Le Mouvement Social 2008/2
Le Mouvement Social
2008/2 (n° 223)
138 pages
Editeur
Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

I.S.B.N. 9782707154996
DOI 10.3917/lms.223.0030
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Autour de 68

Vous consultezEntretien avec Pierre Singaravélou, 25 janvier 2008

AuteurClaude Willard du même auteur



J’entretenais de très bons rapports avec Jean Maitron. Il m’a fait entrer fin 1958 au bureau de l’Institut français d’histoire sociale, qui éditait le bulletin L’Actualité de l’Histoire, dirigé par lui. J’ai ensuite naturellement fait partie du Comité de rédaction de la revue Le Mouvement Social qui lui a succédé.

2 Mon père était un avocat communiste, qui a assuré la défense de Dimitrov au procès du Reichstag[1] [1] Marcel Willard s’est illustré en défendant Georgi Dimitrov...
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. Je suis né en 1922 boulevard Saint-Germain, à Paris, j’ai vécu jusqu’à 25 ans au Quartier latin, en suivant successivement les cours de l’école primaire et du lycée Montaigne, puis du lycée Louis-le-Grand de la 3e à la classe de philosophie. Mes études en histoire à la Sorbonne sont interrompues par la Seconde Guerre mondiale : je participe alors à la Résistance, dans le cadre d’une organisation de femmes dénommée « Assistance française » qui, dépendant de l’Union des Femmes Françaises, distribuait des secours provenant d’Angleterre aux familles des déportés et des emprisonnés. J’étais responsable de ce mouvement pour toute la banlieue nord de Paris. J’ai adhéré au Parti communiste en 1943.

3 À la Libération, je reprends mes études à la Sorbonne et passe l’agrégation en 1946. J’appartiens à partir de 1945 à la direction de l’Union des Étudiants Communistes avec Jean Poperen, puis j’intègre la section des intellectuels et le groupe des historiens communistes dans les années 1950, notamment avec Rolande Trempé et Annie Kriegel. J’enseigne trois ans dans le secondaire en province puis à Paris avant d’obtenir une bourse de trois ans du CNRS. Pendant ces années, j’écris beaucoup, j’ai édité des textes choisis de Babeuf (Éditions Sociales, 1951), publié L’Europe (de Napoléon à nos jours), mythes et réalités (Éditions Sociales, 1954) avec Émile Tersen, Jean Dautry et Jacques Chambaz.

4 Comment expliquez-vous le choix de votre objet d’étude ?

5 Dès le diplôme d’études supérieures, j’ai effectué un travail sur Babeuf (1945), ce qui démontre un intérêt précoce pour le communisme. Ce qui m’intéressait le plus, c’était l’histoire du mouvement ouvrier aux xixe et xxe siècles, et le guesdisme représentait un moment fondamental. J’ai peu travaillé sur la période postérieure, sauf, quand j’étais à l’Université de Vincennes, sur la banlieue.

6 Je soutiens ma thèse d’Etat en 1964 sur Le mouvement socialiste en France (1893-1905). Les Guesdistes sous la direction d’Ernest Labrousse. Mais ce sont les influences extérieures qui ont le plus joué, plus que Labrousse, même s’il a joué un rôle notable dans ma formation. J’étais marxiste mais j’essayais tout de même de concilier mes convictions avec la réalité historique. J’étais assez indépendant d’esprit. J’avais lu les œuvres de Marx mais j’ai été surtout influencé par certains historiens communistes comme Jean Bruhat que je fréquentais[2] [2] Cf. J. Bruhat, Il n’est jamais trop tard, Paris, Albin...
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, ainsi que É. Tersen, J. Dautry qui étaient nos maîtres à penser. J’appartenais à un groupe de jeunes communistes agrégatifs : mon épouse, Jean Poperen reçu 1er à l’agrégation, Claude Mossé reçue 1ère à l’agrégation féminine, et moi-même, reçu 3e à l’agrégation spéciale réservée aux résistants. Nous étions en rivalité avec les étudiants catholiques – une rivalité amicale puisque c’était au sortir de la guerre – et nous avons obtenu les premières places à l’agrégation en 1946.

7 Comment mettez-vous vos compétences intellectuelles au service du Parti communiste ?

8 Je n’ai jamais écrit de discours pour Maurice Thorez, et j’ai en définitive très peu participé à la fabrication du manuel d’histoire du PCF paru en 1964. J’ai appartenu à l’Institut Maurice Thorez puis à l’Institut de recherches marxistes (contribuant aux Cahiers d’histoire de l’Institut). Mon travail consistait surtout à effectuer des recherches et publier des articles d’histoire.

9 En tant qu’assistant, quel rapport entreteniez-vous avec l’institution universitaire dans les années 1960 ?

10 J’ai été élu assistant à la Sorbonne en 1961. Je supportais très mal le style qui régnait à la Sorbonne, une atmosphère de discipline, de commandement. J’ai fui la Sorbonne pour Nanterre dès la fondation, en 1964. J’étais volontaire pour participer à la nouvelle université. À Nanterre, le mandarinat était beaucoup moins fort, au moins au département d’histoire dirigé par François Crouzet et René Rémond, ce qui explique qu’il n’y ait pas eu de graves problèmes internes au moment de Mai 68. Contrairement à la Sorbonne où nous étions traités comme des domestiques, les assistants et les maîtres-assistants participaient à l’administration du département. A posteriori, toute une série de problèmes universitaires expliquent le mouvement de mai 68 : des problèmes réels de locaux, l’accroissement du nombre des étudiants, le projet de sélection à l’entrée des universités[3] [3] A. Prost, Éducation, société et politiques : une histoire...
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et le problème des rapports entre étudiants et professeurs, c’est-à-dire le mandarinat.

11 Vous êtes alors à la fois universitaire et membre du parti communiste : comment appréhendez-vous ce mouvement inédit ?

12 J’émets immédiatement des réserves, notamment à l’encontre du Mouvement du 22 mars, du gauchisme libertaire et de Cohn-Bendit, que j’ai affronté verbalement à plusieurs reprises dans les couloirs de Nanterre. Ce gauchisme libertaire était dominant parmi les étudiants de la faculté mais c’était moins vrai dans le département d’histoire. Ainsi, il n’y a pas eu de conflit grave dans notre département.

13 Sur quels points portaient vos réserves ?

14 Si nous nous battions pour la même cause, nous n’étions pas d’accord sur les méthodes, notamment les blocages de cours et les violences physiques, par exemple dans le département de sociologie. J’étais en outre opposé à l’idéologie qui animait ces nombreux groupuscules : les libertaires, les maoïstes et les trotskystes. J’ai toutefois participé à plusieurs manifestations pour la défense de la classe ouvrière et la défense des étudiants contre la répression policière.

15 Comment jugez-vous a posteriori l’attitude des dirigeants du PC en 1968 ?

16 Je dirai après coup que cela a été un échec. Il y a eu tout de même une prise de conscience incomplète et partielle de la situation. L’analyse du PC était la moins éloignée de la réalité par rapport aux autres organisations politiques. Mais elle était loin d’être globale. Intellectuellement, les communistes n’ont pas saisi le caractère inédit de la situation, et le caractère contradictoire du mouvement social et politique. C’est facile après coup, à la lueur de ce que je sais depuis, de dire cela.

17 Aviez-vous conscience de vivre un moment « historique » ?

18 Oui, je ne croyais pas à une nouvelle révolution, mais c’était un mouvement d’une ampleur exceptionnelle. J’ai connu 1936, la Libération et j’avais conscience que c’était un événement d’importance, surtout le mouvement social, je croyais qu’il induirait des changements dans tous les domaines de la société. J’ai surestimé ces bouleversements.

19 Est-ce que Mai 68 a changé votre façon de faire de l’histoire ?

20 Non, je ne crois pas. Peut-être que mai 68 a transformé mes rapports avec les étudiants et a pu influencer nos thèmes de recherches. À Vincennes, j’ai créé un groupe de recherches sur la banlieue (avec le soutien du CNRS). Mais 68 n’a pas eu d’influence sur ma manière d’enseigner.

21 Quels sont les jeunes historiens qui travaillent avec vous à la fin des années 1960 et au début des années 1970 ?

22 J’ai eu de nombreux doctorants. Danielle Tartakowsky a commencé sous ma direction, Claudine Cardon…

23 Après avoir participé à la fondation de Nanterre, pourquoi vous lancez-vous dans l’aventure de Vincennes ?

24 J’avais fui la Sorbonne pour Nanterre. À Vincennes, c’est différent. Il s’agit d’une opportunité de concevoir et de mettre en pratique un enseignement nouveau, avec de nouveaux programmes, de nouveaux objets (la banlieue), de nouvelles relations entre professeurs et étudiants. Je suis alors un des premiers volontaires à participer à l’Université de Vincennes avec Jacques Droz, Claude Mossé, Jacques Julliard, Michel Winock, Madeleine Rebérioux, etc. J’y retrouve Jean Bruhat. L’un des aspects les plus révolutionnaires de Vincennes était son ouverture sur le monde du travail. À l’origine, nous accueillions tout le monde, les travailleurs comme les étudiants. Ces aspects se sont émoussés. L’optimisme créatif du départ s’est progressivement estompé.

25 Quels objets de recherches privilégiez-vous aujourd’hui ? Comment vos recherches actuelles s’articulent-elles avec votre engagement politique ?

26 Aujourd’hui, je milite au sein des Amis de la Commune où j’ai pris la succession de Bruhat. Auparavant, je m’intéressais au mouvement ouvrier à partir de 1880. Mais à partir de 1985, je suis remonté à la Commune. Il s’agit de montrer que l’œuvre de la Commune est remarquable et d’une grande actualité : la démocratie avec des élus sur mandat impératif et révocable, les premiers pas vers l’émancipation des femmes (à travail égal, salaire égal), les étrangers citoyens à part entière, la création de la laïcité (séparation des églises et de l’État bien avant 1905, fondation de l’école laïque avant Jules Ferry)… L’œuvre de la Commune reste d’actualité.

 

Notes

[ 1] Marcel Willard s’est illustré en défendant Georgi Dimitrov au procès des incendiaires du Reichstag fin 1933 à Leipzig. Il a notamment été secrétaire général provisoire du ministère de la Justice à la Libération. Cf. L. Israel, « L’épuration, du secrétariat général provisoire de Marcel Willard à la commission de justice du CNR », in M. O. Baruch (dir.), Une poignée de misérables. L’épuration de la société française après la Seconde Guerre mondiale, Paris, Fayard, 2003, p. 100-106, 108, 109, 113.Retour

[ 2] Cf. J. Bruhat, Il n’est jamais trop tard, Paris, Albin Michel, 1983.Retour

[ 3] A. Prost, Éducation, société et politiques : une histoire de l’enseignement en France de 1945 à nos jours, 2e éd. augmentée, Paris, Le Seuil, 1997.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Claude Willard « Entretien avec Pierre Singaravélou, 25 janvier 2008 », Le Mouvement Social 2/2008 (n° 223), p. 30-32.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-2-page-30.htm.
DOI : 10.3917/lms.223.0030.