2001
Le Moyen Age
Bibliographie
Le Roman de Thèbes dans l’Histoire ancienne jusqu’à César.
À propos d’une édition récente.
Aimé Petit
Université Charles-de-Gaulle-Lille III
Grâce à la publication récente du second tome de l’édition partielle de l’
HAC
par Marijke de Visser-Terwisga
[1], nous disposons désormais de bases solides
nous permettant de cerner les rapports de la section
Thèbes avec sa source
avérée, le
Roman de Thèbes (
RTh). Le problème de la source privilégiée de
l’
HAC en cette circonstance a d’abord été envisagé par G. Raynaud de Lage
[2].
Il y conclut à « la parenté de l’
Histoire ancienne avec la version des mss A et
P du roman, ou avec une version voisine, mais distincte peut-être »
[3],
« nettement plus courte »
[4].
M. de Visser, auteur d’une précieuse édition partielle, a procédé dans sa
thèse à une étude très minutieuse, si érudite et si approfondie qu’on ne
pourrait en faire le compte rendu exhaustif ici compte tenu de la perspective
que nous avons choisie, comme le montrent ses notes du tome 2, établissant
avec pertinence un grand nombre de rapprochements textuels, linéaires
entre le
Roman de Thèbes et l’
HAC, sans oublier d’autres sources comme la
Thébaïde; son travail est précieux. Ces rapprochements concernent à la fois
toutes les rédactions du
Roman de Thèbes, ce qui renvoie essentiellement à
l’édition du ms. C par G. Raynaud de Lage
[5]. Mais il aurait mieux valu ne pas
regrouper la version courte
x (mss B et C) et le ms. S
[6]. Ce dernier, comptant
12 059 v. contre 10 562 pour C et 10541 pour B, ne peut être assimilé à la
version courte, ni du point de vue de la dimension ni de celui du contenu.
Certaines références ne sont établies qu’entre l’HAC et la version courte
et/ou S, alors qu’elles concernent aussi les mss A et P qui constituent la
version longue y. Il en est ainsi par exemple à la p. 103 ou Phoces (32,11) ne
figure pas seulement dans x et S, mais aussi dans P (on y lit Foche pour A 443
s’aproche), ou encore à la p. 110 où la mention de quatre enfants (39,9) signalée
dans x et S, se trouve aussi dans y (A 796 = O 452 de l’éd. Constans). Ce sont
là de brefs compléments sans grande importance : en fait, presque aucun
passage de l’HAC ne peut être rapproché du seul ms. S ou de la seule version
courte, ou de ces trois mss seulement. Un seul passage fait exception, lorsque
Tydée déclare à Polynice qu’il va se charger de l’ambassade(Mes vos
remaindrés et je irai, qui mout bien furnirai et ferai le message !, 61,13-14). L’HAC
est alors plus proche de C 1227-8 (Mes ci remaing et je irai; et ton mesage
fournirai) que des autres mss, car ni S (1304-5), ni y (1749-50) ne présentent
fournirai (B conterai) propre à C.
Hormis ce passage, Wauchier de Denain, vraisemblablement l’auteur de
l’HAC, ne suit jamais de manière privilégiée la version courte ou le ms. S.
En une occasion (HAC, 105,3-5), il évoque les circonstances de la mort du
serpent, tué d’un flèche par Parthénopée qui en apporte la tête à la reine,
selon la version que présentent les mss de la version courte (C 2651-76) et de
la version longue (y 4063-94), c’est-à-dire le groupe constitué par BCAP.
On le voit suivre une fois les mss. SAP (S + version longue y) lorsqu’il
mentionne en 117,16 Capaneüs comme l’un des trois survivants argiens, pour
le faire mourir lors de l’assaut final de Thèbes (120,13-17). Dans la version
courte (C 9852), ce survivant porte le nom d’Acastus, puisque Capanée est
mort auparavant, foudroyé par Jupiter (C 9623-30), comme dans la Thébaïde.
Enfin il utilise SA dans un passage qui nous donne une idée de la liberté
avec laquelle il peut adapter le Roman de Thèbes. Il s’agit du chapitre 89, où l’on
trouve une énumération de chefs argiens se rassemblant à Argos pour aller
faire le siège de Thèbes :
La vint Parthenopeus, qui fu fiz le roi d’Archade, atote sa chevalerie, e tuit
cil de Micainnes, et li rois Ypomedon et li rois Capaneüs et li rois
Meleager et li rois de Crete et li rois Agenor et li rois Laertes de
Lacedemonie e Pirrus et Tritolemus et Palemon, qui mout fu prous
chivalers et sages(8-11).
M. de Visser s’interroge alors sur Laertes de Lacedemonie et sur le rapport
des dix personnages énumérés avec les Sept contre Thèbes (Adraste,
Polynice, Tydée, Hippomédon, Capanée, Amphiaraüs et Parthénopée)
[7].
En fait, Wauchier de Denain combine ici deux passages du
Roman de Thèbes
fort éloignés l’un de l’autre : d’une part le dénombrement des effectifs
argiens partant en guerre (C 1017-54, S 2081-2118, A 3243-92), et d’autre part
l’énumération des chefs participant au stratagème d’Hippomédon (C 8283-8352, S 10515-586, A 12425-498). L. Constans avait remarqué cette synthèse
[8].
Le tableau suivant montre le rapport étroit unissant l’HAC, SAP puis
seulement SA, puisque le passage évoquant Pirrus, Tritolemus et Palemon
ne figure pas dans P.
HAC 89 S y
8Parthenopeus, qui fu fiz le roi d’Archade 2093 3265 et 12425
8e tuit cil de Micainnes 2089 3255 (P li michaines)
9et li rois Ypomedon 2097 3269
9et li rois Capaneüs 2101 3273
9et li rois Meleager 10529 12439
9et li rois de Crete 10535 12445 et 12455;
12445-54 absents de P
10 et li rois Agenor 10551 12461
10 et li rois Laertes de Lacedemonie 10555 12465
10 e Pirrus 10559 A 12471
12471-90 absents de P
10 et Tritolemus 10562 A 12474 Tricolenus
11 et Palemon 10563 A 12475
Enfin l’on voit le rédacteur de l’HAC suivre seulement SP lorsqu’il mentionne
la mort de Créon (120,23). Dans la version courte x, Créon n‘est que fait
prisonnier (C 10487-88). Dans S (11982-83) et P (Constans O 10147-48), il est
décapité, et toute cette partie de la fin du Roman de Thèbes (O 10137-214) n’est
pas dans le ms. A.
Mais les rapprochements les plus importants et les plus décisifs sont ceux
que l’on peut établir entre les passages propres aux deux mss de la version
longue y (AP) et l’HAC.
D’abord, certains détails qui ne se présentent que dans la version longue
se retrouvent dans l’HAC.
Il en est ainsi lors de l’affrontement opposant Polynice à Tydée sous une
voûte du palais d’Adraste, au chapitre 52 :
Et sans plus deviser parole ne contenance, des esperons brochent lor
chevaus, qui de ce n’eüssent que faire, si laisse corre li uns sor l’autre par
grant ire. Sor les escus se fierent et briserent les lances. Ensi comensa la
bataille (42-45).
Les deux combattants sont à cheval, ce qui n’est pas le cas dans la version
courte, ni dans S, mais seulement dans
y 1155 s.
[9].
Lorsque l’armée argienne est accablée par la soif, l’HAC nous donne ce
détail pittoresque :
quar si estoient alasquié quant venoient a la vespree qu’il a la nue terre
se couchoient et les fers de lor armeüres a lor boches metoient (97,12-13).
Le fait que les guerriers cherchent à se rafraîchir en portant leurs armes à leur
bouche est emprunté à la version longue y, v. 3464-5 :
Les puins et les hels des espees
Metent as bouces por froidor. Le v. 3465 ne figure pas dans P
Pour la description de l’armée argienne se précipitant dans la rivière de
Langie afin d’étancher sa soif, l’HAC (99,5-11 et 100,1-6) est, comme l’a
signalé M. de Visser (t. 2, p. 131), très proche du Roman de Thèbes (C 2270-84
et 2289-98; S 2355-68 et 2377-82; y 3632-46 et 3659-66). Il est vrai que, dans le
RTh, ce sont les chevaux, et non les chevaliers, qui boivent tant qu’ils en
crèvent (C 2285-88, S 2369-72, y 3647-50). Mais, dans un passage propre à la
version longue y (3667-78) est évoquée la mort des guerriers eux-mêmes
« par excès de boisson »:
3673 Tant en burent que il creverent
Ne onques puis ne retornerent.Ces deux v. manquent à P
Et ce passage semble à la base de l’HAC:
Adonc veïssés ces chivaliers tant boivre qu’il estagnoient, et des pluisors
li cuer lor crevoient. Tant beverent de l’aigue, que trop desitré avoient,
que sofrir nele pooient (99,9-12).
Plus loin, l’HAC décrit une tygre privee (109,1 s.). Or cet animal extraordinaire
est appelé guivre dans S 4604 ainsi que dans la version courte (C 4511; leçon
fautive dans B guerre). Seule la version longue y emploie le mot tigre (A 5745),
leçon retenue par L. Constans (O 4283).
Au-delà de ces détails épisodiques, le rédacteur de l’HAC s’appuie sur la
version longue du Roman de Thèbes pour trois passages importants.
D’abord lorsqu’il évoque le songe d’Adraste (55,10-15). C’est l’adaptation
d’une donnée de la
Thébaïde (1,482 s.). Adraste, àla vue de la peau de lion
couvrant Polynice et de la dépouille du sanglier de Calydon protégeant
Tydée, constate l’accomplissement de l’oracle d’Apollon (I, 395-400) et
reconnaît dans les deux jeunes gens ses futurs gendres. Dans la version
longue (
y 1499-1536), après un songe prémonitoire où il voit s’affronter un
sanglier et un lion auxquels il donne ses deux filles pour épouses, Adraste
consulte son
diu qui lui explique que ce sont les chevaliers qu’il a accueillis.
Il n’y a pas de songe d’Adraste ni dans la version courte (C 833-38) ni dans
S (894-99), où le roi d’Argos comprend immédiatement que la prophétie de
la
deuesse s’accomplit. Dans l’
HAC, ce songe est l’objet d’une anticipation (50,
12-16), comme l’a souligné M. de Visser
[10].
Ensuite lorsqu’il reprend l’épisode de la fille de Lycurgue. Tydée, de
retour de Thèbes après l’embuscade des Cinquante, arrive dans un verger où
le trouve, épuisé et endormi, la fille du roi Lycurgue, qui lui offre l’hospitalité
(75,6-81,6). Cet épisode propre à la version longue du
Roman de Thèbes (
y
2643-2910) prend place après C 1826 (S 1903, O 1794). M. de Visser a résumé
et commenté cet épisode
[11]. Ce passage, assez important en volume, n’apporte
rien d’essentiel au déroulement de l’action principale; il figurerait dans
l’
HAC « pour plaire aux dames, en insistant sur la scène courtoise formée par
l’accueil de Tydée blessé par la fille du roi Lycurgue
[12]. » Peut-on dire que
l’ensemble du passage dans l’
HAC « contribue à l’ambiance courtoise du
récit
[13] »? Il est indéniable qu’il est de coloration courtoise, mais il nous paraît
relever essentiellement du parti-pris de valorisation de Tydée, très sensible
dans la section
Thèbes de l’
HAC. Ainsi s’explique plus loin la conservation de
l’épisode d’Hypsipyle. Quoi qu’il en soit, il est bien difficile de dire si
l’adaptateur s’appuie sur A ou P. Ce dernier ms. présente au v. 2693
Legorge
au lieu de
Ligurge, tandis que le ms. A fait allusion au véritable chagrin
d’amour de la demoiselle lors du départ du héros :
La demoisele s’en revait, 2907
qui pour s’amour est en dehait
Et cette indication, absente du ms. P, n’a pas laissé de traces dans l’HAC.
Enfin l’HAC relate la deuxième partie de l’ambassade de Jocaste. Dans la
version courte x et le ms. S du Roman de Thèbes, les délibérations provoquées
par l’ambassade de Jocaste prennent fin avec la ferme prise de position
d’Adraste (C 4489-506, S 4582-99). Puis, avec la mise à mort de la guivre, les
hostilités sont engagées. Dans ces trois mss, rien n’est consacré au retour de
la reine et de ses filles à Thèbes. Or, au beau milieu des combats (après C 4802,
S 4901), la version longue est la seule à présenter un passage de plus de 600
v. (y 5973-6600; 628 v. dans A, 618 dans P) où d’abord la bataille se poursuit.
Puis l’on y voit Jocaste, Antigone et Ismène commenter le combat et Jocaste
intervenir de nouveau auprès de Polynice. Et surtout ce dernier, Parthénopée
et Tydée raccompagnent Jocaste et ses filles à Thèbes. Athon vient les escorter
courtoisement et tous arrivent au palais royal où se trouve Edipus li viex.
Polynice se plaint à son père qui fait venir Étéocle, intraitable, ce qui
déclenche la colère d’Œdipe contre sa maudite engenreüre. Tydée et Polynice
sont l’objet d’une tentative d’embuscade.
De ce long passage, l’auteur de l’
HAC (111,8-17) a éliminé bien les
éléments courtois : Polynice épargnant Athon au nom de l’amour que celui-ci porte à sa sœur; les dames contemplant le combat, avec les commentaires
d’Antigone et d’Ismène; les
devis amoureux de Parthénopée et d’Antigone
lors de la galante escorte du retour et le
cortois conduit qu’offre Athon aux
arrivants
[14]. Il n’a guère retenu que le retour à Thèbes, et il ne fait que résumer
très brièvement, voire allusivement, le développement propre à la version
longue, en justifiant ses excisions par son souci de vraisemblance :
Ci dient li pluisor que Pollinicés et Tideüs et Parthenopeus vindrent en
Thebes avec la roïne por conduire et ou palais descendirent et qu’au
repairier les firent contreguaitier cil de la vile por ocire, mes je ne truis mie
si bien ne la veraie estorie que je vos veull afermer et dire. E Thideüs
n’estoit mie plains de si grant folie qu’il s’enbatist si abandoneement toz
desarmés sor ses anemis, dont il avoit maint en la vile. E por ceste
samblance ne fait il mie a croire, ni que Pollinicés s’enbatist si en la poesté
son frere, qui mout estoit traïtres (111,17-24).
C. Croizy-Naquet indique que, dans l’
HAC,
li plusor désigne « les anciens, les
auteurs du passé », l’emploi du verbe
dire soulignant « que les récits exploités
sont ceux dont l’auteur dispose au moment de l’écriture »
[15]. Ici, à l’évidence,
li pluisor désigne un ms. de la version longue
y du
Roman de Thèbes, ou
étroitement apparenté à elle.
Li pluisor s’opposent à
la veraie estorie, mais cette
dernière expression désigne-t-elle alors la
Thébaïde comme le suggère M. de
Visser
[16] ? Nous estimons qu’ici
truis est employé absolument, au premier
sens indiqué par Tobler-Lommatzsch, celui de
dichten: littéralement
« composer, inventer », et nous suggérons de traduire les l. 19-20 ainsi :
« mais je ne fais pas d’aussi belles inventions dans l’histoire véridique que je
veux établir et dire. »
Estorie, et nous rejoignons ici C. Croizy-Naquet,
désigne « le travail en cours », même si, pour la partie de l’
HAC qui retient
son attention, elle donne ce sens à
estorie accompagné d’un complément du
nom
[17].
L’auteur de l’HAC a-t-il toujours agi au nom de l’historicité ?
Il s’est refusé à reproduire la matière épique, même s’il lui arrive d’user
parfois de certaines formules propres à la Chanson de geste, comme
La peüst
on veoir
[18]. Il n’a pas le goût des évocations militaires et des scènes de bataille :
Mes de descrire lor batailles ne les aguais qu’il faisoient dedens et defors
tant com il au siege furent, n’est mie grans mestiers que je vos descrise,
quar assés tost por bel parler i porroie dire mensonge que ne seroit
raisnable ne convenable, ne a profit ne torneroit a nulle creature. Por ce
lairai je a deviser lor conrois et lor batailles et si vos dirai de la fin coment
il esploitierent (113,30-35).
C’est pour cette raison qu’il a supprimé l’épisode de Monflor, présent dans
toutes les rédactions de Thèbes.
Il semble éprouver le plus souvent la même aversion à l’égard du
romanesque, et c’est à ce titre qu’il se refuse à reproduire le jugement de Daire
le Roux, comme le montre la rubrique du chapitre 115 Que dou jugement de
Daire, si com il romans le conte, n’est mie l’actorités veraie ne en auctorité certaine.
Il précise son argumentation au sein de ce bref chapitre :
quar trop en seroit longe la parole et lonc d’auctorité seüe. Mais por beau
parler est mainte choze contee et dite que n’est mie voire en tote traitié
d’estorie (3-5).
Non seulement il se méfie des séductions de la forme et de la fiction
littéraires, mais il se refuse à reproduire cette véritable
branche du
Roman de
Thèbes à cause de sa longueur et parce qu’elle est trop éloignée d’une source
authentique connue
[19].
Il a radicalement éliminé les amours d’Athon et d’Ismène, et même
purement et simplement le personnage d’Athon, et celles d’Antigone et de
Parthénopée, à tel point qu’il signale que Parthénopée est épris d’Ismène
(111,9-10). De même, dans l’hypothèse où il suivrait le ms. P, il n’a pas
reproduit l’épisode de Céfas, roi de Nubie amoureux d’Antigone (v. 9075-10196). Il a supprimé la plupart des descriptions, notamment celle de la tente
d’Adraste, objet d’une double ekphrasis dans tous les mss sauf A où on ne la
trouve qu’une fois, celle du char d’Amphiaraüs, celle de l’armement
d’Étéocle. Il a surtout retenu ce qui mettait en valeur Tydée, « le chevalier
sans reproche »
[20], objets de fréquents éloges
[21]. À la fin de la section
Thèbes est
évoquée sa sépulture et l’annonce de la carrière de son fils Diomède (122,5-14), ce qui représente le déplacement d’un élément figurant dans le corps du
roman (C 6885-96, S 7821-32,
y 9195-208) à un endroit privilégié du récit.
Mais comment dès lors expliquer le développement consacré à
la tygre
(109,6-26)? Peut-être par son goût pour les curiosités pittoresques, pour
l’exotisme, comme il conserve plus loin en utilisant le
Roman d’Eneas le
portrait du cerf de Silvia
[22]. L’épisode de Tydée accueilli par la fille de
Lycurgue et l’histoire d’Hypsipyle (100,14-31) relèvent-ils d’une recherche
de l’historicité ? Peut-on parler alors de refus du romanesque ? On a vu que
l’auteur de l’
HAC cherche peut-être alors à séduire un public amateur de
courtoisie, pour lequel il utilise souvent l’interpellation
Segnor et dames
[23]. Par
ailleurs, les interventions de Tydée lors de l’arrivée des Argiens chez le roi
Lycurgue, comme précédemment son accueil au
vergier, peuvent contribuer
à la valorisation du personnage. On peut justifier de cette manière un certain
nombre d’emprunts au
Roman de Thèbes, concernant soit des passages
communs à tous les mss, soit des éléments propres à la version longue.
Cependant, l’importance prise par l’histoire d’Œdipe, qui occupe les 24
premiers chapitres, ne peut s’expliquer ainsi. En fait, ce sont les scènes
thébaines qui, dans l’ensemble, ont retenu le plus l’attention de l’auteur de
l’HAC. Après l’élection du successeur d’Amphiaraüs (113,23), l’historien
passe du reste très vite à la mort des frères ennemis (116) et aux dernières
péripéties dont la ville de Thèbes est le théâtre. Les rubriques initiales Ci
commence de Thebes (P) ou Ci commensse de Thebes la grant, coment ele fu destruite
(V) soulignent cette focalisation sur Thèbes, annoncée lorsque l’auteur
énumère les sections qui suivront Assyrie : si me prendrai a raconter de la
destruction de Thebes qui fu aussi en celui tans (21,15-16).
Un faisceau d’éléments semble indiquer que Wauchier de Denain,
vraisemblablement auteur de l’
HAC
[24] a utilisé essentiellement le ms. A (B.N.
fr. 375) du
Roman de Thèbes, ou du moins une rédaction très proche de celui-ci. Son adaptation historique en illustre de manière négative, à quelques
exceptions près, les aspects romanesques et épiques. On pourrait dire qu’il
s’est livré à une entreprise de « décapage » du
Roman de Thèbes, transformant
ce qu’il a conservé et résumé en éliminant descriptions, portraits, épisodes
amoureux et scènes de bataille. G. Raynaud de Lage a mis en relief la même
attitude à l’égard du
Roman d’Eneas, avec par exemple la réduction de
l’épisode de Didon, la suppression du tombeau de Camille et des amours de
Lavine
[25], au point qu’il considère que le
Roman d’Eneas ne représente pas la
source principale de l’
HAC. Auteur d’une
veraie estorie qu’il élabore,
Wauchier s’est surtout intéressé à l’histoire du royaume de Thèbes, à ses
principaux acteurs, Œdipe, Polynice, Étéocle, et au parfait chevalier qu’est
Tydée, en n’oubliant pas, au passage, de mentionner des généalogies
princières. Il procède souvent au nom de la vraisemblance, et nous voudrions
terminer en proposant une autre lecture d’un passage que nous avons cité
plus haut :
Mes por beau parler est mainte choze contee et dite qui n’est mie voire
en tote, traitie d’estorie. En mettant une virgule après
tote, on évite d’interpréter
le mot suivant comme un singulier féminin
traitié. Ce pourrait être le
participe passé féminin
traitiee avec réduction picarde de -
iee à
ie souvent
observée dans ce cas : « Mais au nom du beau langage bien des choses sont
contées et dites, qui ne sont pas totalement vraies, exploitées selon
l’histoire. »
[1]
Orléans, Paradigme, 1999. T. I(
Textes), 1995. Nous nous appuierons sur le
texte édité sur la page de droite, celui du ms. BN fr. 20125, sigle P.
[2]
Les « romans antiques » dans
l’Histoire ancienne jusqu’à César,
Le Moyen Âge,
t.63,1957, p. 267-309, repris dans
Les premiers romans français, Genève, 1976, p. 55-86;
ce qui concerne
Thèbes figure p. 57-63. Nous nous référerons à ce recueil.
[3]
Op. cit., p. 58.
[4]
Ibid., p. 59.
[5]
Le Roman de Thèbes, 2 vol., Paris, 1966 et 1968. On s’est aussi, occasionnellement, appuyé sur l’édition L. CONSTANS (sigle O pour le « texte critique » édité
dans le t. 1), 2 vol., Paris, 1890. Le ms. S a été édité par F. MORA (Paris, 1995).
[6]
T. 2, p. 98.
[7]
T. 2, p. 129-30.
[8]
T. 2, p. CXXXIV-CXXXV.
[9]
Éd. CONSTANS, t. 2, p. 122-123.
[11]
Ibid.; voir aussi les n. p. 126-128.
[14]
Voir A. PETIT,
Naissances du roman, les techniques littéraires dans les romans
antiques du XIIe siècle, Paris-Genève, 1985, p. 456 s.
[15]
Écrire l’histoire romaine au début du XIIIe siècle, Paris, 1999, p. 83.
[16]
DE VISSER,
Op. cit., t. 2, p. 1377.
[17]
Op. cit., p. 82.
[18]
89,13-14 et 118,4;
Adonc veïssiés, 99,9-10;
Adonc oïssiés, 94,4
; La pora on oïr,
122,11.
[19]
Quar trop en seroit longe la parole et lonc d’auctorité seüe (115,3-4). Il n’est pas
nécessaire de corriger le texte comme l’estime DE VISSER (
Op. cit., t. 2, p. 139),
lonc étant
un adverbe avec le sens attesté (TOBLER-LOMMATZSCH, t.5, col. 629) de
fern: loin.
[20]
RAYNAUD DE LAGE,
Op. cit., p. 62.
[21]
52,4-12; 72,7-9; 78,10-12; 82,4-5; 114,1-3.
[22]
RAYNAUD DE LAGE
, Op. cit., p. 81.
[23]
DE VISSER,
Op. cit., t. 2, p. 241.
[24]
DE VISSER,
Op. cit., t. 2, p. 217-220.
[25]
RAYNAUD DE LAGE,
Op. cit., p. 79-80.