Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3655-8
210 pages

p. 123 à 185
doi: 10.3917/rma.071.0123

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Bibliographie

Tome CVII 2001/1

2001 Le Moyen Age Bibliographie

Comptes rendus

 
Alexandre le Grand dans les littératures occidentales et proche-orientales. Actes du Colloque de Paris, 27-29novembre 1999, éd. Laurence HARF-LANCNER, Claire KAPPLER et François SUARD, Paris, Centre des Sciences de la Littérature – Université Paris X-Nanterre, 1999; 1vol., 388p. (Littérales).
 
 
Le présent ouvrage, recueil des actes du colloque organisé à Paris les 27-29novembre 1999, explore les différentes facettes du personnage d’Alexandre dans les littératures occidentales et proche-orientales. Si les participants se sont surtout intéressés à l’époque médiévale, ils n’ont pas hésité à remonter aux origines de ce mythe dans les sources latines du IIIesiècle de notre ère et à étudier ses avatars jusque dans les manuscrits malaisiens du XIXe et du XXesiècles. Cette réflexion s’accompagne d’une riche étude iconographique et s’agrémente d’une vingtaine de reproductions tirées de manuscrits persans, arméniens, roumains ou bourguignons.
Médiévistes et orientalistes, littéraires et historiens se sont réunis pour montrer la manière dont chaque culture avait adopté Alexandre comme caution ou comme bouc émissaire en fonction de circonstances historiques ou idéologiques. Les articles mettent ainsi en lumière l’ambivalence fondamentale qui affecte l’empereur macédonien. Conquérant irrésistible et représentant de la non-violence, courageux et colérique, protecteur de la philosophie et combattant contre elle, miroir du roi idéal obéissant à la volonté divine mais aussi pilleur et instigateur du désordre, sage et irréfléchi, chaste et débauché, généreux et cupide, humble et orgueilleux, pieux et impie, apothéose du bien et du mal, Alexandre, maître des seuils dans l’imaginaire de l’islam arabe médiéval, semble vouloir repousser toujours plus loin les limites humaines mais il n’échappe pas à ses propres limites, la bâtardise et la tentation de la démesure. Capable d’incarner aussi bien la force que la fragilité qui sommeille en tout homme, ce personnage extraordinaire n’a jamais cessé de séduire car ses ambiguïtés profondes transcendent les frontières spatiales, historiques et culturelles.
On pourrait sans soute regretter la brièveté de l’article proposé par M.Gaillard (p.367-369) et discuter la place de certaines communications (celle de Y.Yamanaka, consacrée à l’épopée persane de Firdawsi, paraît étrangement isolée dans la cinquième partie qui porte essentiellement sur les textes médiévaux français et anglais). Au-delà de ces détails, la réflexion proposée par l’ensemble de ce recueil, et plus particulièrement par les communications de D.Williams ou de J.Cl. Gardin, se révèle fort stimulante.
Corinne PIERREVILLE
 
Geistliches in weltlicher und Weltliches in geistlicher Literatur des Mittelalters, éd. Christoph HUBER, Bughart WACHINGER et Hans-Joachim ZIEGELER, Tübingen, Niemeyer, 2000; 1vol. in-8°, VI-348p. Prix : DEM136; ATS1 139; CHF139.
 
 
Cet ouvrage réunit les actes d’un congrès ayant eu lieu à Riedlingen du 21 au 23novembre 1997. Quinze historiens de la littérature ont utilisé différentes méthodes pour tenter de démêler les fils qui lient les éléments temporels aux éléments spirituels dans la littérature médiévale. Pour ce faire, B.K.Vollman s’intéresse à la notion de destin et explique comment ont été réunies la tradition du roman hellénistique et son interprétation religieuse dans les vies de saints. Ainsi la constance du héros grec stoïque rejoint-elle la patiente confiance du saint chrétien. E.Brüggen attire l’attention sur le fait que l’usage de la langue vulgaire à l’écrit crée une nouvelle forme de littérature spirituelle qui donnera elle-même naissance à une poésie plus fortement empreinte d’éléments profanes. À l’aide de deux textes du XIIesiècle, elle démontre que, pour critiquer le mode de vie profane et avoir une action pastorale sur lui, il est nécessaire de décrire ce monde et donc de l’introduire au sein même du texte. P.Godman établit, à travers l’archidiacre Reinald von Dassel, comment l’utilisation du langage biblique et liturgique et son détournement par l’ironie peuvent décider d’événements temporels comme la canonisation d’un empereur. E.C.Lutz va dans le même sens en montrant que, dans certains cas, le pouvoir peut être légitimé par des ecclésiastiques. Avec P.Strohschneider, nous abordons véritablement le domaine romanesque. En interprétant la structure du roman comme un mythe de généalogie, il propose de voir dans le Gregorius d’Hartmann von Aue une sorte de bouc émissaire qui se fait lui-même pécheur afin de porter les fautes des autres et de les effacer, prouvant ainsi l’efficacité de la grâce divine. C’est dans la perspective du langage que M.G.Scholz aborde le roman, en se fondant particulièrement sur le Érec d’Hartmann. Il nuance les interprétations données jusqu’à présent à des expressions comme vrou Saelde et gotes hövescheit et en propose des traductions différentes. J.Theisen s’intéresse lui aussi au problème de la langue et se demande comment Dieu peut être présenté comme acteur dans un récit. Il observe par quels procédés prudents et réfléchis les auteurs nomment Dieu et lui font une place dans leurs récits, tout en différenciant bien leur conception de celle de leurs personnages. Les relations entre le spirituel et le temporel sont au cœur du Willehalm de Wolfram. A.Gerok-Reiter signale en effet que ces notions y sont constamment en interférence et en contradiction et elle note comment l’auteur tente d’inclure les notions de salut et de sainteté dans un domaine temporel parfois plus infernal que saint. W.Haug s’interroge sur les relations de dépendance ou d’échange entre la mystique et la lyrique amoureuse et sur un éventuel développement analogue des deux genres. Il se penche sur les transformations de la conception de l’amour dans le texte mystique et dans la poésie courtoise qu’il met en parallèle. Le discours amoureux est également étudié par S.Köbele, à travers l’œuvre de Frauenlob qui tente de réduire l’écart entre le divin et l’humain et qui, en ayant recours à la métaphore et au motif de la nature, efface la frontière entre les notions de temporel et de spirituel. La contribution de Chr. Kiening est à rapprocher de celle de P.Strohschneider : le récit de La fille aux mains coupées contient en effet les thèmes de l’inceste et de la jeune fille qui subit une sorte de martyre pour finalement être sauvée et sauver les siens. La structure narrative concilie bien les intérêts de la noblesse et les normes cléricales. À la délivrance « mondaine » de la jeune princesse et à ses mésaventures est intimement lié le salut de l’âme des protagonistes. V.Millet, quant à lui, propose de voir si les historiettes à rire du Moyen Âge ont un contenu moral et se rapprochent ainsi des exempla. Ces Märe permettent en effet de voir comment des modes de pensée cléricaux pénètrent un genre littéraire qui n’est pas spirituel, a priori. De son côté, N.Largier reprend les anecdotes de la vie de Diogène et montre comment la morale stoïcienne du récit antique est tout à fait adaptée à l’allégorie chrétienne de la patience, puis à celle du plaisir, du contentement et de la contemplation de la nature à l’époque de la Renaissance. Ainsi voit-on comment une même figure peut à la fois être interprétée de façon religieuse et mondaine. H.Lähnemann, à travers le livre des veuves (Witwenbuch) d’Erhart Groß, observe comment un échange peut avoir lieu entre un clerc et une laïque et comment l’auteur, qui reprend des motifs anciens de l’éducation des veuves, les remanie et propose une ligne de vie mi-religieuse, mi-temporelle adaptée au monde des villes du XVesiècle. Enfin, C.Dietl prend comme point de départ un scandale qui eut lieu à l’Université de Heidelberg en 1550 lors d’une représentation théâtrale et analyse la pièce en question, montrant comment, dans la polémique qui opposait les différentes confessions, les aspects temporels (de protestation) et spirituels (de revendication) étaient étroitement liés.
Ce recueil apporte des éclairages nouveaux, parfois audacieux, sur un thème qui n’est pas original mais qui mérite que l’on s’y intéresse encore et qui nous rappelle combien le clivage entre weltlich et geistlich peut être réducteur.
Florence BAYARD
 
Beiträge zur Geschichte des Paulinerordens, sous la dir. de Kaspar ELM, Berlin, Duncker & Humblot, 2000; 1 vol. in-8°, 333 p. (Berliner Historische Studien, 32, Ordensstudien, XIV).
 
 
Ce livre rassemble les douze contributions d’historiens et archéologues allemands, hongrois, polonais et tchèques à une table-ronde tenue à Stuttgart, en langue allemande, du 10 au 12 mai 1996, sur le thème Ein Eremitenorden aus Ungarn : Die Pauliner. Geschichte – Struktur – Verbreitung. Le présent compte rendu ne porte que sur les huit communications se rapportant à l’histoire médiévale de l’ordre des ermites de Saint-Paul. L’ouvrage comporte une abondante bibliographie (un millier de titres environ, principalement hongrois, allemands et polonais), deux cartes (dont l’une représentant l’ensemble des maisons de cet ordre fondées dans le royaume de Hongrie avant 1526) et neuf croquis, ainsi qu’un index des noms de lieux, et un index des noms de personnes.
Après avoir rappelé en introduction le succès international de l’ordre des ermites de Saint-Paul dès la fin du Moyen Âge (en Hongrie, comme en Pologne, en Croatie, en Allemagne et en Italie), K. Elm présente dans le premier article de ce recueil (Eremiten und Eremitenorden des 13. Jahrhunderts, p.11-22) les circonstances générales dans lesquelles l’ordre des ermites de Saint-Paul vit le jour, c’est-à-dire le (second) essor de l’érémitisme en Europe, au cours du XIIIe siècle. La naissance de cet ordre s’inscrit en effet dans les multiples tentatives (avortées ou réussies) de structuration des communautés érémitiques qui fleurirent dans l’ensemble de la Chrétienté latine au XIIIe siècle. Alors que nombre d’entre elles durent se constituer en ordres mendiants (les carmes, les ermites de Saint-Augustin, les guillelmites, les servites), les ermites de Saint-Paul adoptèrent une orientation privilégiant d’emblée la contemplation par rapport à la cura animarum.
La seconde contribution s’intéresse également aux origines de l’ordre, mais sous l’angle de l’hagiographie de son saint éponyme. St. Rebenich (Mannheim), dans sa communication intitulée Der Kirchenvater Hieronymus als Hagiograph. Die Vita Sancti Pauli primi eremitae (p.23-40), présente les traits caractéristiques et la destinée de l’œuvre hagiographique de saint Jérôme (v. 347-v. 420), auteur notamment de la Vie de saint Paul l’Ermite, qui servit de référence aux premiers fondateurs de l’ordre des ermites de Saint-Paul. C’est saint Jérôme qui, on le sait, fit du personnage de Paul de Thèbes (sans doute légendaire) le tout premier ermite dans la tradition chrétienne; selon lui en effet, il aurait précédé saint Antoine (l’Ermite) dans le désert de Thébaïde, et aurait été son maître. La Vita Pauli primi eremitae connut un succès grandissant (jusqu’à l’époque moderne, où elle fut traduite en de nombreuses langues), mais, comme la Vita Antonii, elle est au moins aussi représentative d’un certain état de la littérature monastique (et du genre hagiographique), que d’une véritable conception originale de l’érémitisme (fondée depuis les origines de l’anachorétisme sur les vertus de solitude, d’humilité, d’abstinence et de pauvreté).
G. Sarbak (Budapest) révèle l’importance de la bibliophilie (et des bibliothèques) chez les membres de l’ordre des ermites de Saint-Paul au Moyen Âge, dans son article intitulé Das Buch- und Bibliothekswesen der Pauliner im Mittelalter (p.41-62). Bien qu’aucune bibliothèque des maisons hongroises de cet ordre n’ait pu être reconstituée pour la période médiévale, les sources tardives (celles du XVIe siècle, dont l’œuvre du prieur de Budaszentlorinc Grégoire de Gyöngyös), et les indices (écrits ou archéologiques) concernant des couvents occidentaux (à commencer par S. Stefano Rotondo à Rome) ou hongrois (en particulier le centre de l’ordre, Saint-Laurent de Budaszentlorinc), permettent d’établir que, au moins à son apogée (au tournant des XVe et XVIe siècles) si ce n’est avant, l’ordre des ermites de Saint-Paul, s’attacha à constituer de riches bibliothèques (comme le faisait d’ailleurs l’élite ecclésiastique et civile à la même période). Celle de Budaszentlorinc, dont la valeur atteignait mille florins quand elle fut incendiée par les Turcs en 1526, comprenait non seulement des ouvrages liturgiques et les constitutions des chapitres généraux de l’ordre, mais aussi les œuvres des Pères de l’Église, des sermonnaires, et des écrits de Thomas Kempis. Un atelier d’écriture, animé par plusieurs moines aux fonctions précises, se chargeait de recopier les ouvrages nécessaires, ou les confiait à un imprimeur, ou de composer des œuvres nouvelles relatives à l’histoire de l’ordre, le tout sous l’étroite surveillance du prieur général.
La contribution de J. Török (Budapest) concerne la liturgie utilisée par les membres de cet ordre au Moyen Âge; elle s’intitule Die Paulinerliturgie in Ungarn (p.125-134). Prenant comme point de départ l’observation faite par G. Asztrik, selon laquelle cette liturgie se rapprochait de l’usus d’Esztergom, l’A. s’efforce de mener une comparaison très précise des usages liturgiques des ermites de Saint-Paul hongrois et du rituel du siège archiépiscopal (et de la province ecclésiastique) d’Esztergom. Outre les indices que fournit à ce propos la Vita fratrum de Grégoire de Gyöngyös, l’A. s’appuie, pour établir ces parallèles, sur des manuscrits liturgiques remontant au XIVe siècle, principalement des missels et des bréviaires. Il aboutit à la conclusion selon laquelle la liturgie « paulinienne » est effectivement une variante du rituel d’Esztergom.
J.M. Bak (Budapest) dresse ensuite, dans une communication intitulée Die Heimat der frühen Pauliner. Ungarn zu Beginn des 14. Jahrhunderts (p.135-142), un tableau synthétique du pays natal de l’ordre des ermites de Saint-Paul au moment de sa confirmation en ordre, au début du XIVe siècle. Après un bref rappel des étapes de l’intégration de la Hongrie à la Chrétienté latine, l’A. décrit la situation politique (dynastique et diplomatique) du royaume magyar dans ces années charnière pour l’histoire du pays, en soulignant l’importance de la référence au sentiment national pour les souverains de la nouvelle dynastie, celle des Angevins de Naples.
L’exposé de B. Fülöpp-Romhányi (Budapest), particulièrement dense, fait le point sur l’évolution générale de l’ordre des ermites de Saint-Paul en Hongrie au Moyen Âge (Die Pauliner im mittelalterlichen Ungarn, p.143-156). À partir de la bibliographie existante, et des recueils de sources récemment édités en Hongrie, l’A. présente les hypothèses les plus sérieuses concernant tant les origines de l’ordre, que les étapes chronologiques de sa reconnaissance officielle et l’essor des fondations dans l’ensemble du royaume jusqu’en 1526 (avec environ 70 monastères). Elle souligne en particulier le rôle très actif joué par le roi, mais surtout les « barons » (magnats) dans l’expansion et la prospérité de l’ordre, particulièrement spectaculaires sous la dynastie angevine, avec un regain de vitalité sous Mathias Corvin. Elle se livre aussi à l’examen de la localisation et du site des monastères hongrois, faisant notamment observer leur absence totale dans la Grande Plaine, et leur prédilection pour des sites apparemment isolés (îles, éminences topographiques), mais souvent proches des grands axes d’échanges régionaux ou nationaux.
Z. Bencze (Budapest) présente les résultats des dernières fouilles archéologiques menées sur le sites de plusieurs monastères hongrois fondés au Moyen Âge (Das Kloster St. Lorenz bei Buda (Budaszentlörinc) und andere ungarische Paulinerklöster. Archäologische Untersuchungen, p.157-190). Après avoir présenté les données documentaires concernant chacun des sites fouillés (Budaszentlorinc, Ürög, Köveskút, Uzsa, Nagyvázsony, Pilisszentkereszt, Pilisszentlélek, Nosztra, Toronyalja, Felnémet, Diósgyör, Gönc et Újház), l’A. montre ce que les fouilles ont permis de retrouver sur chacun d’eux, sans présenter toutefois de conclusion synthétique ou comparative mettant en parallèle l’ensemble des sites.
L. Weinrich (Berlin) retrace l’évolution du monastère d’ermites de Saint-Paul fondé à Rome au tout début du XVe siècle, dans une communication intitulée Santo Stefano Rotondo. Der römische Paulinerkonvent (p.191-202). Après avoir précisé les circonstances de sa fondation, l’auteur expose les événements du XVIe siècle.
À l’évidence, cet ouvrage n’a pas la prétention de faire la synthèse des connaissances concernant l’ordre des ermites de Saint-Paul. Il ne fait qu’éclairer certains aspects de l’histoire (médiévale) de cet ordre, et montrer les principales directions de la recherche récente, tant en Allemagne qu’en Hongrie. Ainsi, on aurait aimé en savoir davantage sur la réorientation tardive des ermites de Saint-Paul vers la pastorale, dans les derniers siècles du Moyen Âge, et sur leur participation à la diffusion d’un idéal de vie chrétienne proche de la devotio moderna, susceptible de donner une orientation nouvelle à la vie religieuse des fidèles, dépassant le cadre des maisons de cet ordre. Cependant, les contributions ici rassemblées suffisent à remettre en cause plusieurs points de vue généralement admis sur cet ordre (diffusés par les ouvrages de synthèse déjà anciens, mais irremplacés à ce jour [1]), par exemple sur sa vocation de moins en moins érémitique, ou encore sur ses liens étroits avec la haute aristocratie magyare.
Marie-Madeleine DE CEVINS
 
The community, the family and the saint. Patterns of power in early medieval Europe. Selected proceedings of the International Medieval Congress, University of Leeds, 4-7 July 1994,10-13 July 1995, éd. Joyce HILL et Mary SWAN, Turnhout, Brepols, 1998; 1 vol. in-8°, XVII-427 p., ill. (International medieval research, 4). ISBN : 2-503-50668-2.
 
 
L’International Medieval Congress de Leeds est devenu un «must» dans le monde des médiévistes. Et il est vrai que ce gigantesque événement montre bien que la mondialisation n’est pas un vain mot, ce concept « à la mode » s’appliquant même à l’organisation matérielle de la discipline historique. Mais, trêve de sarcasmes : ce congrès réunit chaque année de grands noms de la recherche historique (surtout anglo-saxonne ou « anglo-saxonnisante »), renforce la toile qui se tisse lentement entre les chercheurs, permet de bousculer les barrières qui les séparent, permet aux jeunes loups de se faire les dents et aux plus vieux de montrer qu’ils ont encore de beaux crocs. Voilà que les organisateurs de ce que l’on appelle maintenant « Leeds » ont décidé de lancer une série de selected proceedings, regroupant des communications présentées au cours de l’une ou l’autre édition, sous un thème fédérateur, avec la complicité du vieux partenaire, Brepols. Très bien. Et voici le quatrième volume : 22 communications consacrées à l’étude des « organising forces of social identity and power in early medieval Europe » (p. XI), brassant toutes les époques jusqu’au XIIe s., arpentant l’Europe toute entière. Soit un recueil où il est bien difficile de trouver une réelle unité, si ce n’est – éventuellement et avec beaucoup de bonne volonté – « the nexus of power » (p. XI) au haut Moyen Âge. Plutôt qu’une unité, il faut y chercher plusieurs (fragiles) thèmes, sous la forme de quatre sections. La première, communauté et famille, rassemble sept communications : L’évolution de la vision de l’Imperium christianum chez Alcuin (M. Alberi), La formation de la paroisse scandinave (St. Brink), Le sens de la communauté et identité civique dans les communes italiennes (E. Coleman), Le paysage et le pouvoir : la famille Frangipani et leurs clients dans le forum romain au XIIe s. (M. Ellis), Les Gevissae et Bède : sur le caractère innovateur du concept de gens chez Bède (H. Kleinschmidt), La mutation familiale : nouvelle enquête (P. Stafford), Le « Gender » sans sexualité : Hrosvitha imaginant une chaste communauté féminine (L.M.C. Weston). La seconde section, consacrée aux saints, est maigre : Pollution, pénitence et sainteté : la vie d’Ekkehard par Iso de Saint-Gall (M. de Jong), Saint Wilfrid : évêque de tribu, évêque de cité ou seigneur germanique ? (D. Pelteret), Miracles et mobilité horizontale au haut Moyen Âge : quelques réflexions méthodologiques (H. Röckelein). Un troisième chapitre parle du pouvoir. Il compte la seule communication en français, par Ph. Depreux, sur La pietas comme principe de gouvernement d’après le poème sur Louis le Pieux d’Ermold le Noir, mais aussi les communications de K. Heidecker : Pourquoi les évêques devraient-ils être impliqués dans les affaires matrimoniales ? Hincmar de Reims, à propos du divorce du roi Lothaire II (855-869), S.L. Keefer : Ut in omnibus honorificetur Deus: le jugement de Cornsaed en Angleterre anglo-saxonne, J.M. Pizarro : Foules et pouvoir dans le Liber pontificalis ecclesiae Ravennatis, R. Meens : Magie et la vision du monde du haut Moyen Âge, P. Skinner : Le soin des pêcheurs : maladie et soins de l’âme en Italie du sud médiévale et enfin M. Stein-Wilkeshuis : Du droit scandinave dans un traité commercial russe-grec du Xe s. ? Une dernière partie est consacrée à la mort, l’enterrement et la « commemoration », avec cinq articles : L’enterrement, le rituel et la société mérovingienne (G. Halsall), Les inscriptions du haut Moyen Âge en Angleterre occidentale : fonction et sociologie (M. Handley), Treasure Bequest: mort et don au haut Moyen Âge (D. James), Vikings morts en Angleterre – qui honore leur mémoire ? « Mémoriaux » runiques en Suède (B. Nilsson) et enfin, On broken letters scarce remembred : Nash-Williams et les premiers monuments chrétiens gallois. Tous les articles sont en anglais, comme je l’ai dit, sauf celui de Ph. Depreux. La politique de l’éditeur est de demander aux auteurs de citer des extraits de leurs sources et de les traduire au cours de l’article ou dans les notes : pratique louable. Mais pour le reste, il est difficile de crier à l’ouvrage de génie que le monde scientifique appelait de ses vœux. Il apparaît hélas comme un ramassis de communications classées vaille que vaille. C’est ici qu’on aimerait un résumé des différents articles… Mais rien, pas une aide, mis à part l’introduction des éditrices, M. Swan et J. Hill. Les titres ou les affiliations universitaires ou scientifiques des différents auteurs ne sont pas mentionnés, pas plus que leurs adresses. Je voudrais néanmoins conclure sur une note optimiste : l’idée de publier des selected proceedings de l’International Medieval Congress de Leeds est bonne. Les chercheurs – renommés le plus souvent – qui publient ici ont pour la plupart proposé, à ce qu’il semble, des articles de qualité. Ils ne sont pas responsables d’une édition quelque peu bâclée. Paul BERTRAND
 
Walburga HÜLK, Schrift-Spuren von Subjektivität. Lektüren literarischer Texte des französischen Mittelalters, Tübingen, Niemeyer, 1999; 1vol. in-8°, V-231p. (Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, 297).
 
 
Le parcours de lecture que propose le livre de W.Hülk à travers plusieurs œuvres du Moyen Âge français suit les traces inscrites par un Je littéraire dans le texte. Dans une introduction d’une quinzaine de pages, l’A. refait l’historique de la notion de subjectivité, rappelant en même temps les enjeux épistémologiques et les différentes applications du concept au sein des sciences humaines. Dans une course un peu haletante, il faut bien le dire, le lecteur médiéviste moyen passe ainsi de Freud à Ph. Ariès, de Sartre à Heidegger, de Saussure à Jakobson et de Hegel à Lacan, d’où il regagne finalement des terres qu’il connaît un peu : de Lacan on passe en effet naturellement à J.Cl. Huchet et Ch. Méla, tous deux inspirés de l’enseignement dispensé à Paris dans les années 1970.
Quoi qu’il en soit, W.H. déclare renoncer à s’inscrire dans la suite de ces travaux, « aussi jouissive et stimulante qu’ait pu être leur lecture » (p.10), et l’on passe donc directement à M.Zink, par qui le lecteur francophone aurait peut-être eu tendance à commencer tout de suite. Dans son ouvrage sur la subjectivité littéraire, celui-ci faisait observer qu’il ne pouvait s’agir de traquer, dans un texte, l’effusion spontanée de la personnalité de l’auteur, mais d’y relever les marques d’une conscience. L’œuvre littéraire ne révèle alors pas un enseignement sur le monde prétendant à une vérité objective, métaphysique ou sacrée, mais se désigne comme le produit d’une conscience particulière. L’examen de la subjectivité littéraire est par conséquent la voie royale pour étudier la littérature tout court, dans ses transformations et ses constantes. C’est pourquoi une étude comme celle de W.H. se passe en quelque sorte de justification extra-littéraire lorsqu’elle interroge sous cet angle son corpus : le Roman de la Rose (p.16-94), la Clef d’Amour (p.97-118), le Dit de la Panthère d’Amours (p.118-148) et le Voir Dit (p.149-197). C’est d’ailleurs aussi l’opinion de W.H. elle-même, puisque, pour anticiper un peu sur la suite, il ne sera plus guère question, dans le corps de l’étude, ni de Freud ni de Jakobson, ni de Hegel ou Sartre. Les guides sollicités sont plutôt des chercheurs fort « classiques », même si une cohorte de cicérones, de R.Musil à R.M. Rilke, des personnages de Th. Mann à C. de Bergerac (pas celui de la pièce de Rostand, mais celui du film de Rappeneau), accompagnent de temps à autre le lecteur sur son itinéraire. Toutes ces rencontres sont évidemment intéressantes, stimulantes et, jusqu’à un certain point, aussi instructives. Le « médiéviste de base » que je suis est en tout cas aussi admiratif devant l’étendue de la culture de l’A. que devant la syntaxe élaborée, parfois volontairement enjouée, et le style vif et, par endroits, incisif de sa prose [1]. Une présentation un tantinet moins travaillée (ou travaillée dans un autre sens) permettrait sans doute de suivre W.H. à moindres frais, mais aussi, me dira-ton, avec moins de plaisir.
Abordons donc la lecture des textes en compagnie de l’A. et de sa problématique. Le point de départ obligé est le Roman de la Rose. L’étude de la première partie montre la quête d’un Je pour une rose, aperçue dans le miroir de Narcisse, rose qui devient ici une partie du sujet, à la fois distincte et conjointe du Je. La fragmentation de ce sujet est évidente : il se situe à la frontière du rêve et de la « réalité », est à la fois acteur et narrateur, se place d’emblée dans un étrange espace temporel que D.Poirion a jadis qualifié de « futur antérieur » etc. Lorsque Jean de Meun continue le texte, ce Je devient Guillaume de Lorris, c’est-à-dire qu’il est « objectivisé » pour devenir acteur dans un projet tout autre, où l’ars erotica se transforme en scientia sexualis et l’amant en homo faber. Le rêve s’achève et le récit se voit transposé dans la société de son temps. Pour ce qui concerne l’union de l’amant et de la Rose, placée sous les auspices de Raison, assimilée par W.H. à une Dame Rhétorique à peine travestie dont la mission est avant tout la persuasion, elle donne naissance à un enfant de nature particulière : le texte.
La suite de l’ouvrage de W.H. est consacrée à l’étude de quelques cas (Fallbeispiele), qui montrent comment ce double speculum du Roman de la Rose, où se reflètent à la fois le Je et le savoir d’une époque, a fécondé la tradition littéraire. L’étude de la Clef d’Amour anonyme, du Dit de la Panthère d’Amours et du Voir Dit fait apparaître, et c’est ce trait qui fait l’unité du corpus, de quelle manière un sujet se constitue à l’aide du seul discours amoureux, mais aussi les moyens mis en œuvre pour se ménager une spécificité au sein de cette tradition qui risque à tout moment d’absorber ou d’écraser le Je.
La question qui se pose à l’issue de ce livre est naturellement celle du rendement de la clé de lecture employée. En quoi est-il éclairant de lire ces quatre textes en fonction de la subjectivité et, inversement, en quoi ces quatre textes nous renseignent-ils sur le phénomène en question ? Etant donné le lien étroit entre la subjectivité et la façon de mettre en monde un univers littéraire, rappelé par W.H. dès l’introduction de son livre, il est aisé de répondre à la première question : son approche permet, naturellement, de mettre en évidence des aspects essentiels dans chacune des œuvres étudiées. Les apports, mais cela aussi allait de soi, sont peut-être plus intéressants en ce qui concerne la Clef d’Amour et le Dit de la Panthère d’Amours, deux textes rarement pris en compte par la critique récente, que pour le Roman de la Rose et le Voir Dit tous deux très à la mode. Quant à la question de savoir si la lecture des quatre textes du corpus permet de se faire une idée de la mise en récit du sujet médiéval, W.H. admet elle-même dans sa conclusion (p.198) que son livre n’a pas l’ambition de donner une vision exhaustive de la subjectivité littéraire. L’on pouvait même craindre que les quatre œuvres témoins restent isolées les unes des autres, sans qu’émerge une véritable progression menant du premier Guillaume au dernier. En fait, il n’en est rien. La plume inspirée de W.H., si elle ne fait pas apparaître l’évolution de la représentation du Je littéraire, sait poser les jalons qui permettent de voir ce qui, du Voir Dit, était déjà en germe chez Nicole de Margival. En ce sens, les quatre monographies marquant quatre moments de l’histoire littéraire de la France forment bien un tableau d’ensemble.
Richard TRACHSLER
 
Voix et signes. Nouvelles musiques du XIIIe au XVe siècle, Saint-Denis, P.U. Vincennes-Paris VIII, 1997 ; 1 vol., 158 p., ill. (Médiévales, 32).
 
 
Ce 32e numéro de l’excellente revue Médiévales est consacré pour une bonne partie à la musique. Cinq articles suivis d’une Orientation discographique (p. 77-81) offrent un parcours dans la musique et ses représentations du XIIIe au XVe siècle. O. Mattéoni introduit la problématique dans un bref article intitulé Nouvelles musiques du XIIIe au XVe siècle (p. 5-8). À la lecture de ces quelques pages, on est en droit de s’inquiéter de la perspective dans laquelle la discussion sera engagée. Le titre déjà de l’article inquiète : « nouvelles musiques ». Excepté le répertoire du plain-chant (et encore), toute musique (ou presque) sera nouvelle jusqu’à l’apparition des concerts historiques dans le courant du XVIIIe siècle. Et si l’on pense à Platon, Aristote, Augustin, Boèce, Ptolémée, il paraît difficile de soutenir que « la musique est devenue un enjeu à la fin du Moyen Âge » (p. 7). Elle l’a toujours été et le restera, du moins dans la construction de la pensée philosophique, jusqu’à Adorno ! É. Anheim entend étudier les relations de parenté qui existent entre l’Ars Nova et le nominalisme. Ce thème a été étudié en profondeur dans une thèse soutenue il y a presque dix ans aux États-Unis et sur laquelle Chr. Page a récemment attiré l’attention (Discarding images, Oxford, 1993). Plutôt que limiter sa réflexion aux rapports entre les théoriciens de l’Ars Nova et Ockham, sans doute aurait-il été intéressant de s’inquiéter de l’impact de la pensée des Mystiques sur la théorie musicale. O. Cullin fait faire un saut d’un siècle au lecteur avec un article tout aussi général intitulé Penser la musique au XIIIe siècle (p. 21-30). Peut-on découvrir une caractéristique du XIIIe siècle « dans une philosophie portant une scrupuleuse attention aux mots et où les lois du langage sont tenues de correspondre aux lois de la pensée, le même élan guide “celle qui écrit” et celle “qui note en musique”» (p. 24)? La théorie des arts a fait l’objet d’études remarquables depuis les années 1970, notamment grâce aux travaux de Baxandall, précisément sur le même type de problématique. Les démonstrations et les conclusions d’O. Cullin sont trop générales pour trouver réelle application.
L’article de A.M. Busse Beger (Notation mensuraliste et autres systèmes de mesure au XIVe siècle, p. 21-46) a l’intérêt d’offrir au lecteur francophone une synthèse de travaux dont Busse Berger a déjà fourni d’amples résultats ailleurs (Mensuration and proportion signs, Oxford, 1993). Il s’agit d’une brève synthèse dont la lecture est rendue difficile par le renvoi des exemples et figures en fin d’article alors qu’ils sont essentiels à la démonstration. M. Popin (Subtilité est affaire de raison, p. 47-57) s’attaque au problème délicat de la signification du mot et du concept de « subtilité » dans les textes des chansons du XIVe siècle. Survol ici encore qui ne parvient pas à mettre en évidence la pensée complexe, délibérément subtile, des compositeurs de la fin du XIVe siècle, malgré d’intéressantes remarques sur Jacques de Liège. N. Guidobaldi clôt cette série d’articles avec une étude iconographique portant sur les « figures et thèmes musicaux dans l’imaginaire de cour au XVe siècle ». Cette belle synthèse intrigue, non pas par son contenu, mais par son intégration dans ce volume. Les cours princières de l’Italie du XVe siècle relèvent-elles de pratiques médiévales ? Comme le précise et le démontre N. Guidobaldi, ces représentations de la musique manifestent une rupture par rapport à l’imaginaire médiéval.
Le projet des éditeurs de ce numéro était original. Sans doute est-ce l’absence de réflexion préalable sur le sens du titre Voix et signes qui a engagé la discussion vers des zones pour le moins périphériques. Les travaux menés depuis quelques années, d’une part par des historiens de la théorie (notamment à Munich), et d’autres part par des historiens de la musique engagés dans une problématique d’histoire culturelle (Page, Strohm), auraient pu enfin trouver un écho dans le monde francophone. Il n’en est malheureusement rien, et je crains fort que les non-musicologues auxquels ces articles sont destinés ne trouvent source d’inspiration pour découvrir des signes et des voix ignorés jusqu’à présent dans l’univers médiéval. Il eût fallu pour y parvenir que tous les articles à l’instar de ceux de Busse Berger et de Guidobaldi interrogent en profondeur les concepts et les notions suggérées par une sémiotique historique. Philippe VENDRIX
 
The clear Mirror. A chronicle of the japanese court during the Kamakura period (1185-1333), trad. George W.PERKINS, Stanford, Stanford U.P., 1998; 1vol. in-8°, 342p.
 
 
Le Masu kagami est un étrange objet, livre d’histoire, il n’apporte aucune information qui ne se trouve ailleurs, souvent dans des sources bien meilleures, récit littéraire, il n’est pas de premier rang et son principal ornement, les poèmes, figurent tous dans des anthologies. Son titre est à double sens, il peut se comprendre soit comme miroir clair, c’est à dire qui reflète fidèlement le passé, avec la nuance propre à l’historiographie japonaise ancienne miroir propre à fournir des précédents, soit comme miroir supplémentaire, ce qui implique que cette œuvre s’inscrit dans un genre, né au XIesiècle et illustré par d’autres « récits historiques », certains ayant aussi dans leur titre le mot de miroir. C’est donc une œuvre de la littérature en langue japonaise. Le récit historique trouve en partie son origine dans le célèbre récit romanesque Genji monogatari (traduit en français sous le titre Le Dit du Genji par R.Sieffert), dont l’auteur, la dame Murasaki shikibu, dans un passage toujours cité met dans la bouche de son personnage principal la remarque que les Annales officielles rédigées par des commissions de fonctionnaires, en kanbun (ou en chinois écrit au Japon), ne donnent qu’une vue incomplète et sèche de la réalité et que les récits permettent de peindre avec plus de variété les hommes, leur aspect et leur caractère. Le premier récit historique, l’Eiga monogatari, Récit de la Splendeur (de Fujiwara no Michinaga, 966-1027), écrit sans doute par une femme, a emprunté au Genji monogatari son découpage en chapitres avec des titres poétiques et le souci de peindre l’aspect et les sentiments des protagonistes. Mais le genre s’est figé, il est devenu difficile de lui demander plus qu’un récit élégant de la vie de la cour. Rares sont les allusions à un défaut physique ou moral d’un grand personnage. Quant à l’expression des émotions et des intentions, elle passe par les poèmes, donc par une forme codée et souvent banale.
Sur la question qui est toujours à l’arrière-plan des études sur la période de Kamakura, quel est le poids respectif de la cour – empereur, empereur retiré et grands établissements religieux gravitant autour d’elle, tels le Hieizan centre de la secte Tendai ou le Kôfukuji de Nara, temple familial des Fujiwara – et du bakufu des guerriers installé dans l’est à Kamakura, le Masu kagami n’apporte pas de réponse directe. À première vue même, on pourrait dire que la cour se contente de mimer le passé, d’organiser des concours de poésies, de suivre le cycle annuel des célébrations, de parader en des cortèges brillants, et qu’elle attend l’avis et l’accord de Kamakura pour toutes les affaires importantes, même celles qui la touchent de près telle la succession au trône, en un mot qu’elle n’a plus de prise sur le pays. Cependant, à y regarder de plus près, on constate qu’elle garde une capacité économique qui suffit aux reconstructions de palais et de résidences de campagne, à l’organisation des célébrations et qu’elle peut toujours contenter son goût pour les costumes somptueux. Mais les voies et moyens restent obscurs et il aurait été souhaitable d’éclairer un peu plus le lecteur.
L’introduction qui ouvre l’ouvrage est fort utile car le texte donne souvent à qui n’est pas familier de cette période l’impression d’être noyé dans un flot de noms propres et de personnages qu’il est souvent difficile de situer. La traduction est juste quoique quelquefois un peu loin du texte. La plus grosse difficulté réside dans la traduction des si nombreux poèmes. C’est souvent une entreprise presque désespérée, car leur principal charme, comme d’ailleurs celui de tout le texte, réside dans les allusions, les renvois à d’autres poèmes, à d’autres situations et ceci reste lettre morte pour les étrangers et même pour la plupart des Japonais. Au risque d’alourdir les notes, peut-être aurait-il été utile de donner des explications plus développées. On peut regretter aussi que le glossaire soit si sec, que les personnages ne soient pas un peu mieux individualisés, ce qui était possible pour certains d’entre eux, que le contenu des fonctions à l’époque de Kamakura ne soit pas décrit de façon un peu concrète. Sachant que l’auteur du Masu kagami limite son intérêt au monde de la cour, il aurait pu être utile de comparer son récit aux nikki ou notes journalières tenues, elles, en kanbun par quantité d’empereurs ou de grands personnages et dont il subsiste plus d’une douzaine. Ceci permet de vérifier divers traits communs à ces deux sortes de textes, comme le poids des précédents, l’attachement minutieux au cérémonial poussé jusqu’à donner des détails tels que le chemin suivi par un empereur dans la résidence de son père l’empereur retiré quand il lui fait une visite protocolaire, l’importance attachée à la description des cortèges qui manifestent la gloire de la maison impériale, le refus de chercher les causes des échecs ailleurs que dans la rétribution d’une vie antérieure.
Le peu qui est dit sur le reste du pays, le parti-pris de ne faire allusion aux invasions mongoles que sous l’angle des célébrations religieuses commandées par la cour (et on sait par ailleurs qu’elles furent décidées sur le modèle de ce qui s’était fait en 1019 quand des pirates avaient attaqué le nord de Kyûshû) amène à poser la question : les empereurs partagés entre dévotions et amours diverses, les régents et chanceliers qui intriguent pour placer leurs filles au palais et devenir le grand-père d’un prince héritier, qui se passionnent pour les concours de poésie et les parties de ballon, ont-ils des œillères, ignorent-ils l’évolution qui entraîne le pays, brièvement mentionnée à l’avant-dernier chapitre quand il est dit que les gouverneurs guerriers ont supplanté les représentants des gouverneurs absentéistes nommés par la cour, ou bien le Masu kagami n’est-il tel que parce qu’il représente la dernière floraison d’un genre très marqué par ses origines féminines, genre qui ne veut montrer que ce qui est beau et émouvant ? Il est probable que l’auteur, quel qu’il soit, applique les recettes du récit historique. Cependant cet ouvrage peut conduire à formuler l’hypothèse que le rôle, adopté par la cour, de gardienne du cérémonial et d’une forme de culture ennoblis par l’âge et des souvenirs glorieux est un des éléments qui lui a permis de traverser les siècles, tandis que la politique de restauration voulue par l’empereur Godaigo et sur laquelle s’achève le récit n’a amené qu’un schisme et une perte de prestige.
Francine HÉRAIL
 
Katrien HEENE, The legacy of paradise. Marriage, motherhood and woman in Carolingian edifying literature, Francfort-Berlin-Berne-New York-Paris-Vienne, Lang, 1997; 1vol. in-8°, 338p. ISBN : 3-631-30932-5. Prix : CHF72.
 
 
Ce livre stimulant est issu d’une thèse de doctorat, qui fut soutenue à l’Université de Gand en 1993 et qui fut dirigée par le regretté G.Sanders, puis par son successeur M.Van Uytfanghe, deux guides particulièrement sûrs dont la compétence et la science se retrouvent d’ailleurs ici. L’idée de départ était de vérifier si la littérature d’édification carolingienne véhiculait une approche aussi positive vis-à-vis du mariage et de la femme que celle des specula coniugatorum qu’avait mise en évidence P.Toubert [1]. L’étude repose sur l’examen de 177textes hagiographiques (uitae, miracula, passiones, sermones), de 14specula, de 20recueils d’homélies et de 25autres sources carolingiennes. Si l’on tient compte aussi des lectures patristiques, mérovingiennes et évidemment bibliques, on comprendra que cette étude représente une somme de travail considérable. Pourtant, le lecteur n’est jamais noyé dans cet ensemble et l’A. fait preuve d’une méthodologie et d’une clarté remarquables. Trois grandes parties structurent l’ouvrage : la première (p.27-60) brosse le contexte socioculturel de l’époque (l’âge carolingien en tant que période de réforme religieuse et morale; les auteurs et leur public : la position de la femme dans la société, à la fois dans le monde et dans l’Église); la deuxième (p.61-189) rend compte du témoignage des textes d’édification sur le mariage temporel et spirituel, sur la femme mariée, sur la maternité et l’instinct maternel, ainsi que sur le concept de mater spiritualis; la troisième partie (p.191-263), enfin, est un essai pour comprendre l’attitude des Carolingiens à l’égard du concept de femme et de féminité. Tout cela est mené avec beaucoup de science et de rigueur, mais aussi beaucoup de prudence et avec un grand sens des nuances, ce qui explique tout l’intérêt des solides pages de conclusion (p.265-278), où K.H. résume les apports de sa recherche. Les auteurs carolingiens dans leur littérature d’édification « n’expriment jamais de mépris pour le mariage en tant qu’institution, ni pour la maternité en tant que destination prééminente de la femme, ni de la femme en tant que femme » (p.265) et les thèmes explicitement misogynes et misogames n’apparaissent pas chez ces auteurs qui se révèlent « particulièrement humains » et « adoptent une attitude beaucoup plus évangélique envers la femme que ne le firent les Pères » (p.277). C’est à mon sens un des grands mérites de ce livre de montrer combien les Carolingiens, sans contredire réellement les Pères de l’Eglise, se séparent néanmoins des autorités patristiques sur lesquelles ils s’appuient. Il y a d’ailleurs fort à parier que les compilations, que l’A. a écartées de son corpus en raison du travail comparatif dans lequel cela l’aurait entraînée, font subir à leurs sources les mêmes inflexions.
Pour terminer, je tiens à souligner aussi l’intelligence des arguments socioculturels, psychologiques et psychanalytiques avancés par l’A. pour expliquer l’originalité de la position carolingienne face à la femme (l’importance du phénomène de l’oblation, par exemple, semble particulièrement convaincante). Un seul point mystérieux ne me paraît pas avoir été pleinement résolu : c’est un fait incontestable que l’attitude des autorités ecclésiastiques a été à l’époque carolingienne tout à fait négative quant à la place de la femme dans l’Église. Comment concilier les mesures discriminatoires de l’Église contre les religieuses avec celle d’un clergé non misogyne, puisqu’il faut bien renoncer, après la lecture de ce livre, à l’explication par la misogynie de S.F. Wemple et J.J. Schulenberg ? Dire simplement que ces mesures ont eu des conséquences qui n’étaient pas voulues comme telles (p.277) élude un peu trop la question.
Jean MEYERS
 
Christina NARDELLA, Il fascino di Roma nel Medioevo. Le Meraviglie di Roma di maestro Gregorio, Rome, Viella, 1998; 1vol.in-8°, 208p., ill. Prix : ITL35000.
 
 
Le sous titre Les Merveilles de Rome de maître Grégoire dit plus exactement le contenu de ce petit ouvrage. Il s’agit d’une édition de cette œuvre accompagnée d’une traduction en italien. Chr. Nardella explique dans les notes qu’elle suit fidèlement le texte donné par R.B.C. Huygens, ce qui est parfaitement raisonnable. Elle propose en tout et pour tout huit corrections ou lectures différentes. Dans ces mêmes notes, elle donne les références des passages d’auteurs latins que maître Grégoire cite. Il n’y a pas lieu d’attendre plus car le commentaire du texte est fait, et amplement, dans les chapitres d’introduction.
Le premier traite des voyages à Rome et des descriptions qui en découlent. Il y a là un genre littéraire bien défini dont les caractéristiques principales sont rappelées. C’est un prélude nécessaire. Dès le chapitre deux, il est question de maître Grégoire, auteur qui n’est pas identifié et dont il y a tout lieu de croire qu’il est anglais. Son œuvre ne peut pas être datée exactement, mais elle se situe au mieux vers 1230. C’est un esprit d’une originalité certaine, car il ne s’intéresse qu’aux monuments antiques et semble dédaigner les églises, les catacombes et les martyrs. Cette façon de voir à laquelle on pourrait tenter de trouver quelque pieuse explication est aggravée par la critique faite au pape Grégoire le Grand, accusé, ni plus ni moins, d’avoir fait détruire telle ou telle œuvre. Maître Grégoire répugne en outre à admettre des fables de toute nature qui se sont greffées sur les lieux, les bâtiments et les sculptures. Il prend soin de se renseigner et de corriger certains propos. Il dit tenir certaines informations des cardinaux, ce qui, dans son cas, ne manque pas d’intérêt. L’homme a des goûts d’esthète puisqu’il va voir à trois reprises une statue de Vénus que Chr. N. a identifiée et qui est reproduite en fin de volume. Il faut en convenir ses raisons et son orientation spirituelle échappent un peu. C’est plutôt stimulant pour l’historien !
Le troisième chapitre est le plus important. C’est en fait un commentaire complet de ce petit guide. Le nombre de questions que pose ce texte assez court au demeurant est proprement incroyable. Chr. N. entend les résoudre et parvient à donner des explications convaincantes. Il y a des problèmes de dénomination. Le nom de certaines portes de Rome a changé et il n’est pas simple d’identifier celles qui sont citées. Certaines constructions visitées ont disparu, comme ces bains où les eaux sont sulfureuses et que l’A. parvient à situer. Certains palais sont localisés grâce à ceux, mieux connus, qui sont à proximité. Maître Grégoire lui-même donne après enquête une explication fort vraisemblable du nom de celui des Cornus. Chr. N. fait une analyse exemplaire des arcs de triomphe cités par l’auteur et propose une solution très intéressante. D’autres paragraphes sont plus classiques parce qu’ils s’attachent à la description de monuments qui ne posent aucun problème de fond comme le Panthéon. La statue équestre où les médiévaux ont reconnu l’empereur Constantin est l’objet d’une longue discussion critique de la part de maître Grégoire lui-même. Chr. N. en analyse toutes les affirmations et tous les aspects.
L’A. a pris soin de reproduire à la fin du volume les photographies de ce que maître Grégoire a eu sous les yeux. C’est un complément qui illustre ce commentaire exemplaire.
Jacques PAUL
 
MARTIN LE FRANC, L’Estrif de Fortune et Vertu, éd. Peter F. DEMBOWSKI, Genève, Droz, 1999; 1vol.in-16, LX-402p. (T.L.F., 513). ISBN : 2-600-00360-6. Prix : CHF63,50.
 
 
L’année 1999 a été faste pour Martin le Franc. Après l’édition du Champion des dames, procurée par R.Deschaux et éditée chez Champion, c’est le second grand texte du prévôt de Lausanne qui est désormais aisément accessible. L’Estrif de Fortune et Vertu est un long débat allégorique entre Fortune et Vertu, arbitré par Raison. Chacune des deux se prétend maître du sort des hommes. L’issue du combat est évidemment sans surprise. Aidée de Raison, Dame Vertu n’a aucun mal à damer le pion à Dame Fortune. C’est en fait l’idéal de Martin Le Franc qui se dessine dans l’Estrif, idéal tout chrétien, même si, au cours du dialogue, l’auteur fait l’éloge des grands anciens qui ont su résister aux assauts de Fortune, Mucius Scaevola bien sûr, mais aussi Léonidas, Hercule, Achille, Roland, Olivier... Systématiquement le pouvoir de Fortune est réduit à néant. Si la multiplicité des exemples tend parfois à allonger démesurément le débat, la dénonciation de Fortune nous vaut de très belles pages sur la misère du royaume de France; la dixième section prend ainsi l’allure d’une remontrance aux princes qui mériterait de figurer dans toutes les anthologies de la littérature médiévale. Le texte vaut aussi par sa forme. Il est constitué de vingt-trois sections composées chacune d’un poème suivi d’un développement plus ou moins long en prose. On reconnait la technique du prosimètre que le Franc emprunte à la Consolatio Philosophiae de Boèce, l’une de ses sources principales. C’est dans la prose que le Franc déploie tout son art, une prose où l’on sent les prémisses de l’humanisme, une prose qui multiplie les allégations et les emprunts et préfigure, avec plus d’un siècle d’avance, celle de Montaigne. C’est sans doute faire beaucoup d’honneur à le Franc, mais l’on assiste réellement avec lui à la naissance de la prose philosophique en français, même si l’auteur lui-même a parfaitement conscience de la difficulté qu’il y a à traduire en langue vulgaire, pour ceux qu’il appelle des gens de pyé, c’est-à-dire des laïcs, des concepts philosophiques complexes comme le destin. À son crédit, il faut encore mettre une adaptation réussie du De remediis de Pétrarque : il y présente, dans le dialogue nerveux de la XXIe section, Fortune sous son double aspect, la flatterie des hommes par la prospérité ou leur accablement par l’adversité.
L’édition de P.Dembowski est de grande qualité. L’introduction comporte une trentaine de pages qui font la part belle à la tradition manuscrite d’un texte qui fut très apprécié en son temps (trente manuscrits et trois incunables), ainsi qu’à la caractérisation de la graphie et de la langue. La présentation littéraire de l’œuvre est plus réduite, l’É. préférant le plus souvent s’abriter derrière les études de Roth, ce qu’on ne saurait lui reprocher, puisque le critique allemand est à peu près le seul à avoir consacré à l’Estrif une analyse de quelque ampleur. Les notes (p.293-351) concernent essentiellement les sources. Glossaire, table des noms propres et liste des proverbes complètent le volume. On pourra parfois trouver que le glossaire pourrait être plus généreux. Il ne relève pas, par exemple, nesung (14,8), malostru (14,25), mendre (46,3), la locution oultre bourt et mesure (48,27), toudis (103,23), iniquique (177, 13, coquille ?), mais c’est là un choix éditorial qui a sa cohérence. La ponctuation, bien venue, rend le texte particulièrement clair. On pourrait peut-être utiliser un peu plus souvent la virgule (14,11 après main ; 41,14 après universale; 41,17 après divine; 105, 13 après compas...). En revanche la supprimer après que (9,30). Remplacer le point d’interrogation par une virgule (19,7); le point par une virgule (24,22; 141,16 ; 258, 28); la virgule par un point (137,13), le point par un point d’exclamation (147,2). Déplacer le point d’interrogation de la ligne 9 à la ligne 13 (p.32). Supprimer le point (23,18). P.148, l.11, corriger devale en dévalé (le proverbe de cette ligne n’est d’ailleurs pas relevé dans la table). Quelques rares coquilles, semble-t-il (71,16; 125,43; 138,56 ; 166,9 ; 191,26; 204,7; 216,25 ; 238,17 ; 268,10 ; 272,12). Toutes ces remarques ne sont que broutilles, parfois même de simples partis pris éditoriaux que l’on peut discuter, et n’entachent en aucune manière une édition remarquable qui donne pour la première fois accès à un texte majeur de la littérature française du XVesiècle.
Pierre SERVET
 
Michel LAUWERS, La mémoire des ancêtres, le souci des morts. Morts, rites et société au Moyen Âge (diocèse de Liège, XIe-XIIIesiècles), Paris, Bauchesne, 1997; 1vol.in-8°, XX-537p. Prix : FRF300.
 
 
Le titre de l’ouvrage correspond aux deux parties de l’exposé, conformément à une chronologie classique. Ce travail couvre en effet la période qui va du XIe au XIIIesiècle ; il concerne d’abord les époques postcarolingienne, féodale et grégorienne, puis le XIIIesiècle. Dans ces pages, l’A. entend cerner la place des disparus, des « défunts », dans la société médiévale, et non traiter avant tout de la prière pour les morts. En outre, la démonstration s’appuie essentiellement sur des sources provenant du diocèse de Liège. Celui-ci nous a transmis des archives abondantes et diversifiées, révélatrices des mutations d’ensemble et des originalités de la vie religieuse.
À l’origine des évolutions intervenues, M.L. situe la doctrine de saint Augustin considérée comme le passage obligé de la dévotion familiale au culte liturgique proprement dit. Mais au cours des temps, les deux aspects ne furent-ils pas intimement mêlés ? Ce que l’on appelle la « mémoire des morts », autrement dit l’ensemble des pratiques funéraires et de rites commémoratifs constituant la prière de l’Église, est assuré pendant toute cette période par les communautés régulières.
Mais seuls les établissements monastiques ont conservé des sources, d’autant que ces rites concernaient la noblesse du temps. Alors s’établissent entre les deux puissances ecclésiastique et laïque des « relations d’échanges »: en contrepartie des prières, des dons et des aumônes venaient enrichir les maisons religieuses. Ce « contrôle » établi par les monastères pouvait, dès cette époque, entraîner des contestations et des conflits. Du reste, confronté à la « Réforme grégorienne » et aux mouvements hérétiques, le système a pu résister. Aux raisons alléguées ici, il faudrait ajouter la permanence des traditions carolingiennes : par là, l’Église de Liège a su garder son originalité et sa solidité. L’A. met également en évidence le culte rendu à des personnages prestigieux. La célébration des « ancêtres fondateurs » n’est plus celle de morts quelconques, mais celle d’hommes et de femmes élevés sur les autels à la suite d’un processus de « fabrication » de saints fondateurs, ou d’ancêtres exceptionnels par leur vie.
La seconde partie décrit les transformations intervenues à partir du XIIIesiècle. On assiste alors à l’apparition d’institutions nouvelles comme les chapellenies ou les autels consacrés à la célébration des messes pour les disparus. C’est aussi l’époque où, sous l’influence du renouveau juridique et des décisions conciliaires ou synodales, de nouvelles réglementations sont élaborées. Comme l’église, le cimetière ne peut exercer qu’une fonction sacrée. Ainsi les veillées mortuaires sont définitivement prohibées, ce qui n’a rien d’extraordinaire, car il en fut de même des vigiles. Par ailleurs, la pratique du testament permet d’assurer, avec le contrôle des autorités ecclésiastiques, le salut de l’âme du croyant. En outre, l’intercession pour les morts revêt différentes formes : ainsi, à Liège, comme dans le nord de la France, le lundi est la journée spécialement consacrée à la prière pour les disparus. En conséquence, la multiplication des offices liturgiques et des services s’accompagne d’un accroissement du nombre des prêtres et des clercs. Ces liturgies sont célébrées non plus seulement dans les abbatiales, mais également et de plus en plus dans les églises capitulaires, ou même dans les chapelles des maisons hospitalières. On doit enfin signaler en ce domaine non seulement la place incontestée des différents ordres mendiants, mais aussi le rôle des « femmes consacrées » (cisterciennes, veuves, béguines) et des différentes confréries.
Ce travail reprend une thèse élaborée à la VIesection de l’École Pratique des Hautes Études de Paris : on en retrouve d’ailleurs les méthodes d’investigation et d’exposé, avec leur originalité et leurs limites. On serait heureux de savoir par exemple de quelle « institution ecclésiale » et de quel « pouvoir » il s’agissait dans le diocèse de Liège médiéval. Ces abstractions et ces imprécisions ne sauraient faire oublier la qualité et la densité des sources produites, ainsi que les remarques intéressantes contenues dans l’exposé.
Joseph AVRIL
 
John D.NILES, Homo Narrans. The poetics and anthropology of oral literature, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1999; 1vol.in-8°, IX-280p. Prix : USD45, GBP33,50.
 
 
Homo narrans, selon l’expression de J.D. Niles, est « l’homme narrateur », c’est-à-dire celui qui construit, à travers le conte ou le récit, non seulement son passé, mais aussi son identité sociale. L’homme raconte, mais en plus, il se raconte; et cela s’est fait, pendant la plus grande partie de l’histoire, uniquement par voie de transmission orale – fait crucial pour la présente réflexion sur le passage de l’oral à l’écrit. Pour l’A., le récit oral doit remonter à l’apparition de l’Homo sapiens sur terre, événement qui eut lieu, en réalité, il y a environ 120000 ans; mais J.D.N., sans doute par inadvertance, semble confondre l’origine de l’espèce et l’arrivée de l’homme en Europe il y a seulement 35000 ans (p.198). Il s’agit là d’une erreur rare chez un médiéviste angliciste qui brille par la richesse de ses connaissances, l’étendue de son regard et la profondeur de son analyse. Son but à présent est d’explorer la relation entre oralité et littérarité, et ce à travers – pour employer un terme qu’il qualifie lui-même de monstrueux (p.28) – la « littérature orale ».
Spécialiste de la poésie vieil-anglaise, l’A. est également folkloriste, particulièrement intéressé par le conte populaire en Écosse contemporaine, effectuant des recherches sur le terrain, interrogeant, écoutant et enregistrant poètes et narrateurs actuels. C’est ainsi qu’une grande partie du livre concerne le folklore moderne (à partir du XVIIIesiècle), dans les Îles Britanniques et en Amérique anglophone, véhiculé par les « porteurs » authentiques et enregistré par les étudiants érudits. Parmi ces derniers, Fr. J. Child occupe une place de choix : sa publication des ballades (dont beaucoup remontent au Moyen Âge) en 1882-1898 a largement contribué à la reconnaissance de cette forme artistique. En appliquant la méthode anthropologique à la poésie médiévale – art qui a certainement connu une longue existence orale, mais dont on ne sait quasiment rien, limités comme nous le sommes aux versions couchées par écrit à une date relativement tardive – J.D.N. se situe dans la ligne des chercheurs tels M.Parry et A.B. Lord. À partir des années 1930, ces derniers se sont appuyés sur l’observation des techniques qu’emploient certains narrateurs vivants, gardiens des traditions de leur peuple, afin d’élaborer des hypothèses capables d’expliquer la transmission de la poésie grecque antique, notamment celle d’Homère, exemple de « texte oral dicté » selon l’expression de Lord.
Tout au long de son livre, J.D.N., angliciste, fait constamment référence à Beowulf, point de départ de sa réflexion. Pour se défendre d’être démodé dans son approche, à une époque où les structuralistes ne s’attachent qu’aux paroles écrites, l’A. déclare, à juste titre, qu’on ne peut rien comprendre au texte médiéval si l’on ne l’examine pas dans son contexte historique. Situant la composition de Beowulf – tel qu’apparaît du moins le poème sous sa forme actuelle – au début du Xesiècle et dans la mouvance de la renaissance alfrédienne, l’A. pose une question essentielle : pourquoi l’œuvre a-t-elle passé de l’oral à l’écrit, précisément à cette période ? Selon son hypothèse, il s’agirait d’un acte analogue à la démarche du folkloriste moderne qui demande à un poète populaire la permission d’enregistrer, voire de publier, ce qui normalement ne doit se transmettre qu’oralement. Le présent ouvrage est donc bien plus qu’une nouvelle étude de Beowulf. Avec humour et sens de l’humain, il tente d’éclairer, à l’aide d’exemples tirés du folklore moderne, le passage obscur de la culture orale médiévale à celle de l’écriture en langue vernaculaire.
Leo CARRUTHERS
 
Juden und Christen zur Zeit der Kreuzzüge, éd. Alfred HAVERKAMP, Sigmaringen, Thorbecke, 1999 ; 1vol.in-8°, 372p., pl. (Vorträge und Forschungen, 47). Prix : DEM89.
 
 
Le colloque qui s’est tenu à la Reichenau en 1996, à l’occasion du neuvième centenaire des violences que subirent les juifs de Rhénanie et de France au passage de la première croisade, et auquel a participé l’Université hébraïque de Jérusalem, nous apporte douze contributions dont certaines traitent d’autres questions ou d’autres époques que la période 1096-1190 qui occupe le cœur du volume. Ainsi Mme Kühnel étudie-t-elle les origines de l’iconographie juive médiévale et ses rapports avec l’iconographie chrétienne à partir du décor de Doura Europos; G.Mentgen et Al. Patschkovsky, les mouvements anti-juifs postérieurs au XIIesiècle, liés soit aux croisades, soit à d’autres « émotions ».
Les événements des XIe et XIIesiècle ont essentiellement retenu l’attention. Et celle-ci s’est tout spécialement polarisée sur un aspect particulier : les suicides collectifs de juifs qui voient dans cette mort volontaire où ils entraînent les membres de leur famille un moyen d’échapper au baptême forcé. C’est à leurs yeux une forme de sacrifice offerte à Dieu, qui diffère d’une autre forme, celle de l’acceptation volontaire de la mort donnée par les persécuteurs. Cette notion de sacrifice par suicide est étrangère à la doctrine juive traditionnelle; les auteurs qui en traitent y discernent l’influence de conceptions ayant cours chez les chrétiens (on relève aussi des convergences formelles dans la symbolique); ce serait un trait particulier à la communauté ashkénaze, nourrie du livre de Josèphe qui faisait connaître l’exemple des défenseurs de Massada. Ils y voient aussi la marque de l’horreur qu’éprouvent les juifs pour le christianisme, plus éloigné de leur pensée religieuse que l’islam. C’est d’ailleurs ce qu’ont ressenti des chroniqueurs chrétiens que de tels actes choquaient profondément. Encore faut-il tenir compte de ce que les narrateurs juifs ont écrit assez longtemps après les faits et ont fait entrer ces exemples dans une martyrologie, en recourant à des sources telles que les poèmes liturgiques.
Car il y a une autre attitude : bien des juifs acceptent le baptême sous la menace, espérant pouvoir revenir à leur foi (de fait, l’empereur HenriIV les y autorisa, malgré l’opposition de « son » pape, ClémentIII) ou la pratiquer clandestinement. C’est l’attitude plus courante dans le monde sépharade.
L’aversion pour le christianisme se révèle aussi chez les juifs qui sont partis pour les États latins (Acre est un de leurs centres). Elle se manifeste dans l’idée que la Terre Sainte rejette les chrétiens : un Nahmanide se réjouit de la prise de Saphet par les Mamelûks. Et on raconte comment les Latins ont échoué dans leurs recherches pour retrouver les lieux saints bibliques qu’ils voulaient vénérer, ceux-ci ne se révélant qu’aux seuls juifs, par exemple à propos du tombeau des Patriarches à Hébron.
On doit à E.Haverkamp une étude d’ensemble sur le cas de Trèves, d’où un archevêque avait voulu chasser les juifs qui refuseraient le baptême, en 1066. En 1096, c’est au palais archiépiscopal que ceux-ci ont cherché refuge. Cette fois, le prélat agissait sans doute plus en seigneur ayant à sa charge la protection des juifs (tel privilège impérial interdisait le meurtre des juifs comme le baptême forcé, ce qui montre qu’en 1090, bien avant la croisade, on pouvait déjà craindre l’un et l’autre) qu’en théologien attentif à l’interdiction par l’Église des conversions forcées. Mais la prédiction de la croisade, surtout lorsqu’elle intervient au moment des grandes fêtes, dégage des forces émotionnelles incontrôlables : R.Hiestand insiste sur l’idée, admise par les juifs, que les chrétiens voulaient tirer vengeance sur eux de la mort du Christ (on sait comment saint Bernard a combattu cette idée, effectivement retenue par le cistercien Raoul).
On doit à M. Toch une étude des activités économiques des juifs et de la part qu’elles ont pu avoir dans l’origine des persécutions. Il s’intéresse essentiellement au rôle des juifs dans le grand commerce, en particulier dans celui des esclaves, et à leur rivalité avec les marchands chrétiens. Nous croyons qu’il faut davantage tenir compte de la pratique du prêt à intérêt, qu’on a tendance à regarder comme d’introduction tardive. La mutation économique qui a substitué l’économie du marché à celle du domaine a entraîné un recours au crédit que seuls les juifs pouvaient assurer en prélevant un intérêt; et cette mutation est déjà avancée dans le cours du XIesiècle. L’exemple de l’Angleterre, qui aurait ignoré la persécution des juifs au temps des deux premières croisades (est-ce en raison de la puissance de l’autorité royale en ce pays ?), tel que M.Stacey l’a mis en évidence dans une communication très nourrie, paraît révélateur. La prise de croix de Richard Cœur de Lion a été suivie de tout un mouvement de persécution qui rappelle celui de la Rhénanie de 1096, et les acteurs de ce mouvement ont systématiquement détruit les reconnaissances de dettes. On découvre à ce propos avec étonnement le volume presque invraisemblable des créances d’un Aaron de Norwich, que la royauté s’efforçait de recouvrer à cette date. Dans quelle mesure la rancœur suscitée par le développement de ce crédit juif, dont les souverains des XIIe et XIIIesiècles ont été amenés à se préoccuper en associant des poursuites contre les juifs à la lutte contre l’usure, a-t-elle contribué à nourrir dès 1096, dans les villes rhénanes, aussi bien sans doute qu’à Rouen et peut-être à Monieux, une hostilité envers les juifs qu’alimentaient surtout sans doute les facteurs religieux sur lesquels ce recueil nous apporte de si utiles analyses ?
Jean RICHARD
 
Les images dans les sociétés médiévales. Pour une histoire comparée, éd. Jean-Marie SANSTERRE et Jean-Claude SCHMITT, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome, 1999; 1vol., 285p. (Bulletin de l’Institut historique belge de Rome, 69). ISBN : 90-74461-35-2.
 
 
Ce livre comporte les actes du colloque international, organisé par l’Institut historique belge de Rome en collaboration avec l’École française de Rome et l’Université libre de Bruxelles, qui eut lieu à Rome, les 19-20juin 1998. Les onze essais (complétés par une introduction de J.Cl. Schmitt et une conclusion de M.Mostert) ont pour but d’établir un lieu de rencontre non seulement des images et des détails « mais des systèmes sociaux, culturels, symboliques, idéologiques » (p.14). Voici un objectif ambitieux, et pourtant les essais de nature différente, considérés comme un ensemble, ont de la cohésion grâce à leur insistance sur l’élément comparatiste. Les essais de ce recueil sont tous « ouverts au dialogue » (p. 12), même si leurs approches, sujets et méthodologies sont très différents les uns des autres. C’est en effet, le sort de tous les actes de colloque, et c’est justement ce qui donne à ce genre de livre à la fois sa richesse et sa disparité.
Dans l’introduction (p.9-19), J.Cl. Schmitt traite des deux problématiques distinctes qui se manifestent dans le recueil : celle des images dans la société médiévale et celle de l’histoire comparée. Il rappelle la différence entre le comparatisme et la comparaison. J.Cl. Schmitt note ensuite que les essais de ce livre parlent d’un comparatisme qui concerne les sociétés apparentées dans l’espace et le temps, c’est-à-dire les Églises grecques et latines. L.Hadermann-Misguich, dans Images et passages. Leurs relations dans quelques églises byzantines d’après 843, considère les représentations liées aux passages comme une catégorie cohérente qui se divise en trois (« théophaniques », « iconiques », « scéniques ») et dont la localisation dans l’église permet à ces images de participer à un message d’accueil, de bénédiction ou de protection. Voici ce que désigne L.H.M. comme la « fonction prophylactique » (p. 39) de ces images. Dans Immagini sacre nei programmi figurativi della Roma altomedievale (V-IX secolo : livelli di percezione e di fruizone (p.41-59), V.Pace nous rapporte comment un chrétien du Vesiècle comprenait, et donc réagissait, au monde symbolique religieux. L’essai d’E.Pirotte, La Parole est aux images. La lettre, l’espace et la voix dans les évangélaires insulaires (p.61-75), se concentre sur les pages « textuelles » du Livre de Kells, dans lesquelles l’on trouve « une écriture qui n’aurait pas abandonné toute sa puissance visuelle, sa matérialité et qui, en revanche, n’aurait pas définitivement rompu avec la voix, ses rythmes et ses silences » (p.62). Cette étude intéressante de la symbiose de la lettre et de l’ornement suggère que le Livre de Kells réunit le sens et le signe.
J.Cl. Bonne offre un essai d’un intérêt capital : Entre l’image et la matière : la choséité du sacré en Occident (p.77-111). Il étudie les images matérielles qui permettent à l’imagination « d’opérer une médiation entre les hommes et le divin » (p.78). Il se demande si cette médiation peut se réaliser dans un jeu entre l’image et sa matière. La première partie de l’essai (p.79-96) présente l’argument théorique, la deuxième partie (p.96-106) propose une analyse détaillée de plusieurs textes et exemples. J.Cl. Bonne conclut que l’image médiévale ne se réduit pas à son appréhension phénoménale : « Corporéité et matérialité [...] paraissent comme les deux faces inverses mais complémentaires d’une même réalité : au-delà de ce que l’image sacrée ou l’objet rituel montrent ou symbolisent, leur corporéité ou leur fonctionnalité admettent une [sic] côté chosal qui les sacralise, comme leur matière inerte, un côté vivant à travers lequel un Autre semble s’adresser à l’homme » (p.108).
J.M.Sansterre, dans L’image blessée, l’image souffrante : quelques récits de miracles entre Orient et Occident (VIe-XIIesiècle) (p.113-130), présente un dossier de légendes de l’image blessée ou souffrante, d’origine byzantine, dans la documentation latine. Il note que les légendes dans lesquelles la personne sainte assimile l’image blessée étaient fort répandues, mais qu’il faut attendre le XIIesiècle pour trouver une image en Occident qui est vénérée comme une relique parce qu’elle a saigné suite à une agression. J.M.Spieser, dans Le développement du templon et les images des Douze Fêtes (p.131-164), examine la « contemporanéité apparente du développement du décor du templon et de ce qui paraît être une évolution de la sensibilité byzantine » (p.132). É. Palazzo offre un essai intitulé : L’évêque et son image. Codification de la ritualité épiscopale dans les pontificaux du XIIIesiècle (p.165-185), dans lequel il considère le rôle tenu par les illustrations du livre liturgique « comme un double instrument de codification et d’expression du pouvoir ecclésiologique du pape, puis des évêques (p.184). Dans Le saint, l’évêque et l’empereur : l’image et le pouvoir à l’époque du second iconoclasme d’après les sources hagiographiques, M.Kaplan étudie les rapports entre l’aspect religieux et politique de l’image. X.Barral i Altret se contente, dans Marcher sur l’image du Pape au XIIesiècle (p.203-213), sur la mosaïque du pape Pascal II qui décorait autrefois l’abside principale de l’église Saint-Martin d’Ainay à Lyon. Dans La vedova di Re Abgar. Uno sguardo comparatistico al Mandilion e alla Veronica (p.215-243), G.Wolf étudie les rapports entre l’image et la vérité. Sainte Véronique, porteuse du voile sacré, représente à la fois la dévotion laïque et religieuse. J.Cl. Schmitt, dans Translation d’image et transfert de pouvoir. Le crucifix de pierre de Waltham (Angleterre, XIe-XIIIesiècle) (p.245-265), pose deux questions capitales : « Comment les images participent-elles de l’expression et de l’efficacité du pouvoir politique ? Comment l’histoire comparée des images renseigne-t-elle sur les conceptions et les modes de fonctionnement différenciés du politique ?» (p.245). C’est à l’aide d’un exemple de provenance inattendue (Angleterre) que J.Cl. Schmitt explore les limites de la vénération légitime des images et l’idolâtrie.
Le genre de recherche comparée que nous trouvons dans ce livre est important, et très utile, dans la mesure où il confirme la portabilité d’une même image : comme le dit M.Mostert dans la conclusion, Qu’est-ce qu’une image? (p.265-271), « l’aspect informatif de l’image prime sur l’aspect matériel » (p.268). Ce recueil d’études représente une mine de richesses pour les comparatistes dans les domaines de l’histoire de l’art, des idées et des religions. Quel dommage, donc, que les illustrations ne soient pas toutes reproduites dans une excellente qualité et, surtout, que le livre se désintègre si facilement pendant la lecture.
Adrian TUDOR
 
M.VALLERANI, Il sistema giudiziario del Comune di Perugia. Conflitti, reati e processi nella seconda metà del XIII secolo, Pérouse, 1991 (Deputazione di storia patria per l’Umbria, Appendici e Bollettino, 14).
 
 
À partir du Liber Rolandini de 1268, concernant l’activité judiciaire du podestat, complété par le registre du Capitaine du Peuple de 1267, d’autres registres judiciaires d’années postérieures, et de quelques registres des Archives municipales, l’A. s’est employé à reconstituer le système judiciaire et son fonctionnement dans la Commune de Pérouse au cours de la seconde moitié du XIIIesiècle. La riche documentation d’ordre judiciaire, propre à Pérouse, permet à M.Vallerani de décrire dans un premier temps l’appareil judiciaire tel qu’il fonctionne dès 1250 à Pérouse, puis il analyse les diverses phases des procès et en vient enfin aux condamnations et à l’application des peines. La démarche apparaît très sûre, même si le lecteur a parfois l’impression de piétiner dans certaines analyses. L’une des qualités de l’ouvrage vient de ce que l’A. entre dans le vif de certains procès à travers l’analyse de quelques cas concrets.
La période étudiée correspond pour Pérouse à celle du gouvernement « populaire ». Le podestat, assisté de sa familia, dont font partie les juges, dont celui préposé de maleficiis, administre alors la justice au nom du gouvernement communal. La situation propre à Pérouse se retrouve en maintes autres communes, mais la comparaison est difficile car la plupart des autres Communes italiennes ont perdu leurs archives judiciaires. Certains statuts, comme par exemple dans le cas de Parme, permettent de suppléer à l’absence de registres semblables à ceux de Pérouse. Une étude attentive des procès, par une présentation de tableaux et de courbes, fait apparaître qu’à Pérouse les périodes d’avril et novembre sont les plus riches en procès, touchant prioritairement des problèmes de propriétés foncières.
Les notaires, qui ont rédigé les actes, suivent en général un schéma où se retrouvent les grandes phases de l’instruction et des débats contradictoires, de l’accusation à la dénonciation du délit, aux dépositions des témoins et aux débats précédant la décision judiciaire. À la différence de maints documents d’archives qui ne livrent le plus souvent que les témoignages favorables à tel accusé ou tel défendeur, sans que soient présents les autres actes du procès, il est ainsi permis de suivre à Pérouse tous les grands moments des causes soumises à l’examen du podestat et de ses juges.
Le procès, tel qu’il se déroule à Pérouse, assume une fonction très claire de conflictualité entre deux parties, devant un juge théoriquement neutre. L’A. a été surpris par le nombre très élevé d’acquittements ou d’absolutions (près de 85 %). Il l’interprète comme la recherche au sein de la cité d’un accord entre les citoyens. Par ailleurs, il observe comment le gouvernement « populaire » est à la recherche d’un appareil répressif. En fait, la prison ne joue qu’un rôle médiocre. Les parties accusées ou sont laissées en liberté, pour se présenter cependant devant le juge le jour du procès et du débat contradictoire, ou sont contumaces, dénonçant dès lors leur culpabilité. Les peines sont surtout représentées par des amendes, et la prison ne joue vraiment qu’en cas d’impossibilité de s’acquitter de l’amende infligée. À la différence de Communes comme Bologne, la lutte de partis ne semble avoir tenu à Pérouse qu’un rôle modeste dans le fonctionnement des procès soumis aux juges et au podestat, ce qui tendrait à souligner que la vie politique à Pérouse a été moins violemment secouée par les heurts de factions qu’en maintes autres villes italiennes. Il n’en reste pas moins que subsiste le duel judiciaire et que les peines appliquées aux coupables sont encore cruelles. La torture peut intervenir, mais n’est pas véritablement employée pour la recherche de la preuve.
Le livre de M.V. se recommande par une érudition de bon aloi et une analyse approfondie des documents. Il faut cependant regretter qu’il ne soit pas toujours suffisamment relié à l’histoire sociale de Pérouse, se cantonnant trop souvent dans le cadre juridique. Il n’en apporte pas moins un exemple éclatant de ce qu’était la justice communale à la fin du gouvernement « populaire » dans les Communes italiennes. Pierre RACINE
 
Reinhold KAISER, Churrätien im frühen Mittelalter. Ende 5. bis Mitte 10. Jahrhundert, Vaduz-Bâle, Schwabe & Co. AG Verlag, 1998; 1 vol., 290 p., ill. Prix : CHF 68; DEM 78; ATS 570.
 
 
La Rhétie du haut Moyen Âge constitue un cas remarquable pour l’étude de cette période de transition. Dès le XIXe siècle, de nombreux travaux lui ont été consacrés. L’archéologie a également beaucoup contribué à améliorer et à enrichir nos connaissances sur cette époque. Le médiéviste zurichois R. Kaiser a rassemblé dans la présente publication les nombreux acquis de la recherche puis les a soumis à une nouvelle réflexion. Ne perdant pas de vue la comparaison avec la Gaule et la France, il a consacré de bonne heure des recherches à cette région et a réussi à lui donner un éclairage inédit qui mérite toute notre reconnaissance. Il articule son exposé en trois parties principales : la première a trait à l’organisation politique, la deuxième au culte, à l’Église, à l’art, à la culture, et la troisième aux implantations du haut Moyen Âge ainsi qu’à la seigneurie, aux structures sociales et à l’économie. Comme on le voit, les aspects socio-économiques ne sont pas négligés, ce qui est une démarche novatrice pour la région considérée. De nombreuses cartes commentées, une iconographie soigneusement choisie, une riche bibliographie ainsi que des index de lieux, de personnes et des matières, couronnent le tout de belle manière. Les cartes et les illustrations font l’objet d’une partie séparée dans laquelle elles sont minutieusement commentées. La région examinée, la Rhétie, qui dépendait au spirituel jusqu’en 843 du siège métropolitain de Milan, était un monde romanche et l’est demeuré longtemps encore. Elle englobait non seulement les Grisons actuels, mais aussi des territoires environnants, dans l’actuel Vintschgau (Tyrol du Sud, Haute-Adige), le Vorarlberg, le Liechtenstein et une partie considérable du canton de Saint-Gall. Outre Coire, centre des pouvoirs spirituel et temporel (praeses, évêque) longtemps aux mains des familles des Victorides et des Zakones, il existait des centres au rayonnement culturel et religieux, notamment les monastères de Pfäfers, Disentis et Tubre (Müstair dans le Val Müstair). La tradition écrite est relativement bonne pour l’abbaye de Pfäfers, alors que les documents originaux se rapportant aux autres institutions citées de Disentis et de Coire ont été en grande partie détruits. L’église carolingienne et les bâtiments monastiques de Müstair, aujourd’hui placés sous la protection de l’UNESCO, témoignent encore de cette culture. R.K. est parvenu à élaborer une nouvelle synthèse après avoir soumis l’abondante littérature, non totalement exempte de controverses, à un examen attentif inscrit dans la longue durée. L’A. est à même d’établir une comparaison avec des régions voisines comme la Lombardie ou la région du lac de Constance et ses centres carolingiens de Reichenau et de Saint-Gall. L’exposé de R.K. est mené avec beaucoup de soin et est appuyé par de nombreuses notes et références bibliographiques. Il faut saluer comme il se doit cette synthèse accomplie à partir de données d’une telle ampleur.
Werner VOGLER
 
Joseph BÉDIER, Émile MÂLE, Joseph TEXTE, Une amitié de jeunesse. 148 lettres inédites (1886-1900), éd. Christian GARAUD et Jeanne IRIGOIN, Berne, Lang, 1999; 1 vol., X-322 p. ISBN : 3-906763-48-X. Prix : CHF 74 ; DEM 93 ; FRF 296 ; USD 48,95 ; BEF 1850.
 
 
Deux médiévistes et un comparatiste, les deux premiers sont célèbres, le troisième l’est moins, mais pour une raison simple : sa mort prématurée à trente-cinq ans (alors qu’il avait déjà plus de trente publications à son actif), sans laquelle il serait sans doute devenu une très grande figure de l’Université française. Auteur d’une thèse fondatrice sur Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire au XVIIIe siècle, Joseph Texte fut lié d’une indéfectible amitié à quelques-uns de ses camarades de promotion (1883) de l’École Normale Supérieure : avec Bédier et le Genevois Bernard Bouvier (futur professeur à l’Université de Genève et éditeur d’Amiel), il complétait « les trois feuilles du trèfle » (lettre 62), mais son amitié avec Mâle n’était pas moins intense, et au détour des lettres on voit se profiler la grande silhouette de Lucien Herr. La correspondance publiée ici est en fait formée de la jonction de deux séries qui ne se rencontrent pas : un échange Texte-Mâle et un échange Texte-Bédier (ce dernier paraissant fortement lacunaire : on voit souvent Bédier répondre à des missives de Texte qui n’ont pas été retrouvées), ce qui donne l’impression fausse que l’auteur des Fabliaux et celui de L’Art religieux du XIIIe siècle en France avaient des rapports distants. On signalera qu’il y a à la Bibliothèque de l’Institut vingt-et-une lettres de Bédier à Mâle, dont cinq, certes fort brèves, sont antérieures à la mort de Texte. Mais on comprendra que la place de ce dernier au centre de cet échange n’est pas due au hasard, puisque c’est à l’initiative de J. Irigoin, qui n’est autre que sa petite fille, que les archives de Joseph Texte ont été exhumées. Puisse cette publication contribuer à réévaluer son rôle dans l’institutionnalisation de la littérature comparée en France.
Doit-on au demeurant préciser que la lecture de ces documents, bien que parfois un peu anecdotique, est passionnante ? Nous entrons dans l’intimité de trois jeunes hommes ambitieux, aussi prodigieusement doués que profondément attachants, et le signataire de ces lignes avoue qu’il aurait payé cher, au moment où il rédigeait son Joseph Bédier écivain et philologue, pour avoir connaissance des lettres de Bédier à Joseph Texte. On y voit en effet se dessiner la vocation du médiéviste avec une netteté extraordinaire. Dans la lettre 36 (décembre 1886), il a ce cri du cœur, qui explique à lui seul son apport essentiel à notre appréciation de la littérature du Moyen Âge : « je crois que cette vieille littérature n’intéresse pas seulement les philologues, qu’elle n’est pas seulement curieuse pour la critique historique; je crois qu’esthétiquement elle est belle ». On le voit tour à tour débordant d’optimisme (« Candide n’était qu’un broyeur de cirage à côté de moi ») et profondément marqué après le dernier séjour qu’il fait chez sa mère à l’île de la Réunion par une dépression que la mort d’un cousin et d’une demi-sœur n’explique sans doute pas entièrement. Surtout, on admire son style à la fois chaleureux et travaillé, son extraordinaire sens de l’amitié, on lui découvre aussi quelques petites faiblesses, comme cette demande (lettre 82) de l’aider à traduire quelque pages de sa thèse latine (ce que Texte fit volontiers), révélation qui a de quoi mettre à mal la réputation de pureté de style dont la thèse latine de Bédier a longtemps joui !
Mais les tergiversations d’Émile Mâle autour de la recherche de son sujet de thèse sont tout aussi passionnantes et l’on ne peut s’empêcher d’admirer la lettre 45 où Mâle montre déjà toutes formées les idées qui feront sa gloire [1].
L’édition est faite avec une grande honnêteté, sans autre ambition que de nous rendre accessibles ces documents de premier ordre; détail minime : on s’explique mal le parti pris d’introduire des soulignements disgracieux dans le texte des lettres, puisque chacun sait que le soulignement est l’équivalent manuscrit exact de l’italique. Un surcroît de précision aurait parfois été bienvenu dans les notes infrapaginales (on aimerait par exemple savoir si tel compte rendu espéré a fini par paraître) et une bibliographie rassemblant en fin de volume les livres cités de manière éparse aurait été utile, même si elle est en partie compensée par une liste des travaux de nos trois érudits jusqu’en 1900. Signalons qu’il manque curieusement dans la liste de Bédier sa thèse latine de 1893 sur Colin Muset. Deux index, des élèves et enseignants cités et des autres personnages mentionnés, sont dignes d’éloges, quoique parfois un peu lacunaires; il y manque en particulier le professeur suisse Philippe Godet (1850-1922), important historien des lettres romandes, et l’excentrique cousin de Bédier, Artus (1870-1960) dont le prénom n’était pas Jean (voir la n. de la p.294, décidément brouillée avec les prénoms) mais Louis.
Profitant de l’engouement actuel pour l’histoire des débuts de l’Université française, cette publication apporte une contribution importante à notre compréhension de la vie intellectuelle de la fin du XIXe siècle.
Alain CORBELLARI
 
Scrivere di santi. Atti del II. Convegno di studio dell’Associazione italiana per lo studio dell santità, dei culti e dell’agiografia, Napoli, 22-25 ottobre 1997, éd. G.LUONGO, Rome, Viella, 1998; 1vol., 536p., ill.
 
 
Ce recueil des actes du deuxième colloque de l’A.I.S.S.C.A. confirme que les études sur les saints et la sainteté sont bien entrées dans l’âge de la maturité, voire dans un nouvel âge d’or : les hagiologues sont prêts aujourd’hui à faire feu de tout bois, et à s’emparer de toutes les époques et de toutes les expressions de la vénération des saints. Les thèmes des communications, dont beaucoup sont fort originaux, frappent tout d’abord par la durée dans laquelle ils s’inscrivent (Ve-XXesiècle) et par la multiplicité des points de vue qu’ils mettent en œuvre. Il est bien entendu exclu de présenter ici dans le détail les exposés de tous les participants, organisés en quatre sections : 1) les origines, vues tout particulièrement du point de vue des relations des premiers textes hagiographiques avec leurs modèles antiques et bibliques. Il faut bien dire que l’exposé d’U.Longo sur Pierre Damien, pour intéressant qu’il soit, apparaît là en curieux décalage thématique et chronologique avec les quatre conférences précédentes de M.Van Uytfanghe, qui démontre le dynamisme créatif de la « deuxième génération » d’hagiographes, d’E.Giannarelli, qui étudie les rapports structurels entre biographies païennes et chrétiennes, d’A.V.Nazzaro, qui, à travers une étude comparée de Paulin de Périgueux et Venance Fortunat envisagés comme hagiographes martiniens, souligne l’importance de la réécriture, donc de la paraphrase, dès les débuts du genre, et enfin de R.Godding, qui explore les rapports entre Grégoire de Tours et Grégoire le Grand; mais l’oblitération de la période généralement la plus connue de la littérature hagiographique, les VIIe-XIIesiècles, et même, de façon globale, de la période médiévale, qui ne représente que le tiers environ de l’ensemble, était voulue, comme le rappelle A.Benvenuti, plaidant pour une « memoria in progress », et ce choix incite en effet à un renouvellement du regard; 2) échantillons d’écriture ou de réécriture hagiographique, de Dante et Boccace jusqu’à l’époque victorienne en Angleterre. On notera en particulier la contribution de M.Chiesa, étudiant la nouvelle sensibilité hagiographique véhiculée par l’humanisme, entre autres l’hostilité d’un Spagnoli vis-à-vis des « affabulations » de la Légende dorée, ou encore celle de R.Severi tentant de cerner la fascination exercée par un catholicisme esthétisant sur quelques auteurs « décadents », presque tous homosexuels, dont l’un des plus célèbres, Oscar Wilde, sera à son tour « canonisé » par la pièce de Terry Eagleton, Saint Oscar; 3) images et cultes; 4) autobiographie et représentations de la sainteté à l’époque contemporaine (à travers les écrits de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, de JeanXXIII et de PaulVI).
Sans doute est-ce parce que tous les participants étaient convertis d’avance à la philosophie de l’A.I.S.S.C.A., fondée par S.Boesch Gajano, qu’on trouve dans ce volume très peu d’articles de portée générale et, en revanche, abondance de monographies et d’études de détail, portant sur de grands auteurs (non seulement du Moyen Âge, mais aussi de toutes les époques, comme Goethe ou Schopenhauer, de grands saints (Catherine de Sienne), des sanctuaires populaires (Notre-Dame de Lorette, la Madonna dell’Arco), des personnalités connues (les papes JeanXXIII et PaulVI): ce n’est plus le temps des manifestes, mais celui de l’action. On aurait pu craindre que l’éclatement de ce programme soit un obstacle à une approche historique du discours hagiographique, et engendre des disparates dans les méthodes. Or il n’en est rien, et l’ensemble constitue une riche phénoménologie de la sainteté, conçue comme un ensemble de signes à décoder. L’idée que nul signifié ne puisse s’appréhender indépendamment d’un signifiant paraît certainement évidente à la plupart des historiens d’aujourd’hui; l’hagiologie – entendons par là, pour simplifier, les études portant sur les documents, quels qu’ils soient, relatifs aux saints et à la sainteté – a pourtant longtemps pâti de la croyance positiviste en l’immédiateté d’une réalité historique objective, à laquelle se serait opposé l’univers mystique, irrationnel, voire merveilleux, des documents hagiographiques : taxés d’anhistoricité, ceux-ci se voyaient alors relégués aux oubliettes. Or pour que l’hagiographie puisse servir l’histoire en témoignant de la vie des gens, il faut préalablement, comme l’a rappelé P.Golinelli, une enquête philologique minutieuse. À lire le volume recensé ici, on note pourtant que manquent la philologie et ses auxiliaires traditionnelles : l’ecdotique, la codicologie... C’est qu’on a franchi un pas, et qu’on est entré dans l’ère de la sémiotique, si on entend par là, très modestement, le fait d’appréhender le discours hagiographique, quel que soit son support (texte, image, architecture,...) comme un ensemble de signes à décoder grâce aux enquêtes de multiples disciplines complémentaires : faire pour les textes hagiographiques ce qu’un R.Barthes ou un G.Genette ont fait jadis pour les textes littéraires.
Dans cette perspective, les communications consacrées aux lieux de cultes et aux images attirent particulièrement l’attention, pour les interprétations qu’elles proposent d’objets souvent négligés, comme les ex-votos. Les contributions de L.Mazzacane, qui analyse l’iconographie votive de la Madonna dell’Arco, et de M.Miele, qui tente de cerner les relations entre piété populaire et classes dirigeantes à la fin du Cinquecento à travers le même culte, sont exemplaires de ce que peuvent donner des approches croisées. Il apparaît alors nettement que l’hagiographie, loin d’être une discipline spécifique, n’est qu’une matière à soumettre à l’analyse de disciplines aussi variées que l’iconographie, la sociologie, la sémiotique, etc. On relèvera un exemple, illustré par des reproductions en couleurs d’écrans d’ordinateurs, de ce qu’une base de données bien conçue peut apporter à l’analyse de l’image (le cas du bienheureux Vincenzo Romano). Un coup de cœur personnel : l’étude du frontispice des Acta sanctorum par G.Palumbo. De cette représentation allégorique on voit, au fil d’une étude des sources et des parallèles iconographiques (Cesare Ripa, la Bible de Luther), émerger la Vérité, non plus, selon la représentation traditionnelle, toute nue parce que débarrassée des oripeaux du Temps, mais trônant toute vêtue et entourée d’anges, au-dessus de l’Histoire des saints : l’allégorie témoigne ainsi d’une des époques les plus confiantes dans le pouvoir d’illumination de l’érudition, laquelle se confond pour la circonstance avec l’entreprise des Acta sanctorum. Cette analyse historiographique est une belle démonstration de parenté entre la méthode littéraire et la méthode iconographique, qui ont en commun l’exigence d’enquête intertextuelle, de recherche des topoi et des structures. Avant de parler du monde, les textes et les images parlent d’eux-mêmes et renvoient à d’autres textes et à d’autres images, qu’il faut identifier si on veut saisir l’originalité du cas particulier qu’on analyse, et si l’on veut comprendre ce qu’il nous dit du monde qui l’a produit. P.Golinelli disait que l’œuvre hagiographique était une «œuvre ouverte », écrite et réécrite : on pourrait ajouter « dessinée et redessinée », car selon la formule d’un des intervenants, le thème du colloque portait sur l’écriture (scrivere), mais dans cette écriture il faudrait inclure la peinture et le dessin (pingere).
Monique GOULLET
 
Jan DUMOLYN, De Brugse Opstand van 1436-1438, Courtrai-Heule, UGA, 1997; 1vol. in-8°, 381p. (Anciens pays et assemblées d’États, 101).
 
 
Ce livre s’ouvre sur le constat d’un certain vide historiographique : il existe en effet peu d’études spécifiquement centrées sur les grandes révoltes flamandes de la fin du Moyen Âge. Cette situation est paradoxale étant donné la fréquence de ces révoltes aux XIVe et XVesiècles. Singulièrement, il n’existait, antérieurement à la parution de ce travail, aucun ouvrage consacré à la révolte de Bruges des années 1436-1438 alors que les sources abondent et que l’épisode est célèbre (en raison du grand péril que le duc de Bourgogne Philippe le Bon courut à Bruges en mai 1437). Tout engageait donc J.Dumolyn à s’attacher à cette étude qu’il a conçue non pas seulement comme une reconstitution des événements, mais aussi comme une contribution à l’histoire politique, sociale et économique de Bruges au début du XVesiècle et, plus largement, comme une réflexion sur les mouvements de révolte de la fin du Moyen Âge.
La méthode employée consiste d’abord à replacer cette révolte dans le contexte socio-économique brugeois de la seconde moitié du XIVe et de la première moitié du XVesiècle. Vient ensuite un examen de la trame événementielle que l’A. se garde bien de mépriser : il s’agit pour lui de saisir le phénomène dans toute sa complexité, sans « théorisation » ou « modélisation » abusive. La démarche comparative, le respect de la chronologie, le recours à la prosopographie lui permettent d’affiner l’analyse et d’éviter de schématiser à l’excès en dégageant les caractères généraux et les caractères propres du mouvement. Enfin, il confronte le mouvement brugeois à une série de modèles théoriques simples avant d’en arriver à une synthèse.
Dans son introduction, J.D. s’intéresse d’abord au vocabulaire, point sur lequel il insiste avec des précautions méthodologiques; certes, il recourt à des termes et des expressions forgées par la critique historique et la sociologie politique, parlant, à la suite de Ch. Tilly, d’« action collective », de « révolte », de « situation révolutionnaire », de « répression », etc., mais il n’omet pas l’importance des termes employés dans les sources du XVesiècle. Dans son discours de la méthode, il présente aussi les différents modèles théoriques d’interprétation et avoue sa préférence, en ce domaine, pour les idées de Ch. Tilly (un maître à penser s’il en fût). Selon cet auteur, dans l’étude des « actions collectives », la communauté est envisagée non pas comme un tout mais comme un agrégat de divers groupes, eux-mêmes composés d’individus : pour analyser les phénomènes, il faut prendre en considération non seulement les rapports de production et la lutte des classes (influence marxiste oblige), mais aussi les intérêts des différents groupes, les liens sociaux à l’intérieur de ces groupes et donner leur place aux facteurs individuels (d’où l’utilité de l’analyse prosopographique). Par ailleurs, en acceptant le modèle proposé par Ch. Tilly, il faut aussi prendre en compte un contexte marqué par la mise en place d’un système économique de type capitaliste et par le développement d’un État centralisateur (en l’occurrence l’État bourguignon), car selon le schéma « tillyen » les révoltes urbaines seraient une réponse à la centralisation étatique.
Dans un premier temps, J.D. étudie la situation de Bruges entre 1379 et 1436 du point de vue de l’économie (industrie, commerce) et du point de vue des structures sociales et politiques formant le cadre dans lequel s’inscrivent les événements de 1436-1438. Sur le plan économique, le trait dominant est la crise du secteur textile, surtout sensible à partir de 1429 et insuffisamment compensée par le développement de productions de luxe; à cela s’ajouta le fait que, même si Bruges était encore une grande place du commerce international, dans les années précédant 1436, des facteurs conjoncturels, militaires et politiques provoquèrent d’importantes perturbations qui affectèrent l’activité commerciale. Enfin, les conflits d’intérêts récurrents opposant Bruges à l’Écluse et au Franc jouèrent le rôle de catalyseur de la révolte.
À la tête de l’administration urbaine, dont J.D. décrit les rouages et identifie les responsables, la période considérée voit se constituer une oligarchie qui se renforça au début du XVesiècle. Les membres de cette oligarchie étaient unis par des liens de solidarité économiques, religieux (par le moyen de confréries « élitistes » comme celle du Saint-Sang ou celle de Notre-Dame de l’Arbre Sec), culturels et familiaux. Parmi eux émergent les représentants des familles de la bourgeoisie marchande comme les Bonin, Metteneye, Scutelare, Van Aartrijke, Van de Walle ou des personnages comme Pierre Bladelin, faisant le lien entre les élites brugeoises et le personnel politique de l’État bourguignon.
Après avoir planté le décor économique, social et institutionnel, J.D. replace les événements de 1436-1438 dans un contexte qui, depuis la fin des années 1370, est marqué par les soulèvements. Allant jusqu’à parler d’une « tradition politique », il montre que, depuis la participation brugeoise à l’insurrection de 1380 jusqu’à la révolte de Pieter van der Scelle en 1391 en passant par l’agitation des années 1386-1387, ce furent surtout les métiers du textile, notamment les tisserands, qui furent les acteurs principaux. Cette succession de « commotions » trouve un aboutissement dans les événements de 1407-1411 et l’abolition du Calfvel.
La reconstitution des faits, depuis l’échec du siège de Calais par Philippe le Bon en 1436 jusqu’à la répression de la révolte, est précise. Le recours à la prosopographie permet de déterminer l’implication des individus dans le mouvement ou dans l’opposition. Le caractère de lutte sociale n’a pas échappé aux contemporains et Enguerrand de Monstrelet incrimine dans sa chronique les gens de petit estat qui ne desiroient autre chose que de fort entroubler les besognes pour eux augmenter et avoir majesté sur les plus riches. Cependant, la question se pose de la collusion d’une partie des élites urbaines avec les gens de métier, fer de lance de la révolte, la convergence des intérêts n’étant que circonstancielle. Le cas du clan Scutelare-Van de Walle dont les membres prirent une part active dans la révolte, est là pour le montrer. Quoi qu’il en soit, les conséquences directes de l’échec de l’insurrection furent, outre les lourdes mesures de rétorsions financières et économiques et les progrès de la centralisation princière au détriment des privilèges urbains, une répression socialement sélective dans laquelle les représentants de la bourgeoisie marchande compromis obtinrent des mesures de grâce.
Un des éléments qui retiennent l’attention dans cette étude, outre l’analyse pénétrante de la « la dialectique des événements » à Bruges, est le tableau de la diffusion de la révolte hors de la ville. Sans parler du soulèvement gantois contemporain des faits, on voit que l’agitation concerna aussi des villes comme Blankenberge, Aardenburg, Roeselare, Eeklo, Kaprijke, Bentille, Tielt, etc., ainsi que le plat-pays, notamment dans le Franc. Cette diffusion géographique ne doit toutefois pas conduire à la conclusion qu’il y eut unité du mouvement. Excepté les motifs communs liés à une rude crise économique et à une situation de désordre politique, partout les causes de soulèvement furent très spécifiques. Cette combinaison de facteurs dans un champ chronologique court incite J.D. à désigner la période 1436-1438 comme le point culminant d’une « période révolutionnaire » allant de 1428 à 1438 et commençant avec les révoltes de Cassel et de Grammont. Cette période prend sa place entre les événements de 1379-1385 et ceux de 1477-1492.
Dans une dernière partie, qui fait office de conclusion, l’A. confronte le cas de la révolte de 1436-1438 avec les modèles proposés par d’autres auteurs, historiens ou sociologues, et cherche à éclairer la vraie nature du phénomène. Récusant l’idée que la conjoncture économique peut être la cause unique d’un soulèvement, il juge caricaturale la théorie du complot, selon laquelle, en raison de l’existence de solidarités verticales, une révolte urbaine n’est que le reflet d’une lutte pour le pouvoir opposant deux factions d’une même oligarchie. De même lui semble erronée l’idée d’un soulèvement du « peuple » contre les dominants ou des « moyens » contre les « grands ». Par ailleurs, même si la révolte de Bruges a, en partie, des causes liées à une opposition à la politique centralisatrice du prince, elle n’impliqua qu’une minorité des élites de la ville, contrairement au modèle de ce que certains auteurs ont appelé la « grande tradition » des révoltes urbaines flamandes. La révolte fut due à une combinaison de facteurs dans lesquels les causes locales, les intérêts de groupes mais aussi les ambitions personnelles eurent leur part. L’échec final fut largement dû à l’absence d’unité. Le soulèvement simultané de Bruges et de Gand, en 1437, aurait pu représenter une menace mortelle pour le pouvoir princier, mais l’alliance des deux villes ne se fit pas. Le fait que la révolte brugeoise ne fut pas principalement tournée contre le centralisme étatique fut l’une des raisons de cet échec.
En conclusion, on a, avec cet ouvrage, un intéressant modèle d’étude et d’analyse des révoltes urbaines médiévales. L’exploitation critique des sources, le recours indispensable à la prosopographie sont exemplaires. L’utilisation de modèles théoriques pouvait être, en revanche, un exercice périlleux. Toutefois, J.D. a manifesté suffisamment d’indépendance d’esprit pour en éviter les écueils.
Bertrand SCHNERB
 
Peter G.BEIDLER, Elizabeth M.BIEBEL, Chaucer’s Wife of Bath’s Prologue and Tale. An annotated bibliography 1900 to 1995, Toronto-Buffalo-Londres, University of Toronto Press, 1998; 1vol. in-8°, LXII-358p. (The Chaucer bibliographies, 6). Prix : USD85; GBP63,75.
 
 
Il s’agit de la sixième bibliographie consacrée à Geoffrey Chaucer, dans une série proposée de dix-huit volumes, destinée à fournir un panorama aussi complet que possible de la critique chaucérienne depuis le début du XXesiècle jusqu’à aujourd’hui. Tous les volumes de cette série devront faire l’objet d’une mise à jour régulière, qui permettra de leur conserver à la fois utilité et actualité. En effet, multiples sont les études critiques, sous formes d’articles et de monographies, consacrées tous les ans à Chaucer, le plus célèbre, et le plus prolifique, des poètes anglais du Moyen Âge. Mais les directeurs de ce vaste projet ont jugé impossible de réunir toutes les indications, sans cesse grandissantes, dans un volume unique – ce qui serait irréalisable, sauf sur CD-Rom.
Certes, il existe déjà une bibliographie annuelle, publiée dans Studies in the Age of Chaucer, très utile pour qui travaille dans le champ chaucérien. Champ très large, car ce domaine recouvre quasiment tout ce qui touche au XIVesiècle en Angleterre, que ce soit en langue, en littérature ou en histoire, ainsi que certains aspects de la littérature française et italienne. Mais cette nouvelle série est appelée à remplir une autre mission, complémentaire de celle que s’est fixée S.A.C., car chaque volume ne traitera que d’un seul poème, voire d’un seul conte dans le cas des Canterbury Tales. C’est ainsi que P.G.Beidler et E.M.Biedel consacrent le présent ouvrage uniquement à la Bourgeoise de Bath, personnage haut en couleur qui, non contente de débiter un récit comme le font les autres pèlerins en route pour Cantorbéry, se met en scène dans un long « prologue », bientôt métamorphosé en nouveau conte : celui de sa propre vie. Allant de 1900 à 1995, les A. ont donc repéré et inventorié non moins de 1458 articles ou livres concernant cette femme extraordinaire et les histoires qu’elle raconte.
Outre une introduction générale succincte, indiquant les principaux thèmes relevés par la critique au cours du XXesiècle, le livre est entièrement composé de brefs résumés de chaque article et monographie cités. Les entrées peuvent se réduire à une seule ligne (n°780), ou bien occuper les trois quarts d’une page (n°992), selon l’importance que leur attribuent les A.; car il ne s’agit pas pour eux d’établir une simple liste, mais de construire un véritable édifice bibliographique qui permettra d’exposer l’état actuel de la critique. De nombreuses sous-divisions, choisies avec discernement, ainsi qu’un index très complet des thèmes et des noms propres, facilitent la recherche d’un auteur ou d’un sujet. Il est certain que cet ouvrage, parmi tous ceux de la série, s’imposera comme outil indispensable pour les Chaucériens. Leo CARRUTHERS
 
Denise ANGERS, Le terrier de la famille d’Orbec à Cideville (Haute-Normandie), XIVe-XVIesiècles, Montréal, P.U. Montréal et Société de l’Histoire de Normandie, 1993; 1vol. in-8°, 300p., cart.
 
 
Le terrier édité et présenté par D.Angers nous introduit dans une seigneurie laïque du pays de Caux, dont les propriétaires sont confrontés aux problèmes posés par la guerre de Cent Ans : dépopulation, affaissement du prix de la terre et insécurité générale. Il a été rédigé en 1429-1430 sur l’initiative de Georges d’Orbec, qui apparaît comme un bon exemple de noble moyen, rallié au roi d’Angleterre en 1420 et réconcilié avec CharlesVII en 1450. La date du document a son importance. Georges d’Orbec a fait mettre au net l’état de ses droits et revenus à un moment où une certaine paix, assez superficielle, régnait autour de Rouen.
La seigneurie décrite par le terrier était sise principalement à Cideville, village de 50 à 60 feux avant les catastrophes de la guerre, mais elle comprenait aussi des appendances dans d’autres paroisses de la région. Elle couvrait environ 440hectares, dont 228 à Cideville. Elle était de taille moyenne et de structure classique, c’est-à-dire bipartite, avec une réserve d’environ 40hectares et des tenures (54 tenants) de dimensions très inégales, la plus grande de 76hectares, la majorité de moins de cinq hectares. Elle était attentivement gérée, mais son rapport paraît avoir été modeste, de l’ordre de 74livres par an, revenu auquel Georges d’Orbec ajoutait probablement d’autres ressources, par exemple celles venant du service du roi.
Le terrier est discret sur l’économie villageoise, ne fournissant guère d’éclaircissements sur la place qu’occupaient les labours et l’élevage. Il autorise, en revanche, à décrire le pays de Cideville au XVesiècle comme une région d’openfield, dont des pâturages et des petits bois contribuaient à rompre la monotonie. Il laisse aussi entrevoir l’organisation générale du village, l’église avec son presbytère et le cimetière, la résidence de la famille d’Orbec et les manoirs des autres propriétaires, les nombreux hameaux, enfin, autour du centre paroissial. Mais il mérite surtout de retenir l’attention, parce qu’il étale au grand jour un formidable réseau de sous-location des tenures qui s’est superposé aux acensements seigneuriaux et qu’il montre l’étroite interdépendance dans laquelle vivaient les tenanciers en raison même de la mobilité des terres. C’est cette situation, de nature a compromettre les intérêts seigneuriaux, qui a d’ailleurs justifié la rédaction du document et sa tenue à jour méticuleuse par Georges d’Orbec.
Ainsi, tout au long du terrier se profile un seigneur qui fait valoir lui-même sa réserve, qui vit près de ses tenanciers et qui suit attentivement l’évolution des fortunes paysannes, dont dépendaient ses propres revenus. Georges d’Orbec reprend pour les exploiter lui-même les terres abandonnées en temps de crise, mais dès que la situation générale redevient meilleure, il cède à nouveau les parcelles qu’il ne désire pas garder expressément pour lui. Nulle trace ici d’arbitraire ni d’insouciance. Les relations du seigneur avec ses tenanciers reposent sur le droit et l’acte écrit.
En conclusion, le livre-terrier de Cideville offre une image passionnante de la vie rurale médiévale. D’une part, il témoigne de la vigilance dont a fait preuve le seigneur pour passer a travers les tourmentes de la guerre, assurer la reconstruction de son domaine et faire respecter ce qu’il estimait être ses droits. D’autre part, il met en lumière les relations économiques que les paysans entretenaient entre eux. Il méritait donc d’être publié. D.A. a mené ce travail à bien avec rigueur et méthode.
Willy STEURS
 
Ecclesiastical silver plate in sixth-century Byzantium, éd. Susan A.BOYD et Marlia Mundell MANGO, Washington, Dumbarton Oaks Research Library and Collection, 1992; 1vol. in-8°, 243p.
 
 
Mai 1986 avait été marqué par un symposium international sur l’argenterie ecclésiastique byzantine, qui avait eu pour cadre des expositions présentées à la Walters Art Gallery (Baltimore) et le centre byzantin de recherche de Dumbarton Oaks (Washington). Avaient été montrés le trésor de Sion, découvert en 1963, à l’extérieur du village de Kumluca, en Lycie, au sud-ouest de la Turquie et, à Baltimore, celui de Kaper Koraon, exhumé vers 1908. La priorité réservée au trésor inventé à date plus récente dictait naturellement la composition du présent recueil de quelque vingt articles, très richement illustré. La première porte essentiellement sur le trésor de Sion, la seconde, intitulée The historical and economic context of ecclesiastical silver treasures, aborde des problèmes historiques et archéologiques généraux. Il ne saurait être question de passer en revue chacune de ces études, dont certaines ont un caractère éminemment technique [The technical examination and conservation of objects in the Sion treasure, 1, Technical examination (R.Newman), Conservation (H.Lie)]. On retiendra, en particulier, les inscriptions dont sont munies différentes pièces. On en prendra connaissance en lisant la contribution liminaire de S.A.Boyd (p.5-37), qui définit tout le propos et offre une sorte de prépublication du trésor. Elles sont fort minutieusement étudiées par I.sevcenko (Evidence of the inscriptions, p.39-56), qui s’attache à faire ressortir des éléments de datation, en rapport avec l’occurrence du nom de l’évêque Eutychianos, peut-être un petit-fils de son homonyme, qui fut gouverneur de Syrie seconde en 518. Les timbres impériaux ont tous été, semble-t-il, frappés à Constantinople (E.Cruikshank Dodd), mais ceci ne renseigne pas sur l’endroit où les pièces ont été montées. Seuls les événements politiques propres à la Lycie permettent d’envisager une datation pour l’enfouissement du trésor (H.Hellenkemper), en particulier les événements de fin 653-début 654, quand les raids des Arabes déferlèrent sur la Crète et les cités côtières du sud de l’Asie Mineure, forçant les habitants à fuir leurs villages en abîmant leurs objets sacrés afin que l’ennemi ne pût s’en servir contre eux. Les panneaux d’argent appartenant au trésor ont dû, comme ceux de Kaper Karaon, servir de couvertures pour des livres liturgiques.
À propos du trésor découvert à Kurin, village situé au sud du gebel Barisa, G.Tate s’interroge sur la Prospérité des villages de la Syrie du Nord au VIesiècle. Il esquisse les étapes de l’expansion économique de la région, caractérisée à l’origine par le défrichement des terres stériles et l’extension des zones cultivées, puis, à partir de la fin du Ves., par un enrichissement et une hausse du revenu par tête d’habitant. Faute de moyen d’accroître entre la quantité de terre arable ou d’améliorer la productivité, la paysannerie convertit ses surplus en investissant dans la pierre, c’est-à-dire en améliorant les demeures. L’origine et le rôle de l’argent dans l’Empire ont aussi retenu l’attention de maints spécialistes. Il n’existe pratiquement pas de référence dans les sources écrites à des mines d’argent. K.A. Yener et A. Toydemir (Byzantine silver mines : an archaeometallurgy project in Turkey) montrent, grâce au prélèvement et à l’analyse d’isotopes, que le métal provient essentiellement de la vallée minière du Bolkardag, dans le centre méridional du Taurus. Ph. Grierson (The role of silver in the early Byzantine economy) fait observer que, malgré l’abondance assez considérable d’objets en argent, il n’existe pratiquement pas de monnaie d’argent aux Ve-VIes. La situation s’inverse dans l’empire sassanide : l’or étant réservé à la cour, la monnaie et beaucoup d’objets précieux sont en argent; le déséquilibre tenait à l’extrême rareté des mines d’or. Vis-à-vis de l’usage des métaux, la situation de l’empire romain offre de curieuses similitudes avec celle de l’Angleterre au XVIIIes. Fr. Baraite (Les trésors de temples dans le monde romain : Une expression particulière de la piété) avait rappelé que les trésors des temples constituaient une réserve à laquelle l’État pouvait recourir sans commettre d’action délictueuse. Les églises ou les monastères continuèrent à jouer le même rôle par la suite, comme le montre M. Mundell Mango (The monetary value of silver revetments and objects belonging to churches, A.D. 300-700), en rappelant l’histoire des trésors ravis par Titus au temple de Jérusalem en 70, que l’on peut suivre jusqu’à Héraclius en 628.
On le voit, le recueil que j’ai l’honneur d’analyser aujourd’hui est d’une extrême richesse. Il intéressera tous les archéologues et historiens de l’art de Byzance, mais l’histoire générale n’est jamais bien loin, comme j’ai essayé de le montrer, La présentation est luxueuse et l’ensemble est muni d’un index détaillé grâce auquel chacun pourra aisément trouver ce qu’il recherche. À elle seule, la bibliographie donnée sous le titre List of abbreviations rendra des services considérables. Voilà sûrement un précieux livre, dans la grande tradition des publications de Dumbarton Oaks.
Jacques SCHAMP
 
Simone M. COLLAVINI, Honorabilis domus et spetiosissimus comitatus. Gli Aldobrandeschi da « conti » a « principi territoriali » (secoli IX-XIII), Pise, Edizioni ETS, 1998; 1 vol. in-8°, 641 p. (Studi Medievali, 6). ISBN : 88-467-0108-9. Prix : ITL 55000.
 
 
La fin des années 1970 avait ouvert à la recherche scientifique italienne un nouvel horizon, avec une série de colloques consacrés aux Ceti Dirigenti en Toscane au Moyen Âge [1]. Déjà en 1971, G. Rossetti avait consacré, lors d’un colloque à Lucques [2], une partie de ses recherches à la famille comtale des Aldobrandeschi, s’appuyant sur un premier dépouillement archivistique effectué par G. Ciacci [3]. Bénéficiant d’une matière première riche et déjà partiellement réunie ainsi que du regain d’intérêt historiographique actuel pour les élites sociales [1], S. Collavini présente aujourd’hui les fruits de sa nouvelle étude.
Il a su montrer comment, issue de la clientèle épiscopale lucquoise, la famille Aldobrandeschi s’est rapidement imposée, à partir du IXe siècle. La documentation est parcimonieuse et sujette à controverse en ce qui concerne l’origine même du groupe comtal pour la fin du VIIIe siècle, mais elle devient plus explicite pour le début du IXe siècle. En effet, par un système institué de dons et de contre-dons, les évêques lucquois Giovanni (779-801) et Iacopo (801-818) récompensent les Aldobrandeschi de leurs donations, profitant outre de riches prébendes, d’un fort lien de clientèle épiscopale. Par les sphères ecclésiastiques locales, les membres de la famille Aldobrandeschi ont réussi la double intégration lucquoise : l’ascension est à la fois ecclésiastique et politique. Dans la Lucques carolingienne, Eriprando I (v.826-861) parvient à devenir vassal de l’empereur Lothaire puis de Louis II. Les soutiens impériaux, l’occupation de charges publiques ont contribué à renforcer le prestige de la dynastie naissante. Sa promotion est rendue possible par l’accroissement patrimonial qui résulte de sa nouvelle position au sein de la société lucquoise. Partis d’un seul bien, le monastère de S. Pietro Somaldi, les Aldobrandeschi détiennent désormais à la périphérie de la cité quelques lopins de terres et de vignes ainsi que plusieurs institutions ecclésiastiques, essentiellement au sud du diocèse de Lucques. Au IXe siècle, quand Ildebrando II (v.857-901) devient comte de Roselle et de Sovana, en Toscane méridionale, il prend possession de nombreuses terres entre Sienne, Orvieto et Grosseto qui composeront au siècle suivant le noyau de l’expansion patrimoniale familiale.
Par l’accumulation patrimoniale autorisant la prétention à une charge et à une reconnaissance publiques, et par la possibilité d’enrichissement personnel offerte à tout légat impérial, les comtes Aldobrandeschi ne cessent de renforcer leur implantation en Toscane méridionale. Àla fin du Xe siècle, ils se placent principalement autour du monastère de S. Salvatore al Monte Amiata qui était sous autorité impériale. Aux alentours de l’an Mil, bien que le patrimoine acquis renforce le pouvoir des comtes, les hostilités aussi bien latentes qu’ouvertes avec les pouvoirs locaux et impériaux se multiplient : l’ampleur de la puissance des Aldobrandeschi inquiète, trouble l’ordre établi en Toscane, déjà fluctuant. Les alliances matrimoniales comportant un solide intérêt politique ainsi que la multiplication des relations avec les institutions religieuses locales apparaissent comme les plus sûrs moyens de conforter leur puissance. Toutefois, à l’instar des autres grandes familles nobiliaires toscanes, le groupe Aldobrandeschi se scinde, par instinct de survie, afin de mieux résister aux pressions extérieures : d’une part, la branche des comtes de Suvereto se distingue, et tente d’acquérir une certaine autonomie, sans néanmoins effacer les liens parentaux avec le reste du lignage originel. Àl’exemple de leurs cousins, ils optent pour le sud de la Toscane, territoire encore accessible et contrôlable. D’autre part, la lignée d’Ildebrando IV (v.988-1040) poursuit son processus de développement, notamment par la mise en valeur des liens parentaux, et la multiplication d’alliances politiques doublées de riches mariages avec les héritiers et héritières des grandes familles toscanes, comme les Berardenghi ou bien des familles issues de l’aristocratie lucquoise. L’ascension comtale ne se clôt pas ici. Pour la première partie de cette remarquable étude portant sur les IXe-XIIe s., S.C. conclut à l’avant-gardisme de cette famille : tout est mis en œuvre pour permettre au groupe de progresser, malgré les difficultés politiques générales, qu’il s’agisse de la soumission aux souverains eux-mêmes ou bien de l’opposition des nouveaux officiers impériaux. La généralisation du titre comtal, à partir de l’an Mil, à tous les membres de la famille, transforme la charge administrative impériale en honneur employé pour la sauvegarde d’une identité propre et de l’unité du groupe familial. Les réseaux de clientèle et les liens féodo-vassaliques assurent un soutien non négligeable aux comtes et dommageable pour les autorités régnantes. Les comtes ne limitent pas leur insertion dans la vie locale à ce seul mode : en s’appuyant particulièrement sur les monastères qu’ils fondent ou qu’ils dotent (comme celui de S. Salvatore al Monte Amiata), édifiés au cœur de leur territoire, ils renforcent leur hégémonie et le contrôle des populations. Une véritable contea s’esquisse dès le début du XIIe siècle. Une entité propre s’affirme tant vis-à-vis des grandes puissances que des pouvoirs locaux.
Afin d’approfondir le thème des structures familiales comtales, S.C. met en lumière deux personnages-clefs aux alentours de 1200 : Ildibrandino VII (1152-1186) et Ildibrandino VIII (1172-1212). Ces comtes ont largement contribué à l’affirmation patrimoniale, à la vie politique et diplomatique de la famille. Les noms cités dans les sources sont ceux d’individus ayant participé pleinement à la promotion sociale et politique de l’ensemble du groupe, généralement grâce à une stratégie matrimoniale exogamique. Par l’instauration d’une curia comitalis, institutionnalisation de l’expansion familiale, ils réunissent autour d’eux des vassaux, des proches leur portant assistance comme procureurs ou tuteurs. Toute une administration s’organise : camerarius, castaldus, senescalcus… Un réseau d’officiers témoigne de la puissance comtale et de la constitution d’un état « princier » par les Aldobrandeschi. Cependant, la contea Aldobrandesca ne s’insère plus uniquement dans un cadre impérial. Les communes émergent et entreprennent de se constituer un contado à l’image de leur pouvoir et de leurs ambitions. Les liens se multiplient entre les comtes et les gouvernements de Sienne et d’Orvieto, chacun cherchant à définir son espace et sa zone d’influence. Les Aldobrandeschi représentent désormais un pouvoir institué, doté d’une solide assise foncière et seigneuriale, qui ne paraît guère vaciller. Or, le XIIIe siècle marque un tournant décisif dans l’histoire comtale : l’unité familiale se désagrège, pliant face aux pressions politiques, aux oppositions entre guelfes et gibelins opposant les membres de la famille même. La répartition patrimoniale lors du partage de 1208 vient aiguiser les tensions, au point que les dissensions successorales doivent être réglées par des personnages extérieurs. Le contexte politique régional accélère la dégradation des relations familiales. De ce fait, en vue de pallier les insuffisances familiales, l’ouverture sociale est nécessaire. Les alliances se multiplient avec la haute société toscane : d’une part, les nobles feudataires et d’autre part, les bourgeois, qui offrent aux comtes un nouvel accès en ville. Le poids des cités réduit la liberté d’action des Aldobrandeschi qui doivent désormais faire face à de nombreux obstacles pour être en mesure de profiter pleinement du ius comitalis effectif sur l’ensemble de la contea. En Toscane, zone de frictions politiques, s’entrecroisent les desseins communaux, impériaux, pontificaux, outre ceux des diverses familles nobiliaires et feudataires. Les Aldobrandeschi se trouvent devant l’obligation de s’insérer dans cette géopolitique particulière, avec divers moyens de subsister : en profitant de l’aide militaire procurée par les hommes des communautés rurales de la contea qui prêtent serment et par leurs vassaux, les Aldobrandeschi peuvent compter sur un large soutien humain. La multiplication des versements de redevances permet aux comtes de s’assurer une certaine aisance financière, contribuant à l’entretien d’un vaste ensemble de fortifications, expression d’un pouvoir stable.
Il s’agit d’une recherche fermement conduite par l’A., avec d’abondantes références aux sources, présentant clairement les différentes phases de l’histoire d’une famille comtale : des origines liées à un vaste réseau de clientèle épiscopale et impériale, une ascension rapide par l’enrichissement patrimonial et les charges administratives, en dépit d’un certain ralentissement aux alentours de 1200 et d’un déchirement familial attisé par les luttes politiques toscanes. Au-delà d’une monographie familiale particulière, c’est bien l’évolution de la noblesse toscane qui est ici présentée, marquée par la constitution du lignage, la formation d’un État presque princier et liée aux mécanismes d’accumulation de la puissance et de pérennité de la Maison. De fait, ce travail se place comme nouvelle pierre angulaire dans la recherche sur les classes dominantes au Moyen Âge.
Aude CIRIER
 
Giuliano BONFANTE, The origin of the romance languages. Stages in the development of Latin, éd. Larissa BONFANTE, Heidelberg, C. Winter, 1999; 1 vol. in-8°, XXXIV-154 p.(Bibliothek der klassischen Altertumswissenschaften, 2e sér., 100). ISBN : 3-8253-0583-X. Prix : FRF 261.
 
 
L’ouvrage que nous présentons ici est paru dans des conditions un peu particulières, dont il n’est pas inutile de dire un mot. G. Bonfante (v. sa photo en p. II), né à Milan en 1904, a quitté l’Italie de Mussolini en 1930, puis l’Europe en 1939, pour s’installer à Princeton où il enseignera la philologie romane jusqu’en 1955, date à laquelle il regagnera son pays d’origine. Ce livre, écrit aux États-Unis dans les années 40, ne sera publié qu’en 1999, sur l’initiative de la fille de l’A., L. Bonfante.
Il s’agit d’un manuel de linguistique romane qui propose une vision du développement des langues romanes articulée autour de trois thèses : a)La différenciation de la Romania est précoce (autour du IIe s. ap. J.-C., p.31). b)On peut en suivre le processus en partant de l’idée que chaque langue romane conserve, parfois très enfoui, un état du latin parlé à l’époque de la colonisation du territoire où cette langue s’est formée. Ainsi, Sicile, Sardaigne, Corse, organisées en provinces autour de 240 av. J.-C., gardent le souvenir de la langue parlée à l’époque de Plaute; la France d’oïl, organisée en province vers 50 av. J.-C., celui de la langue parlée à l’époque de César; la Roumanie, organisée en province vers 110 ap. J.-C., celui de la langue parlée par les contemporains d’Apulée. En effet, G.B. suppose qu’une fois devenue langue coloniale, le latin cesse d’évoluer normalement, comme il continue de le faire en Italie centrale, car c’est pour lui un fait avéré que « les locuteurs des langues coloniales […] préservent habituellement leur ancien idiome mieux que ne le font leurs compatriotes qui demeurent dans la mère patrie » (p.83). Plus tôt a lieu l’implantation du latin en terre étrangère, plus « pur » sera le dialecte qui en résulte. Il compare le développement du latin au cours d’un fleuve (p.3), très limpide à sa source, il devient, à mesure qu’il s’approche de la mer, plus pollué et chargé d’alluvions. Àce compte, le roumain, qui représente l’état du latin parlé au IIe s. ap. J.-C., est plus évolué, moins « latin » que les langues ibéro-romanes, implantées au IIe s. av. J.-C. c)La conséquence de cette présentation des faits est, assez paradoxalement, que la langue romane la plus évoluée, la plus innovante, la plus éloignée de ses origines, est l’italien central, continûment parlé dans le Latium et ses environs jusqu’à nos jours. En effet, si les colons envoyés en Sardaigne, en Afrique, en Gaule ou dans les Balkans s’efforçaient, plus ou moins consciemment, de préserver leur langue dans son état d’importation, les locuteurs de la métropole, situés dans le cœur économique et culturel de l’Empire, instillaient sans état d’âme dans leur latin toutes les nouveautés que la mode ou la nécessité leur inspiraient. Citons, comme ex. significatifs, la disparition précoce et complète des cons. finales (p.43-51) et de la déclinaison (p.52) en ital.; la bonne conservation des comp.synth. en afr. (p.59) et la survivance du type magis fortis en Ibérie (p.113); ipse, ille maintenus en ibéroroman, devenus *ipsus, *illus en ital. (p.61-62); le paradigme d’esse, beaucoup plus archaïque en fr. qu’en ital. (p.136); dans le lexique, la survivance de lat. me(n)sa dans tous les dialectes romans autres que l’ital. (> moise en afr.) qui le remplace par tabula (p.120).
G.B. se situe donc dans le camp de ceux qui supposent un éclatement précoce de l’unité de la Romania. Les arguments proposés sont datés (v. notamment, p.137, la discussion des théories de Müller, partisan d’une Romania compacte jusqu’au IXe s. ap. J.-C.) mais le débat n’est pas clos et bien des remarques gardent leur intérêt. Il emprunte son modèle d’évolution « chronologique » à Gröber (1888), à l’égard duquel il proclame sa dette (p. XVI et 3). Àcet égard, il convient de juger équitablement les suggestions de l’A. En effet, intuitivement, on jugera sans doute que les langues ibériques, le français ou le roumain sont plus éloignés de la source latine que l’italien. Or G.B. affirme que celui-ci repose sur une base plus évoluée que ceux-là. La raison de ce paradoxe est bien simple : durant la phase « romaine », l’italien, soumis aux influences des dialectes italiques voisins (p.49), évolue plus librement que l’ibéro-roman, le gallo-roman et le daco-roman, qui préservent plutôt bien la base latine sous sa forme importée des atteintes substratiques, mais lorsque débute l’époque romane, l’italo-roman, devenu langue régionale, se montre à son tour conservateur, tandis que les anciennes colonies deviennent elles-mêmes des centres de pouvoir et de culture autonomes et que, bien sûr, les influences étrangères précipitent la transformation du latin de ces contrées (p.131). Cependant, l’analyse décèle, sous les altérations utérieures, des vestiges sûrs de ces latins d’origine.
On peut émettre des réserves sur le choix des exemples et des phénomènes pris pour lieux d’observation. On regrettera, en particulier, que ne soient évoqués ni le sort des consonnes intervocaliques, très stables en italien et précocement atteintes en gallo-roman, ni l’amuïssement des voyelles atones ni la prothèse vocalique, alors que de tels phénomènes sont antérieurs à la séparation des provinces de l’Empire. Bref, si la bonne foi de G.B. n’est pas à suspecter (il ne plie jamais les phénomènes aux principes qu’il leur demande d’illustrer), il nous semble que l’hypothèse défendue devrait être confrontée à tous les phénomènes de haute époque et non à une sélection somme toute encore modeste (ainsi une trentaine de mots seulement illustrent la « modernité » du lexique en lat. d’Italie, p.119-124) qui n’est au surplus pas convaincante en totalité (p.ex., il n’est pas évident que le traitement ital. /ks/, /kt/ > /ss/, /tt/ soit plus « avancé » que le traitement > /ys/ de l’ibéro-roman, du galloroman et de l’occitano-roman, p.35-39). Concernant la place de l’italien, il semble que certains phénomènes puissent être différemment interprétés. Ainsi, G.B. (p.95) déclare que les dialectes romans autres que l’italien, qui ont préservé, après simplification, le /yy/ de maium (esp.mayo, port. maio, fr. mai, roum. mai), sont plus conservateurs que ce dernier qui l’a transformé en affriquée (maggio). Mais précisément : l’italien a conservé la géminée menacée d’affaiblissement et l’affrication de /yy/ est l’effet d’un renforcement articulatoire. De même pour ital. acqua, où la gémination protège l’articulation de la vélaire sourde affaiblie ou disparue partout ailleurs (p.96). S’il est vrai que le latin d’Italie centrale, plus exposé de par sa vocation universelle, a innové dans plus d’un domaine, il n’est pas sûr que le fonds de la langue soit aussi nettement atteint que le dit G.B. Songeons que ce livre, écrit en 1940, en exil, était peut-être aussi un acte de résistance contre une nostalgie de mauvais aloi : affirmer que l’italien est « la plus moderne et la plus récente des langues romanes » (p.84) était assurément une manière d’amoindrir la légitimité des ambitions « romaines » des dirigeants de l’Italie fasciste.
Compte tenu des circonstances de publication, on s’abstiendra de commenter longuement la bibliographie. Quelques noms supplémentaires (ceux de J. Herman, de G. Straka, de R. de Dardel, par ex.) auraient pu figurer dans l’ajout. De même, l’alphabet « graphique » fait tant bien que mal office d’alphabet phonétique. De façon générale, on soulignera cependant l’exceptionnelle clarté de cet ouvrage, écrit d’une plume alerte, avec un humour qui ne sacrifie jamais la rigueur scientifique. Les centaines de références savantes qui émaillent les 219 notes assurent constamment le raisonnement. G.B. manie toutes les langues romanes, convoque les plus humbles vestiges de la romanité, préservés par les langues germaniques, sémitiques, slaves ou balkaniques, interroge les textes littéraires et épigraphiques. Sur la plupart des points traités (phonétiques, morphologiques, syntaxiques, lexicaux), l’on dispose d’une présentation exhaustive (par ex. le sort des groupes de consonnes latines, des voyelles finales, des voyelles toniques, l’histoire de certains suffixes, de certaines périphrases, etc.). Il s’agit, en somme, d’un excellent manuel (dont l’absence d’index ne facilite malheureusement pas la consultation !), suffisamment bien documenté pour demeurer utilisable, indépendamment des hypothèses spécifiques que l’on a exposées plus haut.
L’ouvrage, dont la facture très solide et la couverture plastifiée sont bien adaptées à sa vocation de manuel, est composé comme suit : une table des matières (p. VII), un avant-propos du directeur de collection H. Petersmann (p. IX), une introduction d’E.F. Tuttle (p. XI), une préface de G. Bonfante (p. XV), un avant-propos de L. Bonfante (p. XVII), une liste d’abréviations bibliographiques et linguistiques (p. XXI), trois cartes de la Romania (p. XXV), une table des matières analytique qui tient lieu d’index (p. XXIX), un premier chapitre où les langues romanes, envisagées comme autant d’étapes dans le développement du latin, sont comparées entre elles sur certains points et où l’on établit une chonologie relative des phénomènes (p.1-82), un second chapitre où est examinée plus spécialement la position de l’italien comme foyer d’innovations irradiées dans les provinces occidentales – Ibérie, Gaule, Rhétie, Sardaigne (p.83-124), une série de discussions conclusives (p.125-142), une bibliographie partiellement actualisée (p.143-151), une bibliographie des travaux de G.B. (p.153) et une sélection d’ouvrages plus récents ultra courte (p.154).
Voici quelques coquilles ou erreurs gênantes : p.34, § 13, l. 3 suppr. « In Romanian […] scripsit results in scrise» dont la place est p.40, § 17, l. 30 et corr. «tcumnat» en cumnat, lire donc Rom. lemn, pumn, cumnat, semn; p.38, l. 10 déplacer l’appel de n. 66 en l. 5 apr. « p.589)» et le remplacer par l’appel de note 67; p.45, l. 27 la mention «(Gaul)» est incompréhensible dans le contexte; p.48, § 23, l. 25 la finale d’infinitif -re est réduite à -r en fr. dep.le VIIe s.; p.52, § 29, l. 10 corr. le premier «morti» (roum.) en moarti; p.52, § 29, l. 10 en roum. « le vocatif (barbate !, Doamne !) n’est pas un cas » mais p.96, § 20, l. 4 « le roumain a conservé jusqu’à nos jours un système flexionnel à trois cas : un nom.-acc., un gén.-dat. et un vocatif »; p. 53, l. 18 et l. 23 et p.54, l. 16 fr. «neveu», «marbre» et «prevoire» sont très mal choisis pour illustrer le fait que « les vestiges du nom. sing. latin sont beaucoup plus abondants en Italie et en Dacie que dans les plus anciennes colonies de l’Ouest », puisque l’afr. connaît les cas sujet niés (< NEPOS) et prestre (< PRESBITER) et que marbre provient de nom. sg. lat. MARMOR; p.61, l. 6 « formation tardive » pour «illorum » (> pron. datif ital. loro, fr. leur) est mal dit : c’est l’extension de cette forme de gén. plur. au dat. plur. qui est tardive; p.67, § 55, l. 5 corr. «tottut» en tottus; p.67, § 55, l. 8 la variante *tuttus n’est pas « strictement limitée à l’Italie » (CSP afr. tuit < *TUTTI); p.74, § 72, l. 4 le suffixe fr. -esse provient de-IKIA et non de-ITIA; p.90, § 9, l. 4 corr. «juit» en juif; p.90, § 9, l. 5 corr. «mieu» en *mieus (< MEUS) supposé par fém. apic. mieue; p.91, § 13, l. 10 corr. «enticir» en entieir; p.96, § 19, l. 8 corr. port. «aygua» en agua; p.102, § 39 suppr. «cantiamo» dans le titre du § et déplacer «*vendimus, *venditis» et « Ital. vendiamo» dans le titre du § 40; p.103, l. 2 corr. «voldrent» en voldret; p.139, l. 26 corr. « eighth » en « ninth ».
Stéphane MARCOTTE
 
Ludwig FALKENSTEIN, La papauté et les abbayes françaises aux XIe et XIIesiècles. Exemption et protection apostolique, Paris, Champion, 1997; 1vol. in-8°, XXX-241p. (Bibliothèque de l’École des Hautes Études. Sciences historiques et philologiques, 336). Prix : FRF315.
 
 
Le présent livre est le résultat d’une série de conférences données à l’École pratique des Hautes Études en 1995. Plus que le titre, c’est le sous-titre qui, comme bien souvent, indique le sujet : il s’agit donc d’une étude sur l’exemption accordée par la papauté à diverses abbayes à partir de la fin du Xesiècle. Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot « exemption », qui, selon l’A., implique obligatoirement une « abrogation de la juridiction de l’évêque diocésain ». On ne rangera donc pas parmi les abbayes exemptes toutes les églises bénéficiant d’un privilège de protection romaine et payant un cens à saint Pierre (ecclesiae sancti Petri censuales). En réalité, les limites exactes de l’exemption sont d’autant plus difficiles à délimiter qu’elles n’étaient déjà pas très claires au Moyen Âge. Dans une décrétale datée de 1177 et adressée à Alberto de Summa, légat pontifical en Italie du Nord, AlexandreIII rappelle quelques principes, sans doute élémentaires, mais qui avaient bel et bien besoin d’être rappelés : « De même que les églises qui appartiennent particulièrement (specialiter) au droit de saint Pierre, ne payent pas toutes un cens annuel au Siège apostolique, de même, toutes les églises qui payent un cens annuel au Siège apostolique ne sont pas libres de la soumission aux évêques. Il faut examiner les privilèges accordés à ces églises et il faut observer leurs textes soigneusement et avec attention » (Jaffé-Wattenbach 14037).
Le livre est divisé en cinq chapitres. Le premier (Les rapports juridiques des églises occidentales avec l’Église romaine, p.21-61), après quelques clarifications préliminaires, s’intéresse aux origines de l’exemption, et en particulier aux interventions des évêques en faveur des monastères. Celles-ci, assez nombreuses au cours du haut Moyen Âge, sont attestées depuis celle de Faron de Meaux pour Rebais (637). Le chapitre 2 (Incertitudes et portée des coutumes, p.63-91) montre bien que l’octroi de la protection apostolique n’est pas nécessairement le fondement d’une future exemption. Le chapitre 3 (L’octroi de l’exemption et ses conséquences, p.93-143) nous plonge dans la réalité du XIesiècle, en particulier grâce au cas de Corbie, lequel ne peut être traité que dans la longue durée, car l’évêque Berthefrid avait déjà octroyé un privilège en 664. Il étudie ensuite divers problèmes liés à l’octroi de l’exemption : les prieurés ou celles d’une abbaye exempte bénéficient-ils automatiquement des privilèges de la maison-mère ? Réponse : il n’y a pas de règle unique, car c’est le droit coutumier ecclésiastique qui s’impose. Les paroisses dépendant d’un établissement exempt le sont-elles aussi ? Là aussi, tout est question des circonstances, d’où d’innombrables litiges. Confrontées à leurs évêques, nombre d’abbayes exemptes n’ont même pas pu obtenir une juridiction autonome sur leur bourg ou leur ville (ainsi Saint-Corneille de Compiègne). On aurait sans doute pu poursuivre : ainsi, quel est le statut des établissements féminins dépendant d’abbayes masculines exemptes ? On sait en effet que la liberté des hommes n’est pas toujours automatiquement transposable aux ancillae Dei. Le chapitre4 (En tête d’une terminologie conséquente, p.145-178) passe systématiquement en revue les marques présumées de l’exemption dans les privilèges pontificaux. Il en dénombre sept, qui sont : 1) La mention du rattachement particulier d’une église à l’Église romaine dans les préambules. 2) Le rattachement immédiat d’une église (nullo mediante) au pontife romain. 3) La formule interdisant à l’évêque diocésain de dire les messes publiques au monastère sans l’autorisation de celui-ci, d’après la lettre de GrégoireIV à Castorius de Rimini. 4) Le droit d’appel au siège apostolique. 5) Le droit d’excommunier accordé au prélat de l’église exempte. 6) Les différentes mesures concernant la remise du saint chrême et des saintes huiles, les consécrations et les bénédictions (potestas ordinis). 7) La clause « sous la réserve de l’autorité du Siège apostolique » (salva sedis apostolice auctoritate). En réalité, ces différents critères sont impuissants à fonder indépendamment l’exemption, et leur pertinence varie selon les circonstances et les époques. Le chapitre5 (Marginalia, p.179-216) analyse quelques cas particuliers (églises exemptes face à l’interdit, port des pontificalia – sandales, tunique, dalmatique, anneau et mitre – par l’abbé d’un monastère exempt) puis, surtout, il passe en revue les différents ordres nouveaux et le moment où ils obtiennent, ou n’obtiennent pas (camaldules, chartreux, prémontrés) l’exemption.
L’optique de l’A. est essentiellement juridique. C’est à la fois la force et la limite de ce livre. Les historiens y trouveront de nombreux matériaux qui leur permettront d’affiner leur discours et d’éviter les approximations. Pourtant, les confusions des clercs médiévaux eux-mêmes, l’absence d’une définition claire et invariable de l’exemption, montrent qu’il entre une part d’artifice dans les typologies à multiples tiroirs. L’exemption, c’est aussi ce que les clercs médiévaux présentent comme telle. On peut donc regretter l’absence d’une étude un peu systématique du vocabulaire utilisé dans les actes. Notons également que la multiplication des privilèges d’exemption à partir de la fin du Xesiècle s’inscrit dans une stratégie de la libertas Ecclesiae, voire des libertates ecclesiarum, qui peut être étudiée aussi bien du point de vue de Rome que de celui des établissements particuliers. Cet ouvrage fournit, sans s’y arrêter vraiment, divers éléments permettant d’approfondir ce point de vue. En bref, la place de l’exemption dans l’élaboration des doctrines ecclésiologiques, voire des idéologies monastiques, est un sujet encore presque vierge.
Quelques précisions formelles pour terminer. De nombreux extraits de textes sont donnés dans leur version latine et suivis d’une traduction française. La bibliographie et l’introduction (p. XIII-XXX et 1-20) constituent une sorte d’introduction à la diplomatique pontificale, courte, dense et utile. L’index des privilèges et lettres de la chancellerie romaine (p.227-238) recense 233 actes, classés par ordre chronologique avec leur numéro de regeste. Il est en soi un petit trésor. Un mauvais point en revanche pour la qualité linguistique de cet ouvrage, sans doute traduit de l’allemand. Passe encore pour les incorrections et maladresses, assez nombreuses, lorsqu’elles n’obèrent pas le sens. Mais que dire de l’emploi aberrant des doubles négations, qui inverse la signification de certains passages ? Un exemple : lorsque JeanXIX octroie un privilège d’exemption à Cluny (1024), il écrit : Interdicimus [...] ut isdem locus sub nullius cuiuscunque episcopi vel sacerdotis deprimatur interdictionis titulo seu excommunicationis vel anathematis vinculo. Commentaire (p.52): « Le pape interdisait aux évêques de ne pas jeter une sentence d’interdiction et de ne pas fulminer une sentence d’excommunication sur les frères de l’abbaye ». Or c’est très exactement le contraire de ce que dit le texte ! Même remarque pour le privilège de 1105 en faveur de camaldules (p.193)...
Patrick HENRIET
 
Heinz Wilhelm SCHWARZ, Der Schutz des Kindes im Recht des frühen Mittelalters. Eine Untersuchung über Tötung, Mißbrauch, Körperverletzung, Freiheitsbeeinträchtigung, Gefährdung und Eigentumsverletzung anhand von Rechtsquellen des 5. bis 9. Jahrhunderts, Siegbourg, Verlag Franz Schmitt, 1993; 1vol. in-8°, XXXIX-237p. (Bonner Historische Forschungen, 56). Prix : DEM78.
 
 
Pour ambitieux qu’il soit, le titre de ce livre est quelque peu trompeur sans le sous-titre. L’A., en effet, n’aborde la question de la protection de l’enfant au bas Moyen Âge que sous l’angle du seul droit pénal. Les autres branches du droit échappent à son analyse. De même, il ne s’appuie que sur les seules sources normatives. Cela n’ôte rien, toutefois, à la valeur de l’analyse de H.W.Schwarz.
Les règles de droit pénal, d’origine laïque ou ecclésiastique, relatives à la protection de l’enfant sont soumises à une analyse détaillée. Après une introduction consacrée principalement à la notion même d’« enfant », l’A. passe successivement en revue les normes relatives à la protection de la vie, de l’intégrité sexuelle et physique, de la liberté, de la sécurité corporelle et du patrimoine de l’enfant. Le tout enrichi d’une incursion dans les dispositions des collections canoniques évoquant ces différents thèmes. Les sources sont soumises, par ailleurs, à une exégèse très approfondie. Un registre détaillé, en fin d’ouvrage, permet de retrouver facilement les observations relatives aux différents textes étudiés. L’A., malheureusement, pêche par excès. À force de vouloir utiliser toutes les règles, il donne parfois seulement une énumération, éventuellement sous forme de tables. En cela, il n’atteint pas vraiment l’objectif qu’il s’était fixé en début d’ouvrage, celui de présenter, interpréter et comparer les normes du haut Moyen Âge relatives à la protection de l’enfant. La comparaison, en effet, implique plus qu’une simple juxtaposition des régles étudiées. Elle suppose, notamment, un exposé des facteurs qui expliquent les différences et les similitudes entre systèmes juridiques. Ce type d’exposé fait largement défaut dans cet ouvrage. Ainsi l’A. souligne-t-il à maintes reprises les différences quantitatives et qualitatives entre les règles laïques (à l’exception, peut être, du droit wisigothique, qui se range plutôt dans l’autre catégorie) et ecclésiastiques, mais il ne les explique pas vraiment. Son livre, pourtant, contient tous les éléments nécessaires à pareille analyse, notamment dans les notes et remarques critiques qui accompagnent la revue annotée de la littérature reprise en fin d’ouvrage.
Malgré les différences réelles entre les deux types de règles – les règles ecclésiastiques étaient, généralement, plus modernes et moins casuïstiques que les règles laïques –, l’Église et les autorités laïques s’accordaient sur la nécessité de protéger l’enfant et avaient pris, à cette fin, un ensemble impressionnant de mesures. La collaboration entre les deux ordres était telle que l’A. en vient à se demander si le commun des mortels avait conscience du dualisme existant sur ce point entre le droit laïque et le droit de l’Église. Des nombreuses modalités des délits, on retiendra surtout la suivante : les livres pénitentiaires considéraient généralement le fait qu’un avortement survienne pendant les quarante premiers jours de la grossesse comme une circonstance atténuante. Faut-il y voir les prémisses de nombreuses lois actuelles qui prévoient, elles, un délai de six semaines pendant lequel l’avortement est toléré ?
L’ouvrage de H.W.S. donne incontestablement un bon aperçu de la protection pénale de l’enfant au haut Moyen Âge. En cela, il élargit considérablement notre connaissance du passé de phénomènes aussi actuels que l’avortement, le kidnapping ou le mauvais traitement d’enfants. Il fournit en outre de précieuses informations sur l’histoire générale du droit pénal (par exemple sur la complicité ou la tentative de délit), les sources normatives du haut Moyen Âge, l’influence du droit romain et des auteurs ecclésiastiques, le mariage des mineurs ou la survivance des superstitions païennes. À ce titre, le livre de H.W.S. mérite sans conteste une lecture approfondie. Dirk HEIRBAUT
 
Francesco PANARELLI, Dal Gargano alla Toscana. Il monachesimo riformato latino dei pulsanesi (secoli XII-XIV), Rome, Istituto Storico per il Medio Evo, 1997; 1vol. in-8°, XII-322p. (Instituto Storico per il Medio Evo. Nuovi Studi Storici, 38).
 
 
L’ouvrage de Fr. Panarelli vient combler avec élégance et efficacité un vide bibliographique sur l’un de ces mouvements érémitico-cénobitiques si caractéristiques de l’Italie du XIIesiècle. Comme le rappelle l’A. en introduction, ce vide est en outre celui de l’historiographie d’une région de l’Italie, le Mezzogiorno, qui n’a acquis ses lettres de noblesse qu’après la seconde guerre mondiale.
Le pari n’était pas facile en raison du caractère fragmentaire et hétéroclite des sources. Les archives de Santa Maria di Pulsano, centre du réseau monastique (et donc d’éventuels recueils de constitutions, registres de visites etc.), ainsi que de ses dépendances dans les Pouilles ne sont pas conservées et seules les dépendances plus lointaines (celle de Vallebona dans les Abruzzes, de Plaisance et surtout les dépendances toscanes) échappent en partie à ce vide documentaire. C’est donc à des sources d’un autre type, en partie hagiographiques (le dossier du fondateur Giovanni da Matera, † 1139, et celui de Bona, † 1207, une sainte femme liée aux communautés pulsanésiennes de Pise) que l’A. doit faire le plus souvent appel pour compléter le tableau de ce réseau monastique original : un réseau centralisé mais dont la cohérence est sans cesse menacée par la tendance à l’autonomie des fondations lointaines (dont les liens avec Pulsano échappent souvent à la documentation lacunaire); un réseau que, sur les bases des récentes recherches dirigées par G. Melville, l’on hésitera donc (plus sans doute que ne le fait l’A.) à définir comme une congrégation ou un ordre monastique.
Tout naît du parcours de Giovanni da Matera, partagé entre solitude et prédication et de sa fondation, non loin du sanctuaire du Mont Gargano, d’une communauté cénobitique dont la renommée se diffuse rapidement dans un climat de dynamisme spirituel (auquel participe également Guglielmo da Vercelli « fondateur » de Montevergine), de crise institutionnelle de l’Église (le schisme entre AnacletII et InnocentII) et de mainmise sur l’Italie méridionale des nouveaux dominateurs normands. Les deux premiers successeurs de Giovanni, Giordano (1139-1145) et Giole (1145-1177), jouent un rôle décisif dans le succès du modèle de Pulsano : on doit notamment au second la fixation de la mémoire du fondateur concrétisée dans l’écriture d’une Vie anonyme exhortant à l’obéissance à la règle et surtout à l’abbé et soulignant l’absorption de l’expérience érémitique dans la fondation cénobitique de Pulsano.
La diffusion du modèle de Pulsano associe, sans solution intermédiaire, des fondations proches, très mal documentées, et des fondations lointaines très précoces et mieux connues : dès les années 1140 Pulsano envoie une communauté à Plaisance (mais dès 1199-1215 l’influence du modèle cistercien conduit à l’assimilation du monastère pulsanésien aux coutumes cisterciennes), entre 1150 et 1160 à Lucques (principalement S.Michele a Guamo), Pise (S.Michele degli Scalzi et ses prieurés, Santa Croce di Corvo dans le diocèse de Luni et S. Jacopo a Podio dans la périphérie pisane) et Florence, enfin, avant 1177, à Saint-Pancrace à Rome.
L’A. examine attentivement ces dépendances, en soulignant les caractéristiques propres de la fondation ou du développement de chacune : le rôle des rapports entre l’Italie et la Dalmatie dans l’installation d’une communauté sur l’île de Mljiet; l’influence du modèle cistercien à Plaisance; la garantie d’autonomie assurée, aux origines de S. Michele a Guamo, par une confrérie laïque et ses conséquences sur le succès de la fondation lucquoise; les liens avec l’épiscopat réformateur pisan à S. Michele degli Scalzi ou avec la sainte pèlerine Bona à S. Jacopo a Podio. Dans tous les cas, l’A. met en évidence les liens des implantations pulsanésiennes avec les voies de pèlerinage en direction du Gargano ou de Compostelle mais aussi la difficulté à saisir les relations entre ces fondations et Santa Maria di Pulsano. Paradoxalement, c’est à la fin du XIIIe et au XIVesiècle, tandis que le réseau de Pulsano tend à exploser sous le coup d’un rééquilibrage vers la Toscane puis de crises de plus en plus fréquentes, que la documentation sur les relations entre le centre des Pouilles et ses dépendances se densifie : évoquée ici dans un rapide chapitre conclusif, cette documentation méritera sans doute d’être approfondie dans un autre cadre afin d’affiner la compréhension des mutations d’un réseau monastique à la fin du Moyen Âge.
La consultation de ce volume riche et concis est facilitée par un double index des noms de personnes et de lieux. On regrettera en revanche que l’A. (et/ou l’É. ?) n’ait pas jugé utile de récapituler la bibliographie citée en note ainsi que les nombreuses sources qu’on aurait souhaité voir reprises dans un inventaire synthétique.
Cécile CABY
 
Rijcklof HOFMAN, The Sankt Gall Priscian Commentary. Part 1, Münster, Nodus Publikationen, 1996; 2vol., 330 + 416p., pl. (Studien und Texte zur Keltologie, 1).
 
 
Dès le VIIesiècle, les Institutiones Grammaticae de Priscien, écrites entre 526 et 527, furent connues en Irlande, où on les utilisa pour parfaire l’enseignement grammatical des étudiants en latin, puisqu’elles constituaient la grammaire latine la plus détaillée de l’époque. Parmi les manuscrits irlandais de Priscien datant du IXesiècle, le plus important est le manuscrit 904 de Saint-Gall, qui contient 9412 gloses marginales et interlinéaires, rédigées en vieil irlandais et en latin et qui semble être le seul à avoir été confectionné en Irlande même et non sur le Continent. Les gloses des livres 1-5 de Priscien font l’objet du présent ouvrage. On s’était depuis longtemps intéressé aux gloses irlandaises de ce manuscrit, mais les gloses latines avaient été laissées dans l’ombre. En éditant, en traduisant et en commentant les unes comme les autres, l’A. rend donc une image beaucoup plus juste et plus riche de l’enseignement grammatical en Irlande. Dans le premier volume, après une longue introduction (p.7-95), qui décrit les manuscrits utilités pour l’édition, étudie les gloses du codex de Saint-Gall et le difficile problème de leurs sources et explique les principes complexes, mais minutieux et scrupuleux de l’édition, vient le texte édité (p.97-330), puis, dans le second volume, la traduction commentée (p.5-369), les indices (index des termes grammaticaux latins, index des termes grammaticaux irlandais, index des noms, des verbes et des locutions irlandais dont l’interprétation diffère de celle donnée par le Dictionary of the Irish Language publié par la Royal Irish Academy (Dublin, 1913-1976), index des sources, et enfin la bibliographie.
La lecture d’un tel ouvrage est évidemment quelque peu rébarbative, mais elle laisse deviner la patience et le soin qu’a dû exiger ce travail de bénédictin. Il faut d’ailleurs rendre hommage à la remarquable conception de ces deux volumes, qui rendront de précieux – et rapides – services aux spécialistes du vieil irlandais et à ceux de la traduction grammaticale en Occident latin.
Jean MEYERS
 
Jacqueline LECLERCQ-MARX, La sirène dans la pensée et dans l’art de l’Antiquité et du Moyen Âge. Du mythe païen au symbole chrétien, Bruxelles, Publications de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique, 1997; 1vol. in-4°, 374p., ill. ISBN : 2-8031-153-X. Prix : BEF2100.
 
 
C’est devenu un lieu commun d’affirmer que, dans tous les domaines, le Moyen Âge est l’héritier de l’Antiquité. Les choses n’ont pas toujours été envisagées de la sorte, mais aujourd’hui, plus personne n’oserait remettre la proposition en question. Pourtant, tout un travail de démonstration reste à faire pour bien des époques et pour bien des régions; d’autre part, on a besoin d’études sur des questions précises afin d’étayer ce qui a pu être prétendu au terme d’études très générales. De ce point de vue, l’ouvrage de J.Leclercq-Marx est particulièrement bienvenu.
L’A., chargée de cours à l’Université libre de Bruxelles, s’y intéresse à la sirène en tant que mythe devenu symbole, mais aussi en tant qu’image. En ce sens, elle fait œuvre à la fois d’historien de la philosophie et de la religion, mais aussi d’historien de l’art et d’archéologue. Dans un appendice, elle se fait même anthropologue et psychologue. On le voit, l’approche se veut pluridisciplinaire.
Dans l’Antiquité puis tout au long du Moyen Âge, la sirène a suscité l’intérêt des iconographes; dans la littérature, elle est aussi bien présente. On comprend donc l’intérêt du sujet : il permet au chercheur soucieux d’étudier les passages de l’Antiquité au Moyen Âge de disposer d’un champ d’investigation très large. Avec ce chercheur, on assiste, dans les images comme dans les textes, à la métamorphose de la sirène-oiseau en sirène-poisson. Avec lui, on fréquente d’abord les sirènes vampiriques pour rencontrer ensuite des sirènes plus bienveillantes.
Le corps du travail est structuré chronologiquement. Il est question de la sirène tout d’abord dans l’Antiquité, ensuite dans la civilisation judéo-chrétienne des premiers siècles, puis autour des carolingiens, et enfin à l’époque romane. Au chapitre1 (D’Homère à Hygin. Sources du thème, p.1-40), des sources de différentes natures sont d’emblée appelées à s’éclairer mutuellement; ici, une belle synthèse sur les sirènes homériques dans la littérature et dans l’iconographie ouvre le propos de façon déterminante. Dans le chapitre2 (Des origines juives aux conceptions chrétiennes des six premiers siècles. Du démon du désert au symbole de la tentation, p.41-68), l’essentiel de l’analyse a pour objet la littérature religieuse et païenne du temps; l’étude des sirènes bibliques (dans les livres canoniques comme dans les livres apocryphes) trouve sa place dans ce contexte. Au chapitre3 (Du VIIe au Xesiècles. Concepts anciens, formes nouvelles, p.69-91), sources littéraires et sources iconographiques sont de nouveau étudiées parallèlement, et c’est comme cela que la métamorphose de la sirène-oiseau en sirène-poisson est exposée. Dans le dernier chapitre (XIe-XIIesiècles. Du symbole antiféministe à l’héroïne compatissante, p.93-228), finalement, l’étude s’attache résolument aux témoignages archéologiques; le travail de J.L.M. prend alors un tour plus conventionnel, mais non moins intéressant. Le tout est complété de l’«[...] approche anthropologique et psychologique du thème » (p.239-242) déjà évoquée, d’une série d’illustrations complétant celles données dans le corps du texte (p.243-281), d’une table des concordances entre les clichés et les numéros du catalogue (p.283-286), d’un catalogue des œuvres (p.287-309), d’une bibliographie exhaustive (p.310-346) et de plusieurs index (p.347-368).
Au total, c’est un impressionnant matériel littéraire, artistique et archéologique qui est mis à notre disposition. Un travail heuristique exemplaire a été mené. L’abondance des témoignages et le soin avec lequel ils sont donnés sont remarquables. On peut même affirmer que le corpus d’images et la bibliographie exhaustive des sources littéraires anciennes documentent le propos de manière définitive.
Tout aussi brillant soit-il, le travail herméneutique doit, par contre, faire l’objet de quelques réserves. Qui ouvre le livre et consulte la table des matières, le pressent rapidement : tantôt l’A. choisit la littérature comme base de son étude, et les images sont alors interprétées après que la littérature ait été consultée; tantôt, les images constituent la matière première du discours, et l’A. se penche sur les textes dans un second temps seulement. Du coup, le lecteur qui, du reste, ne comprend pas toujours les raisons de ces variations méthodologiques, doit souvent s’astreindre à une sorte de gymnastique mentale assez fatigante. Certes, l’interdisciplinarité en vogue aujourd’hui oblige le chercheur en sciences humaines à s’ouvrir à d’autres disciplines qu’à celle dans laquelle il s’est spécialisé; mais un point de départ doit toujours être précisé, et il nous semble qu’il fait ici défaut. Peut-être la pratique de « l’iconologie » telle que l’entendait E.Panofsky est-elle à ce prix ?
Entendons-nous bien : dans le cadre d’une étude de la sirène dans l’Antiquité et au Moyen Âge, il aurait été malvenu de ne se pencher que sur les sources littéraires ou sur les seules sources archéologiques. Souvent, en effet, les images complètent ou relativisent les textes, et inversement. Voyez, par exemple, le relief copte d’Herakleipolis Magna actuellement conservé au Musée des Icônes de Recklinghausen (p.65-67): il oblige à mettre en question les conclusions d’une analyse des sources littéraires. Quant aux sirènes qui ornent l’Hortus deliciarum, elles sont directement en lien avec des textes précis qui déterminent leur sens et leur raison d’être (p.121-125). Il fallait donc considérer à la fois les textes et les images, cela ne fait aucun doute. Mais dans quel ordre ? Penchez-vous en premier lieu sur les textes, les images apparaissent comme des illustrations; commencez-vous par les images, les textes deviennent des commentaires. Dans le livre de J.L.M., les textes sont tantôt les référents sans lesquels les images ne peuvent exister, tantôt de simples commentaires de ces images. Les sources littéraires et iconographiques deviennent donc, en quelque sorte, des grandeurs aléatoires; était-ce inévitable ?
Benoît VAN DEN BOSSCHE
 
Anger’s past. The social uses of an emotion in the Middle Ages, éd. Barbara H.ROSENWEIN, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 1998; 1vol. in-8°, XIV-256p. Prix : GBP13,50.
 
 
Sous ce titre, divers auteurs traitent de ce qui est désigné en latin par les termes ira et furor. L’initiative est du plus haut intérêt, nul n’en doute. B.H.Rosenwein en précise le sens dans l’introduction. Le discours chrétien tout comme celui des philosophes de l’Antiquité est hostile à la colère parce qu’elle peut inspirer des actes regrettables. Or cette même passion peut se rencontrer chez les rois, chez les saints et chez Dieu lui-même. L’opposition mise en évidence n’est pas insurmontable, car il convient de faire la part des évolutions. Plusieurs de ces auteurs ont été comme attirés par la colère du roi, thème à vrai dire particulièrement riche. Ils l’analysent abondamment, même lorsque le titre de leur contribution semblait faire part d’autres préoccupations, ce qui oriente l’ouvrage dans cette direction au détriment des autres. Il y a, il est vrai, bien d’autres sujets à aborder dans ce champ thématique.
C’est dans la deuxième partie de l’ouvrage que cette question est traitée le plus amplement. G.Althoff dans Ira Regis: Prolegoma to a history of royal anger, s’attache au haut Moyen Âge. La colère des rois mérovingiens se manifeste sur un fond de violence qui est barbare. Le discours chrétien l’emporte à l’époque carolingienne dès qu’il est question de la clemencia du prince. G.Bührer-Thierry dans Just anger of vengeful anger ? The punishment of blinding in the early medieval West remarque que l’aveuglement, peine lourde et cruelle, remplace une sentence de mort. Cette contribution fait, pour les raisons que l’on sait, une large place au règne de Louis le Pieux. P.Hyams sous le titre bizarre de What did HenryIII of England think in bed and in French about kingship in anger ? traite également de la colère royale. L’A. s’attache d’abord au décor de la chambre du roi et à sa signification, puis passe à l’ira regis proprement dite. Il est des cas où la colère royale doit être contenue, d’autres où elle est principe d’action. La littérature qui sert ici de point de référence donne des exemples de l’une et l’autre attitude. S.D.White dans The politics of anger montre que la colère, réaction violente, est une première étape dans un comportement. Il prolonge ainsi les remarques de M.Bloch qui servent de point de départ. R.E.Barton dans Zealous anger and the renegociation of aristocratic relationships in eleven and twelfth century France fait l’analyse du récit d’une colère, de ses raisons, de ses étapes et de ses suites. L’affaire est, dans ce cas, liée aux droits féodaux. Le déroulement du conflit est en lui-même fort significatif, à cause de l’apparition d’intermédiaires et de toutes les négociations qui s’ensuivent. P.Freedman dans Peasant anger in the late Middle Age, remarque que les paysans vont de la soumission à la violence injustifiée.
La colère des saints était un thème attendu. L.K.Little dans Anger in monastic curses traite des malédictions monastiques et de leur emploi dans les liturgies. C.Peyroux dans Gertrude’s furor : reading anger in a early medieval saint’s life commente le passage de la vie de sainte Gertrude où le roi propose à son père, au cours d’un banquet, de la marier à un jeune aristocrate. La sainte se met en fureur et déclare ne pas accepter d’autre époux que le Christ son Seigneur. Le propos est indiscutablement monastique et repose déjà sur la tradition. On ne comprend pas toutefois la raison de la fureur. W.Davies s’attache de son côté à la colère des saints irlandais.
Jacques PAUL
 
NelIX centenario della metropoli ecclesiastica di Pisa. Atti del convegno di studi (7-8maggio 1992), éd. M.L.CECCARELLI LEMUT et S.SODI, Pise, Pacini Editore, 1996; 1vol. in-8°, 395p. (Opera della Primaziale Pisana. Quaderno, 5).
 
 
Le pape UrbainII octroya le 21avril 1092, avec le consentement des cardinaux et à l’intervention de la comtesse Mathilde, un privilège solennel à l’évêque Daibert de Pise et à ses successeurs, subordonnant les évêchés de l’île de Corse à celui-ci et le créant archevêque de la nouvelle province ecclésiastique. En même temps, il concéda à l’archevêque le pallium, insigne du nouveau pouvoir (Jaffé-Loewenfeld, n°5464; Kehr, Italia pontificia, III, p.321 n°9). Le neuvième centenaire de l’octroi de ce privilège a réuni dans l’ancienne métropole les participants d’un colloque dont les actes sont publiés dans le présent volume. Quoique le texte du privilège fût confirmé, soit par GélaseII en 1118 (Kehr, Ibid., n°*12), soit par CalixteII en 1120 (Kehr, Ibid., p.322, n°*13), celui-ci, poussé et payé par les autorités de la ville rivale de Gênes, cassa le privilège au premier concile de Latran, en 1123 (Kehr, Ibid., p.323, n°*17). Son successeur, Honorius II, auquel l’évêque Roger demande de faire justice, rétablit Pise comme métropole de la province de Corse, le 21juillet 1126 (J.-L., n°7266; Kehr, Ibid., n°22), mais InnocentII, après de longues querelles et guerres entre Pise et Gênes, imposa un compromis entre le 25mai 1133 (Kehr, Ibid., p.324, n°*23) et le 22avril 1138 (J.-L., n°7890; Kehr, Ibid., p.325, n°26): les archevêques perdirent la juridiction sur trois évêchés de la Corse, mais obtinrent les diocèses sardes de Galtellì et Civita ainsi que l’évêché de Populonia – Massa Marittima en Italie, jusqu’ici relevant directement du Siège apostolique, et la primatie d’honneur sur la province de Torres – Sassari (Girgensohn, Italia pontificia, X, p.421-422,426).
Le volume commence par un avant-propos de l’archevêque de Pise, Mgr A. Plotti (p.5). Voici les travaux concernant le Moyen Âge : C.Alzati, Per un ripensamento della provincia ecclesiastica. Le strutture della collegialità episcopale fra tarda antichità e medioevo (p.9-25); C.S.Fonseca, Gil assetti metropolitici del Mezzogiorno tra Bisanzio e Roma (p. 27-44); St. Sodi, La diocesi di Pisa dalle origini all’alto medioevo (p.45-57); M.Ronzani, Eredità di GregorioVII e apporto originale di UrbanoII nel privilegio apostolico del 22aprile 1092 (p.59-80); G.Rossetti, I vescovi e l’evoluzione costituzionale di Pisa traXI e XIIsecolo (p.81-94); M.Matzke, Daiberto e la prima crociata (p.95-129); G.Scalia, La consacrazione della cattedrale sullo sfondo del contrasto con Genova per i diritti metropolitani sulla Corsica (p.131-141); M.L.Ceccarelli Lemut, La sede metropolitana e primaziale di Pisa nei rapporti con i pontefici da OnorioII a InnocenzoII (p.143-170, laquelle donne en appendice une édition du privilège d’HonoriusII de 1126 d’après une copie figurée – avec quelques fautes d’impression – et des privilèges d’InnocentII, J.-L., n°7830 et 7890 d’après les originaux); G.Garzella, La diocesi suffraganea di Populonia – Massa Marittima (p.171-182); R. Turtas, L’arcivescovo di Pisa legato pontifico e primate in Sardegna nei secoliXI-XIII (p.183-233); S.P.P.Scalfati, Le diocesi suffraganee còrse (p.235-247).
Le volume, particulièrement instructif, s’achève par une conclusion de C. Violante, La chiesa pisana dal vicariato pontificio alla metropolia e alla primazia. Lineamenti di un eccezionale progresso religioso et civile (p.365-395).
Ludwig FALKENSTEIN
 
Élisabeth CARPENTIER et Michel LE MENÉ, La France du XIeau XVesiècle : population, société, économie, Paris, P.U.F., 1996; 1vol. in-8°, XXIII-547 p. (Thémis – Histoire).
 
 
L’ouvrage que publient É. Carpentier et M.Le Mené est un manuel d’histoire démographique, économique et sociale de la France médiévale. Il fait le point des connaissances et montre les orientations actuelles de la recherche, mais il ne se borne pas a résumer ou a survoler la matière. Il présente une synthèse cohérente de cinq siècles d’histoire, de l’an Mil à la Renaissance, sauf l’histoire politique, qui fera l’objet d’un autre manuel de la collection.
Les auteurs distinguent trois époques. La première, les XIe et XIIesiècles, se caractérise globalement par la créativité et le dynamisme. L’essor démographique et la croissance économique vont alors de pair avec la mise au point de la seigneurie classique, qui ne changera plus guère jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. La seconde, le XIIIesiècle, est celle de l’apogée. Villes et campagnes sont intégrées dans des réseaux de production et d’échanges sans cesse élargis, mais la croissance trouve ses limites dans la surpopulation et la faiblesse des techniques agricoles. D’où le retournement de la conjoncture et la troisième époque, celle des XIVe et XVesiècles qu’on a pris l’habitude d’appeler le temps des crises. Sans nier le caractère souvent catastrophique de ces crises – révoltes sociales, guerres, famines, épidémies –, les A. voient dans les changements qui les accompagnent moins la fin d’un monde que la recherche de nouveaux équilibres d’où sortira le monde moderne. Ils montrent, d’autre part, comment des sources de plus en plus nombreuses, précises et chiffrées permettent de saisir certains des ressorts économiques de cette adaptation et de suivre dans le temps ses différentes phases.
Au total, le livre d’É. C. et de M.L.M. constitue un indispensable ouvrage de référence et de réflexion.
Willy STEURS
 
Symeon of Durham, historian of Durham and the North, éd. David ROLLASON, Stamford, Shaun Tyas, 1998; 1 vol. in-8o, XIX-362 p. (Studies in North-Eastern History, 1). ISBN : 1-871615-96-8. Prix : GBP 65.
 
 
La bibliothèque de la cathédrale de Durham (Durham Cathedral Library) renferme sans aucun doute la plus grande collection de manuscrits médiévaux toujours conservée sur place dans les Îles Britanniques. Cette importance est bien signalée par K.U. Jäschke, seul collaborateur non britannique de ce volume, lequel commence son article en remarquant que l’historiographie du nord de l’Angleterre, à l’époque normande, est vraiment étonnante pour un étranger. Plusieurs aspects de cette historiographie sont étudiés dans cet excellent livre, où sont publiés les actes d’un colloque tenu à Durham en 1995. Au cœur du livre : la vie et les œuvres du moine Syméon, mais les articles s’étendent largement sur beaucoup d’autres aspects de la vie culturelle et sur le milieu social de l’église de Durham. La carrière et l’importance de Syméon, auteur surtout du Libellus de Exordio atque Procursu istius hoc est Dunhelmensis Ecclesie, sont superbement reconstruites par les recherches paléographiques de M. Gullick et textuelles de D. Rollason. En dépit des doutes que j’ai eu de temps en temps sur le fait que l’écriture attribuée à Syméon par Gullick est toujours celle du même scribe, ces articles démontrent de manière convaincante le rôle de Syméon au centre de l’activité historique et culturelle de la nouvelle communauté monastique fondée à Durham en 1083 et de l’évolution d’une vision partiale, et de temps en temps propagandiste, orientée vers les intérêts des moines, de l’histoire, depuis le VIIe siècle, de ses prédécesseurs dans les églises successives de Lindisfarne, Chester-le-Street et Durham. Des dix-sept articles, huit traitent directement de Syméon et du Libellus. Les autres constituent des études relatives aux annales, lettres et petites histoires de Syméon, à sa manière d’écrire le latin, aux listes des moines de Durham de cette époque, et aux œuvres historiques écrites à Durham pendant le XIIe siècle. Un bel article de R. Gameson analyse les manuscrits de Durham dans le contexte de notre connaissance des bibliothèques ecclésiastiques contemporaines de l’Angleterre. L’article de Chr. Norton démontre d’une façon convaincante que Durham est resté une centre importante de l’histoire pendant tout le XIIe siècle. Il y a soixante-quatre pages d’illustrations en noir et blanc. L’impulsion pour cette activité créative résida dans la protection des privilèges des moines, un agrandissement de la renommée de saint Cuthbert et la création d’une histoire nouvelle de l’Angleterre et de la région pour les nouveaux venus. La quantité des textes mise à part, il n’y a rien d’exceptionnel ici; les mêmes impulsions ont soutenu les efforts de beaucoup de communautés de l’Angleterre après la Conquête. On ne voudrait pas critiquer une collection aussi importante que celle-ci, mais l’absence d’une étude de l’Historia Anglorum de Syméon (probablement) est regrettable. L’issue souhaitable de toute cette érudition, du livre de W. Aird et de la collection Anglo-Norman Durham, publiée en 1994, serait une histoire culturelle et sociale de l’église de Durham de 995 à 1200, une sorte de Cluny ou Marmoutier du nord. Plusieurs des thèmes de ce livre sont manifestes dans ce volume : l’état tendu des relations entre les moines et les évêques, l’énergie remarquable des moines dès à peu près 1090, l’appropriation du passé britannique et anglais et l’insensibilité vers ses achèvements (cf. l’article de D. Howlett), la qualité rudimentaire des études théologiques (cf. l’article de R. Sharpe sur la lettre de Syméon à Hildebert de Lavardin), mais, en dépit de ces défauts, la conscience de faire partie d’un monde ecclésiastique et culturel étendu. On doit féliciter D. Rollason et ses collègues de Durham d’avoir animé un colloque qui a vraiment fait avancer la connaissance scientifique d’un sujet très important.
David BATES
 
CHRISTINE DE PIZAN, Epistre Othea, éd. Gabriella PARUSSA, Genève, Droz, 1999; 1vol., 541p. (T.L.F., 517). ISBN : 2-600-00376-2.
 
 
L’Epistre Othea est une œuvre d’instruction morale qui a de très claires affinités avec les traités de courtoisie, les manuels de chevalerie et les miroirs du prince. Composé aux alentours de 1400, en vers et en prose, le texte prend la forme d’une missive envoyée par la déesse Othea (qui symbolise les vertus de la prudence et de la sagesse) au héros troyen Hector, quant il estoit en l’aage de quinze ans. La missive d’Othea est divisée en cent chapitres, chaque chapitre comprenant une miniature et un « texte » en vers qui raconte une histoire tirée de la mythologie classique, une « glose » en prose dont la fonction est d’expliquer la signification morale de l’histoire, et une « allegorie » en prose offrant au lecteur une interprétation spirituelle/ chrétienne du texte en question. Bien que l’Epistre Othea connût une très grande popularité auprès du public lettré entre la date de sa composition et le début du XVIesiècle (le texte est conservé dans presque 50manuscrits et fut traduit trois fois en moyen anglais par A.Babyngton, St. Scrope et R.Wyer, et quatreéditions du texte français furent publiées entre 1500 et 1534), sa fortune ultérieure fut assez paradoxale, le texte étant mieux connu en Angleterre qu’en France. Après une période d’oubli total, trois éditions du texte en moyen anglais furent publiées par Warner (1904), Gordon (1942), et Bühler (1970), et une traduction en anglais moderne du texte français par Chance (1990) rendit le texte plus accessible encore au public anglophone. Par contre, ce n’est qu’en 1977 que le texte original en moyen français fut transcrit par Loukopoulos, pour sa thèse de doctorat (Wayne State University), non publiée et d’un accès plutôt difficile. G. Parussa a donc rendu de très grands services aux spécialistes de la fin du Moyen Âge (de toutes les disciplines) en publiant une édition critique d’une œuvre importante mais très injustement négligée. Tout en reconnaissant ses dettes envers ses prédécesseurs (notamment Campbell, Mombello, Bühler et Hindman), G.P. n’accepte rien comme allant de soi et soumet tout ce qui a été écrit sur l’Epistre Othea (sur les sources en particulier) à un examen extrêmement rigoureux. Comprenant une étude pénétrante des sources et de la langue, l’Introduction (p.1-193) porte aussi sur l’auteur et son œuvre, le programme iconographique, les manuscrits (le texte de base est B.L. Harley 4431, avec des variantes tirées de BNF fr.606, fr.848 et Chantilly, Condé 492), la ponctuation, la versification et l’établissement du texte. Étant donné l’ampleur de l’introduction, qui offre une mine de renseignements sur le texte et son contexte littéraire et historique, il eût été utile d’avoir des en-têtes pour chaque section. Le texte est suivi par des variantes, des notes (d’une précision exemplaire), un glossaire, une table de noms propres, des appendices qui reproduisent les divers prologues écrits pour ses mécènes, et une très ample bibliographie (p.517-539). Le texte lui-même a été très soigneusement édité, à en juger par une comparaison entre des échantillons de la transcription et les parties correspondantes dans Harley 4431, f°95 d-97 b, 101 d-102 c, 113 d-119 a, 133 a-134 c, 140 a-141 c. Les seules observations que j’aimerais faire concernent des points de détail qui n’entravent nullement la compréhension : p.200, l.108 : supprimer a après ensuivre ; p.201, l.125 et 128 : il est difficile de savoir si les corrections (creees) sont basées sur des variantes ou résultent d’une décision éditoriale; p.202, l.4-5 : le manuscrit de base a orge, puis orloge; p.256, note en bas de page : lire 28 et non pas 22; p.258, l.15 : la correction n’est pas nécessaire (la leçon du texte de base est en effet bons exemples); p.270, l.33 : il me semble que le/la copiste du texte de base a essayé de corriger la lettre finale de emporta et de la changer en e; p.272, l.24 : plusieurs personne mérite quelques remarques; p.353, [31]: lire 18 (et non pas 15). Il s’est glissé aussi un certain nombre de petites erreurs typographiques dans l’apparat critique (par exemple, p.10, l.19; p.14, l.4 de la n.25 : lire Johns; p.93, n.148 : lire contemporaries; p.519, l.10, lire Stuttgart...). Ces quelques remarques ne sauraient pourtant faire oublier l’essentiel : l’édition de G.P. constitue un précieux instrument de travail qui va assurément provoquer un regain d’intérêt pour cette œuvre intéressante mais négligée.
Angus J. KENNEDY
 
Joël BLANCHARD et Michel QUEREUIL, Lexique de Christine de Pizan, Paris, Klincksieck, 1999; 1vol., V-401p. (Matériaux pour le Dictionnaire du Moyen Français (DMF) – 5).
 
 
Ce volume (le cinquième à paraître d’une série consacrée aux matériaux pour un éventuel Dictionnaire du moyen français = DMF) marque une étape importante à la fois dans les études christiniennes et dans la lexicographie du moyen français en général, où les ouvrages de référence de ce genre sont encore relativement rares. Une liste de ceux-ci comprendrait certainement les quatre lexiques déjà publiés dans la même série (D.Lalande sur les chroniqueurs, P.Kunstmann sur les Miracles Nostre Dame par personnages, R.Dubuis sur les Cent nouvelles nouvelles, et D.Jacquart et Cl. Thomasset sur la langue scientifique), ainsi que les travaux de G.Di Stefano et R.Bidler sur les locutions, et de J.W.Hassell sur les proverbes. Si restreinte soit-elle, cette liste met désormais une série d’outils de travail importants à la disposition des spécialistes.
Certains aspects du Lexique de Christine de Pizan s’expliquent sans doute par les circonstances de sa genèse et par le fait que les matériaux doivent contribuer un jour à la réalisation du DMF. Par exemple, si J.B. et M.Q. privilégient la Mutacion de Fortune, c’est parce qu’au début de leur entreprise ils l’avaient choisie comme texte principal pour la constitution du lexique; si la plupart des conjonctions, des prépositions et des adverbes n’apparaissent pas, c’est parce qu’ils seront traités à part dans le DMF; et si certains mots n’y figurent pas, c’est parce que les normes définies pour le DMF exigent que le sens soit illustré par l’exemple (ce qui s’est avéré quelquefois difficile ou impossible, surtout lorsque le contexte n’était pas suffisamment clair). Le Lexique ne prétend pas à l’exhaustivité.
Il serait donc opportun de nous concentrer sur le contenu plutôt que sur les omissions; et le contenu constitue un répertoire d’une étonnante diversité. Bon nombre de mots reflètent, bien entendu, l’évolution du lexique de la période en question (néologismes calqués sur le latin, emprunts à l’italien). D’autres sont révélateurs de la culture, des préoccupations et des intérêts de Christine elle-même. On rencontre constamment des mots fiés à l’écriture et à l’art d’écrire : par ex., antygrafe, dictionneur, écriveur, escripteur, procès (travail d’écriture), pronominer (citer), referendeur (narrateur); à la philosophie, à la théologie, à la rhétorique et aux disciplines scientifiques : par ex., antifrasim, arphisique (art d’argumenter), transsomptif, gloser, exaltation (position dans laquelle un astre possède le plus de vertus), à l’art de la guerre : par ex., bastille (château fort), boulevard (rempart de terre), bricole et couillard (catapultes); rese (raid); à la vie de la cour, y compris notamment des termes qui évoquent les préoccupations de l’époque, par ex., ambitieux (intrigant), blandice, choyer (flatter), dissimulation; à la prédilection de Christine pour les formes diminutives : par ex., amourette, bouchette, compagnonette, femmelette, mechinette, villette. Particulièrement intéressante peut-être est la proportion relativement forte de termes et d’expressions relatifs au rôle et à la valorisation de la femme. Certes il y a des allusions à son infériorité traditionnelle, mais à côté de chamberiere, serve, servante, serviteresse, on trouve aussi administreresse, archere, avocate, batailleresse, clergesse, conduiseresse, defenderesse, moyenne (médiatrice), preudefemme etc., termes qui, cumulativement, projettent une image beaucoup plus positive et dynamique de la femme.
Quelques remarques de détail. Un petit nombre de corrections seront nécessaires (par ex., abisme est désigné comme un substantif masculin, mais l’exemple donné est au féminin), dans mon exemplaire, les p.101 et 307 sont blanches; le signe [Ø] aurait dû être expliqué, la décision de moderniser les graphies risque de rendre la tâche de l’utilisateur assez difficile (la solution serait peut-être de multiplier le nombre de renvois dans la version définitive du DMF), les raisons pour lesquelles les éditeurs ont choisi d’exploiter Roy très sélectivement ne sont pas expliquées, la bibliographie ne comprend pas toujours les éditions les plus récentes. Cela dit, on a plaisir à saluer un excellent répertoire. Ce n’est pas encore le lexique définitif de Christine de Pizan, mais c’est assurément un ouvrage indispensable qui rendra de très grands services aux chercheurs. On se demande si la prochaine étape ne serait pas la création d’un site web intégrant toute la série de lexiques déjà publiés.
Angus J. KENNEDY
 
Ruth FINCKH, Minor mundus homo. Studien zur Mikrokosmos-Idee in der mittelalterlichen Literatur, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999; 1vol. in-8°, 475p., ill. (Palaestra Untersuchungen aus der deutschen und skandinavischen Philologie, 306). Prix : DEM108.
 
 
L’A. nous procure une étude importante sur la représentation de l’homme comme microcosme dans la littérature médiévale. Son but est d’en cerner la signification à partir d’un corpus de textes choisis qui couvrent l’Antiquité classique et le Moyen Âge. Dans une première partie, elle analyse les textes grecs et latins qui ont joué un rôle de premier plan dans la diffusion de cette idée (Platon, Philon d’Alexandrie...), leur place au sein de la physiologie et de la pathologie des humeurs et la réception de l’information par la scolastique. Une digression traite alors de l’homme microcosme dans l’art et l’architecture. Puis elle passe à l’analyse approfondie des textes fondamentaux pour le Moyen Âge : Cosmographie de Bernard Sylvestre, Alain de Lille, Geoffiroy de Saint-Victor, Hildegard de Bingen, l’exposé étant coupé de courtes synthèses et d’une digression sur la providence. L’une d’elle (p.251 s.) introduit ses réflexions sur la littérature d’expression allemande, et les auteurs retenus sont Gottfried de Strasbourg, le Second Titurel d’Albrecht de Scharfenberg et les poésies de Heinrich de Meissen, dit Frauenlob. Une excellente bibliographie, un tableau récapitulatif des idées et des textes ainsi qu’un index général complètent l’ouvrage.
C’est une contribution importante à l’histoire des idées, elle se lit avec facilité car elle est dépourvue de jargon, et les germanistes apprécieront particulièrement les réflexions sur Hildegard de Bingen. Le propos est soutenu par de nombreuses citations, traduites lorsqu’il ne s’agit pas de moyen haut-allemand. Un peu plus faible est la partie touchant au Tristan de Gottfried de Strasbourg où l’analyse de la grotte des amants comme espace cosmique reprend des éléments bien connus déjà par ailleurs, et celle du temple du Gral dans le Second Titurel, qui s’inspire de la Jérusalem céleste; on aurait aimé trouver un schéma synthétisant les rapports au cosmos, et c’est une lacune de ce travail de ne pas en donner pour les textes en langue vulgaire car un bon dessin vaut souvent mieux qu’un long discours. On sait en effet que la topographie dont les textes se font l’écho renvoient très souvent à un métatexte qu’il s’agit de retrouver. Quoi qu’il en soit, le livre de R.F. est un ouvrage de valeur qui fournit l’information nécessaire à la compréhension des textes où surgit l’homme microcosme.
Claude LECOUTEUX
 
Actes Colloqui Corona, municips i fiscalitat a la baixa Edat Mitjana, Lerida, novembre 1995, sous la dir. de Manuel SANCHEZ, Antoni FURIÓ, Prim BERTRAN, Lérida, Institut d’Estudis Ilerdencs, 1996; 1vol., 701p.
 
 
Les organisateurs de ce colloque sur la fiscalité urbaine et royale ont réuni 30conférenciers qui, d’Angleterre, de France, d’Italie et surtout d’Espagne, nous donnent dans cette publication l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur la fiscalité, ses mécanismes, sa perception, et sur les personnes responsables ou concernées par elle à la fin de l’époque médiévale en Occident. La conférence inaugurale de Chr. Wickham donne une synthèse générale sur les taxations européennes de 1000 à 1200, à titre d’introduction. Les autres communications, portant sur les XIIIe-XVesiècles comme le colloque le demandait, se distribuent en trois sections : 1) La formation et l’évolution des systèmes fiscaux mettant en rapport les Couronnes et les Conseils urbains (W.M.Ormrod, B. Chevalier, P.Cammarosano, M.Á. Ladero Quesada, D.Menjot, A.Collantes de Teran Sanchez, J.Carrasco Perez, M.I.Falcon Perez, M.Turull Rubinat, M.Sanchez Martinez et P. Orti Gost, J.Morello Baget, J.V.Garcia Marsilla et J.Saiz Serrano). Dans les Couronnes d’Angleterre, France, Castille, Navarre, Aragon, dans les villes italiennes ou catalanes, à Valence ou à Majorque, la fiscalité royale utilise les systèmes de la fiscalité urbaine largement préexistente, et en utilise les collecteurs, bourgeois, fermiers des rentes, gestionnaires de la dette publique consolidée si répandue dans les villes de la Couronne d’Aragon à cette époque. 2) Les diverses fiscalités et leur impact sur le territoire (G.Bois, E.Sarasa Sanchez, Chr. Guilleré, P.Verdes Pijuan, F.Sabaté i Carull, J.Torro, A.Furió, A.J.Mira Jodar, R.Soto i Company). Les détails des fiscalités urbaines, directes et indirectes, sont donnés pour ces mêmes États, ces mêmes cités, avec une extrême précision, le plus souvent avec listes et graphiques. 3) La répartition de la collecte fiscale (E.Guinot Rodriguez, P.Viciano, G.Ciappelli, R.Ferrero, R.Urgell Hernandez). Les hommes apparaissent ici, ceux qui paient, ceux qui lèvent ces impositions, ceux qui prennent en fermage, ceux qui bénéficient de ses systèmes, et enfin ceux qui se révoltent et font avancer les réformes.
Certes, les exemples particuliers, d’une ville à l’autre, se trouvent dans ces 700pages, mais les mêmes idées, les mêmes conclusions s’en dégagent; les impôts sont trop lourds, trop diversifiés, trop multipliés, et profitent toujours à ceux qui ont déjà les moyens de garantir leur gestion et leur levée. N’en doutons pas ! Quelques listes de fermiers des impôts (les Arrendadores, les rentiers Censales de la dette publique consolidée) sont heureusement données, mais manquent tout de même quelques monographies portant sur des personnalités et des carrières de financiers, ce qu’auraient permis ces derniers siècles de l’époque médiévale. Le colloque n’a pas prévu de prosopographie, n’a voulu que ces exemples de mécanismes fiscaux; c’est un choix, et il a été respecté. La part faite aux pays ibériques a été très belle, notamment aux pays de l’ancienne Couronne d’Aragon. Rien ne paraît sur le Portugal, ni sur les Pays d’Empire. La France et l’Angleterre ne sont là que de façon générale, à titre comparatif. Mais sur Gérone, Valence, Majorque, etc. les systèmes fiscaux sont désormais connus, grâce à ces monographies très spécialisées. Ces références seront utiles aux bibliothèques universitaires.
Béatrice LEROY
 
Le Pèlerinage de Charlemagne, éd. Glyn S. BURGESS, Édimbourg, Société Rencesvals British Branch, 1998 ; 1 vol., LVII-70 p. (British Rencesvals Publications, 2). Prix : GBP 10.
 
 
Découverte et publiée en 1836 par Fr. Michel, cette chanson de geste fit l’objet de cinq éditions successives et deux réimpressions, échelonnées de 1879 à 1923, dans lesquelles E. Koschwitz, puis G. Thurau s’attachèrent à amender progressivement le texte en tenant compte des observations de leurs collègues (particulièrement G. Paris et W. Förster). Deux éditions avec traductions parurent à cette époque, traduction en français moderne (A. Cooper, 1925) et traduction anglaise (M. Schlauch, 1928).
Malgré sa brièveté (870 vers), le texte n’a cessé de défier la sagacité des critiques. Ce poème atypique, qui adopte la forme et le style de la chanson de geste, mais ne rapporte aucun exploit guerrier et traite avec malice les grandes figures de l’empereur et de ses pairs, est interprété de façons très diverses : tantôt pamphlet politique, ou anticlérical, ou antimilitariste, tantôt bouffonnerie jongleresque; pour les uns, récit de translations de reliques ou sermon, pour d’autres parodie littéraire, etc. Au terme de son analyse, l’A. opte pour une solution conciliatrice : sujet sérieux, traité souvent avec humour.
Autre facteur d’incertitude : aux environs de 1880, la copie unique a disparu des collections de la British Library. Le travail critique ne peut donc se fonder que sur l’édition diplomatique fournie par Koschwitz en regard de son texte critique; celle-ci paraît heureusement fiable, mais l’impossibilité de contrôler les tracés du manuscrit laisse planer le doute sur certaines propositions de lecture.
Enfin, il faut rappeler que le copiste anglo-normand nous a livré un texte fort altéré quant à la métrique et portant bon nombre d’énoncés obscurs ou douteux.
Le Pèlerinage suscita donc toute une série de travaux critiques, explications ponctuelles historiques ou lexicales, interprétations d’épisodes ou lectures générales, parmi lesquelles on nous permettra de rappeler l’ouvrage de Jules Horrent [1], qui, au fil d’une lecture personnelle attentive, rappelait aussi méthodiquement les corrections et les interprétations proposées par ses devanciers et offrait ainsi un point d’appui incomparable pour de nouvelles recherches.
À partir de 1965, on a vu se multiplier les éditions, éditions nouvelles fondées sur des convictions théoriques personnelles, ou reproductions, avec commentaires et traduction, de l’édition critique de Koschwitz ou de son édition diplomatique; on peut ainsi énumérer les éditions de P. Aebischer (1965), de G. Favati (1965, traduction italienne), d’A. Cavaliere (1965, trad. italienne), la traduction critique en français moderne de M. Tyssens (1978), les éditions de J.L.G. Picherit (1984, trad. anglaise), d’I. de Riquer (1984, trad. espagnole), de M. Bonafin (1987, trad. italienne), de Gl. S. Burgess et A.E. Cobby (1988, trad. anglaise) [2].
Cette activité éditoriale n’est pas vainement redondante. En général, les derniers éditeurs collationnent avec diligence les propositions antérieures et les pèsent pour en tirer le parti qui leur semble le meilleur. Cette collaboration vigilante affine l’interprétation du texte, même s’il apparaît que pour les passages les plus controversés (comme le gab d’Olivier) les choix sont réglés par l’idée que l’on se fait des intentions générales et de la tonalité de la chanson.
Dans cette dernière édition, Gl. S.B. a choisi de conserver le texte du manuscrit, et de n’intervenir qu’en cas d’erreurs évidentes du copiste (du type Empere pour Emperere, v. 32). Tous les écarts métriques sont donc maintenus, non seulement ceux qui résultent d’habitudes graphiques sans valeur syllabique (du type A plenté en averez […] vus frai aporter, v. 162-164), mais aussi ceux que produisent l’addition ou l’omission d’un mot; les hémistisches hypermétriques et hypométriques sont traduits tels quels (Quant ce ot la reine ke Carles est si irez, v. 30 « When the queen hears that Charles is so angry »; car estes fille de rei, v. 717 « for you are a king’s daughter »; Del vin e de el v. 653 « wine and others things», cf. pourtant le v. 650 Del vin e del clarét.
Dans les Notes (p. 53-65) figure, parmi les autres commentaires, un choix personnel – et parcimonieux – des émendations antérieures que l’A. accepte ou rejette. Il ne convient pas évidemment de discuter ici ses choix : vu la tradition du texte, tous les choix sont légitimes qui respectent la norme de la langue et de la métrique.
Qu’on me permette seulement une remarque générale. Certaines des leçons proposées déjà par Koschwitz ou ses recenseurs ne redressent pas nécessairement le texte authentique du copiste, mais les lectures que Fr. Michel, puis W. et N. [3] avaient faites de tracés qui pouvaient être trompeurs, comme on le voit bien sur le fac-similé reproduit en p. [2] [1].
Quelques passages laissent perplexes cependant. Pourquoi maintenir, sans même la signaler dans les notes, la corruption du v. 415 Cume il ourent enz al palais real manget, dont la correction facile (Cume il ourent manget […]) s’est imposée à tous les éditeurs, qui rétablissent ainsi le mètre et l’assonance ? – Au v. 198, l’A. écarte la correction de Koschwitz et alii (une > un) pour la raison que fertre peut être masculin ou féminin; mais la correction vise à rétablir la métrique. – Au v. 296, les éd. substituent le présent cundut au passé a cundut pour rétablir le mètre; la « lecture alternative » acundut maintient l’hypermétrie.
Parmi les propositions nouvelles, on notera au v. 103, l’interprétation de Lalice par Lycie. Une autre proposition paraît séduisante à première vue : le couvre-chef magique qui doit permettre à Aïmer d’accomplir son gab est d’amande engulet/ D’un grant peisun manage qui fud fait en mer; le ms. porte fait sur (exponctué) en mer; Gl. S.B. se demande s’il n’y a pas là une corruption de l’hémistiche, qui se serait achevé par or mer « or pur »; mais ce serait introduire une assonance -ier dans une laisse en -é [2].
Quoi qu’il en soit, la critique et les enseignants disposent maintenant, dans une présentation commode, du document authentique, qui n’était accessible que dans la vieille édition de Fr. Michel et dans l’édition diplomatique de Koschwitz.
Madeleine TYSSENS
 
Sophie MARNETTE, Narrateur et points de vue dans la littérature française médiévale. Une approche linguistique, Berne, Peter Lang, 1998; 1 vol., 262 p.
 
 
Au carrefour de la linguistique et de la littérature cet ouvrage se propose d’examiner, dans quelques textes littéraire du Moyen Âge « la position du narrateur et la façon dont le récit est filtré soit à travers la perspective de celui-ci, soit à travers celle d’un ou plusieurs de ses personnages » (p. 15).
Le corpus examiné se compose d’une Vie de saint (trois versions d’Alexis), 5 chansons de gestes (Roland, ms. Oxford, Pèlerinage de Charlemagne, Prise d’Orange mss A et B, id. mss C et E, Raoul de Cambrai), 4 romans en vers (Erec, Yvain, Tristan de Béroul, Estoire dou Graal de Robert de Boron), 5 en prose (R. du Graal, Lancelot du Lac, Mort Arthu, R. de Tristan (1e part.), un épisode du R. de Guillaume), 3 chroniques (Villehardouin, Clari, Joinville), les Lais de Marie de France et la chantefable d’Aucassinarrateur Ce corpus est suffisant pour la mise au point de la méthode, d’autant que l’examen des textes est minutieux, le choix de plusieurs versions d’un même texte s’avère fructueux (cf. par ex. la comparaison de deux mss d’Yvain, l’un avec DIL au futur, l’autre avec monologue intérieur, p. 154), on peut seulement regretter le choix d’une seule vie de saint (même en trois versions) et l’absence de roman non arthurien (Philippe de Beaumanoir, Jean Renard).
La méthode appliquée consiste en une sélection de certains outils linguistiques (personnes verbales, embrayeurs, modalités, temps, etc.) ainsi que de traits lexicaux pertinents (verbes de parole, désignations du récit, etc.), puis sont effectués des dénombrements qui permettent le regroupement de certains types de textes (voir aussi tableaux en fin d’ouvrage). Enfin on opère un classement des phénomènes étudiés selon les genres.
Une première partie est consacrée à l’étude de la position du narrateur et de ses rapports avec le récepteur : étude par type de texte des emplois de la 1e pers. référant au narrateur et de la façon dont il se nomme, de la représentation du récepteur par la 2e pers., mais aussi d’autres moyens comme es vos; qui veïst, qui oïst pour le récepteur ou, dans les romans en prose, l’utilisation des irréelles, en l’absence d’un je narrateur explicite, pour introduire ses remarques (manque, à mon gré, pour les chroniques, une étude des embrayeurs de temps – le roi qui ore est – aboutissant à la mise en place d’une chronologie subjective). On pose aussi, au plan théorique, la question de la distinction entre auteur et narrateur et on étudie les effets, pour l’époque considérée, de la multiplicité de auteurs impliqués et du fait qu’un narrateur, dans ces textes, peut présenter une autre personne comme auteur, ou s’attribuer la fonction de jongleur. Enfin on examine les commentaires que le narrateur porte sur l’histoire qu’il raconte, sur le monde et sur son activité de narration.
Après une analyse du « degré de contrôle du narrateur (N.) sur les paroles et les pensées de ses personnages » (en fait une analyse du discours rapporté) commence la partie la plus intéressante et originale de l’ouvrage : l’identification des points de vue (narrateur, personnages, récepteur) c’est-à-dire les focalisations. P. 140 et s., S.M. propose sa description de la focalisation : 1) externe de l’extérieur : le N. est focalisateur et présente un fait sans l’intermédiaire d’un personnage percepteur (Ot le Tiebauz, si commença a rire/Il en apele la gent de son empire : /« Or tost as armes, […]», Prise d’Orange, 1296-1299, A et B); 2) externe de l’intérieur : le N. est focalisateur, mais présente un fait par l’intermédiaire d’un personnage percepteur (El hafne out une sule nef/dunt Guigemar choisi le tref/[…] /Il vait avant, si descent jus; /a grant anguisse monta sus./dedenz quida humes truver,/[…]/n’i en aveit nus, ne nul vit./Enmi la nef trova un lit […] Guigemar, 151-170); 3) interne : le N. est effacé et nous avons accès direct aux perceptions du personnage, agent focalisateur (Voit le Guillelmes, si l’en a appelé./Il l’a veü taint et descolouré/et noir et pale et velu et pané/il samble bien de mal lieu escapé, / Paien ressemble qui les ait espié. Prise d’Orange, 126-133, C et E). Puis elle étudie le DIL du point de vue de la focalisation, montrant qu’il n’est pas nécessairement focalisé par le personnage énonciateur, mais parfois aussi par le personnage destinataire et qu’il ne correspond pas toujours à une focalisation interne (ce qui est le cas pour Zola comme pour certains DIL du MA). L’analyse des textes porte, entre autre, sur les descriptions subjectives (comme l’arrivée de la fée dans Lanval, qui a comme focalisateurs les passants et les juges), sur les monologues intérieurs (ou l’expression au DD de discours à voix basse que personne n’entend, pensées rapportées plutôt que DR. p. 172), sur la psycho-narration, sur les pensées rapportées au DI, sur les connaissances omniscientes du N. (cf. l’état de la France à la mort de Roland) et S.M. montre que la focalisation interne est possible (mais sans doute non souhaitée) dès les premiers textes puisque l’on rencontre du DIL dans Alexis et dans Roland.
L’étude des temps (passé vs présent) lui permet enfin de distinguer deux types de focalisation externe : la focalisation externe pure des romans (emploi de temps du passé, nombreux commentaires omniscients) et celle du narrateur-témoin de l’épopée, focalisateur qui fait correspondre son ici-maintenant à celui des personnages du récit (récits au présent) et fait même parfois accéder les auditeurs à la focalisation.
La recherche de S.M. était indispensable. De façon intelligente et personnelle, elle fait le point sur tout un courant de recherches menées depuis une trentaine d’années en linguistique, en narratologie et en littérature et, en les appliquant à la littérature du Moyen Âge, elle met au jour les spécificités des genres considérés. À part quelques remarques de détail (pourquoi se poser la question de l’entrelacement à propos de Joinville ?), notre critique portera surtout sur l’approche bibliographique : si les recherches effectuées aux U.S.A. sont bien prises en compte, il n’en va pas de même de certains travaux importants (par ex. K. Hamburger, Logique des genres littéraires, M. Vuillaume, Grammaire temporelle des récits, les articles de M.L. Ollier sur ore, de J. Authier sur le discours rapporté ou celui déjà ancien de G. Prince sur l’étude du narrataire, Poétique 14); certains concepts sont attribués à tort (la notion de discours narrativisé de Genette 1972 est rapportée à Leech et Short 1987, la découverte de l’emploi de l’imparfait comme temps du rêve est attribuée à S. Fleischman en ignorant l’article de Moignet sur ce sujet) ou inconnus (énonciation différée). Parfois enfin certains ouvrages ou articles cités dans la bibliographie ne sont pas rappelés dans le texte (par ex. Bruña-Cuevas à propos du DIL chez Marie de France). Mais, si l’approfondissement théorique aurait pu être plus fouillé, le travail personnel de l’A. est, lui, extrêmement bien mené et très stimulant : la richesse des exemples et la finesse de leur commentaire (pour n’en donner qu’un exemple, voir tous les cas de DIL relevés et étudiés), le sérieux de la démonstration, les aperçus sur les genres ou sur les œuvres feront autorité et seront certainement initiateurs d’autres recherches. Voici un ouvrage qui devrait intéresser aussi bien les médiévistes (littéraires, linguistes et pourquoi pas historiens ?) que les spécialistes de narratologie, qui trouveront là un affinement de leurs concepts et une fort utile étude des débuts de notre littérature.
Michèle PERRET
 
Giulietta GIANGRASSO, Libellus de Constantino Magno eiusque matre Helena. La nascita di Constantino tra storia e leggenda, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 1999; 1vol. in-8°, XLI-99p. (Per Verba. Testi mediolatini con traduzione, 13).
 
 
Le Libellus de Constantino Magno eiusque matre Helena n’est guère connu que de quelques médiolatinistes. Il s’agit d’un texte qui fut édité pour la première fois en 1879 par E.Heydenreich (Leipzig, Teubner) et qui suscita alors un certain nombre de travaux avant d’être complètement oublié par les chercheurs jusqu’à ce que B. Löfstedt attire à nouveau l’attention sur lui en lui consacrant un article dans Aevum [1]. Le texte, qui ne manque pourtant ni d’intérêt, ni de charme, raconte une curieuse légende entourant la naissance et la jeunesse de Constantin : d’après elle, il serait né d’Hélène, noble fille originaire de Trèves, violée par Constance, alors qu’elle était venue en pèlerinage à Rome. De honte, la pauvre fille n’osa retourner dans sa patrie et resta à Rome pour élever seule son enfant, mais celui-ci fut enlevé par deux marchands romains richissimes, décidés à l’élever comme un noble et à le faire ensuite passer pour le fils de l’empereur d’Occident dans le but de le marier à la fille unique de l’empereur d’Orient et d’obtenir ainsi par cette union fallacieuse un terme à la guerre qui opposait les deux empereurs et qui gênait les affaires commerciales. Une fois leur plan réussi, ils emmènent les jeunes mariés de Constantinople sous prétexte de les ramener à Rome, mais les abandonnent sur une île déserte avec l’espoir qu’ils y mourront de faim. Ils sont évidemment sauvés, retournent auprès d’Hélène et vivent pauvrement jusqu’au jour où toute la vérité éclate, où Constantin est reconnu comme le fils de l’empereur et où les deux marchands sont punis de mort.
Une partie de cet étonnant récit est en rapport avec certaines réalités historiques, mais le reste, comme on le voit, est pure invention. Ce texte a été composé entre le XIIIe et le XIVesiècle; tous les manuscrits étant d’origine germanique et polonaise, G.G. propose à titre d’hypothèse, qu’il aurait pu être écrit pour célébrer le règne du roi de Bohème WenceslasII, qui, entre 1290 et 1305, parvint, par une série d’unions dynastiques et de conquêtes, à unifier les royaumes de Bohème, de Pologne et de Hongrie et fut ainsi en quelque sorte un nouveau Constantin.
Ce volume donne donc de cette œuvre une édition et une traduction soignées et rigoureuses. Le texte est basé sur la collation de quatre manuscrits D, F, W, C (dont deux, le Wroclawensis I Q 7 V et le Chigianus Q II 51 étaient inconnus du premier éditeur). L’A. examine longuement la tradition et les rapports entre les témoins (p. XVIII-XXXV) pour dresser le stemma et prouver (ce que tous les lecteurs approuveront vraisemblablement) qu’on est en présence de deux rédactions différentes, une version longue et originale, représentée par D, F, W, et une version courte, caractérisée par une refonte stylistique visant à une économie d’expression, qui s’oppose nettement à la prolixité et au caractère parfois répétitif de la version longue. G.G. a donc choisi de donner deux éditions : l’une, accompagnée d’une traduction et d’une annotation, donne le texte de la version originale (p.1-51) et l’autre, sans traduction ni annotation, donne le texte de la version remaniée en mettant en évidence par l’emploi des italiques les passages divergents (p.53-73). Une bibliographie et divers indices (dont un utile index verborum) complètent ce beau travail. Certains regretteront peut-être, comme moi, que l’introduction reste muette sur la nature hétéroclite de cette œuvre curieuse, car si elle « n’offre pas d’intérêt particulier du point de vue du style » pour reprendre les mots de l’éditeur (p. XVII), le curieux mélange de genres qu’elle présente d’un point de vue littéraire (elle tient à la fois de l’historiographie, de l’hagiographie, de la légende et même du roman grec) aurait mérité, me semble-t-il, quelque attention. Quoi qu’il en soit, ce volume, tel qu’il se présente, intéressera les médiolatinistes, mais aussi les spécialistes de Constantin et de sa légende.
Jean MEYERS
* * *
 
A book of British kings 1200 BC – 1399 AD edited from British Library MSS Harley 3860, Cotton Claudius D. vii, and Harley 1808, éd. A.G.RIGG, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 2000; 1 vol. in-8°, 112p. (Centre for Medieval studies,
 
 
Toronto Medieval Latin texts, 26).
L’enseignement de l’histoire au Moyen Âge est un sujet qui demeure mal connu : l’édition, par A.G.Rigg, de l’Histoire métrique, un ouvrage anonyme de la fin du XIVesiècle, et de sa continuation, accompagnée de celle de sa source pour la période antérieure à 1272, et d’un commentaire contemporain, vient lever un pan de l’obscurité qui entoure encore la question. L’édition en parallèle des trois textes facilite la compréhension des buts didactiques du ou des auteurs. Elle est précédée d’une courte introduction et accompagnée de notes destinées à éclairer les allusions aux événements historiques.
L’É. postule en effet que cette courte chronique en vers latins était destinée à être mémorisée par des écoliers, ce que confirme le fait qu’un des manuscrits utilisés pour cette édition, et qui a appartenu à un maître d’école de la cité d’York, comprend aussi des extraits de chroniques, des listes de rois et de papes et de manière générale des informations concernant l’histoire « nationale » qui faisait l’objet d’un enseignement dans le cadre des écoles de grammaire. L’œuvre résume rapidement les grands événements de l’histoire de l’Angleterre, mais la continuation pour la période 1272 à 1399 met plutôt l’accent sur l’histoire du nord du royaume, et sur le conflit avec l’Écosse, ce qui vient étayer la thèse proposée par l’É. d’une composition de l’œuvre à York même. La dernière partie de la chronique comprend quelques informations originales, notamment, comme le souligne A.G.R., la liste des chefs irlandais qui vinrent offrir leur soumission à RichardII en 1394. Mais l’œuvre est surtout précieuse pour ce qu’elle révèle de la vision de l’histoire du royaume transmise par les écoles de grammaire comme de l’importance des événements régionaux dans la conscience collective.
Frédérique LACHAUD
 
Cora DIETL, Minnerede, Roman und historia. Der Wilhelm von Österreich Johanns von Würzburg, Tübingen, Niemeyer, 1999; 1vol. in-8°, VIII-429p., ill. (Hermaea, Germanistische Forschungen, nlle sér., 87). Prix : DEM126.
 
 
Après avoir donné l’état des recherches sur ce roman d’aventure centré sur l’amour courtois, achevé en 1314 par Johann de Würzburg, l’A. donne la tradition manuscrite (avec stemma) puis se tourne vers les rapports entre roman et historia, abordant les problèmes de véracité, d’historicité et de fiction; elle aborde ensuite le genre du mixte discours d’amour/roman, qu’elle analyse de façon approfondie et convaincante avant de se pencher sur le discours d’amour comme louange du prince et de dégager ce que la fin du roman comporte comme renvois à l’histoire contemporaine et à la politique (inclusions de personnages réels, ce qui entraîne toutefois des contradictions). L’A. prend alors en compte le contexte littéraire du roman et sa réception, montrant ses transformations et récupérations par différents auteurs jusqu’au XVIesiècle. La démarche est intéressante à plus d’un titre car Johann von Würzburg utilise un schéma romanesque pour le rompre, fait de même avec les données historiques, puis il reconstruit sa matière et crée un nouveau genre littéraire, synthèse de minnereden et de représentation de l’Histoire. C.D. réussit aussi à montrer que cette œuvre marque un sommet du roman courtois. Toutes les allusions à des personnages historiques sont décryptées, les sources repérées, les modifications de structures bien interprétées, l’analyse soutenue en permanence par des citations qui sont traduites, les dernières avancées de la recherche sont exploitées, bref c’est un travail des plus sérieux et qu’on lit avec plaisir. En outre, l’A. prend la peine de joindre à son texte les bois gravés de l’incunable de Reutlingen et d’éditer et traduire (p.385-399) une plainte amoureuse richissime en renvois à d’autres textes (Mélusine, Tristan, Titurel, Parzival, Flore und Blanscheflur...). La bibliographie est classée et à jour. Pour qui travaille sur la littérature du Moyen Âge tardif, ce livre apportera quantité de renseignements, notamment sur la mutation des genres et la genèse de nouvelles formes.
Claude LECOUTEUX
 
Jacques-Henri MICHEL, Synthèses romaines. Langue latine-Droit romain-Institutions comparées. Études publiées en hommage au professeur J.H. Michel, éd. Ghislaine VIRÉ, Bruxelles, 1998; 1vol. in-8°, XXIII-458p. (Collection Latomus, 240).
 
 
À l’occasion des 70ans de J.H.Michel, G.Viré a eu l’heureuse idée de lui dédier un volume de plus de quatre cents pages réunissant un florilège de ses très nombreuses publications. Les vingt-cinq contributions reprises dans ce recueil – tout comme d’ailleurs la bibliographie complète reproduite en introduction – attestent la diversité des centres d’intérêt de l’A., diversité dans les disciplines abordées, diversité également dans le choix des cadres géographiques et chronologiques. J.H.M. apparaît ainsi comme un véritable humaniste dans le sens premier du terme : aucun domaine ne semble échapper à sa curiosité scientifique, de l’anthropologie au droit en passant par la philologie, l’histoire ou l’informatique. De surcroît, tous ces sujets ont fait l’objet d’études réellement novatrices, précisément parce qu’elles s’enracinent dans une approche résolument pluridisciplinaire ancrée sur une formation en droit et en lettres ainsi que sur une expérience professionnelle de chercheur et d’enseignant.
Parmi les articles réunis traitant tour à tour des impérialismes indo-européens et du lien entre révolution néolithique et infériorité de la condition féminine, de la place du latin au XXesiècle et des rapports entre l’ictus et l’accent dans l’hexamètre latin, de l’usucapion des immeubles et de l’État-cité à l’époque hellénistique ou encore du dictionnaire automatique appliqué au premier livre de Tite-Live, on notera également cinq études inédites : une contribution consacrée à Aulu-Gelle et la vie intellectuelle à Rome sous Hadrien et Antonin le Pieux (p.160-214) où est étudiée, à partir du témoignage des Nuits attiques, la place significative des règnes de ces deux empereurs au cœur du Haut-Empire; une recherche portant sur La place de Rome dans l’histoire des sciences (p.228-269) où sont évoqués des sujets aussi divers que le cadran solaire, le calendrier julien et l’émergence de l’encyclopédisme; un article dans lequel sont approfondies quelques hypothèses de recherche au sujet de La crise de l’empire romain et de la fin du monde antique (p.350-391), entre autres à propos de l’armée et de la mise en défense de l’empire, de la récession de la société marchande et du déclin des villes, de la crise du politique ou encore du rôle du christianisme; enfin deux brèves notices intitulées La fin de la République (p.158-159) et Permanence de l’antiquité (p.455).
À travers ces deux notices transparaît, au-delà du savant, l’homme qui, avec ses craintes et ses espoirs, attire notre attention sur le rôle – on peut même parler de responsabilité – de l’historien. Certes, on n’est nullement obligé d’épouser ses choix politiques et ses options philosophiques. Toutefois il nous rappelle, comme bien d’autres humanistes avant lui, que l’histoire n’est pas seulement la science du passé et que quiconque en interdit l’étude ou en entrave l’enseignement condamne la société dans laquelle il vit à l’ignorance voire à la manipulation.
Serge DAUCHY
 
Donald C.JACKMAN, Criticism and Critique. Sidelights on the Konradiner, Oxford, Unit for Prosopographical Research, 1997; 1vol. in-8°, 245p. (Prosopographica et Genealogica, 1).
 
 
Le premier volume de la collection du groupe oxonien de recherche prosopographique, dirigée par K.Keats-Rohan et C.Settipani, est consacré à un thème qui a fait l’objet d’une intense controverse en Allemagne voici quelques années : celui de l’origine des « Konradiner » (que J.P.Poly et C.Settipani proposent d’appeler en français les « Conradiens »). L’A. profite de la tribune qui lui est offerte pour justifier la démarche qu’il avait exposée dans sa thèse (The Konradiner. A study in genealogical methodology, Francfort, 1990), réglant ainsi ses comptes avec E.Hlawitschka, principal critique des analyses d’A.Wolf et de D.C.Jackman. Le titre de l’ouvrage pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un exposé de méthode sur les divers degrés de la critique historique et de la controverse historiographique. Il s’agit en fait d’une tentative de mise au point ayant pour objet, par l’examen de divers dossiers documentaires des IXe-XIIesiècles, de prouver le caractère non seulement prépondérant, mais exclusif du principe héréditaire dans la dévolution des charges publiques et de la royauté (niant ainsi toute dimension de « choix » dans le recours à l’« élection »).
Philippe DEPREUX
 
Ferdinand OPLL, Nachrichten aus dem mittelalterlichen Wien. Zeitgenossen berichten, Vienne-Cologne-Weimar, Böhlau, 1995; 1vol. in-8°, 291p., ill. Prix : DEM69,80.
 
 
Cet ouvrage de F.Opll s’inscrit bien dans la série des travaux professionnels qu’il a entrepris. Il nous transmet ici, rangées chronologiquement, des nouvelles de la Vienne médiévale tirées des sources narratives. Il qualifie son livre d’essai : il souhaite qu’il soit une histoire aussi expressive que vivante établie à partir de la vision des contemporains d’une époque révolue depuis bien longtemps.
F.O. est connu pour sa collaboration à la vaste entreprise des Regesta imperii en s’occupant des volumes consacrés à FrédéricIer Barberousse. Son intérêt pour ce genre de travail trouve une suite dans l’ouvrage écrit en 1981 avec Cl. Lohrmann, Regesten zur Frühgeschichte von Wien. Ayant voulu aller plus loin, il nous offre un travail se basant sur les sources narratives fort éparpillées, qui permet de présenter l’histoire de Vienne sous tous ses aspects, dans la vie de tous les jours, ne se limitant pas aux événements exceptionnels, comme des agitations, des guerres, des exécutions. Il mentionne aussi bien le prix du vin, que certains événements politiques, certains décès, l’arrivée de l’empereur, la destruction de la ville par un incendie, l’arrivée de la peste et ses conséquences sur la population,... Il ne s’agit donc pas d’un recueil de sources, mais de la transmission de nouvelles sous formes de regestes. 207événements allant de 1030 (si ce n’est un texte de 881) à 1499 sont racontés brièvement. Chacun d’entre eux a droit à une notice indiquant la date, le récit, l’ouvrage où est édité le texte, des commentaires. Les textes sont accompagnés d’une quarantaine d’illustrations en noir et blanc, curieusement reprises en couleurs et en hors-texte à la fin du volume. Elles informent sur l’histoire sociale et sur la vie de tous les jours et sont sans doute insérées pour destiner le livre à un public plus large. On est tout de même étonné de voir quelques illustrations qui ne sont pas du tout de l’époque concernée... !
Ceci dit, le travail de F.O. est intéressant : il évoque des événements relevant de sources parfois peu connues. Il rappelle aussi que les recueils de sources mentionnées sont indispensables pour étudier valablement l’histoire d’une ville comme de tout autre sujet, ce qui est parfois utile quand on s’adresse à un public élargi. Nous voici donc en présence d’un ouvrage qui retrace l’histoire de Vienne en donnant uniquement un catalogue de textes de l’époque, accompagné toutefois d’un index des noms propres, d’un index des matières et d’une importante bibliographie. Il fallait oser le faire. En ce sens, le livre de F.O. peut être considéré comme un modèle du genre...
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
 
Kudrun, éd. Karl STACKMANN, nach der Ausgabe von Karl BARTSCH, Tübingen, Niemeyer, 2000; 1vol. in-8°, XXIX-362p. (Altdeutsche Textbibliothek, 115).
 
 
Cette nouvelle édition du texte de Kudrun épuisé depuis 1993 s’accompagne d’une remise à jour qui tient compte des résultats des recherches de ces dernières années, d’une réactualisation de la bibliographie, d’émendations dont on trouvera la liste complète p. XXIV s., et d’un index des noms et des matières, malheureusement incomplet. K.S. fait le point (p. XII s.) sur les modifications du texte qui touchent à la normalisation et au traitement de la métrique, et il indique ses principes éditoriaux. Claude LECOUTEUX
 
NOTES
 
[1]La principale synthèse sur l’histoire de cet ordre demeure : E. KISBÁN, A magyar pálosrend története, 2 vol., Budapest, 1938 (t. 1 sur le Moyen Âge, 360 p.).
[1]Quand le même médiéviste de base parcourt la liste « Mittelalterliche Texte » recensant les œuvres utilisées il est par contre un peu gêné de voir qu’on a parfois recouru à des éditions périmées : pour le De planctu Naturae, il vaudrait mieux utiliser l’éd. N. HÄRING, pour le Roman de la Poire, celle de Chr. MARCHELLO-NIZIA, pour le Bestiaire de PHILIPPE DE THAUN, celle de E. WALBERG, pour le Roman des Eles celles de K. BUSBY, pour le Songe d’Enfer, celle de M.T. MIHM (publiée en tant que Beiheft zur Zeitschrift für romanische Philologie, comme le travail de W.H.). Dans le même registre, on notera que l’édition MICHA de Cligès ne date pas de 1987, qui est la date de réimpression, et qu’il est difficilement admissible, dans un livre paru en 1999, de citer, sans commentaire, une communication présentée à un colloque en 1982 comme étant « im Druck » (celle de J. CERQUIGLINI, Le Voir Dit mis à nu...).
[1]La théorie du mariage chez les moralistes carolingiens, Il matrimonio nelle società altomedievale. Settimane di Studio, t. 24, Spolète, 1977, p. 233-285.
[1]Je me permets de renvoyer, sur la communauté d’idées de Bédier et de Mâle à mon article, Émile Mâle et Joseph Bédier : de la gloire de la France à l’apologie des clercs, Gazette des Beaux-Arts, t. 140,1998, p. 235-244.
[1]I ceti dirigenti in Toscana precomunale (Florence, 1978), Pise, 1981 ; I ceti dirigenti dell’età comunale nei secoli XII-XIII (Florence, 1979), Pise, 1982 ; Nobiltà e ceti dirigenti in Toscana nei secoli XI-XIII : strutture e concetti (Florence, 1981), Florence, 1982.
[2]G. ROSSETTI, Società e istituzioni nei secoli IX e X : Pisa, Volterra, Populonia, Atti del 5° congresso internazionale di studio sull’Alto Medioevo (Lucca 3-7 ottobre 1971), Spolète, 1973.
[3]G. CIACCI, Gli Aldobrandeschi nella storia e nella Divina Commedia, Rome, 1934.
[1]Formazione e strutture dei ceti dominant nel medioevo : Marchesi conti e visconti nel Regno Italico (secc. IX-XII), 1, (Pise, 1983), 2 (Pise 1992), Rome, 1988-1993.
[1]J. HORRENT, Le Pèlerinage de Charlemagne: essai d’explication littéraire avec des notes de critique textuelle, Liège-Paris, 1961. On regrettera que par suite d’un certain « écrasement » des références bibliographiques, qui s’observe aussi ailleurs, le rappel des multiples interprétations dont la chanson a fait l’objet (p. XLIIII) soit emprunté à O. Süpek, lequel s’inspire de J. Horrent (p. 11) jusqu’au démarquage.
[2]On n’a pas cru devoir fournir ici les références de toutes les publications évoquées : elles figurent dans la plupart des ouvrages cités, et aussi, naturellement, dans celui de Gl. S.B.
[3]R.P. Wulcker avait confronté l’éd. Fr. Michel avec le manuscrit ; H. Nicol avait fait de même avec la première éd. de Koschwitz.
[1]Par ex. les tracés des jambages du n et du u prêtent parfois à confusion, ce qui appuie les lectures pui vs pin aux v. 594,760,780,783.
[2]Si le copiste anglo-normand confond les deux finales, il est certain que l’auteur ne les confondait pas : il construit sept laisses en - (pour un total de 108 vers) et onze laisses en -é (pour un total de 210 vers); les infractions sont rares (9 dans la première série, 6 dans la seconde), et se laissent très facilement corriger, le texte lui-même fournissant souvent la solution dans d’autres occurrences des mêmes formules.
[1]T. 55,1981, p. 326-330.
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