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Le Mouvement Social

2010/4 (n° 233)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782707166593
  • DOI : 10.3917/lms.233.0165
  • Éditeur : La Découverte
  • Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).



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Dans une chronique récente d’Actuel Marx sur « Le ‘moment 68’ et sa tradition révolutionnaire : archive, construction sociologique et histoire orale », rédigée de concert avec Déborah Cohen et Emmanuel Renault  [1]  « Mai-juin 68. Chronique des publications sur mai 68 »,... [1] , nous avons mis l’accent sur l’apport des renouvellements récents de l’historiographie du moment 68, tout en précisant d’emblée que l’analyse de l’explosion de paroles singulières en mai-juin 68 reste à faire en grande part.

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En effet, nous précisons dans cette chronique qu’en France, au cours de la célébration des anniversaires de Mai, ce sont « les porte-parole officiels » de 68 qui ont monopolisé l’attention des médias, pour la plupart d’anciens intellectuels soixante-huitards. À juste titre, historiens et politistes se sont démarqués de ce genre de discours, en dissociant leur approche du moment mai-juin 68  [2]  Cf. M. Zancarini-Fournel, Le moment 68. Une histoire... [2] , fondée sur des sources d’archive, de ces reconstructions médiatiques. Ils contribuent ainsi à sortir de l’oubli ce que l’on pourrait appeler la « tradition des vaincus » de 68.

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Cependant la parole des acteurs ordinaires de 68 reste encore peu audible à cause du manque de témoignages recueillis de manière systématique, surtout dans le monde étudiant, avec en plus l’argument que ces acteurs seraient pris dans le flux déformant des « images mémorielles » et qu’il convient donc de craindre, voire de se méfier a priori de la parole de ces témoins. Recouverte par le travail analytique des historiens et la montée en généralisation des politistes, leur voix devient ainsi quasi-inexistante au point que j’ai pris l’initiative de rendre compte de ma propre voix, en essayant de me situer au plus proche de l’autoréflexivité de ma mémoire d’un événement vécu jour après jour.

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J’habitais alors le VIIIe arrondissement, un quartier bourgeois de Paris, et je venais de terminer, en 1967, mes études secondaires au lycée Carnot. Mes parents travaillaient en entreprise : mon père à la direction d’IBM France, ma mère à la direction d’une petite entreprise privée. En mai 1968, j’étais étudiant en histoire de première année à la fac de Nanterre, donc un « étudiant de base » face à mes aînés déjà impliqués dans des mouvements organisationnels. Au cours de l’année universitaire, suite à la grève de la rentrée universitaire de l’automne 1967, je m’engage aux côtés de l’Union des étudiants communistes.

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De cette rentrée, de ma présence attestée – y compris sur une photo de Gilles Caron, assis sous le slogan Plutôt la vie dans le couloir de la fac, que je commente longuement au début de mes Mémoires – et de tout ce qui s’y associe, je raconte, dans la première partie, les étapes marquantes. Au bilan socio-historique contrasté des chercheurs spécialistes de mai 1968 j’associe donc une réflexion plus personnelle sur la forme de mai 68 telle que je pense l’avoir vécue, connue. Du fait de la rencontre exceptionnelle avec l’autre, cet événement nous dit quelque chose sur l’altérité radicale, et son potentiel émancipateur, utopique. Il inscrit la nostalgie du moment présent, heureux au cœur même de mon existence. À la suite de Roland Barthes, nous pouvons alors considérer que la marque de l’utopie, c’est le quotidien  [3]  Voir R. Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Le Seuil,... [3]  : il s’agit présentement du moment biographique très resserré d’une révolution inscrite dans une dynamique exceptionnelle de l’histoire.

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Un récit plutôt bref – une centaine de pages comprenant une trentaine de photos –, et dont nous présentons ici même un extrait autour d’un thème majeur, le cycle des manifestations, et une seule photo. Au fil des années, ce récit a été longuement pensé, préparé, voire un temps occulté. Puis, dans le contexte de la lutte des universitaires contre la réforme gouvernementale en 2009, il a été rédigé presque d’un seul tenant, en quelques semaines et entre deux manifestations.

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De ce témoignage je retiens la valeur principale : un hommage à l’Université, aux valeurs qu’elle représente auprès de l’ensemble de la société. L’événement mai 68 et ses suites ont été, nous semble-t-il, le moment le plus marquant de l’histoire universitaire de ces cinquante dernières années, de ce qu’elle incarne des valeurs de liberté et d’égalité. Je retiens également un désir de ne pas tout maîtriser dans mon récit par le fait d’un certain flottement mémoriel.

Le flux étudiant : la dynamique de l’imagination au pouvoir

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Une des premières images saisies par le photographe, et que nous avons retenue prioritairement, montre, à la rentrée de l’automne 1967, les étudiants montant en file et en rang serré, filles et garçons mélangés, du quai du train – station Nanterre La Folie ! – vers la fac le long d’une passerelle plutôt moche et piteuse, avant de se disperser vers tel ou tel bâtiment. Je suis peut-être l’un de ces étudiants visible au premier plan habillé d’une veste, muni d’un cartable – un de ces cartables que mon père, cadre supérieur, ramenait du bureau –, et mes cheveux bien coupés avec la raie sur le côté gauche. Nous venions pour la plupart des quartiers bourgeois de l’ouest de Paris, et nous débarquions dans une banlieue où l’on avait dégagé un ancien espace militaire en pleine zone de bidonvilles pour construire une Université…

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Il faisait gris, pour ma première rentrée universitaire : filles et garçons en nombre portent des imperméables sur eux ou sur le bras et sont habillés de façon terriblement conventionnelle – aucune fille en pantalon –, vu d’aujourd’hui. Chaque jour où nous avions nos cours, nous débarquions dans ce site boueux. Les travaux étaient inachevés, mais le campus commençait à prendre vie : il était composé de quelques bâtiments entourés de bidonvilles au bord desquels se trouvaient les rares cafés du coin. Il faudra attendre le printemps pour voir des pelouses et des plantations. Étrange choix des responsables de la politique universitaire de nous avoir ainsi exilés, jeunes bourgeois(e)s parisien(ne)s, du lieu « naturel » de nos études, l’Université du centre de Paris, La Sorbonne donc, en nous déplaçant si soudainement vers une banlieue populaire et communiste, avec son immense bidonville, à cause de notre grand nombre, étant tous issu(e)s du baby boom.

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Les mauvaises conditions de travail engendrées par cette université inachevée, ainsi que le mot d’ordre de refus de la sélection, devaient nous faire passer à la grève, très vite après le début des cours. J’ai un vif souvenir alors, tout jeune étudiant, d’un mouvement perpétuel d’appel à la grève de mes aînés déjà politisés au sein de l’UNEF et d’autres organisations, de leur intrusion d’un cours à l’autre sur un terrain particulièrement favorable. Quant aux enseignants, ils étaient tout aussi motivés par ces conditions exécrables d’enseignement, d’autant qu’ils avaient rejoint Nanterre de manière volontaire. La politisation des étudiants se fit alors très rapidement dans la grève.

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Du mot grève, inscrit sur les murs de la faculté sous forme de graffitis, retenons d’abord l’étymologie  [4]  Voir M. Tournier, Des mots sur la grève. Propos d’étymologie... [4]  : il nous renvoie à un lieu, les cayes, récifs ou bancs de sable où l’on échoue et où l’on reste immobilisé. L’Université de Nanterre n’échappait pas à cette image d’enlisement dans un lieu vide, toute première impression pour les étudiants nouvellement arrivés. Mais retenons aussi qu’il s’agit originairement de l’image d’un bord de rivière, à la fois si proche du flux de l’eau et encore bien ancré dans le grenu d’un sol, d’une surface plane. Le mot idéal donc pour annoncer, une fois sorti de l’immobilisme, à la fois le flux des mots et leur inscription sur le grain des murs.

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Sur le plan sémiologique, tout se présenta alors immédiatement connoté, lu dans un sens second par un jeu de signes propre à ce monde étudiant construit si soudainement et si artificiellement, donc incompréhensible vu de l’extérieur, en particulier par les autorités de tutelle. Le langage y devint ainsi roi. Nous étions donc très loin de l’univocité et de la détermination de l’idéologie, comme ont voulu le faire croire ceux qui n’y voyaient qu’une manipulation gauchiste. Nous verrons ainsi que « le plaisir du texte ne fait pas acception d’idéologie » pour reprendre la formule de Roland Barthes  [5]  Dans Le plaisir du texte, Paris, Le Seuil, 1973, p.... [5] .

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C’est à partir de ce moment que mon souci de me démarquer du métalangage, thème récurrent dans ma façon de critiquer les visions en surplomb des analystes ordinaires, prit corps. Cette matérialité de la dénonciation du métalangage, discours idéologique, beau discours qui cache le discours du réel, je la retrouvais dans le jeu de signes qu’une série de graffitis présentait d’une façon hautement signifiante : en début le référent même à la Grève, en fin la formule même FIN DU METALANGAGE, en capitales donc. Et dans l’intermédiaire, des mots valises détournés, si l’on peut dire : beau-jeu, beau-jonc, beau-niment, beau-druche. Par le jeu de tels signes à double sens, l’idéologie dominante n’est plus alors que boniment, et se dégonfle comme une baudruche, face à la beauté même de la grève.

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L’autre image qui s’est imposée à moi, dans ma mémoire ravivée par la vision des premiers montages filmiques sur mai 68, c’est le flux et le reflux, le mouvement perpétuel des étudiants dans le grand Couloir de l’Université de Nanterre, même si une partie d’entre eux restaient chez eux face aux événements. Cette Université présente en effet la caractéristique d’être traversée, en ce qui concerne les bâtiments des Lettres reliés entre eux, par un immense couloir qui dessert de côté les différents bâtiments, couloir plus large en son centre avec la desserte des plus grands amphis.

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Vision nullement statique donc, dont il ressort un perpétuel mouvement d’étudiants du bas d’un bâtiment à l’autre, et le long donc du couloir. Plutôt que l’habillage du couloir, de slogans, d’affiches, voire de peintures murales – le plus souvent réservées aux amphis –, et qui retenait l’attention du visiteur venu de l’extérieur, en particulier les journalistes, c’est le flux, au sein de la masse des étudiants toujours présente, des images-action, des images-affection, des images-représentation qui me frappait, au point que j’ai rêvé encore de longues années après mai 68 de cette manière très particulière dont je hantais ce couloir.

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À vrai dire, de ce couloir sans cesse traversé, l’expression de « révolution culturelle », trop connotée analytiquement, ne rend pas vraiment compte dans son originalité événementielle. Il est plutôt question ici de l’imagination elle-même, soit qui peuplait les rêves de mes nuits agitées, soit que j’appréhendais chaque jour en circulant concrètement parmi le flux des étudiants, sans en avoir conservé le souvenir de la moindre gêne. Un flux à vrai dire un peu vieillot quand on y revient en images, tant notre habillement était des plus uniformes vu d’aujourd’hui, comme je l’ai déjà souligné.

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Cependant ce couloir, c’est d’abord un lieu de vie au quotidien de « l’imagination au pouvoir » – ce slogan passe-partout de mai 68 –, mais vécu d’une manière sans doute quelque peu différente de la vision véhiculée par les commentateurs autorisés. Nous sommes loin de ce déferlement de paroles dites utopiques que l’observateur extérieur s’efforçait de trouver dans nos propos. Certes nous n’étions pas avares de nos mots, même les plus étrangers au moment vécu, quand on nous sollicitait de les dire. Mais notre imagination est beaucoup plus naturelle, beaucoup moins fabriquée à la demande, par le fait d’être liée à une image-temps abolissant la distance entre l’actuel et le virtuel, le réel et le possible. Nulle narration linéaire de l’événement ne peut vraiment en rendre compte. À tout moment, la vision et/ou l’effet sonore peu(ven)t absorber nos sensations, ainsi de la soudaine vue d’angle d’un groupe qui s’agrège, surtout dans la partie centrale du couloir, la plus large, puis du bruit d’une AG avant même d’y entrer. J’ai conservé une mémoire très vive de ce temps d’arrêt sur des images et des sons. De ce fait, l’image-action devient alors problématique : la perception des choses et des personnes n’entre plus en rapport d’évidence avec l’action, donc selon des schémas mentaux préétablis, mais s’impose dans la soudaineté d’une image virtuelle, véritable image mentale qui introduisait immédiatement un point d’indistinction entre le réel et l’imaginaire, et donc un possible. Ce qui explique sans doute que l’image de ce couloir va revenir sans cesse dans mes rêves.

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Ce couloir universitaire, c’est, pour grossir le trait, un condensé d’Aleph, cet univers borgesien qui permet d’appréhender le monde qui nous entoure sous tous les angles possibles, donc de le présentifier dans une infinité de choses, une multiplicité d’analogies. Et l’écrivain Borges peut ici même affirmer : « J’en dirai cependant quelque chose », et nous inciter ainsi à « réinterpréter le Quelque chose dans lequel nous sommes » en nous poussant à reconsidérer les choses d’un point de vue insolite  [6]  Voir sur ce point les p. 179-184 autour de Borges dans... [6] . Un quelque chose dont l’élucidation nous importe aussi depuis lors. Non pas à vrai dire quelque chose d’ineffable – cela serait un lieu commun – mais quelque chose d’archétypal qui suscite de la joie et de l’angoisse, à vrai dire, là encore, très présente dans mes rêves. Quelque chose qui nous interpelle sur le fait de savoir que les choses manipulées dans un tel flux permanent peuvent autant contaminer toute vision authentique qu’ouvrir des possibles émancipateurs.

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De fait, mon rêve était toujours marqué par la traversée dans ce couloir d’un obstacle majeur, un rideau vaste et lourd le fermant de part en part en son début, et je ne savais jamais si j’arriverais à le traverser ou non, et ce que j’allais trouver derrière. Derrière le rideau, expression commune du langage populaire de la Révolution française qui dit bien la constante présence du complot – nous allons y venir avec « le complot médiatique » de la nuit des barricades – au plus près de l’espoir. L’angoisse dans mon rêve venait aussi sans doute de ce que je craignais ne rien trouver derrière – si ce n’est le vide instauré par le plein des médias –, le grand vide de l’imagination donc, alors qu’il s’agissait en réalité d’un espace bien rempli par la présence des étudiants, et même plus tardivement d’une librairie !

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Cependant, des possibles émancipateurs ouverts par le flux étudiant, je retiens le fait majeur, dans le présent extrait de mes Mémoires, des manifestations. J’en explore diverses formes autour de la thématique de la révolution.

La quête de la révolution permanente

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Des premiers rassemblements au Quartier Latin dès le début du printemps 1968, j’ai surtout conservé la mémoire de manifestations d’étudiants prenant le tournant d’une rue avec ses maisons anciennes, un souvenir qui s’impose à moi dans une association intime aux Révolutions françaises, et 1848 tout particulièrement. D’autant que les photos attestent la présence d’étudiants d’histoire, et j’en étais un, sous la banderole « À bas la sélection – groupe d’étudiants d’histoire », en arrière-plan du groupe de tête composé de responsables étudiants et enseignants bien connus. Ainsi en est-il d’une des premières manifestations étudiantes de l’année 68, celle du 14 mars – sans doute aussi une des premières manifestations de ma vie –, évoluant dans le quartier de l’Odéon, et non pas par les boulevards comme à l’accoutumée dans les grandes manifestations unitaires, donc le long de rues plus étroites, ces rues qu’empruntèrent – voir les maisons anciennes – les ouvriers pendant les manifestations de 1848.

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Nous étions là, apprentis historiens, pour en témoigner. À chaque tournant de rue, ce souvenir de la révolution du peuple la plus oubliée de toutes les Révolutions françaises, celle de 1848, se présente à ma mémoire. C’est sans aucun doute pourquoi la lecture du livre de Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey  [7]  1848. La Révolution oubliée, Paris, La Découverte,... [7] , alors que j’envisageais d’écrire sur mai 1968, m’apparaît si passionnante, si présente à ma pensée du moment. Selon ces historiens, il reste des espoirs brisés d’une révolution d’une part l’appel à l’Assemblée nationale pour « rétablir les moyens de travail, donner de l’ouvrage et du pain » (Blanqui), et d’autre part l’image de l’insurrection finale du désespoir, poignante dans le récit même des femmes et des hommes mobilisés sur les barricades contre l’égoïsme de la classe bourgeoise. Sans que l’événement 68 prenne un tour si dramatique, j’éprouve alors le sentiment d’un retour à une Révolution si vivante dans les esprits et les corps.

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Jean-Jacques Rousseau précise, dans l’Essai sur l’origine des langues, que, pour retrouver l’authenticité de la nature, il faut la franchir, donc excéder la nature des choses, pour y revenir sans annuler la différence ainsi créée, une différence presque nulle à vrai dire du point de vue de l’humain. Jacques Derrida a longuement commenté cet aspect de la pensée rousseauiste dans De la grammatologie [8]  Paris, Éditions de Minuit, 1967. [8] . Car de quelle nature s’agit-il ici ? De la nature inscrite dans l’action même de l’humanité souffrante et agissante, sous la forme de la révolution permanente.

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Nul besoin en mai 68 de copier la révolution – je pense ainsi aux barricades érigées en 1848 autour du Panthéon à quelques pas de la barricade de la rue Guy-Lussac le 10 mai –, puisque rien ne la sépare de ce qu’elle manifeste, si ce n’est l’idéologie qui s’y attachera après coup pour en susciter l’oubli, et qui lui fait toujours écran. C’est du moins ce que nous essayons de montrer en dressant notre cartographie personnelle de l’événement. Le trait majeur de la révolution permanente, c’est qu’elle excède, voire détruit les conditions ordinaires de vie, marquées de séparations entre les hommes, pour d’autant plus revenir à la vie générique de l’humanité. Elle unifie ce qui est hérité. Ainsi bien des gestes de mai 68 sont empruntés à la gestuelle héroïque des Révolutions françaises. Elle procède de son énergie propre, de la force des manifestations, et de ses effets immédiats, sous les formes de la démocratie directe et de l’élan utopique. Loin d’un état social transparent et stable, la révolution permanente abolit toute perte d’énergie, toute substitution idéologique en instaurant des points de passage vers une perspective d’émancipation, en particulier dans le cycle des manifestations. Tout ceci a partie liée avec la cartographie cognitive que j’ai commencé à dresser : ainsi en est-il par exemple de la symbolique des affiches, des détournements picturaux, des fresques murales – les murs des amphis de Nanterre en étaient couverts – qui multiplient les suppléments substitutifs à la nature pour mieux la rejoindre dans sa forme originelle, authentique au plus près de l’humanité agissante et souffrante.

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Par là même s’impose un devenir progressif encore dans notre présent et qui nous implique en permanence dans le mouvement social, associe notre production intellectuelle à des raisons pratiques. Après coup, la culture communiste, pour encore une décennie, s’est avérée la plus apte à maintenir un tel lien. Le mouvement social a pris le relais dans les années 1990 et demeure toujours aussi présent dans la vie politique française. Ici la nature parle de ce qui fait le collectif d’une société par la voix de celui qui porte le mouvement, le PORTE-parole.

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Certains voudraient effacer ce toujours déjà-là de mai 68, ce qu’il détermine comme perpétuel espacement qui fait événement : ils en font même un slogan politique. L’esprit de mai-juin 68 une fois épuisé, il en serait sorti une forme de rationalité politique qui s’impose à nous, et on nous dit alors qu’il est bien vain de vouloir s’y opposer. Pourtant la quiddité de mai 68 – ce qu’elle était destinée à être, et ce qu’elle est toujours – a pris une quasi-tournure permanente, quoi qu’on en pense. Ce n’est donc pas tant l’intériorité de cet esprit qui nous importe et dont les principaux protagonistes ont parlé à satiété que ce qu’il en a été exposé à l’extérieur dans toutes sortes de plis et de déplis, de ce qui en est de l’expressivité révolutionnaire depuis quarante ans déjà, en particulier à partir du cycle des manifestations de mai 68 que nous allons retracer.

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En marge de la schizophrénie des étudiants communistes de Nanterre, dont je suis, et qui se traduit par une participation à toutes les manifestations du Quartier latin tout en défendant les positions du PCF qui voit pour une part dans le mouvement étudiant une provocation gauchiste à l’égard de la classe ouvrière, et encore plus en marge de l’hédonisme ambiant dans ces jours où Paris est rempli d’étudiantes de milieu bourgeois, je me ressens d’abord comme spectateur devenu protagoniste de l’événement.

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Le 7 mai, la manifestation étudiante part de la place Denfert-Rochereau. J’ai un vif souvenir de ce point de départ autour de l’immense lion sculpté. Nous empruntons en partie l’itinéraire des grandes manifestations populaires, préfigurant ainsi le mélange des paroles étudiantes et des paroles de la revendication populaire, alors que les manifestations antérieures tournaient, nous l’avons vu, dans le Quartier Latin. Tout un symbole bien sûr.

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Mais plus précisément, nous entamons ainsi un processus de nomination de référents révolutionnaires dans le but de désigner ce quelque chose qui allait nous caractériser, au-delà du nom propre Mai 68. Un mouvement en expansion, une forme de révolution permanente dont vont s’extraire des signifiés historiques, la grève, la révolte, la barricade, associés à tout un vocabulaire de l’immédiateté (Aujourd’hui, maintenant, immédiat, urgent) et du changement radical (changer, transformer, neuf) à l’encontre des idéologies stéréotypées et par le fait qu’un objet symbolique, le lion de la victoire, prenait une charge réelle  [9]  Sur le vocabulaire de mai 1968, voir M. Tournier, Les... [9] . Une thématique nouvelle prend forme, qu’il convient d’identifier en allant de butée signifiante en butée signifiante sur la base d’un tel corps rassemblé, à l’exemple de la photo du sit-in autour de la statue du lion de Denfert-Rochereau.

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Ainsi, d’agrégation en agrégation de nouveaux arrivants tout au long du trajet, 50 000 étudiants en viennent à défiler sur le boulevard Saint-Michel aux cris de « Nous sommes un groupuscule ». J’en retiens dans ma mémoire une seconde scène : des lycéens internes quittent leur établissement par les fenêtres, les portes étant fermées par le proviseur. Un grand sentiment de puissance traverse la manifestation. Il est vrai que celle du jour d’avant, le 6 mai, avait été bloquée sur son parcours. Celle-ci s’écoule mieux. C’est là que j’apprends à éprouver et comprendre ce qu’il en est d’un spectateur enthousiaste devenant protagoniste de l’événement en s’y agrégeant. Pourtant on retient des photos vues aujourd’hui une étonnante inactualité dans le côté vieillot de ces étudiants défilant en veste et pantalon gris. Reste aussi imprimé dans mon souvenir un sentiment de claustrophobie également éprouvé à divers moments.

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Si la forme de la manifestation suscite une certaine claustrophobie – et nous l’avons ressentie plus d’une fois, cette peur de l’écrasement par la foule, surtout dans les carrefours –, elle est aussi un espace évidemment ouvert – un boulevard au printemps – d’une puissance extraordinaire, mais tout aussi provisoire. S’agit-il alors de l’apparition d’une contrainte formelle avec ses possibles couplés, sur le moment, à une situation angoissante perçue dans sa totalité ? En effet, une telle masse humaine peut à tout moment se refermer sur elle-même, Charonne reste vif dans les esprits  [10]  A. Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie... [10] . C’est alors que les éléments spatiaux « périphériques » prennent toute leur importance parce qu’ils visualisent un moment où des individus isolés se transforment en protagonistes de plein droit. L’agrégation des éléments périphériques fait les possibles, la masse elle-même est un tout en mouvement qui se spatialise : tout arrêt – et les moments où la manifestation fait une pause sont ressentis de manière angoissante – est donc péril. Ici la figure du flâneur prend toute sa place.

Flâner le long des manifestations, un signe d’émancipation

Mai 68 – Paris manifestation © Jean-Claude Seine

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Depuis mai 68, flâner le long d’une manifestation, à l’exemple du personnage sur le bord inférieur gauche de la photo ci-dessus, la tête tournée vers une manifestation issue de l’appel unitaire des syndicats et des étudiants, a toujours été mon activité seconde, une fois passé un long moment dans la manifestation elle-même. Un temps intense de joie et de proximité à l’autre, qui ne m’a jamais quitté depuis. Remonter, descendre sans cesse la manifestation pour mieux l’appréhender, tel est l’exercice que j’ai répété des dizaines de fois dans mon existence. Ce flâneur est-il celui, à l’exemple du philosophe allemand Walter Benjamin marchant dans Paris, qui est tout à fois dans la foule et hors d’elle ? À vrai dire, nous le percevons tout autrement. C’est dire plutôt « Je suis l’enfant de la révolution »  [11]  Voir, à ce propos, l’analyse de L. Calvié, « Le Soleil... [11] , à l’exemple d’un autre philosophe allemand, Heinrich Heine, ici à l’horizon de la révolution de 1830, et vivre ce moment comme le fait même de l’émancipation, la perpétuelle confusion entre le « je » et le « nous ».

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Rien de distrait donc dans l’attitude du flâneur, mais au contraire une attention maximale à tout ce qui se présente sous ses yeux, d’autant que ce qu’il voit est nouveau, étrange à son regard. Rien d’éphémère, rien de fugitif dans ce qu’il perçoit, mais bien au contraire la présence quasi ontologique de la figure émancipatrice du peuple. Et de surcroît, nulle marchandisation de l’expérience vécue, puisque tout ce qui se trouve à proximité, mais dans son dos, comme boutiques de toutes sortes n’existe plus à ses yeux. Pour le flâneur, il ne reste à sa vue que le combat toujours possible et indéfiniment répété des émancipateurs de l’humanité, de l’histoire de France depuis la Révolution de 1789 qui lui fait dire, comme Heine, « Vive la France quand même ».

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C’est le moment de la connexion entre son moi et la réalité, sans cesse répétée, d’une transformation de soi dans la manifestation auprès des autres. Le flâneur s’avère ici plus protagoniste qu’acteur : il s’implique dans la manifestation au fur et à mesure qu’il adhère à ses mots d’ordre. Il n’a rien d’un acteur préconstitué, en partie à l’origine du mouvement, du moins visible comme tel quand on voit la première ligne de dirigeants au début de la plupart des manifestations. Nous avons eu l’occasion, par la suite, de décrire ce mouvement d’adhésion à « une promenade civique » au cours de la Révolution française.

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Le problème bien sûr, c’est la relation, dans ces « courts voyages au pays du peuple » (Jacques Rancière), qui se profile à l’horizon dans quelque chose qui relève aussi du surplace, et d’une contrainte imposée au corps – la fatigue vient vite –, un espace de saturation où il s’agit de ne « laisser aucun espace vide, ni aucun temps mort : ce qui ne peut être joué peut toujours être dit, ce qui n’est pas vu peut toujours être raconté »  [12]  J. Rancière, Courts voyages au pays du peuple, Paris,... [12] . Alors s’agit-il ici de jouer la révolution, au contact du mouvement des manifestants, et de se la raconter ainsi en esprit sur le modèle des journées de 1848 vite revenues à la mémoire ? C’est dit de manière un peu courte, et à vrai dire assez mal dit. L’affaire relève plus des formes du possible et de leur traduction conceptuelle. Ici, ce qui relève ailleurs d’un concept analytique prend forme pratique, s’inscrit dans une narration et une sonorité perpétuelles – le bruit d’une manifestation me revient régulièrement, je l’ai déjà dit – qui instaurent un rapport de visibilité de quelque chose d’assez inexprimable, à vrai dire. Alors s’agit-il d’un exercice narcissique ? Là encore c’est vite dit. Nous sommes plutôt dans un moment d’immédiateté où se conjoignent le concept et son point d’impact dans le réel, une manière de pouvoir montrer du doigt, ou plutôt de saisir du regard l’adéquation entre l’esprit et la réalité dans le processus de transformation du spectateur en protagoniste de l’événement. Déjà, dans la photo la plus importante de nos Mémoires, cette photo de Gilles Caron qui a fixé mon personnage dans le couloir de Nanterre sous le slogan « Plutôt la vie » et que nous commentons longuement au début de notre récit, le geste de montrer du doigt le slogan signifie ce quelque chose qui ouvre tous les possibles.

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Cependant au fait même de la manifestation s’associe une part incontournable de manipulation. Nous allons le voir à propos de la nuit des barricades, suite à la manifestation du 10 mai.

La nuit des barricades : le complot médiatique

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Souvenirs souvenirs, ce qui m’a marqué le plus, c’est les reportages en direct sur RTL, de Philippe Alfonsi, c’était une ambiance insurrectionnelle en direct, nous n’avions pas encore la télé (témoignage d’un ouvrier).

Ou comment transformer les objets en instrument de communication

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J’ai le souvenir très vif d’un contraste absolu entre une manifestation étudiante puissante le 10 mai, mais qui s’est terminée sur les barricades, et mon retour le lendemain matin rue Gay-Lussac avec la mise en scène – des voitures brûlées, et quelques rares pavés – des restes de barricades. Entre les deux, les journalistes des radios périphériques comme RTL qui inventent le récit de la nuit, alors que la masse des étudiants avait quitté les lieux. À vrai dire, le premier et le vrai complot des médias naissants sous mes yeux.

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Mais d’abord, pour moi, la soirée du 10, la peur d’être enfermé dans une nasse de cordons de CRS au moment de mon départ vers 1 heure du matin, puis l’écoute de la suite des événements à la radio. Jusqu’à mon départ, et après avoir participé un court moment au transport des pavés vers les barricades tout au long d’une chaîne humaine que je décris dans mes Mémoires, je n’ai cessé de rôder sur les pourtours de la manifestation, passant devant les cordons de CRS, armés mais sans boucliers, non sans un certain frisson d’angoisse, et un certain sentiment d’étrangeté face à cette présence policière massive dans la perspective plus ou moins proche, donc inquiétante, de toutes les rues bloquées autour des barricades.

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De même, au moment des premiers affrontements, avant de partir, je participe d’une sorte de « ballet d’anonymes » bien remarqué par les journalistes observateurs comme nous allons le voir. L’anonyme est celui qui est provisoirement sans nom, d’une grande vacuité ouverte à tous les possibles. Le face à face étudiants-policiers est bien à la fois source de claustrophobie et sentiment de puissance, producteur d’un contenu agressif et d’une forme du possible. Là encore, se matérialise ma transformation en protagoniste de l’événement, mais avec un aspect inattendu.

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Il s’agissait au départ d’une manifestation en solidarité avec des étudiants arrêtés et présumés enfermés dans la prison de la Santé, prison que la manifestation longe un temps sous le slogan « Liberté, liberté » avec les bras visibles des prisonniers tendus entre les barreaux, je m’en souviens. Puis elle est canalisée par les forces de police vers le Quartier latin. Un scénario héroïque à vrai dire, puisque l’affrontement semblait inévitable et sans issue. Mais avec son revers, la présence, plus inattendue, d’une forme de complot.

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En effet, derrière la manipulation « gauchiste » que le gouvernement veut alors voir dans cet affrontement, c’est la forme de la mise en scène elle-même relayée par les médias naissants, que nous avons appris à démasquer au fil de la remémoration de l’événement, et à qualifier de complot majeur. Bien sûr, c’est aussi le diagnostic d’un échec temporaire, celui de la révolte étudiante, que l’on peut faire historiquement, avant le relais de la grève ouvrière. Mais l’événement s’est accompagné dans le même mouvement d’une très forte production d’idéologie avec une attente tout aussi forte de collectif, qui ne se confond en rien avec l’action et le devenir des groupes d’extrême gauche.

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Ainsi la production de l’événement doit beaucoup sur le moment à l’écoute des radios audibles des appartements, fenêtres ouvertes au-dessus des barricades et parmi les manifestants eux-mêmes à l’aide d’un transistor. Si, d’une part, les reporters des radios périphériques, leurs voitures installées au carrefour de l’Odéon, construisent au fur et à mesure l’événement en le dramatisant pour l’opinion publique massivement à l’écoute, surtout dans les provinces, d’une autre part, ils l’héroïsent auprès des étudiants s’agrégeant autour d’eux, les informant, quelque peu fascinés de ce redoublement de la manifestation et de ses affrontements par la voix des ondes.

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Il s’agit ici d’un complot partagé, nous semble-t-il, mais pas nécessairement de façon consciente, entre les étudiants prêts à l’affrontement, les CRS en position de résistance, puis à l’offensive, et les autorités gouvernementales soucieuses de faire jouer la peur sociale par la manipulation des corps à distance. Un complot de nature inédite par la visibilité extrême de la technologie médiatique mobilisée – la transmission par la radio est facilement identifiable – et sa capacité à ne jamais cesser de conférer un être politique au déroulement de l’affrontement. Un complot perçu sur le moment à travers un sentiment grandissant de clôture avec les CRS qui progressivement enferment les étudiants dans une nasse, mais surtout médiatique par le poids inéluctable de l’information transmise par les ondes. Mais un complot où la part de décalage entre la forme – la transmission elle-même de l’événement – et le contenu – l’affrontement idéologique mis en scène – est telle que le jeu des niveaux permet l’apparition de toutes sortes de potentialités ouvertes les jours suivants, dont celle qui se réalise au plus proche, une grève ouvrière d’une puissance inégalée.

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Cependant il serait malhonnête de ma part de ne pas mentionner une situation « secondaire » dans les temps d’affrontement avec la police, une sorte d’errance autour des espaces où la police cherchait à dégager les manifestants, dont je n’ai à vrai dire de souvenir que de la gêne aux yeux occasionnée par les gaz lacrymogènes.

… là où j’ai différé l’affrontement…

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Considérons la photo de Claude Dityvon commentée par lui-même dans les termes suivants : « Ballet. Autour des manifestations, les curieux sont nombreux. À deux pas des bagarres, dans la fumée des lacrymogènes, dans un ballet d’anonymes. Un photographe se planque. Les autres, jeunes et moins jeunes, guettent l’écho des affrontements, prêts à déguerpir à la moindre alerte. Ils hésitent, nerveux et fascinés, entre crainte et séduction comme des moineaux appâtés par les miettes ». Il ne s’agit plus de flâner le long d’une manifestation, action sans grand danger même si l’on court toujours un risque dans un soudain mouvement de foule, mais de circuler à proximité des affrontements en cours ou prévisibles, les CRS dans les deux cas arrosant copieusement les manifestants de gaz lacrymogènes. Nervosité et crainte, fascination et séduction sont en effet présentes dans chacune de ces personnes, essentiellement des étudiants, disséminées dans la photo. Un certain calme aussi par moment.

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Dans le cadre de cette image prise là comme témoignage, je ne sais pas très bien où situer mon personnage. En effet, je n’ai pas souvenir d’avoir affronté les CRS, donc d’avoir envoyé des projectiles, y compris les pavés que j’ai pourtant aidé à transporter pour les barricades. Une telle violence n’était pas dans mes habitudes, même sous le coup d’une grande colère contre le gouvernement gaulliste, d’autant que les étudiants qui s’affrontaient étaient, dans mon souvenir, souvent habillés en conséquence (foulard, pantalon serré, baskets, etc.) alors que j’allais aux manifs avec mes habits ordinaires, comme beaucoup d’autres étudiants.

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J’ai ainsi déambulé les sens très aiguisés dans le but de passer là où le danger était moindre, mais souvent imprévisible avec telle ou telle rue barrée par les CRS. Moments difficiles à retrouver dans mes souvenirs, si ce n’est le temps, souvent répété, où je passais devant les cordons de policiers, que Claude Dityvon a également fixés dans une photo. Cela rend difficile de concevoir « la répression policière » dans son corps même pour ceux d’entre nous qui l’ont côtoyée de très nombreuses fois pendant et après mai 68, sans en avoir été victimes, tout en étant solidaires des camarades arrêtés. Ici la frontière entre la manifestation étudiante, toujours au risque de l’affrontement et de la charge des CRS, et les grandes manifestations unitaires de mai 68 s’estompe quelque peu. L’engagement personnel dans le mouvement – bien souligné par le ballet des personnages dans la photo – prépare en quelque sorte un engagement plus authentique, l’engagement collectif d’une pensée.

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En fin de compte, parmi ces potentialités contradictoires engendrées par la nuit des barricades, retenons celle qui m’a toujours hanté, le fait que les concepts, même parmi les plus abstraits, seront désormais toujours, à un niveau déterminé, des concepts médiatiques sans que nous en prenions conscience dans l’immédiat. Une sorte d’absorption de la sphère de la pensée par les médias. Ce qui suppose de suivre le trajet du concept, d’en visibiliser les formes, d’en retrouver éventuellement l’authenticité, ou plus humblement d’en restituer le positionnement dans une cartographie cognitive. Ainsi la présence du concept à son essence – à quelque chose qui existe et quelqu’un qui parle de manière inédite – s’avère depuis mai 68 d’autant plus fondamentale. Elle le ressource en permanence, et le mouvement social a joué par la suite ce rôle, comme nous l’avons montré en 1998 dans notre ouvrage sur La parole des sans [13]  La parole des sans. Les mouvements actuels à l’épreuve... [13] .

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Globalement, nous avons donc tiré la leçon de mai 68 – de manière assez ordinaire et avec bien d’autres – que toute idéologie est collective en elle-même, et doit avoir sa part d’utopie dans sa vivacité imaginative même, à condition de l’appréhender dans ses moments les plus instables, à l’exemple de l’événement majeur mai 68 où quelque chose existe et quelqu’un parle de manière inédite. Ce n’est pas tant ce résultat, assez commun à vrai dire, qui nous importe ici que le trajet qui nous y mène, et dont nous formulons maintenant l’étape la plus collective.

L’engagement collectif d’une pensée

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« Une véritable crise d’identité, une division de soi, insupportable. Acteurs-spectateurs de la grande fête surréaliste, l’irruption de la grève ouvrière nous ramena à des normes connues. Une analyse juste du premier grand affrontement de classe du capitalisme monopolistique, mais quand même » écrivions-nous, de concert avec Régine Robin, en 1976 dans un article sur « l’effet Althusser » au sein même de nos parcours personnels. Il s’agissait aussi de souligner à quel point la rencontre avec Althusser contribua à nous permettre de retrouver une identité  [14]  « L’identité retrouvée », Dialectiques, n° 15-16, Sur... [14] .

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Très certainement l’adhésion à la norme collective des communistes français a joué son rôle sur le moment face à une situation déstabilisante. Mais, dans mon cas, l’adhésion a été quasi-concomitante de l’événement, ce qui a laissé une marque particulière à mon engagement dans la culture communiste. Elle est en effet passée par le contact avec la grève ouvrière, traduite concrètement par ma participation aux grandes manifestations de la seconde quinzaine de mai, celle du 13 mai, mais plus particulièrement celle du 29 mai qui s’est déroulée jusqu’au pied des quartiers bourgeois, en se terminant Gare Saint-Lazare.

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Durant cette période, je pense avoir opéré une rencontre avec autrui, un autre inconnu au départ et devenu proche par la suite. Nul mieux que l’historien Gérard Noiriel n’a su exprimer ce qui s’est passé alors pour nous, jeunes adhérents étudiants à l’UEC  [15]  En particulier dans Penser avec, penser contre. Itinéraire... [15] . Ce fut d’abord le point de départ d’une participation très active à la sociabilité étudiante, mêlant, jour après jour, surtout dans l’après 68, militantisme politique et action syndicale. Fortement intellectualisé, j’ai compris alors que ma foi dans le savoir pouvait se conjoindre avec des raisons pratiques. Je me sentais alors peu enclin à emprunter la voie de la solution individualiste, marquée d’ambitions personnelles, y compris sur le terrain politique. Ma préférence allait plutôt vers cet aller et retour permanent, dans cette conjoncture propice à la radicalité, entre l’action pratique et la lecture de Marx. D’origine bourgeoise, plus mystérieuse était ma distance vis-à-vis des gauchistes : l’héritage d’un grand-père vigneron et communiste ? Sans doute.

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Le PCF proposant à des étudiants d’origines sociales très diverses de parfaire leurs connaissances par des voies autres qu’universitaires – nous fréquentions avec assiduité le Centre d’études et de recherches marxistes –, je pouvais acquérir et échanger des connaissances sur le terrain proprement politique. C’est à eux que je dois d’avoir compris les enjeux pratiques de mes lectures d’homme de cabinet, ainsi du Capital de Marx lu partiellement pendant l’été 1967. En quelque sorte, mai 68, et mon engagement dans le collectif communiste qui s’en suit, déclenchent en moi une lecture active du savoir que je n’ai jamais cessé, du moins je l’espère, de pratiquer. Ainsi, mes camarades s’intéressaient à la philosophie, et de mon côté j’en avais lu massivement au cours des années 1966-1967. Là encore l’échange me permit d’en comprendre la réalité pratique. Et ainsi de suite… Bien sûr, Althusser jouait là pour moi un rôle central. J’avais profité en Terminale au lycée Carnot de l’enseignement de Jacques Rancière. Mais j’avais aussi une curiosité quelque peu maladroite pour des approches moins théoriques du marxisme : la preuve en est que j’avais préparé un exposé sur le marxisme à partir des manuels officiels de l’URSS proposés alors en traduction française, sous le regard quelque peu horrifié de Jacques Rancière face à ce déferlement d’orthodoxie stalinienne, certes bien vite mise à distance ! C’est donc à un travail d’appropriation pratique de la pensée marxiste que je participais, et qui a laissé des traces très positives dans ma mémoire, à l’encontre de l’image de l’étudiant communiste aux ordres de la direction du Parti, pour ne pas dire stalinien, que l’on présente usuellement. Les idées de révolution permanente et de lutte de classes s’ancrent alors dans mon esprit, pour ne jamais en ressortir à vrai dire.

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En résumé, je peux dire que, dès ce moment, ma pensée a eu un impact sur ma propre vie, sans en sortir dans la mesure où ma vie demeure le quotidien sans surprise d’un intellectuel rivé à sa table de travail, entre son bureau, les archives, et les bibliothèques. Cet effet pratique doit donc être entendu dans le sens d’un engagement de la pensée dans le collectif, et son horizon d’émancipation. Il s’agit d’entretenir en permanence « le désir de faire » intellectuellement, ce qui implique un fort engagement dans la pensée de l’autre, de rencontre en rencontre. Ma dette est donc immense envers mes camarades qui ont contribué à m’insérer dans un tel mouvement collectif. Pour quelques années heureuses, la porte de la sociabilité communiste m’était largement ouverte, en se conjoignant à un accès continu au savoir.

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Cependant le retour à la normale après les événements de mai 68 a eu aussi son impact propre sur ma conscience politique. Et là encore, c’est autour d’une manifestation, celle du 29 mai, que tout se joue.

La scène finale : la Gare Saint-Lazare, le 29 mai

Fenêtre sur cour : le complot ordinaire

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Allons-nous conclure sur une gare vide, en pleine grève ouvrière, la Gare Saint-Lazare ? Avec ses deux grandes cours extérieures, c’est un lieu que j’ai beaucoup fréquenté dans ma jeunesse, habitant dans une rue juste au dessus. Et, étudiant, j’y prenais le train pour aller à Nanterre, le RER ayant été construit plus tard. J’y ai donc des souvenirs de toutes sortes : déambulation dans la cour marchande, rendez-vous, attente d’un train… Mais surtout la masse humaine à l’heure de pointe en fin d’après-midi, entre 6 et 8 si l’on peut dire. Une sensation de foule mouvante sans pareil dans mon quartier, que les manifestants allaient remplacer un temps en mai 68.

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La Gare Saint-Lazare vue du pont de l’Europe, je l’ai connue aussi un temps à l’arrêt, puisque fermée au public par les piquets de grève, et vide. Le temps fort de ma mémoire se situe au moment de la manifestation du 29 mai organisée tout particulièrement à l’initiative de la CGT, qui, partie de la Bastille, aboutit à la Gare Saint-Lazare, s’avançant ainsi dans les quartiers bourgeois en passant par les boulevards des Grands Magasins. La tête du cortège, que l’on voit arriver sur la Gare dans un petit film de l’INA, est là dès 17 heures, et la queue du cortège arrive seulement vers 20 heures. Un flot de manifestants donc, qui occupe un temps tout le parcours.

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À nos yeux, c’est là où s’affrontent au premier abord deux mondes, l’univers répressif avec une vue plongeante sur les cars arrivant dans la cour de la gare, et mêlant policiers et hommes en civil (des perturbateurs, des membres du SAC disait-on…) au moment de l’arrivée progressive de la manifestation, et l’univers populaire, en appui sur la force du mouvement, des manifestants. Ce souvenir en vue plongeante, de quel observatoire s’est-il installé dans ma mémoire ? De la fenêtre d’un appartement en étages ? Avais-je quitté la manifestation pour rejoindre une amie habitant dans un des immeubles bordant la gare ? Sans doute. Mais le surplomb suppose de fait un discours de surplomb, le retour du métadiscours donc ?

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Une vue d’une fenêtre sur cour, en l’occurrence la cour de Rome, dont l’évidence m’interroge parce qu’elle visibilise de façon trop nette le complot usuel du pouvoir – introduire des perturbateurs – face à la masse. Ce complot, au sens usuel du terme, a-t-il vraiment existé ? L’ai-je inventé dans ma mémoire, pour me convaincre moi-même du nécessaire retour à l’ordre face aux provocations du pouvoir ? C’est vraiment la première scène – en l’occurrence la dernière présentée – de la véracité de laquelle je doute, tout en essayant de comprendre pourquoi je l’ai ainsi mémorisée.

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Après coup, ce regard distancié, en fin de manifestation, m’interroge. N’était-il pas répétition, par intériorisation peu consciente, d’une autre prise de distance du moment, celle de De Gaulle lors de son séjour à Baden-Baden auprès des forces françaises installées en Allemagne ? On a dit et on a voulu croire que le président de la République était allé négocier le soutien de Moscou. En fait, il partait, me semble-t-il, en laissant, par décret, les pleins pouvoirs au Premier ministre, y compris d’instaurer un état de siège militaire. Ultime ruse de l’homme politique, qui, en se distanciant en un lieu où il peut résister à toute forme d’aventure militaire, interdit toute solution de ce type, tant de la part de l’opposition de gauche qui pouvait alors se donner les moyens de marcher par une manifestation sur les lieux du pouvoir républicain, l’Assemblée en premier lieu, que de la part de la droite toujours tentée par le putsch depuis la guerre d’Algérie. Bref, par ce geste, De Gaulle garantissait, nous semble-t-il, l’unité et la durée tout à la fois de la République, de la France, et de la fonction présidentielle, qu’il laissait en héritage à ses proches. Une sortie par le haut pour cette figure de la république, le seul vrai échec de mai 68 qui voulait peut-être mettre à bas De Gaulle pour redonner toute sa place à l’Assemblée nationale. Mais, de cela, nous n’avions guère conscience alors. Et me voilà parti dans des explications historiques qui valent ce qu’elles valent par leur fonction métadiscursive, donc loin de ma perception du moment 68.

La division du politique

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Revenons-en donc plus simplement à ce qui donne à cette manifestation un caractère conclusif, la division usuelle du politique au titre d’un affrontement réglé entre deux codes différents, au nom de l’opposition de deux forces, action et réaction, en annonce de la manifestation gaulliste du 30 mai. Nous sommes désormais réinstallés dans le clivage politique usuel entre « l’État policier » soutenu par la droite et le mouvement populaire impulsé par la gauche à sa limite près, énoncée par De Gaulle lui-même, de l’impossible recours, par l’un des deux camps, à la solution extrême.

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De fait, à un abus, mélanger des individus en civil comme des leurres attirant les plus violents à la fin de la manifestation en vue de provocations, répond la force populaire. C’est le moment de l’affrontement, tant attendu par les acteurs constitués mais ici différé dans sa possible dérive répressive, entre les deux grands systèmes idéologiques du moment dans une sorte d’emboîtement incongru, mais efficace. C’est aussi le moment final où le langage, l’affrontement des langages plus exactement, perd sa prééminence au profit du mélange des éléments de la politique ordinaire. Désormais qui va gagner ? La question est posée : la force portée par l’événement et réclamant un gouvernement populaire, ou la force revivifiée par le rappel de la tradition gaulliste ? Nous connaissons la suite, plutôt déceptive. La réponse est connue en annonce de la manifestation gaulliste du 30 mai, mais reste ici suspendue le temps de l’événement, de la manifestation elle-même.

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Ce n’est pas un hasard si cette manifestation fait scène à quelques rues du domicile familial : elle reprend mot en quelque sorte avec la clôture ordinaire de la vie politique, et par ricochet de ma vie personnelle. Elle marque la fin de l’utopie de mai 68 par le retour à des faits bien réels et qui donnaient certes un sens plein à mon engagement auprès des communistes. Mais selon un réalisme qui, sur le moment, clôturait un autre sens, ancrant en moi-même une mémoire sans doute fictive de celui qui regarde de la fenêtre sur cour : la politique est bien ce qu’elle est, et rien de plus, et oblige à s’y engager avec ses règles, laissant derrière soi la nostalgie de mai 68.

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Le devant de la scène, présentement le devant de la gare, renvoie en fait au devant d’un arrière-plan, la gare vue de l’arrière, vue du pont, sur la place de l’Europe, à la sortie du métro Europe. Un lieu que ma mère m’avait désigné depuis bien longtemps comme la frontière entre les beaux quartiers, le VIIIe, où nous habitions, et un quartier plus « populaire » alors, le IXe. Là encore c’est la frontière idéologique, politique et sociale qui se manifeste dans ce dernier jour de mai 68. Je garde, à chaque fois que je sors du métro Europe et que je vois l’arrière de la Gare et ses voies, une évidente nostalgie de cet ultime lien avec la grève ouvrière, qui marque aussi le temps où l’utopie se ferme.

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Une preuve de plus que mon mai 68 était terminé, c’est bien sûr la grande manifestation gaulliste du 30 mai. Le souvenir que j’en ai provient de mon père lui-même, si je peux faire confiance à ma mémoire. Directeur à IBM, il avait son bureau dans les locaux de la direction française de Réaumur, imposant bâtiment moderne pour l’époque ; il avait loué des cars et envoyé l’ensemble du personnel à la manifestation, sans doute sur ordre venu de plus haut, restant seul dans le bâtiment avec le concierge. Et de tout cela il m’a fait part le soir même, avec une certaine nonchalance, exprimant bien le retour à l’ordre, se targuant également des meilleurs rapports possibles avec les syndicats, ce dont je ne doutais pas compte tenu de ses talents de négociateur.

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On imagine bien comment, d’entreprise en entreprise déversant une partie de leur personnel, la manifestation est devenue imposante ! De plus, le cortège sur les Champs-Elysées fonctionnait en boucle, disait-on, remontant et descendant l’avenue, augmentant l’impression de masse. Sur les photos, je ne retiendrai à vrai dire que la joie convenue de ces jeunes des quartiers bourgeois, exhibant leur voiture en bas des Champs, avec cette attitude si typique et quelque peu débridée des filles, contrastant avec la gravité des manifestantes employées des grands magasins le 29 mai.

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Ainsi les circonstances sont désormais compatibles – ici un affrontement classique – avec la politique ordinaire. Tout se tient, redevient logique, même la contradiction qui prend la figure classique du complot, avec le manifestant un temps mélangé avec l’homme de main, fait là aussi si ordinaire dans les habitudes politiques de l’époque. Le stéréotype reprend le dessus, la trame des événements de mai 68 s’achève dans un ensemble de codes. La voix des acteurs redevient lisible, expressive, ordinaire. Désormais l’équivoque s’installe : on dévoile le genre, le peuple exclu demandant de rien à être quelque chose dans chaque mouvement où il se manifeste, pour cacher l’actualité de son lien avec l’espèce, l’appartenance à l’individu 68, qui prend son envol de ses propres ailes, prompt à devenir l’image de l’individualisme, ce qu’il n’était pas dans l’événement. Ce que le discours dévoile d’un côté, de l’autre il le cache. De là une évidence qui ne me quittera jamais : la classe politique pratique toujours la division de l’écoute. Ce qu’elle dit suppose toujours un non-dit, une part cachée, partition que mai 68 avait un temps bannie dans une pure transparence de l’événement.

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Cependant il demeure l’essentiel, une formidable manifestation de dignité et d’émancipation humaines dont témoignent les photos des grévistes SNCF – ils le sont déjà depuis 13 jours ! – regardant, à travers les grilles, l’arrivée massive des manifestants sur le parvis de la Gare Saint-Lazare. C’est surtout leur regard qui attire notre attention : il fait effet de vérité, sur l’événement bien sûr. Sommes-nous là, en fin de compte, devant « la photographie totale », celle qui rend compte de mai-juin 68, donc tout autant de la grève ouvrière que du mouvement étudiant, cet ensemble que les historiens et les politistes ont mis récemment en évidence ? La photographie permet ici de dire : cela a bien été la réalité de l’événement ! Mais, comme l’a souligné Roland Barthes, ce type de photo, centré sur le regard, a un affect qu’elle porte à l’extrême, ici l’élan de la dignité humaine  [16]  La chambre claire. Notes sur la photographie, Paris,... [16] .

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Mon mai 68, qui n’est pas celui de la grève ouvrière, entretient cependant une relation intime avec elle par le spectacle qu’il a donné de l’individu. Ainsi, en face du spectacle de la mort, les affects s’affaiblissent, l’individu ressent une certaine indigence, d’où un certain aveuglement. En face de la vie, c’est tout l’inverse : les affects se démultiplient, rendent compte de la puissance de l’individu et de ses valeurs morales. C’est aussi de cela que nous avons voulu témoigner. De la vie heureuse le moment d’une révolution, très court il est vrai.

Notes

[*]

Historien, directeur de recherche au CNRS (UMR Triangle, ENS de Lyon - Université de Lyon – CNRS).

[1]

« Mai-juin 68. Chronique des publications sur mai 68 », Actuel Marx, n° 45, avril 2009, p. 190-196 ; « 1968’s Paradoxical Topicality » (version amplifiée), Critical Horizons, vol. 10, 3, 2009, p. 412-424.

[2]

Cf. M. Zancarini-Fournel, Le moment 68. Une histoire contestée, Paris, Le Seuil, 2008.

[3]

Voir R. Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Le Seuil, 1971.

[4]

Voir M. Tournier, Des mots sur la grève. Propos d’étymologie sociale, t. I, Paris, Klincksieck, 1993.

[5]

Dans Le plaisir du texte, Paris, Le Seuil, 1973, p. 52.

[6]

Voir sur ce point les p. 179-184 autour de Borges dans notre ouvrage Discours et événement. L’histoire langagière des concepts, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2006. Le récit L’Aleph, dont sont extraites les présentes citations, se trouve dans J. L. Borges, Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1993, p. 653-668.

[7]

1848. La Révolution oubliée, Paris, La Découverte, 2008.

[8]

Paris, Éditions de Minuit, 1967.

[9]

Sur le vocabulaire de mai 1968, voir M. Tournier, Les mots de mai 68, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2007. C’est Maurice Tournier qui m’a fait aussi connaître le vocabulaire de 1848.

[10]

A. Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, 2006.

[11]

Voir, à ce propos, l’analyse de L. Calvié, « Le Soleil de la liberté ». Henri Heine (1797-1856), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2006.

[12]

J. Rancière, Courts voyages au pays du peuple, Paris, Le Seuil, 1990, p. 44.

[13]

La parole des sans. Les mouvements actuels à l’épreuve de la Révolution française, Paris, ENS Éditions, 1998.

[14]

« L’identité retrouvée », Dialectiques, n° 15-16, Sur Louis Althusser, 1976, p. 37-42.

[15]

En particulier dans Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2003.

[16]

La chambre claire. Notes sur la photographie, Paris, Le Seuil, 1980, p. 176.

Résumé

Français

J’ai rédigé mes mémoires d’étudiant en histoire à Nanterre en mai 1968 pendant le mouvement universitaire de 2009, porté tout particulièrement par les manifestations qui se sont succédé durant plusieurs semaines. Le présent extrait porte de fait sur le cycle des manifestations qui m’ont permis, de spectateur de l’événement, d’en devenir un protagoniste. J’y mets prioritairement l’accent sur la rencontre avec l’autre, et sur la part d’utopie concrète qui se manifeste dans un tel engagement collectif d’une pensée au sein même d’un mouvement d’émancipation. J’y vois même une forme de révolution permanente, à l’encontre des commentaires usuels sur le caractère obsolète de l’idéologie soixante-huitarde, qui se rejoue dans les décennies suivantes, y compris dans le récent mouvement universitaire. À ma manière, je témoigne de quelque chose qui existe au titre de l’humain et de quelqu’un qui parle au nom de l’humanité agissante et souffrante de manière permanente, donc d’une ontologie sociale de l’événement 68.

English

Memoirs of a student in May 1968: the flow of demonstrations and the protagonist of the eventThis paper is an excerpt of my unpublished memoirs of May 1968, when I was a history student at the University of Nanterre. They were written during the academic movement of 2009, where a series of street demonstrations during several weeks were the backbone of collective action. The paper deals with the cycle of demonstrations in 1968 which enabled me not to remain a spectator of the event and to become one of its protagonists. I stress the meetings with other people and the dimension of concrete utopia which emerges thanks to the collective commitment to a thought within an emancipation movement. I even consider it as a type of permanent revolution, which is a position quite opposed to the usual comments on the obsolete character of the ideology of the 68ers, and I think it reemerged in the following decades, including the movement of 2009. In my own way, I am thus a witness of something that exists in the human nature, speaking in the name of mankind acting and suffering in a permanent way, thus of a social ontology of the event of 68.

Plan de l'article

  1. Le flux étudiant : la dynamique de l’imagination au pouvoir
  2. La quête de la révolution permanente
  3. La nuit des barricades : le complot médiatique
    1. Ou comment transformer les objets en instrument de communication
    2. … là où j’ai différé l’affrontement…
  4. L’engagement collectif d’une pensée
  5. La scène finale : la Gare Saint-Lazare, le 29 mai
    1. Fenêtre sur cour : le complot ordinaire
    2. La division du politique

Pour citer cet article

Guilhaumou  Jacques, « Mémoires d'un étudiant en mai 1968 : le flux des manifestations et le protagoniste de l'événement », Le Mouvement Social 4/ 2010 (n° 233), p. 165-181
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2010-4-page-165.htm.
DOI : 10.3917/lms.233.0165


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