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Histoire sociale du corps et de la santé
Christian CHEVANDIER. L’hôpital dans la France du XXe siècle, Paris, Perrin, 2009, 487 p. « Pour l’histoire »
Ce vaste panorama de l’histoire des hôpitaux est soutenu par une bibliographie conséquente, et par une méthodologie également diversifiée (archives officielles, journaux et iconographies, entretiens et recherches de terrain). Cependant, le principal apport de l’ouvrage réside dans son approche résolument politique et sociale. C. Chevandier revisite en effet l’institution au moyen de portraits de personnalités emblématiques (des figures réformatrices et le plus souvent militantes), mais aussi par la reconstitution du quotidien d’hospitaliers a priori moins légitimes. Ce travail sur des « idéaux-types » et sur des trajectoires de vie est mis au service d’une démonstration ambitieuse : analyser pourquoi et comment le monde hospitalier vit de plus en plus au rythme de la société, jusqu’à la rencontrer.
2 À travers l’étude des évolutions des dénominations et des différents postes budgétaires hospitaliers, l’auteur délimite six temps hospitaliers, au cours desquels sont apparus successivement les limites de l’assistance (l’hôpital des pauvres, l’hôpital des enfermés), la nécessité sociale de mieux prendre en compte les effets de l’industrialisation (l’hôpital républicain), des contextes favorables à l’augmentation des qualifications (« l’hôpital des soignantes » dans l’entre-deux-guerres). Les trois dernières parties sont consacrées à l’analyse des ruptures et des bouleversements contemporains à la suite de l’ouverture de l’hôpital à tous et de l’émergence de l’hôpital entreprise.
3 Du fait de sa richesse, une présentation synthétique de l’ouvrage s’avère difficile. L’auteur rappelle les origines à la fois religieuses et urbaines de l’hôpital, et l’intérêt précoce et croissant des autorités municipales et royales à son égard. La dimension thérapeutique étant alors limitée, voire inexistante, l’auteur s’attache à montrer la façon dont la corporation médicale va s’imposer à l’hôpital, mais insiste à la fois sur la lenteur des changements et sur quelques progressions notoires. Il souligne combien, par exemple, au début du XIXe siècle, les personnels hospitaliers sont instables et de niveau social et culturel « médiocre ». Au milieu de ce siècle, l’alimentation est encore la principale dépense des établissements, tandis qu’à la fin gravitent encore des servantes, des veilleuses et des « administrés ». Parmi les mille métiers de l’hôpital, l’auteur s’intéresse à celui des ouvriers masculins, dont la présence remonte au temps des corporations d’Ancien Régime. Les dernières années du XIXe siècle sont aussi celles du balbutiement de la santé publique, de l’hygiénisme et d’autres progrès qui émergent sous l’impulsion de parlementaires et d’intellectuels et qui concourent au recul significatif de la mortalité infantile.
4 Progressivement, une véritable politique sociale se substitue aux pratiques d’assistance. Elle s’accompagne d’une augmentation des attentes des sociétés urbaines à l’égard de l’hôpital après la Première Guerre mondiale, cependant que la sécularisation des hôpitaux accélère la professionnalisation des infirmières. L’auteur concentre son attention sur les figures qui ont marqué la genèse du diplôme infirmier et sur les tensions suscitées par le contenu des premiers enseignements. Selon C. Chevandier, former les infirmières participe de la transformation profonde de l’hôpital où ces femmes animent, en outre, d’importants mouvements sociaux. Dans cette perspective, la troisième partie de l’ouvrage est dédiée au syndicalisme naissant, à ses particularités et à ses premiers leaders ; elle remet en cause la légende d’une population peu portée par la syndicalisation et se clôt sur une série de portraits d’hommes et de femmes de différents métiers qui ont résisté à l’occupant.
5 La quatrième partie considère une autre mutation fondamentale : l’ouverture à tout public en 1941, concomitante de l’apparition du mot « soignant », d’une médecine devenue de plus en plus « efficace » et d’autres avancées, dont la Sécurité Sociale. L’image de l’institution en sort bouleversée dès lors que les classes laborieuses n’ont plus le monopole de l’hospitalisation. L’auteur en profite pour développer trois thèmes transversaux : l’histoire de la folie, de la naissance et de la mort à l’hôpital. Des années 1950-1960, il retient surtout les retombées de la progression du niveau d’instruction de la population sur celui du recrutement des travailleurs hospitaliers (des aides soignantes aux directeurs en passant par les nouveaux professionnels de la rééducation), elle-même liée à une progression des revenus, sur un siècle et demi, plus importante pour les personnels de l’hôpital que pour l’ensemble des salariés.
6 L’intérêt du dernier tiers de l’ouvrage (1958 à 2003) réside dans le retour sur certains épisodes sociaux ayant marqué la société et l’hôpital à un moment où l’on assiste à une augmentation sans précédent des moyens et des effectifs consacrés à celui-ci [1]
ainsi qu’à la publication des premiers textes décrivant la vie et le travail du personnel hospitalier féminin. En parallèle, l’auteur se penche sur les grèves, similaires, dans leurs causes, à celles d’autres secteurs, et souvent couronnées de succès malgré des moyens d’action syndicale relativement limités et malgré le choix, par les hospitaliers, d’une organisation par métiers ou par grades qui les divise face à l’employeur.
7 Le livre se termine sur les problèmes actuels de l’hôpital comme institution à repenser. La question des coûts devient une préoccupation constante sans que les réformes qui se succèdent à compter de 1976 justifiées par des économies envisagées sans grande rigueur au regard des lois de 1941, 1958 et 1970 tiennent compte des nombreux facteurs concourant à l’insuffisance de financement des assurances sociales : montée du chômage, dispenses du patronat, médicalisation de la société, poids de l’industrie pharmaceutique sur les prescriptions, multiplication des actes remboursés par la Sécurité sociale dans le secteur privé, etc. « L’engouement pour les évaluations fantaisistes qui ébranlent bien des institutions n’épargne pas l’hôpital », alors même que la notion de rentabilité n’a aucun sens pour l’hôpital à but non lucratif. Si le dernier chapitre met en avant d’autres causes aux difficultés à y vivre et à y pratiquer son métier, C. Chevandier rappelle que le secteur hospitalier joue toujours un rôle essentiel de stabilisation sociale, y compris dans les grandes villes : par l’importance de ses effectifs, il reste une source d’emplois, voire le principal employeur.
8 Finalement, l’intérêt de l’ouvrage est d’expliciter la dynamique qui touche l’ensemble des travailleurs hospitaliers. L’auteur ne se contente pas d’égrener les révolutions thérapeutiques et les progrès médico-chirurgicaux. En posant un regard élargi sur le monde du travail et sur des situations locales variées, il évite un double écueil : s’en tenir à une version officielle de l’histoire et spécifier le travail ou l’engagement des hospitaliers. Il parvient à dégager des constantes socio-anthropologiques : les défections du personnel médical en temps de crise, les tendances à contrôler et à faire porter sur les plus démunis la responsabilité sanitaire, les formes d’évitement de l’hôpital par les classes supérieures, la perpétuation de distinctions entre les personnels hautement qualifiés et les autres, la persistance de problèmes de santé préoccupants (disparités sociales en matière de morbidité et de mortalité, addictions aux produits toxiques, infections nosocomiales, politiques de prévention insuffisantes, etc.).
9 Ce panorama ne pouvait être exhaustif, comme le souligne l’auteur lui-même. Il aurait pu être relayé par les travaux de Marie Ménoret portant notamment sur les inégalités de santé et la cancérologie (désormais au centre des préoccupations de l’État) ; ou encore par ceux de Catherine Le Grand-Sébille sur la canicule, d’autant que l’auteur appelle à la réalisation d’études fines sur les métiers du funéraire et semble un peu délaisser le regard des usagers. Dans ce sens, on peut aussi regretter le manque de sources concernant les secrétaires et les personnels précaires, autant d’acteurs davantage révélés par des travaux s’appuyant sur les mémoires orales. Enfin, l’exploration des différentes facettes de l’hôpital aurait été davantage mise en valeur par des sous-titres propres à guider le lecteur. Toujours à des fins didactiques, en plus de l’index nominal entièrement justifié, un index thématique, voire un rappel des principales dates auraient permis de diversifier plus encore les clés de lecture d’un ouvrage de référence pour les étudiants, comme pour le grand public.
10 Anne VEGA
Christian CHEVANDIER. Infirmières parisiennes, 1900-1950. Émergence d’une profession, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 312 p. « Histoire contemporaine »
[1] Dès la veille de la Seconde Guerre mondiale, les frais...
suite
11 Aucun des termes du titre choisi par Christian Chevandier n’est anodin : il s’agit bien, après son ébauche, d’étudier la maturation d’un groupe professionnel spécifique, celui des infirmières, à Paris et à Paris exclusivement , pour des femmes le plus souvent d’origine provinciale, qui, venues à la capitale pour chercher du travail et devenues femmes dans la ville, ont progressivement formé un corps spécifique, féminin donc, et qualifié, œuvrant dans un univers en pleine mutation : l’Assistance Publique, la fameuse « AP », dans la première moitié du XXe siècle. La période d’étude choisie exclut en effet volontairement à la fois la IIIe République commençante et les années d’après-guerre qui voient d’autres bouleversements.
12 Comparant le travail de l’ethnologue à celui de l’historien, Christian Chevandier propose une approche originale et fructueuse de son sujet en trois niveaux : l’étude de l’ensemble du personnel soignant de l’AP, une approche plus fine du personnel de cinq établissements, couplée à l’examen précis des dossiers individuels de seize soignantes à l’hôpital Broca. Les sept chapitres de l’ouvrage offrent, par conséquent, une vision de plus en plus précise de l’infirmière parisienne.
13 L’auteur commence ainsi par une vue d’ensemble, indispensable, sur la politique hospitalière parisienne et sur la « révolution républicaine » que connaissent ses structures dès 1872. Celle-ci aboutit aux bouleversements décisifs des fonctions et de l’administration de l’hôpital qui apparaissent très nets en 1900, par exemple à l’hôpital Tenon. On peut regrouper ces bouleversements en trois grandes catégories : la modernisation des équipements et une nouvelle organisation scientifique du travail qui modifie les rapports entre travailleurs ; la prise en compte de la maladie comme une affaire qui concerne non plus le patient individuellement, d’ailleurs souvent issu des mêmes milieux que ces travailleurs, mais la société, la nation dans son intégralité ; enfin, les changements liés à l’accès des femmes à l’activité salariale.
14 Encadrés par l’importante réforme du personnel hospitalier entreprise en 1903 et la loi de 1919 sur la journée de travail de huit heures, les métiers de soignantes se construisent en distinguant personnels des services et personnels de soins, au service direct des malades. La qualification se concrétise par une réflexion sur les terminologies, sur l’uniforme affirmant la subtile hiérarchie des grades, sur la mise en place d’un déroulement de carrières, ou sur la rémunération tous éléments significatifs d’une politique d’attachement du personnel. L’étude fine de l’évolution des salaires dans la période indiquée démontre un niveau de vie légèrement supérieur à la moyenne, même s’il se dégrade dans les années 1940. En outre, la transformation du travail du personnel hospitalier se trouve directement liée à la hausse des niveaux de qualification, ce qui correspond aux besoins d’un hôpital dont l’activité est de plus en plus thérapeutique et efficace, mais aussi à des mesures de réduction du temps de travail qui conduisent à une multiplication des effectifs par 3,6 et changent radicalement la vie dans les services.
15 Dans le chapitre suivant, l’auteur décrit la mise en place de ces personnels qualifiés et spécialisés que sont « les infirmières de l’AP », corps sécularisé, laïcisé sous l’impulsion du docteur Désiré-Magloire Bourneville et formé professionnellement dans une dynamique de Progrès, valeur phare des débuts de la Troisième République. Deux types de hiérarchie se mettent alors en place : celle du savoir et celle des services ou des malades en fonction des types d’intervention qu’ils nécessitent. Cette mise en place s’effectue dans le contexte d’une tendance générale à la féminisation du travail, liée à une politique de recrutement massif et à l’évolution générale du marché du travail. Par ailleurs, « [c]’est bien dans un moment essentiel de la dynamique de la division sexuée du travail que les soins apparaissent comme féminins », affirme l’auteur, avant d’ajouter : « C’est au cours du demi-siècle que le savoir détermine la carrière professionnelle et la place de l’individu dans le processus hospitalier » (p. 150).
16 Christian Chevandier étudie ensuite l’inscription de ces femmes dans la ville, en cernant origines sociales et géographiques, pratiques matrimoniales et dynamiques sociales, dans une série de questionnements dont je citerais la conclusion : « elles sont de la ville parce qu’elles y sont venues plutôt que parce qu’elles y sont nées, parce qu’elles y habitent même si c’est dans l’établissement par une politique patronale d’attachement du personnel et une obligation d’assurer la continuité du service public. […] Femmes d’ouvriers, femmes d’employés, femmes de travailleurs hospitaliers, femmes épouses et mères : filles de la campagne, elles sont bien femmes de la ville ».
17 Spécificité du personnel hospitalier, il est très longtemps logé à l’hôpital, même si la question de l’externement (la possibilité de loger hors de l’établissement) se pose dès la réforme de 1903, selon une double dynamique antagoniste opposant la dimension claustrale d’un logement sur place, dans ce lieu d’enfermement qu’était l’hôpital, suivant l’analyse de Michel Foucault, et les avantages matériels d’un logement sur place dans une capitale à la vie chère.
18 L’analyse de la « rudesse des temps » cherche à appréhender en quoi la « femme par son ancrage au sein d’un groupe plus vaste inscrit dans son histoire les aléas de la vie et les événements de son temps ». Rudesse du travail en effet avec le risque de la mort absurde de celui qui est là pour soigner, et auquel on rend hommage en des termes héroïques, avec les parcours accidentés de ces travailleuses, effectuant des besognes pénibles voire répugnantes auprès d’ « assistés », sans que leurs tâches soient toujours reconnues, et ce avec la question persistante de la durée du travail, outrepassant les horaires légaux : la perception d’une besogne qui accable est constante. On peut s’interroger aussi sur les plaisirs de ces femmes, celui peut-être d’une indéniable utilité sociale, même si c’est avant tout un travail et des ressources qu’elles recherchent. La structure triadique constatée aujourd’hui par Christophe Dejours s’applique à cet univers : action, travail, souffrance intriqués.
19 Dans la période considérée, la France connaît deux guerres. Il est fondamental de noter que c’est durant le premier conflit, peut-être le plus mutilant, que la formation acquise à la Salpêtrière, dans l’École d’infirmières ouverte en 1908, obtient la consécration et confirme la légitimité de l’enseignement professionnel de ces jeunes filles d’origine populaire, par comparaison avec les Dames de la Croix-Rouge ou d’autres sociétés de secours aux blessés, très enthousiastes dans les premiers jours de la guerre.
20 Si l’on note une constante pour les deux guerres : discours héroïques, fluctuation accrue des effectifs hospitalisés et mobilisation des professions masculines, l’auteur note qu’en 1939-1945 ce n’est pas en tant qu’hospitaliers que les soignants ont résisté, sous réserve d’écrits et de souvenirs méconnus, mais dans leur disponibilité fonctionnelle, entravée par la baisse des effectifs et les restrictions de tous ordres. Le discours de Vichy tendant à décourager le travail féminin facilite aussi licenciements et horaires étirés pour les soignantes. L’analyse des seize dossiers-témoins confirme qu’on assiste moins à des moments d’héroïsme qu’aux soubresauts de la vie quotidienne, compliquée certes par les conflits.
21 Christian Chevandier termine son étude par l’analyse d’autres choix dans la formation des soignantes, comme par exemple l’école fondée par Léonie Chaptal, constamment hostile aux « petites bleues » de l’AP. Il s’attarde plus longuement sur l’exemple des Hospices civils de Lyon, la présence des sœurs croisées, dont le rôle va diminuant, par rapport à l’accroissement du nombre des employés, d’où la création d’un grade intermédiaire, celui d’assistante-hospitalière, toujours en porte-à-faux : nous sommes en présence de « soignantes à l’incertaine qualification… ». Considérant les spécificités rhodaniennes (les « cheftaines » par exemple, et l’ouverture d’une nouvelle école en 1923), il en dresse un tableau détaillé, pour conclure qu’avant les réformes des années quarante, la comparaison avec ce qui se fait à l’AP demeure impossible, notamment pour des raisons d’échelles hétérogènes : le modèle parisien décrit ici est bien spécifique.
22 Nous suivons ainsi, pas à pas, cette construction des qualifications aboutissant à l’édification d’un groupe social, celui des infirmières, dont la formation est sans cesse adaptée, améliorée, pour former des travailleuses motivées issues des mêmes milieux que les malades, d’autant plus que la prise en compte du patient est devenue essentielle, en termes de bien-être et de soins efficaces. Travailleuses confrontées à des conditions dures, les infirmières ne se démarquent pas de la population laborieuse des Parisiennes : entre 1900 et 1950, « l’infirmière a changé, elle est devenue une professionnelle ayant la conscience de maîtriser l’environnement y compris scientifique qui est le sien ». À la fin du XIXe siècle, « [elles] se sont d’abord affirmées contre les religieuses, quand par leur qualification, elles ont voulu en cesser avec un statut ancillaire que soulignait l’appellation de servantes. S’est exprimée alors la volonté soutenue d’une formation à l’indéniable dimension théorique et d’une rupture avec le stigmate de l’illettrée… »
23 C’est la conclusion d’une monographie exemplaire abordant l’histoire du travail dans la ville et dans ces institutions particulières que sont les hôpitaux, mais aussi l’histoire du travail féminin et du genre, pour cadrer cette profession d’infirmière. Ce travail suit et creuse avec talent la ligne rouge esquissée par Bourneville, neurologue élu député de Paris en 1873, pour en sonder les traces jusqu’au milieu du siècle suivant.
24 Véronique LEROUX-HUGON
Tiphaine BESNARD. Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical, 1850-1914. Une folle débauche, Paris, L’Harmattan, 2010, 221 p.
25 Le livre consacré par Tiphaine Besnard aux Prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical (1850-1914) est un livre militant, ce qui n’est pas un tort. Il s’agit de la publication d’un mémoire de master préparé à l’Université Paris VII sous la direction de Gabrielle Houbre. Dans la lignée des réflexions philosophiques et historiques de Michel Foucault, cette histoire politique du discours médical affiche un parti-pris assumé : il s’agit de démontrer les effets coercitifs et normatifs des institutions que sont la médecine, la psychiatrie et la Préfecture de police de Paris sur les prostituées à la fin du XIXe siècle. Le positionnement idéologique de l’auteure est celui des mouvements de sex workers des années 1980 qui cherchent à faire reconnaître leur activité en tant que travail, et ses analyses entrent dans le cadre du féminisme matérialiste selon lequel la différence entre les hommes et les femmes est une différence de classe et non une différence de nature. Ce cadre théorique étant posé, ce travail novateur entend mettre en évidence la psychiatrisation dont la prostitution fait l’objet dans le second XIXe siècle, et il y parvient avec efficacité, même si l’on peut déplorer le peu de qualité de l’édition qui laisse subsister nombre de coquilles, et certaines interprétations un peu outrées des sources, qui sont sans doute la rançon d’une étude ouvertement militante.
26 Dans l’atmosphère trouble de cette période, teintée d’euphorie en même temps que d’angoisse, de foi en un avenir radieux et du retour de peurs séculaires, se développe un important discours médico-psychiatrique sur lequel se fonde l’essentiel de l’ouvrage. Au tournant du XIXe siècle, le désir de créer un ordre nouveau, à la fois politique et scientifique, conduit à une prise de pouvoir conjointe des médecins et du Préfet de police sur les femmes publiques, ce qui se traduit essentiellement par leur stigmatisation, processus théorisé par Erving Goffman qui souligne combien il s’agit d’un mécanisme social avant tout relationnel. Le stigmate n’est ni une donnée, ni un fait en lui-même : il n’existe que par et dans le regard porté sur certaines caractéristiques de l’individu stigmatisé. C’est ce processus social qui le fabrique, un processus historique et contextualisable, ainsi que le démontre Tiphaine Besnard, qui n’appréhende donc la prostitution que du point de vue de ceux qui entendent la contrôler et la dominer, par les forces conjointes de la coercition et du savoir.
27 L’auteure met en évidence la vaste entreprise de classification des êtres humains en catégories définies par le genre, la classe et la « race » qui est alors à l’œuvre, ainsi que la disqualification morale, sociale et sanitaire qu’elle induit pour tous les individus jugés non conformes à la norme, parmi lesquels les prostituées. Constatant avec raison que le savoir médical est, comme tout savoir scientifique d’ailleurs, socialement situé, Tiphaine Besnard souligne que ces femmes vénales sont doublement insupportables à l’ordre hétérosexuel et bourgeois qui organise leur gestion dans le cadre du système réglementariste. Si les prostituées se contentent de jouer le rôle d’ « égout séminal » indispensable à la conservation de la vertu des femmes de la bourgeoisie, parce qu’il faut bien satisfaire aux désirs masculins, par définition puissants et incoercibles, elles sont bien tolérées, pourvu qu’elles soient en bonne santé. C’est quand elles se comportent en transfuges de leurs classes la classe populaire et la classe des femmes qu’elles deviennent condamnables. Dans les maisons de tolérance, on cherche à domestiquer la sexualité extra-conjugale : ce ne sont pas les lieux de toutes les extravagances érotiques, loin s’en faut, mais bien plutôt le reflet d’une intimité bourgeoise qu’il faut surveiller de près parce qu’elle met en contact intime hommes de la bourgeoisie et femmes des classes populaires. Il convient qu’une femme du peuple sache le rester. Or les prostituées, parce qu’elles se lèvent tard et se permettent des outrances vestimentaires, ne sont en rien conformes au modèle de la prolétaire laborieuse. Elles perturbent par ailleurs profondément la bicatégorisation sexuée des êtres humains en deux groupes qui, par essence, s’excluent mutuellement : les hommes d’une part et les femmes d’autre part. Parce qu’elles jouissent d’une liberté sexuelle, sont autonomes financièrement, fréquentent l’espace public nocturne et sont affranchies de l’institution du mariage, parce qu’elles sont infertiles surtout, les prostituées sont une vivante offense à l’ordre hétérosexuel ainsi que le définit Monique Wittig.
28 L’abondance du discours médical concernant la prostitution atteste le potentiel de fragilisation de l’ordre public que celle-ci recèle et l’angoisse qui y est afférente. Les prostituées constituent un groupe d’individus, parmi d’autres, dont les comportements travaillent aux coutures la fixité des catégories médicales, générant une angoisse que la frénésie classificatoire des scientifiques du temps ne parvient pas à juguler. L’intervention médico-policière mise en évidence par Tiphaine Besnard vise donc à remettre bon ordre à tout cela. L’enfermement psychiatrique est plus carcéral que thérapeutique, et ce n’est pas seulement en raison de l’inefficacité des interventions médicales : il s’agit bien de réguler les rapports entretenus par les membres des classes sociales et des classes de sexes, afin de préserver la hiérarchie sociale.
29 Comme le souligne Lilian Mathieu dans l’intéressante préface qu’il rédige pour cet ouvrage, l’intérêt de cette étude n’est ni purement documentaire, ni véritablement historique. Si l’on fait un détour par la seconde moitié du XIXe siècle, c’est pour mieux mesurer l’inquiétante permanence d’une certaine conception de la prostitution comme maladie mentale, et l’acuité persistante des débats entre abolitionnistes et réglementaristes. Mais n’est-ce pas là, justement, le cœur de l’opération historique : poser au passé les questions du présent ? De ce point de vue, le livre de Tiphaine Besnard est une réussite.
30 Muriel SALLE
Laurent HEYBERGER. L’histoire anthropométrique, Berne, Peter Lang, 2011, 147 p.
31 En prenant la stature moyenne comme un indice de nutrition nette, l’histoire anthropométrique permet d’accéder, d’une manière nouvelle, à la reconstitution des niveaux de vie, dans la longue durée. Après avoir testé en 2003 ce mode d’approche sur la courte durée, la fin du XVIIIe siècle, et une seule région, l’Alsace, Laurent Heyberger l’a étendue sur une longue durée, de la fin du XVIIIe siècle à 1940, dans une autre région, le Limousin, avant de le faire sur la France entière en 2005. Des articles successifs lui permettent ensuite de théoriser un certain nombre de ses constats avant de se lancer dans deux présentations synthétiques des acquis de l’histoire anthropométrique : française d’abord, en 2009, mondiale ensuite en 2011. C’est ce dernier opus auquel nous avons affaire ici.
32 L’ouvrage, très documenté, bien écrit et fort accessible au profane, permet à ce dernier dans le chapitre 1 de se familiariser avec quelques notions de base de l’histoire anthropométrique : l’importance de la stature comme indice socio-économique (puisque ses déterminations proprement génétiques ne dépasseraient pas 5 %), l’avantage de la stature par rapport à d’autres indices socio-économiques (mortalité), le rôle essentiel de l’alphabétisation dans la détermination de la stature, etc.
33 Le chapitre 2 aborde les questions, davantage chères à l’historien, des sources qui s’offrent à l’histoire anthropométrique avec leurs avantages comparés : la conscription, surtout, qui permet dans la plupart des pays d’accéder aux données concernant des générations entières de jeunes hommes, mais aussi les squelettes qui permettent de remonter plus avant dans l’histoire.
34 Les chapitres 3 et 4 abordent les facteurs historiques déterminant la stature : qu’ils tendent à l’augmenter (nutrition, salaires, revenus) ou à la diminuer (maladie, travail des enfants, industrialisation).
35 Les chapitres 5 et 6 présentent enfin les principaux apports de l’histoire anthropométrique, par grandes périodes : la décrue de la stature moyenne des Européens à partir du début de l’industrialisation (sauf aux États-Unis ou en Australie), l’accroissement assez général de la stature à partir de la fin du XIXe siècle, et les mouvements enregistrés au XXe siècle, avec une attention particulière dédiée aux régimes totalitaires.
36 Ce dont peut-être nous sommes le plus redevables à cet ouvrage, c’est outre sa richesse en données qu’il sait rester prudent. Plus précisément, il fait preuve d’une double posture bienvenue. Certes, au motif qu’il est « désormais solidement acquis que la stature moyenne n’a rien d’anecdotique et que la taille moyenne est un indice social et non génétique » (p. 143), l’auteur milite explicitement pour le développement en France de recherches qui, après avoir connu un premier essor dans les pays anglophones dans les années 70, se sont surtout épanouies là, à partir du début des années 90, quand les historiens anglo-saxons baptisèrent « niveau de vie biologique » la stature et les autres indices démographiques (mortalité) susceptibles d’être utilisés en histoire économique, et que l’ONU adopta le principe d’un « indice de développement humain » (IDH) en 1990 (p. 4).
37 Mais l’auteur reste sur une ligne de crête : la stature aurait avant tout des déterminants socio-économiques d’une part, et d’autre part l’histoire anthropométrique a vocation à contribuer à nous renseigner sur ces conditions de vie en société avec les inégalités dont elles sont porteuses ; elle s’inscrit donc dans des sciences restées sociales. Les travaux visant avant tout à inverser la causalité, c’est-à-dire ceux qui s’intéressent essentiellement aux effets de la stature sur le marché matrimonial, l’emploi, voire la santé ou la productivité , « énoncés discutables et discutés », ne sont rappelés que « dans un souci d’exhaustivité » (p. 21). Par ailleurs l’histoire anthropométrique est présentée à plusieurs reprises comme un indice destiné non à se substituer aux autres, mais à compléter et nuancer leurs apports. Et surtout, les contradictions et les données inexpliquées relevées dans les acquis de l’histoire anthropométrique sont consciencieusement relevées. Or elles sont très nombreuses et ce n’est pas la moindre des surprises que réserve ce livre.
38 C’est ce mélange d’enthousiasme, d’exhaustivité et de prudence qui permet à l’auteur d’attendre son but : montrer que « cette méthode d’enquête historique qui n’est pas à proprement parler une discipline […] reste toutefois trop peu connue en France » (p. 143).
39 Dominique MEMMI
Philippe STEINER. La transplantation d’organes. Un commerce nouveau entre les êtres humains, Paris, Gallimard, 2010, 342 p. « Bibliothèque des sciences humaines »
40 L’ouvrage de Philippe Steiner montre comment l’essor des activités de greffe d’organes depuis près de quarante ans a rendu nécessaire la recomposition des rapports entre la vie et la mort, entre l’intérieur et l’extérieur du corps humain, entre le marché et les échanges non marchands. Ce sont ces nouvelles configurations qui justifient l’expression de « commerce » utilisée dans le titre pour désigner l’ensemble de ces liens.
41 Ce livre est d’abord une contribution à l’histoire de la greffe d’organes, qui est une histoire récente. Les principaux acquis techniques et médicaux sont retracés, sans négliger les échecs, ce qui permet de comprendre pourquoi il a fallu élaborer de nouvelles définitions de la mort afin de rendre disponibles des organes. L’histoire des procédés chirurgicaux décrit comment la greffe « franchit » la peau, c’est-à-dire comment elle permet de vivre avec l’organe d’un autre. Philippe Steiner ne s’en tient pas à cette seule perspective anthropologique [2]
: il expose la complexité des rapports créés entre les médecins, les malades receveurs, les donneurs vivants ou les familles de donneurs défunts. L’analyse de la « communauté émotionnelle » est bien davantage qu’une description des mécanismes du choix de donner ou non. La réflexion menée autour de la « solidarité pour cause de mort » ou, en d’autres termes, des liens noués au moment d’arbitrer un éventuel don d’organes constitue un apport majeur pour penser la mort aujourd’hui.
42 La deuxième partie de l’ouvrage est plus influencée par les apports de la sociologie économique. Philippe Steiner met en évidence les différents types d’accords, de conventions ou de coordinations qui permettent le transfert des organes devenus désormais des ressources. À cette organisation des échanges prennent part les médecins, les donneurs et les receveurs mais aussi les pouvoirs publics qui édictent des règles et établissent des tarifs pour ces transactions. En effet, le maniement de ces ressources, particulièrement coûteux tant sur le plan technique que pour la promotion du don d’organes , est financé par la collectivité. Comme pour les produits sanguins, l’économie de la transplantation d’organes est un autre modèle ou une forme originale d’échanges qui emprunte certains de ses principes au marché. Par ailleurs, l’étude de Philippe Steiner permet de comprendre que dans une économie les rapports ne dépendent pas seulement des prix ou de la demande, mais aussi d’autres facteurs que sont l’incitation ou l’exhortation à donner, et qui ne sont pas nécessairement monétarisés.
43 En caractérisant l’échange des organes comme un commerce, Philippe Steiner pose la question du marché : non pas la question de la légalité ou non d’échanges marchands induisant un prix à payer pour des organes, mais la manière d’organiser au mieux les rapports entre les différents acteurs concernés par les actes de greffes déjà « marchandisés », ne serait-ce que par l’application d’une tarification des actes à l’hôpital. Dans le même temps, l’auteur décrit le négoce des organes comme une traite, comme l’on parle de traite des esclaves. Pour Philippe Steiner, la transformation des organes en ressources impose le franchissement de plusieurs frontières : entre la vie et la mort, à travers la peau et enfin une frontière politique, avec la nécessité de penser les transactions autour des organes.
44 Au total, ce livre est riche d’enseignements pour l’historien du social et de la période la plus contemporaine. Clairement détaché des débats autour de la greffe d’organes, sans les ignorer non plus, Philippe Steiner contribue à la réflexion sur les transitions entre le marché et le bien public et sur les différentes formes de coordination des échanges. Il offre également de nombreux éléments pour une anthropologie contemporaine qu’il s’agisse du rapport à la mort ou de la représentation des corps. Il montre enfin que la bioéthique est aussi l’affaire des sciences sociales.
45 Sophie CHAUVEAU
Nicolas BELORGEY. L’hôpital sous pression. Enquête sur le « nouveau management public », Paris, La Découverte, 2011, 330 p. « Textes à l’appui/enquêtes de terrain »
[2] Cette dimension est aussi au cœur de l’ouvrage de S. ...
suite
46 L’hôpital avait déjà été étudié par observation participante. Le sociologue Jean Peneff, professeur d’université, s’était fait embaucher pour une année comme brancardier à mi-temps dans le service d’urgence d’un grand hôpital de province. Il avait tiré de cette longue recherche deux ouvrages : L’Hôpital en urgence. Étude par observation participante et Les malades des urgences. Une forme de consommation médicale (Paris, Métailié, 1992 et 2000). C’est pour un doctorat de sociologie, terminé en 2009, que Nicolas Belorgey s’est également livré à l’observation en milieu hospitalier, dans le monde des « experts » censés améliorer la « productivité » des services. Sa thèse, réduite de moitié, est devenue ce livre publié un an plus tard.
47 Le nouveau management public (NMP) est, explique l’auteur, un paradigme d’action publique produit aux États-Unis et au Royaume-Uni, élément fort des politiques de Reagan et de Thatcher, perpétué sans état d’âme par Clinton et Blair. Il concerne d’abord des agents en tentant, par des objectifs quantifiés, d’accroître leur « productivité ». C’est qu’il s’agit de convertir des problèmes de moyens en problèmes d’organisation, déplaçant ainsi l’attention et faisant fi des finalités antérieures des institutions. En France, les pouvoirs publics s’y sont lancés à grands renforts d’indicateurs de performance, de « benchmarking » (comparaison entre les entités productives des différents niveaux) et d’incitations financières, ayant recours à des agences privées pour parvenir in fine à la mise en cause des statuts des fonctions publiques. Cette politique atteint son acmé avec les modifications de l’usage des finances publiques, notamment par la loi organique sur les lois de finances (LOLF), lorsque Lionel Jospin est à Matignon, puis avec la révision générale des politiques publiques (RGPP) en 2007. Si c’est l’ensemble des services publics qui est visé et atteint, dans le domaine de la santé, depuis les années 1980, divers outils conjugués à des nouveaux modes de gestion ont permis de faire en sorte que des établissements hospitaliers se retrouvent « en déficit ». Plusieurs instruments ont permis de construire la légitimité de cette démarche. Mis en place en 1982, le « programme de médicalisation des systèmes d’information » (PMSI) correspond à un contrôle de l’activité médicale selon des règles de comptabilité, l’intitulé trompeur n’ayant pour but que de faire accepter par les médecins cette « médicalisation » qui n’en est pas une. Un quart de siècle plus tard, la tarification à l’activité (T2A) fait dépendre le financement d’un établissement de son activité… de l’année précédente. Ces mesures pèsent par leurs conséquences, directes ou non, sur les manières de soigner et relèguent au second plan les intérêts des malades. L’opposition à ces pratiques, par exemple les grèves de codage des actes médicaux, n’a pas débouché faute d’extension : leur généralisation aurait rendu inopérants ces dispositifs. C’est que tout cela ne peut se réaliser que par la complicité active de certains agents qui doivent pour cela se défaire d’une éthique et d’une identité professionnelle fondées sur l’attention aux patients ou, hors du secteur sanitaire, aux usagers et aux citoyens : « La grande force de ces réformes est donc de faire reposer les coûts de non-coopération avec elles sur ceux qui ne coopéreraient pas », autrement dit d’« inciter les acteurs à la coopération, pour reprendre le vocabulaire de la théorie économique qui les sous-tend ». L’usage même du mot « réforme » fait partie de la tromperie sémantique systématique, puisqu’il suppose une amélioration « dans le domaine moral ou social ».
48 L’approche du contexte de déclenchement des grèves dans les services étudiés, la bonne appréhension des spécificités des différents services, la part octroyée dans cette étude aux services d’urgence « de porte », a-t-on longtemps dit , si révélateurs par leur caractère crucial des dynamiques à l’œuvre que Jean Peneff avait choisi de leur accorder son attention, ont contribué à étayer les conclusions. Parce que le travail est incarné et que les individus ne sont pas abstraits, la démarche de l’auteur qui inscrit les attitudes que suscite le NMP dans des récits de vie permet d’insister sur la fécondité de ce jeu d’échelle qui, par des approches biographiques (qui prennent notamment en compte les phénomènes de mobilité sociale), permet de saisir avec pertinence le collectif. Le portrait de Nicole, infirmière et déléguée CGT, est significatif des particularités du syndicalisme en milieu hospitalier au début du XXIe siècle, marqué tout autant par le caractère spécifique de l’activité des soignantes que par l’évolution du marché du travail qui a favorisé des itinéraires assez distincts. Un intérêt particulier est accordé au fonctionnement de l’agence d’évaluation étudiée par l’auteur, au caractère farfelu de nombre de ses indicateurs qui peuvent aboutir à aggraver l’état des patients tandis que les critères qu’elle utilise permettraient de conclure à l’excellence.
49 Reprenant des catégories élaborées par Norbert Elias et John Scotson dans les années 1960, Nicolas Belorgey distingue les established, bons professionnels socialement reconnus, et les outsiders, moins dotés en capital social et plus incertains dans leur activité. Ce sont ces derniers qui s’approprient les processus managériaux tandis que les established, qui persistent à faire correctement leur travail, se retrouvent volens nolens en situation de résistance. Dans une collection qui a publié depuis le début du siècle des livres de sociologie parmi les plus forts, cet ouvrage est à lire par tous ceux qui veulent comprendre, au-delà de l’absurdité de ces pratiques et de l’incompétence parfois consternante des « experts », le bouleversement qui aujourd’hui réduit l’efficacité de nombre d’institutions conçues à l’origine pour être au service de la population.
50 Christian CHEVANDIER
Les protections sociales au XXe siècle
Michel DREYFUS (sous la dir. de). Les assurances sociales en Europe, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 259 p. « Pour une histoire du travail »
51 Édité sous la direction de Michel Dreyfus, cet ouvrage collectif qui fait suite à une première publication importante sur le système français des assurances sociales [3]
, propose une histoire comparée des assurances sociales dans l’Europe du premier XXe siècle. Celle-ci est envisagée à partir de quatre solides approches monographiques sur l’Espagne (Santiago Castillo et Josefina Cuesta), l’Italie (Luigi Tomassini), la France (Michel Dreyfus), la Grande-Bretagne (Noël Whiteside), et d’un volet international portant sur les organismes chargés de promouvoir le système assurantiel.
52 Il semble acquis que le modèle allemand, mis en place entre 1883 et 1889, a constitué un référentiel pour les différentes expériences nationales. Les trois risques majeurs (maladie, vieillesse, accidents du travail) sont ainsi couverts de manière progressive. La France est d’ailleurs la dernière nation à instaurer en 1930 un système d’assurances sociales, mais de manière plus complète cependant que l’Espagne et l’Italie. Le principe de l’obligation et le recours à l’État constituent un paradigme désormais incontournable même si l’initiative individuelle et privée conserve de nombreux atouts. Les assurances sociales sont alors synonymes de progrès et de croissance quelles que soient les différences nationales en matière de développement économique. Chacune des contributions abordant un cadre national offre ici au lecteur français un état particulièrement utile des connaissances historiographiques pour envisager une histoire comparée. Toutes s’inscrivent dans une histoire relatant l’institutionnalisation des assurances sociales au cœur de la société nationale grâce à la puissance publique. Il s’agit là d’un préalable nécessaire à toute histoire comparée de la protection sociale en Europe.
53 Plus neuve encore est la contribution de Patricia Toucas-Truyen qui s’efforce de souligner le rôle pionnier des organisations internationales dans l’émergence et la diffusion d’un modèle social réformateur. Cette internationalisation s’avère d’abord un processus européen qui favorise la circulation de modèles, d’expériences, de rencontres et d’expertises. Il existerait donc bien une Europe de la réforme sociale avant 1914 précédant celle de la construction politique. Son histoire demeure encore mal connue au-delà de ses organisations. Elle devrait mettre en lumière des réseaux d’experts et de savoirs contribuant à la promotion d’un idéal réformateur. La fécondité de cet ouvrage est donc évidente. Celui-ci invite à des recherches neuves au-delà d’une histoire institutionnelle qui a dominé, jusqu’à ce jour, l’historiographie de la protection sociale européenne qui, elle-même, est appelée à s’inscrire comme une spécificité de l’histoire des sociétés européennes au XXe siècle.
54 Bruno DUMONS
Dorena CAROLI. Histoire de la protection sociale en Union soviétique (1917-1939), Paris, L’Harmattan, 2010, 316 p. Préface de Roberto SANI. « Pays de l’Est »
[3] M. Dreyfus, M. Ruffat, V. Viet, D. Voldman, Se protéger,...
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55 Après leur voyage en URSS (1932), Beatrice et Sidney Webb ont publié un ouvrage enthousiaste [4][4] B. et S. Webb, Soviet Communism : A New Civilisation ?,...
suite dont on sait qu’il influença beaucoup Sir William Beveridge dans la rédaction du fameux programme de 1942, inspirateur de nombreuses politiques sociales en Europe après 1945. Mais qu’en était-il de la réalité de la protection sociale soviétique ?
56 Dorena Caroli est déjà connue du lecteur français par son ouvrage sur les enfants abandonnés en URSS [5][5] D. Caroli, L’enfance abandonnée et délinquante dans...
suite. Son dernier livre, qu’elle a elle-même traduit de l’italien, analyse la mise en place en Russie d’un système de protection sociale sous l’angle de plusieurs histoires : institutionnelle, politique, sociale et culturelle. Son objectif est d’établir pourquoi « l’État-providence » soviétique n’a pas réussi à garantir aux travailleurs les niveaux de sécurité et de bien-être promis par la révolution d’Octobre et de répondre à la question suivante : quelles raisons de fond ont conduit le gouvernement à réduire progressivement l’intervention de l’État en matière d’assistance sociale, condamnant à la pauvreté de larges couches de la population ? Il s’agit de réécrire, sous l’angle de la protection sociale, la vie quotidienne des ouvriers après 1917.
57 Dorena Caroli reconstitue l’histoire des réformes du système de protection sociale jusqu’en 1939, analysant les orientations et les caractéristiques de fond, ainsi que leurs conséquences sur la société et les conditions de vie des salariés. Le plan suivi est chronologique. L’auteur commence par évoquer dans une première partie l’héritage tsariste (1903-1917), caractérisé par l’introduction des caisses d’assurance maladie pour les ouvriers à Saint-Pétersbourg et à Moscou, qui n’améliora pas réellement les conditions de vie du prolétariat urbain, et la mise en place des caisses de secours mutuel pour les enseignants. La deuxième partie analyse la réforme bolchevique des caisses d’assurance (1917-1921) qui, sur le plan théorique, s’inspirait du modèle de la social-démocratie allemande. En pratique, le pivot du système de protection sociale était l’assurance pour incapacité temporaire au travail comprenant la maladie, l’accident et la maternité. Sous le régime du « communisme de guerre », alors que les lois privilégiaient le prolétariat par rapport aux autres travailleurs, toutes les formes d’assistance étaient distribuées en nature. La protection du travail n’était pas gérée par les syndicats, mais par le commissariat du peuple au Travail. Son financement posait un sérieux problème, puisque les entreprises en raison de la situation économique étaient souvent hors d’état de payer leurs contributions.
58 La troisième partie est consacrée à la période très complexe de la NEP (1922-1927), qui vit trois réformes essentielles de la protection sociale (1922, 1924 et 1926). Faute de pouvoir résumer ces pages riches en détail, contentons-nous de noter qu’à cette époque, les autorités introduisirent des éléments marqués de différenciation entre les catégories « privilégiées », les travailleurs qualifiés et les paysans. Dès cette époque, les services sociaux furent totalement subordonnés à la productivité de l’entreprise. À partir de 1926-1927, les syndicats acquirent un rôle toujours plus grand dans la gestion de la protection sociale, ce qui n’était pas forcément favorable aux salariés. Les quatrième et cinquième parties portent sur les années 1928-1939, où la protection sociale devint un mécanisme de discrimination entre ouvriers et paysans, entre ouvriers qualifiés et non qualifiés, entre syndiqués et non syndiqués, entre individus plus ou moins productifs. Dès le premier plan (1928-1932), l’usine devint le pivot des services sociaux. Le système d’assurance ne distribuait que de faibles prestations, réservées à un petit nombre d’individus et ne garantissait pas une stabilité économique aux travailleurs, qui durent conserver pour survivre leur lien traditionnel avec la terre. La politique sociale de Staline le transforma en outil de la modernisation économique et en instrument de contrôle de la productivité, excluant progressivement des bénéficiaires les catégories sociales les plus faibles. Les victimes de discriminations exprimèrent sous des formes multiples leur protestation contre des traitements injustes. En même temps, les conflits du travail glissaient peu à peu du domaine de la politique sociale vers la sphère pénale. À partir de 1933, avec la disparition du commissariat du peuple au Travail, le Conseil central des syndicats prit la direction de l’assurance sociale.
59 Bien que l’auteur ne dresse pas vraiment de bilan dans sa conclusion, les acquis de la protection sociale à la fin des années trente semblent modestes, au point que le lecteur est conduit à se demander si les historiens sont bien fondés à utiliser le terme de Welfare State, d’État providence ou d’État social, pour l’URSS de la période considérée.
60 Le travail de Dorena Caroli a deux mérites principaux. Elle a d’abord essayé d’étudier la protection sociale au plus près du terrain, en recourant à la micro-histoire, choisissant pour cela deux sites d’observation principaux : Moscou (province et ville) et l’usine automobile moscovite AMO-ZIS (usine Staline). Elle a utilisé dans cette perspective des documents tirés des Archives nationales de Russie (GARF) et des archives régionales et municipales de Moscou (TsGAMO et TsAGM). Il en ressort que l’industrie automobile subordonna toujours les considérations sociales à son développement économique. Lors de ses recherches, Dorena Caroli a également découvert de beaux textes émanant de la population : des hommes et des femmes d’âges et de catégories sociales très divers écrivaient à diverses autorités (Direction centrale pour l’assistance sociale, Conseil central des syndicats, gouvernement, etc.) pour se plaindre et réclamer une aide matérielle de l’État, faisant apparaître des individus très conscients de leurs droits sociaux. L’échantillon est important : environ soixante-dix lettres retenues sur trois cents examinées, représentatives du point de vue des prestations demandées et des parcours individuels des sujets, caractérisés par différents niveaux d’éducation. Si le lecteur n’a que l’embarras du choix, mentionnons toutefois la superbe missive envoyée à Kalinine en 1926 par un citoyen de Tchouvachie concernant une pension de vieillesse : sa biographie est très significative pour comprendre le parcours d’un employé dans la Russie tsariste (p. 96-99). On pourrait tout aussi bien citer les lettres de femmes des pages 193 à 201. Mais le document le plus surprenant (p. 216) est peut-être celui où, en 1930, soixante-dix représentants de l’usine automobile de Moscou demandèrent la destitution de Staline.
61 La masse d’archives consultées est impressionnante. Pourtant, le résultat final laisse sur sa faim. La première partie ne montre pas assez bien le lien entre caractéristiques du monde ouvrier, mouvement révolutionnaire et législation tsariste. Le lecteur ne saisit pas bien quel est le rôle du commissariat du peuple à l’Assistance sociale, mentionné p. 89. La définition de l’industrie lourde (p. 160) est problématique. Le passage concernant l’école modèle n°25 de Moscou (p. 261-266) est mal relié au thème d’ensemble. Mais la critique la plus saillante tient avant tout au fait que les lignes directrices de l’analyse ne se dégagent pas assez nettement : il manque une conclusion à la fin de chaque partie, qui aurait permis au lecteur de mieux suivre le fil de la pensée de l’auteur.
62 Je terminerai par deux regrets concernant la bibliographie (p. 300-313) : le livre de Lewis H. Siegelbaum sur l’industrie automobile soviétique, qui aurait rendu bien des services à l’auteur, manque [6][6] L. H. Siegelbaum, Cars for Comrades : The Life of the...
suite et Dorena Caroli ne cite pas non plus l’ouvrage fondateur de Solomon Schwarz, qui, dès les années 1950, avait démontré qu’à partir de 1929, les assurances sociales avaient été mises au service de l’augmentation de la productivité [7]
.
63 Jean-Paul DEPRETTO
Mémoire et identité des nations
Bruno DUMONS. Les « saints de la République ». Les décorés de la Légion d’Honneur (1870-1940), Paris, La Boutique de l’Histoire, 2009, 507 p.
[7] S. Schwarz, Les ouvriers en Union Soviétique, Paris, Marcel...
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64 En 1802, Napoléon Bonaparte crée la Légion d’Honneur, « décoration nationale », pour permettre aux autorités de l’État de distinguer le mérite des hommes qui le servent. Décoration avant tout militaire, la Légion d’Honneur prend sous la Troisième République un ton de reconnaissance de l’adhésion aux valeurs républicaines, aux engagements civiques, bref elle devient une arme politique. Bruno Dumons écrit une histoire sociale de cette décoration, depuis la demande pour devenir chevalier jusqu’à la décision du président de la République en passant par les questionnaires remplis par les postulants, par les interventions variées et par l’examen des contextes sociopolitiques explicatifs des attributions. Judicieusement, plutôt que de mener une enquête sur le plan national, il préfère se limiter à deux départements, pourvus de nombreuses études, la Saône-et-Loire et le Var, sur lesquels il a déjà travaillé. L’ouvrage ne comporte pas de bibliographie, mais les notes permettent de la reconstituer. L’index ne porte que sur le texte alors que les notes fourmillent de noms et que ces indications pourraient être utiles aux différents dictionnaires biographiques publiés sur le plan national ou régional. Notons au passage que Dumons ne semble pas avoir utilisé les notices du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qu’il ne cite pas.
65 La Légion d’Honneur, après avoir été une distinction de type aristocratique, devient une « étape de la laïcisation et de la sécularisation de la société », un processus de désignation des « saints laïcs », tout en étant une technique de gouvernement. Après la période antérieure à la Troisième République rapidement traitée en quinze pages, la fabrication de ce modèle civique examinée pour la période suivante à partir de la France profonde comporte des étapes obligatoires. La candidature personnelle ou provoquée, la proposition, qu’elle soit ministérielle ou qu’elle émane d’autres instances, répondent à des prises de conscience de services rendus ou en cours. La récompense peut avoir une allure de revanche politique, ainsi dans la promotion d’un pharmacien de La Seyne, animateur de la résistance républicaine en 1851 et déporté. Toutefois, le dirigeant républicain du département sous l’Empire, Noël Blache, premier maire de Toulon en 1870, président du Conseil général, qui se heurte aux soutiens locaux de Clemenceau, ne reçoit cette promotion qu’en 1889 et ne devient pas officier. Des réseaux se mobilisent : les élus locaux, les hommes influents de toutes tendances politiques. Il s’agit de montrer à l’administration préfectorale les hommes et très rarement les femmes, 3 % des effectifs recensés dans les deux départements, cultivatrices ou animatrices d’œuvres de bienfaisance, parfois artistes qui, pour des raisons variées, répondent aux critères, charge particulièrement impérative dans le Var où les honorés de la Marine dominent, mais Dumons ne retient pas ces derniers et examine 255 dossiers. La préfecture et plus spécialement le secrétaire général, chargé du suivi du dossier, choisissent. L’intervention de ce dernier, qui représente l’administration considérée comme neutre, complète les choix plus politiques des sous-préfets et des préfets. Un postulant se dégage où se mêlent forcément des caractéristiques complémentaires. Reste à connaître le cheminement jusqu’à la décision nationale.
66 Dumons dégage l’importance de l’âge un des républicains de 1848, âgé de 81 ans en 1897, constitue un cas limite en Saône-et-Loire , du rayonnement régional, des conséquences de l’instruction et de la situation familiale. Plus on a de diplômes et plus on a une famille nombreuse, plus on a de chances d’obtenir le « ruban rouge ». Les élus, du parlementaire à l’édile municipal, paraissent avantagés à condition d’avoir marqué leurs mandats par une activité valorisée ou par la longévité, ainsi le maire de Montceaux-Magny en place depuis 1878, promu en 1924. D’autres critères, moins clairs, expliquent parfois cette promotion. S’ajoutent les élites économiques de tout type, agriculteurs et plus nettement viticulteurs dans les deux départements, patrons, ingénieurs (de l’usine Schneider au Creusot par exemple), hommes d’affaires ou commerçants (le directeur du Bon Marché, peu connu en Saône-et-Loire, devient chevalier sans difficulté dans les années 1890 ; il n’en va pas de même pour son fils, qui doit conquérir des mandats politiques locaux pour obtenir la décoration trente ans plus tard), hommes de lois, membres du corps médical, serviteurs de l’administration de l’État ou enseignants. Restent certains intellectuels ou artistes, quelques hommes d’Église choisis avec soin. On mesure combien la Légion d’Honneur renforce des différences sociales. Les gens du peuple doivent acquérir un statut acceptable, notamment par l’élection ou la participation à un événement exceptionnel (le sauvetage en mer par exemple). Rarement les qualités professionnelles ou l’engagement syndical occupent une place essentielle dans les avis favorables. Ainsi, dans le Var, un ouvrier modeleur « considéré comme un véritable artiste », devenu professeur d’atelier dans l’enseignement technique, ou un seul dirigeant syndical, typographe retraité, postulent.
67 Tous ces décorés doivent passer par des étapes obligées : le questionnaire biographique, très contrôlé par des enquêtes de la gendarmerie, de la police (qui indique une moralité douteuse pour une ouvrière de l’Arsenal maritime de Toulon, animatrice d’une œuvre de bienfaisance, d’où la décision négative du préfet en 1938), des autorités municipales, préfectorales, avec parfois consultation des élus locaux, les « hommes forts » du département, tel le sénateur radical-socialiste Ferdinand Sarrien qui, par ses interventions, se constitue « une véritable clientèle politique en Charolais », des responsables directs ainsi, pour les enseignants, les inspecteurs d’Académie, les recteurs, les inspecteurs généraux. Tout ce qui est apporté sur les interventions des hommes politiques, des notables locaux, des groupes de pression est fort riche : la franc-maçonnerie, par exemple, ne semble pas avoir joué un rôle selon Dumons, et pourtant l’intervention des frères se produit dans la candidature de Builles, l’instituteur varois.
68 Après avoir examiné les grands traits de l’idéal-type du promu, Dumons compare pour les deux départements les critères privilégiés dans les dossiers de candidatures, du plus au moins important : pour la Saône-et-Loire, la compétence, le dévouement, les vertus politiques, la longue carrière, l’estime générale ; pour le Var, le dévouement, la compétence, l’estime générale, les vertus politiques, la longue carrière et l’amour de la petite patrie. Se dégagent : le dévouement, notamment chez les médecins ; les qualités professionnelles : tel forgeron devenu constructeur de machines agricoles dans la Bresse ; l’engagement politique républicain et pourtant Eugène Schneider qui « n’est pas républicain, plutôt porté vers le cléricalisme », selon le sous-préfet, reçoit en 1913 la récompense, demandée par le ministre de la Guerre ; la promotion du lieu de vie ou d’une activité : être dirigeant d’un club sportif par exemple ; l’estime publique ou la responsabilité dans des causes nationales.
69 Après la parution au Journal officiel de la désignation présidentielle, des étapes rituelles se déroulent, la réception, la remise de la médaille, les discours, les cartes de visite, les mentions du titre dans les publications, dans les registres officiels, dans les publications et aussi, plus ou moins tardivement, lors des obsèques. Après et à côté de l’honneur proclamé, il peut y avoir dans les motifs de refus un déshonneur constaté en cas de condamnation ou de fautes politiques et morales graves.
70 Cette belle étude nous fait pénétrer au cœur de la société française sous la Troisième République. Elle mêle érudition et grandes interprétations générales d’une période où l’idée républicaine s’ancre. Une réserve toutefois : des régions plus distantes par rapport à l’idéal républicain mériteraient d’être explorées aussi minutieusement. Se dégageraient sans doute une radicalisation des processus d’adhésion à la République et une utilisation plus militante de la décoration. Un beau chantier en perspective, pour lequel le modèle produit par Dumons restera un sérieux guide.
71 Jacques GIRAULT
Avner BEN-AMOS. Israël : la fabrique de l’identité nationale, Paris, Éditions du CNRS, 2010, 271 p. « Histoire »
72 La question identitaire est aujourd’hui au cœur des discours académiques, militants, mais aussi diplomatiques sur l’État israélien. Dans ces conditions, produire une étude originale sur ce thème peut sembler relever de la gageure. Avec cet ouvrage d’Avner Ben-Amos, les éditions du CNRS réussissent pourtant à nous proposer une réflexion assez rafraîchissante sur l’identité nationale israélienne.
73 En historien de l’éducation, Avner Ben-Amos ne s’interroge pas tant sur le contenu de l’identité israélienne que sur sa transmission. Il se penche dès lors sur les institutions mobilisées pour inculquer aux Juifs ayant rejoint la terre d’Israël (Eretz Israël) une identité nationale commune. À partir de l’étude de ces vecteurs de l’identité israélienne, il en revient cependant toujours à la construction, ou suivant le terme mis en exergue dans le titre la « fabrique », de l’identité nationale israélienne.
74 Ce type d’approche, aussi attentive aux idées qu’à leurs vecteurs, le préserve de tout biais essentialiste ou culturaliste. Avner Ben-Amos analyse très finement, dès l’introduction, le rapport ambivalent que les promoteurs du projet sioniste entretenaient à l’égard de la tradition juive. Si l’Ancien Testament a pu leur fournir un stock de références symboliques, l’identité nationale israélienne n’en a pas moins promu une rupture avec le stéréotype du Juif diasporique. Avner Ben-Amos se dispense dès lors de traquer, au sein du projet national sioniste, une peu probante « essence » juive. Néanmoins, malgré cette attention portée aux instruments de propagation de l’identité, son ouvrage se garde de tomber dans la dénonciation polémique d’une nation « inventée » ou d’une identité purement instrumentalisée.
75 Bien que construit sur une compilation de recherches variées qu’il a menées au cours de la dernière décennie, ce livre ne souffre pas trop de l’effet « patchwork » que l’on peut souvent reprocher à ce type d’ouvrage. Les deux premières parties que nous propose Avner Ben-Amos se succèdent avec une certaine harmonie. L’auteur s’intéresse en premier lieu au système éducatif. Il y évoque notamment les difficultés rencontrées par les premiers gouvernements israéliens dans leur projet d’étatiser les différents réseaux éducatifs (religieux, pionnier ou encore libéral) qui s’étaient institutionnalisés durant la période mandataire (1920-1948).
76 La deuxième partie, qui aborde les politiques de mémoire, traite dans un premier temps de la commémoration des guerres. Avner Ben-Amos y analyse comment le culte des soldats tombés au combat a été mis à contribution dans la formation de l’identité nationale. Il revient notamment sur le cas de Yossef Trumpeldor, gardien de la colonie de Tel Haï assassiné le 1er mars 1920 par un groupe d’Arabes et qui aurait, avant de succomber, exprimé sa joie de « mourir pour son pays » (p. 109). Il explique surtout comment, depuis 1951, le jour du souvenir (des soldats morts pour la patrie) est commémoré la veille du jour de l’indépendance, pour souligner le lien entre la souveraineté nationale et les sacrifices consentis pour la réaliser (p. 114). Parallèlement, il met également en exergue certaines spécificités du narratif sioniste qui combine un point de vue historique moderne (la commémoration d’une indépendance chèrement acquise) avec une cosmologie traditionnelle (la commémoration pascale de la sortie d’Égypte).
77 La troisième partie est intitulée « Culture visuelle ». Elle intègre une analyse de l’évolution de la représentation iconographique du jeune héros sioniste au cours du XXe siècle, un développement sur la création du musée du Palmach (une unité d’élite des forces sionistes, principalement constituée de kibboutzniks, qui s’est illustrée lors du conflit de 1948) et enfin un chapitre sur une émission de télévision (« Une telle vie ») évoquant l’histoire du pays à travers l’interview d’une personnalité ayant participé activement à sa construction. Bien que ces trois derniers chapitres puissent paraître a priori insuffisamment connectés au propos, l’ensemble de l’ouvrage propose néanmoins un itinéraire cohérent au sein des diverses dimensions de la fabrique de l’identité nationale.
78 La familiarité de l’auteur avec la France et son champ intellectuel rend par ailleurs ce livre très accessible à un lectorat français. S’il nous plonge dans une réalité susceptible de dérouter le non-spécialiste, Avner Ben-Amos s’ingénie sans cesse à nous la rendre intelligible en dressant des parallèles avec la France. Lorsqu’il évoque le Mont Herzl, ce spécialiste des politiques de mémoire française (on lui doit notamment une étude sur la panthéonisation de Jean Jaurès) nous le présente judicieusement comme « l’équivalent israélien du Panthéon français combiné avec l’Arc de Triomphe ». Ces multiples détours par la France ont également une portée heuristique. Ainsi, Avner Ben-Amos mobilise et discute volontiers la littérature académique française, que ce soit sur le fait national (il revient en introduction sur les travaux d’Anne-Marie Thiesse), les liens entre mémoire et histoire (l’approche de Pierre Nora est discutée p. 49) ou encore les récompenses (il évoque p. 131 les réflexions d’Olivier Ihl sur « la société des émules »). Il s’essaie également à des comparaisons avec la fabrique de l’identité nationale française. Cette dimension comparatiste lui permet de souligner la singularité mais aussi parfois la banalité des politiques mises en œuvre pour consolider les fondements identitaires du jeune État. Cette lecture croisée des situations française et israélienne s’incarne notamment dans un chapitre VI traitant des commémorations organisées, en Israël, pour le bicentenaire de la Révolution française. Il y est notamment question de la manière dont le champ politique israélien a appréhendé l’héritage politique de cette Révolution. Sur un plan particulariste, elle a pu être louée pour sa contribution à l’émancipation des Juifs d’Europe. Sur un plan universaliste, le gouvernement israélien, alors engagé dans la répression de la première Intifada, a, à l’inverse, jugé peu opportun de mettre en exergue son message sur les droits de l’homme.
79 En définitive, ce voyage à travers différentes époques et différents média que nous propose Avner Ben-Amos contribue à édifier un portrait très efficace de la fabrique de l’identité israélienne.
80 Pierre RENNO
Nouvelles perspectives autour de la Seconde Guerre mondiale
Gilles VERGNON, Michèle BATTESTI (sous la dir. de). Les associations d’anciens résistants et la fabrique de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Cahiers du CEHD, n° 28, 2006, 116 p.
81 Ce cahier du Centre d’études d’histoire de la Défense reproduit les actes d’une journée d’études tenue le 19 octobre 2005 et qui avait pour ambition d’examiner le rôle des associations d’anciens résistants dans la construction de la mémoire de la guerre. L’initiative part d’un constat juste que formule Gilles Vergnon en introduisant le Cahier : les travaux sur les associations de résistants sont relativement rares, encore que, comme il le reconnaît, de nombreuses études aient été consacrées à divers aspects de la mémoire de la Résistance érection de lieux de mémoire, études des commémorations, etc. et, par ce biais-là, à l’action des anciens résistants. De ce fait, la tentative de recension qu’il fait n’est pas très satisfaisante tant elle est lacunaire, négligeant nombre de travaux régionaux comme, par exemple, ceux de Philippe Barrière sur le Grenoble d’après la Libération. Le problème tient surtout à l’absence d’études sur les principales associations nationales, car il y en a, et de plus en plus influentes dans les politiques de mémoire. Alors qu’une historiographie des grandes associations de déportés s’ébauche avec les récents ouvrages de Jean-Marc Dreyfus (Ami, si tu tombes… Les déportés résistants des camps au souvenir 1945-2005, Paris, Perrin, 2004) et de Serge Wolikow (Les combats de la mémoire. La FNDIRP de 1945 à nos jours, Paris, Le Cherche midi, 2006), les organisations d’anciens résistants équivalentes attendent toujours leurs historiens. C’est ce qui manque à ce Cahier, divisé en deux parties, la première rassemblant des études de cas, assez disparates, et la seconde, bien qu’intitulée « les axes nationaux », n’en sortant guère avec les deux textes, complémentaires et parfois contradictoires, qui valent la peine d’être lus, celui de Denis Mazzucchetti et celui d’Olivier Lalieu, sur la fabrication d’un aspect de la mémoire nationale de la Résistance à travers l’action, principalement, du Réseau du Souvenir.
82 L’émiettement associatif reflète souvent la réalité même de ce qu’était la Résistance, mais il ne doit pas faire perdre de vue les évolutions d’ensemble. Les lignes de force, c’est heureusement Antoine Prost qui les tire dans une conclusion qui est une belle mise en perspective. Cela dit, je ne suis pas sûr que l’on puisse opposer autant le mouvement ancien combattant de la Première Guerre et celui des anciens résistants d’après 1944-45. Ce qui est vrai, c’est que les anciens combattants de 14-18 ont eu un Antoine Prost pour mettre de l’ordre historique dans le foisonnement des associations et des initiatives. Ce Cahier vaut donc, comme d’autres travaux, par les analyses particulières qu’il rassemble, encore que, sur les huit études réunies ici, toutes n’ont pas le même intérêt, ni la même nouveauté. La difficile reconnaissance du noyau résistant du régiment de sapeurs pompiers de Paris donne lieu à une monographie pleine d’empathie, mais trop particulière pour être significative sa traduction associative n’intervient qu’en… 1997. L’article sur les trois étapes de la construction de la mémoire des Glières joue à saute-mouton dans le temps, ignore les contextes et laisse dubitatif sur la réalité de la « mémoire vécue ». Même si l’on adhère à la conclusion de son auteur sur le processus d’institutionnalisation et de patrimonialisation, on avouera que ce n’est pas vraiment une découverte. L’étude départementale de Jean-Pierre Besse sur l’Oise a toutes les qualités d’un travail de terrain parfaitement maîtrisé, dominant une situation locale confuse. Par-delà le foisonnement, Besse sait discerner les grandes tendances, le temps de la mémoire qui fait suite à celui de la défense des droits, la complémentarité dans la spécialisation cérémonielle, l’intégration tardive, mais fondamentale, du travail des historiens qui remet à leur place les mémoires bégayantes.
83 Avec l’analyse de Georges Ribeill sur Résistance Fer, on touche aussi au meilleur. L’exemple est d’autant plus intéressant qu’il court de 1944 à 1997, du début à la fin d’une association dont les bases clandestines sont virtuelles, mais qui parvient à construire une mémoire corporative unitaire, bien servie, il est vrai, par un film, La Bataille du rail, les ressources qu’il apporte et des appuis non négligeables dans les cercles dirigeants. L’association, dont le parrain est Louis Armand, porte le mythe cheminot et concurrence sur ce terrain le puissant courant communiste. La défense de la « famille » du rail s’accompagne d’une efficace action sociale. Ce sont les deux piliers d’une réussite si exemplaire que c’est à la quasi-unanimité que Résistance Fer, jugeant que son existence ne se justifiait plus, a décidé de se dissoudre et de passer le relais à la Fondation de la Résistance. Cette évolution reflète une tendance générale. Le Réseau du souvenir se dissout lui aussi en 1993, mais son héritage est entretenu à la fois par les institutions, celles qui gèrent le concours national de la Résistance l’Éducation nationale en particulier , et par de nouvelles associations qui tentent d’en assurer la pérennité. Le patrimoine qui a été édifié paraît solide et Antoine Prost constate à juste titre que l’heure est à une mémoire plus sereine et à des rapports plus confiants avec l’histoire. Reste une question : la fabrique de la mémoire entendons celle de la mémoire dominante passe-t-elle encore par là ?
84 Jean-Marie GUILLON
Christophe CAPUANO. Vichy et la famille. Réalités et faux-semblants d’une politique publique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 347 p. « Histoire »
85 Christophe Capuano, dans l’ouvrage qu’il a tiré de son doctorat, défend une thèse à proprement parler, ce qui n’est pas toujours le cas d’autres ouvrages ayant la même origine universitaire. Pour lui, alors qu’il semble évident d’assimiler la famille à Vichy, le régime lui ayant donné de l’importance au point de l’inscrire dans sa devise « travail, famille, patrie » , la famille est loin d’y avoir eu, dans la réalité quotidienne, la place qu’on lui a prêtée. Ainsi, le premier but de l’historien est de déconstruire l’image officielle de Vichy menant une politique de la famille cohérente et forte. Son deuxième objectif est d’inscrire les mesures prises dans un temps long, qui dépasse celui de la conjoncture restreinte de la guerre et de l’occupation, en amont dans la Troisième République finissante, en aval vers la Quatrième commençante. Il souligne notamment comment Vichy a hérité des difficultés d’application et des lacunes du Code de la famille et de la natalité françaises de juillet 1939. Troisièmement, pour mener à bien sa démonstration, l’auteur prend soin de définir ce qu’est pour lui le familial, notion qui « désigne la famille comme catégorie sociopolitique, dont la construction se fait tant au plan institutionnel qu’en pratique, entre les acteurs publics et privés » (p. 22). Enfin, à partir du constat que, contrairement à l’État républicain qui s’intéresse peu à la famille en tant que telle, Vichy a multiplié tant les discours et messages se référant à elle que les institutions à intitulé familialiste et les annonces d’un vaste programme de politique familiale, le dernier but de l’ouvrage est « d’évaluer la part de faux-semblant dans cet affichage en le confrontant aux réalités politiques et administratives de l’État français » (p. 31).
86 Pour accomplir cet ambitieux programme, Christophe Capuano suit pas à pas non seulement les discours de Vichy, déjà largement abordés par l’historiographie, et l’élaboration des mesures proclamées à grand renfort de publicité et de propagande, mais surtout leur mise en œuvre concrète. Ce qui lui permet de souligner les « nombreux freins liés à la présence des autorités occupantes mais aussi propres au régime » (p. 45). Dans la lignée des travaux soulignant la complexité et l’enchevêtrement des organismes nés en 1940, Christophe Capuano retrace l’histoire des institutions qui se sont multipliées sans grande cohérence, de la création du ministère de la Famille française le 5 juin 1940 à celle de la Direction de la Famille le 10 août suivant, en passant par le Commissariat général à la famille et les Délégations régionales à la famille en septembre. Toutes ces institutions aux attributions imprécises eurent des problèmes de personnel et de gestion, tout en relevant de divers départements ministériels, dont la Santé et les Finances. Plus grave, ces institutions étaient pauvrement dotées : en contradiction avec le discours familialiste des gouvernants, le budget consacré à la famille par le gouvernement de Vichy fut vingt fois inférieur à celui consacré aux Sports (p. 56). Autre signe des faux-semblants de la politique familiale de Vichy, le Commissaire général à la famille n’avait pas accès au Conseil des ministres.
87 Après un tableau des acteurs institutionnels et publics, le deuxième volet de l’ouvrage s’attache à retracer la complexité des acteurs privés représentés par le champ associatif. Là encore, l’organisation fut précoce avec la création pendant l’été 1940 du Centre national de coordination et d’action des mouvements familiaux rejoint par une vingtaine de groupements, dont l’Union féminine, civique et sociale, à l’origine d’un réseau de centres départementaux. Tout comme les institutions publiques, ces centres qui avaient été conçus comme l’armature de l’action familialiste, furent à la merci de la faiblesse des subventions publiques. Ils se tournèrent vers des sources privées, essentiellement patronales, les mairies surchargées par les tâches d’aide sociale générale ayant été plus que réticentes à les financer. Plusieurs chapitres sont consacrés à l’étude minutieuse de la façon dont le patronat, gestionnaire des aides familiales par le biais des caisses de compensation pour l’attribution des allocations familiales, se détacha de sa politique, déçu des méthodes centralisatrices et velléitaires de l’État en matière de politique familiale. Pour l’auteur, « enthousiastes dans leur majorité en 1940 à l’esprit de la révolution nationale, aux discours de propagande du nouveau régime et à ses projets de réforme, les administrateurs des caisses patronales de compensation [furent] rapidement déçus par l’insuffisance et le manque de cohérence de la politique menée par le gouvernement de Vichy en matière d’allocations familiales, accumulant les mesures de circonstances tout en hésitant entre natalisme et familialisme » (p. 174).
88 Dernier point de ce riche aperçu d’un pan mal connu, dans ses applications précises et concrètes, de la politique de la famille sous Vichy : la dimension territoriale des nouvelles formes de l’action familiale sous l’Occupation. Malgré l’importance donnée aux préfets, dont le rôle organisationnel et répressif est bien connu dans l’organisation de la France maréchaliste, ce sont bien les communes qui devinrent désormais l’échelon indispensable d’aide aux familles, à la fois sur le plan financier, sanitaire, protecteur et moralisateur.
89 Si les discours furent plus importants que les aides réelles, néanmoins, pour l’auteur, à la fin de la guerre « la famille semble constituer dans l’imaginaire social l’une des rares certitudes persistantes tout en signifiant aussi pour une partie de la population une tendance au repli sur le foyer, caractéristique des années noires » (p. 257). Cette force des représentations explique que le Gouvernement provisoire de la République ait pu reprendre une politique familiale et nataliste de grande envergure. Cela explique aussi en partie pourquoi les « familiaux », malgré leur soutien à Vichy, furent peu épurés et se retrouvèrent dans les institutions familiales de la République.
90 La conclusion, comme le reste de l’ouvrage, est nuancée et convaincante. Pour l’auteur, ce qu’apporte finalement Vichy à la construction d’une politique publique de la famille, c’est moins son ampleur ou son aspect moralisateur et normatif que la constitution de la cellule familiale traditionnelle en référentiel pour l’action publique. « En faisant pour la première fois du familial le référentiel d’une politique publique à finalités sociales et démographiques, Vichy constitue une étape majeure dans le long processus de “familialisation” des politiques publiques commencé au lendemain de la guerre de 1914, avec les premières mesures natalistes, et prolongé jusqu’à nos jours » (p. 314).
91 Danièle VOLDMAN
Nicolas MARIOT, Claire ZALC. Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, Paris, Odile Jacob, Fondation pour la mémoire de la Shoah, 2010, 302 p.
92 Écrire l’histoire d’une cohorte confrontée aux persécutions antisémites à Lens dans le Pas-de-Calais, en zone dite « interdite », entre 1940 et 1944, tel est le projet de ce livre à quatre mains rédigé par Nicolas Mariot, spécialiste des violences de guerre, et Claire Zalc, historienne de l’immigration dans la France du XXe siècle. En conjuguant leurs compétences et centres d’intérêt, les deux chercheurs se sont assigné un objectif en apparence modeste : suivre pas à pas les 991 Juifs de Lens que, par un patient et méthodique travail de recoupement, ils ont identifiés comme tels. En dépit des apparences, c’était un vrai pari que de tenter cette histoire vue et écrite au ras du sol dans la mesure où cela nécessitait de dessiner les contours d’une cohorte extrêmement diverse tout en prêtant la plus grande attention aux parcours individuels. C’est que les 991 Juifs de Lens ne formaient pas une communauté au sens précis du terme mais une nébuleuse parcourue de tensions et de fractures à laquelle seules une rude adversité et l’identité générique qu’on lui accola à dater de 1940 conférèrent, à défaut d’homogénéité, une manière d’unité, involontaire mais tristement réelle. Quant aux itinéraires individuels, il est toujours difficile de les retracer, à plus forte raison quand ils sont dominés par une menace de mort qui invite à en dissimuler des pans entiers, ceux-là mêmes que la recherche voudrait mettre en lumière.
93 Si on connaît bien aujourd’hui, jusque dans son détail, la législation qui réduisit comme peau de chagrin l’espace de vie, puis de survie des Juifs sous l’Occupation, sa mise en œuvre au jour le jour, ses répercussions sur la vie de tout un chacun, les marges de manœuvre disponibles pour ceux qui en étaient les cibles sont beaucoup plus difficiles à cerner. C’est la grande force de cette recherche que de donner à voir, dans ses dimensions collective et individuelle, cette sorte d’angle mort et, plus encore, de restituer la considérable part d’inconnu qui s’inscrivit, d’un bout à l’autre, en toile de fond de cette histoire tragique.
94 Récemment arrivés à Lens pour la plupart, les Juifs qui y résidaient suivirent, à dater de 1940, un chemin de malheurs que les deux auteurs choisissent d’emprunter après eux en ayant soin d’éviter toute considération formulée a posteriori. Il s’agit bien de découvrir tous les obstacles dressés sur leur route et d’en évaluer les retombées chemin faisant.
95 La toute première épreuve fut celle de la déclaration. Dans un pays qui avait, jusque-là, par tradition républicaine, sciemment ignoré les appartenances ethniques et confessionnelles, on alla au plus simple et au plus cynique en demandant aux individus de se déclarer. D’où le rôle essentiel des auto-déclarations du recensement de décembre 1940 qui ne tarda pas à être utilisé à des fins policières, discriminatoires et répressives.
96 D’aucuns s’étonnent que, sommés de se déclarer dans un contexte menaçant, les intéressés n’aient pas pris la clef des champs. Que ne sont-ils partis immédiatement ? C’est l’interrogation qu’on entend et lit très souvent de nos jours encore. L’étude montre, sur fond d’incertitude quant au sort qui leur serait réservé, toutes les difficultés auxquelles se heurtaient ceux qui envisageaient de partir. Si, très tôt, beaucoup firent le choix d’un exode sans retour, la décision de partir n’allait pas du tout de soi. Partir où ? Partir quand ? Partir sans disposer d’un refuge sûr ? Significativement, cette recherche met en évidence le fait que, tout bien pesé, le départ tardif aura été le plus protecteur de tous, a fortiori s’il était isolé. Mais le plus intéressant est que le départ n’était jamais univoque. Il pouvait être synonyme d’asile protégé, d’incorporation dans un groupement de travailleurs étrangers, d’emprisonnement dans un camp d’internement, de franchissement de la frontière, franco-helvétique au premier chef, ce qui, malgré des conditions de séjour parfois dures, équivalait à être vraiment sauvé.
97 Partir en brouillant les pistes exigeait aussi une certaine pratique de la clandestinité, par exemple à travers un changement d’identité. Or les frontières entre l’officiel et l’officieux n’avaient pas la netteté que nous leur prêtons spontanément. Les stratégies pouvaient être subtiles, par exemple en respectant le droit républicain relatif aux étrangers tout en ne se conformant pas aux exigences de la législation antisémite : certains se déclarèrent ainsi comme étrangers à la mairie de leur résidence sans se dire Juifs.
98 Cette recherche révèle aussi qu’il n’était pas besoin de partir loin pour disparaître. Après Paris, le Nord-Pas-de-Calais fut la destination privilégiée par ceux qui partaient et restaient en zone occupée. C’est souvent après une première errance que l’on vint finalement trouver refuge près de chez soi. Basculer dans la clandestinité dans un environnement familier suppose la mise en œuvre d’un ensemble de liens d’entraide qui permettent d’organiser l’invisibilité. Or, la « communauté juive » souffrait d’une intégration médiocre dans la société lensoise de l’entre-deux-guerres. L’entraide locale fut donc chichement mesurée. Pour survivre en restant dans le Nord et le Pas-de-Calais, mieux valait se cacher dans les communes environnantes ou se fondre dans l’agglomération lilloise.
99 Ceux qui restèrent le firent donc, le plus souvent, faute d’un autre choix. Il ne suffit pas de vouloir partir, encore faut-il pouvoir le faire. Cela supposait d’être capable d’affronter de longues marches, de se déplacer vite et sans attirer l’attention. Il y fallait des capacités physiques qui excluaient les plus jeunes comme les plus âgés. Une famille nombreuse, la présence de jeunes enfants et de personnes âgées constituaient de lourds handicaps.
100 L’isolement renforçait significativement la probabilité de rester. Les indicateurs constitués par la nationalité ou encore la date d’arrivée en France confirment ce constat. Isolement rimait avec précarité. La probabilité de rester dans le bassin lensois était deux fois plus forte pour les gens sans profession que pour les travailleurs indépendants. L’aryanisation économique poussa au départ en raison de la paupérisation rapide et massive que ce processus brutal de dépossession induisait d’une part, en raison des menaces évidentes qu’il recélait d’autre part.
101 Si partir ne protégeait pas nécessairement de la déportation, le fait de rester condamnait, quasiment à coup sûr. 90 % des individus identifiés comme Juifs entre 1940 et 1942 encore présents à Lens au début du mois de septembre 1942 y furent arrêtés, puis déportés.
102 La remise des étoiles jaunes, courant juillet 1942, produisit la dernière vague des départs, ceux qui restaient se trouvant pris au piège d’une surveillance de tous les instants. La distribution des insignes durant l’été contribua à une mise à jour des fichiers. Le 11 septembre 1942, tout était en place pour la rafle dont les effets sont saisissants puisque, le 1er octobre suivant, ne figuraient plus sur la liste de recensement des Juifs de Lens que 13 personnes.
103 Au total, la mécanique dont cet ouvrage met au jour les rouages parmi lesquels une haute administration française agissant avec un « mélange de consciencieuse routine et de profonde indifférence » , les étapes et les effets délétères et mortifères, fut redoutablement efficace. 487 des 991 Juifs lensois en 1939 furent arrêtés entre 1941 et 1944. Parmi eux, 467 furent déportés vers l’Est dont 456 à Auschwitz, moins de 20 réchappant de la mort. La plus grande partie des déportations fut extrêmement resserrée dans le temps : de juillet à septembre 1942, la moitié des Juifs du bassin lensois en 1939 disparut avec pour horizon l’extermination. Si, pour les déportés exterminés dès l’arrivée, on ne peut rien dire de précis, parmi les 108 dont on sait qu’ils furent immatriculés à Auschwitz, 91 y moururent.
104 L’analyse menée par les deux historiens éclaire de façon remarquable la réalité, statistique et humaine, de ce que furent les persécutions antisémites, leurs volets successifs, leur dynamique. Il faut leur savoir gré d’avoir tenu à revenir in fine sur les caractéristiques du travail qu’ils ont conduit.
105 D’abord, pour révéler qu’ils ont découvert l’existence d’un 992e Juif de Lens alors que leur manuscrit était déjà entre les mains de leur éditeur. Nul doute qu’il devrait y avoir d’autres découvertes de ce type consécutives à la parution de l’ouvrage , ce qui invite à l’humilité mais n’infirme en rien les acquis de cette recherche exemplaire.
106 Ensuite, pour livrer au lecteur l’envers du décor, à savoir la genèse d’une enquête et surtout les questionnements épistémologiques, les doutes qui l’ont guidée, les intentions qui l’ont inspirée, notamment cette conviction que « mettre en lumière [les] déterminations collectives, c’est éclairer comment des actes et des comportements, même en situation extrême, ne résultent pas uniquement du seul jeu de l’individu dans un face-à-face de soi à soi. En ce sens nous espérons avoir convaincu, au terme de cette enquête, de l’intérêt d’adopter les démarches classiques de l’histoire sociale sur des objets de recherche qui en sont trop souvent privés. » Pari tenu et de très belle manière tant il est vrai que le registre d’écriture de ce livre très abouti conjugue rigueur et humanité en cheminant sur une ligne de crête qu’il n’est pas si facile de tenir.
107 Laurent DOUZOU
Notes
[1] Dès la veille de la Seconde Guerre mondiale, les frais de personnel correspondent environ à la moitié des dépenses hospitalières totales. 
[2] Cette dimension est aussi au cœur de l’ouvrage de S. E. Lederer, Flesh and Blood. Organ Transplantation and Blood Transfusion in Twentieth-Century America, New York, Oxford University Press, 2008. 
[3] M. Dreyfus, M. Ruffat, V. Viet, D. Voldman, Se protéger, être protégé. Une histoire des assurances sociales en France, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006. 
[4] B. et S. Webb, Soviet Communism : A New Civilisation ?, Londres, Longmans, Green and Co, 1935. 
[5] D. Caroli, L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique (1917-1939), Paris, L’Harmattan, 2004. Préface de J. Scherrer. « Pays de l’Est ». Voir le compte rendu d’A.-M. Chartier dans Le Mouvement Social, n°221, octobre-décembre 2007, p. 135-138. 
[6] L. H. Siegelbaum, Cars for Comrades : The Life of the Soviet Automobile, Ithaca, Cornell University Press, 2008. 
[7] S. Schwarz, Les ouvriers en Union Soviétique, Paris, Marcel Rivière, 1956.
TITRES RECENSÉS
- Histoire sociale du corps et de la santé
- Christian CHEVANDIER. L’hôpital dans la France du XXe siècle, Paris, Perrin, 2009, 487 p. « Pour l’histoire »
- Christian CHEVANDIER. Infirmières parisiennes, 1900-1950. Émergence d’une profession, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 312 p. « Histoire contemporaine »
- Tiphaine BESNARD. Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical, 1850-1914. Une folle débauche, Paris, L’Harmattan, 2010, 221 p.
- Laurent HEYBERGER. L’histoire anthropométrique, Berne, Peter Lang, 2011, 147 p.
- Philippe STEINER. La transplantation d’organes. Un commerce nouveau entre les êtres humains, Paris, Gallimard, 2010, 342 p. « Bibliothèque des sciences humaines »
- Nicolas BELORGEY. L’hôpital sous pression. Enquête sur le « nouveau management public », Paris, La Découverte, 2011, 330 p. « Textes à l’appui/enquêtes de terrain »
- Les protections sociales au XXe siècle
- Michel DREYFUS (sous la dir. de). Les assurances sociales en Europe, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 259 p. « Pour une histoire du travail »
- Dorena CAROLI. Histoire de la protection sociale en Union soviétique (1917-1939), Paris, L’Harmattan, 2010, 316 p. Préface de Roberto SANI. « Pays de l’Est »
- Mémoire et identité des nations
- Nouvelles perspectives autour de la Seconde Guerre mondiale
- Gilles VERGNON, Michèle BATTESTI (sous la dir. de). Les associations d’anciens résistants et la fabrique de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Cahiers du CEHD, n° 28, 2006, 116 p.
- Christophe CAPUANO. Vichy et la famille. Réalités et faux-semblants d’une politique publique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 347 p. « Histoire »
- Nicolas MARIOT, Claire ZALC. Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, Paris, Odile Jacob, Fondation pour la mémoire de la Shoah, 2010, 302 p.
POUR CITER CET ARTICLE
« Notes de lecture », Le Mouvement Social 2/2012 (n° 239), p. 149-171.
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2012-2-page-149.htm.
DOI : 10.3917/lms.239.0149.




