Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3655-8
210 pages

p. 113 à 121
doi: 10.3917/rma.071.0113

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Bibliographie

Tome CVII 2001/1

2001 Le Moyen Age Bibliographie

Le Roman de Thèbes dans l’Histoire ancienne jusqu’à César.

À propos d’une édition récente.

Aimé Petit Université Charles-de-Gaulle-Lille III
Grâce à la publication récente du second tome de l’édition partielle de l’HAC par Marijke de Visser-Terwisga [1], nous disposons désormais de bases solides nous permettant de cerner les rapports de la section Thèbes avec sa source avérée, le Roman de Thèbes (RTh). Le problème de la source privilégiée de l’HAC en cette circonstance a d’abord été envisagé par G. Raynaud de Lage [2]. Il y conclut à « la parenté de l’Histoire ancienne avec la version des mss A et P du roman, ou avec une version voisine, mais distincte peut-être » [3], « nettement plus courte » [4].
M. de Visser, auteur d’une précieuse édition partielle, a procédé dans sa thèse à une étude très minutieuse, si érudite et si approfondie qu’on ne pourrait en faire le compte rendu exhaustif ici compte tenu de la perspective que nous avons choisie, comme le montrent ses notes du tome 2, établissant avec pertinence un grand nombre de rapprochements textuels, linéaires entre le Roman de Thèbes et l’HAC, sans oublier d’autres sources comme la Thébaïde; son travail est précieux. Ces rapprochements concernent à la fois toutes les rédactions du Roman de Thèbes, ce qui renvoie essentiellement à l’édition du ms. C par G. Raynaud de Lage [5]. Mais il aurait mieux valu ne pas regrouper la version courte x (mss B et C) et le ms. S [6]. Ce dernier, comptant 12 059 v. contre 10 562 pour C et 10541 pour B, ne peut être assimilé à la version courte, ni du point de vue de la dimension ni de celui du contenu.
Certaines références ne sont établies qu’entre l’HAC et la version courte et/ou S, alors qu’elles concernent aussi les mss A et P qui constituent la version longue y. Il en est ainsi par exemple à la p. 103 ou Phoces (32,11) ne figure pas seulement dans x et S, mais aussi dans P (on y lit Foche pour A 443 s’aproche), ou encore à la p. 110 où la mention de quatre enfants (39,9) signalée dans x et S, se trouve aussi dans y (A 796 = O 452 de l’éd. Constans). Ce sont là de brefs compléments sans grande importance : en fait, presque aucun passage de l’HAC ne peut être rapproché du seul ms. S ou de la seule version courte, ou de ces trois mss seulement. Un seul passage fait exception, lorsque Tydée déclare à Polynice qu’il va se charger de l’ambassade(Mes vos remaindrés et je irai, qui mout bien furnirai et ferai le message !, 61,13-14). L’HAC est alors plus proche de C 1227-8 (Mes ci remaing et je irai; et ton mesage fournirai) que des autres mss, car ni S (1304-5), ni y (1749-50) ne présentent fournirai (B conterai) propre à C.
Hormis ce passage, Wauchier de Denain, vraisemblablement l’auteur de l’HAC, ne suit jamais de manière privilégiée la version courte ou le ms. S.
En une occasion (HAC, 105,3-5), il évoque les circonstances de la mort du serpent, tué d’un flèche par Parthénopée qui en apporte la tête à la reine, selon la version que présentent les mss de la version courte (C 2651-76) et de la version longue (y 4063-94), c’est-à-dire le groupe constitué par BCAP.
On le voit suivre une fois les mss. SAP (S + version longue y) lorsqu’il mentionne en 117,16 Capaneüs comme l’un des trois survivants argiens, pour le faire mourir lors de l’assaut final de Thèbes (120,13-17). Dans la version courte (C 9852), ce survivant porte le nom d’Acastus, puisque Capanée est mort auparavant, foudroyé par Jupiter (C 9623-30), comme dans la Thébaïde.
Enfin il utilise SA dans un passage qui nous donne une idée de la liberté avec laquelle il peut adapter le Roman de Thèbes. Il s’agit du chapitre 89, où l’on trouve une énumération de chefs argiens se rassemblant à Argos pour aller faire le siège de Thèbes :
La vint Parthenopeus, qui fu fiz le roi d’Archade, atote sa chevalerie, e tuit cil de Micainnes, et li rois Ypomedon et li rois Capaneüs et li rois Meleager et li rois de Crete et li rois Agenor et li rois Laertes de Lacedemonie e Pirrus et Tritolemus et Palemon, qui mout fu prous chivalers et sages(8-11).
M. de Visser s’interroge alors sur Laertes de Lacedemonie et sur le rapport des dix personnages énumérés avec les Sept contre Thèbes (Adraste, Polynice, Tydée, Hippomédon, Capanée, Amphiaraüs et Parthénopée) [7].
En fait, Wauchier de Denain combine ici deux passages du Roman de Thèbes fort éloignés l’un de l’autre : d’une part le dénombrement des effectifs argiens partant en guerre (C 1017-54, S 2081-2118, A 3243-92), et d’autre part l’énumération des chefs participant au stratagème d’Hippomédon (C 8283-8352, S 10515-586, A 12425-498). L. Constans avait remarqué cette synthèse [8].
Le tableau suivant montre le rapport étroit unissant l’HAC, SAP puis seulement SA, puisque le passage évoquant Pirrus, Tritolemus et Palemon ne figure pas dans P.
HAC 89 S y
8Parthenopeus, qui fu fiz le roi d’Archade 2093 3265 et 12425
8e tuit cil de Micainnes 2089 3255 (P li michaines)
9et li rois Ypomedon 2097 3269
9et li rois Capaneüs 2101 3273
9et li rois Meleager 10529 12439
9et li rois de Crete 10535 12445 et 12455;
12445-54 absents de P
10 et li rois Agenor 10551 12461
10 et li rois Laertes de Lacedemonie 10555 12465
10 e Pirrus 10559 A 12471
12471-90 absents de P
10 et Tritolemus 10562 A 12474 Tricolenus
11 et Palemon 10563 A 12475
Enfin l’on voit le rédacteur de l’HAC suivre seulement SP lorsqu’il mentionne la mort de Créon (120,23). Dans la version courte x, Créon n‘est que fait prisonnier (C 10487-88). Dans S (11982-83) et P (Constans O 10147-48), il est décapité, et toute cette partie de la fin du Roman de Thèbes (O 10137-214) n’est pas dans le ms. A.
Mais les rapprochements les plus importants et les plus décisifs sont ceux que l’on peut établir entre les passages propres aux deux mss de la version longue y (AP) et l’HAC.
D’abord, certains détails qui ne se présentent que dans la version longue se retrouvent dans l’HAC.
Il en est ainsi lors de l’affrontement opposant Polynice à Tydée sous une voûte du palais d’Adraste, au chapitre 52 :
Et sans plus deviser parole ne contenance, des esperons brochent lor chevaus, qui de ce n’eüssent que faire, si laisse corre li uns sor l’autre par grant ire. Sor les escus se fierent et briserent les lances. Ensi comensa la bataille (42-45).
Les deux combattants sont à cheval, ce qui n’est pas le cas dans la version courte, ni dans S, mais seulement dans y 1155 s. [9].
Lorsque l’armée argienne est accablée par la soif, l’HAC nous donne ce détail pittoresque :
quar si estoient alasquié quant venoient a la vespree qu’il a la nue terre se couchoient et les fers de lor armeüres a lor boches metoient (97,12-13).
Le fait que les guerriers cherchent à se rafraîchir en portant leurs armes à leur bouche est emprunté à la version longue y, v. 3464-5 :
Les puins et les hels des espees
Metent as bouces por froidor. Le v. 3465 ne figure pas dans P
Pour la description de l’armée argienne se précipitant dans la rivière de Langie afin d’étancher sa soif, l’HAC (99,5-11 et 100,1-6) est, comme l’a signalé M. de Visser (t. 2, p. 131), très proche du Roman de Thèbes (C 2270-84 et 2289-98; S 2355-68 et 2377-82; y 3632-46 et 3659-66). Il est vrai que, dans le RTh, ce sont les chevaux, et non les chevaliers, qui boivent tant qu’ils en crèvent (C 2285-88, S 2369-72, y 3647-50). Mais, dans un passage propre à la version longue y (3667-78) est évoquée la mort des guerriers eux-mêmes « par excès de boisson »:
3673 Tant en burent que il creverent
Ne onques puis ne retornerent.Ces deux v. manquent à P
Et ce passage semble à la base de l’HAC:
Adonc veïssés ces chivaliers tant boivre qu’il estagnoient, et des pluisors li cuer lor crevoient. Tant beverent de l’aigue, que trop desitré avoient, que sofrir nele pooient (99,9-12).
Plus loin, l’HAC décrit une tygre privee (109,1 s.). Or cet animal extraordinaire est appelé guivre dans S 4604 ainsi que dans la version courte (C 4511; leçon fautive dans B guerre). Seule la version longue y emploie le mot tigre (A 5745), leçon retenue par L. Constans (O 4283).
Au-delà de ces détails épisodiques, le rédacteur de l’HAC s’appuie sur la version longue du Roman de Thèbes pour trois passages importants.
D’abord lorsqu’il évoque le songe d’Adraste (55,10-15). C’est l’adaptation d’une donnée de la Thébaïde (1,482 s.). Adraste, àla vue de la peau de lion couvrant Polynice et de la dépouille du sanglier de Calydon protégeant Tydée, constate l’accomplissement de l’oracle d’Apollon (I, 395-400) et reconnaît dans les deux jeunes gens ses futurs gendres. Dans la version longue (y 1499-1536), après un songe prémonitoire où il voit s’affronter un sanglier et un lion auxquels il donne ses deux filles pour épouses, Adraste consulte son diu qui lui explique que ce sont les chevaliers qu’il a accueillis. Il n’y a pas de songe d’Adraste ni dans la version courte (C 833-38) ni dans S (894-99), où le roi d’Argos comprend immédiatement que la prophétie de la deuesse s’accomplit. Dans l’HAC, ce songe est l’objet d’une anticipation (50, 12-16), comme l’a souligné M. de Visser [10].
Ensuite lorsqu’il reprend l’épisode de la fille de Lycurgue. Tydée, de retour de Thèbes après l’embuscade des Cinquante, arrive dans un verger où le trouve, épuisé et endormi, la fille du roi Lycurgue, qui lui offre l’hospitalité (75,6-81,6). Cet épisode propre à la version longue du Roman de Thèbes (y 2643-2910) prend place après C 1826 (S 1903, O 1794). M. de Visser a résumé et commenté cet épisode [11]. Ce passage, assez important en volume, n’apporte rien d’essentiel au déroulement de l’action principale; il figurerait dans l’HAC « pour plaire aux dames, en insistant sur la scène courtoise formée par l’accueil de Tydée blessé par la fille du roi Lycurgue [12]. » Peut-on dire que l’ensemble du passage dans l’HAC « contribue à l’ambiance courtoise du récit [13] »? Il est indéniable qu’il est de coloration courtoise, mais il nous paraît relever essentiellement du parti-pris de valorisation de Tydée, très sensible dans la section Thèbes de l’HAC. Ainsi s’explique plus loin la conservation de l’épisode d’Hypsipyle. Quoi qu’il en soit, il est bien difficile de dire si l’adaptateur s’appuie sur A ou P. Ce dernier ms. présente au v. 2693 Legorge au lieu de Ligurge, tandis que le ms. A fait allusion au véritable chagrin d’amour de la demoiselle lors du départ du héros :
La demoisele s’en revait, 2907
qui pour s’amour est en dehait
Et cette indication, absente du ms. P, n’a pas laissé de traces dans l’HAC.
Enfin l’HAC relate la deuxième partie de l’ambassade de Jocaste. Dans la version courte x et le ms. S du Roman de Thèbes, les délibérations provoquées par l’ambassade de Jocaste prennent fin avec la ferme prise de position d’Adraste (C 4489-506, S 4582-99). Puis, avec la mise à mort de la guivre, les hostilités sont engagées. Dans ces trois mss, rien n’est consacré au retour de la reine et de ses filles à Thèbes. Or, au beau milieu des combats (après C 4802, S 4901), la version longue est la seule à présenter un passage de plus de 600 v. (y 5973-6600; 628 v. dans A, 618 dans P) où d’abord la bataille se poursuit. Puis l’on y voit Jocaste, Antigone et Ismène commenter le combat et Jocaste intervenir de nouveau auprès de Polynice. Et surtout ce dernier, Parthénopée et Tydée raccompagnent Jocaste et ses filles à Thèbes. Athon vient les escorter courtoisement et tous arrivent au palais royal où se trouve Edipus li viex. Polynice se plaint à son père qui fait venir Étéocle, intraitable, ce qui déclenche la colère d’Œdipe contre sa maudite engenreüre. Tydée et Polynice sont l’objet d’une tentative d’embuscade.
De ce long passage, l’auteur de l’HAC (111,8-17) a éliminé bien les éléments courtois : Polynice épargnant Athon au nom de l’amour que celui-ci porte à sa sœur; les dames contemplant le combat, avec les commentaires d’Antigone et d’Ismène; les devis amoureux de Parthénopée et d’Antigone lors de la galante escorte du retour et le cortois conduit qu’offre Athon aux arrivants [14]. Il n’a guère retenu que le retour à Thèbes, et il ne fait que résumer très brièvement, voire allusivement, le développement propre à la version longue, en justifiant ses excisions par son souci de vraisemblance :
Ci dient li pluisor que Pollinicés et Tideüs et Parthenopeus vindrent en Thebes avec la roïne por conduire et ou palais descendirent et qu’au repairier les firent contreguaitier cil de la vile por ocire, mes je ne truis mie si bien ne la veraie estorie que je vos veull afermer et dire. E Thideüs n’estoit mie plains de si grant folie qu’il s’enbatist si abandoneement toz desarmés sor ses anemis, dont il avoit maint en la vile. E por ceste samblance ne fait il mie a croire, ni que Pollinicés s’enbatist si en la poesté son frere, qui mout estoit traïtres (111,17-24).
C. Croizy-Naquet indique que, dans l’HAC, li plusor désigne « les anciens, les auteurs du passé », l’emploi du verbe dire soulignant « que les récits exploités sont ceux dont l’auteur dispose au moment de l’écriture » [15]. Ici, à l’évidence, li pluisor désigne un ms. de la version longue y du Roman de Thèbes, ou étroitement apparenté à elle. Li pluisor s’opposent à la veraie estorie, mais cette dernière expression désigne-t-elle alors la Thébaïde comme le suggère M. de Visser [16] ? Nous estimons qu’ici truis est employé absolument, au premier sens indiqué par Tobler-Lommatzsch, celui de dichten: littéralement « composer, inventer », et nous suggérons de traduire les l. 19-20 ainsi : « mais je ne fais pas d’aussi belles inventions dans l’histoire véridique que je veux établir et dire. » Estorie, et nous rejoignons ici C. Croizy-Naquet, désigne « le travail en cours », même si, pour la partie de l’HAC qui retient son attention, elle donne ce sens à estorie accompagné d’un complément du nom [17].
L’auteur de l’HAC a-t-il toujours agi au nom de l’historicité ?
Il s’est refusé à reproduire la matière épique, même s’il lui arrive d’user parfois de certaines formules propres à la Chanson de geste, comme La peüst on veoir [18]. Il n’a pas le goût des évocations militaires et des scènes de bataille :
Mes de descrire lor batailles ne les aguais qu’il faisoient dedens et defors tant com il au siege furent, n’est mie grans mestiers que je vos descrise, quar assés tost por bel parler i porroie dire mensonge que ne seroit raisnable ne convenable, ne a profit ne torneroit a nulle creature. Por ce lairai je a deviser lor conrois et lor batailles et si vos dirai de la fin coment il esploitierent (113,30-35).
C’est pour cette raison qu’il a supprimé l’épisode de Monflor, présent dans toutes les rédactions de Thèbes.
Il semble éprouver le plus souvent la même aversion à l’égard du romanesque, et c’est à ce titre qu’il se refuse à reproduire le jugement de Daire le Roux, comme le montre la rubrique du chapitre 115 Que dou jugement de Daire, si com il romans le conte, n’est mie l’actorités veraie ne en auctorité certaine. Il précise son argumentation au sein de ce bref chapitre :
quar trop en seroit longe la parole et lonc d’auctorité seüe. Mais por beau parler est mainte choze contee et dite que n’est mie voire en tote traitié d’estorie (3-5).
Non seulement il se méfie des séductions de la forme et de la fiction littéraires, mais il se refuse à reproduire cette véritable branche du Roman de Thèbes à cause de sa longueur et parce qu’elle est trop éloignée d’une source authentique connue [19].
Il a radicalement éliminé les amours d’Athon et d’Ismène, et même purement et simplement le personnage d’Athon, et celles d’Antigone et de Parthénopée, à tel point qu’il signale que Parthénopée est épris d’Ismène (111,9-10). De même, dans l’hypothèse où il suivrait le ms. P, il n’a pas reproduit l’épisode de Céfas, roi de Nubie amoureux d’Antigone (v. 9075-10196). Il a supprimé la plupart des descriptions, notamment celle de la tente d’Adraste, objet d’une double ekphrasis dans tous les mss sauf A où on ne la trouve qu’une fois, celle du char d’Amphiaraüs, celle de l’armement d’Étéocle. Il a surtout retenu ce qui mettait en valeur Tydée, « le chevalier sans reproche » [20], objets de fréquents éloges [21]. À la fin de la section Thèbes est évoquée sa sépulture et l’annonce de la carrière de son fils Diomède (122,5-14), ce qui représente le déplacement d’un élément figurant dans le corps du roman (C 6885-96, S 7821-32, y 9195-208) à un endroit privilégié du récit.
Mais comment dès lors expliquer le développement consacré à la tygre (109,6-26)? Peut-être par son goût pour les curiosités pittoresques, pour l’exotisme, comme il conserve plus loin en utilisant le Roman d’Eneas le portrait du cerf de Silvia [22]. L’épisode de Tydée accueilli par la fille de Lycurgue et l’histoire d’Hypsipyle (100,14-31) relèvent-ils d’une recherche de l’historicité ? Peut-on parler alors de refus du romanesque ? On a vu que l’auteur de l’HAC cherche peut-être alors à séduire un public amateur de courtoisie, pour lequel il utilise souvent l’interpellation Segnor et dames [23]. Par ailleurs, les interventions de Tydée lors de l’arrivée des Argiens chez le roi Lycurgue, comme précédemment son accueil au vergier, peuvent contribuer à la valorisation du personnage. On peut justifier de cette manière un certain nombre d’emprunts au Roman de Thèbes, concernant soit des passages communs à tous les mss, soit des éléments propres à la version longue.
Cependant, l’importance prise par l’histoire d’Œdipe, qui occupe les 24 premiers chapitres, ne peut s’expliquer ainsi. En fait, ce sont les scènes thébaines qui, dans l’ensemble, ont retenu le plus l’attention de l’auteur de l’HAC. Après l’élection du successeur d’Amphiaraüs (113,23), l’historien passe du reste très vite à la mort des frères ennemis (116) et aux dernières péripéties dont la ville de Thèbes est le théâtre. Les rubriques initiales Ci commence de Thebes (P) ou Ci commensse de Thebes la grant, coment ele fu destruite (V) soulignent cette focalisation sur Thèbes, annoncée lorsque l’auteur énumère les sections qui suivront Assyrie : si me prendrai a raconter de la destruction de Thebes qui fu aussi en celui tans (21,15-16).
Un faisceau d’éléments semble indiquer que Wauchier de Denain, vraisemblablement auteur de l’HAC [24] a utilisé essentiellement le ms. A (B.N. fr. 375) du Roman de Thèbes, ou du moins une rédaction très proche de celui-ci. Son adaptation historique en illustre de manière négative, à quelques exceptions près, les aspects romanesques et épiques. On pourrait dire qu’il s’est livré à une entreprise de « décapage » du Roman de Thèbes, transformant ce qu’il a conservé et résumé en éliminant descriptions, portraits, épisodes amoureux et scènes de bataille. G. Raynaud de Lage a mis en relief la même attitude à l’égard du Roman d’Eneas, avec par exemple la réduction de l’épisode de Didon, la suppression du tombeau de Camille et des amours de Lavine [25], au point qu’il considère que le Roman d’Eneas ne représente pas la source principale de l’HAC. Auteur d’une veraie estorie qu’il élabore, Wauchier s’est surtout intéressé à l’histoire du royaume de Thèbes, à ses principaux acteurs, Œdipe, Polynice, Étéocle, et au parfait chevalier qu’est Tydée, en n’oubliant pas, au passage, de mentionner des généalogies princières. Il procède souvent au nom de la vraisemblance, et nous voudrions terminer en proposant une autre lecture d’un passage que nous avons cité plus haut : Mes por beau parler est mainte choze contee et dite qui n’est mie voire en tote, traitie d’estorie. En mettant une virgule après tote, on évite d’interpréter le mot suivant comme un singulier féminin traitié. Ce pourrait être le participe passé féminin traitiee avec réduction picarde de -iee à ie souvent observée dans ce cas : « Mais au nom du beau langage bien des choses sont contées et dites, qui ne sont pas totalement vraies, exploitées selon l’histoire. »
 
NOTES
 
[1] Orléans, Paradigme, 1999. T. I(Textes), 1995. Nous nous appuierons sur le texte édité sur la page de droite, celui du ms. BN fr. 20125, sigle P.
[2] Les « romans antiques » dans l’Histoire ancienne jusqu’à César, Le Moyen Âge, t.63,1957, p. 267-309, repris dans Les premiers romans français, Genève, 1976, p. 55-86; ce qui concerne Thèbes figure p. 57-63. Nous nous référerons à ce recueil.
[3] Op. cit., p. 58.
[4] Ibid., p. 59.
[5] Le Roman de Thèbes, 2 vol., Paris, 1966 et 1968. On s’est aussi, occasionnellement, appuyé sur l’édition L. CONSTANS (sigle O pour le « texte critique » édité dans le t. 1), 2 vol., Paris, 1890. Le ms. S a été édité par F. MORA (Paris, 1995).
[6] T. 2, p. 98.
[7] T. 2, p. 129-30.
[8] T. 2, p. CXXXIV-CXXXV.
[9] Éd. CONSTANS, t. 2, p. 122-123.
[10] T. 2, p. 238.
[11] Ibid.; voir aussi les n. p. 126-128.
[12] Ibid., p. 128.
[13] Ibid., p. 238.
[14] Voir A. PETIT, Naissances du roman, les techniques littéraires dans les romans antiques du XIIe siècle, Paris-Genève, 1985, p. 456 s.
[15] Écrire l’histoire romaine au début du XIIIe siècle, Paris, 1999, p. 83.
[16] DE VISSER, Op. cit., t. 2, p. 1377.
[17] Op. cit., p. 82.
[18] 89,13-14 et 118,4; Adonc veïssiés, 99,9-10; Adonc oïssiés, 94,4; La pora on oïr, 122,11.
[19] Quar trop en seroit longe la parole et lonc d’auctorité seüe (115,3-4). Il n’est pas nécessaire de corriger le texte comme l’estime DE VISSER (Op. cit., t. 2, p. 139), lonc étant un adverbe avec le sens attesté (TOBLER-LOMMATZSCH, t.5, col. 629) de fern: loin.
[20] RAYNAUD DE LAGE, Op. cit., p. 62.
[21] 52,4-12; 72,7-9; 78,10-12; 82,4-5; 114,1-3.
[22] RAYNAUD DE LAGE, Op. cit., p. 81.
[23] DE VISSER, Op. cit., t. 2, p. 241.
[24] DE VISSER, Op. cit., t. 2, p. 217-220.
[25] RAYNAUD DE LAGE, Op. cit., p. 79-80.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Orléans, Paradigme, 1999. T. I(Textes), 1995. Nous nous app...
[suite] Suite de la note...
[2]
Les « romans antiques » dans l’Histoire ancienne jusqu’à Cé...
[suite] Suite de la note...
[3]
Op. cit., p. 58. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 59. Suite de la note...
[5]
Le Roman de Thèbes, 2 vol., Paris, 1966 et 1968. On s’est a...
[suite] Suite de la note...
[6]
T. 2, p. 98. Suite de la note...
[7]
T. 2, p. 129-30. Suite de la note...
[8]
T. 2, p. CXXXIV-CXXXV. Suite de la note...
[9]
Éd. CONSTANS, t. 2, p. 122-123. Suite de la note...
[10]
T. 2, p. 238. Suite de la note...
[11]
Ibid.; voir aussi les n. p. 126-128. Suite de la note...
[12]
Ibid., p. 128. Suite de la note...
[13]
Ibid., p. 238. Suite de la note...
[14]
Voir A. PETIT, Naissances du roman, les techniques littérai...
[suite] Suite de la note...
[15]
Écrire l’histoire romaine au début du XIIIe siècle, Paris, ...
[suite] Suite de la note...
[16]
DE VISSER, Op. cit., t. 2, p. 1377. Suite de la note...
[17]
Op. cit., p. 82. Suite de la note...
[18]
89,13-14 et 118,4; Adonc veïssiés, 99,9-10; Adonc oïssiés, ...
[suite] Suite de la note...
[19]
Quar trop en seroit longe la parole et lonc d’auctorité seü...
[suite] Suite de la note...
[20]
RAYNAUD DE LAGE, Op. cit., p. 62. Suite de la note...
[21]
52,4-12; 72,7-9; 78,10-12; 82,4-5; 114,1-3. Suite de la note...
[22]
RAYNAUD DE LAGE, Op. cit., p. 81. Suite de la note...
[23]
DE VISSER, Op. cit., t. 2, p. 241. Suite de la note...
[24]
DE VISSER, Op. cit., t. 2, p. 217-220. Suite de la note...
[25]
RAYNAUD DE LAGE, Op. cit., p. 79-80. Suite de la note...