Le Mouvement Social 2008/2
Le Mouvement Social
2008/2 (n° 223)
138 pages
Editeur
Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

I.S.B.N. 9782707154996
DOI 10.3917/lms.223.0007
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Autour de 68

Vous consultezEn l’autre bord. Filmer les forces d’opposition à Mai 68

AuteurSébastien Layerle[*] [*] Docteur en études cinématographiques de l’Université...
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du même auteur



« L’inventaire des forces en présence (en Mai 68) et la description de la situation sont affectés d’une étrange dissymétrie : à gauche l’opinion, les masses, les forces profondes et à droite seul le personnel politique ; le pays réel d’un côté, le pays légal de l’autre. Cette disparité reflète aussi, il faut en convenir, une situation objective : la droite a particulièrement disparu pendant tout le mois de mai, elle ne s’exprime guère, où trouver la formulation de ce qu’elle pense ? »[1] [1] R. Rémond, « La droite en mai-juin 1968 », in R. Mouriauxet...
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.

2 Les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel ne dérogent pas à ce constat de l’historien René Rémond. Les journées de mai et juin 1968 ont suscité une filmographie plutôt sympathisante des « événements », indifférente à l’envers de la contestation, cet « autre côté du miroir qui finit pourtant par triompher en juin 1968, en portant à l’Assemblée une « majorité de la peur » : la panique, la réaction, la thèse du complot de l’étranger véhiculée par certains milieux »[2] [2] G. Aïdan, « Les anti-Mai 68. Documentaires « contre-révolutionnaires » »,...
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. Deux réalisateurs, Peter Kassovitz et Claude Otzenberger, ont pourtant songé à saisir et à imprimer sur le vif un air du temps politique contraire, passé sous silence par l’absence même de ses prises de position. En filmant les « partis de l’ordre » et les milieux de la réaction à Mai 68, ils offrent un contre-champ inattendu aux mouvements étudiant et ouvrier. Vestige du « film de synthèse » voulu par les États généraux du cinéma, cet ensemble documentaire rare présente une originalité de plus, celle de n’avoir jamais existé en tant que film. Sept documents d’enquête sont aujourd’hui conservés au Forum des Images à Paris sous le titre d’« Inédits de Mai 68 ». Un intertitre précise en guise de générique : « Tournés en mai 1968 et non exploités depuis, ces documents sont présentés sous leur forme initiale de rushes. Les interruptions momentanées de l’image sont dues aux coupures de caméra lors du tournage »[3] [3] « Inédits de Mai 68 » (224 mn) : « Interview de...
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.

Aux origines du projet

3 Les États généraux du cinéma incarnent l’exceptionnelle mobilisation des gens d’images en Mai 68. Le 17 mai, ils sont plus d’un millier à se réunir en assemblée pour « marquer [leur] solidarité avec les luttes étudiantes et ouvrières, protester contre la répression policière [et] proposer une action d’ensemble de la profession »[4] [4] Le Cinéma s’insurge 1, Bulletin des États généraux...
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. L’ordre de grève générale et illimitée tend à mobiliser les différents secteurs d’activités de la filière de création – seuls les exploitants ne cèderont pas. Des groupes de réflexion se constituent pour rénover les structures existantes dans le sens d’un « service public » du cinéma et de l’audiovisuel. Le 20 mai, les États généraux votent une mesure de dérogation à la grève autorisant la réalisation de documents filmés sur les mouvements étudiants et ouvriers. Une « commission réalisation » est chargée de réunir des équipes de tournage, de la pellicule et du matériel. L’idée est de concevoir collectivement un « film fleuve de la Révolution »[5] [5] P. Billard et C.  Veillot, « Mai sera dédié au “Cinéaste...
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offensif à l’égard des discours officiels et apte à transmettre une mémoire filmée des « événements ». Fin mai, une vingtaine de formations sont impliquées dans la réalisation d’un sujet spécifique, aboutissement d’un projet personnel ou participation ponctuelle à un chapitre thématique. Dans l’urgence du moment, toutes privilégient l’enregistrement des images et diffèrent leur utilisation.

4 Dans ce contexte de prise de parole généralisée, Peter Kassovitz et Claude Otzenberger conçoivent l’idée d’un projet visant à recueillir les réactions des milieux hostiles à la contestation. Tous deux sont des professionnels déjà confirmés et appartiennent à une génération différente de celles des jeunes « enragés », cinéastes et techniciens, présents au sein de la « commission réalisation » des États généraux[6] [6] Claude Otzenberger est né en 1935, Peter Kassovitz en 1938. ...
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. Formé au journalisme avant de se tourner vers le cinéma et la télévision, Peter Kassovitz a quitté Budapest pour Paris après la répression de l’insurrection hongroise de l’automne 1956 contre le pouvoir soviétique. Son histoire personnelle reste profondément marquée par la guerre et la déportation. Reporter photographe à Paris-Match et à l’Agence France-Presse, auteur de films documentaires, Claude Otzenberger fait partie de ces actualistes engagés, typiques des années 1960, parcourant le monde de Cuba à l’Angola en passant par la Chine[7] [7] En 1964 et 1965, Claude Otzenberger passe quatre mois en...
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. Il n’est pas exclu qu’en Mai 68 l’itinéraire de ces deux hommes ait pesé sur le choix d’une contribution entièrement consacrée aux foyers de la « contre-révolution » et sur son traitement, à la fois réfléchi et distancié. Plusieurs séquences sont tournées à Paris entre le 29 mai et le 4 juin avec des militants et des sympathisants gaullistes, des représentants du patronat et des syndicats de police et des organisations d’extrême droite[8] [8] Peter Kassovitz, Claude Otzenberger et leur ingénieur du...
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. Selon la répartition implicite des tournages de la « commission réalisation », elles prennent successivement pour titre « Manifestations d’extrême droite » puis « Interviews ».

Des sources à l’existence précaire

5 Début juin, la pellicule de la « commission réalisation » est acheminée hors des frontières nationales par des filières clandestines mises en place par les États généraux pour contrer la grève passive des laboratoires parisiens. Une partie du matériau filmé est développée à Milan grâce à la société Unitelefilm et au Parti communiste italien qui laissent emporter les éléments positifs sans garantie de paiement. Une autre est traitée à Bruxelles, dans les laboratoires Meuter-Titra, par l’intermédiaire de la Cinémathèque royale de Belgique qui accepte de régler les frais de tirage en échange d’un dépôt de copies. Un système de codification permet aux monteurs d’identifier les bandes images et de retrouver, dans le désordre des bobines, l’origine exacte de chacune des séquences. Lors des transferts de pellicule, les opérateurs ont pris soin de conserver les bandes sonores afin de prévenir tout risque de récupération policière ou mercantile : privées de son, les images demeurent inexploitables. Les fonds d’archives « Contestations » et « Un autre printemps », aujourd’hui conservés à la Cinémathèque de Bruxelles, font apparaître quatre séries de séquences filmées par Peter Kassovitz et Claude Otzenberger. Ces documents, à l’état de rushes, procurent des informations utiles sur leurs conditions de tournage. Un examen attentif permet de relever avec exactitude les dates de traitement d’une partie du négatif grâce aux indications inscrites sur l’amorce (entre le 11 et le 14 juin) ou d’identifier des séquences à jamais perdues : un meeting du groupe Occident, mouvement xénophobe et anticommuniste, adepte de l’« action directe » ; une rencontre avec des étudiants de la Faculté de Droit de la rue d’Assas, nostalgiques du « nationalisme intégral » prôné par Charles Maurras et l’Action française (à l’écran, slogans et invectives : « Nous refusons le Gaullisme, compère dialectique de la subversion », « Démocrates, vous êtes vieux, votre régime aussi ! » ou encore « La Réaction est la forme parfaite de la contestation »).

6 De retour à Paris, la matière collectée ne franchit pas l’étape du montage. Son abandon tient autant aux espoirs déçus du « film de synthèse », victime des querelles idéologiques, qu’au respect du « contrat moral » passé au sein des États généraux du cinéma par les équipes de la « commission réalisation ». Comme beaucoup de tournages entrepris en mai et juin 1968, le projet de Peter Kassovitz et Claude Otzenberger a consisté en une investigation « sauvage » dépourvue de finalité spécifique hormis celle de recueillir, sur un sujet précis, des documents filmés sur les événements en cours. Les réalisateurs avouent eux-mêmes n’avoir jamais eu la volonté de signer un film personnel mais plutôt une « contribution à un regard collectif ». Il faut attendre novembre 1977 et la sortie en salles du Fond de l’air est rouge (Scènes de la Troisième guerre mondiale) pour en découvrir quelques extraits[9] [9] Des images de l’interview de Jacques Wolgensinger apparaissent...
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. Dans ce film bilan des années militantes, le cinéaste Chris Marker questionne la dimension mythique qui entoure Mai 68 et rend hommage aux « innombrables cameramen, preneurs de son, témoins et militants dont le travail s’oppose sans cesse à celui des Pouvoirs qui nous voudraient sans mémoire »[10] [10] Dans la préface du livre Le fond de l’air est rouge publié...
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.

7 En février 1993, le Centre audiovisuel de Paris procède à l’exhumation d’une partie des images filmées, avec l’appui de la société de production Iskra et le concours de Chris Marker. Occupé par le bouclage de son nouveau film, Le Tombeau d’Alexandre, le cinéaste suggère que le traitement des rushes soit confié à Nedjma Scialom qui dans les années 1968 avait conçu avec Pol Cèbe[11] [11] Pol Cèbe travaille à l’usine Rhodiaceta de Besançon. ...
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la réalisation de Classe de lutte (Groupe Medvedkine de Besançon, 1969) et collaboré avec René Vautier sur des courts et des longs métrages de l’Unité de production Cinéma Bretagne (Les Ajoncs, 1970 ; Avoir vingt ans dans les Aurès, 1972 ; Quand tu disais, Valéry, 1975). Interrogée aujourd’hui, la monteuse et réalisatrice qualifie la requête de Chris Marker de « mise en ordre » et non de montage : à elle de choisir, en l’absence des véritables auteurs des images, les séquences les plus abouties techniquement puis de les « classer » afin de leur redonner une « visibilité »[12] [12] Entretien avec Nedjma Scialom, 18 septembre 2007. ...
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. Son assistante, Lydia Bigard, se souvient : « Nous nous sommes rendues dans une cave de l’avenue de Versailles, chez un particulier, pour récupérer des archives en seize ou trente-cinq millimètres (plutôt en seize, je crois). Nous les avons ensuite nettoyées et visionnées sur la table de montage. Elles étaient en piteux état, les boîtes de rushes étaient rouillées. Il y avait là une importante quantité de pellicule filmée en 1968, notamment des “ciné-tracts” de Jean-Luc Godard, et d’autres, le tout en vrac. Nous n’avons pas tout pris et n’avons pas non plus tout conservé au montage… »[13] [13] Correspondance avec Lydia Bigard, 2 septembre 2007. Lydia...
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. Le 22 mai 1993, cinq sujets réunis sous le titre d’« Inédits de Mai 68 » sont présentés en avant-première à la Vidéothèque de Paris dans le cadre du programme « Les Seventies ». La projection accompagne les célébrations du vingt-cinquième anniversaire de Mai 68 et prépare, dans une certaine mesure, la sortie d’une version remaniée du Fond de l’air est rouge à laquelle Chris Marker a décidé d’ajouter, quinze ans après, un commentaire conclusif.

Discours en rupture

8 Parce qu’ils révèlent un dispositif cinématographique que le montage vient généralement effacer, les fonds de rushes non exploités offrent à l’historien l’opportunité de retrouver un temps d’ordinaire perdu, celui du tournage. En mai et juin 1968, la caméra est un moyen pour les opérateurs de mettre leurs compétences et leurs convictions au service du mouvement de contestation. Peter Kassovitz et Claude Otzenberger adoptent une démarche et des partis pris formels inverses de ceux de la majorité de leurs confrères qui cherchent à saisir l’événement sur le vif et usent d’une « syntaxe du ressenti » (tremblé de la caméra, piqué de l’image) sans que tout soit forcément visible ou audible. Dans la série « Inédits de Mai 68 », le dispositif concentre ses moyens (perche et caméra sur pied) sur l’écoute de déclarations dont le zoom est le pendant visuel. Les dérèglements de l’image (décadrages, fins de bobines) et les interventions de l’équipe technique (claps, micros) figurent les interactions entre le cadre et le hors-cadre[14] [14] Au cinéma, les notions de cadre et de hors cadre permettent...
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. L’étude des rushes permet également de décrypter une approche des témoins qui doit beaucoup au reportage de télévision – de l’entretien filmé au « micro-trottoir » – et de mesurer le degré d’implication de l’équipe et la « spontanéité » de son regard. Claude Otzenberger lui confère une présence physique dans deux sujets au moins, en apparaissant distinctement dans le champ, micro à la main. Les tâtonnements de la prise de vues laissent enfin entrevoir l’ébauche d’un discours filmique qui cherche à fixer les arguments de témoins versant pour la plupart dans les poncifs « anti-Mai » : l’attachement viscéral au Général de Gaulle, la haine pour Daniel Cohn-Bendit, l’anticommunisme et l’obsession du complot venu de l’étranger. La caméra saisit les dessous de discours intériorisés (traits de conservatisme, tics réactionnaires, antisémitisme). « L’insolite de l’époque, souligne Gilles Aïdan, se ressent aussi à travers la mise en scène des réalisateurs qui n’hésitent pas à croquer désavantageusement, par des gros plans ou des mouvements de caméra, leurs interlocuteurs »[15] [15] G. Aïdan, « Les anti-Mai 68… », art. cit. ...
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9 Les enquêtes filmées ont été tournées en quelques jours entre l’annonce par l’Union pour la défense de la République d’une manifestation de soutien au Général de Gaulle et le défilé des jeunesses gaullistes du Palais de Chaillot à la Gare Montparnasse. Inscrites dans la troisième grande période de Mai 68, marquée par la reconquête politique du parti gaulliste, elles captent une hostilité au mouvement dont les discours s’infléchissent rapidement. « La crise de mai, écrit René Rémond, a eu aussi des conséquences sur la droite dont elle a affecté les jugements et les comportements ; d’autre part, à l’ignorer ouvertement, on s’expose à ne pas comprendre le retournement qui s’opère le 30 mai et qui entraîne le retour en force de la droite »[16] [16] R. Rémond, « La droite… », art. cit. ...
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. Peter Kassovitz et Claude Otzenberger balaient l’éventail des forces d’opposition, des modérés aux extrêmes, mêlant, de façon directe ou par sujets interposés, les générations et les groupes sociaux qui les constituent. Après les trois semaines d’occupation du Quartier latin, les contre-manifestations du 30 mai et du 4 juin signifient une réappropriation symbolique de l’espace urbain dans les propos des jeunes militants de l’UJP (Union des jeunes pour le progrès) et du MODEL (Mouvement d’organisation des étudiants pour la liberté) comme dans ceux des vétérans du gaullisme qui expriment leur soutien et leur attachement au chef de l’État, incarnation d’une continuité historique salvatrice (« Il nous a sauvés de la guerre, il nous sauvera encore d’autres misères »).

10 Dans les entretiens face-à-face, les réalisateurs confrontent leurs interlocuteurs à des thèmes abondamment débattus au sein du mouvement. En choisissant d’interroger Gérard Monate, identifié comme « progressiste », ils transmettent un jugement tout en nuances sur la question de la répression et sur le tiraillement vécu par une partie des représentants de l’ordre entre la solidarité syndicale et les prérogatives de la force publique[17] [17] Cf. G. Monate, Flic ou gardien de la paix, Paris, Le Seuil,...
suite
. Le secrétaire général du Syndicat général de la Police reconnaît les abus d’autorité rapportés dans la presse (violences individuelles, passages à tabac) mais n’oublie pas de préciser que les forces de l’ordre ont su éviter le pire. Interviewé un jour de vote visant à la reprise, Jacques Wolgensinger, directeur de l’information et des relations publiques des établissements Citroën, véhicule les positions du patronat vis-à-vis des libertés syndicales et de la législation du travail, de l’immaturité des revendications ouvrières et des manœuvres opérées par les syndicats. Ni révolution ni évolution, Mai 68 apparaît pour lui comme la « cristallisation d’émotions qui se sont nourries elles-mêmes autour des mouvements étudiants ». Les modèles socialiste et capitaliste étant à ses yeux périmés, c’est vers une forme mixte que doit tendre la société libérale.

11 Les « Inédits de Mai 68 » montrent enfin qu’en Mai 68, la droite ne correspond pas strictement à la majorité mais qu’elle se partage entre la solidarité avec le gouvernement et l’animosité envers la politique du Général de Gaulle. En posant la question des Indépendances et de leur vécu par les anciens colons, la rencontre avec l’Association nationale des Français d’Afrique du Nord et d’Outre-Mer marque un retour aux origines de la Ve République. En dépit de leur passé de gaullistes, les membres de l’ANFANOMA manifestent leur opposition à l’égard du pouvoir en place, estimant avoir fait l’objet, sur le plan des amnisties et des indemnisations, de « la plus grande duperie de l’histoire de France ». C’est à travers leurs revendications propres qu’ils se veulent solidaires de la jeunesse contestataire et partisans du « renouveau qui s’amorce ». Aussi n’hésitent-ils pas à associer la journée d’action du 13 mai 1968 aux événements du 13 mai 1958 à Alger, et la colère des étudiants à celle des rapatriés.

12 Parmi ces lectures circonstanciées de Mai 68, construites sur le mode de l’adhésion ou du refus, Peter Kassovitz et Claude Otzenberger font saillir un discours dissonant, violent, incontrôlé, qui plonge ses racines dans la longue tradition de l’extrême droite française et déborde les préoccupations du moment. Interrogés dans la semi-clandestinité, les membres du Front national anticommuniste vantent la supériorité de la « civilisation occidentale » et développent des thématiques antisémites à travers la dénonciation du capitalisme international et la menace du « complot sioniste ». Dans ces prises de parole, le vécu immédiat de l’événement se trouve comme aboli, prétexte à l’apologie d’un ordre immuable qu’il s’agit de maintenir et de défendre coûte que coûte. La confusion entre révolution et réaction est entretenue jusqu’au bout, dans une ultime provocation lancée à l’extrême gauche : « Nous ne sommes pas d’extrême droite, nous sommes révolutionnaires ! ».

13 Bien que singulières dans le contexte idéoglogique de Mai 68 et contraires aux opinions politiques de leurs auteurs, les enquêtes filmées de Peter Kassovitz et Claude Otzenberger ont été jugées « nécessaires » dès leur conception. Prises à distance, elles constituent, malgré leur état d’inachèvement, des documents précieux pour comprendre les motivations des différentes forces en présence en Mai 68.

 

Notes

[ *] Docteur en études cinématographiques de l’Université Paris III, chargé d’enseignement à l’Université d’Évry.Retour

[ 1] R. Rémond, « La droite en mai-juin 1968 », in R. Mouriauxet al. (dir.), 1968, exploration du Mai français, t. II : Acteurs, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 218.Retour

[ 2] G. Aïdan, « Les anti-Mai 68. Documentaires « contre-révolutionnaires » », Le Jour, 24 mai 1993.Retour

[ 3] « Inédits de Mai 68 » (224 mn) : « Interview de Gérard Monate, secrétaire général du Syndicat national de la Police » (VDP7101) ; « Interview des membres du Mouvement d’organisation des étudiants pour la liberté et de l’Union des jeunes pour le progrès » (VDP7103) ; « Interview des membres de l’Association nationale des Français d’Afrique du Nord, des territoires d’outre-mer et de leurs amis » (VDP7097) ; « Interviews à la Manifestation gaulliste du 4 juin » (VDP7099) ; « Interview de Jacques Wolgensinger, directeur du personnel de Citroën » (VDP7151) [NDLR : c’est le directeur de l’information et des relations publiques] ; « Interview des membres du Front national anticommuniste » (VDP7153) ; « Interview du Colonel Thomazo et du Front national anticommuniste » (VDP7155). La série comporte également un montage chronologique de séquences tournées à Paris en Mai 68 intitulé « Quelques images retrouvées » (VDP7157) : affrontements du 6 mai 1968 au Quartier Latin ; barricades du 10 mai ; défilé des gens du spectacle du 15 mai 1968 ; manifestations dans la nuit du 24 au 25 mai ; ateliers des Beaux-Arts, juin 1968.Retour

[ 4] Le Cinéma s’insurge 1, Bulletin des États généraux du cinéma, Paris, Le Terrain Vague, 1968, p. 6. « La Sorbonne par elle-même », Le Mouvement Social, juillet-septembre 1968, p. 251.Retour

[ 5] P. Billard et C. Veillot, « Mai sera dédié au “Cinéaste inconnu” », L’Express, mai 1968, p. 25.Retour

[ 6] Claude Otzenberger est né en 1935, Peter Kassovitz en 1938.Retour

[ 7] En 1964 et 1965, Claude Otzenberger passe quatre mois en Chine avec l’opérateur Michel Parbot et l’ingénieur du son Harald Maury. Produit par Anatole Dauman et commenté par le cinéaste Chris Marker, Demain, la Chine sort en salle en septembre 1966.Retour

[ 8] Peter Kassovitz, Claude Otzenberger et leur ingénieur du son se font passer pour une équipe de tournage de la télévision hollandaise. Avant les premiers heurts, beaucoup de médias étrangers étaient présents à Paris pour couvrir les négociations en cours sur le conflit vietnamien.Retour

[ 9] Des images de l’interview de Jacques Wolgensinger apparaissent à la fin de la première partie du film Les Mains fragiles… Mai 68 et tout ça. Une séquence évoquant l’avènement nécessaire du « patron technicien » est entrecoupée par des plans d’ouvriers et de l’usine Citroën en grève (hauts murs, bâtiments vides et cours désertées).Retour

[ 10] Dans la préface du livre Le fond de l’air est rouge publié en 1978 par Maspero, le cinéaste précise sa démarche : « Qu’est-ce qu’elles ont en commun, ces images qui traînent au fond de nos boîtes après chaque film terminé, ces séquences montées qui à un certain moment disparaissent du montage, ces « chutes », ces « non utilisées » ? C’était le premier projet de ce film : interroger en quelque sorte, autour d’un thème qui me préoccupe (l’évolution de la problématique dans le monde autour des années 67-70), notre refoulé en images. Depuis, une autre forme de refoulé m’a été proposée par le hasard d’une coproduction télévisée : des images, cette fois, parfaitement utilisées, montées – mais par le fait qu’elles appartenaient aux émissions d’information télévisées immédiatement absorbées par les sables mouvants sur lesquels s’édifient ces empires… Il était tentant de faire agir l’une sur l’autre ces deux séries de refoulés ».Retour

[ 11] Pol Cèbe travaille à l’usine Rhodiaceta de Besançon. Il a rencontré Chris Marker par le biais de l’association Peuple et Culture. Dans les années 1960, il éveille une jeune génération d’ouvriers à l’expression artistique et à l’agitation politique au sein du Centre culturel populaire de Palente-les-Orchamps. Il sera la figure marquante des groupes Medvedkine de Besançon et de Sochaux (1968-1974).Retour

[ 12] Entretien avec Nedjma Scialom, 18 septembre 2007.Retour

[ 13] Correspondance avec Lydia Bigard, 2 septembre 2007. Lydia Bigard avait été l’assistante de Nedjma Scialom sur des films de Pavel Lounguine (À propos de Nice, 1992 ; La Mort du Taureau, 1993). Anne Marrast fut la documentaliste chargée du projet.Retour

[ 14] Au cinéma, les notions de cadre et de hors cadre permettent de différencier l’espace filmé par la caméra de celui du tournage ou plus largement, le monde de l’histoire racontée (l’univers « diégétique ») du monde réel.Retour

[ 15] G. Aïdan, « Les anti-Mai 68… », art. cit.Retour

[ 16] R. Rémond, « La droite… », art. cit.Retour

[ 17] Cf. G. Monate, Flic ou gardien de la paix, Paris, Le Seuil, 1980.Retour

Résumé

Dans l’effervescence des journées de Mai 68, les réalisateurs Peter Kassovitz et Claude Otzenberger recueillent la parole des « partis de l’ordre » et des milieux hostiles à la contestation : militants et sympathisants gaullistes, représentants du patronat et des syndicats de police, associations de rapatriés et organisations d’extrême droite. Vestige du « film de synthèse » voulu par des professionnels de l’image réunis en États généraux du cinéma, leur projet n’existera jamais vraiment en tant que film. Sept documents d’enquête sont aujourd’hui conservés au Forum des Images à Paris sous le titre d’« Inédits de Mai 68 ». En dépit (ou est-ce en raison) de leur état d’inachèvement, ils offrent un contre-champ inattendu aux mouvements étudiant et ouvrier et constituent une matière précieuse pour comprendre les motivations des forces en présence en Mai 68.



In May 1968 two film directors, Peter Kassovitz and Claude Otzenberger, were sent by the French Film States General to interview supporters of social and political order : Gaullist activists or followers, business managers, police trade-union officials, associations of people repatriated from Algeria, activists of the far right. However, they were not able to turn their pictures into full-fledge documentary films. Seven of their film documents are now preserved in Paris, in the Forum des images. These unfinished products are a useful new source to understand the motivations of the opposite forces in French society during the movement of 1968.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Sébastien Layerle « En l'autre bord. Filmer les forces d'opposition à Mai 68 », Le Mouvement Social 2/2008 (n° 223), p. 7-12.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-2-page-7.htm.
DOI : 10.3917/lms.223.0007.