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Le Mouvement Social

2008/4 (n° 225)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782707156532
  • DOI : 10.3917/lms.225.0099
  • Éditeur : La Découverte
  • Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).



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Déracinements : traumatismes et enjeux

André Bessière. – Revivre après. L’impossible oubli de la déportation. Paris, Le Félin Kiron, 2006, 286 pages. « Résistance Liberté-Mémoire »

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À ce jour, déjà plus d’une vingtaine de livres ont été édités dans la collection « Résistance Liberté-Mémoire » aux Éditions Le Félin Kiron à l’initiative de l’Association Liberté-Mémoire, composée de personnalités marquantes de la Résistance française. Ils permettent à un large public d’accéder à des ouvrages aujourd’hui épuisés ou de découvrir des témoignages encore inédits, porteurs des valeurs de la Résistance. Les auteurs, acteurs-témoins de la guerre, résistants sous l’Occupation, décrivent, à travers leur propre trajectoire, la multiplicité des engagements individuels dans la Résistance et présentent le fonctionnement quotidien des réseaux et des mouvements. Si la très large majorité de ces livres concernent la France, deux d’entre eux en dépassent les frontières, montrant, s’il était besoin, la dimension européenne de cette histoire. Situer Revivre après. L’impossible oubli de la déportation dans le cadre de la collection qui abrite cet ouvrage, c’est inciter le lecteur à découvrir les autres titres. Dédiés à leurs frères d’armes, à la mémoire de leurs camarades disparus en déportation, parfois destinés à leurs proches, ces témoignages ont également été écrits « pour l’Histoire », selon les termes de certains de leurs auteurs. Reste à l’historien à en faire un bon usage...

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Revivre après s’inscrit également dans une autre filiation, celle des deux précédents ouvrages écrits par le même auteur André Bessière, né en 1926 à Paris, entré dans la Résistance à 15 ans au sein du Front national, déporté à 17. Avec près de 1 700 autres internés du camp de Royallieu à Compiègne, il fit partie du convoi du 27 avril 1944, arrivé trois jours plus tard au camp d’Auschwitz-Birkenau. C’est ce départ de France qui sert de point de départ à son écriture près de quarante ans après. Ce sont les membres de ce convoi dont il retrace l’engagement résistant dans L’Engrenage, puis la déportation au sein D’un enfer à l’autre, qui forment la trame de cette biographie collective. Troisième volet de la trilogie, Revivre après. L’impossible oubli de la déportation présente au lecteur les camps, enfin libérés, où les déportés continuent à mourir, puis le long périple que constitue le retour en France, leur convalescence nécessaire et leur difficile réinsertion dans la société, la fraternité durable qui les lie entre eux et le combat incessant livré pour la mémoire de leurs camarades disparus. De ce convoi estimé à 1 670 hommes, 833 retrouveront leur foyer et moins de 600 y survivront durablement.

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Plus d’une dizaine de témoignages ont déjà été publiés par des déportés du convoi. Dès la fin de la guerre, les croquis clandestins de l’artiste peintre Léon Delarbre, faits à Auschwitz, à Buchenwald, à Bergen et à Dora, furent édités, empreinte irréfutable de la barbarie concentrationnaire. L’émission télévisée Envoyé Spécial consacra en 1996 un reportage à l’un d’entre eux, Pierre Nivromont, qui, plus de cinquante ans après, retournait, entouré des siens, sur les lieux de sa déportation. Dès 1959, les rescapés formèrent une association, l’Amicale des Déportés Tatoués du 27 avril 1944, à l’origine, notamment, de la parution de l’ouvrage collectif Le convoi des Tatoués, retraçant leur périple d’Auschwitz-Birkenau, où ils furent tatoués d’un matricule sur l’avant-bras gauche, puis transférés successivement à Buchenwald et à Flossenbürg, jusqu’à leur éparpillement dans différents camps et kommandos. L’après-déportation – le Revivre après – y était rapidement évoqué ; c’est tout l’objet de l’ouvrage d’André Bessière et c’est là son caractère essentiellement novateur, doublé d’une approche de biographie collective, qui en élargit la portée.

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D’un point de vue géographique, ces hommes proviennent de l’ensemble des prisons métropolitaines, avec cependant une proportion plus large pour les régions de l’ouest et du département de la Seine. La diversité correspond à celle des autres convois qui partent du camp de Compiègne durant la même période. Près de la moitié des résistants ont été arrêtés entre janvier et février 1944, dans un contexte d’intensification de la répression face à la multiplication des actions menées contre l’occupant et Vichy à partir de la fin de l’année 1943. La majorité d’entre eux sont jeunes : 58 % ont moins de 34 ans. La composition sociologique semble assez représentative de l’engagement en Résistance : près de la moitié sont des ouvriers, un quart des entrepreneurs ou des commerçants, 15 % des cadres ou employés, 12 % exercent des professions libérales ou sont fonctionnaires et 4 % sont étudiants. Plus de 60 réseaux et mouvements de résistance sont représentés. Le convoi compte un certain nombre de personnalités marquantes, dont l’écrivain et poète Robert Desnos, mort en déportation, à qui André Bessière a consacré une biographie, Destination Auschwitz avec Robert Desnos.

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Pour construire son récit, André Bessière choisit de juxtaposer, avec toute la précision possible, les souvenirs de ses camarades, parmi lesquels il fond son propre témoignage à la 3e personne du singulier. Hormis ceux disparus dans les camps et au cours des marches de la mort, on y retrouve les mêmes protagonistes. Pour stimuler sa mémoire, il lut beaucoup, notamment la presse d’après-guerre : Combat, La Croix, L’Humanité et Le Parisien libéré, dont il reproduit des passages, afin de replonger le lecteur dans l’atmosphère des années de reconstruction. Pour nourrir son récit, il utilise des extraits de témoignages inédits ou édités par ses camarades de déportation, auxquels s’ajoutent des propos recueillis au cours d’entretiens avec des dizaines d’autres et leurs proches, permettant d’envisager les conséquences de la déportation sur leur univers familial. Il se sert également des documents d’archives réunis par l’Amicale des déportés et la FNDIRP. Son écriture, par touches successives de témoignages, s’apparente à celle d’Olga Wormser dans Le Retour des déportés. Quand les Alliés ouvrirent les portes [1]  Édition revue et augmentée : Bruxelles, Complexe, ... [1] où elle fait apparaître longuement ou par éclair des visages anonymes ou illustres de déportés, à l’échelle de l’Europe toute entière.

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Le livre ouvre des perspectives de recherche historique déjà initiées en son temps par Germaine Tillion, qui étudia plus particulièrement deux convois de femmes déportées à Ravensbrück, celui parti de France le 31 janvier 1944 dit des « 27 000 » et celui parti le 15 août 1944, dit des « 57 000 ». Elle s’intéressa à leur sort une fois libérées, cherchant à connaître la répercussion de leur déportation sur leur santé, leur carrière professionnelle, voire leur vie conjugale et familiale. Aujourd’hui, le travail monumental mené par la Fondation pour la mémoire de la déportation, à travers la publication du Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression et dans certains cas par mesure de persécution, 1940-1945, balise le terrain de futurs recherches historiques de ce type. Les archives publiques, principalement celles du ministère des Anciens combattants, à travers les dossiers de pensions constitués après-guerre, permettent d’envisager les séquelles laissées par la déportation chez ces hommes et ces femmes et leur réinsertion sociale. En 1963 le ministère des Anciens combattants mit en place une commission d’attribution de secours spéciaux aux déportés victimes d’expériences pseudo-médicales, chargée d’apprécier si « l’étiologie, la nature et la gravité des infirmités invoquées ouvraient droit au bénéfice des secours spéciaux » ; 446 dossiers de demandes d’indemnisation furent ouverts. La reconnaissance de leur statut (38 265 titres de déportés résistants et 62 104 titres de déportés politiques attribués) et de leur engagement (l’octroi de la carte de combattant volontaire de la Résistance), la reconnaissance de la nation à leur égard par la remise de décorations ont généré une masse d’archives qui permettent sans doute d’écrire aujourd’hui l’histoire du Revivre après des déportés. La presse de leurs associations est aussi riche de témoignages, et on peut y ajouter pas moins de trente-sept titres conservés à la BNF, bulletins d’amicale par lieu de déportation, journaux d’associations nationales ou organes régionaux, du mensuel au trimestriel.

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La mémoire de la Résistance et de la déportation a rempli son rôle. Elle interroge maintenant le travail des historiens. André Bessière écrit à leur propos : « Le champ leur restera bientôt libre à l’heure où disparaissent peu à peu les derniers témoins » ; son ouvrage est une invitation à continuer à le cultiver.

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Lynda KHAYAT

Herrick Chapman et Laura L. Frader (edited by). – Race in France. Interdisciplinary Perspectives on the Politics of Differences. Oxford-New York, Berghahn Books, 2004, 266 pages

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Cet ouvrage réunit onze textes parus au cours des dernières années dans les pages de la revue French Politics, Culture and Society, précédés d’une dense introduction due à Herrick Chapman et Laura Frader. Tous se raccordent, de plus ou moins près, à une thématique commune qui est l’étude des rapports raciaux dans le cadre de la France métropolitaine au cours de la période contemporaine. Il ne s’agit pas cependant de survoler deux siècles de rapports interethniques à la française, mais d’abord d’un examen de ce que l’on nomme dans le monde anglo-saxon les race politics ou identity politics – que nous serions tenté de traduire, faute de mieux, par les politiques des appartenances ethniques et raciales – dans le cadre de la France de ces dernières décennies, quatre textes revenant sur des périodes plus anciennes.

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Laurent Dubois évoque les circonstances du refus par la Première République des distinctions de race et de l’esclavage, trois jeunes historiens – Clifford Rosenberg, Mary Lewis et Elisa Camiscioli – étudient pour le premier la façon dont Albert Sarraut pensait les races, pour la seconde la gestion des étrangers par l’administration et la police marseillaises durant l’entre-deux-guerres, pour la dernière le débat menant à l’adoption en 1927 de textes permettant aux femmes françaises épousant un étranger de conserver leur nationalité. Malgré des accointances thématiques, un même cadre géographique et l’impressionnant effort de synthèse dont témoigne l’introduction, les textes proposés sont de statut très divers – certains rendent compte de recherches empiriques et sont issus de thèses récentes, d’autres sont d’assez courtes notes de synthèse sur la politique française destinées à un public américain –, voire témoignent d’orientations en partie opposées. Il est parfois difficile de considérer ces textes comme des parties d’un discours univoque et cohérent. Tous se rejoignent cependant sur quelques points.

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Le premier est que l’étude des rapports raciaux ou ethniques est pertinente dans le contexte français, mais qu’elle a été rarement menée, en partie, écrivent beaucoup, parce que l’idéologie républicaine ne le permettait guère. Le premier constat est presque d’évidence. Laurent Dubois montre que les rapports raciaux furent une question politique importante durant la période révolutionnaire, d’abord parce que les esclaves et les gens de couleur des vieilles colonies, en particulier de Saint-Domingue, surent, présentant leur révolte contre les planteurs comme une insurrection de révolutionnaires et de patriotes, porter à l’ordre du jour la question de l’esclavage et de la domination raciale. Clifford Rosenberg rappelle qu’une partie des élites républicaines connaissait, appréciait et citait certains des auteurs américains engagés dans la lutte pour l’adoption de quotas ethniques. Plus avant dans le volume, Michèle Lamont, étudiant les représentations d’une petite population d’ouvriers et d’employés français contemporains, constate la propension de certains à distinguer et à hiérarchiser des groupes d’individus selon leur origine. Alec C. Hargreaves, observant l’action du gouvernement Jospin en matière de lutte contre les discriminations, évoque la prise de conscience récente, qu’appuient de nombreux rapports et études, de la persistance de pratiques discriminatoires. En somme, dans le contexte français, écrivent ces auteurs, pour la plupart anglo-saxons, la race existe en tant qu’idéologie, rapport de domination et question politique. Il est de fait que ces réalités ont été peu étudiées par les historiens français jusqu’à une date récente, même si le constat mériterait d’être daté. Pascal Blanchard, Emmanuelle Saada ou Pierre-André Taguieff, pour ne citer qu’eux, ont depuis une bonne dizaine d’années produit des travaux autour de ces questions.

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Outre un même constat, la plupart de ces textes partagent une même interrogation sur les raisons de la persistance du refus étatique de s’engager dans des politiques mettant explicitement en œuvre des catégories raciales ou ethniques, voire sur la probabilité qu’une telle anomalie persiste longtemps. Gwénaële Calvès traque ainsi les signes avant-coureurs d’un changement de paradigme dans les années 1999-2003, dont elle voit des traces dans l’adoption d’une loi sur la parité, ou quelques déclarations publiques. « Il devient légitime pour les autorités, écrit-elle, de prendre en compte un critère qui pendant longtemps fut un non dit ou un non dicible, le critère ethnique » (p. 224). Daniel Sabbagh, qui se penche sur l’affirmative action à Sciences Po, ne serait sans doute pas loin de la même conclusion. Ces deux auteurs partageant de plus la conviction que les politiques de soutien aux zones sensibles fonctionnent comme un équivalent fonctionnel des politiques d’affirmative action américaines, avec plus de nuances dans le cas de ce dernier, dont le jugement gagnerait à être soutenu par d’autres éléments qu’une intime conviction et une identification implicite des ghettos et des banlieues.

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La plupart des auteurs traitant de la période contemporaine préfèrent cependant rechercher l’explication de ce qui apparaît, à presque tous, comme une particularité française, plutôt que le pronostic. Cela engage certains à explorer la culture républicaine, pour noter parfois, à l’exemple d’Erik Bleich, qui se penche sur la genèse de la loi de 1972 et de la loi Gayssot, que l’invocation d’une immémoriale tradition française relève plus du mythe ou de l’idéologie que de l’explication rationnelle. Celle-ci, en effet, n’est ni pérenne ni homogène. Il en vient à interpréter les références actuelles à l’idéologie républicaine comme une réactivation de référents puisés dans l’histoire républicaine en réponse tant au traumatisme né de Vichy qu’à la progression du Front national. Si cette invocation du contexte est tout à fait pertinente, il semble audacieux de considérer que la France coloniale des années 1950 et 1960 avait déjà abandonné toute référence dans ses pratiques et ses discours à la hiérarchie des races, des peuples ou des ethnies. La réponse que propose Robert Lieberman est plus complexe et la richesse de son analyse justifierait à elle seule la lecture du volume. Il part du constat de la relative similarité des textes adoptés dans les années 1970 en France et aux États-Unis concernant la lutte contre les discriminations. Ceux-ci interdisent les discriminations à l’emploi au nom de l’égalité des individus, sans cependant conférer de véritables pouvoirs à une autorité à laquelle serait confiée la mise en œuvre de ces principes. Cependant ces textes ont une postérité très différente, ce qu’il lie aux particularités des contextes institutionnels et politiques. La mise en réalité des principes se fait aux États-Unis au niveau local. Cela ouvre aux groupes politiques afro-américains, dont le poids politique s’exerce d’abord localement, des possibilités d’action, en particulier par la voie judiciaire. Les décisions judicaires prises ayant, du fait de l’organisation du pouvoir judiciaire aux États-Unis, des effets cumulatifs et fortement structurants, elles ont conduit à l’institutionnalisation de pratiques visant des formes de discriminations indirectes qui n’étaient pas prévues par les textes initiaux, voire qui sont contraires à la lettre de ceux-ci. À l’inverse l’application de la loi était confiée en France à des organes de l’État central – police, justice –, qui n’avaient pas pour priorité la lutte contre les discriminations. De plus, la discrimination à l’embauche étant un crime et non un délit, cela rendait les procédures coûteuses et l’établissement de la preuve difficile, et donc les condamnations rares, sans offrir aux groupes discriminés la possibilité de faire pression afin d’obtenir une application de la loi conforme à leurs vœux.

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Il n’est pas possible de discuter ici les conclusions de chacun des textes de ce volume, même si plusieurs le mériteraient. Reste qu’il est possible de formuler quelques critiques sur l’économie générale de l’ouvrage. La première et la plus facile est de pointer quelques manques. Bien sûr un recueil de textes, particulièrement quand il s’agit de la réunion d’articles parus dans une même revue sans que leur réunion ait été prévue à l’avance, est toujours quelque peu hétérogène et comporte des trous. Il apparaît cependant dommage que nous ne disposions ici d’aucun texte évoquant Vichy et de fort peu d’éléments concernant la France coloniale, d’autant que les thèses récentes d’Eric Jennings ou d’Amelia Lyons auraient fourni un très utile contrepoint. Le lecteur pourra aussi regretter que beaucoup de textes soient construits essentiellement à partir de l’étude de discours ou de textes officiels, ce qui ne permet guère de se pencher sur le rapport racial en tant que rapport social. De plus, mais c’est là aussi la loi du genre, les conceptions, pas toujours explicitées, qu’ont les divers auteurs de ce qu’est le racisme, ou des sens que peuvent revêtir les termes races ou ethnies apparaissent singulièrement fluctuantes et la question de leur contextualisation n’est pas toujours posée, alors même, et David Bériss le montre finement dans son texte, que le terme de race ne peut être transposé sans précautions du contexte américain, où il sert d’abord à désigner la frontière entre noirs et blancs, au contexte français. Dans la mesure où, plusieurs auteurs le notent, les perceptions sociales des différences et des groupes semblent s’organiser en France plutôt autour de cultures réifiées que d’une référence, même édulcorée, à la biologie, il serait sans doute judicieux pour la France actuelle de parler de rapports ethniques plutôt que de rapports raciaux, même si, à partir du moment où l’on suppose les attributs ethniques transmissibles, la catégorie peut fonctionner de façon similaire aux catégories raciales. Enfin, la comparaison implicite ou explicite entre contexte français et américain, outre que ses formes pourront parfois agacer le lecteur français tant certains auteurs semblent convaincus de ce que l’esprit du monde et la normalité se trouvent aujourd’hui outre-Atlantique, n’est pas toujours utilisée de façon à tirer le meilleur parti de son efficacité heuristique. Pour beaucoup, elle conduit à identifier une différence, conçue parfois comme une entorse aux bons usages, qu’il convient ensuite d’expliquer. Mais les similitudes seraient à recenser et à comprendre aussi. Il est possible, armé d’un soupçon de malignité, de considérer que l’histoire des rapports raciaux et des politiques de l’identité française et américaine sont étonnement parallèles. Les deux pays furent longtemps des puissances esclavagistes et des impérialismes blancs, définis comme tels par leurs dirigeants, tout républicains qu’ils fussent. Dans les deux cas le renoncement à la race, ou à l’ethnie, comme catégorie naturelle de l’action publique et fondement du statut des individus est récent, du moins postérieur à 1945. Dans les deux cas aussi, l’universalisme affiché des valeurs, dont l’adoption est volontiers renvoyée à un moment révolutionnaire, fournit toujours aux adversaires des politiques raciales et aux victimes des discriminations des argumentaires et des référents utiles. Il n’est pas certain que l’exploration de ces similitudes serait moins riche que l’exploration des spécificités. Elle conduirait du moins à concevoir la comparaison comme celle de deux versions d’une même histoire, plutôt que comme la confrontation de deux singularités, ce qui semble plus favorable à la réflexion, ce à quoi Robert Lieberman nous invite implicitement.

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Ces réserves n’empêchent pas de conclure que le livre est utile, tant par la richesse de son contenu que parce que ces lettres françaises invitent et contraignent le lecteur français à accepter de décentrer quelque peu son regard, non que nous entendions qu’il lui faille nécessairement adopter d’autres points de vue, mais parce qu’il est utile de voir son monde avec le plus d’yeux possibles.

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Philippe RYGIEL

Thomas A. Guglielmo. – White on Arrival. Italians, Race, Color, and Power in Chicago, 1890-1945. Oxford, Oxford University Press, 2003, 280 pages

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White on Arrival s’ouvre par quelques questions simples. Étant admis qu’existe dans la société américaine une hiérarchie raciale institutionnalisée, quelle fut la place des migrants italiens dans celle-ci, quelle part prirent-ils à la définition raciale du groupe qu’ils formaient et quelles furent les conséquences pour eux de la place qu’ils obtinrent ? Le Chicago des années 1890-1945, choisi tant parce que la ville est un haut lieu de l’immigration italienne que parce que la population noire y fut précocement nombreuse et les conflits raciaux fréquents et violents, fournit le cadre de l’enquête. Malgré cet ancrage, nous n’avons pas affaire à une nouvelle histoire des Italiens de Chicago, assaisonnée de quelques pincées de whiteness studies pour se plier à l’air du temps. L’auteur s’efforce d’explorer simultanément plusieurs échelles et niveaux d’analyse, tout en prenant en compte une multitude d’acteurs. Il traque les pratiques discursives, tant des représentants des institutions italiennes que des acteurs politiques locaux, des spécialistes des sciences sociales comme des journalistes. Il analyse, étudiant le fonctionnement des syndicats, les conflits de voisinage, les luttes pour l’appropriation des espaces publics, les usages stratégiques de la race et de l’ethnicité. Il observe enfin, à travers l’étude des naturalisations, celle aussi des pratiques des agences fédérales, les implications du statut racial fait aux Italiens. Il peut alors produire un récit de l’expérience raciale des Italiens de Chicago.

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Avant la Première Guerre mondiale, nous dit-il, s’il est vrai que certains mettent en doute l’appartenance des Italiens du Sud à la race blanche, opposant les « Africains » du Sud aux « Celtes » du Nord, ils sont minoritaires. Surtout, les institutions américaines et la majorité de la population traitent, dès l’origine et sans ambiguïté, les Italiens comme des Blancs. La preuve en est qu’aucun obstacle n’est mis à leur naturalisation, qui, rappelons-le, n’est possible que pour les Blancs. Ils sont certes décrits et définis comme une race – et le terme renvoie clairement à une détermination biologique – et une race fort peu désirable, mais comme une race blanche, du moins si l’on s’intéresse à leur position dans la structure raciale du pays et non aux élucubrations sans grande portée de quelques raciologues. Ils sont en somme, si l’on se réfère aux catégories de l’époque, telles que les donnent à lire les pratiques juridiques, de race italienne mais de couleur blanche. S’il est probable qu’ils en aient conscience – la presse italienne réagit quand est mise en cause leur appartenance au monde blanc, ils semblent cependant qu’ils se réfèrent peu à cette identité et sont rares à la mobiliser, peu nombreux, par exemple, à prendre part aux émeutes raciales de 1919. Ils ne sont, malgré les efforts de quelques notables, guère plus nombreux à se définir comme Italiens, préférant se regrouper par régions ou localités d’origine. L’entre-deux-guerres est marqué par les progrès de l’identité italienne. Une communauté se constitue qui a sa presse, ses institutions, lesquelles reçoivent l’appui d’assez nombreux individus pour apparaître comme les représentantes crédibles des Italiens et des Italo-Américains. Ceux-ci se mobilisent plus fréquemment comme Blancs que durant la période précédente, participant parfois à la vie d’associations destinées à empêcher l’installation de Noirs dans les quartiers où ils sont nombreux. Ils se réfèrent cependant plus volontiers et plus fréquemment à l’italianité quand ils participent au débat public. L’auteur en veut pour preuve la répartition du vote italien lors des élections municipales de 1927 et 1931, durant lesquelles la question raciale est au premier plan. Alors que les adversaires de Big Bill Thomson le dénoncent comme un ami des Nègres, les Italo-Américains sont, de tous les groupes ethniques, celui qui lui apporte le plus de suffrages ; dans les quartiers, la presse italienne appelle à voter pour les candidats italiens, quelle que soit leur couleur politique, et il semble que les électeurs suivent cette recommandation. Guglielmo voit dans ces évolutions le fruit de la nécessité. Il faut défendre les Italiens et la valeur de la race italienne contre les virulentes attaques qu’elle subit, de la part de la presse et des politiciens locaux, depuis la fin du xixe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, favorisées par la présence d’Italiens parmi les patrons du crime organisé, preuve pour certains de leur propension naturelle au crime. Cependant l’acculturation à la société américaine est déjà assez avancée pour que les Italiens soient conscients de la nécessité de conserver leurs quartiers blancs afin de ne pas être associés aux Noirs. L’expérience américaine leur a appris « qu’ils appartenaient à la race blanche, et que la carte de membre conférait des privilèges » (p. 145).

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Cette hypothèse amène l’auteur à étudier les agents de cette acculturation et en particulier à consacrer un chapitre aux organisations syndicales et au mouvement ouvrier. Il note d’abord que celles-ci sont loin de parler d’une seule voix. L’AFL appelle à l’union des travailleurs, tout en tolérant des pratiques discriminatoires. De nombreuses sections sont ainsi, durant l’entre-deux-guerres, fermées aux Noirs. Si le CIO, qui naît en 1935, et le parti communiste, qui tous les deux abritent des militants italo-américains, mènent une lutte constante contre la domination raciale, en particulier parce que les Noirs sont nombreux dans les deux organisations, celles-ci reproduisent, selon l’auteur, les figures des discours racialisants, en appelant Noirs et Blancs à s’unir malgré leurs différences, et ce faisant contribuent à la diffusion de ces distinctions et à l’incorporation de la vision américaine d’une société composée de races distinctes. Outre la presse, l’État social naissant, sous l’égide du new deal, est un vecteur de cette américanisation, qui est aussi, dans la perspective de l’auteur, une racialisation des populations d’origine italienne, par l’intermédiaire en particulier de la mise en place des premiers programmes de logements sociaux, lesquels renforcent, tout à fait consciemment, la ségrégation de l’habitat.

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Selon l’auteur, c’est durant les années 1940 que les Italiens blancs deviennent des Blancs d’origine italienne. Les besoins de main-d’œuvre nés de la guerre conduisent en effet à l’arrivée d’une population noire nombreuse, occasion de violents conflits. Les Italo-Américains, premiers concernés du fait de leur distribution dans la ville, seront en première ligne, qu’il s’agisse d’empêcher une implantation noire dans un quartier, de contester l’attribution de logements sociaux aux populations noires ou de protester contre l’inscription de leurs enfants dans des écoles blanches.

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La conclusion de l’ouvrage inscrit ce récit dans une histoire plus vaste que celle des seuls Italiens de Chicago. La Seconde Guerre mondiale est pour l’auteur un moment décisif, à l’échelle des États-Unis. D’une part, dans un contexte de mobilisation des énergies nationales, elle voit une simplification de la carte raciale, les distinctions entre groupes ethniques originaires d’Europe perdent de leur importance, tant dans les discours que dans les pratiques des institutions. Les meilleurs signes en sont, nous dit l’auteur, que les formulaires de naturalisation ne demandent plus à l’impétrant de préciser son appartenance raciale, mais seulement sa couleur. D’autre part, la dénonciation des vices des races européennes inférieures, et particulièrement des Italiens, n’est plus de mise. Aucune grande campagne ne vise ceux-ci, alors même que l’Italie est en guerre contre les États-Unis. La défense de la race italienne n’est donc plus un impératif aussi pressant qu’aux temps du débat sur les quotas ou sur la prohibition, cependant que l’identification aux Blancs ou aux Américains est plus prometteuse que celle à une Italie alliée de l’Allemagne. Cela se traduit tant par des revendications publiques de patriotisme que par le soutien donné par certains aux mouvements destinés à préserver la color line ou par les glissements discursifs qui font que les rédacteurs de la presse italienne préfèrent désormais parler d’ethnie plutôt que de race italienne. Une telle conclusion ne peut bien sûr être considérée valable pour tous les Italiens ou tous les Italo-Américains de Chicago. Le destin de tous par contre a été profondément modelé par le fait qu’ils ont été reconnus comme Blancs par les institutions américaines. Les effets pratiques en furent profonds, par exemple pour l’accès à l’éducation, au logement, au marché de l’emploi, au point que, même s’ils sont difficiles à mesurer, l’auteur termine en écrivant que l’appartenance à la race blanche fut la première et la principale ressource des Italiens de Chicago. Elle était, dans le contexte du Chicago de l’époque une ressource stratégique précieuse. C’est là nous donner, in fine, une des clés de la lecture de l’enquête menée, inventaire systématique des instances et des expériences qui ont permis aux Italiens de le comprendre et d’apprendre à se servir de cette ressource, tout en utilisant les configurations sociales et politiques qui déterminaient la valeur stratégique des diverses identités disponibles.

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Le livre de Thomas Guglielmo prouve par l’exemple que le travail d’un matériau et d’une histoire déjà largement balisés – par le biais des whiteness studies – est productif et renouvelle profondément le récit du destin des migrants européens. Sa thèse constitue, de plus, une intervention importante dans le champ. Il parvient en effet, à la lumière d’un cas minutieusement étudié, à contester efficacement l’hypothèse émise par plusieurs historiens pionniers, Gary Gerstle et David Roediger en particulier, d’une entrée progressive des ethnies européennes dans la race blanche, qui auraient été, à leur arrivée, maintenues dans une sorte d’entre-deux-races. Le pari, annoncé par l’auteur en introduction, d’une histoire multidimensionnelle et multiscalaire de la construction d’une identité raciale dans le contexte américain est donc tenu pour l’essentiel, même si l’on pourra remarquer qu’une telle histoire, quand elle ne prend absolument pas en compte la sphère du travail, ne peut véritablement être dite globale. De même, l’historien des migrations pourra parfois s’étonner que ne soit pas établie de distinctions nettes entre les stratégies et les comportements des migrants italiens et ceux de leurs enfants, socialisés et éduqués à Chicago – mais le rôle de l’école dans la construction des identités n’est pas non plus évoqué –, au point que l’on a parfois l’impression que les farouches opposants à l’arrivée de Noirs dans leur quartier des années 1940 sont les mêmes individus que ceux qui, à la fin du xixe siècle, voisinaient parfois sans conflits avec des Noirs. Enfin, et la remarque est parente de la précédente, la diversité des attitudes italiennes, si elle est parfois renvoyée aux caractéristiques de tel ou tel quartier, est rarement rapportée aux autres paramètres – classe, genre, origine géographique – définissant la position des acteurs. De ce fait, si nous percevons la variété des postures, nous savons peu de choses de leur distribution. Le récit n’en demeure pas moins aussi fascinant que complexe et plaisant à lire. Il aura, à n’en pas douter, une postérité.

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Philippe RYGIEL

Pauline Peretz. – Le combat pour les Juifs soviétiques : Washington-Moscou-Jérusalem, 1953-1989. Paris, Armand Colin, 2006, 384 pages. Préface d’André Kaspi. « L’histoire à l’œuvre »

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La belle thèse de Pauline Peretz aborde un sujet important pour l’histoire d’Israël, de l’URSS, des États-Unis et des relations internationales. Au lendemain de sa fondation, Israël comptait sur l’émigration des quelque deux millions de Juifs soviétiques pour augmenter la proportion des Juifs dans sa population totale. Mais si l’émigration était permise depuis les démocraties populaires, l’URSS l’interdit jusqu’aux années 1960 pour ne pas créer de précédent. Elle l’autorisa ensuite au titre du regroupement familial (au profit des citoyens soviétiques d’origine juive, allemande ou polonaise), mais, avant 1988, toujours à des conditions arbitraires, variant au gré des rapports de Moscou avec Israël, les États-Unis ou les pays arabes. Les relations israélo-soviétiques s’étant détériorées après l’alignement de Tel-Aviv sur l’Occident au début de la guerre de Corée, les requêtes d’Israël auprès de Moscou en faveur de l’émigration des Juifs soviétiques n’avaient guère de chances d’aboutir. En 1952, Israël créa donc un « bureau de liaison » secret rattaché au Premier ministre, Nativ (la Voie), pour répandre le sionisme parmi les Juifs soviétiques et susciter, hors d’URSS, des campagnes d’opinion en faveur de leur émigration en Israël. C’est à l’activité de Nativ aux États-Unis que Pauline Peretz a consacré son travail.

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L’étude offre une occasion de mesurer l’impact des groupes d’influence ethniques sur la politique étrangère de Washington. Les Juifs forment une part assez faible de la population américaine, mais sont concentrés dans douze États qui disposent à eux seuls d’un nombre de grands électeurs suffisant pour désigner le président. Les Juifs s’abstiennent rarement, votent généralement en bloc et contribuent largement aux campagnes électorales. Leur influence est donc réelle, notamment auprès du Parti démocrate. Leurs organisations communautaires accordent dès 1948 un soutien sans faille à Israël, tout en tenant à conserver leur autonomie. Mobilisées par Nativ, elles vont soutenir les Juifs soviétiques : d’abord leurs revendications culturelles et religieuses, puis leurs demandes d’émigration à partir de 1966. Pauline Peretz s’attache à montrer que, malgré ces facteurs favorables, le succès d’un tel mouvement n’était nullement assuré, mais dépendait de l’évolution des relations entre les États-Unis, l’URSS, Israël et les pays arabes.

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Lors des périodes de forte tension Est-Ouest, comme les dernières années de Staline ou le premier mandat Reagan, l’URSS refuse de discuter du sort des Juifs, même officieusement. Aux États-Unis, l’implication des présidents en faveur de l’émigration des Juifs soviétiques fluctue en fonction de la valeur stratégique qu’ils accordent à Israël, qu’un tel afflux de population renforcerait face à ses voisins arabes. Cet engagement est faible sous Eisenhower, qui souhaite tenir des relations équilibrées avec Tel-Aviv et les pays arabes pour les rassembler tous dans une coalition antisoviétique, comme sous Nixon et Ford, peu désireux de compromettre le retrait du Viêt-Nam ou la signature des accords de limitation des armements stratégiques par des pressions au profit des Juifs. C’est au Congrès, d’abord auprès de quelques parlementaires juifs à la longue carrière, que Nativ trouve le plus constamment un accueil favorable. La percée s’effectue pendant la décennie 1960. Le procès Eichmann ravive le souvenir du génocide hitlérien, et avec lui l’argument que toute manifestation d’antisémitisme, voire d’antisionisme, risque de déboucher sur une catastrophe similaire. Les revendications sociales (et non plus seulement politiques) des Noirs, qui les dressent contre leurs propriétaires, leurs employeurs ou leurs professeurs israélites, éloignent les Juifs de la gauche et les rendent mobilisables pour une simple défense des intérêts communautaires. Enfin, la reprise des campagnes antisionistes en URSS à partir du procès Siniavski-Daniel, en 1966, ravive les sympathies envers Israël, d’autant qu’après la Guerre des Six Jours, Jérusalem passe pour le partenaire militaire le plus efficace de Washington au Moyen-Orient. Ainsi, en soutenant Israël, c’est leur patriotisme américain que les Juifs des États-Unis manifestent désormais. Cette situation confortable, fondement du néoconservatisme, explique le caractère consensuel, bipartisan, de l’appui à Israël et aux Juifs soviétiques.

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Toutefois, pour les associations de soutien aux Juifs soviétiques, le droit d’émigrer n’est qu’une revendication parmi d’autres, comme la liberté de culte ou l’expression culturelle. Nativ doit les persuader d’accorder la priorité à l’émigration. Elle y parvient au tournant des décennies 1960 et 1970, aux États-Unis mais aussi dans d’autres pays occidentaux, ce qui donne l’impression d’une mobilisation internationale sur la question. C’est toutefois de Washington que va venir l’impulsion décisive, car, sous Nixon et Kissinger, le thème du droit à l’immigration fournit au Congrès, en majorité démocrate, une occasion de manifester son indépendance envers un président républicain très imbu de ses prérogatives, et un chef de la diplomatie particulièrement avare d’informations. Dans ce contexte est approuvé l’amendement Jackson-Vanik (voté en décembre 1974, mais déposé dès septembre 1972), qui lie l’octroi de la clause de la nation la plus favorisée à l’URSS à la liberté d’émigrer pour les Juifs soviétiques. Jackson ayant eu la maladresse d’exiger officieusement un quota minimum de 60 000 départs par an, Moscou refusa de se laisser forcer la main et préféra renoncer à son traité de commerce avec les États-Unis. Cet amendement réconciliait les partisans d’Israël, la droite hostile à la détente et la gauche désireuse de moraliser la politique étrangère.

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Après la conférence d’Helsinki en 1975, une coalition similaire allait faire le succès d’un antisoviétisme fondé sur les droits de l’homme. Ce nouveau thème présente une difficulté pour Nativ, car s’il justifie la liberté de migrer en tant que droit inaliénable, il n’implique en revanche aucune obligation de s’établir en Israël. De fait, à partir de la fin des années 1970, les Juifs soviétiques préfèrent s’installer aux États-Unis, qui leur offrent l’asile politique, plutôt qu’en Israël, pays en proie à la guerre, à l’atonie économique et à l’inflation. Les organisations juives américaines ont prié Carter de favoriser cette immigration pour ne pas se retrouver en position de refuser leur aide à des Juifs qui la demandaient. Carter et Reagan ont accédé à la requête parce que la fuite de Soviétiques vers les États-Unis offrait à ces derniers un succès de propagande dans la guerre froide, mais aussi parce qu’en limitant l’augmentation de la population juive israélienne, Washington privait Jérusalem d’un renforcement qui l’aurait rendu intraitable face à ses voisins arabes. Bush a tenté de renverser cette politique en 1989 : les fonds consentis pour l’installation des Juifs venus d’URSS grevaient les finances des organisations communautaires américaines, et la levée des restrictions à l’émigration par Gorbatchev rendait inutiles les provocations envers Moscou. Néanmoins, dès la fin de l’année, le Congrès trouva un artifice juridique pour permettre à 90 % des Juifs quittant l’URSS de continuer à s’établir aux États-Unis.

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Les archives de Nativ restant fermées pour l’essentiel, l’auteur a su trouver des sources de substitution : papiers d’hommes politiques américains et d’organisations juives, nombreuses interviews. Son ouvrage, fort bien mené, pèche seulement par sa volonté trop marquée de minimiser systématiquement l’influence de Nativ et des mouvements juifs sur la politique étrangère américaine. Que ces entités n’aient pas été les instigatrices de toutes les mesures tactiques prises par les États-Unis en faveur d’Israël n’implique pas une indépendance totale de la politique étrangère américaine. Pauline Peretz l’écrit elle-même : ces organismes « surent très habilement définir la problématique » (p. 352). N’est-ce pas déjà beaucoup ?

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Laurent CESARI

Saskia Sassen. – Guests and aliens. New York, The New Press, 1999, XXI-202 pages

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L’ouvrage que consacre Saskia Sassen, sociologue américaine spécialiste des processus de globalisation – nous dirions mondialisation –, aux migrants de l’Europe des deux derniers siècles est à la fois un manuel et un essai. Du manuel il a le souci d’une périodisation rigoureuse et de l’exhaustivité dans le cadre d’une Europe étendue, qui intègre l’Europe orientale. De l’essai il tire à la fois le souci de mobiliser les connaissances historiques au service d’une réflexion qui débouche sur des propositions politiques et celui de défendre quelques idées fortes constamment reprises. Celles-ci s’organisent autour de l’affirmation selon laquelle les migrations sont depuis au moins deux siècles des phénomènes à la fois permanents et structurels, dont les caractéristiques sont fonction de l’organisation économique et politique de l’Europe et en particulier des pays d’arrivée. Il en découle, selon l’auteur, la nécessité et la possibilité de politiques de l’immigration qui ne soient pas l’organisation de redoutes toujours plus dissuasives.

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Le spécialiste pourra bien sûr toujours trouver que certains passages sont un peu rapides, ou pointer quelques trous dans la bibliographie, mais c’est à vrai dire inévitable quand on tente d’embrasser tant de choses en 160 pages de texte. De même, le lecteur familier du domaine pourra trouver que plusieurs thèses, vivement défendues par l’auteur, sont depuis longtemps établies et acceptées par la communauté scientifique, ainsi du caractère structurel des migrations, ou de leur ancienneté dans le cadre européen, qu’exposent déjà fort bien les deux autres synthèses dont nous disposons sur le sujet, celle de Klaus J. Bade et celle de Leslie Page Moch. Enfin, surtout peut-être, certains des argumentaires proposés par l’auteur apparaissent discutables. Elle tire ainsi de l’étude du xixe siècle l’idée, exacte, que les migrations de travail sont bornées dans le temps et l’espace, et mettent en branle un nombre fini d’individus, même en l’absence de véritable contrôle des frontières par les États de destination. En déduire qu’un relâchement des contrôles exercés par les États contemporains ne se traduirait pas par un afflux massif d’immigrants paraît discutable à l’historien. Il n’y a pas que les politiques d’immigration qui aient changé entre 1914 et aujourd’hui, et tant la diminution du coût des transports que la dilatation des zones de provenance, ou l’accessibilité accrue de l’information relative aux opportunités disponibles, sont susceptibles d’avoir des effets, dont il semble bien difficile de mesurer l’ampleur. En somme la question nous apparaît indécidable. Il reste que l’ouvrage, qui s’appuie sur une bibliographie vaste et maîtrisée à l’échelle de l’Europe, est utile. Le décentrement du regard qu’imposent le choix de l’échelle européenne et une appréhension de l’extérieur de cette histoire contraint à repenser les spécificités éventuelles d’histoires des migrations qui se sont souvent construites dans un cadre national et dont les tenants ont sans doute été parfois un peu prompts à conclure à l’existence d’exceptions.

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Philippe RYGIEL

Wolfgang Benz (Hg.). – Umgang mit Flüchtlingen. Ein humanitäres Problem. Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2006, 221 pages

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Cet ouvrage collectif est une publication qui fait suite à la journée d’étude Verweigertes Asyl. Die Abwehr von Flüchtlingen. Aktualität und Geschichte eines humanitären Problems [2]  « L’asile refusé. La défense face aux réfugiés. Actualité... [2] les 7 et 8 avril 2005, à Berlin, au sein du centre d’études sur l’antisémitisme de la Technische Universität. Les onze contributions tentent de retracer la problématique des réfugiés dans une perspective à la fois historique et internationale. Au delà de cette volonté évidente et en partie réussie d’embrasser la problématique de la manière la plus large possible, ce livre est très marqué par le contexte allemand, qu’il soit historique, politique et social. Visiblement adressé à un assez large lectorat allemand, il ne fournit pas moins au lecteur francophone des outils permettant de penser le phénomène des réfugiés dans un autre contexte national.

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Les trois premiers articles d’E. Reuter, de F. Kiefer et de C. Curio reviennent sur divers aspects de l’exil allemand lors de l’épisode national-socialiste. Cette entrée en matière concernant une période où le réfugié n’est plus un étranger, mais bien un Allemand, permet un renversement intéressant aussi bien du point de vue scientifique que pour un large public car elle bouscule l’a priori selon lequel la stricte égalité réfugié-étranger est posée comme une évidence. Le sort juridique et politique fait aux réfugiés prend une autre dimension à partir du moment où le questionnement ne porte plus sur l’accueil des réfugiés, mais sur les ressources dont ils disposent.

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Viennent ensuite trois articles qui traitent à grands traits des politiques mises en place au niveau européen (Frank Caestecker) et en Allemagne (Wolfgang Benz et Rita Süssmuth) tout au long du xxe siècle, avec un accent plus marqué sur l’après-Seconde Guerre mondiale. La contribution de F. Caestecker retrace avec brio les enjeux de l’immigration en Europe face au marché du travail et surtout la logique implacable avec laquelle la criminalisation d’une partie de l’immigration semble dictée par la nécessité étatique d’opérer un contrôle des flux. Dans ce contexte, l’auteur analyse les politiques d’asile comme des soupapes permettant d’accepter certains réfugiés pour mieux en refuser d’autres. Rita Süssmuth rappelle avec justesse, mais sans grande originalité, que les politiques européennes font, certes, diminuer le nombre des demandes d’asile, mais non celui des personnes en quête d’asile. Elle met ainsi en cause le rôle joué par les États-tampons. Malgré sa richesse, cette partie n’évite pas les redites. Elle souligne la complexité des orientations politiques, des lois et des conventions internationales, au risque d’aboutir au résultat contraire à celui souhaité par des auteurs soucieux d’éclairer le lecteur profane.

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Les dernières contributions reviennent sur des cas plus concrets concernant les politiques d’asile aujourd’hui. L’article de W. Benz sur la réalité des camps d’internement en Australie relève du témoignage utile face à l’absurdité de la situation. Il agite ce modèle comme un épouvantail de ce qui pourrait arriver en Europe. Dans un tout autre contexte, l’analyse faite par P. Widman pose des jalons intéressants sur la double immigration vietnamienne en Allemagne, avec d’un côté une population de boat people bien accueillie en RFA et de l’autre les miséreux anciens travailleurs venus, au nom de la solidarité des peuples socialistes, dans une rda qui n’existe plus. Cet exemple, concret et précis, pose l’hypothèse que le cadre de l’accueil des réfugiés paraît bien plus déterminant pour la réussite de l’installation dans le pays d’accueil que l’origine. Il tord le cou aux préjugés ethnicistes et/ou culturalistes. On regrette l’absence d’une approche rapide du milieu social dont sont issus ces migrants dans leur pays d’origine. Enfin, deux articles de J. Wetzel sur l’Italie et d’A. Kreienbrink sur l’Espagne posent le problème de deux pays qui, ayant connu l’exil et l’émigration, sont aujourd’hui la terre d’arrivée de nombreux migrants à destination de l’Europe. Offrant une bonne vue d’ensemble de la situation politique de chacun des pays, le premier se penche sur les aspects juridiques de la catégorisation des réfugiés, tandis que le second rediscute la notion de forteresse Europe, présentant l’Espagne comme un « bastion de l’Europe ». L’ouvrage se termine par une intervention de R. Neudeck sur la question humanitaire, occasion d’une ouverture sur ce qui se passe avant la migration.

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Riche, l’ouvrage ne soulève pas moins des interrogations, en rapport même avec sa visée « grand public » et son approche très pragmatique. Les considérations d’E. Reuter sur l’européanité de la Turquie, catégorisation déjà douteuse en soi, fondée sur le fait que des migrants allemands y auraient amené des bases européennes semblent ainsi plus que discutables. L’intervention de R. Neudeck, qui pose la question nécessaire de l’aide humanitaire et aborde celle de ses liens avec la politique, relève d’une vision très classique à travers la présentation d’humanitaires européens et blancs tenus pour des acteurs omnipotents et irremplaçables à la fois. Certains auteurs donnent l’impression d’ignorer les débats scientifiques sur les catégorisations et les questions inhérentes au stand point. Mais la plus grande inquiétude naît de la propension à proposer des solutions au « problème des réfugiés ». Au-delà des propositions elles-mêmes, avancer des solutions revient à accepter de poser les réfugiés et l’immigration comme un « problème », sans même discuter de la pertinence de cette qualification.

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Ce livre, réunissant des acteurs de terrain relativement connus et des chercheurs, offre au public allemand un ouvrage relativement bien fait. Il attire par son format, par sa langue relativement simple. Il joue aussi sur l’identification et l’indignation face à la situation faite aux réfugiés et offre des éléments d’analyse souvent pertinents. Les réfugiés y sont cependant présentés comme de pauvres êtres que le lecteur membre d’une société développée se doit d’aider par humanité. La quasi totalité des auteurs expriment leur indignation, mais délaissent le questionnement critique qu’appelle l’étude des réfugiés et de l’immigration en général. Par là, l’ouvrage illustre la question plus large de savoir si le rôle social des chercheurs et celui des consultants experts doivent être confondus. Plutôt que d’avoir une visée scientifique, l’ouvrage s’efforce d’amener un large lectorat à une approche compréhensive de la question des réfugiés. Rien d’extraordinairement novateur donc, en matière de recherche, mais un témoignage intéressant sur les débats suscités outre-Rhin. On peut s’inquiéter, à ce titre, de constater que la quatrième de couverture, censée attirer le lecteur potentiel sans le choquer, puisse affirmer que face aux réfugiés « il est difficile d’agir entre nécessité humanitaire et prévention de la criminalité ». Sans connaître les méandres du monde de l’édition qui ont amené à proférer une telle énormité – en contradiction avec les propos tenus à l’intérieur –, cette volonté de gagner un large public au détriment d’une réflexion scientifique montre là sa limite la plus extrême.

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Aurélie AUDEVAL

Luttes sociales et politiques

Dominique Andolfatto, Dominique Labbé. – Histoire des syndicats (1906-2006). Paris, Le Seuil, 2006, 382 pages. « xxe siècle »

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Connus pour leurs travaux sur le syndicalisme français d’aujourd’hui, ses effectifs et son audience, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé affichent dans l’extrême sobriété du titre de leur dernier ouvrage le projet d’un retour sur un siècle d’histoire syndicale. L’actualité du propos, entre étude et essai, renvoie moins aux commémorations du centenaire de la charte d’Amiens qu’aux débats ouverts, cette même année, lors des congrès de la CGT et de la CFDT. Ces coïncidences n’ont pas échappé aux auteurs et à l’éditeur, davantage pris de court, en revanche, par le mouvement anti-CPE et la mobilisation victorieuse des syndicats européens de dockers contre un projet libéral de directive portuaire.

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Le choix de 1906 comme point de départ rend compte de l’ambition revendiquée : revenir aux références obligées et héritages partagés du syndicalisme français. En foi de quoi le premier et le plus long des huit chapitres s’attarde sur le congrès d’Amiens. L’apparente linéarité du récit va de pair avec une conception plus cyclique de l’objet syndical que les auteurs verraient volontiers adopter une « nouvelle “charte” » dont ils dessinent les contours, base d’une « “refondation démocratique” des relations de travail ». Par là, la démonstration procède du souci légitime d’intervenir dans les controverses du présent. Ce qui ne dispense pas de sacrifier aux exigences historiennes d’érudition et de rigueur. D. Andolfatto et D. Labbé ne manquent ni de l’une ni de l’autre. En moins de 400 pages, ils parviennent à offrir une synthèse qui satisfera les étudiants en quête de manuel, mais plus encore, peut-être, interpellera les acteurs du fait syndical.

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Etrangère aux restrictions et précautions académiques, l’écriture provoque et assène. Contempteurs d’«idées fausses », D. Andolfatto et D. Labbé traquent celles entretenues par le mouvement syndical et croisent volontiers le fer avec une vulgate à vrai dire plus souvent reconstituée que clairement identifiée. Au besoin, ils n’hésitent pas à puiser dans le vaste répertoire des idées reçues de l’autre bord. Sur cette pente, le lecteur comprend vite où vont les sympathies et les antipathies des auteurs, dotés d’un réel sens de la formule. À force de véhémence, l’analyse oscille entre réquisitoire et pamphlet. Au risque, sous l’avalanche des affirmations péremptoires et des leçons définitives, d’irriter ou de lasser, et, au final, de desservir la réception de la meilleure part du livre. La rhétorique du dévoilement, à l’affût des moindres manœuvres et complots d’appareils, portée aux raccourcis biographiques – à l’exemple de ces anciens syndicalistes révolutionnaires dont on mentionne le ralliement à Vichy sans évoquer les métamorphoses entre 1914 et 1940 – ou dépréciatifs – Griffuelhes, Jouhaux, Saillant… –, trouve vite, en effet, ses limites.

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Le recours à l’histoire vise moins, ici, à saisir les ancrages et les héritages du présent qu’à collecter dans le passé les indices susceptibles d’étayer l’analyse avancée sur la crise actuelle du syndicalisme. Sélectif, le procédé entretient l’illusion d’invariants syndicaux indifférents aux expériences et aux contextes, en bref aux dynamiques à l’œuvre au sein des organisations comme chez les individus. Ainsi plaque-t-on la question d’une « prise de contrôle de la CGT par le PC » (p. 164) sur les incertaines années 1920-1921, période de confusion et de malentendus tant à l’intérieur de la minorité syndicale que parmi les adhérents de la SFIC. Systématisée, la démarche conduit à sous-estimer, sinon à nier, le processus spécifique de construction d’une culture syndicale, trop souvent interprétée à l’aune d’appartenances politiques, elles-mêmes figées. La surévaluation des interférences et des concurrences partisanes dans la CGT d’avant 1914 conduit à ignorer les alliages fondus dans le creuset cégétiste. Utile, le pointage des affiliations politiques ne fournit pas la clé unique des options syndicales. Cette grille de lecture frise l’anachronisme lorsque, confrontée à la pluri-appartenance des militants, elle débouche sur l’idée d’une imbrication des appareils syndicaux et politiques (p. 89), constat bientôt dépassé par une conclusion audacieuse : la « SFIO domine la CGT ». Les faits ne se pliant pas toujours de bonne grâce aux nécessités de la démonstration, l’écriture s’accommode des contradictions plus qu’elle ne s’en empare. L’hypothèse d’une irresponsabilité foncière des anarchistes illustrée par le comportement, à Brest, de Roullier (p. 63) côtoie ainsi la reconnaissance des capacités de Pengam. « Naturellement [sic], lit-on quelques pages plus bas, la plupart des syndicalistes anarchistes ont une conduite prudente et pragmatique… ». Au reste, avec 55 % de succès entre 1890 et 1914, le bilan des grèves est moins sombre que ce qu’en dit l’ouvrage.

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La bibliographie reflète les partis pris des auteurs. Les étudiants désireux de références indispensables devront, en conséquence, se reporter aussi à d’autres travaux non cités, ceux de René Mouriaux ou de Stéphane Sirot, par exemple. Ces lacunes affectent peu, au vrai, une érudition dont la contestation participe moins du relevé d’erreurs factuelles – la légende de la célèbre photo de Rose Zehner qualifiée de déléguée CGTU en 1938 ; l’attribution à Rivelli, p. 74, de l’accusation visant Griffuelhes, d’ordinaire prêtée à Merrheim… – que de la discussion de certaines approximations et appréciations. Noter, ainsi, que Louzon a perçu des intérêts sur la somme avancée pour l’achat de la Maison des Fédérations, sans ajouter, comme nous le précisions dans l’article auxquels renvoient les auteurs, qu’il n’était jamais rentré dans ses frais déforme quelque peu le portrait de l’ingénieur qui paya d’un renvoi la divulgation de ses sympathies cégétistes (p. 72). Signaler l’impossibilité juridique pour la CGT d’acquérir, ès qualités, un immeuble et les déboires essuyés auprès des propriétaires sollicités en vue d’une location éclairerait également d’un jour différent les opérations financières de Griffuelhes que sa culture révolutionnaire ne prédisposait certes pas à l’orthodoxie gestionnaire. Pièce maîtresse de l’instruction ouverte, l’identification partisane de la majorité confédérale des années 1900, qualifiée de coalition anarcho-allemaniste, manque, quant à elle, de consistance. L’influence allemaniste sur les syndicats de la fin du xixe siècle et l’orientation syndicaliste du petit parti socialiste révolutionnaire créé beaucoup plus tard par Allemane n’autorisent pas à prendre trop de liberté avec la chronologie. Dès 1897, en effet, l’allemanisme organisé entre en crise et perd l’essentiel de son audience au profit, notamment, des vaillantistes. Ces derniers, qu’il faudrait se résoudre à distinguer, alors, des « blanquistes », sont, il est vrai, négligés malgré leur rôle dans la formation et le développement d’une CGT dont Maurice Dommanget a pu écrire qu’Edouard Vaillant était le « grand-père ». Du côté « anarchiste », on sait comment, en l’absence significative de Pouget et d’Yvetot à Amsterdam, en 1907, Monatte eut à se défendre contre les reproches de compagnons inquiets devant les prétentions émancipatrices du syndicalisme. Prisonniers d’un étiquetage sommaire inadapté à l’analyse de la dynamique cégétiste, D. Andolfatto et D. Labbé contournent, en outre, la dialectique, chère à Jacques Julliard, de l’intégration politique et de l’exclusion sociale des ouvriers, problématique majeure pour quiconque s’interroge sur l’ancrage du syndicalisme dans la société française et la « capacité politique » des travailleurs, sinon des classes populaires.

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Les périodes suivantes appelleraient bien d’autres commentaires si l’exercice n’exposait à un débordement intempestif du cadre imparti à un compte rendu. On se tiendra donc à quelques exemples significatifs. La chute indéniable des effectifs syndicaux avant 1921, mais après l’échec des grèves de l’année précédente, justifie-t-elle ainsi la minoration de la scission dans l’affaiblissement ultérieur et durable des organisations ouvrières ? L’importance accordée à « l’absence de services aux adhérents » nécessiterait, par ailleurs, que l’on aille au-delà du constat quasi fataliste pour évoquer la manière dont les autorités se sont évertuées, dès le milieu du xixe siècle, à gêner, et parfois interdire, l’essor d’une mutualité ouvrière que les premières chambres syndicales entendaient promouvoir. Après leur légalisation tardive, les syndicats furent incapables de disputer la place aux sociétés mutualistes déjà consolidées sur d’autres bases et finiront, nous l’avons étudié il y a plus de quinze ans, par faire de nécessité vertu. Aussi pertinent que soit, d’autre part, l’examen critique (p. 202) des limites et « oublis » des accords Matignon, n’est-il pas réducteur d’en faire retomber la responsabilité première sur les seuls syndicalistes, indéniablement pris au dépourvu par un mouvement inédit ? On jugera non moins hasardeuse, au regard des contextes – ne serait-ce qu’en termes de syndicalisation et de pluralisme organisationnel –, la similitude établie (p. 303) entre la « méfiance » des salariés de 1968 à l’égard des syndicats et celle de leurs parents en 1936. Si les modalités de deux mouvements – ampleur, durée, occupations, rôle des AG, etc. – autorisent la comparaison, s’interroger en profondeur sur le succès réitéré de pratiques d’action directe exige d’autres outils conceptuels que ceux de l’alternative méfiance-confiance. Plutôt que de conférer à la CFDT de l’après-1968 un « leadership des luttes » (p. 306), ne conviendrait-il pas mieux d’observer que la CGT n’a plus le monopole de la combativité ? L’assertion selon laquelle les syndicalistes d’aujourd’hui seraient « restés étonnamment indifférents face à la dégradation des conditions de travail de la majorité des salariés du secteur privé » (p. 350) n’apparaîtra guère moins excessive aux lecteurs des articles et des documents publiés dans le n° 216 du Mouvement Social.

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Au total, l’ouvrage ne remplit pas sa promesse initiale d’une histoire de ce « qui se joue dans la rue, dans les ateliers et les bureaux ». Davantage conduite à travers l’observation hypercritique des plus hautes instances syndicales, des discours et des stratégies qui s’y élaborent, que du point de vue des activités ordinaires de terrain, l’étude privilégie un seul versant de la « double besogne » définie à Amiens. L’angle de visée retenu ne va pas, cependant, jusqu’à intégrer la dimension internationale du syndicalisme hexagonal, hormis l’évocation de ses échecs – contre la guerre en 1914 – et de ses dérives – par influence communiste interposée. L’histoire ainsi composée croise des étapes, ruptures et inflexions bien connues, mais évacue la variété des situations, des pratiques, des sensibilités et des temporalités repérables au sein de chaque confédération. Repliée sur son objet, l’analyse proposée ne s’attarde pas plus sur l’évolution des “partenaires” ou “adversaires”que sur celle du salariat. Ce rétrécissement dommageable affecte moins les pages consacrées aux années de désyndicalisation, pour lesquelles les auteurs mobilisent les acquis de leurs recherches précédentes et dégagent les effets pervers de l’institutionnalisation. On regrette toutefois que la question ne soit pas l’occasion d’une mise en perspective historique incluant les attitudes de l’État et du patronat qui est indispensable à l’élucidation des singularités du « modèle » syndical et social français.

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Entre répression, paternalisme, interventionnisme et clientélisme, force est de constater que les autorités ont rarement admis, en France, le syndicalisme tel que l’histoire l’a construit et les salariés en usent. S’avancer dans cette direction apporterait un éclairage précieux sur les ouvertures « modernistes » que l’ouvrage, passant vite sur le précédent mendésiste et les conquêtes syndicales de 1968, date des années 1960 et repeint aux couleurs de la bienveillante volonté des « gouvernements successifs » et des « dirigeants des grandes entreprises » de « renforcer le syndicalisme […], acteur indispensable au dialogue social ». Quitte à s’accommoder d’accords minoritaires négociés sans beaucoup de transparence et propres à entretenir les rivalités syndicales, arrière-plan de l’institutionnalisation bancale décriée par ailleurs. Flagrantes ou latentes au gré des époques, les réticences envers l’État font bon ménage avec les attentes placées dans une République dispensatrice de garanties et de régulations inaccessibles par la négociation collective faute d’interlocuteurs patronaux convaincus de ses vertus. Ici, la discrétion des auteurs, par ailleurs diserts sur les financements « privatisés au profit de quelques professionnels de la représentation », obscurcit plus qu’elle ne facilite l’intelligence des caractéristiques d’un syndicalisme demeuré gros consommateur de militants amenés à en retirer plus de désagréments professionnels et familiaux que de bénéfices autres que symboliques.

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L’accueil réservé à l’ouvrage dans la sphère médiatique laisse préjuger un succès de librairie supérieur à celui de précédentes histoires du syndicalisme. On ne s’en plaindra pas. Le genre mériterait, certes, plus de sérénité. Compte tenu de l’état du syndicalisme, il n’est pas sûr que la question s’y prête. Faisons donc le pari que, loin d’occulter d’autres approches et analyses, il les stimulera pour concourir au débat entrouvert ici.

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Michel PIGENET

Xavier Daumalin et Jean Domenichino. – Le Front populaire en entreprise. Marseille et sa région (1934-1938). Marseille, Jeanne Laffitte, 2006, 189 pages. Préface de Jean-Marie Guillon

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La jaquette porte le titre 1936. Le Front populaire. Marseille et sa région, raccourci pour permettre la vente sans doute. Ces deux historiens, spécialistes de l’histoire industrielle et sociale de la Provence, comblent un vide concernant la région marseillaise, longtemps délaissée pour cette période jusqu’à la récente synthèse présentée par Robert Mencherini sur le département dans l’entre-deux-guerres.

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Cette région – et Marseille en particulier – suscite de nombreuses interrogations en raison de ses particularités. Gagnée par la gauche, elle conserve des poches de résistance fidèles à la droite et présente d’insolents noyaux acquis au fascisme que canalise Jacques Doriot à partir de 1937. Ses industries mêlent branches traditionnelles et secteurs modernisés en relation avec une activité maritime liée à l’empire colonial. Brassée par les migrations – un quart des habitants recensés en 1931 –, sa population ouvrière et salariée forme le terreau d’un syndicalisme aux pratiques parfois insolites, et d’un Parti communiste longtemps isolé, mais dynamisé par la poussée unitaire. Quatre images politiques fortes encadrent la période pour la gauche triomphante : 1935, victoire aux élections municipales de la liste conduite par le socialiste SFIO Tasso ; 1936, défaite aux élections législatives de Sabiani et des gangsters (« Marseille-Chicago ») au profit du communiste Billoux ; 1937, plaque tournante de l’aide à l’Espagne républicaine avec Émile Sellon (et non Seillon) à la tête de la compagnie France-Navigation ; 1938, mise sous tutelle de la ville après l’incendie des Nouvelles Galeries, lors du congrès radical-socialiste où Daladier confirme la fin de l’expérience de Front populaire.

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Si l’ouvrage se contentait de mettre en valeur ces images, il serait sans intérêt majeur. Mais il parvient à dresser subtilement le tableau des rapports entre une société et un tissu économique, explicatif des aléas de l’expérience unitaire et du puissant mouvement populaire. L’unité politique à gauche s’établit rapidement, les grèves éclatent, les mesures sociales enthousiasment. Un mouvement culturel aux formes diverses transforme les milieux populaires pénétrés par les nombreuses organisations. Symboles, la Maison de la culture est inaugurée par Aragon en mars 1936 et La Marseillaise réalisée à l’initiative de la CGT. Mais le patronat, jusqu’alors divisé, profite des divisions politiques et syndicales pour reconquérir des positions perdues, soutenu notamment par un quotidien, Marseille Matin, propriété de l’armateur Fraissinet, animateur par ailleurs des 12 000 Croix-de-Feu locaux de 1935. Ce durcissement explique les longues grèves aux résultats inégaux et démobilisateurs et la poussée de l’extrême droite, à la faveur de l’engagement de Sabiani lors de la guerre d’Espagne. En somme, Marseille reproduit la dynamique nationale avec un rythme propre.

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L’ancrage phocéen de l’ouvrage amène les auteurs à publier, à côté des nombreux textes, une iconographie souvent inédite, ainsi le repas des enfants de la colonie de vacances du fabricant de la Végétaline dont l’encadrement est assuré, comme l’ensemble de ses œuvres sociales, par des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Un bon travail.

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Jacques GIRAULT

Jean-Claude Lahaxe. – Les communistes à Marseille à l’époque de la guerre froide, 1949-1954. Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, 300 pages

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Le livre de J.-C. Lahaxe est la publication d’une thèse soutenue fin 2002. Il se compose de trois parties relevant de l’histoire politique, sociale, et culturelle, inscrites dans un cadre régional, national et international. Il prolonge les travaux de 1’équipe du Maitron, et dans la querelle des historiens des communistes en France, il se situe du côté du Siècle des Communismes, de C. Pennetier et B. Pudal, de M. Pigenet et de D. Tartakowsky, et des travaux de J.-P. Bernard et A. Fourcaut. Mais il s’écarte des espaces de référence des fédérations emblématiques de la Seine, du Nord et du Pas-de-Calais étudiées à cause du caractère centralisé du PC, de la biographie exemplaire de M. Thorez et de la mixité sociale et culturelle de la fédération de Paris. J.-C. Lahaxe a travaillé sur Marseille et les Bouches du Rhône pour trois raisons : la position stratégique du port dans le contexte de la guerre d’Indochine, la concentration des ouvriers exerçant des métiers « prolétariens » coexistant avec des non-salariés des classes populaires dans la zone industrielle Marseille-Étang de Berre et la richesse des sources (archives départementales, archives privées, du PC, dont celles de la « section de montée des cadres » – SMC –, presse, entretiens et mémoires).

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Les « années froides » au plus fort de la crise du PC permettaient des comparaisons avec la Libération. La fédération communiste représentait alors une force politique, disposant de multiples réseaux : de 14 000 à 17 000 adhérents (trois fois plus quavant-guerre), quatre députés (dont une femme) et un maire, J. Cristofol, un quotidien, La Marseillaise (18 000 exemplaires), et un hebdomadaire, Rouge-Midi (45 000). Cela explique que J.-C. Lahaxe ait privilégié l’étude des cadres fédéraux en amont et des lecteurs en aval.

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La première partie, « Des structures et des hommes », fait la démonstration de la crise politique de « la nébuleuse communiste » : les effectifs du PC baissent d’un tiers, tout comme ceux de la CGT ; les organisations de jeunes, de femmes, le Secours Populaire, France-URSS sont affaiblis. S’y ajoute la perte de lecteurs, la disparition de Rouge-Midi en 1948 et Midi-Soir en 1950, remplacé par Provence-Nouvelle. La Marseillaise subit des difficultés financières. L’auteur s’interroge sur les répercussions des affaires nationales : la lutte idéologique contre le titisme, 1’élimination politique d’A. Marty, C. Tillon et A. Lecœur. La référence à des rivalités, les interventions de J. Vermeersch, en l’absence du secrétaire général, masquent des enjeux politiques et idéologiques de guerre froide retrouvés quand l’auteur note la faible part faite aux communistes engagés dans la lutte armée ; on pourrait ajouter les contradictions de la gestion mémorielle de la Résistance. L’analyse du « groupe » dirigeant, les biographies des membres des structures fédérales valident l’hypothèse d’un encadrement masculin, mais pas exclusivement (cinq femmes sont membres du bureau fédéral), d’ouvriers, mais pas majoritairement prolétaires (40 % des cadres « anciens » avaient dépassé le CEP), issus de l’immigration italienne ou espagnole, mais aussi arménienne et juive. Cette référence pose problème car la catégorie de « juif » n’est pas définie : serait-elle religieuse – que dire de l’usage du mot « israélite » ? – ou ethnique, en référence à l’État d’Israël ? Les procès contre Slansky et « les blouses blanches » concernent-ils la seule communauté juive à Marseille ? De même pour les Algériens : à quoi réfère cette dénomination avant 1954 ? Est-elle une personnalité, une identité, une nationalité ? Il semble que des historiens ont permis d’avancer sur ces questions : quel sens a la formulation répétée deux fois de « s’occuper des (travailleurs) maghrébins » ? L’essai de typologie classe les cadres fédéraux en quatre groupes : ceux qui ont adhéré avant-guerre, pendant l’occupation, avec leurs multiples itinéraires – prisonniers ou résistants, internés ou déportés, voire « transférés » en Algérie, sans différencier les militants investis dans les structures clandestines – et ceux engagés dans la Résistance ; enfin ceux qui « rejoignirent un parti au pouvoir » et les « adhérents de guerre froide ». II établit des profils de carrière ascendante ou arrêtée dans l’appareil. Le seul ayant eu un destin « national » est F. Billoux : dirigeant national, député et ministre, véritable « patron » de la fédération. D’autres cadres furent-ils promus aux dépens de la direction fédérale ? En fait, celle-ci fonctionne comme une structure dominée, assurée par un noyau dur de quelques anciens et cadres « sûrs », mais menacés par le vieillissement. Si se vérifie la règle que les élus (excepté F. Billoux) ne dépassent pas les niveaux intermédiaires de l’appareil partisan, ils restent surchargés de tâches, cumulant les responsabilités et sommés de rendre des comptes à des dirigeants moins « exposés », souvent culpabilisés – ainsi J. Cristofol dont la fille serait fiancée à un indicateur de police –, parfois sanctionnés, rarement « loués »

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La seconde partie, « Engagements et pratiques », étudie deux formes du mouvement social, les grèves et les manifestations, et deux enjeux politiques : la défense de la paix et les élections. Si l’analyse situe ces engagements dans le contexte international, 1’auteur cherche à repérer comment les directions communiste et cégétiste locales s’inscrivent, à partir de fin 1949, dans la ligne du Kominform, sans qu’il soit possible d’expliciter les relations avec des structures internationales interdites (par la Troisième force ?). Les dirigeants locaux sont dans un double rapport aux institutions : la direction nationale, par ses représentants envoyés sur place ou par l’intermédiaire de F. Billoux, exerce un contrôle sur toutes les activités – grèves, nouvelles structures « décentralisées », élections –, tandis que l’appareil d’État multiplie les interdictions, les mandats d’arrêt et les condamnations – contre L. Molino et M. Colombini, procès d’Henri Martin et des « Dix de La Bocca ». Le livre démontre comment, pour échapper à l’enfermement et tenter de reprendre la main, les communistes doivent se retourner vers les militants et vers leurs électeurs. Les cinq cas de grève étudiés, dont la journée « internationale » du 28 avril 1954, sont autant de conflits « mixtes » et pas seulement, selon l’injonction de la direction nationale, des « grèves politiques de masse ». S’y mêlent ainsi des enjeux nationaux – démission d’H. Queuille – et internationaux – engagements des Américains en Indochine et des Français en Corée – et des revendications syndicales. D’autre part, si des grèves ont bien un caractère national, d’autres mouvements sont liés à la place de Marseille, port de transit des armes et des renforts. Quant aux manifestations cartographiées, leur violence (limitée) pose la question de leurs finalités : si « la marche de la faim » du 24 août 1949 est un semi-échec – 500 manifestants, 30 interpellations –, les manifestations de 1950 ont des objectifs affichés : retarder (bloquer ?) le départ du « Pasteur » pour l’Indochine, « tenir » la Canebière le 10 janvier 1950, défendre « les combattants de la paix » le 10 octobre. Sont-elles pour autant des symptômes « de guerre civile froide » ? Le 28 mai 1952 étudié en référence à la manifestation parisienne contre Ridgway et Pinay révèle-t-il une « stratégie insurrectionnelle » ? Plutôt une tactique de mobilisations et d’affrontements tous terrains dans un rapport de forces défavorable. La défense de la paix est emblématique des tentatives de mobilisation élargie, sur un thème à définition extensive, qui aboutissent à l’organisation de votes pour la paix et à la collecte de signatures pour l’appel de Stockholm, à des manifestations de soutien aux emprisonnés pour avoir distribué des tracts contre la guerre d’Indochine. Deux orientations sont peu évoquées : comment interpréter le recours systématique des communistes au mot « fasciste » ? Quelle est sa raison d’être stratégique ? Que traduit-il de 1’impensé ou de la crise du communisme marseillais ? Comment les communistes manœuvrent-ils dans leurs rapports avec les socialistes marseillais et leurs partenaires et concurrents syndicaux ? L’analyse des élections fait apparaître l’extrême inégalité des circonscriptions et le rôle politique – perte de six sièges de conseillers généraux en 1949 – que joue le non-désistement – sauf aux cantonales de 1951. De même, le refus d’alliances enlève aux communistes la municipalité, mais la loi sur les apparentements n’empêche pas la réélection des quatre députés, car s’est constitué un « électorat de bastion », cependant que les hommes et femmes de terrain choisis par la SMC limitent les effets négatifs de la ligne générale.

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La troisième partie traite de la « contre-société communiste ? » et tente de problématiser la thèse d’A. Kriegel. À travers l’étude des lieux J.-C. Lahaxe montre comment les communistes investissent le terrain par l’occupation symbolique du centre, le recours, sur fond de référence à la tradition du mouvement ouvrier, à une mémoire locale faite du « culte républicain et laïc » des héros qui furent aussi des victimes (C. Nédelec, J. Turin, V. Voulant) et de dates anniversaires (1934, 1943, 1944). Ce que l’on pourrait nommer le « culte de la personnalité ouvrière militante » – les cinquante ans de F. Billoux en 1953 – est une composante du « parti de type nouveau » (stalinisé ?) et participe d’un mode de fonctionnement à caractère familial, avec ses figures tutélaires, ses relations affectives et ses ruptures. Si l’idéologie de guerre froide, avec ses images idéalisées de l’URSS et sa vision dramatique de la puissance américaine, est bien opératoire dans le développement d’une société communiste marseillaise, il reste qu’elle participe aussi d’une « institution totale » structurant le temps des militants, mais incomplètement celui des sympathisants. Il y eut une tentative pour créer les éléments d’une culture « réaliste-socialiste » avec les écrits d’A. Remacle et J.-R. Laplayne, les émules d’A. Fougeron, le groupe des cinq avec les deux tableaux La grève de F. Diana (1950) et La grève des dockers d’A. Serra (1953). Dernière analyse, le cinéma, la production du groupe Cinépax et de P. Carpita ; une comparaison avec Un homme marche dans la ville, l’histoire d’un docker au Havre en 1948, condamnée par la presse et les dirigeants communistes, démontre que le film de P. Carpita, Le printemps a besoin des hommes, devenu en 1953 Le rendez-vous des quais, bien que tourné avec l’aide de 1’UD CGT et de la direction fédérale, soulève beaucoup d’interrogations. Au contrôle politique et idéologique exercé par la direction communiste s’ajoute une censure esthétique aboutissant à l’arrêt de la diffusion du film de Pagliero et à la saisie du film de Carpita. Restent que ces « tentatives de réalisme socialiste aux couleurs de la France » ne peuvent se réduire à de la simple propagande : ce sont aussi des productions artistiques qui excèdent « l’art de parti », quand bien même il se déclarerait « national ». Si ces tentatives de néo-réalisme à la française sont abandonnées, elles ne s’inscrivent pas moins dans un temps culturel de longue durée, retrouvé en 68, avec la tentative de renouveler les conditions de production et de diffusion de l’art et de la culture.

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Travail méthodique et d’une extrême précision, le livre de J.-C. Lahaxe permet de vérifier des hypothèses multiples sur les communistes à Marseille. En même temps, et parce qu’il a fait le choix paradoxal de les analyser en période de crise, il aide à comprendre comment les communistes marseillais ont duré.

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Marie-Paule HERVIEU

Frédéric Genevée. – Le PCF et la justice des origines aux années 1950. Organisation, conceptions, militants et avocats communistes face aux normes juridiques. Clermont-Ferrand, Presses universitaires de la faculté de droit de Clermont-Ferrand, 2006, 492 pages

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Ce gros ouvrage propose une version quasi intégrale de la thèse soutenue fin 2003 par Frédéric Genevée, devenu depuis responsable des archives du communisme français. Le pari est ambitieux : examiner l’ensemble des facettes du rapport du Parti communiste français à la justice sur une quarantaine d’années. Dans cette perspective, l’auteur cherche à interroger la « culture politique » des communistes français, et des avocats en particulier, à savoir l’articulation entre insertion dans la culture politique française, républicaine, et tropisme à l’est ; entre récusation de la justice « bourgeoise » et respect de la légalité. Il opère en quatre parties chronologiques.

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De 1917 à 1932, les communistes français font l’objet d’une répression permanente, appuyée sur un véritable arsenal législatif qui rend difficile le militantisme. Les dirigeants sont en particulier touchés, mais avoir été victime de la répression participe de leur aura et de leur promotion. Les actes de désobéissance et les conditions d’emprisonnement font l’objet de véritables reconstructions politiques, avec deux modèles : celui d’André Marty, incarnation de la victime communiste de la répression capitaliste ayant connu d’apocalyptiques conditions d’emprisonnement, et celui de Maurice Thorez, incarnant davantage la maîtrise de soi. Cette répression constante permet aussi la théorisation de l’État bourgeois répressif et de la justice comme arme au service de la classe dirigeante ; la création d’organisations de défense, dont le Secours rouge international (SRI) et l’Association juridique internationale (AJI) ; et justifie en retour les répressions en Russie comme autodéfense. Le repli sectaire contraint les communistes fidèles, et en particulier les avocats, à un positionnement de plus en plus extérieur à la sphère républicaine : interdiction d’appartenance à la franc-maçonnerie et à la Ligue des droits de l’Homme, bolchévisation qui induit un affrontement direct avec les institutions étatiques et la tentation de l’illégalité. Pour autant, les grandes campagnes de mobilisation obligent inversement à connaître la législation, à accepter les institutions et le jeu de la légalité. Tiraillés entre ces deux pôles, nombre d’avocats quittent le parti dès 1922-1923 ; ne reste finalement qu’un petit noyau dur, pour 15 % seulement d’origine prolétarienne, rapidement surchargés et de plus en plus soumis au politique.

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Le retournement de contexte à partir de 1932-1933 change la donne. L’action est recentrée sur la lutte antifasciste, l’AJI retrouve un nouvel élan, le SRI section française est transformé en Secours populaire de France et des colonies en une belle « tentative hégémonique » qui échoue finalement, mais n’en contribue pas moins à un élargissement de l’assise et à la victoire de thématiques plus sociales et humanistes. Pour l’auteur, cette transformation est emblématique tant de la volonté nouvelle d’insertion nationale et d’élargissement de la base du PCF que d’une importante extension de la notion de justice, désormais de la justice pénale à la justice sociale. De nouveaux champs d’intervention s’ouvrent alors aux avocats communistes : droit du travail, aide « humanitaire », soutien aux municipalités communistes, activités parlementaires, etc. Ces avocats retrouvent aussi davantage de latitude. À la génération des années 1920, légitimée dans ses pratiques et réconciliée avec elle-même par le tournant de 1934, se superpose une nouvelle génération composée à la fois d’« héritiers » et de militants à la recherche d’intégration. Mais cette insertion nouvelle dans la société française n’empêche pas le maintien du suivisme soviétophile, la mise en place d’une politique des cadres fondée sur la collecte d’autobiographies et la surveillance généralisée, la culture du secret, ni le soutien affiché aux procès de Moscou. À partir de novembre 1938 enfin, la répression anticommuniste et la décrue des effectifs reviennent à l’ordre du jour.

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De 1939 à 1944, les communistes plongent dans la clandestinité. Le pacte germano-soviétique provoque une nouvelle vague de défections chez les avocats et les députés, et une mise en porte-à-faux des communistes ; mais la nouvelle répression, par ses aspects antidémocratiques (violations des droits, procès des parlementaires communistes et lourdeur des peines prononcées, etc.), permet toutefois un relatif maintien de l’unité. Le groupe des avocats se disloque ensuite, pour certains mobilisés, pour d’autres en fuite, pour d’autres encore arrêtés. Suite à la rupture du pacte germano-soviétique, les avocats les plus connus doivent plonger dans la clandestinité et certains sont victimes de la politique des otages. Durant la guerre, ils servent aussi de liaison entre les militants incarcérés et la direction clandestine. La création du Front national des juristes, puis d’un Comité national judiciaire facilite, ensuite, l’élargissement du recrutement et l’organisation de manifestations de plus grande envergure. À la Libération, le PCF se voit confier le ministère de la Justice.

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De 1944 à 1958 enfin, le Parti communiste choisit de rester dans le cadre républicain. À la Libération, il joue pleinement le jeu de la légalité et du respect des normes, et participe pour la première fois au pouvoir exécutif, dans une logique réformiste de compromis. Les communistes se font les chantres de l’épuration et des réformes de la justice. Ils se trouvent pris en contradiction sur la question de l’amnistie, refusée pour « les traîtres et les collabos », mais sollicitée pour les grévistes et les anticolonialistes. À partir de la fin 1947, la répression et l’anticommunisme de Guerre froide ne remettent pas en cause cette logique légaliste. De 1949 à 1952, l’occurrence du terme « lutte contre la répression » atteint son paroxysme, en partie fondée sur les critères objectifs de la réalité répressive, en partie aussi production politico-idéologique visant à agir sur les représentations. Du côté des avocats, la Libération est une période d’afflux et de réorganisations – création du Mouvement national judiciaire et de l’Association internationale des juristes démocrates, réactivation du Secours populaire… – avant la décrue de Guerre froide. L’auteur souligne combien le PCF, qui aurait pu avoir la tentation d’un retour à la stratégie de repli sectaire des années 1920, choisit de mobiliser le réflexe républicain et la mémoire de l’engagement résistant. Ceci n’empêche nullement l’alignement sur la politique soviétique, la mobilisation du PCF lors des procès Kravchenko et Rousset, le soutien aux procès staliniens dans les pays socialistes, ni en interne les « procès de Moscou à Paris » dont les affaires Marty et Tillon sont les fleurons. Seule l’exécution d’Imre Nagy provoquera des condamnations publiques de la part d’avocats communistes, sans toutefois s’accompagner de véritables défections.

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On a donc ici un ouvrage solide, précis et documenté, au sujet novateur et depuis montant – que l’on songe simplement aux travaux parus ou en cours de Liora Israël, Sharon Elbaz ou Jean-Philippe Tonneau. Pour autant, la thèse prête en fait à deux lectures et chacune est en partie décevante.

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La première est extensive et annoncée : « Le PCF et la justice… face aux normes juridiques ». Le pari consiste à prendre le terme “justice” dans son acception large et polysémique, et dans ses définitions mouvantes selon les époques. En découle une certaine absence d’unité problématique. Car d’une part, comme le souligne l’auteur, la justice n’est pas un objet indigène : elle n’est ni un secteur spécifique de l’organisation partisane ni un objet ayant retenu la réflexion des communistes. D’autre part, et en conséquence, on s’interroge sur cette reconstruction a posteriori d’un objet supposé cohérent, alors qu’il n’était ni pensé ni vécu comme tel, et que l’analyse en fait surtout ressortir les incohérences – celles, sans surprise, d’un système tiraillé entre « son insertion dans la société française d’une part, sa subordination à la logique des intérêts soviétiques d’autre part » (p. 421).

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La seconde lecture, plus resserrée, est plus efficace : la cohérence du propos s’articule en fait autour du thème du PCF face à la répression. Car, contrairement à l’annonce du titre, l’ouvrage élude des pans entiers de l’activité juridique communiste représentée par les multiples organisations de masse et autres petites organisations satellites (locataires, retraités, etc.) pour se centrer sur la répression dont sont acteurs et victimes les communistes, et sur la façon dont elle est analysée et perçue. Mais l’ouvrage pèche alors par l’absence de conclusions réellement novatrices, nombre d’épisodes étant déjà connus – c’est bien toute la difficulté à faire du neuf dans une historiographie du communisme foisonnante.

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Enfin, l’aspect le plus novateur est sans doute le centrage sur les avocats, et l’on aurait à cet égard aimé trouver davantage de témoignages, pour mieux comprendre comment ils concevaient leur rôle de « passeurs » entre deux cultures et deux identités, et pourquoi ils ont finalement si peu douté.

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Axelle BRODIEZ

Philippe Marlière. – La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan. Paris, L’Harmattan, 2007, 286 pages. « Logiques sociales »

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Grâce à une articulation entre souvenir et récit partisan, Philippe Marlière mesure la place de la culture politique et des usages de la mémoire dans les pratiques militantes. Il choisit pour y parvenir un courant politique doté d’une histoire séculaire, le socialisme, et fonde son travail sur une approche multiscalaire. L’auteur considère successivement les deux échelles : il présente les structures nationales chargées d’entretenir la flamme du souvenir partisan puis propose une enquête de terrain au cœur de deux sections, jugées emblématiques de la mémoire socialiste, Lille et Carmaux. Les analyses locales sont principalement fondées sur l’histoire orale, Philippe Marlière ayant réalisé 34 entretiens à Lille et 27 à Carmaux (et Blaye-les-Mines, dont les militants partagent les engagements carmausins).

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Dans une première partie, Philippe Marlière consacre deux chapitres aux questions méthodologiques. Il restitue sa place à Maurice Halbwachs, et se distingue de Pierre Nora (p. 17), en réévaluant l’importance de la mémoire des individus membres d’un groupe par rapport aux représentations portées par le groupe, davantage visibles de l’extérieur. Dans la deuxième partie, centrée sur « La mémoire historique du socialisme », Philippe Marlière distingue la mémoire réifiée (monuments, paysages) et ce qu’il appelle les cadres-notions, dont le plus opératoire semble être l’anticléricalisme, très présent dans les deux sections étudiées. Il montre toute la difficulté pour le PS de produire un récit partisan acceptable par tous ses membres. Le bilan des expériences gouvernementales constitue à cet égard le principal problème d’interprétation, ce qui n’est peut-être pas suffisamment souligné par l’auteur, qui montre bien pourtant que le Front populaire apparaît aussi discuté que la politique algérienne de Guy Mollet. Philippe Marlière présente successivement la Fondation Jaurès, « structure amie » du PS, et l’OURS, au passé de « structure rebelle » (elle est née de la volonté de Guy Mollet, alors en marge du parti d’Épinay), mais de plus en plus intégrée (ce que l’auteur qualifie de « normalisation politique »), en raison de la reconnaissance scientifique que lui valent le travail de ses permanents et la richesse de ses collections. L’auteur, qui enseigne à l’Université de Londres, et a écrit sur le Labour, ne manque pas d’instiller dans son travail des suggestions de comparaison avec la situation britannique (n’hésitant pas à voir dans L’Ours « une sorte de Times Literary Supplement socialiste »), voire européenne, lorsqu’il souligne la faiblesse des institutions françaises par rapport aux grandes fondations étrangères (telle la Fondation Friedrich Ebert en Allemagne). Il conclut à la faiblesse de l’histoire « codifiée » par le parti, qui explique pour une part l’ampleur des différences mesurées dans les enquêtes orales réalisées auprès de militants socialistes nordistes et tarnais.

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Après une présentation de l’environnement social et culturel de Lille et Carmaux, Philippe Marlière étudie dans une troisième partie les « Pratiques de la mémoire socialiste ». Il pointe les « contours incertains de la mémoire socialiste » grâce aux hésitations et approximations repérables dans les entretiens réalisés avec les militants, puis met en lumière la coexistence de deux mémoires, mais surtout de deux conceptions du Parti, selon que l’adhésion a eu lieu avant ou après 1971, les anciens mettant plus volontiers l’accent sur la cohésion du groupe et l’importance de la convivialité. Philippe Marlière décrit avec finesse le cas de certains vieux militants, qualifiés de « préposés à la mémoire », systématiquement sollicités, souvent entourés d’affection, mais aussi cantonnés dans un rôle de chanteur ou de conteur, et dont le récit n’est pas toujours considéré comme fiable. Les pages consacrées à l’importance de la socialisation par le travail (surtout quand il est doté d’une charge affective aussi puissante que la mine à Carmaux) sont très riches, et révèlent la persistance de la symbiose (jusque dans les années 1990) entre Force Ouvrière et le PS dans une ville ouvrière, nuançant largement un schéma national plus attentif aux liens noués entre le PS et la CFDT durant les années 1970. Les pages consacrées aux « effets de lieux » illustrent la relativité de l’existence de monuments emblématiques. La Coopérative de l’Union, jugée délaissée, ne joue plus le même rôle mobilisateur à Lille que la statue de Jaurès à Carmaux. Philippe Marlière montre d’ailleurs combien l’attentat perpétré contre cette statue en 1981 a pu réactiver la mémoire, et faire jouer les réflexes collectifs (non dénués d’ambiguïté : le Rotary Club carmausin a contribué au financement d’une nouvelle statue !). Ce rôle de l’adversité est tout aussi visible dans l’analyse du regard socialiste sur le PCF, présenté comme un contre-modèle en termes d’idéal politique (au nom de la démocratie), mais également comme une sorte de mauvaise conscience (un parti investi d’une légitimité ouvrière), dont l’image s’affaiblit aujourd’hui dans le PS, en raison de son déclin électoral, et donc de sa transformation de concurrent en supplétif.

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La variété des regards apportés sur la geste socialiste en fonction de l’âge des adhérents, de leur filière d’entrée en politique et de leur lieu de militance autorise Philippe Marlière à conclure à l’existence de mémoires lacunaires et plurielles. Selon lui, la variable générationnelle, qui crée un référentiel commun « de type horizontal », atténue les disparités nées de la variable spatiale, « de type vertical ». Le déclin supposé du militantisme de terrain conduirait également à gommer les différences engendrées par les mémoires locales. Au regard de la puissance des élus locaux au sein du PS, il est peut-être permis de discuter cette dernière interprétation. Cette suggestion n’enlève rien à l’apport de ce travail qui restreint la portée des discours partisans englobants par la mise en lumière des perceptions et réceptions militantes.

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Fabien CONORD

Romain Bertrand. – Mémoires d’empire : la controverse autour du « fait colonial ». Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006, 221 pages. « Savoir agir »

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Sous ce large titre, Romain Bertrand se propose de revenir sur la polémique qui a suivi l’adoption de la loi du 23 février 2005 et plus particulièrement ses deux articles contestés : l’article 4 recommandant l’enseignement du « rôle positif » de la France outre-mer et l’article 13 prévoyant l’indemnisation des anciens de l’OAS dont la carrière professionnelle a été interrompue du fait des diverses sanctions qui les ont touchées. Romain Bertrand en décortique d’abord la genèse, en montrant comment les parlementaires ont modifié le projet gouvernemental, conçu pour compléter l’indemnisation des rapatriés et des harkis, par l’ajout de dispositions puisées dans le rapport de Michel Diefenbacher, favorable à une revalorisation de l’œuvre française outre-mer. Dotant le texte d’une forte dimension symbolique, ces dispositions l’ont inscrit dans une stratégie de revanche des milieux nostalgiques de l’Algérie française, soucieux de redresser l’image de la France aux colonies après le scandale de la torture au tournant des années 2000-2001, promoteurs d’autres initiatives dans ce sens – musées, mémoriaux notamment – mais globalement restés, jusque-là, insatisfaits.

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Pourquoi réussirent-ils ici ? L’auteur démontre de façon convaincante que le texte a été particulièrement soutenu par des parlementaires de droite nouvellement intégrés dans le jeu politique national. Or, élus locaux de longue date, familiers des associations de rapatriés dans leurs circonscriptions, ils en ont relayé les revendications. En espéraient-ils des retombées électorales ? Oui, dit Romain Bertrand, tout en insistant sur le caractère fantasmé d’un vote pied-noir à récupérer, mais pas seulement : ces élus appartiennent à une génération qui n’a pas connu le combat de l’OAS contre de Gaulle, à qui cette mémoire n’a pas été transmise ou encore dont les ascendants ont eux-mêmes été activistes. C’est ainsi que le verrou anti-OAS aurait sauté. À ce stade, un retour sur l’histoire du gaullisme n’aurait peut-être pas été inutile : quel soutien de Gaulle a-t-il trouvé, en dehors des fidèles placés à des postes-clefs de l’État, lui assurant une forme de garde rapprochée, chez les parlementaires de droite de l’époque, au moment même où l’OAS le menaçait ? Le verrou anti-OAS a-t-il jamais été posé ?

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De même, l’attitude de la gauche, moins interrogée dans le livre que celle de la droite, gagnerait à être éclairée par un retour sur le passé. « L’inadvertance » avancée par François Hollande pour expliquer le vote des socialistes n’aurait-elle pas, elle aussi, des racines historiques ? Car cette « inadvertance » témoigne de l’absence d’un réflexe anticolonialiste qui, s’il avait existé et fonctionné comme existe et fonctionne un réflexe antifasciste, aurait pu motiver une opposition au texte de l’article 4. L’absence d’un tel réflexe pourrait s’expliquer par l’histoire du rapport de la gauche – des gauches ? – à la question coloniale.

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Hors de France, la polémique a surtout été portée en Algérie par le chef de l’État qui s’est servi de la dénonciation du texte pour construire et entretenir un rapport de forces avec les autorités françaises dans le cadre de négociations d’un éventuel traité d’amitié entre les deux pays. Romain Bertrand ne dit rien des enjeux internes d’une telle dénonciation alors qu’il s’agissait aussi, pour Abdelaziz Bouteflika, de jouer sur un sentiment de fierté nationale blessée pour mieux rassembler les Algériens autour de son projet de charte pour la paix et la réconciliation, soumis à référendum en septembre 2005. C’est que l’auteur adopte résolument une autre perspective : replacer la réaction algérienne dans un mouvement d’ensemble gagnant la diplomatie des pays du Sud qui usent de la demande de repentance comme d’une arme. Cette démarche, si elle a l’inconvénient de minorer la dimension franco-algérienne de la polémique, a aussi – et surtout – le mérite de rappeler que la colonisation et sa vision française ont des résonances bien au-delà d’Alger, comme le prouve la réaction antillaise. Reste une interrogation, dans ce cas : l’absence de polémique dans les autres territoires anciennement soumis à la tutelle française, que ce soit en Afrique ou en Asie.

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La deuxième partie du livre apporte une réponse. Consacrée aux débats français de l’automne 2005, elle montre comment l’apogée de la contestation de l’article 4 est lié à la conjoncture de cette période. La révolte qui a éclaté dans certaines banlieues françaises fin octobre, en effet, plaçait une fois de plus la question de l’immigration au cœur du débat politique. Or l’appel des Indigènes de la République avait noué colonisation et immigration en postulant que le traitement des immigrés en France témoignait d’une prégnance du colonialisme dans le pays. Par ailleurs, un collectif antillais-guyanais poursuivait Olivier Pétré-Grenouilleau pour ses propos concernant la traite et l’esclavage et ravivait ainsi la question posée aux historiens par l’article 4 : comment sauvegarder la liberté et l’indépendance de la recherche dès lors que les politiques, par le biais de « lois mémorielles », s’emparent du passé pour le qualifier juridiquement, en figer une interprétation idéologique, poser des interdits ou définir des orientations pour l’enseignement et la recherche ? Les lois Gayssot et Taubira, ainsi que celle sur le génocide des Arméniens, étaient visées au même titre que le texte du 23 février 2005 dans un appel défendant la « Liberté pour l’histoire ». Dans ce contexte, le sort réservé à l’article 4 se chargeait d’un double enjeu : il devenait significatif du traitement accordé à des identités minoritaires revendicatives, mais aussi des rapports souhaités entre histoire et politique.

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Ressort de cette deuxième partie l’idée que c’est le sens donné à l’abrogation ou au maintien de l’article 4, par son articulation à des débats d’actualité, qui détermine l’intensité de la polémique. Ainsi pourrait s’expliquer son écho en Algérie et aux Antilles et, inversement, le silence dans des pays où le sort réservé à l’article 4 ne charriait pas de forts enjeux internes ni bilatéraux. Ainsi pourrait s’expliquer, aussi, en France, l’absence de mobilisation contre l’article 13 dont la dénonciation ne peut s’adosser à aucune autre question objet d’un débat politique national.

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Il fallait, conclut Romain Bertrand, que la promotion du « bilan positif de la colonisation » s’inscrive dans « la routine du jeu politique démocratique contemporain » pour aboutir. N’en était-il pas de même pour sa contestation qui, si elle n’a pas emprunté les canaux du jeu parlementaire, l’a emporté grâce à son intégration dans le discours et la mobilisation de formations militantes émergeant en 2005 ?

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Sylvie THENAULT

Rémy Pech, Jules Maurin. – 1907. Les mutins de la République. La révolte du Midi viticole. Toulouse, Privat, 2007, 333 pages. Préface de Maurice Agulhon. « Histoire »

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« Dans cette affaire – à la fusillade de Narbonne près, mais quelle restriction ! – tout était républicain, moderne, populaire, pacifique… ». D’une phrase, Maurice Agulhon souligne la singularité de l’approche développée par Rémy Pech et Jules Maurin dont l’exceptionnalité garantira la paradoxale exemplarité et sur lesquels on pensait n’avoir plus rien à apprendre tant ils ont suscité de témoignages, d’analyses et de commentaires.

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C’est, précisément, le mythe, cher aux divers courants des gauches antimilitaristes, révolutionnaires et régionalistes, que les auteurs confrontent à l’histoire. Confrontation réussie : à la faveur de son centenaire, l’ouvrage, revendiqué « comme un ultime salut à la mémoire des braves soldats du 17e », renouvelle l’historiographie de la mutinerie qui accompagna le plus grand mouvement social du Midi. Servis par une familiarité de longue date avec les sources de l’histoire des vignerons languedociens et du monde militaire, les deux historiens livrent des documents inédits, recueillis au long de « quatre décennies d’enquêtes et de contacts au sein même du peuple vigneron ».

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Après une première partie où J. Maurin revient sur « l’événement » décortiqué à travers l’examen de « la révolte viticole à son paroxysme », du « recrutement local » du 17e régiment d’infanterie de Béziers-Agde et l’analyse des faits, les 140 pages réservées aux neuf témoignages d’appelés, introduits et annotés par R. Pech, occupent la place centrale, dans tous les sens du terme, de l’étude. Outre la minutieuse reconstitution des faits et des circonstances de leur enchaînement, elles restituent, parfois à chaud, le point de vue de « pioupious » dont aucun, constat essentiel, « ne se pense comme un soldat perdu ni vaincu ». De fait, et c’est là l’un des principaux apports du livre, les auteurs suivent le devenir des mutins au-delà des heures chaudes des 20 et 21 juin. Provoquée par la fusillade qui, à Narbonne, fait un mort et trois blessés graves lors des graves échauffourées du 19, la spectaculaire insubordination du 17e régiment d’infanterie exprime d’abord la crainte des jeunes soldats, originaires de la région, d’avoir à tourner leurs armes contre leurs proches – parents, voisins, collègues, concitoyens. Aussi intolérable soit-il au regard de la discipline militaire, l’acte relève plus de la résistance passive que de l’action révolutionnaire dont il a, certes, les apparences. Situation, il est vrai, des plus délicates et toujours susceptible de basculer. Si rien d’irréparable ne se produit du côté des mutins, les autorités réagiront elles-mêmes avec discernement. Résolues à rétablir l’ordre, mais réalistes et habiles, elles montrent une réelle modération dans la remise au pas des soldats que l’on cherche en priorité à éloigner du Languedoc. Transférés à Gap, ils seront ensuite embarqués pour Gafsa, en Tunisie. Maintenus au sein d’un régiment qui échappe à la dissolution, les hommes ne font l’objet d’aucune inculpation et ne sont pas davantage versés dans les bataillons disciplinaires nord-africains. Au terme de deux années normales de service, ils regagneront la métropole. Près d’un demi-siècle plus tard et dans le contexte différent d’un début de guerre coloniale « sans nom », l’armée et le pouvoir politique seront beaucoup moins indulgents, malgré la prudence qu’impose le risque de braquer l’opinion, face aux troubles suscités lors du rappel des réservistes de 1955 [3]  Cf. C. Grenier, « La protestation des rappelés en 1955,... [3] .

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La troisième partie traque, sous la plume de R. Pech, les traces – dos de cartes postales, journaux, affiches, romans, récits, poèmes et chansons – et la mémoire de la mutinerie, telles qu’elles ont pu se conserver, se forger et se transmettre, dès les lendemains des troubles. Preuves à l’appui, l’historien tord le cou aux légendes qui lui sont associées. Pas plus que Gafsa n’était Biribi, les mutins de 1907 ne furent délibérément sacrifiés pendant la Grande Guerre par un État-major rancunier. Étranger à tout antipatriotisme, leur antimilitarisme sans ostentation paraît « très relatif ». Montéhus a bien cerné l’état d’esprit des « braves soldats du 17e », pacifistes « restés des citoyens » sous l’uniforme et soucieux de ne pas se tuer « entre Français ». Sur ce point, la sévérité des auteurs envers la célèbre chanson n’emporte pas l’adhésion. Si ses paroles glorifient le « refus de rougir [les] baïonnettes », elles ne mentionnent nullement l’existence d’un tel ordre et semblent compatibles avec le caractère préventif de la mutinerie. À quand l’histoire des usages et des interprétations du « Gloire au 17e » ?

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Michel PIGENET

Mona L. Siegel. – The Moral Disarmament of France. Education, Pacifism, and Patriotism, 1914-1940. Cambridge, Cambridge University Press, 2004, XIV-317 pages

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Mona Siegel renouvelle l’histoire du pacifisme des instituteurs entre les deux-guerres en se focalisant sur l’enseignement. Elle a lu les manuels d’histoire, de morale ou d’instruction civique, consulté des cahiers d’élèves, suivi les débats de la presse spécialisée et regardé de près trois départements (Seine, Somme et Dordogne), recueillant des témoignages pour compléter les archives. Elle maîtrise d’autre part la littérature du sujet [4]  Une seule lacune, la communication de Jacques Girault... [4] . À la suite d’Olivier Loubes [5]  L’école et la patrie. Histoire d’un désenchantement... [5] , elle nuance ainsi le tableau dressé à partir des positions du syndicat national, le SN.

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Pendant la guerre de 1914, à l’exception d’une minorité sévèrement réprimée, instituteurs et institutrices ont joué le rôle patriotique que l’on attendait d’eux. Le discours patriotique se poursuit après l’armistice, mais au début des années 1920, il doit composer dans les classes avec les souvenirs des anciens combattants et le vécu des élèves, dont certains ont perdu leur père. Contrairement aux manuels, les cahiers prennent en compte les souffrances et le deuil. Mais le désenchantement de la guerre se poursuit et les enseignants s’interrogent. En 1923-24, Gaston Clémendot plaide dans le bulletin du SN pour la suppression de l’histoire, qui enseigne l’orgueil national, la haine de l’ennemi, la gloire des batailles. Sa proposition, finalement refusée, suscite un vaste débat d’où émerge le devoir d’œuvrer au désarmement moral. M. Siegel souligne ici, à côté des courants socialistes, internationalistes et pacifistes, le rôle des mouvements féministes dans un corps enseignant féminisé aux deux tiers. Ils s’appuient paradoxalement sur le stéréotype de la nature féminine vouée à la maternité, qui exclut les femmes de la politique, pour intervenir dans le champ politique en faveur de la paix : par nature et par instinct, les femmes sont pour la Paix, car la guerre tue leurs fils.

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Désarmer les esprits devient ainsi la mission propre des instituteurs, leur devoir. À partir de 1926, le SN entreprend de boycotter les manuels bellicistes, notamment des manuels d’histoire très répandus comme le Lavisse et le Gauthier-Deschamps. Sous cette pression, les éditeurs révisent leurs ouvrages. On ne parle plus d’humiliation pour la défaite de 1870, ni d’amputation pour l’Alsace-Lorraine ; les Allemands ne sont plus des barbares ou des criminels, ni des boches. La guerre n’est plus une école d’héroïsme et de sacrifice, mais une réalité faite de destructions, de souffrances et de deuils. M. Siegel montre pourtant que la campagne contre les manuels bellicistes a inégalement mobilisé le SN. À côté de sections qui l’ont menée systématiquement, beaucoup se sont contentées d’une information dans leur bulletin. Georges Lapierre, le rédacteur de L’Ecole libératrice, le regrette dans une lettre de 1929 à Clémendot : il n’a obtenu qu’une trentaine de réponses à une enquête sur le sujet. Le contre-manuel de Clémendot, combattu par l’administration, n’a pas connu un grand succès et le SN a refusé de l’inscrire au catalogue de sa maison d’édition, SUDEL, en 1933. Surtout, le désarmement moral est l’aboutissement d’un patriotisme enraciné dans la tradition républicaine. Les manuels opposent le faux patriotisme, chauvin, haineux et méprisant, au vrai patriotisme, pacifique, généreux, respectueux des autres nations. La patrie reste une mère irremplaçable, dont l’amour conduit à celui de l’humanité, et la France une nation exceptionnelle qui a apporté au monde les valeurs universelles de 1789. Sa mission civilisatrice dans ses colonies n’est d’ailleurs pas contestée.

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À partir de 1933, le climat se modifie. L’École libératrice dénonce dans le nazisme un danger pour la paix et une menace pour la civilisation. Avec la guerre d’Espagne, les termes de courage, d’héroïsme reparaissent ; la résistance de Madrid appelle l’admiration. Il y a donc des guerres légitimes, pour lesquelles des républicains pacifistes peuvent vibrer, et l’on reparle de hordes italiennes et allemandes. Le SN adopte en 1936 une position pacifiste incontestable, mais que les plus radicaux jugent insuffisante tandis qu’elle soulève des contestations dans certains départements. Si la pétition lancée par Delmas, le secrétaire général du SN, à la veille de Munich – « Nous ne voulons pas la guerre » – remporte un incontestable succès, et si les accords sont très largement acceptés, la réalité est en fait plus complexe. Profondément pacifistes, les enseignants du primaire restent patriotes et conscients des dangers.

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Ce livre solide, clair et intelligent ne bouleverse pas nos connaissances, mais il les affine. Il aide à mieux comprendre comment et pourquoi ces instituteurs pacifistes ont si souvent poursuivi leur combat dans la Résistance.

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Antoine PROST

David Bensoussan. – Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres. Paris, Fayard, 2006, 658 pages

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L’ouvrage est la version abrégée d’une importante thèse de doctorat soutenue en 2001 à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Tirant parti des sources classiques de l’histoire politique, mais aussi de fonds privés non exploités jusque-là, en particulier les archives d’Hervé de Guébriant, président de l’Office Central de Landerneau et plus tard maître d’œuvre de la Corporation paysanne sous Vichy, ce livre très dense et très riche, lesté de tableaux et cartes du plus grand intérêt, approfondit et, mieux, renouvelle une question qu’on pouvait croire bien connue. Partant du concept de « bloc agraire » élaboré par Gramsci, l’auteur s’interroge sur « la fonction du clergé comme “lien organique” entre les structures sociales et les réalités politiques et idéologiques en Bretagne » (p. 20). Il analyse la singularité de la droite bretonne au début des années 1920 et son progressif alignement sur la configuration nationale à la suite de la dislocation progressive de ce bloc.

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La première partie du livre – « Les années vingt : le temps des affrontements » – souligne le poids de l’héritage aristocratique sur fond de querelle religieuse surdéterminant le paysage politique. Au lendemain de la Grande Guerre, tandis que le camp républicain reste enfermé dans un laïcisme obsidional réactivé par l’épisode du Cartel des gauches, ce sont les contradictions internes au camp catholique qui se creusent. L’influence de l’Action française apparaît toujours très forte, tandis que le courant démocrate-chrétien peine à s’affirmer, mais la condamnation pontificale qui frappe les maurrassiens en 1926 modifie radicalement la donne. Dans un chapitre particulièrement éclairant, David Bensoussan montre à quel point les élections législatives de 1928 représentent un tournant avec le triomphe éphémère de la démocratie chrétienne et l’apogée du quotidien qui la soutient, L’Ouest-Éclair, lequel bénéficie d’un soutien romain d’autant plus précieux que nombre d’évêques bretons ne cachent pas leur préférence pour les élites traditionnelles.

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La deuxième partie – « Identités, cultures politiques et réseaux d’influence des droites bretonnes » – abandonne le fil chronologique pour une approche systématique de la configuration bretonne, inassimilable à ce qui peut s’observer ailleurs à la même époque. Les enjeux identitaire, scolaire, syndical et politique induits par l’enracinement religieux de la région permettent de mesurer la force, mais aussi la plasticité et la capacité d’adaptation de la contre-société catholique. Chemin faisant, l’auteur tord le cou à des lieux communs bien établis, comme l’idée que la droite serait majoritaire en Bretagne, alors qu’elle ne l’est guère mais dispose, il est vrai, de bastions bien visibles et solides, comme le Léon ou le Vannetais. Il montre aussi l’importance du Parti Démocrate Populaire, dont on souligne trop souvent la faiblesse, comme lieu de transit permettant le passage d’un catholicisme social intransigeant hostile à la République à un catholicisme intégral, mais intégré au débat républicain.

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La troisième partie – « Les années trente : le temps des recompositions » – est sans doute celle dans laquelle David Bensoussan complète ou rectifie le plus sensiblement les études antérieures. La crise de L’Ouest-Éclair montre à quel point la condamnation de l’Action française a en quelque sorte épuisé la fonction principale de la démocratie chrétienne, et comment les tentatives d’alliances électorales avec les radicaux se brisent face au regain d’une droite conservatrice désormais dégagée de l’hypothèque maurrassienne, tandis que le développement des mouvements d’Action catholique spécialisés traduit une inflexion métapolitique du cléricalisme. Les chapitres les plus stimulants sont ceux que l’auteur consacre à l’évolution du monde rural et aux débats sur le corporatisme. David Bensoussan prend le contre-pied de l’interprétation classique de Suzanne Berger (Les Paysans contre la politique, Paris, Seuil, 1975). Il montre en effet que les notables agrariens, ceux de l’Office Central en particulier, développent aussi une stratégie politique, au-delà de l’action économique et syndicale à laquelle on a l’habitude de les réduire.

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David Bensoussan conclut qu’à la fin des années trente « le processus multiforme d’intégration de la Bretagne à l’espace national tend à réduire les spécificités de la vie politique bretonne et à la calquer sur les clivages qui organisent le champ politique national » (p. 489). Dès lors, les droites se diversifient, le ciment religieux ayant cessé de jouer le rôle qu’il tenait encore vingt ans plus tôt même de manière conflictuelle.

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Assurément, ce livre fera date. La précision de ses analyses et la masse de sa documentation en font désormais une référence incontournable, mais aussi un point de départ pour des explorations spécifiques qui prendraient par exemple pour fil conducteur les itinéraires biographiques. On regrettera seulement – mais c’est une remarque de don Quichotte – que l’éditeur ait, comme il se fait hélas de plus en plus souvent, rejeté les notes en fin de volume.

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Yvon TRANVOUEZ

Michel Dobry (sous la direction de). – Le mythe de l’allergie française au fascisme. Paris, Albin Michel, 2003, 463 pages

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Cet ouvrage collectif n’est pas homogène. M. Dobry le signale lui-même en avant-propos. Deux contributions notamment ignorent sa ligne directrice. D’abord celle de Robert Paxton sur les cinq phases du fascisme, que Dobry discute (p. 61 sq.). Cette analyse du fascisme comme processus dans un cadre comparatif surmonte bien des difficultés méthodologiques. Je ne m’y attarderai pas, car Paxton vient de la développer plus largement dans son dernier livre [6]  R. O. Paxton, Le fascisme en action, 2e éd., Paris,... [6] . Celle de Gisèle Sapiro ensuite, particulièrement convaincante, qui propose une typologie des écrivains fascistes en distinguant les notables, les esthètes, les polémistes et une avant-garde réduite à Céline.

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Ni l’un ni l’autre de ces auteurs ne s’inscrit dans la polémique, ouverte ou feutrée, qui est l’axe du livre. Cette polémique a une cible : René Rémond – La Droite en France, Aubier, 1954 –, et tous les historiens qui s’en réclament. Y a-t-il plus bel hommage involontaire ? Combien d’universitaires aimeraient que leurs livres soient encore discutés cinquante ans après leur première publication ! De fait, c’était un grand livre, et qui a marqué : dans la grisaille d’une histoire politique événementielle fastidieuse, voici que soufflait le vent de l’intelligence. Qu’il ait eu plus d’influence que Pouthas ou Baumont, qui s’en étonnera ? et qui s’en attristera ? De là à construire une « école immunitaire » qui englobe pratiquement tous les historiens francophones du domaine, en faisant fi des différences entre Berstein, Milza, Winock, Burrin et quelques autres, et en minimisant l’évolution de leurs positions au fil de décennies de débats, il y a un pas contestable. Nous sommes en fait au cœur d’une lutte pour le classement et la conquête de la légitimité dans le champ académique. Dobry dénonce fort bien cette logique classificatoire quand elle s’applique à la construction du concept de fascisme, mais il met en œuvre exactement la même logique pour construire la « thèse immunitaire ». Son argumentation irrite par son ton tranchant et condescendant. Mais on peut être arrogant et avoir raison.

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Passons donc sur cette posture reprise de Bourdieu et voyons l’argument. S’il s’agit de dire que la France n’était pas, « par nature », « immunisée » contre le fascisme, Dobry enfonce une porte ouverte : en histoire, il n’y a pas d’« essences immuables ». Il ne croit tout de même pas Berstein assez stupide pour le penser, même si celui-ci a bien utilisé le terme « allergie » dans un titre d’article. Quand Berstein parle de « culture politique », il n’évoque pas un donné génétique, mais le résultat d’un travail politique qui se poursuit. En fait, la contestation de Dobry est double : d’une part, les historiens français ont tort de nier la force du fascisme en France dans les années trente ; d’autre part, toute classification est réductrice ou trompeuse. Ce procès de l’approche classificatrice qui trace des frontières autour d’essences est repris par Brian Jenkins à propos de l’Action française, et par Annie Collovald à propos du Front national. Le premier conteste que l’AF ait été en perte d’influence dans les années trente : si son influence comme ligue décline, son influence intellectuelle, idéologique et culturelle reste très forte. La seconde prend pour cible le même groupe d’historiens en critiquant les implicites du concept de « national-populisme » par lequel ils caractérisent le FN. L’exercice est brillant, mais toute autre étiquette connaîtrait le même sort. Mieux vaut donc ne pas classer. C’est d’ailleurs la conclusion de Dobry, pour qui la question de la bonne étiquette n’est ni la seule ni la principale question de recherche (p. 67). On pourrait acquiescer. Mais si la question est secondaire, pourquoi s’acharner contre la « thèse immunitaire » ? Résumée à l’essentiel, la thèse de Dobry est la suivante : « la classification de mes adversaires est mauvaise ; de toute façon, ils ont tort de classer ». Le second argument mine évidemment le premier. Et comment analyser une situation historique sans la caractériser, c’est-à-dire sans classer, par un processus itératif de confrontation des ressemblances et des différences ? Du point de vue de l’histoire sociale, qui est ici le nôtre, ce n’est pas le classement qui est illégitime, c’est la réduction du fascisme à une idéologie indépendante des hommes et des groupes qui la portent, ou à des luttes de classement dans le champ politique. Si le fascisme n’a pas triomphé en France, ce n’est pas parce qu’il ne le pouvait pas, en vertu d’on ne sait quelle « essence imaginaire », comme Dobry feint de croire, et comme le soutiennent les tenants de la « thèse immunitaire », mais parce qu’il a été combattu efficacement par des groupes très divers. Il y a eu une dynamique de droite qui pouvait déboucher sur un fascisme, et une dynamique antifasciste, qui a elle-même obligé des mouvements comme les Croix de Feu à des repositionnements « démocratiques » dont la « sincérité » est une question futile.

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Cette perspective dynamique n’est pas absente du livre. Dans son étude de la réception du fascisme italien, Bruno Goyet montre par exemple que, pour s’implanter, le fascisme avait besoin d’une situation charismatique, « où le fonctionnement rationnel-légal des institutions n’est pas reconnu par une grande partie de la société comme capable d’incarner et d’assurer son devenir collectif » (p. 99). Or, à la fin des années 1920, le gouvernement maîtrise parfaitement la rue. Goyet a raison d’introduire le rôle de l’État dans cette dynamique. Il retrouve l’argument de Paxton expliquant l’échec des chemises vertes par l’efficacité de la gendarmerie pour mettre fin aux grèves d’ouvriers agricoles. Didier Leschi veut démontrer que les Croix de Feu étaient « parfaitement insérés dans la sociabilité des anciens combattants ». Je croyais avoir prouvé le contraire, mais mes conclusions qu’il cite fort honnêtement sont pour lui des « appréciations ». C’est pourtant un fait que les Croix de Feu se tiennent en-dehors de la Confédération qui réunit trois millions d’anciens combattants. Pour plaider néanmoins leur parfaite insertion, il invoque les parrainages militaires illustres qu’ils ont reçus. C’est à peu près comme si l’on citait des patronages d’évêques pour soutenir que les professeurs du privé sont parfaitement insérés dans le milieu enseignant. L’antimilitarisme des anciens combattants et leur refus du style des officiers d’active sont avérés. Quant à la légitimité combattante qui aurait prévalu sur la légitimité parlementaire au lendemain du 6 février 1934, ou bien Leschi parle des Croix de Feu, ce qui nous ramène au point précédent, ou bien il parle de l’important cortège de l’UNC parisienne, qui ne s’est pas dirigé vers le Palais-Bourbon et dont le meneur, proche des Croix de Feu, finit par démissionner de la présidence nationale de l’UNC, ce qui est fâcheux pour le détenteur d’une légitimité. L’amusant, dans l’histoire, est que Leschi reprend en fait une analyse initialement proposée par René Rémond, et que ma thèse avait contredite. Mais comme l’axe du livre est TCRR – Tous Contre René Rémond –, Leschi s’abstient évidemment de se placer sous ce patronage et même de donner la référence de cet article.

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Deux autres contributions sont consacrées au Front national, dont celle déjà citée d’A. Collovald. Violaine Roussel analyse pour sa part avec beaucoup de finesse les divers modes de construction de leur identité par des militants soucieux de reconstituer des trajectoires « qui se tiennent », de se protéger des regards hostiles tout en retournant éventuellement le stigmate accolé à l’étiquette Front national. L’ouvrage se clôt sur un article où Zeev Sternhell reprend l’essentiel de ses thèses. La pugnacité de pionnier avec laquelle il a pourfendu « l’école immunitaire » ne signifie pas que les auteurs du livre l’approuvent en tous points car il ne s’est pas arraché à la logique classificatoire. Le reproche ne me paraît pas fondé ici. Sternhell développe longuement l’opposition aux Lumières de l’historicisme allemand et de la pensée réactionnaire française. Si l’on peut critiquer cette fresque éloquente, c’est justement en raison de son caractère trop général : les différences internes, qui permettent les jeux d’opposition et d’alliance dont l’histoire est tissée, ne peuvent apparaître à un niveau aussi fondamental. Un minimum de distinction aurait été éclairant.

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On le voit, tout n’est pas sans intérêt dans cet ouvrage polémique. Reste qu’il ne fait guère avancer la compréhension du fascisme ou du non-fascisme français. C’est bien beau de démolir l’œuvre de toute une série d’historiens et d’affirmer qu’il « n’y a pas grand-chose à sauver de la thèse immunitaire » (p. 56). Mais il faut faire mieux, et remplacer ce qu’on détruit. À quand une histoire de la droite autoritaire ou du fascisme – et d’ailleurs quel terme utiliser ? – signée de Michel Dobry ?

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Antoine PROST

Bertrand Geay et Laurent Willemez (coordonné par). – Pour une gauche de gauche. Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2008, 316 pages. « Savoir/agir »

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Pourquoi la victoire du « non » au traité constitutionnel européen en 2005 n’a-t-elle pas débouché en 2007 sur une candidature commune à l’élection présidentielle ? Pourquoi un électorat antilibéral ne s’est-il pas affirmé ? Telles sont les questions que ce livre collectif aborde. Mais à la différence d’autres ouvrages de science politique sur le même sujet, il prend explicitement parti. Comme l’indique le titre Pour une gauche de gauche, l’analyse est portée par un engagement. La position sociologique revendiquée – « une démarche à visée scientifique mais pas apolitique » – vise à favoriser la constitution d’un champ politique antilibéral. Le livre est issu d’un colloque organisé en décembre 2007 par l’association Raisons d’agir, créée autour de Pierre Bourdieu peu après le mouvement social de 1995. Il part d’un constat : l’existence d’un courant de contestation protéiforme, associatif, syndical, politique, dont les grèves de 1986 et de 1995, le vote « non » en 2005 ont été les principales expressions. L’objectif est de comprendre pourquoi la tentative de conversion de la résistance antilibérale en force politique a échoué et de quelles ressources elle peut disposer à l’avenir. Les explications sont cherchées dans trois directions qui forment les trois parties du livre. La première : « Du mouvement social à la constitution d’un espace à la gauche de la gauche » trace « une chronologie » et s’interroge sur les contours de cet espace. La deuxième s’intéresse aux « nouvelles règles du champ politique », tandis que la troisième traite « des traditions politiques en mal de redéfinition». De cette exploration se dégage une conclusion claire : l’existence d’une « gauche de gauche » est peu assurée.

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« Gauche de gauche » : l’expression interpelle mais elle ne fait pas l’objet d’une discussion sur les raisons qui la font préférer à « gauche antilibérale » ou « gauche critique », ou encore « gauche altermondialiste ». Son positionnement supposé au sein de la gauche n’est pas non plus explicité alors même que l’introduction oriente sa « recherche dans la région du champ politique située à la gauche du parti socialiste » et que plusieurs contributions portent sur des organisations qui se situent en dehors des repères droite/gauche ou sont habituellement positionnées à l’extrême gauche. Cette « gauche de gauche » est, comme il est indiqué d’emblée, « virtuelle » et hétérogène. La démarche, structurée par l’alternance de points de vue transversaux et de monographies, a le mérite de mettre en évidence cette hétérogénéité. Hétérogénéité dans le temps d’abord : Sophie Béroud montre le décalage existant entre le processus de recomposition syndicale et la temporalité des mobilisations, notamment entre 1995 et 2006 ; on n’observe « pas de séquence unifiée des luttes sociales ». Hétérogénéité des composantes analysées : syndicales (la CGT, mais Sud n’est pas étudié), politiques (la « gauche du PS », le PCF et les différentes organisations trotskistes), sociales (« gauche mouvementiste », Attac). Peu est dit sur le fondement idéologique de cette « gauche de gauche » : on ne trouve d’analyse ni sur les éléments de pensée partagés ni sur les différends qui existent entre ces composantes. Seuls éclairages : une étude originale sur « le renouveau de la pensée économique critique », qui conclut à la faiblesse de ses supports et canaux d’influence, et un zoom sur « la pensée post- de Toni Negri », destiné à prouver que, plongée dans un « esthétisme prophétique qui n’a que faire d’une analyse empirique des agents réels », elle « n’apporte rien à la gauche antilibérale ». L’existence de la « gauche de gauche » est d’autant plus virtuelle que le présupposé d’un positionnement politique est fortement mis à mal par les analyses. La CGT, selon Baptiste Giraud, a intérêt à déconnecter son action de toute force politique et à se tenir à l’écart de «la radicalisation du mouvement, vue comme une tentative de politisation de la lutte syndicale ». C’est aussi sa situation « aux frontières du champ politique » qui fait l’ambiguïté d’Attac : comme le montre Claude Poliak, la tentative de créer « un espace politique amateur » a expliqué son succès initial, mais le rapport au politique n’a pas fait l’objet d’un débat de fond, tout en suscitant de vifs conflits. Plus largement, l’analyse d’ Isabelle Sommier sur la « gauche mouvementiste » (les mouvements des « sans », Droit au logement, Agir ensemble contre le chômage, la Confédération paysanne…) conduit au constat que si la référence au « politique autrement » des années 1970 est présente, l’idée d’un « débouché politique des mouvements sociaux ne fait pas sens pour une partie d’entre eux », qui « prônent une désertion à l’égard des lieux du pouvoir, stratégie de l’ailleurs ». Constat que conforte Lilian Mathieu, en analysant la poursuite de « l’autonomisation de l’espace des mouvements sociaux » commencée dans les années 1970.

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Enfin, la transformation de la diversité des mouvements sociaux en une force politiquement représentée apparaît d’autant plus problématique du point de vue des forces susceptibles de la porter. Bien que très partielle, l’étude sur la gauche du PS (Rémi Lefebvre) souligne, à partir de l’exemple de la Gauche socialiste, la force des facteurs qui incitent ces militants à rester au PS malgré leurs désaccords : durée de l’engagement, relations nouées dans et par le militantisme, positions de pouvoir occupées ou postes électifs espérés, impossibilité aussi de se reconvertir ailleurs. L’idée que les organisations ont plus intérêt au statu quo qu’au changement, souvent formulée en science politique, trouve avec le PCF un nouvel exemple : alors qu’il affirme une recherche de renouveau et a organisé un vaste débat préparatoire à son dernier congrès, les logiques multiples, parfois contradictoires, en présence le « conduisent à persévérer dans son être ». Le louvoiement stratégique entre une candidature antilibérale et une candidature communiste à l’élection présidentielle a empêché le parti communiste, selon Bernard Pudal, de créer un rapport de forces favorable à la gauche antilibérale au deuxième tour. Ce sont ainsi explicitement les intérêts propres des organisations qui sont mis en évidence comme obstacles à la constitution d’une « gauche de gauche ». Patrick Lehingue en apporte une preuve originale. Son étude sur « les comptes publics des partis politiques » établit l’intérêt de chaque organisation à présenter le maximum de candidats et ainsi à « préserver la marque partisane ». Il conclut que « la dispersion reste sans doute déraisonnable, mais, au moins sous le rapport des contraintes financières, pas complètement irrationnelle».

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Bien qu’elles n’abordent ni les thèmes susceptibles de donner corps à la « gauche de la gauche » ni la dimension électorale (figures de candidats, votes…), ces contributions, en mobilisant diverses approches de science politique et de sociologie, apportent un éclairage sur les raisons de « l’impuissance à construire en France une gauche de gauche ». Plusieurs auteurs insistent sur les illusions qui ont animé les militants antilibéraux. La croyance en l’influence forte et croissante des idées antilibérales est accompagnée par l’illusion qu’existait un électorat antilibéral, dont le vote « non » majoritaire aurait été l’expression. Lilian Mathieu pointe « l’erreur de perception » de ces militants et les « erreurs tactiques » qui en découlent : « Les tenants de la candidature unitaire ont cru que l’électorat du 29 mai [2005] serait la base d’une nouvelle force politique qui trouverait dans l’élection l’occasion de son avènement ». Cette distorsion entre les apports des analyses formulées dans les contributions et le regard de certains militants donne deux lectures possibles du livre. L’une invite à un approfondissement des pistes permettant de mieux comprendre l’éparpillement de l’offre de gauche en 2007 et l’absence d’une « gauche de gauche ». L’autre est présente en particulier dans la conclusion. À partir des concepts théorisés par Pierre Bourdieu, notamment ceux de champ et de « lutte pour l’imposition d’une vision politique », Gérard Mauger propose une lecture militante : il indique les tâches nécessaires au « travail politique d’unification » conduisant à la « reconstruction d’une gauche populaire ». Mais entre ces deux lectures, il existe une certaine distance.

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Hélène HATZFELD

Geert van Goethem. – The Amsterdam International. The World of the International Federation of Trade Unions (IFTU), 1913-1945. Aldershot, Ashgate, 2006, 320 pages

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L’histoire des organisations syndicales internationales a longtemps été négligée par les historiens même si certains pionniers, notamment Lewis Lorwin et Georges Lefranc, l’abordèrent. Il fallut attendre ensuite le travail collectif dirigé par Guillaume Devin, quelques années plus tard la thèse de Susan Milner sur le Secrétariat syndical international (SSI, 1902-1919), puis les travaux de Rainer Tosstorf sur l’Internationale syndicale rouge (ISR, 1921-1937) pour que les choses changent. En 2000 fut publié, à l’initiative de l’International Association of Labour History Institutions (IALHI) et de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, un volume collectif sur l’histoire du SSI, de la Fédération syndicale internationale (FSI) et de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). Dans les mêmes années, des chercheurs s’engageaient dans une démarche comparative sur le syndicalisme en Europe, à travers deux colloques : l’un portait sur l’invention du syndicalisme à la fin du xixe siècle [7]  J.-L. Robert, F. Boll, A. Prost (dir.), L’Invention... [7] , l’autre sur son apogée, dans les années 1960-1985 [8]  M. Pigenet, P. Pasture, J.-L. Robert (dir.), L’Apogée... [8] . Plus récemment, Jean-Marie Pernot s’est interrogé sur la crise actuelle du syndicalisme français en montrant qu’elle n’est pas spécifique à l’Hexagone, mais qu’elle touche l’ensemble du continent européen. Cette présentation, qui n’est pas exhaustive, montre la vitalité des recherches existant en ce domaine.

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C’est dans ce contexte que se situe le livre de Geert van Geothem qui vient compléter très utilement sa contribution à l’ouvrage publié sous les auspices de l’IALHI et de l’Institut d’Amsterdam. Il éclaire d’un jour nouveau ce que fut le monde de la FSI, de ses militants et de ses dirigeants, à travers l’étude de ses différentes périodes chronologiques, symbolisées par les trois centres que furent Amsterdam, Berlin, puis Paris, de l’avènement de Hitler jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Comme on l’imagine aisément, à partir de 1933, la FSI alla de crise en crise. Il en fut d’ailleurs de même pour l’Internationale ouvrière socialiste (IOS) et, à ce propos, il faudra un jour s’interroger sur l’histoire comparée des deux organisations dont les difficultés ne purent pas, dans une certaine mesure au moins, ne pas rejaillir l’une sur l’autre.

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L’histoire de la FSI s’inscrivit assez largement dans les pas du SSI qui la précéda. En effet, la FSI s’organisa essentiellement à partir de structures extra- ou supranationales assez faibles qui représentaient, mais sans doute de façon insuffisante, les grandes centrales syndicales nationales. Les Secrétariats syndicaux internationaux ne jouèrent qu’un rôle secondaire au sein de la FSI, ce qui contribua assez sensiblement à paralyser ses capacités d’intervention : tel avait été déjà le cas pour le SSI et, de ce point de vue, l’histoire fut assez répétitive. Enfin, géographiquement, la FSI ne dépassa guère les limites des pays les plus industrialisés de l’Europe occidentale ; elle fut faible, voire inexistante, sur les autres continents. Là encore, la parenté avec le SSI est manifeste. Ainsi la FSI n’eut pratiquement rien à offrir aux peuples colonisés à l’heure où le colonialisme connaissait sa plus grande expansion : comment ne pas évoquer, ici aussi, la grande timidité de l’IOS en ce domaine ?

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Le grand drame de la FSI fut que son implantation territoriale coïncida avec une crise croissante de la démocratie dans une Europe largement gagnée, au cours de l’entre-deux-guerres, par les régimes totalitaires. Cette évolution affecta le syndicalisme et affaiblit son organisation internationale. La FSI joua donc d’une malchance particulière car elle eut à faire face à un contexte de plus en plus défavorable à l’heure où, à partir du début des années 1930, la rivale qu’avait jusqu’alors été l’ISR avait perdu sa dynamique et son allant. Mais entre l’effacement de l’ISR et le commencement de la crise économique, puis la progression des dictatures, la FSI n’eut pas suffisamment de temps pour s’organiser et s’implanter à un niveau supérieur. Certes, les débats internes sur l’unité syndicale internationale étaient désormais réglés par les faits. Dès lors, et à la différence du SSI, la FSI, relativement homogène sur le plan idéologique, affirma un réformisme pragmatique qui la rapprochait de celui que développait alors le Bureau international du travail (BIT). Ce réformisme s’inscrivait aussi dans une vision plus générale du monde, défendue par la Société des nations ainsi que par les gouvernements, notamment socialistes, qui la soutenaient, au gré des aléas politiques et des résultats électoraux. La différence n’est pas mince, ici, avec la période antérieure à 1914 où n’existaient ni BIT ni SDN et où le SSI ne pouvait compter sur aucun appui gouvernemental. Durant l’entre-deux-guerres, le réformisme de la FSI fut, au contraire, soutenu par un certain nombre de gouvernements, tout en bénéficiant de « l’esprit de Genève » et de l’appui de ces organismes internationaux auquel Léon Jouhaux, pour ne citer que lui, fut si attaché.

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Toutefois ces éléments positifs pour la FSI pesèrent moins, en fin de compte, que les conséquences économiques et sociales de la double crise, économique et politique, qui toucha l’Europe à partir de 1931. La crise économique plaça le syndicalisme dans une situation défensive qui lui interdisait de peser dans le sens du progrès social pour lequel il combattait. La montée des régimes dictatoriaux et totalitaires, surtout le nazisme en 1933, fit le reste. Ainsi, le réformisme de la FSI, qui aurait sans doute pu obtenir des résultats dans l’Europe des années 1924-1930, s’avéra complètement inadapté au contexte de la décennie suivante. Son implantation, ses structures, mais aussi son internationalisme – une notion qui est loin d’aller de soi au sein du monde du travail –, se révélèrent trop faibles pour résister à des vents aussi contraires. Ici, toute approche franco-française des succès du syndicalisme aux débuts du Front populaire est l’arbre qui cache la forêt : il ne faut pas oublier, en effet que, hormis la Belgique et l’Espagne jusqu’en juillet 1936, le Front populaire alla entièrement à contre-courant de ce qui se passait dans le reste de l’Europe. La réunification de la CGT française et son adhésion à la FSI en 1936 restèrent pour cette dernière un succès sans lendemain. En revanche, quelques mois plus tard et de la même façon que l’IOS, la FSI s’avéra impuissante à organiser la solidarité ouvrière durant la Guerre d’Espagne. Pour développer son action, la FSI aurait eu besoin d’une situation économique point trop dégradée et d’un environnement politique démocratique : les deux lui firent de plus en plus défaut tout au long des années 1930.

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La difficulté de construire un syndicalisme, sinon international du moins européen, reste un problème très actuel dans le contexte évidemment bien différent d’aujourd’hui. À l’heure où l’Europe économique progresse à travers un libéralisme agressif de façon bien plus rapide que l’Europe politique, pour ne rien dire de l’Europe sociale, ce livre qui montre les prémices de l’Europe syndicale est d’un grand intérêt et pas seulement pour les historiens.

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Michel DREYFUS

Jean-François Fayet. – Karl Radek (1885-1939) : biographie politique. Berne, Peter Lang, 2004, 813 pages. « L’Europe et les Europes »

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Signalons d’emblée l’originalité de ce travail, « version complétée » d’une thèse de doctorat d’État, formule inhabituelle contraire à l’heure où la plupart des docteurs en histoire contemporaine doivent alléger leurs textes pour publication. Monument d’érudition internationale, l’ouvrage de Jean-François Fayet nous fait découvrir l’itinéraire d’un Juif de Galicie, dans l’Empire austro-hongrois, tour à tour dirigeant révolutionnaire en Allemagne, « la passion politique de sa vie », en Chine, conseiller de Staline en politique étrangère, condamné en 1937 (jugement annulé en 1988), puis disparu, sans doute victime d’une épuration dès 1939.

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Sept chapitres chronologiques découpent l’activité du dirigeant de l’Internationale communiste qui enfreignit la règle adoptée en 1924 obligeant les dirigeants à remettre leurs archives au Comité central. Radek préféra les confier à Riazanov, directeur de l’Institut du marxisme-léninisme jusqu’à son arrestation en 1931. Elles réintégrèrent alors les archives centrales et furent ventilées dans diverses séries, d’où un travail préalable accompli dans cet ouvrage pour comprendre le sens de la présence d’un document et le contextualiser.

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La formation reçue apparaît conforme à celles de nombreux jeunes révolutionnaires. Né dans une famille juive moderniste, Radek, polyglotte, imprégné de culture nationale polonaise, milite très jeune à l’université. Émigré en Suisse, il côtoie les différentes familles social-démocrates puis suit Rosa Luxemburg à Berlin et se retrouve parmi les socialistes polonais en 1905, membres de la gauche du parti allemand. Son goût pour l’écriture, la virulence de ses attaques contre les dirigeants du Parti, sa compétence dans les analyses des relations internationales et de l’impérialisme lui valent à la fois la reconnaissance et la méfiance de ses camarades qui se manifesta par la faible aide reçue lors d’un passage devant l’instance judiciaire en 1911. Réhabilité avec le soutien des dirigeants russes de la Deuxième Internationale, Radek continue à militer dans les courants de gauche de la social-démocratie européenne. Aussi, proche des positions de Lénine, sans qu’il y ait totale convergence d’idées – Lénine condamne ses thèses proposées comme plate-forme de la gauche en 1915 où Radek se prononce contre une nouvelle Internationale –, contribue-t-il à la renaissance de la gauche allemande. Il prend une part active dans l’aide aux mouvements révolutionnaires qui éclatent en Europe orientale à partir de 1917, comme responsable de la politique étrangère et comme vice-commissaire à la propagande du parti bolchevique. Mais l’échec de la gauche en Allemagne constitue sa défaite. Il était en effet persuadé de la force du prolétariat et du parti allemands. Investi dans les luttes révolutionnaires en Allemagne, bénéficiaire d’un échange de prisonniers à la suite de son arrestation lors de la défaite des spartakistes, Radek tire de ses expériences, constitutives de sa « passion allemande », une conviction toujours révolutionnaire, désormais teintée de pessimisme. Il continue à espérer une extension rapide des révolutions socialistes en Europe, au contact notamment avec les dirigeants occidentaux attirés par la révolution russe. Il reprend sa place dans le groupe dirigeant la diplomatie des bolcheviks et continue à s’occuper des communistes allemands, prenant part à leur vie complexe, notamment l’exclusion de Paul Levi en 1921, avant d’être écarté de sa direction.

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Déjà critique par rapport au processus de bureaucratisation de la social-démocratie allemande, Radek, homme de l’Internationale, dispose dans le parti russe « d’un statut singulier », distant par rapport aux luttes de succession dans le parti, mais influent en raison de son expérience politique. Aussi, sans doute pour l’éloigner des centres de décision, se voit-il confier la formation des cadres du mouvement communiste chinois dans l’Université Sun Yat-Sen à Moscou dont il devient recteur. Après la défaite stratégique de l’Internationale en Chine, rallié à l’opposition, il parvient à éviter le sort des partisans de Trotsky et à réintégrer le parti en janvier 1930 à force de duplicité : acceptant d’être humilié, sali, sans doute par fidélité. Ici Fayet ne tranche pas, fournit un dossier riche et laisse le lecteur juger.

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Dès lors, il ne reste plus à Radek qu’à se rapprocher de Staline et de ses « abîmes ». L’auteur cherche à comprendre les raisons de ce ralliement de l’un des rares oppositionnels de gauche en des pages nuancées. Radek, décrit jusqu’alors comme un pur politique, semble avoir mesuré la situation interne du pays et du parti. Il peut espérer par son influence avoir un poids sur les décisions, au moins dans le domaine de la diplomatie. Cette « complicité », souvent jugée comme une lâcheté, méritait d’être analysée. Tout commence par des emplois subalternes, des articles ou des ouvrages collectifs. Rapidement les qualités de Radek et ses connaissances du monde sont utilisées au service du grand « architecte de la société socialiste », selon l’expression qu’il emploie dans un écrit hagiographique. Radek, surtout, devient très vite l’homme de la nouvelle politique soviétique en matière de relations internationales, avec comme clef de voûte la lutte antifasciste, « politique prudente, empirique, souvent même opportuniste, déterminée par la faiblesse intérieure de l’URSS » pour « empêcher la constitution d’un front uni des puissances capitalistes ».

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Pourtant le retour en puissance de Radek n’empêcha pas que la « mécanique bien rodée » des procès aboutisse à sa condamnation à dix ans de prison, le 30 janvier 1937. Cette dernière partie n’a pas bénéficié de documents d’archives. Elle paraît faible par rapport aux pages précédentes. Mais il fallait bien terminer cette biographie politique du plus haut intérêt, remarquable par la maîtrise des fonds d’archives, le constant souci de contextualisation, et fournir des explications sur l’itinéraire politique d’un militant, à la fois oppositionnel, fidèle, convaincu, prudent et stratège, sorte d’éminence grise manipulée par les véritables dirigeants du régime. L’ouvrage, outre une riche bibliographie internationale, s’accompagne de courtes notices biographiques – 500 environ. Signalons toutefois une bavure : Frossard se prénomme Louis-Oscar et non Louis-Olivier.

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Jacques GIRAULT

Filippo Turati. – Rifare l’Italia. Introduzione a cura di Carlo G. Lacaita. Bari-Rome, Pietro Lacaita Editore, Manduria, 2002, 151 pages

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C’est grâce à l’initiative de la Fondazione di Studi Storici Filipo Turati, qui a entrepris depuis plusieurs années la publication de la vaste correspondance et des nombreux écrits de Turati, que ce volume voit le jour. Il correspond à la réédition de l’un des discours les plus importants – et les plus étudiés – que le leader socialiste italien – fondateur, rappelons-le, de la revue Critica Sociale – a prononcé à la Chambre des députés le 26 juin 1920, à l’occasion de la formation du cinquième et dernier gouvernement Giolitti, c’est-à-dire à une époque où la Péninsule connaissait une grave crise économique, sociale, politique et morale qui allait conduire à l’arrivée au pouvoir de Mussolini.

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S’opposant au programme du futur gouvernement, le discours de Turati insiste sur la nécessité d’effacer les grandes plaies de la guerre, de favoriser un développement économique soutenu et de mettre en œuvre un vaste plan d’aménagement du territoire. Turati propose à ses collègues et à la nation toute entière de réduire le nombre des fonctionnaires et de combattre la corruption administrative afin d’obtenir une plus grande efficience des services publics. Il suggère la baisse de certaines dépenses – dépenses militaires notamment – au profit d’une amélioration des investissements en faveur de l’instruction publique et de la recherche. Le plan d’aménagement du territoire devait, selon lui, permettre d’électrifier les villes et les campagnes, de développer l’irrigation et de mettre en valeur des terres incultes non seulement dans le Sud du pays et les îles, mais aussi en Vénétie, en Toscane et dans le Latium en prenant comme exemple celui des coopératives qui avaient été créées dans les régions de Ravenne et de Ferrare. Comme le souligne Carlo G. Lacaita dans l’introduction, il s’agit d’une sorte de New Deal ante letteram.

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Turati confirme à travers ce long discours sa démarche de socialiste réformiste et, contrairement à ce que pensent alors bon nombre de ses collègues, il se montre profondément convaincu de la nécessité d’obtenir une plus grande cohésion sociale en favorisant le rapprochement entre les milieux populaires et la bourgeoisie. Cette conviction ne réussira pas à s’imposer, mais il est indéniable qu’elle révèle avec quel discernement Turati analyse la situation troublée de la société italienne au lendemain de 1918.

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Michèle MERGER

Lex Heerma van Voss (edited by). – Petitions in Social History. International Review of Social History, Supplements, n° 9, Cambridge University Press, 2001, 234 pages

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Qu’elles soient collectives ou individuelles, les pétitions constituent une source historique importante, à la fois par la nature de la requête elle-même, le nombre et la qualité de ceux qui la formulent, la destination et le résultat éventuel de celle-ci. Le recueil d’études présenté par Lex Heerma van Voss a le mérite de couvrir un champ historique très large à la fois dans le temps – depuis les débuts de l’époque moderne jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale – et dans l’espace puisqu’il touche la plupart des grandes aires géographiques – Europe, Chine, Inde, monde slave, États-Unis.

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Les formes et les objectifs des mouvements pétitionnaires abordés dans l’ouvrage sont également très variés. Les deux contributions qui ouvrent le volume – L. Heerma van Voss, Andreas Würgler –, traitent des problèmes méthodologiques posés par l’utilisation des pétitions en histoire. Si le mot anglais petition s’est imposé au moins dans le monde occidental, les termes employés à l’origine pour désigner l’objet et la démarche sont plus variés, suppliques, gravamina – en Allemagne notamment à l’époque moderne –, doléances – dans les cahiers de 1789.

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Les pétitions sont les voix des masses ordinairement silencieuses. Elles ont d’autant plus d’intérêt qu’elles ne sont pas gérées par la structure étatique elle-même. Par leur contenu explicite, elles sont plus lisibles que des événements comme les révoltes dont la signification est souvent complexe. Qu’elles émanent de corps représentatifs, de rebelles, ou d’individus, elles indiquent une tension, un problème. Les autorités y attachent assez d’importance pour en confier le traitement à des organismes spécialisés – comité des suppliques ou autre. C’est justement de ce traitement des suppliques par les souverains des États italiens au début de l’époque moderne – à Rome, à Naples ou en Toscane – que traite Cecilia Nubola, en montrant qu’elles consolident le rôle du prince comme garant de la haute justice et correcteur des abus, et qu’elles donnent lieu à une justice spéciale qui tient compte non seulement des cas évoqués, mais aussi de la personne et de son statut – en particulier pour les pauvres.

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Les communications de Gilbert Shapiro et de John Markoff sur les cahiers de doléances de 1789 et de Carola Lipp et Lothar Krempel sur les pétitions de 1848-1849 à Esslingen, petite ville du Wurtemberg, soumettent à une analyse très serrée ces deux séries de documents. Dans le premier cas, il s’agit de montrer grâce à un échantillon de 1 202 cahiers représentant 100 000 demandes codées qu’on peut réellement considérer les cahiers comme des pétitions à condition de les soumettre à une critique très rigoureuse. Cette approche se double d’une étude sur les mandats impératifs contenus dans les cahiers. Elle révèle à la fois que le mandat impératif caractérise particulièrement certaines régions françaises – Normandie, Centre, Bretagne occidentale, Bourgogne orientale – et que ce ne sont pas forcément les plus disposées à rompre avec l’absolutisme – le Tiers état – qui utilisent le plus le mandat impératif. Dans le deuxième cas, une microanalyse des pétitionnaires d’Esslingen permet d’observer comment un mouvement pétitionnaire s’élargit progressivement dans le temps à partir d’un noyau initial de gens déjà habitués aux pratiques civiques.

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Deux communications portant sur les artisans tisseurs de la région de Coromandel à la fin du xviiie siècle – Potukuchi Swarnalatha – et sur les travailleurs des chantiers navals britanniques – Kenn Lunn et Ann Day – traitent du rôle des pétitions comme forme d’action revendicative à caractère social. En Inde, l’affermissement progressif de la domination britannique et les changements qu’elle apporte dans la demande de produits textiles poussent les tisseurs à revendiquer auprès du gouvernement anglais contre les agissements des agents inférieurs de la Compagnie des Indes. Dans la mesure où elles rencontrent un certain succès, les pétitions, qui ne sont pas la seule forme d’action, aboutissent à intégrer, au moins partiellement, les tisseurs dans le nouveau système économique. Dans les chantiers navals britanniques qui sont des entreprises étatiques et qui connaissent une rapide croissance au xviiie siècle, les pétitions sont, face à la hausse du prix des denrées, un bon révélateur des difficultés économiques. Instrument de la négociation sociale, elles s’accompagnent d’une certaine déférence envers les autorités. Le passage au syndicalisme dans la deuxième moitié du xixe siècle et la diversification des revendications liée aux évolutions techniques, à celles de la main-d’œuvre – introduction des femmes et d’ouvriers extérieurs –, à l’apparition de nouveaux moyens d’action – le droit de vote après 1867 – tendent à modifier l’état d’esprit des travailleurs, mais il reste, dans les comportements, un héritage de la pratique pétitionnaire.

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Il est possible aussi d’utiliser les pétitions pour examiner le rapport des citoyens au pouvoir politique, rapport qui est à double sens puisque les pétitionnaires à la fois s’affirment comme une force autonome et sont tentés de se concilier les représentants de l’État en se référant aux normes que celui-ci diffuse. Marcia Schmidt Blaine, étudiant les pétitions des veuves ou femmes de prisonniers et de blessés du New Hampshire à la fin du xviie siècle, à la suite des guerres entre la France et l’Angleterre, montre que ces femmes acquièrent ainsi une possibilité d’expression qui leur était déniée dans un système patriarcal, mais qu’elles s’inscrivent aussi dans ce système en se référant avant tout aux valeurs de la famille. Rebecca Nedostup et Liang Hong Ming, qui traitent de la Chine du Kouo Min Tang dans les années 1920 et 1930, observent que les pétitionnaires – diseurs de bonne aventures ou moines – se réclament des valeurs du Kouo Min Tang – liberté d’association, droit à l’existence – pour combattre la politique anti-superstition du pouvoir, ce qui montre d’ailleurs que ces valeurs avaient pénétré la population plus profondément qu’on ne le croirait. De même Nancy K. Ota, lorsqu’elle examine, pour les années 1948 et suivantes, les demandes de « lois privées » auprès de la Chambre des représentants et du Sénat pour dispenser d’expulsion des individus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ou leur permettre d’acquérir la nationalité américaine en dehors des règles habituelles, fait apparaître de façon lumineuse que les pétitionnaires n’obtiennent satisfaction qu’en s’inscrivant dans le modèle de la famille américaine blanche, middle class et chrétienne. L’étude des pétitions peut enfin servir à nuancer des idées toutes faites sur les mentalités. Oleg Bukhovets montre ainsi, à propos des juifs de Lituanie pourtant nombreux dans la région au début du xxe siècle, que les références aux juifs ne concernent qu’un dixième des pétitions et que le juif auquel il est fait allusion est surtout quelqu’un de riche et de débrouillard, plus cultivé que la moyenne. L’antisémitisme proprement idéologique est très peu répandu.

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Ce recueil très riche qui permet d’aborder les différents aspects du traitement historique des pétitions sera donc d’une lecture indispensable à ceux qui veulent exploiter ce type de source.

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Raymond HUARD

Notes

[1]

Édition revue et augmentée : Bruxelles, Complexe, 1985.

[2]

« L’asile refusé. La défense face aux réfugiés. Actualité et histoire d’un problème humanitaire ».

[3]

Cf. C. Grenier, « La protestation des rappelés en 1955, un mouvement d’indiscipline dans la guerre d’Algérie », Le Mouvement Social, n° 218, janvier-mars 2007, p. 56-58.

[4]

Une seule lacune, la communication de Jacques Girault au colloque Daladier, qui demeure la meilleure étude du SN à la veille de la guerre : « Le syndicat des instituteurs », in R. Rémond et J. Bourdin (dir.), La France et les Français en 1938-39, Paris, Presses de la FNSP, 1978, p. 189-208, et la communication d’André Delmas qui la suit, p. 209-216.

[5]

L’école et la patrie. Histoire d’un désenchantement 1914-1940, Paris, Belin, 2001. Voir aussi son article « À contre-histoire. Gaston Clémendot, instituteur pacifiste (1904-1952) », Histoire@ Politique, n° 3, novembre-décembre 2007.

[6]

R. O. Paxton, Le fascisme en action, 2e éd., Paris, Le Seuil, 2007.

[7]

J.-L. Robert, F. Boll, A. Prost (dir.), L’Invention des syndicalismes. Le syndicalisme en Europe occidentale à la fin du xixe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.

[8]

M. Pigenet, P. Pasture, J.-L. Robert (dir.), L’Apogée des syndicalismes en Europe occidentale (1960-1985), Paris, Publications de la Sorbonne, 2005.

Titres recensés

  1. Déracinements : traumatismes et enjeux
    1. André Bessière. – Revivre après. L’impossible oubli de la déportation. Paris, Le Félin Kiron, 2006, 286 pages. « Résistance Liberté-Mémoire »
    2. Herrick Chapman et Laura L. Frader (edited by). – Race in France. Interdisciplinary Perspectives on the Politics of Differences. Oxford-New York, Berghahn Books, 2004, 266 pages
    3. Thomas A. Guglielmo. – White on Arrival. Italians, Race, Color, and Power in Chicago, 1890-1945. Oxford, Oxford University Press, 2003, 280 pages
    4. Pauline Peretz. – Le combat pour les Juifs soviétiques : Washington-Moscou-Jérusalem, 1953-1989. Paris, Armand Colin, 2006, 384 pages. Préface d’André Kaspi. « L’histoire à l’œuvre »
    5. Saskia Sassen. – Guests and aliens. New York, The New Press, 1999, XXI-202 pages
    6. Wolfgang Benz (Hg.). – Umgang mit Flüchtlingen. Ein humanitäres Problem. Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2006, 221 pages
  2. Luttes sociales et politiques
    1. Dominique Andolfatto, Dominique Labbé. – Histoire des syndicats (1906-2006). Paris, Le Seuil, 2006, 382 pages. « xxe siècle »
    2. Xavier Daumalin et Jean Domenichino. – Le Front populaire en entreprise. Marseille et sa région (1934-1938). Marseille, Jeanne Laffitte, 2006, 189 pages. Préface de Jean-Marie Guillon
    3. Jean-Claude Lahaxe. – Les communistes à Marseille à l’époque de la guerre froide, 1949-1954. Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, 300 pages
    4. Frédéric Genevée. – Le PCF et la justice des origines aux années 1950. Organisation, conceptions, militants et avocats communistes face aux normes juridiques. Clermont-Ferrand, Presses universitaires de la faculté de droit de Clermont-Ferrand, 2006, 492 pages
    5. Philippe Marlière. – La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan. Paris, L’Harmattan, 2007, 286 pages. « Logiques sociales »
    6. Romain Bertrand. – Mémoires d’empire : la controverse autour du « fait colonial ». Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006, 221 pages. « Savoir agir »
    7. Rémy Pech, Jules Maurin. – 1907. Les mutins de la République. La révolte du Midi viticole. Toulouse, Privat, 2007, 333 pages. Préface de Maurice Agulhon. « Histoire »
    8. Mona L. Siegel. – The Moral Disarmament of France. Education, Pacifism, and Patriotism, 1914-1940. Cambridge, Cambridge University Press, 2004, XIV-317 pages
    9. David Bensoussan. – Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres. Paris, Fayard, 2006, 658 pages
    10. Michel Dobry (sous la direction de). – Le mythe de l’allergie française au fascisme. Paris, Albin Michel, 2003, 463 pages
    11. Bertrand Geay et Laurent Willemez (coordonné par). – Pour une gauche de gauche. Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2008, 316 pages. « Savoir/agir »
    12. Geert van Goethem. – The Amsterdam International. The World of the International Federation of Trade Unions (IFTU), 1913-1945. Aldershot, Ashgate, 2006, 320 pages
    13. Jean-François Fayet. – Karl Radek (1885-1939) : biographie politique. Berne, Peter Lang, 2004, 813 pages. « L’Europe et les Europes »
    14. Filippo Turati. – Rifare l’Italia. Introduzione a cura di Carlo G. Lacaita. Bari-Rome, Pietro Lacaita Editore, Manduria, 2002, 151 pages
    15. Lex Heerma van Voss (edited by). – Petitions in Social History. International Review of Social History, Supplements, n° 9, Cambridge University Press, 2001, 234 pages

Pour citer cet article

« Notes de lecture », Le Mouvement Social 4/ 2008 (n° 225), p. 99-137
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2008-4-page-99.htm.
DOI : 10.3917/lms.225.0099


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