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Le Mouvement Social

2008/4 (n° 225)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707156532
  • DOI : 10.3917/lms.225.0143
  • Éditeur : La Découverte
  • Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).



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Après sa monographie de 1964 sur la Vendée, Charles Tilly s’orienta résolument vers l’étude des mobilisations sociales, dont la grève était une forme majeure. Ce qui l’intéressait, c’était moins le contenu expressif, ethnographique, de la grève que la reconstitution de séries, susceptibles de retracer un mouvement à confronter avec d’autres séries pour en comprendre le sens global. Les archives nationales (F7, F12, BB18) et départementales (la série M, constituée par les versements des préfectures, commençait tout juste à être inventoriée), la statistique publiée par l’Office du travail à partir de 1890, fournissaient les données d’une rigoureuse étude quantitative. Près de 100 000 grèves furent dénombrées et 18 000 décortiquées. Pour brasser cette énorme matière, les auteurs ne disposaient pas encore d’ordinateurs, mais déjà de procédés mécanographiques qui permettaient totalisations, corrélations et analyses factorielles multivariées. Ils mobilisèrent, autour du laboratoire qu’avait fondé Charles Tilly à l’université de Michigan, une équipe nombreuse et compétente. L’ouvrage impressionne par son appareil statistique et sa mise en œuvre : une centaine de graphiques et de cartes montrant la distribution spatiale des grèves à diverses époques. On pense parfois à Simiand et à sa somme sur le salaire et la monnaie, mais en beaucoup plus charpenté et argumenté. Première grande étude sur les grèves en France après celle de Jean-Pierre Aguet sur les coalitions de la Monarchie de Juillet, le livre n’a jamais été dépassé à ce jour. Triomphe de l’histoire quantitative, il vaut plus encore par son souci d’interprétation sociologique : comprendre les déterminants, les formes et changements de la conflictualité ouvrière en France à l’ère industrielle.

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On notera que le premier article de Tilly et Edward Shorter, son collaborateur (professeur à Toronto, il devait par la suite s’orienter vers l’étude de la famille), fut publié dans Le Mouvement Social (n° 76, juillet-septembre 1971), sous le titre « Le déclin de la grève violente en France, 1890-1935 ». Les auteurs y soulignaient une de leurs thèses majeures : le rôle du syndicalisme dans une conflictualité de plus en plus organisée et rationalisée. Cette thèse est au cœur du livre de 1974, Strikes in France, 1830-1968 [1]  Cambridge, Cambridge University Press, 1974. [1] , dont la chronologie montre la perspective : la longue durée, dans ses tendances et ses fluctuations ; mais aussi une datation entre deux « révolutions » qui suggère une hypothèse sur les poussées de coalitions. Les événements politiques (1936, 1968 notamment), sont marqués par des « vagues » de grèves qui leur doivent beaucoup plus qu’aux aléas de la conjoncture. Le contexte organisationnel, les relations des syndicats avec l’État sont des facteurs majeurs de la mobilisation sociale.

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C’était le premier pas dans une étude plus vaste. Charles Tilly voulait réaliser à Michigan une base de données économiques et sociales sur la France contemporaine et il y réussit largement. En 1975, avec son frère Richard, professeur à l’université de Münster, et son épouse Louise (spécialiste de l’Italie), il publia The Rebellious Century (1830-1930) [2]  Harvard University Press, 1975. [2] qui englobe France, Italie, Allemagne pour une étude comparative des mobilisations. Aux sources d’archives les auteurs avaient ajouté un dépouillement systématique et échantillonné de la presse pour y relever les incidents (manifestations, revendications) mentionnés. Dans leurs conclusions, tout en se revendiquant de Marx, ils s’en démarquent au moins sur deux points : le rôle de l’artisanat, plus moteur que la grande industrie, celui de la conjoncture politique dans les mouvements sociaux. Il y a dans ces deux ouvrages une réhabilitation du politique (rôle de l’État) et de l’organisationnel (syndicalisme) comme facteurs prépondérants des mobilisations.

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Les travaux et les thèses de Charles Tilly trouvèrent un écho majeur dans les rencontres d’histoire sociale organisées à l’initiative de la Maison des sciences de l’Homme (Clemens Heller, Georges Haupt, directeur d’études à l’EHESS et membre de l’équipe du Mouvement Social) [3]  Cf. M. Perrot, « Les tables rondes de la MSH », Le... [3] . L’objectif était de stimuler et de fédérer les chercheurs et les équipes qui, en Europe comme aux Etats-Unis, développaient une histoire sociale, principalement ouvrière, en plein essor. De 1975 à 1977, des colloques fermés (le principe était de favoriser échanges et discussions au sein d’un petit groupe, espèce de think tank d’histoire sociale si l’on veut, qui à chaque table ronde accueillait des spécialistes du thème choisi) réunirent à Paris, Londres, Constance, Pittsburgh… les principaux chercheurs du domaine : Eric Hobsbawm, Edward Peter Thompson, auteur du célèbre The making of the English working class (1964) et Dorothy Thompson, Charles et Louise Tilly, David Montgomery, Joan Scott, Dieter Groh, Jürgen Kocka, etc., et plusieurs membres du Mouvement Social. Au programme : les grèves, la sociabilité, famille et industrialisation, le patronat, l’art et la bourgeoisie, la conscience de classe, le travail des femmes, sur lequel en 1978 Louise Tilly et Joan Scott publièrent Women, Work and Family [4]  Traduit dix ans plus tard, en 1988, aux éditions R... [4] , témoignage de l’alliance première entre histoire sociale et histoire des femmes. « Les Tilly » accueillaient généreusement les chercheurs français (et autres), non seulement à l’université de Michigan, mais dans leur maison d’Ann Arbor, où les séminaires du dimanche soir étaient à la fois recherchés pour leur chaleur et redoutés pour l’endurance dont il fallait faire preuve lorsqu’on débarquait de Paris ! Là se faisaient des rencontres, se nouaient des amitiés de longue durée. Ce furent des moments forts, inoubliables qu’il faudrait raconter. À Chuck (nom familier de Charles) et à Louise nous sommes nombreux à devoir beaucoup, intellectuellement et humainement.

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Chuck et Louise passèrent ensuite à New York, d’abord ensemble à la New School, puis Chuck seul à Columbia University, comme « professeur de science sociale » de 1996 à sa mort le 29 avril 2008. Dans cette période new-yorkaise, Chuck donna une conclusion à ses travaux français avec une fresque synthétique, La France conteste de 1600 à nos jours [5]  Paris, Fayard, 1986. Traduction de The Contentious... [5] . Ce livre, publié en France la même année qu’aux États-Unis, a exercé une influence profonde en France, et bien au-delà des historiens, non seulement par sa couverture d’une très longue période, mais surtout par ses thèmes porteurs : le répertoire d’action, la variété des formes de conflictualité, l’action collective, les mobilisations, les relations entre le changement social et l’État. Si Chuck continua par la suite à diriger quelques thèses remarquables sur la France [6]  Signalons ici S. Cohn, When Strikes Make Sense – And... [6] , sa pensée était désormais ailleurs. En Grande-Bretagne, certes, où il se risqua sur le terrain jalousement gardé des plus grands historiens sociaux britanniques avec Popular Contention in Great Britain, 1758-1834 (1995, réédité en 2005) [7]  Parution en 1995 à Harvard University Press, réédition :... [7] . Et surtout dans des livres faisant le tour à l’échelle du monde d’un thème majeur comme le travail en régime capitaliste – livre qu’il corédigea avec son fils Chris [8]  Work under Capitalism, Boulder, Westview Press, 19... [8] –, la confiance, l’identité, la démocratie, le changement social, ainsi que dans la direction ou la codirection d’ouvrages collectifs sur des grands problèmes du social. L’âge ne diminuait pas son ardeur à la tâche. En cette seule année 2008, où il s’apprêtait à recevoir le prix Albert Hirschman, deux livres de lui sont sortis, l’un sur son registre le plus connu, la contestation [9]  Contentious Performances, Cambridge, Cambridge University... [9] , l’autre sur un domaine qui l’intéressait de plus en plus : les dimensions morales de la vie en société, et ici leurs liens avec la réputation [10]  Credit and Blame, Princeton, Princeton University Press,... [10] .

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Cette partie de son œuvre a eu en France des lecteurs surtout chez les spécialistes de la science politique, la sociologie ou l’économie. Elle n’a en général pas été traduite en français. Mais l’intérêt qu’elle suscitait dans ces milieux a permis la parution rapide dans notre langue d’un livre publié en 2007 et écrit avec son disciple et ami Sidney Tarrow, sous le titre : Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution [11]  Paris, Presses de Sciences Po, 2008. Traduction de... [11] . Passant avec aisance des mobilisations des colons israéliens de la bande de Gaza aux féministes de mai 68, des mouvements anti-esclavagistes de l’Angleterre du xviiie siècle à la révolution orange de 2004 en Ukraine, des mouvements sociaux concrets aux concepts, aux modèles, à la théorie, ce livre est du pur Tilly. Il y réaffirme sa conviction que le conflit reste le moteur de l’action politique. L’ouvrage est sorti en mai 2008. Ainsi, au moment même où il est mort, Charles Tilly venait de retrouver le contact direct avec les lecteurs et les lectrices français.

Notes

[*]

Membres du comité de rédaction du Mouvement Social.

[1]

Cambridge, Cambridge University Press, 1974.

[2]

Harvard University Press, 1975.

[3]

Cf. M. Perrot, « Les tables rondes de la MSH », Le Mouvement Social, avril-juin 1980, p. 34-36.

[4]

Traduit dix ans plus tard, en 1988, aux éditions Rivage.

[5]

Paris, Fayard, 1986. Traduction de The Contentious French, Cambridge (Mass.), Belknap Press of Harvard University Press, 1986. Le livre vient d’être réédité chez Fayard en octobre 2008.

[6]

Signalons ici S. Cohn, When Strikes Make Sense – And Why. Lessons from Third Republic French Coal Miners, New York, Plenum Press, 1993.

[7]

Parution en 1995 à Harvard University Press, réédition : Boulder, Paradigm Publishers, 2005.

[8]

Work under Capitalism, Boulder, Westview Press, 1998.

[9]

Contentious Performances, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

[10]

Credit and Blame, Princeton, Princeton University Press, 2008.

[11]

Paris, Presses de Sciences Po, 2008. Traduction de Contentious Politics.

Pour citer cet article

Perrot Michelle, Fridenson Patrick, « Charles Tilly et la France », Le Mouvement Social 4/ 2008 (n° 225), p. 143-145
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-4-page-143.htm.
DOI : 10.3917/lms.225.0143

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