, cf. M.-D. Demelas et A. Boscus (dir.), Militantisme et histoire. Hommage à Rolande Trempé, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2000.

Pour citer cet article

Trempé Rolande, « Entretien avec Nicolas Hatzfeld, 15 janvier 2008 », Le Mouvement Social, 2/2008 (n° 223), p. 26-29.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-2-page-26.htm
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