2001
Le Moyen Age
Bibliographie
Comptes rendus
• The community, the family and the saint. Patterns of power in early medieval
Europe. Selected proceedings of the International Medieval Congress,
University of Leeds, 4-7 July 1994,10-13 July 1995, éd. Joyce HILL et Mary SWAN,
Turnhout, Brepols, 1998; 1 vol. in-8°, XVII-427 p., ill. (International medieval
research, 4). ISBN : 2-503-50668-2.
• Heinz Wilhelm SCHWARZ, Der Schutz des Kindes im Recht des frühen Mittelalters.
Eine Untersuchung über Tötung, Mißbrauch, Körperverletzung,
Freiheitsbeeinträchtigung, Gefährdung und Eigentumsverletzung anhand von
Rechtsquellen des 5. bis 9. Jahrhunderts, Siegbourg, Verlag Franz Schmitt, 1993;
1vol. in-8°, XXXIX-237p. (Bonner Historische Forschungen, 56). Prix : DEM78.
• Actes Colloqui Corona, municips i fiscalitat a la baixa Edat Mitjana, Lerida,
novembre 1995, sous la dir. de Manuel SANCHEZ, Antoni FURIÓ, Prim BERTRAN,
Lérida, Institut d’Estudis Ilerdencs, 1996; 1vol., 701p.
• Cora DIETL, Minnerede, Roman und historia. Der Wilhelm von Österreich Johanns
von Würzburg, Tübingen, Niemeyer, 1999; 1vol. in-8°, VIII-429p., ill. (Hermaea,
Germanistische Forschungen, nlle sér., 87). Prix : DEM126.
Alexandre le Grand dans les littératures occidentales et proche-orientales. Actes
du Colloque de Paris, 27-29novembre 1999, éd. Laurence HARF-LANCNER, Claire
KAPPLER et François SUARD, Paris, Centre des Sciences de la Littérature – Université
Paris X-Nanterre, 1999; 1vol., 388p. (Littérales).
Le présent ouvrage, recueil des actes du colloque organisé à Paris les 27-29novembre 1999, explore les différentes facettes du personnage d’Alexandre dans
les littératures occidentales et proche-orientales. Si les participants se sont surtout
intéressés à l’époque médiévale, ils n’ont pas hésité à remonter aux origines de ce
mythe dans les sources latines du IIIesiècle de notre ère et à étudier ses avatars jusque
dans les manuscrits malaisiens du XIXe et du XXesiècles. Cette réflexion
s’accompagne d’une riche étude iconographique et s’agrémente d’une vingtaine de
reproductions tirées de manuscrits persans, arméniens, roumains ou bourguignons.
Médiévistes et orientalistes, littéraires et historiens se sont réunis pour montrer la
manière dont chaque culture avait adopté Alexandre comme caution ou comme bouc
émissaire en fonction de circonstances historiques ou idéologiques. Les articles
mettent ainsi en lumière l’ambivalence fondamentale qui affecte l’empereur
macédonien. Conquérant irrésistible et représentant de la non-violence, courageux et
colérique, protecteur de la philosophie et combattant contre elle, miroir du roi idéal
obéissant à la volonté divine mais aussi pilleur et instigateur du désordre, sage et
irréfléchi, chaste et débauché, généreux et cupide, humble et orgueilleux, pieux et
impie, apothéose du bien et du mal, Alexandre, maître des seuils dans l’imaginaire
de l’islam arabe médiéval, semble vouloir repousser toujours plus loin les limites
humaines mais il n’échappe pas à ses propres limites, la bâtardise et la tentation de
la démesure. Capable d’incarner aussi bien la force que la fragilité qui sommeille en
tout homme, ce personnage extraordinaire n’a jamais cessé de séduire car ses
ambiguïtés profondes transcendent les frontières spatiales, historiques et culturelles.
On pourrait sans soute regretter la brièveté de l’article proposé par M.Gaillard
(p.367-369) et discuter la place de certaines communications (celle de Y.Yamanaka,
consacrée à l’épopée persane de Firdawsi, paraît étrangement isolée dans la
cinquième partie qui porte essentiellement sur les textes médiévaux français et
anglais). Au-delà de ces détails, la réflexion proposée par l’ensemble de ce recueil, et
plus particulièrement par les communications de D.Williams ou de J.Cl. Gardin, se
révèle fort stimulante.
Corinne PIERREVILLE
Geistliches in weltlicher und Weltliches in geistlicher Literatur des Mittelalters,
éd. Christoph HUBER, Bughart WACHINGER et Hans-Joachim ZIEGELER, Tübingen,
Niemeyer, 2000; 1vol. in-8°, VI-348p. Prix : DEM136; ATS1 139; CHF139.
Cet ouvrage réunit les actes d’un congrès ayant eu lieu à Riedlingen du 21 au
23novembre 1997. Quinze historiens de la littérature ont utilisé différentes méthodes
pour tenter de démêler les fils qui lient les éléments temporels aux éléments spirituels
dans la littérature médiévale. Pour ce faire, B.K.Vollman s’intéresse à la notion de
destin et explique comment ont été réunies la tradition du roman hellénistique et son
interprétation religieuse dans les vies de saints. Ainsi la constance du héros grec
stoïque rejoint-elle la patiente confiance du saint chrétien. E.Brüggen attire
l’attention sur le fait que l’usage de la langue vulgaire à l’écrit crée une nouvelle forme
de littérature spirituelle qui donnera elle-même naissance à une poésie plus
fortement empreinte d’éléments profanes. À l’aide de deux textes du XIIesiècle, elle
démontre que, pour critiquer le mode de vie profane et avoir une action pastorale sur
lui, il est nécessaire de décrire ce monde et donc de l’introduire au sein même du texte.
P.Godman établit, à travers l’archidiacre Reinald von Dassel, comment l’utilisation
du langage biblique et liturgique et son détournement par l’ironie peuvent décider
d’événements temporels comme la canonisation d’un empereur. E.C.Lutz va dans le
même sens en montrant que, dans certains cas, le pouvoir peut être légitimé par des
ecclésiastiques. Avec P.Strohschneider, nous abordons véritablement le domaine
romanesque. En interprétant la structure du roman comme un mythe de généalogie,
il propose de voir dans le Gregorius d’Hartmann von Aue une sorte de bouc émissaire
qui se fait lui-même pécheur afin de porter les fautes des autres et de les effacer,
prouvant ainsi l’efficacité de la grâce divine. C’est dans la perspective du langage que
M.G.Scholz aborde le roman, en se fondant particulièrement sur le Érec d’Hartmann.
Il nuance les interprétations données jusqu’à présent à des expressions comme vrou
Saelde et gotes hövescheit et en propose des traductions différentes. J.Theisen
s’intéresse lui aussi au problème de la langue et se demande comment Dieu peut être
présenté comme acteur dans un récit. Il observe par quels procédés prudents et
réfléchis les auteurs nomment Dieu et lui font une place dans leurs récits, tout en
différenciant bien leur conception de celle de leurs personnages. Les relations entre
le spirituel et le temporel sont au cœur du Willehalm de Wolfram. A.Gerok-Reiter
signale en effet que ces notions y sont constamment en interférence et en contradiction
et elle note comment l’auteur tente d’inclure les notions de salut et de sainteté dans
un domaine temporel parfois plus infernal que saint. W.Haug s’interroge sur les
relations de dépendance ou d’échange entre la mystique et la lyrique amoureuse et
sur un éventuel développement analogue des deux genres. Il se penche sur les
transformations de la conception de l’amour dans le texte mystique et dans la poésie
courtoise qu’il met en parallèle. Le discours amoureux est également étudié par
S.Köbele, à travers l’œuvre de Frauenlob qui tente de réduire l’écart entre le divin et
l’humain et qui, en ayant recours à la métaphore et au motif de la nature, efface la
frontière entre les notions de temporel et de spirituel. La contribution de Chr. Kiening
est à rapprocher de celle de P.Strohschneider : le récit de La fille aux mains coupées
contient en effet les thèmes de l’inceste et de la jeune fille qui subit une sorte de
martyre pour finalement être sauvée et sauver les siens. La structure narrative
concilie bien les intérêts de la noblesse et les normes cléricales. À la délivrance
« mondaine » de la jeune princesse et à ses mésaventures est intimement lié le salut
de l’âme des protagonistes. V.Millet, quant à lui, propose de voir si les historiettes à
rire du Moyen Âge ont un contenu moral et se rapprochent ainsi des exempla. Ces Märe
permettent en effet de voir comment des modes de pensée cléricaux pénètrent un
genre littéraire qui n’est pas spirituel, a priori. De son côté, N.Largier reprend les
anecdotes de la vie de Diogène et montre comment la morale stoïcienne du récit
antique est tout à fait adaptée à l’allégorie chrétienne de la patience, puis à celle du
plaisir, du contentement et de la contemplation de la nature à l’époque de la
Renaissance. Ainsi voit-on comment une même figure peut à la fois être interprétée
de façon religieuse et mondaine. H.Lähnemann, à travers le livre des veuves
(Witwenbuch) d’Erhart Groß, observe comment un échange peut avoir lieu entre un
clerc et une laïque et comment l’auteur, qui reprend des motifs anciens de l’éducation
des veuves, les remanie et propose une ligne de vie mi-religieuse, mi-temporelle
adaptée au monde des villes du XVesiècle. Enfin, C.Dietl prend comme point de
départ un scandale qui eut lieu à l’Université de Heidelberg en 1550 lors d’une
représentation théâtrale et analyse la pièce en question, montrant comment, dans la
polémique qui opposait les différentes confessions, les aspects temporels (de
protestation) et spirituels (de revendication) étaient étroitement liés.
Ce recueil apporte des éclairages nouveaux, parfois audacieux, sur un thème qui
n’est pas original mais qui mérite que l’on s’y intéresse encore et qui nous rappelle
combien le clivage entre weltlich et geistlich peut être réducteur.
Florence BAYARD
Beiträge zur Geschichte des Paulinerordens, sous la dir. de Kaspar ELM, Berlin,
Duncker & Humblot, 2000; 1 vol. in-8°, 333 p. (Berliner Historische Studien, 32,
Ordensstudien, XIV).
Ce livre rassemble les douze contributions d’historiens et archéologues
allemands, hongrois, polonais et tchèques à une table-ronde tenue à Stuttgart, en
langue allemande, du 10 au 12 mai 1996, sur le thème Ein Eremitenorden aus Ungarn :
Die Pauliner. Geschichte – Struktur – Verbreitung. Le présent compte rendu ne porte que
sur les huit communications se rapportant à l’histoire médiévale de l’ordre des
ermites de Saint-Paul. L’ouvrage comporte une abondante bibliographie (un millier
de titres environ, principalement hongrois, allemands et polonais), deux cartes (dont
l’une représentant l’ensemble des maisons de cet ordre fondées dans le royaume de
Hongrie avant 1526) et neuf croquis, ainsi qu’un index des noms de lieux, et un index
des noms de personnes.
Après avoir rappelé en introduction le succès international de l’ordre des ermites
de Saint-Paul dès la fin du Moyen Âge (en Hongrie, comme en Pologne, en Croatie,
en Allemagne et en Italie), K. Elm présente dans le premier article de ce recueil
(Eremiten und Eremitenorden des 13. Jahrhunderts, p.11-22) les circonstances générales
dans lesquelles l’ordre des ermites de Saint-Paul vit le jour, c’est-à-dire le (second)
essor de l’érémitisme en Europe, au cours du XIIIe siècle. La naissance de cet ordre
s’inscrit en effet dans les multiples tentatives (avortées ou réussies) de structuration
des communautés érémitiques qui fleurirent dans l’ensemble de la Chrétienté latine
au XIIIe siècle. Alors que nombre d’entre elles durent se constituer en ordres
mendiants (les carmes, les ermites de Saint-Augustin, les guillelmites, les servites), les
ermites de Saint-Paul adoptèrent une orientation privilégiant d’emblée la
contemplation par rapport à la cura animarum.
La seconde contribution s’intéresse également aux origines de l’ordre, mais sous
l’angle de l’hagiographie de son saint éponyme. St. Rebenich (Mannheim), dans sa
communication intitulée Der Kirchenvater Hieronymus als Hagiograph. Die Vita Sancti
Pauli primi eremitae (p.23-40), présente les traits caractéristiques et la destinée de
l’œuvre hagiographique de saint Jérôme (v. 347-v. 420), auteur notamment de la Vie
de saint Paul l’Ermite, qui servit de référence aux premiers fondateurs de l’ordre des
ermites de Saint-Paul. C’est saint Jérôme qui, on le sait, fit du personnage de Paul de
Thèbes (sans doute légendaire) le tout premier ermite dans la tradition chrétienne;
selon lui en effet, il aurait précédé saint Antoine (l’Ermite) dans le désert de Thébaïde,
et aurait été son maître. La Vita Pauli primi eremitae connut un succès grandissant
(jusqu’à l’époque moderne, où elle fut traduite en de nombreuses langues), mais,
comme la Vita Antonii, elle est au moins aussi représentative d’un certain état de la
littérature monastique (et du genre hagiographique), que d’une véritable conception
originale de l’érémitisme (fondée depuis les origines de l’anachorétisme sur les vertus
de solitude, d’humilité, d’abstinence et de pauvreté).
G. Sarbak (Budapest) révèle l’importance de la bibliophilie (et des bibliothèques)
chez les membres de l’ordre des ermites de Saint-Paul au Moyen Âge, dans son article
intitulé Das Buch- und Bibliothekswesen der Pauliner im Mittelalter (p.41-62). Bien
qu’aucune bibliothèque des maisons hongroises de cet ordre n’ait pu être
reconstituée pour la période médiévale, les sources tardives (celles du XVIe siècle,
dont l’œuvre du prieur de Budaszentlorinc Grégoire de Gyöngyös), et les indices
(écrits ou archéologiques) concernant des couvents occidentaux (à commencer par S.
Stefano Rotondo à Rome) ou hongrois (en particulier le centre de l’ordre, Saint-Laurent de Budaszentlorinc), permettent d’établir que, au moins à son apogée (au
tournant des XVe et XVIe siècles) si ce n’est avant, l’ordre des ermites de Saint-Paul,
s’attacha à constituer de riches bibliothèques (comme le faisait d’ailleurs l’élite
ecclésiastique et civile à la même période). Celle de Budaszentlorinc, dont la valeur
atteignait mille florins quand elle fut incendiée par les Turcs en 1526, comprenait non
seulement des ouvrages liturgiques et les constitutions des chapitres généraux de
l’ordre, mais aussi les œuvres des Pères de l’Église, des sermonnaires, et des écrits de
Thomas Kempis. Un atelier d’écriture, animé par plusieurs moines aux fonctions
précises, se chargeait de recopier les ouvrages nécessaires, ou les confiait à un
imprimeur, ou de composer des œuvres nouvelles relatives à l’histoire de l’ordre, le
tout sous l’étroite surveillance du prieur général.
La contribution de J. Török (Budapest) concerne la liturgie utilisée par les membres
de cet ordre au Moyen Âge; elle s’intitule Die Paulinerliturgie in Ungarn (p.125-134).
Prenant comme point de départ l’observation faite par G. Asztrik, selon laquelle cette
liturgie se rapprochait de l’usus d’Esztergom, l’A. s’efforce de mener une
comparaison très précise des usages liturgiques des ermites de Saint-Paul hongrois
et du rituel du siège archiépiscopal (et de la province ecclésiastique) d’Esztergom.
Outre les indices que fournit à ce propos la Vita fratrum de Grégoire de Gyöngyös, l’A.
s’appuie, pour établir ces parallèles, sur des manuscrits liturgiques remontant au
XIVe siècle, principalement des missels et des bréviaires. Il aboutit à la conclusion
selon laquelle la liturgie « paulinienne » est effectivement une variante du rituel
d’Esztergom.
J.M. Bak (Budapest) dresse ensuite, dans une communication intitulée Die Heimat
der frühen Pauliner. Ungarn zu Beginn des 14. Jahrhunderts (p.135-142), un tableau
synthétique du pays natal de l’ordre des ermites de Saint-Paul au moment de sa
confirmation en ordre, au début du XIVe siècle. Après un bref rappel des étapes de
l’intégration de la Hongrie à la Chrétienté latine, l’A. décrit la situation politique
(dynastique et diplomatique) du royaume magyar dans ces années charnière pour
l’histoire du pays, en soulignant l’importance de la référence au sentiment national
pour les souverains de la nouvelle dynastie, celle des Angevins de Naples.
L’exposé de B. Fülöpp-Romhányi (Budapest), particulièrement dense, fait le point
sur l’évolution générale de l’ordre des ermites de Saint-Paul en Hongrie au Moyen
Âge (Die Pauliner im mittelalterlichen Ungarn, p.143-156). À partir de la bibliographie
existante, et des recueils de sources récemment édités en Hongrie, l’A. présente les
hypothèses les plus sérieuses concernant tant les origines de l’ordre, que les étapes
chronologiques de sa reconnaissance officielle et l’essor des fondations dans
l’ensemble du royaume jusqu’en 1526 (avec environ 70 monastères). Elle souligne en
particulier le rôle très actif joué par le roi, mais surtout les « barons » (magnats) dans
l’expansion et la prospérité de l’ordre, particulièrement spectaculaires sous la
dynastie angevine, avec un regain de vitalité sous Mathias Corvin. Elle se livre aussi
à l’examen de la localisation et du site des monastères hongrois, faisant notamment
observer leur absence totale dans la Grande Plaine, et leur prédilection pour des sites
apparemment isolés (îles, éminences topographiques), mais souvent proches des
grands axes d’échanges régionaux ou nationaux.
Z. Bencze (Budapest) présente les résultats des dernières fouilles archéologiques
menées sur le sites de plusieurs monastères hongrois fondés au Moyen Âge (Das
Kloster St. Lorenz bei Buda (Budaszentlörinc) und andere ungarische Paulinerklöster.
Archäologische Untersuchungen, p.157-190). Après avoir présenté les données
documentaires concernant chacun des sites fouillés (Budaszentlorinc, Ürög,
Köveskút, Uzsa, Nagyvázsony, Pilisszentkereszt, Pilisszentlélek, Nosztra,
Toronyalja, Felnémet, Diósgyör, Gönc et Újház), l’A. montre ce que les fouilles ont
permis de retrouver sur chacun d’eux, sans présenter toutefois de conclusion
synthétique ou comparative mettant en parallèle l’ensemble des sites.
L. Weinrich (Berlin) retrace l’évolution du monastère d’ermites de Saint-Paul
fondé à Rome au tout début du XVe siècle, dans une communication intitulée Santo
Stefano Rotondo. Der römische Paulinerkonvent (p.191-202). Après avoir précisé les
circonstances de sa fondation, l’auteur expose les événements du XVIe siècle.
À l’évidence, cet ouvrage n’a pas la prétention de faire la synthèse des
connaissances concernant l’ordre des ermites de Saint-Paul. Il ne fait qu’éclairer
certains aspects de l’histoire (médiévale) de cet ordre, et montrer les principales
directions de la recherche récente, tant en Allemagne qu’en Hongrie. Ainsi, on aurait
aimé en savoir davantage sur la réorientation tardive des ermites de Saint-Paul vers
la pastorale, dans les derniers siècles du Moyen Âge, et sur leur participation à la
diffusion d’un idéal de vie chrétienne proche de la
devotio moderna, susceptible de
donner une orientation nouvelle à la vie religieuse des fidèles, dépassant le cadre des
maisons de cet ordre. Cependant, les contributions ici rassemblées suffisent à
remettre en cause plusieurs points de vue généralement admis sur cet ordre (diffusés
par les ouvrages de synthèse déjà anciens, mais irremplacés à ce jour
[1]), par exemple
sur sa vocation de moins en moins érémitique, ou encore sur ses liens étroits avec la
haute aristocratie magyare.
Marie-Madeleine DE CEVINS
The community, the family and the saint. Patterns of power in early medieval
Europe. Selected proceedings of the International Medieval Congress,
University of Leeds, 4-7 July 1994,10-13 July 1995, éd. Joyce HILL et Mary SWAN,
Turnhout, Brepols, 1998; 1 vol. in-8°, XVII-427 p., ill. (International medieval
research, 4). ISBN : 2-503-50668-2.
L’International Medieval Congress de Leeds est devenu un «must» dans le
monde des médiévistes. Et il est vrai que ce gigantesque événement montre bien que
la mondialisation n’est pas un vain mot, ce concept « à la mode » s’appliquant même
à l’organisation matérielle de la discipline historique. Mais, trêve de sarcasmes : ce
congrès réunit chaque année de grands noms de la recherche historique (surtout
anglo-saxonne ou « anglo-saxonnisante »), renforce la toile qui se tisse lentement
entre les chercheurs, permet de bousculer les barrières qui les séparent, permet aux
jeunes loups de se faire les dents et aux plus vieux de montrer qu’ils ont encore de
beaux crocs. Voilà que les organisateurs de ce que l’on appelle maintenant « Leeds »
ont décidé de lancer une série de selected proceedings, regroupant des communications
présentées au cours de l’une ou l’autre édition, sous un thème fédérateur, avec la
complicité du vieux partenaire, Brepols. Très bien. Et voici le quatrième volume : 22
communications consacrées à l’étude des « organising forces of social identity and
power in early medieval Europe » (p. XI), brassant toutes les époques jusqu’au XIIe s.,
arpentant l’Europe toute entière. Soit un recueil où il est bien difficile de trouver une
réelle unité, si ce n’est – éventuellement et avec beaucoup de bonne volonté – « the
nexus of power » (p. XI) au haut Moyen Âge. Plutôt qu’une unité, il faut y chercher
plusieurs (fragiles) thèmes, sous la forme de quatre sections. La première,
communauté et famille, rassemble sept communications : L’évolution de la vision de
l’Imperium christianum chez Alcuin (M. Alberi), La formation de la paroisse
scandinave (St. Brink), Le sens de la communauté et identité civique dans les
communes italiennes (E. Coleman), Le paysage et le pouvoir : la famille Frangipani
et leurs clients dans le forum romain au XIIe s. (M. Ellis), Les Gevissae et Bède : sur le
caractère innovateur du concept de gens chez Bède (H. Kleinschmidt), La mutation
familiale : nouvelle enquête (P. Stafford), Le « Gender » sans sexualité : Hrosvitha
imaginant une chaste communauté féminine (L.M.C. Weston). La seconde section,
consacrée aux saints, est maigre : Pollution, pénitence et sainteté : la vie d’Ekkehard
par Iso de Saint-Gall (M. de Jong), Saint Wilfrid : évêque de tribu, évêque de cité ou
seigneur germanique ? (D. Pelteret), Miracles et mobilité horizontale au haut Moyen
Âge : quelques réflexions méthodologiques (H. Röckelein). Un troisième chapitre
parle du pouvoir. Il compte la seule communication en français, par Ph. Depreux, sur
La pietas comme principe de gouvernement d’après le poème sur Louis le Pieux
d’Ermold le Noir, mais aussi les communications de K. Heidecker : Pourquoi les
évêques devraient-ils être impliqués dans les affaires matrimoniales ? Hincmar de
Reims, à propos du divorce du roi Lothaire II (855-869), S.L. Keefer : Ut in omnibus
honorificetur Deus: le jugement de Cornsaed en Angleterre anglo-saxonne, J.M.
Pizarro : Foules et pouvoir dans le Liber pontificalis ecclesiae Ravennatis, R. Meens :
Magie et la vision du monde du haut Moyen Âge, P. Skinner : Le soin des pêcheurs :
maladie et soins de l’âme en Italie du sud médiévale et enfin M. Stein-Wilkeshuis : Du
droit scandinave dans un traité commercial russe-grec du Xe s. ? Une dernière partie
est consacrée à la mort, l’enterrement et la « commemoration », avec cinq articles :
L’enterrement, le rituel et la société mérovingienne (G. Halsall), Les inscriptions du
haut Moyen Âge en Angleterre occidentale : fonction et sociologie (M. Handley),
Treasure Bequest: mort et don au haut Moyen Âge (D. James), Vikings morts en
Angleterre – qui honore leur mémoire ? « Mémoriaux » runiques en Suède (B.
Nilsson) et enfin, On broken letters scarce remembred : Nash-Williams et les premiers
monuments chrétiens gallois. Tous les articles sont en anglais, comme je l’ai dit, sauf
celui de Ph. Depreux. La politique de l’éditeur est de demander aux auteurs de citer
des extraits de leurs sources et de les traduire au cours de l’article ou dans les notes :
pratique louable. Mais pour le reste, il est difficile de crier à l’ouvrage de génie que
le monde scientifique appelait de ses vœux. Il apparaît hélas comme un ramassis de
communications classées vaille que vaille. C’est ici qu’on aimerait un résumé des
différents articles… Mais rien, pas une aide, mis à part l’introduction des éditrices,
M. Swan et J. Hill. Les titres ou les affiliations universitaires ou scientifiques des
différents auteurs ne sont pas mentionnés, pas plus que leurs adresses. Je voudrais
néanmoins conclure sur une note optimiste : l’idée de publier des selected proceedings
de l’International Medieval Congress de Leeds est bonne. Les chercheurs – renommés
le plus souvent – qui publient ici ont pour la plupart proposé, à ce qu’il semble, des
articles de qualité. Ils ne sont pas responsables d’une édition quelque peu bâclée.
Paul BERTRAND
Walburga HÜLK, Schrift-Spuren von Subjektivität. Lektüren literarischer Texte des
französischen Mittelalters, Tübingen, Niemeyer, 1999; 1vol. in-8°, V-231p.
(Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, 297).
Le parcours de lecture que propose le livre de W.Hülk à travers plusieurs œuvres
du Moyen Âge français suit les traces inscrites par un Je littéraire dans le texte. Dans
une introduction d’une quinzaine de pages, l’A. refait l’historique de la notion de
subjectivité, rappelant en même temps les enjeux épistémologiques et les différentes
applications du concept au sein des sciences humaines. Dans une course un peu
haletante, il faut bien le dire, le lecteur médiéviste moyen passe ainsi de Freud à
Ph. Ariès, de Sartre à Heidegger, de Saussure à Jakobson et de Hegel à Lacan, d’où il
regagne finalement des terres qu’il connaît un peu : de Lacan on passe en effet
naturellement à J.Cl. Huchet et Ch. Méla, tous deux inspirés de l’enseignement
dispensé à Paris dans les années 1970.
Quoi qu’il en soit, W.H. déclare renoncer à s’inscrire dans la suite de ces travaux,
« aussi jouissive et stimulante qu’ait pu être leur lecture » (p.10), et l’on passe donc
directement à M.Zink, par qui le lecteur francophone aurait peut-être eu tendance à
commencer tout de suite. Dans son ouvrage sur la subjectivité littéraire, celui-ci faisait
observer qu’il ne pouvait s’agir de traquer, dans un texte, l’effusion spontanée de la
personnalité de l’auteur, mais d’y relever les marques d’une conscience. L’œuvre
littéraire ne révèle alors pas un enseignement sur le monde prétendant à une vérité
objective, métaphysique ou sacrée, mais se désigne comme le produit d’une
conscience particulière. L’examen de la subjectivité littéraire est par conséquent la
voie royale pour étudier la littérature tout court, dans ses transformations et ses
constantes. C’est pourquoi une étude comme celle de W.H. se passe en quelque sorte
de justification extra-littéraire lorsqu’elle interroge sous cet angle son corpus : le
Roman de la Rose (p.16-94), la
Clef d’Amour (p.97-118), le
Dit de la Panthère d’Amours
(p.118-148) et le
Voir Dit (p.149-197). C’est d’ailleurs aussi l’opinion de W.H. elle-même, puisque, pour anticiper un peu sur la suite, il ne sera plus guère question, dans
le corps de l’étude, ni de Freud ni de Jakobson, ni de Hegel ou Sartre. Les guides
sollicités sont plutôt des chercheurs fort « classiques », même si une cohorte de
cicérones, de R.Musil à R.M. Rilke, des personnages de Th. Mann à C. de Bergerac
(pas celui de la pièce de Rostand, mais celui du film de Rappeneau), accompagnent
de temps à autre le lecteur sur son itinéraire. Toutes ces rencontres sont évidemment
intéressantes, stimulantes et, jusqu’à un certain point, aussi instructives. Le
« médiéviste de base » que je suis est en tout cas aussi admiratif devant l’étendue de
la culture de l’A. que devant la syntaxe élaborée, parfois volontairement enjouée, et
le style vif et, par endroits, incisif de sa prose
[1]. Une présentation un tantinet moins
travaillée (ou travaillée dans un autre sens) permettrait sans doute de suivre W.H. à
moindres frais, mais aussi, me dira-ton, avec moins de plaisir.
Abordons donc la lecture des textes en compagnie de l’A. et de sa problématique.
Le point de départ obligé est le Roman de la Rose. L’étude de la première partie montre
la quête d’un Je pour une rose, aperçue dans le miroir de Narcisse, rose qui devient
ici une partie du sujet, à la fois distincte et conjointe du Je. La fragmentation de ce sujet
est évidente : il se situe à la frontière du rêve et de la « réalité », est à la fois acteur et
narrateur, se place d’emblée dans un étrange espace temporel que D.Poirion a jadis
qualifié de « futur antérieur » etc. Lorsque Jean de Meun continue le texte, ce Je
devient Guillaume de Lorris, c’est-à-dire qu’il est « objectivisé » pour devenir acteur
dans un projet tout autre, où l’ars erotica se transforme en scientia sexualis et l’amant
en homo faber. Le rêve s’achève et le récit se voit transposé dans la société de son temps.
Pour ce qui concerne l’union de l’amant et de la Rose, placée sous les auspices de
Raison, assimilée par W.H. à une Dame Rhétorique à peine travestie dont la mission
est avant tout la persuasion, elle donne naissance à un enfant de nature particulière :
le texte.
La suite de l’ouvrage de W.H. est consacrée à l’étude de quelques cas (Fallbeispiele),
qui montrent comment ce double speculum du Roman de la Rose, où se reflètent à la fois
le Je et le savoir d’une époque, a fécondé la tradition littéraire. L’étude de la Clef d’Amour
anonyme, du Dit de la Panthère d’Amours et du Voir Dit fait apparaître, et c’est ce trait qui
fait l’unité du corpus, de quelle manière un sujet se constitue à l’aide du seul discours
amoureux, mais aussi les moyens mis en œuvre pour se ménager une spécificité au
sein de cette tradition qui risque à tout moment d’absorber ou d’écraser le Je.
La question qui se pose à l’issue de ce livre est naturellement celle du rendement
de la clé de lecture employée. En quoi est-il éclairant de lire ces quatre textes en
fonction de la subjectivité et, inversement, en quoi ces quatre textes nous renseignent-ils sur le phénomène en question ? Etant donné le lien étroit entre la subjectivité et la
façon de mettre en monde un univers littéraire, rappelé par W.H. dès l’introduction
de son livre, il est aisé de répondre à la première question : son approche permet,
naturellement, de mettre en évidence des aspects essentiels dans chacune des œuvres
étudiées. Les apports, mais cela aussi allait de soi, sont peut-être plus intéressants en
ce qui concerne la Clef d’Amour et le Dit de la Panthère d’Amours, deux textes rarement
pris en compte par la critique récente, que pour le Roman de la Rose et le Voir Dit tous
deux très à la mode. Quant à la question de savoir si la lecture des quatre textes du
corpus permet de se faire une idée de la mise en récit du sujet médiéval, W.H. admet
elle-même dans sa conclusion (p.198) que son livre n’a pas l’ambition de donner une
vision exhaustive de la subjectivité littéraire. L’on pouvait même craindre que les
quatre œuvres témoins restent isolées les unes des autres, sans qu’émerge une
véritable progression menant du premier Guillaume au dernier. En fait, il n’en est
rien. La plume inspirée de W.H., si elle ne fait pas apparaître l’évolution de la
représentation du Je littéraire, sait poser les jalons qui permettent de voir ce qui, du
Voir Dit, était déjà en germe chez Nicole de Margival. En ce sens, les quatre
monographies marquant quatre moments de l’histoire littéraire de la France forment
bien un tableau d’ensemble.
Richard TRACHSLER
Voix et signes. Nouvelles musiques du XIIIe au XVe siècle, Saint-Denis, P.U.
Vincennes-Paris VIII, 1997 ; 1 vol., 158 p., ill. (Médiévales, 32).
Ce 32e numéro de l’excellente revue Médiévales est consacré pour une bonne partie
à la musique. Cinq articles suivis d’une Orientation discographique (p. 77-81) offrent un
parcours dans la musique et ses représentations du XIIIe au XVe siècle. O. Mattéoni
introduit la problématique dans un bref article intitulé Nouvelles musiques du XIIIe au
XVe siècle (p. 5-8). À la lecture de ces quelques pages, on est en droit de s’inquiéter de
la perspective dans laquelle la discussion sera engagée. Le titre déjà de l’article
inquiète : « nouvelles musiques ». Excepté le répertoire du plain-chant (et encore),
toute musique (ou presque) sera nouvelle jusqu’à l’apparition des concerts
historiques dans le courant du XVIIIe siècle. Et si l’on pense à Platon, Aristote,
Augustin, Boèce, Ptolémée, il paraît difficile de soutenir que « la musique est devenue
un enjeu à la fin du Moyen Âge » (p. 7). Elle l’a toujours été et le restera, du moins dans
la construction de la pensée philosophique, jusqu’à Adorno ! É. Anheim entend
étudier les relations de parenté qui existent entre l’Ars Nova et le nominalisme. Ce
thème a été étudié en profondeur dans une thèse soutenue il y a presque dix ans aux
États-Unis et sur laquelle Chr. Page a récemment attiré l’attention (Discarding images,
Oxford, 1993). Plutôt que limiter sa réflexion aux rapports entre les théoriciens de
l’Ars Nova et Ockham, sans doute aurait-il été intéressant de s’inquiéter de l’impact
de la pensée des Mystiques sur la théorie musicale. O. Cullin fait faire un saut d’un
siècle au lecteur avec un article tout aussi général intitulé Penser la musique au XIIIe
siècle (p. 21-30). Peut-on découvrir une caractéristique du XIIIe siècle « dans une
philosophie portant une scrupuleuse attention aux mots et où les lois du langage sont
tenues de correspondre aux lois de la pensée, le même élan guide “celle qui écrit” et
celle “qui note en musique”» (p. 24)? La théorie des arts a fait l’objet d’études
remarquables depuis les années 1970, notamment grâce aux travaux de Baxandall,
précisément sur le même type de problématique. Les démonstrations et les
conclusions d’O. Cullin sont trop générales pour trouver réelle application.
L’article de A.M. Busse Beger (Notation mensuraliste et autres systèmes de mesure au
XIVe siècle, p. 21-46) a l’intérêt d’offrir au lecteur francophone une synthèse de travaux
dont Busse Berger a déjà fourni d’amples résultats ailleurs (Mensuration and proportion
signs, Oxford, 1993). Il s’agit d’une brève synthèse dont la lecture est rendue difficile
par le renvoi des exemples et figures en fin d’article alors qu’ils sont essentiels à la
démonstration. M. Popin (Subtilité est affaire de raison, p. 47-57) s’attaque au problème
délicat de la signification du mot et du concept de « subtilité » dans les textes des
chansons du XIVe siècle. Survol ici encore qui ne parvient pas à mettre en évidence la
pensée complexe, délibérément subtile, des compositeurs de la fin du XIVe siècle,
malgré d’intéressantes remarques sur Jacques de Liège. N. Guidobaldi clôt cette série
d’articles avec une étude iconographique portant sur les « figures et thèmes musicaux
dans l’imaginaire de cour au XVe siècle ». Cette belle synthèse intrigue, non pas par
son contenu, mais par son intégration dans ce volume. Les cours princières de l’Italie
du XVe siècle relèvent-elles de pratiques médiévales ? Comme le précise et le
démontre N. Guidobaldi, ces représentations de la musique manifestent une rupture
par rapport à l’imaginaire médiéval.
Le projet des éditeurs de ce numéro était original. Sans doute est-ce l’absence de
réflexion préalable sur le sens du titre Voix et signes qui a engagé la discussion vers des
zones pour le moins périphériques. Les travaux menés depuis quelques années,
d’une part par des historiens de la théorie (notamment à Munich), et d’autres part par
des historiens de la musique engagés dans une problématique d’histoire culturelle
(Page, Strohm), auraient pu enfin trouver un écho dans le monde francophone. Il n’en
est malheureusement rien, et je crains fort que les non-musicologues auxquels ces
articles sont destinés ne trouvent source d’inspiration pour découvrir des signes et
des voix ignorés jusqu’à présent dans l’univers médiéval. Il eût fallu pour y parvenir
que tous les articles à l’instar de ceux de Busse Berger et de Guidobaldi interrogent
en profondeur les concepts et les notions suggérées par une sémiotique historique.
Philippe VENDRIX
The clear Mirror. A chronicle of the japanese court during the Kamakura period
(1185-1333), trad. George W.PERKINS, Stanford, Stanford U.P., 1998; 1vol. in-8°,
342p.
Le Masu kagami est un étrange objet, livre d’histoire, il n’apporte aucune
information qui ne se trouve ailleurs, souvent dans des sources bien meilleures, récit
littéraire, il n’est pas de premier rang et son principal ornement, les poèmes, figurent
tous dans des anthologies. Son titre est à double sens, il peut se comprendre soit
comme miroir clair, c’est à dire qui reflète fidèlement le passé, avec la nuance propre
à l’historiographie japonaise ancienne miroir propre à fournir des précédents, soit
comme miroir supplémentaire, ce qui implique que cette œuvre s’inscrit dans un
genre, né au XIesiècle et illustré par d’autres « récits historiques », certains ayant aussi
dans leur titre le mot de miroir. C’est donc une œuvre de la littérature en langue
japonaise. Le récit historique trouve en partie son origine dans le célèbre récit
romanesque Genji monogatari (traduit en français sous le titre Le Dit du Genji par
R.Sieffert), dont l’auteur, la dame Murasaki shikibu, dans un passage toujours cité
met dans la bouche de son personnage principal la remarque que les Annales
officielles rédigées par des commissions de fonctionnaires, en kanbun (ou en chinois
écrit au Japon), ne donnent qu’une vue incomplète et sèche de la réalité et que les récits
permettent de peindre avec plus de variété les hommes, leur aspect et leur caractère.
Le premier récit historique, l’Eiga monogatari, Récit de la Splendeur (de Fujiwara no
Michinaga, 966-1027), écrit sans doute par une femme, a emprunté au Genji monogatari
son découpage en chapitres avec des titres poétiques et le souci de peindre l’aspect et
les sentiments des protagonistes. Mais le genre s’est figé, il est devenu difficile de lui
demander plus qu’un récit élégant de la vie de la cour. Rares sont les allusions à un
défaut physique ou moral d’un grand personnage. Quant à l’expression des émotions
et des intentions, elle passe par les poèmes, donc par une forme codée et souvent
banale.
Sur la question qui est toujours à l’arrière-plan des études sur la période de
Kamakura, quel est le poids respectif de la cour – empereur, empereur retiré et grands
établissements religieux gravitant autour d’elle, tels le Hieizan centre de la secte
Tendai ou le Kôfukuji de Nara, temple familial des Fujiwara – et du bakufu des
guerriers installé dans l’est à Kamakura, le Masu kagami n’apporte pas de réponse
directe. À première vue même, on pourrait dire que la cour se contente de mimer le
passé, d’organiser des concours de poésies, de suivre le cycle annuel des célébrations,
de parader en des cortèges brillants, et qu’elle attend l’avis et l’accord de Kamakura
pour toutes les affaires importantes, même celles qui la touchent de près telle la
succession au trône, en un mot qu’elle n’a plus de prise sur le pays. Cependant, à y
regarder de plus près, on constate qu’elle garde une capacité économique qui suffit
aux reconstructions de palais et de résidences de campagne, à l’organisation des
célébrations et qu’elle peut toujours contenter son goût pour les costumes
somptueux. Mais les voies et moyens restent obscurs et il aurait été souhaitable
d’éclairer un peu plus le lecteur.
L’introduction qui ouvre l’ouvrage est fort utile car le texte donne souvent à qui
n’est pas familier de cette période l’impression d’être noyé dans un flot de noms
propres et de personnages qu’il est souvent difficile de situer. La traduction est juste
quoique quelquefois un peu loin du texte. La plus grosse difficulté réside dans la
traduction des si nombreux poèmes. C’est souvent une entreprise presque
désespérée, car leur principal charme, comme d’ailleurs celui de tout le texte, réside
dans les allusions, les renvois à d’autres poèmes, à d’autres situations et ceci reste
lettre morte pour les étrangers et même pour la plupart des Japonais. Au risque
d’alourdir les notes, peut-être aurait-il été utile de donner des explications plus
développées. On peut regretter aussi que le glossaire soit si sec, que les personnages
ne soient pas un peu mieux individualisés, ce qui était possible pour certains d’entre
eux, que le contenu des fonctions à l’époque de Kamakura ne soit pas décrit de façon
un peu concrète. Sachant que l’auteur du Masu kagami limite son intérêt au monde de
la cour, il aurait pu être utile de comparer son récit aux nikki ou notes journalières
tenues, elles, en kanbun par quantité d’empereurs ou de grands personnages et dont
il subsiste plus d’une douzaine. Ceci permet de vérifier divers traits communs à ces
deux sortes de textes, comme le poids des précédents, l’attachement minutieux au
cérémonial poussé jusqu’à donner des détails tels que le chemin suivi par un
empereur dans la résidence de son père l’empereur retiré quand il lui fait une visite
protocolaire, l’importance attachée à la description des cortèges qui manifestent la
gloire de la maison impériale, le refus de chercher les causes des échecs ailleurs que
dans la rétribution d’une vie antérieure.
Le peu qui est dit sur le reste du pays, le parti-pris de ne faire allusion aux invasions
mongoles que sous l’angle des célébrations religieuses commandées par la cour (et on
sait par ailleurs qu’elles furent décidées sur le modèle de ce qui s’était fait en 1019
quand des pirates avaient attaqué le nord de Kyûshû) amène à poser la question : les
empereurs partagés entre dévotions et amours diverses, les régents et chanceliers qui
intriguent pour placer leurs filles au palais et devenir le grand-père d’un prince
héritier, qui se passionnent pour les concours de poésie et les parties de ballon, ont-ils des œillères, ignorent-ils l’évolution qui entraîne le pays, brièvement mentionnée
à l’avant-dernier chapitre quand il est dit que les gouverneurs guerriers ont supplanté
les représentants des gouverneurs absentéistes nommés par la cour, ou bien le Masu
kagami n’est-il tel que parce qu’il représente la dernière floraison d’un genre très
marqué par ses origines féminines, genre qui ne veut montrer que ce qui est beau et
émouvant ? Il est probable que l’auteur, quel qu’il soit, applique les recettes du récit
historique. Cependant cet ouvrage peut conduire à formuler l’hypothèse que le rôle,
adopté par la cour, de gardienne du cérémonial et d’une forme de culture ennoblis par
l’âge et des souvenirs glorieux est un des éléments qui lui a permis de traverser les
siècles, tandis que la politique de restauration voulue par l’empereur Godaigo et sur
laquelle s’achève le récit n’a amené qu’un schisme et une perte de prestige.
Francine HÉRAIL
Katrien HEENE, The legacy of paradise. Marriage, motherhood and woman in
Carolingian edifying literature, Francfort-Berlin-Berne-New York-Paris-Vienne,
Lang, 1997; 1vol. in-8°, 338p. ISBN : 3-631-30932-5. Prix : CHF72.
Ce livre stimulant est issu d’une thèse de doctorat, qui fut soutenue à l’Université
de Gand en 1993 et qui fut dirigée par le regretté G.Sanders, puis par son successeur
M.Van Uytfanghe, deux guides particulièrement sûrs dont la compétence et la
science se retrouvent d’ailleurs ici. L’idée de départ était de vérifier si la littérature
d’édification carolingienne véhiculait une approche aussi positive vis-à-vis du
mariage et de la femme que celle des
specula coniugatorum qu’avait mise en évidence
P.Toubert
[1]. L’étude repose sur l’examen de 177textes hagiographiques (
uitae,
miracula, passiones, sermones), de 14
specula, de 20recueils d’homélies et de 25autres
sources carolingiennes. Si l’on tient compte aussi des lectures patristiques,
mérovingiennes et évidemment bibliques, on comprendra que cette étude représente
une somme de travail considérable. Pourtant, le lecteur n’est jamais noyé dans cet
ensemble et l’A. fait preuve d’une méthodologie et d’une clarté remarquables. Trois
grandes parties structurent l’ouvrage : la première (p.27-60) brosse le contexte
socioculturel de l’époque (l’âge carolingien en tant que période de réforme religieuse
et morale; les auteurs et leur public : la position de la femme dans la société, à la fois
dans le monde et dans l’Église); la deuxième (p.61-189) rend compte du témoignage
des textes d’édification sur le mariage temporel et spirituel, sur la femme mariée, sur
la maternité et l’instinct maternel, ainsi que sur le concept de
mater spiritualis; la
troisième partie (p.191-263), enfin, est un essai pour comprendre l’attitude des
Carolingiens à l’égard du concept de femme et de féminité. Tout cela est mené avec
beaucoup de science et de rigueur, mais aussi beaucoup de prudence et avec un grand
sens des nuances, ce qui explique tout l’intérêt des solides pages de conclusion
(p.265-278), où K.H. résume les apports de sa recherche. Les auteurs carolingiens
dans leur littérature d’édification « n’expriment jamais de mépris pour le mariage en
tant qu’institution, ni pour la maternité en tant que destination prééminente de la
femme, ni de la femme en tant que femme » (p.265) et les thèmes explicitement
misogynes et misogames n’apparaissent pas chez ces auteurs qui se révèlent
« particulièrement humains » et « adoptent une attitude beaucoup plus évangélique
envers la femme que ne le firent les Pères » (p.277). C’est à mon sens un des grands
mérites de ce livre de montrer combien les Carolingiens, sans contredire réellement
les Pères de l’Eglise, se séparent néanmoins des autorités patristiques sur lesquelles
ils s’appuient. Il y a d’ailleurs fort à parier que les compilations, que l’A. a écartées de
son corpus en raison du travail comparatif dans lequel cela l’aurait entraînée, font
subir à leurs sources les mêmes inflexions.
Pour terminer, je tiens à souligner aussi l’intelligence des arguments
socioculturels, psychologiques et psychanalytiques avancés par l’A. pour expliquer
l’originalité de la position carolingienne face à la femme (l’importance du phénomène
de l’oblation, par exemple, semble particulièrement convaincante). Un seul point
mystérieux ne me paraît pas avoir été pleinement résolu : c’est un fait incontestable
que l’attitude des autorités ecclésiastiques a été à l’époque carolingienne tout à fait
négative quant à la place de la femme dans l’Église. Comment concilier les mesures
discriminatoires de l’Église contre les religieuses avec celle d’un clergé non misogyne,
puisqu’il faut bien renoncer, après la lecture de ce livre, à l’explication par la
misogynie de S.F. Wemple et J.J. Schulenberg ? Dire simplement que ces mesures ont
eu des conséquences qui n’étaient pas voulues comme telles (p.277) élude un peu
trop la question.
Jean MEYERS
Christina NARDELLA, Il fascino di Roma nel Medioevo. Le Meraviglie di Roma di
maestro Gregorio, Rome, Viella, 1998; 1vol.in-8°, 208p., ill. Prix : ITL35000.
Le sous titre Les Merveilles de Rome de maître Grégoire dit plus exactement le contenu
de ce petit ouvrage. Il s’agit d’une édition de cette œuvre accompagnée d’une
traduction en italien. Chr. Nardella explique dans les notes qu’elle suit fidèlement le
texte donné par R.B.C. Huygens, ce qui est parfaitement raisonnable. Elle propose en
tout et pour tout huit corrections ou lectures différentes. Dans ces mêmes notes, elle
donne les références des passages d’auteurs latins que maître Grégoire cite. Il n’y a
pas lieu d’attendre plus car le commentaire du texte est fait, et amplement, dans les
chapitres d’introduction.
Le premier traite des voyages à Rome et des descriptions qui en découlent. Il y a
là un genre littéraire bien défini dont les caractéristiques principales sont rappelées.
C’est un prélude nécessaire. Dès le chapitre deux, il est question de maître Grégoire,
auteur qui n’est pas identifié et dont il y a tout lieu de croire qu’il est anglais. Son
œuvre ne peut pas être datée exactement, mais elle se situe au mieux vers 1230. C’est
un esprit d’une originalité certaine, car il ne s’intéresse qu’aux monuments antiques
et semble dédaigner les églises, les catacombes et les martyrs. Cette façon de voir à
laquelle on pourrait tenter de trouver quelque pieuse explication est aggravée par la
critique faite au pape Grégoire le Grand, accusé, ni plus ni moins, d’avoir fait détruire
telle ou telle œuvre. Maître Grégoire répugne en outre à admettre des fables de toute
nature qui se sont greffées sur les lieux, les bâtiments et les sculptures. Il prend soin
de se renseigner et de corriger certains propos. Il dit tenir certaines informations des
cardinaux, ce qui, dans son cas, ne manque pas d’intérêt. L’homme a des goûts
d’esthète puisqu’il va voir à trois reprises une statue de Vénus que Chr. N. a identifiée
et qui est reproduite en fin de volume. Il faut en convenir ses raisons et son orientation
spirituelle échappent un peu. C’est plutôt stimulant pour l’historien !
Le troisième chapitre est le plus important. C’est en fait un commentaire complet
de ce petit guide. Le nombre de questions que pose ce texte assez court au demeurant
est proprement incroyable. Chr. N. entend les résoudre et parvient à donner des
explications convaincantes. Il y a des problèmes de dénomination. Le nom de
certaines portes de Rome a changé et il n’est pas simple d’identifier celles qui sont
citées. Certaines constructions visitées ont disparu, comme ces bains où les eaux sont
sulfureuses et que l’A. parvient à situer. Certains palais sont localisés grâce à ceux,
mieux connus, qui sont à proximité. Maître Grégoire lui-même donne après enquête
une explication fort vraisemblable du nom de celui des Cornus. Chr. N. fait une
analyse exemplaire des arcs de triomphe cités par l’auteur et propose une solution
très intéressante. D’autres paragraphes sont plus classiques parce qu’ils s’attachent
à la description de monuments qui ne posent aucun problème de fond comme le
Panthéon. La statue équestre où les médiévaux ont reconnu l’empereur Constantin
est l’objet d’une longue discussion critique de la part de maître Grégoire lui-même.
Chr. N. en analyse toutes les affirmations et tous les aspects.
L’A. a pris soin de reproduire à la fin du volume les photographies de ce que maître
Grégoire a eu sous les yeux. C’est un complément qui illustre ce commentaire
exemplaire.
Jacques PAUL
MARTIN LE FRANC, L’Estrif de Fortune et Vertu, éd. Peter F. DEMBOWSKI, Genève, Droz,
1999; 1vol.in-16, LX-402p. (T.L.F., 513). ISBN : 2-600-00360-6. Prix : CHF63,50.
L’année 1999 a été faste pour Martin le Franc. Après l’édition du Champion des
dames, procurée par R.Deschaux et éditée chez Champion, c’est le second grand texte
du prévôt de Lausanne qui est désormais aisément accessible. L’Estrif de Fortune et
Vertu est un long débat allégorique entre Fortune et Vertu, arbitré par Raison.
Chacune des deux se prétend maître du sort des hommes. L’issue du combat est
évidemment sans surprise. Aidée de Raison, Dame Vertu n’a aucun mal à damer le
pion à Dame Fortune. C’est en fait l’idéal de Martin Le Franc qui se dessine dans
l’Estrif, idéal tout chrétien, même si, au cours du dialogue, l’auteur fait l’éloge des
grands anciens qui ont su résister aux assauts de Fortune, Mucius Scaevola bien sûr,
mais aussi Léonidas, Hercule, Achille, Roland, Olivier... Systématiquement le
pouvoir de Fortune est réduit à néant. Si la multiplicité des exemples tend parfois à
allonger démesurément le débat, la dénonciation de Fortune nous vaut de très belles
pages sur la misère du royaume de France; la dixième section prend ainsi l’allure
d’une remontrance aux princes qui mériterait de figurer dans toutes les anthologies
de la littérature médiévale. Le texte vaut aussi par sa forme. Il est constitué de vingt-trois sections composées chacune d’un poème suivi d’un développement plus ou
moins long en prose. On reconnait la technique du prosimètre que le Franc emprunte
à la Consolatio Philosophiae de Boèce, l’une de ses sources principales. C’est dans la
prose que le Franc déploie tout son art, une prose où l’on sent les prémisses de
l’humanisme, une prose qui multiplie les allégations et les emprunts et préfigure,
avec plus d’un siècle d’avance, celle de Montaigne. C’est sans doute faire beaucoup
d’honneur à le Franc, mais l’on assiste réellement avec lui à la naissance de la prose
philosophique en français, même si l’auteur lui-même a parfaitement conscience de
la difficulté qu’il y a à traduire en langue vulgaire, pour ceux qu’il appelle des gens de
pyé, c’est-à-dire des laïcs, des concepts philosophiques complexes comme le destin.
À son crédit, il faut encore mettre une adaptation réussie du De remediis de Pétrarque :
il y présente, dans le dialogue nerveux de la XXIe section, Fortune sous son double
aspect, la flatterie des hommes par la prospérité ou leur accablement par l’adversité.
L’édition de P.Dembowski est de grande qualité. L’introduction comporte une
trentaine de pages qui font la part belle à la tradition manuscrite d’un texte qui fut très
apprécié en son temps (trente manuscrits et trois incunables), ainsi qu’à la
caractérisation de la graphie et de la langue. La présentation littéraire de l’œuvre est
plus réduite, l’É. préférant le plus souvent s’abriter derrière les études de Roth, ce
qu’on ne saurait lui reprocher, puisque le critique allemand est à peu près le seul à
avoir consacré à l’Estrif une analyse de quelque ampleur. Les notes (p.293-351)
concernent essentiellement les sources. Glossaire, table des noms propres et liste des
proverbes complètent le volume. On pourra parfois trouver que le glossaire pourrait
être plus généreux. Il ne relève pas, par exemple, nesung (14,8), malostru (14,25),
mendre (46,3), la locution oultre bourt et mesure (48,27), toudis (103,23), iniquique (177,
13, coquille ?), mais c’est là un choix éditorial qui a sa cohérence. La ponctuation, bien
venue, rend le texte particulièrement clair. On pourrait peut-être utiliser un peu plus
souvent la virgule (14,11 après main ; 41,14 après universale; 41,17 après divine; 105,
13 après compas...). En revanche la supprimer après que (9,30). Remplacer le point
d’interrogation par une virgule (19,7); le point par une virgule (24,22; 141,16 ; 258,
28); la virgule par un point (137,13), le point par un point d’exclamation (147,2).
Déplacer le point d’interrogation de la ligne 9 à la ligne 13 (p.32). Supprimer le point
(23,18). P.148, l.11, corriger devale en dévalé (le proverbe de cette ligne n’est d’ailleurs
pas relevé dans la table). Quelques rares coquilles, semble-t-il (71,16; 125,43; 138,56 ;
166,9 ; 191,26; 204,7; 216,25 ; 238,17 ; 268,10 ; 272,12). Toutes ces remarques ne sont
que broutilles, parfois même de simples partis pris éditoriaux que l’on peut discuter,
et n’entachent en aucune manière une édition remarquable qui donne pour la
première fois accès à un texte majeur de la littérature française du XVesiècle.
Pierre SERVET
Michel LAUWERS, La mémoire des ancêtres, le souci des morts. Morts, rites et société
au Moyen Âge (diocèse de Liège, XIe-XIIIesiècles), Paris, Bauchesne, 1997;
1vol.in-8°, XX-537p. Prix : FRF300.
Le titre de l’ouvrage correspond aux deux parties de l’exposé, conformément à une
chronologie classique. Ce travail couvre en effet la période qui va du XIe au
XIIIesiècle ; il concerne d’abord les époques postcarolingienne, féodale et
grégorienne, puis le XIIIesiècle. Dans ces pages, l’A. entend cerner la place des
disparus, des « défunts », dans la société médiévale, et non traiter avant tout de la
prière pour les morts. En outre, la démonstration s’appuie essentiellement sur des
sources provenant du diocèse de Liège. Celui-ci nous a transmis des archives
abondantes et diversifiées, révélatrices des mutations d’ensemble et des originalités
de la vie religieuse.
À l’origine des évolutions intervenues, M.L. situe la doctrine de saint Augustin
considérée comme le passage obligé de la dévotion familiale au culte liturgique
proprement dit. Mais au cours des temps, les deux aspects ne furent-ils pas
intimement mêlés ? Ce que l’on appelle la « mémoire des morts », autrement dit
l’ensemble des pratiques funéraires et de rites commémoratifs constituant la prière de
l’Église, est assuré pendant toute cette période par les communautés régulières.
Mais seuls les établissements monastiques ont conservé des sources, d’autant que
ces rites concernaient la noblesse du temps. Alors s’établissent entre les deux
puissances ecclésiastique et laïque des « relations d’échanges »: en contrepartie des
prières, des dons et des aumônes venaient enrichir les maisons religieuses. Ce
« contrôle » établi par les monastères pouvait, dès cette époque, entraîner des
contestations et des conflits. Du reste, confronté à la « Réforme grégorienne » et aux
mouvements hérétiques, le système a pu résister. Aux raisons alléguées ici, il faudrait
ajouter la permanence des traditions carolingiennes : par là, l’Église de Liège a su
garder son originalité et sa solidité. L’A. met également en évidence le culte rendu à
des personnages prestigieux. La célébration des « ancêtres fondateurs » n’est plus
celle de morts quelconques, mais celle d’hommes et de femmes élevés sur les autels
à la suite d’un processus de « fabrication » de saints fondateurs, ou d’ancêtres
exceptionnels par leur vie.
La seconde partie décrit les transformations intervenues à partir du XIIIesiècle. On
assiste alors à l’apparition d’institutions nouvelles comme les chapellenies ou les
autels consacrés à la célébration des messes pour les disparus. C’est aussi l’époque où,
sous l’influence du renouveau juridique et des décisions conciliaires ou synodales, de
nouvelles réglementations sont élaborées. Comme l’église, le cimetière ne peut
exercer qu’une fonction sacrée. Ainsi les veillées mortuaires sont définitivement
prohibées, ce qui n’a rien d’extraordinaire, car il en fut de même des vigiles. Par
ailleurs, la pratique du testament permet d’assurer, avec le contrôle des autorités
ecclésiastiques, le salut de l’âme du croyant. En outre, l’intercession pour les morts
revêt différentes formes : ainsi, à Liège, comme dans le nord de la France, le lundi est
la journée spécialement consacrée à la prière pour les disparus. En conséquence, la
multiplication des offices liturgiques et des services s’accompagne d’un
accroissement du nombre des prêtres et des clercs. Ces liturgies sont célébrées non
plus seulement dans les abbatiales, mais également et de plus en plus dans les églises
capitulaires, ou même dans les chapelles des maisons hospitalières. On doit enfin
signaler en ce domaine non seulement la place incontestée des différents ordres
mendiants, mais aussi le rôle des « femmes consacrées » (cisterciennes, veuves,
béguines) et des différentes confréries.
Ce travail reprend une thèse élaborée à la VIesection de l’École Pratique des
Hautes Études de Paris : on en retrouve d’ailleurs les méthodes d’investigation et
d’exposé, avec leur originalité et leurs limites. On serait heureux de savoir par
exemple de quelle « institution ecclésiale » et de quel « pouvoir » il s’agissait dans le
diocèse de Liège médiéval. Ces abstractions et ces imprécisions ne sauraient faire
oublier la qualité et la densité des sources produites, ainsi que les remarques
intéressantes contenues dans l’exposé.
Joseph AVRIL
John D.NILES, Homo Narrans. The poetics and anthropology of oral literature,
Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1999; 1vol.in-8°, IX-280p. Prix :
USD45, GBP33,50.
Homo narrans, selon l’expression de J.D. Niles, est « l’homme narrateur », c’est-à-dire celui qui construit, à travers le conte ou le récit, non seulement son passé, mais
aussi son identité sociale. L’homme raconte, mais en plus, il se raconte; et cela s’est
fait, pendant la plus grande partie de l’histoire, uniquement par voie de transmission
orale – fait crucial pour la présente réflexion sur le passage de l’oral à l’écrit. Pour l’A.,
le récit oral doit remonter à l’apparition de l’Homo sapiens sur terre, événement qui eut
lieu, en réalité, il y a environ 120000 ans; mais J.D.N., sans doute par inadvertance,
semble confondre l’origine de l’espèce et l’arrivée de l’homme en Europe il y a
seulement 35000 ans (p.198). Il s’agit là d’une erreur rare chez un médiéviste
angliciste qui brille par la richesse de ses connaissances, l’étendue de son regard et la
profondeur de son analyse. Son but à présent est d’explorer la relation entre oralité
et littérarité, et ce à travers – pour employer un terme qu’il qualifie lui-même de
monstrueux (p.28) – la « littérature orale ».
Spécialiste de la poésie vieil-anglaise, l’A. est également folkloriste,
particulièrement intéressé par le conte populaire en Écosse contemporaine,
effectuant des recherches sur le terrain, interrogeant, écoutant et enregistrant poètes
et narrateurs actuels. C’est ainsi qu’une grande partie du livre concerne le folklore
moderne (à partir du XVIIIesiècle), dans les Îles Britanniques et en Amérique
anglophone, véhiculé par les « porteurs » authentiques et enregistré par les étudiants
érudits. Parmi ces derniers, Fr. J. Child occupe une place de choix : sa publication des
ballades (dont beaucoup remontent au Moyen Âge) en 1882-1898 a largement
contribué à la reconnaissance de cette forme artistique. En appliquant la méthode
anthropologique à la poésie médiévale – art qui a certainement connu une longue
existence orale, mais dont on ne sait quasiment rien, limités comme nous le sommes
aux versions couchées par écrit à une date relativement tardive – J.D.N. se situe dans
la ligne des chercheurs tels M.Parry et A.B. Lord. À partir des années 1930, ces
derniers se sont appuyés sur l’observation des techniques qu’emploient certains
narrateurs vivants, gardiens des traditions de leur peuple, afin d’élaborer des
hypothèses capables d’expliquer la transmission de la poésie grecque antique,
notamment celle d’Homère, exemple de « texte oral dicté » selon l’expression de
Lord.
Tout au long de son livre, J.D.N., angliciste, fait constamment référence à Beowulf,
point de départ de sa réflexion. Pour se défendre d’être démodé dans son approche,
à une époque où les structuralistes ne s’attachent qu’aux paroles écrites, l’A. déclare,
à juste titre, qu’on ne peut rien comprendre au texte médiéval si l’on ne l’examine pas
dans son contexte historique. Situant la composition de Beowulf – tel qu’apparaît du
moins le poème sous sa forme actuelle – au début du Xesiècle et dans la mouvance de
la renaissance alfrédienne, l’A. pose une question essentielle : pourquoi l’œuvre a-t-elle passé de l’oral à l’écrit, précisément à cette période ? Selon son hypothèse, il
s’agirait d’un acte analogue à la démarche du folkloriste moderne qui demande à un
poète populaire la permission d’enregistrer, voire de publier, ce qui normalement ne
doit se transmettre qu’oralement. Le présent ouvrage est donc bien plus qu’une
nouvelle étude de Beowulf. Avec humour et sens de l’humain, il tente d’éclairer, à
l’aide d’exemples tirés du folklore moderne, le passage obscur de la culture orale
médiévale à celle de l’écriture en langue vernaculaire.
Leo CARRUTHERS
Juden und Christen zur Zeit der Kreuzzüge, éd. Alfred HAVERKAMP, Sigmaringen,
Thorbecke, 1999 ; 1vol.in-8°, 372p., pl. (Vorträge und Forschungen, 47). Prix :
DEM89.
Le colloque qui s’est tenu à la Reichenau en 1996, à l’occasion du neuvième
centenaire des violences que subirent les juifs de Rhénanie et de France au passage de
la première croisade, et auquel a participé l’Université hébraïque de Jérusalem, nous
apporte douze contributions dont certaines traitent d’autres questions ou d’autres
époques que la période 1096-1190 qui occupe le cœur du volume. Ainsi Mme Kühnel
étudie-t-elle les origines de l’iconographie juive médiévale et ses rapports avec
l’iconographie chrétienne à partir du décor de Doura Europos; G.Mentgen et
Al. Patschkovsky, les mouvements anti-juifs postérieurs au XIIesiècle, liés soit aux
croisades, soit à d’autres « émotions ».
Les événements des XIe et XIIesiècle ont essentiellement retenu l’attention. Et celle-ci s’est tout spécialement polarisée sur un aspect particulier : les suicides collectifs de
juifs qui voient dans cette mort volontaire où ils entraînent les membres de leur
famille un moyen d’échapper au baptême forcé. C’est à leurs yeux une forme de
sacrifice offerte à Dieu, qui diffère d’une autre forme, celle de l’acceptation volontaire
de la mort donnée par les persécuteurs. Cette notion de sacrifice par suicide est
étrangère à la doctrine juive traditionnelle; les auteurs qui en traitent y discernent
l’influence de conceptions ayant cours chez les chrétiens (on relève aussi des
convergences formelles dans la symbolique); ce serait un trait particulier à la
communauté ashkénaze, nourrie du livre de Josèphe qui faisait connaître l’exemple
des défenseurs de Massada. Ils y voient aussi la marque de l’horreur qu’éprouvent les
juifs pour le christianisme, plus éloigné de leur pensée religieuse que l’islam. C’est
d’ailleurs ce qu’ont ressenti des chroniqueurs chrétiens que de tels actes choquaient
profondément. Encore faut-il tenir compte de ce que les narrateurs juifs ont écrit assez
longtemps après les faits et ont fait entrer ces exemples dans une martyrologie, en
recourant à des sources telles que les poèmes liturgiques.
Car il y a une autre attitude : bien des juifs acceptent le baptême sous la menace,
espérant pouvoir revenir à leur foi (de fait, l’empereur HenriIV les y autorisa, malgré
l’opposition de « son » pape, ClémentIII) ou la pratiquer clandestinement. C’est
l’attitude plus courante dans le monde sépharade.
L’aversion pour le christianisme se révèle aussi chez les juifs qui sont partis pour
les États latins (Acre est un de leurs centres). Elle se manifeste dans l’idée que la Terre
Sainte rejette les chrétiens : un Nahmanide se réjouit de la prise de Saphet par les
Mamelûks. Et on raconte comment les Latins ont échoué dans leurs recherches pour
retrouver les lieux saints bibliques qu’ils voulaient vénérer, ceux-ci ne se révélant
qu’aux seuls juifs, par exemple à propos du tombeau des Patriarches à Hébron.
On doit à E.Haverkamp une étude d’ensemble sur le cas de Trèves, d’où un
archevêque avait voulu chasser les juifs qui refuseraient le baptême, en 1066. En 1096,
c’est au palais archiépiscopal que ceux-ci ont cherché refuge. Cette fois, le prélat
agissait sans doute plus en seigneur ayant à sa charge la protection des juifs (tel
privilège impérial interdisait le meurtre des juifs comme le baptême forcé, ce qui
montre qu’en 1090, bien avant la croisade, on pouvait déjà craindre l’un et l’autre)
qu’en théologien attentif à l’interdiction par l’Église des conversions forcées. Mais la
prédiction de la croisade, surtout lorsqu’elle intervient au moment des grandes fêtes,
dégage des forces émotionnelles incontrôlables : R.Hiestand insiste sur l’idée,
admise par les juifs, que les chrétiens voulaient tirer vengeance sur eux de la mort du
Christ (on sait comment saint Bernard a combattu cette idée, effectivement retenue
par le cistercien Raoul).
On doit à M. Toch une étude des activités économiques des juifs et de la part
qu’elles ont pu avoir dans l’origine des persécutions. Il s’intéresse essentiellement au
rôle des juifs dans le grand commerce, en particulier dans celui des esclaves, et à leur
rivalité avec les marchands chrétiens. Nous croyons qu’il faut davantage tenir compte
de la pratique du prêt à intérêt, qu’on a tendance à regarder comme d’introduction
tardive. La mutation économique qui a substitué l’économie du marché à celle du
domaine a entraîné un recours au crédit que seuls les juifs pouvaient assurer en
prélevant un intérêt; et cette mutation est déjà avancée dans le cours du XIesiècle.
L’exemple de l’Angleterre, qui aurait ignoré la persécution des juifs au temps des
deux premières croisades (est-ce en raison de la puissance de l’autorité royale en ce
pays ?), tel que M.Stacey l’a mis en évidence dans une communication très nourrie,
paraît révélateur. La prise de croix de Richard Cœur de Lion a été suivie de tout un
mouvement de persécution qui rappelle celui de la Rhénanie de 1096, et les acteurs
de ce mouvement ont systématiquement détruit les reconnaissances de dettes. On
découvre à ce propos avec étonnement le volume presque invraisemblable des
créances d’un Aaron de Norwich, que la royauté s’efforçait de recouvrer à cette date.
Dans quelle mesure la rancœur suscitée par le développement de ce crédit juif, dont
les souverains des XIIe et XIIIesiècles ont été amenés à se préoccuper en associant des
poursuites contre les juifs à la lutte contre l’usure, a-t-elle contribué à nourrir dès 1096,
dans les villes rhénanes, aussi bien sans doute qu’à Rouen et peut-être à Monieux, une
hostilité envers les juifs qu’alimentaient surtout sans doute les facteurs religieux sur
lesquels ce recueil nous apporte de si utiles analyses ?
Jean RICHARD
Les images dans les sociétés médiévales. Pour une histoire comparée, éd. Jean-Marie SANSTERRE et Jean-Claude SCHMITT, Bruxelles-Rome, Institut historique belge
de Rome, 1999; 1vol., 285p. (Bulletin de l’Institut historique belge de Rome, 69).
ISBN : 90-74461-35-2.
Ce livre comporte les actes du colloque international, organisé par l’Institut
historique belge de Rome en collaboration avec l’École française de Rome et
l’Université libre de Bruxelles, qui eut lieu à Rome, les 19-20juin 1998. Les onze essais
(complétés par une introduction de J.Cl. Schmitt et une conclusion de M.Mostert) ont
pour but d’établir un lieu de rencontre non seulement des images et des détails « mais
des systèmes sociaux, culturels, symboliques, idéologiques » (p.14). Voici un objectif
ambitieux, et pourtant les essais de nature différente, considérés comme un ensemble,
ont de la cohésion grâce à leur insistance sur l’élément comparatiste. Les essais de ce
recueil sont tous « ouverts au dialogue » (p. 12), même si leurs approches, sujets et
méthodologies sont très différents les uns des autres. C’est en effet, le sort de tous les
actes de colloque, et c’est justement ce qui donne à ce genre de livre à la fois sa richesse
et sa disparité.
Dans l’introduction (p.9-19), J.Cl. Schmitt traite des deux problématiques
distinctes qui se manifestent dans le recueil : celle des images dans la société
médiévale et celle de l’histoire comparée. Il rappelle la différence entre le
comparatisme et la comparaison. J.Cl. Schmitt note ensuite que les essais de ce livre
parlent d’un comparatisme qui concerne les sociétés apparentées dans l’espace et le
temps, c’est-à-dire les Églises grecques et latines. L.Hadermann-Misguich, dans
Images et passages. Leurs relations dans quelques églises byzantines d’après 843, considère
les représentations liées aux passages comme une catégorie cohérente qui se divise en
trois (« théophaniques », « iconiques », « scéniques ») et dont la localisation dans
l’église permet à ces images de participer à un message d’accueil, de bénédiction ou
de protection. Voici ce que désigne L.H.M. comme la « fonction prophylactique »
(p. 39) de ces images. Dans Immagini sacre nei programmi figurativi della Roma
altomedievale (V-IX secolo : livelli di percezione e di fruizone (p.41-59), V.Pace nous
rapporte comment un chrétien du Vesiècle comprenait, et donc réagissait, au monde
symbolique religieux. L’essai d’E.Pirotte, La Parole est aux images. La lettre, l’espace et
la voix dans les évangélaires insulaires (p.61-75), se concentre sur les pages « textuelles »
du Livre de Kells, dans lesquelles l’on trouve « une écriture qui n’aurait pas abandonné
toute sa puissance visuelle, sa matérialité et qui, en revanche, n’aurait pas
définitivement rompu avec la voix, ses rythmes et ses silences » (p.62). Cette étude
intéressante de la symbiose de la lettre et de l’ornement suggère que le Livre de Kells
réunit le sens et le signe.
J.Cl. Bonne offre un essai d’un intérêt capital : Entre l’image et la matière : la choséité
du sacré en Occident (p.77-111). Il étudie les images matérielles qui permettent à
l’imagination « d’opérer une médiation entre les hommes et le divin » (p.78). Il se
demande si cette médiation peut se réaliser dans un jeu entre l’image et sa matière.
La première partie de l’essai (p.79-96) présente l’argument théorique, la deuxième
partie (p.96-106) propose une analyse détaillée de plusieurs textes et exemples.
J.Cl. Bonne conclut que l’image médiévale ne se réduit pas à son appréhension
phénoménale : « Corporéité et matérialité [...] paraissent comme les deux faces
inverses mais complémentaires d’une même réalité : au-delà de ce que l’image sacrée
ou l’objet rituel montrent ou symbolisent, leur corporéité ou leur fonctionnalité
admettent une [sic] côté chosal qui les sacralise, comme leur matière inerte, un côté
vivant à travers lequel un Autre semble s’adresser à l’homme » (p.108).
J.M.Sansterre, dans L’image blessée, l’image souffrante : quelques récits de miracles
entre Orient et Occident (VIe-XIIesiècle) (p.113-130), présente un dossier de légendes de
l’image blessée ou souffrante, d’origine byzantine, dans la documentation latine. Il
note que les légendes dans lesquelles la personne sainte assimile l’image blessée
étaient fort répandues, mais qu’il faut attendre le XIIesiècle pour trouver une image
en Occident qui est vénérée comme une relique parce qu’elle a saigné suite à une
agression. J.M.Spieser, dans Le développement du templon et les images des Douze Fêtes
(p.131-164), examine la « contemporanéité apparente du développement du décor
du templon et de ce qui paraît être une évolution de la sensibilité byzantine » (p.132).
É. Palazzo offre un essai intitulé : L’évêque et son image. Codification de la ritualité
épiscopale dans les pontificaux du XIIIesiècle (p.165-185), dans lequel il considère le rôle
tenu par les illustrations du livre liturgique « comme un double instrument de
codification et d’expression du pouvoir ecclésiologique du pape, puis des évêques
(p.184). Dans Le saint, l’évêque et l’empereur : l’image et le pouvoir à l’époque du second
iconoclasme d’après les sources hagiographiques, M.Kaplan étudie les rapports entre
l’aspect religieux et politique de l’image. X.Barral i Altret se contente, dans Marcher
sur l’image du Pape au XIIesiècle (p.203-213), sur la mosaïque du pape Pascal II qui
décorait autrefois l’abside principale de l’église Saint-Martin d’Ainay à Lyon. Dans
La vedova di Re Abgar. Uno sguardo comparatistico al Mandilion e alla Veronica (p.215-243), G.Wolf étudie les rapports entre l’image et la vérité. Sainte Véronique, porteuse
du voile sacré, représente à la fois la dévotion laïque et religieuse. J.Cl. Schmitt, dans
Translation d’image et transfert de pouvoir. Le crucifix de pierre de Waltham (Angleterre, XIe-XIIIesiècle) (p.245-265), pose deux questions capitales : « Comment les images
participent-elles de l’expression et de l’efficacité du pouvoir politique ? Comment
l’histoire comparée des images renseigne-t-elle sur les conceptions et les modes de
fonctionnement différenciés du politique ?» (p.245). C’est à l’aide d’un exemple de
provenance inattendue (Angleterre) que J.Cl. Schmitt explore les limites de la
vénération légitime des images et l’idolâtrie.
Le genre de recherche comparée que nous trouvons dans ce livre est important, et
très utile, dans la mesure où il confirme la portabilité d’une même image : comme le
dit M.Mostert dans la conclusion, Qu’est-ce qu’une image? (p.265-271), « l’aspect
informatif de l’image prime sur l’aspect matériel » (p.268). Ce recueil d’études
représente une mine de richesses pour les comparatistes dans les domaines de
l’histoire de l’art, des idées et des religions. Quel dommage, donc, que les illustrations
ne soient pas toutes reproduites dans une excellente qualité et, surtout, que le livre se
désintègre si facilement pendant la lecture.
Adrian TUDOR
M.VALLERANI, Il sistema giudiziario del Comune di Perugia. Conflitti, reati e
processi nella seconda metà del XIII secolo, Pérouse, 1991 (Deputazione di storia
patria per l’Umbria, Appendici e Bollettino, 14).
À partir du Liber Rolandini de 1268, concernant l’activité judiciaire du podestat,
complété par le registre du Capitaine du Peuple de 1267, d’autres registres judiciaires
d’années postérieures, et de quelques registres des Archives municipales, l’A. s’est
employé à reconstituer le système judiciaire et son fonctionnement dans la Commune
de Pérouse au cours de la seconde moitié du XIIIesiècle. La riche documentation
d’ordre judiciaire, propre à Pérouse, permet à M.Vallerani de décrire dans un
premier temps l’appareil judiciaire tel qu’il fonctionne dès 1250 à Pérouse, puis il
analyse les diverses phases des procès et en vient enfin aux condamnations et à
l’application des peines. La démarche apparaît très sûre, même si le lecteur a parfois
l’impression de piétiner dans certaines analyses. L’une des qualités de l’ouvrage vient
de ce que l’A. entre dans le vif de certains procès à travers l’analyse de quelques cas
concrets.
La période étudiée correspond pour Pérouse à celle du gouvernement
« populaire ». Le podestat, assisté de sa familia, dont font partie les juges, dont celui
préposé de maleficiis, administre alors la justice au nom du gouvernement communal.
La situation propre à Pérouse se retrouve en maintes autres communes, mais la
comparaison est difficile car la plupart des autres Communes italiennes ont perdu
leurs archives judiciaires. Certains statuts, comme par exemple dans le cas de Parme,
permettent de suppléer à l’absence de registres semblables à ceux de Pérouse. Une
étude attentive des procès, par une présentation de tableaux et de courbes, fait
apparaître qu’à Pérouse les périodes d’avril et novembre sont les plus riches en
procès, touchant prioritairement des problèmes de propriétés foncières.
Les notaires, qui ont rédigé les actes, suivent en général un schéma où se retrouvent
les grandes phases de l’instruction et des débats contradictoires, de l’accusation à la
dénonciation du délit, aux dépositions des témoins et aux débats précédant la
décision judiciaire. À la différence de maints documents d’archives qui ne livrent le
plus souvent que les témoignages favorables à tel accusé ou tel défendeur, sans que
soient présents les autres actes du procès, il est ainsi permis de suivre à Pérouse tous
les grands moments des causes soumises à l’examen du podestat et de ses juges.
Le procès, tel qu’il se déroule à Pérouse, assume une fonction très claire de
conflictualité entre deux parties, devant un juge théoriquement neutre. L’A. a été
surpris par le nombre très élevé d’acquittements ou d’absolutions (près de 85 %). Il
l’interprète comme la recherche au sein de la cité d’un accord entre les citoyens. Par
ailleurs, il observe comment le gouvernement « populaire » est à la recherche d’un
appareil répressif. En fait, la prison ne joue qu’un rôle médiocre. Les parties accusées
ou sont laissées en liberté, pour se présenter cependant devant le juge le jour du procès
et du débat contradictoire, ou sont contumaces, dénonçant dès lors leur culpabilité.
Les peines sont surtout représentées par des amendes, et la prison ne joue vraiment
qu’en cas d’impossibilité de s’acquitter de l’amende infligée. À la différence de
Communes comme Bologne, la lutte de partis ne semble avoir tenu à Pérouse qu’un
rôle modeste dans le fonctionnement des procès soumis aux juges et au podestat, ce
qui tendrait à souligner que la vie politique à Pérouse a été moins violemment secouée
par les heurts de factions qu’en maintes autres villes italiennes. Il n’en reste pas moins
que subsiste le duel judiciaire et que les peines appliquées aux coupables sont encore
cruelles. La torture peut intervenir, mais n’est pas véritablement employée pour la
recherche de la preuve.
Le livre de M.V. se recommande par une érudition de bon aloi et une analyse
approfondie des documents. Il faut cependant regretter qu’il ne soit pas toujours
suffisamment relié à l’histoire sociale de Pérouse, se cantonnant trop souvent dans le
cadre juridique. Il n’en apporte pas moins un exemple éclatant de ce qu’était la justice
communale à la fin du gouvernement « populaire » dans les Communes italiennes.
Pierre RACINE
Reinhold KAISER, Churrätien im frühen Mittelalter. Ende 5. bis Mitte 10.
Jahrhundert, Vaduz-Bâle, Schwabe & Co. AG Verlag, 1998; 1 vol., 290 p., ill. Prix :
CHF 68; DEM 78; ATS 570.
La Rhétie du haut Moyen Âge constitue un cas remarquable pour l’étude de cette
période de transition. Dès le XIXe siècle, de nombreux travaux lui ont été consacrés.
L’archéologie a également beaucoup contribué à améliorer et à enrichir nos
connaissances sur cette époque. Le médiéviste zurichois R. Kaiser a rassemblé dans
la présente publication les nombreux acquis de la recherche puis les a soumis à une
nouvelle réflexion. Ne perdant pas de vue la comparaison avec la Gaule et la France,
il a consacré de bonne heure des recherches à cette région et a réussi à lui donner un
éclairage inédit qui mérite toute notre reconnaissance. Il articule son exposé en trois
parties principales : la première a trait à l’organisation politique, la deuxième au culte,
à l’Église, à l’art, à la culture, et la troisième aux implantations du haut Moyen Âge
ainsi qu’à la seigneurie, aux structures sociales et à l’économie. Comme on le voit, les
aspects socio-économiques ne sont pas négligés, ce qui est une démarche novatrice
pour la région considérée. De nombreuses cartes commentées, une iconographie
soigneusement choisie, une riche bibliographie ainsi que des index de lieux, de
personnes et des matières, couronnent le tout de belle manière. Les cartes et les
illustrations font l’objet d’une partie séparée dans laquelle elles sont minutieusement
commentées. La région examinée, la Rhétie, qui dépendait au spirituel jusqu’en 843
du siège métropolitain de Milan, était un monde romanche et l’est demeuré
longtemps encore. Elle englobait non seulement les Grisons actuels, mais aussi des
territoires environnants, dans l’actuel Vintschgau (Tyrol du Sud, Haute-Adige), le
Vorarlberg, le Liechtenstein et une partie considérable du canton de Saint-Gall. Outre
Coire, centre des pouvoirs spirituel et temporel (praeses, évêque) longtemps aux
mains des familles des Victorides et des Zakones, il existait des centres au
rayonnement culturel et religieux, notamment les monastères de Pfäfers, Disentis et
Tubre (Müstair dans le Val Müstair). La tradition écrite est relativement bonne pour
l’abbaye de Pfäfers, alors que les documents originaux se rapportant aux autres
institutions citées de Disentis et de Coire ont été en grande partie détruits. L’église
carolingienne et les bâtiments monastiques de Müstair, aujourd’hui placés sous la
protection de l’UNESCO, témoignent encore de cette culture. R.K. est parvenu à
élaborer une nouvelle synthèse après avoir soumis l’abondante littérature, non
totalement exempte de controverses, à un examen attentif inscrit dans la longue
durée. L’A. est à même d’établir une comparaison avec des régions voisines comme
la Lombardie ou la région du lac de Constance et ses centres carolingiens de
Reichenau et de Saint-Gall. L’exposé de R.K. est mené avec beaucoup de soin et est
appuyé par de nombreuses notes et références bibliographiques. Il faut saluer comme
il se doit cette synthèse accomplie à partir de données d’une telle ampleur.
Werner VOGLER
Joseph BÉDIER, Émile MÂLE, Joseph TEXTE, Une amitié de jeunesse. 148 lettres inédites
(1886-1900), éd. Christian GARAUD et Jeanne IRIGOIN, Berne, Lang, 1999; 1 vol., X-322
p. ISBN : 3-906763-48-X. Prix : CHF 74 ; DEM 93 ; FRF 296 ; USD 48,95 ; BEF 1850.
Deux médiévistes et un comparatiste, les deux premiers sont célèbres, le troisième
l’est moins, mais pour une raison simple : sa mort prématurée à trente-cinq ans (alors
qu’il avait déjà plus de trente publications à son actif), sans laquelle il serait sans doute
devenu une très grande figure de l’Université française. Auteur d’une thèse
fondatrice sur Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire au XVIIIe
siècle, Joseph Texte fut lié d’une indéfectible amitié à quelques-uns de ses camarades
de promotion (1883) de l’École Normale Supérieure : avec Bédier et le Genevois
Bernard Bouvier (futur professeur à l’Université de Genève et éditeur d’Amiel), il
complétait « les trois feuilles du trèfle » (lettre 62), mais son amitié avec Mâle n’était
pas moins intense, et au détour des lettres on voit se profiler la grande silhouette de
Lucien Herr. La correspondance publiée ici est en fait formée de la jonction de deux
séries qui ne se rencontrent pas : un échange Texte-Mâle et un échange Texte-Bédier
(ce dernier paraissant fortement lacunaire : on voit souvent Bédier répondre à des
missives de Texte qui n’ont pas été retrouvées), ce qui donne l’impression fausse que
l’auteur des Fabliaux et celui de L’Art religieux du XIIIe siècle en France avaient des
rapports distants. On signalera qu’il y a à la Bibliothèque de l’Institut vingt-et-une
lettres de Bédier à Mâle, dont cinq, certes fort brèves, sont antérieures à la mort de
Texte. Mais on comprendra que la place de ce dernier au centre de cet échange n’est
pas due au hasard, puisque c’est à l’initiative de J. Irigoin, qui n’est autre que sa petite
fille, que les archives de Joseph Texte ont été exhumées. Puisse cette publication
contribuer à réévaluer son rôle dans l’institutionnalisation de la littérature comparée
en France.
Doit-on au demeurant préciser que la lecture de ces documents, bien que parfois
un peu anecdotique, est passionnante ? Nous entrons dans l’intimité de trois jeunes
hommes ambitieux, aussi prodigieusement doués que profondément attachants, et le
signataire de ces lignes avoue qu’il aurait payé cher, au moment où il rédigeait son
Joseph Bédier écivain et philologue, pour avoir connaissance des lettres de Bédier à
Joseph Texte. On y voit en effet se dessiner la vocation du médiéviste avec une netteté
extraordinaire. Dans la lettre 36 (décembre 1886), il a ce cri du cœur, qui explique à
lui seul son apport essentiel à notre appréciation de la littérature du Moyen Âge : « je
crois que cette vieille littérature n’intéresse pas seulement les philologues, qu’elle
n’est pas seulement curieuse pour la critique historique; je crois qu’esthétiquement
elle est belle ». On le voit tour à tour débordant d’optimisme (« Candide n’était qu’un
broyeur de cirage à côté de moi ») et profondément marqué après le dernier séjour
qu’il fait chez sa mère à l’île de la Réunion par une dépression que la mort d’un cousin
et d’une demi-sœur n’explique sans doute pas entièrement. Surtout, on admire son
style à la fois chaleureux et travaillé, son extraordinaire sens de l’amitié, on lui
découvre aussi quelques petites faiblesses, comme cette demande (lettre 82) de l’aider
à traduire quelque pages de sa thèse latine (ce que Texte fit volontiers), révélation qui
a de quoi mettre à mal la réputation de pureté de style dont la thèse latine de Bédier
a longtemps joui !
Mais les tergiversations d’Émile Mâle autour de la recherche de son sujet de thèse
sont tout aussi passionnantes et l’on ne peut s’empêcher d’admirer la lettre 45 où Mâle
montre déjà toutes formées les idées qui feront sa gloire
[1].
L’édition est faite avec une grande honnêteté, sans autre ambition que de nous
rendre accessibles ces documents de premier ordre; détail minime : on s’explique
mal le parti pris d’introduire des soulignements disgracieux dans le texte des lettres,
puisque chacun sait que le soulignement est l’équivalent manuscrit exact de l’italique.
Un surcroît de précision aurait parfois été bienvenu dans les notes infrapaginales (on
aimerait par exemple savoir si tel compte rendu espéré a fini par paraître) et une
bibliographie rassemblant en fin de volume les livres cités de manière éparse aurait
été utile, même si elle est en partie compensée par une liste des travaux de nos trois
érudits jusqu’en 1900. Signalons qu’il manque curieusement dans la liste de Bédier sa
thèse latine de 1893 sur Colin Muset. Deux index, des élèves et enseignants cités et des
autres personnages mentionnés, sont dignes d’éloges, quoique parfois un peu
lacunaires; il y manque en particulier le professeur suisse Philippe Godet (1850-1922), important historien des lettres romandes, et l’excentrique cousin de Bédier,
Artus (1870-1960) dont le prénom n’était pas Jean (voir la n. de la p.294, décidément
brouillée avec les prénoms) mais Louis.
Profitant de l’engouement actuel pour l’histoire des débuts de l’Université
française, cette publication apporte une contribution importante à notre
compréhension de la vie intellectuelle de la fin du XIXe siècle.
Alain CORBELLARI
Scrivere di santi. Atti del II. Convegno di studio dell’Associazione italiana per lo
studio dell santità, dei culti e dell’agiografia, Napoli, 22-25 ottobre 1997, éd.
G.LUONGO, Rome, Viella, 1998; 1vol., 536p., ill.
Ce recueil des actes du deuxième colloque de l’A.I.S.S.C.A. confirme que les études
sur les saints et la sainteté sont bien entrées dans l’âge de la maturité, voire dans un
nouvel âge d’or : les hagiologues sont prêts aujourd’hui à faire feu de tout bois, et à
s’emparer de toutes les époques et de toutes les expressions de la vénération des
saints. Les thèmes des communications, dont beaucoup sont fort originaux, frappent
tout d’abord par la durée dans laquelle ils s’inscrivent (Ve-XXesiècle) et par la
multiplicité des points de vue qu’ils mettent en œuvre. Il est bien entendu exclu de
présenter ici dans le détail les exposés de tous les participants, organisés en quatre
sections : 1) les origines, vues tout particulièrement du point de vue des relations des
premiers textes hagiographiques avec leurs modèles antiques et bibliques. Il faut bien
dire que l’exposé d’U.Longo sur Pierre Damien, pour intéressant qu’il soit, apparaît
là en curieux décalage thématique et chronologique avec les quatre conférences
précédentes de M.Van Uytfanghe, qui démontre le dynamisme créatif de la
« deuxième génération » d’hagiographes, d’E.Giannarelli, qui étudie les rapports
structurels entre biographies païennes et chrétiennes, d’A.V.Nazzaro, qui, à travers
une étude comparée de Paulin de Périgueux et Venance Fortunat envisagés comme
hagiographes martiniens, souligne l’importance de la réécriture, donc de la
paraphrase, dès les débuts du genre, et enfin de R.Godding, qui explore les rapports
entre Grégoire de Tours et Grégoire le Grand; mais l’oblitération de la période
généralement la plus connue de la littérature hagiographique, les VIIe-XIIesiècles, et
même, de façon globale, de la période médiévale, qui ne représente que le tiers
environ de l’ensemble, était voulue, comme le rappelle A.Benvenuti, plaidant pour
une « memoria in progress », et ce choix incite en effet à un renouvellement du
regard; 2) échantillons d’écriture ou de réécriture hagiographique, de Dante et
Boccace jusqu’à l’époque victorienne en Angleterre. On notera en particulier la
contribution de M.Chiesa, étudiant la nouvelle sensibilité hagiographique véhiculée
par l’humanisme, entre autres l’hostilité d’un Spagnoli vis-à-vis des « affabulations »
de la Légende dorée, ou encore celle de R.Severi tentant de cerner la fascination exercée
par un catholicisme esthétisant sur quelques auteurs « décadents », presque tous
homosexuels, dont l’un des plus célèbres, Oscar Wilde, sera à son tour « canonisé »
par la pièce de Terry Eagleton, Saint Oscar; 3) images et cultes; 4) autobiographie et
représentations de la sainteté à l’époque contemporaine (à travers les écrits de sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus, de JeanXXIII et de PaulVI).
Sans doute est-ce parce que tous les participants étaient convertis d’avance à la
philosophie de l’A.I.S.S.C.A., fondée par S.Boesch Gajano, qu’on trouve dans ce
volume très peu d’articles de portée générale et, en revanche, abondance de
monographies et d’études de détail, portant sur de grands auteurs (non seulement du
Moyen Âge, mais aussi de toutes les époques, comme Goethe ou Schopenhauer, de
grands saints (Catherine de Sienne), des sanctuaires populaires (Notre-Dame de
Lorette, la Madonna dell’Arco), des personnalités connues (les papes JeanXXIII et
PaulVI): ce n’est plus le temps des manifestes, mais celui de l’action. On aurait pu
craindre que l’éclatement de ce programme soit un obstacle à une approche
historique du discours hagiographique, et engendre des disparates dans les
méthodes. Or il n’en est rien, et l’ensemble constitue une riche phénoménologie de la
sainteté, conçue comme un ensemble de signes à décoder. L’idée que nul signifié ne
puisse s’appréhender indépendamment d’un signifiant paraît certainement évidente
à la plupart des historiens d’aujourd’hui; l’hagiologie – entendons par là, pour
simplifier, les études portant sur les documents, quels qu’ils soient, relatifs aux saints
et à la sainteté – a pourtant longtemps pâti de la croyance positiviste en l’immédiateté
d’une réalité historique objective, à laquelle se serait opposé l’univers mystique,
irrationnel, voire merveilleux, des documents hagiographiques : taxés
d’anhistoricité, ceux-ci se voyaient alors relégués aux oubliettes. Or pour que
l’hagiographie puisse servir l’histoire en témoignant de la vie des gens, il faut
préalablement, comme l’a rappelé P.Golinelli, une enquête philologique minutieuse.
À lire le volume recensé ici, on note pourtant que manquent la philologie et ses
auxiliaires traditionnelles : l’ecdotique, la codicologie... C’est qu’on a franchi un pas,
et qu’on est entré dans l’ère de la sémiotique, si on entend par là, très modestement,
le fait d’appréhender le discours hagiographique, quel que soit son support (texte,
image, architecture,...) comme un ensemble de signes à décoder grâce aux enquêtes
de multiples disciplines complémentaires : faire pour les textes hagiographiques ce
qu’un R.Barthes ou un G.Genette ont fait jadis pour les textes littéraires.
Dans cette perspective, les communications consacrées aux lieux de cultes et aux
images attirent particulièrement l’attention, pour les interprétations qu’elles
proposent d’objets souvent négligés, comme les ex-votos. Les contributions de
L.Mazzacane, qui analyse l’iconographie votive de la Madonna dell’Arco, et de
M.Miele, qui tente de cerner les relations entre piété populaire et classes dirigeantes
à la fin du Cinquecento à travers le même culte, sont exemplaires de ce que peuvent
donner des approches croisées. Il apparaît alors nettement que l’hagiographie, loin
d’être une discipline spécifique, n’est qu’une matière à soumettre à l’analyse de
disciplines aussi variées que l’iconographie, la sociologie, la sémiotique, etc. On
relèvera un exemple, illustré par des reproductions en couleurs d’écrans
d’ordinateurs, de ce qu’une base de données bien conçue peut apporter à l’analyse de
l’image (le cas du bienheureux Vincenzo Romano). Un coup de cœur personnel :
l’étude du frontispice des Acta sanctorum par G.Palumbo. De cette représentation
allégorique on voit, au fil d’une étude des sources et des parallèles iconographiques
(Cesare Ripa, la Bible de Luther), émerger la Vérité, non plus, selon la représentation
traditionnelle, toute nue parce que débarrassée des oripeaux du Temps, mais trônant
toute vêtue et entourée d’anges, au-dessus de l’Histoire des saints : l’allégorie
témoigne ainsi d’une des époques les plus confiantes dans le pouvoir d’illumination
de l’érudition, laquelle se confond pour la circonstance avec l’entreprise des Acta
sanctorum. Cette analyse historiographique est une belle démonstration de parenté
entre la méthode littéraire et la méthode iconographique, qui ont en commun
l’exigence d’enquête intertextuelle, de recherche des topoi et des structures. Avant de
parler du monde, les textes et les images parlent d’eux-mêmes et renvoient à d’autres
textes et à d’autres images, qu’il faut identifier si on veut saisir l’originalité du cas
particulier qu’on analyse, et si l’on veut comprendre ce qu’il nous dit du monde qui
l’a produit. P.Golinelli disait que l’œuvre hagiographique était une «œuvre
ouverte », écrite et réécrite : on pourrait ajouter « dessinée et redessinée », car selon
la formule d’un des intervenants, le thème du colloque portait sur l’écriture (scrivere),
mais dans cette écriture il faudrait inclure la peinture et le dessin (pingere).
Monique GOULLET
Jan DUMOLYN, De Brugse Opstand van 1436-1438, Courtrai-Heule, UGA, 1997; 1vol.
in-8°, 381p. (Anciens pays et assemblées d’États, 101).
Ce livre s’ouvre sur le constat d’un certain vide historiographique : il existe en effet
peu d’études spécifiquement centrées sur les grandes révoltes flamandes de la fin du
Moyen Âge. Cette situation est paradoxale étant donné la fréquence de ces révoltes
aux XIVe et XVesiècles. Singulièrement, il n’existait, antérieurement à la parution de
ce travail, aucun ouvrage consacré à la révolte de Bruges des années 1436-1438 alors
que les sources abondent et que l’épisode est célèbre (en raison du grand péril que le
duc de Bourgogne Philippe le Bon courut à Bruges en mai 1437). Tout engageait donc
J.Dumolyn à s’attacher à cette étude qu’il a conçue non pas seulement comme une
reconstitution des événements, mais aussi comme une contribution à l’histoire
politique, sociale et économique de Bruges au début du XVesiècle et, plus largement,
comme une réflexion sur les mouvements de révolte de la fin du Moyen Âge.
La méthode employée consiste d’abord à replacer cette révolte dans le contexte
socio-économique brugeois de la seconde moitié du XIVe et de la première moitié du
XVesiècle. Vient ensuite un examen de la trame événementielle que l’A. se garde bien
de mépriser : il s’agit pour lui de saisir le phénomène dans toute sa complexité, sans
« théorisation » ou « modélisation » abusive. La démarche comparative, le respect de
la chronologie, le recours à la prosopographie lui permettent d’affiner l’analyse et
d’éviter de schématiser à l’excès en dégageant les caractères généraux et les caractères
propres du mouvement. Enfin, il confronte le mouvement brugeois à une série de
modèles théoriques simples avant d’en arriver à une synthèse.
Dans son introduction, J.D. s’intéresse d’abord au vocabulaire, point sur lequel il
insiste avec des précautions méthodologiques; certes, il recourt à des termes et des
expressions forgées par la critique historique et la sociologie politique, parlant, à la
suite de Ch. Tilly, d’« action collective », de « révolte », de « situation
révolutionnaire », de « répression », etc., mais il n’omet pas l’importance des termes
employés dans les sources du XVesiècle. Dans son discours de la méthode, il présente
aussi les différents modèles théoriques d’interprétation et avoue sa préférence, en ce
domaine, pour les idées de Ch. Tilly (un maître à penser s’il en fût). Selon cet auteur,
dans l’étude des « actions collectives », la communauté est envisagée non pas comme
un tout mais comme un agrégat de divers groupes, eux-mêmes composés
d’individus : pour analyser les phénomènes, il faut prendre en considération non
seulement les rapports de production et la lutte des classes (influence marxiste
oblige), mais aussi les intérêts des différents groupes, les liens sociaux à l’intérieur de
ces groupes et donner leur place aux facteurs individuels (d’où l’utilité de l’analyse
prosopographique). Par ailleurs, en acceptant le modèle proposé par Ch. Tilly, il faut
aussi prendre en compte un contexte marqué par la mise en place d’un système
économique de type capitaliste et par le développement d’un État centralisateur (en
l’occurrence l’État bourguignon), car selon le schéma « tillyen » les révoltes urbaines
seraient une réponse à la centralisation étatique.
Dans un premier temps, J.D. étudie la situation de Bruges entre 1379 et 1436 du
point de vue de l’économie (industrie, commerce) et du point de vue des structures
sociales et politiques formant le cadre dans lequel s’inscrivent les événements de
1436-1438. Sur le plan économique, le trait dominant est la crise du secteur textile,
surtout sensible à partir de 1429 et insuffisamment compensée par le développement
de productions de luxe; à cela s’ajouta le fait que, même si Bruges était encore une
grande place du commerce international, dans les années précédant 1436, des facteurs
conjoncturels, militaires et politiques provoquèrent d’importantes perturbations qui
affectèrent l’activité commerciale. Enfin, les conflits d’intérêts récurrents opposant
Bruges à l’Écluse et au Franc jouèrent le rôle de catalyseur de la révolte.
À la tête de l’administration urbaine, dont J.D. décrit les rouages et identifie les
responsables, la période considérée voit se constituer une oligarchie qui se renforça
au début du XVesiècle. Les membres de cette oligarchie étaient unis par des liens de
solidarité économiques, religieux (par le moyen de confréries « élitistes » comme
celle du Saint-Sang ou celle de Notre-Dame de l’Arbre Sec), culturels et familiaux.
Parmi eux émergent les représentants des familles de la bourgeoisie marchande
comme les Bonin, Metteneye, Scutelare, Van Aartrijke, Van de Walle ou des
personnages comme Pierre Bladelin, faisant le lien entre les élites brugeoises et le
personnel politique de l’État bourguignon.
Après avoir planté le décor économique, social et institutionnel, J.D. replace les
événements de 1436-1438 dans un contexte qui, depuis la fin des années 1370, est
marqué par les soulèvements. Allant jusqu’à parler d’une « tradition politique », il
montre que, depuis la participation brugeoise à l’insurrection de 1380 jusqu’à la
révolte de Pieter van der Scelle en 1391 en passant par l’agitation des années 1386-1387, ce furent surtout les métiers du textile, notamment les tisserands, qui furent les
acteurs principaux. Cette succession de « commotions » trouve un aboutissement
dans les événements de 1407-1411 et l’abolition du Calfvel.
La reconstitution des faits, depuis l’échec du siège de Calais par Philippe le Bon en
1436 jusqu’à la répression de la révolte, est précise. Le recours à la prosopographie
permet de déterminer l’implication des individus dans le mouvement ou dans
l’opposition. Le caractère de lutte sociale n’a pas échappé aux contemporains et
Enguerrand de Monstrelet incrimine dans sa chronique les gens de petit estat qui ne
desiroient autre chose que de fort entroubler les besognes pour eux augmenter et avoir majesté
sur les plus riches. Cependant, la question se pose de la collusion d’une partie des élites
urbaines avec les gens de métier, fer de lance de la révolte, la convergence des intérêts
n’étant que circonstancielle. Le cas du clan Scutelare-Van de Walle dont les membres
prirent une part active dans la révolte, est là pour le montrer. Quoi qu’il en soit, les
conséquences directes de l’échec de l’insurrection furent, outre les lourdes mesures
de rétorsions financières et économiques et les progrès de la centralisation princière
au détriment des privilèges urbains, une répression socialement sélective dans
laquelle les représentants de la bourgeoisie marchande compromis obtinrent des
mesures de grâce.
Un des éléments qui retiennent l’attention dans cette étude, outre l’analyse
pénétrante de la « la dialectique des événements » à Bruges, est le tableau de la
diffusion de la révolte hors de la ville. Sans parler du soulèvement gantois
contemporain des faits, on voit que l’agitation concerna aussi des villes comme
Blankenberge, Aardenburg, Roeselare, Eeklo, Kaprijke, Bentille, Tielt, etc., ainsi que
le plat-pays, notamment dans le Franc. Cette diffusion géographique ne doit toutefois
pas conduire à la conclusion qu’il y eut unité du mouvement. Excepté les motifs
communs liés à une rude crise économique et à une situation de désordre politique,
partout les causes de soulèvement furent très spécifiques. Cette combinaison de
facteurs dans un champ chronologique court incite J.D. à désigner la période 1436-1438 comme le point culminant d’une « période révolutionnaire » allant de 1428 à
1438 et commençant avec les révoltes de Cassel et de Grammont. Cette période prend
sa place entre les événements de 1379-1385 et ceux de 1477-1492.
Dans une dernière partie, qui fait office de conclusion, l’A. confronte le cas de la
révolte de 1436-1438 avec les modèles proposés par d’autres auteurs, historiens ou
sociologues, et cherche à éclairer la vraie nature du phénomène. Récusant l’idée que
la conjoncture économique peut être la cause unique d’un soulèvement, il juge
caricaturale la théorie du complot, selon laquelle, en raison de l’existence de
solidarités verticales, une révolte urbaine n’est que le reflet d’une lutte pour le
pouvoir opposant deux factions d’une même oligarchie. De même lui semble erronée
l’idée d’un soulèvement du « peuple » contre les dominants ou des « moyens » contre
les « grands ». Par ailleurs, même si la révolte de Bruges a, en partie, des causes liées
à une opposition à la politique centralisatrice du prince, elle n’impliqua qu’une
minorité des élites de la ville, contrairement au modèle de ce que certains auteurs ont
appelé la « grande tradition » des révoltes urbaines flamandes. La révolte fut due à
une combinaison de facteurs dans lesquels les causes locales, les intérêts de groupes
mais aussi les ambitions personnelles eurent leur part. L’échec final fut largement dû
à l’absence d’unité. Le soulèvement simultané de Bruges et de Gand, en 1437, aurait
pu représenter une menace mortelle pour le pouvoir princier, mais l’alliance des deux
villes ne se fit pas. Le fait que la révolte brugeoise ne fut pas principalement tournée
contre le centralisme étatique fut l’une des raisons de cet échec.
En conclusion, on a, avec cet ouvrage, un intéressant modèle d’étude et d’analyse
des révoltes urbaines médiévales. L’exploitation critique des sources, le recours
indispensable à la prosopographie sont exemplaires. L’utilisation de modèles
théoriques pouvait être, en revanche, un exercice périlleux. Toutefois, J.D. a manifesté
suffisamment d’indépendance d’esprit pour en éviter les écueils.
Bertrand SCHNERB
Peter G.BEIDLER, Elizabeth M.BIEBEL, Chaucer’s Wife of Bath’s Prologue and Tale. An
annotated bibliography 1900 to 1995, Toronto-Buffalo-Londres, University of
Toronto Press, 1998; 1vol. in-8°, LXII-358p. (The Chaucer bibliographies, 6). Prix :
USD85; GBP63,75.
Il s’agit de la sixième bibliographie consacrée à Geoffrey Chaucer, dans une série
proposée de dix-huit volumes, destinée à fournir un panorama aussi complet que
possible de la critique chaucérienne depuis le début du XXesiècle jusqu’à
aujourd’hui. Tous les volumes de cette série devront faire l’objet d’une mise à jour
régulière, qui permettra de leur conserver à la fois utilité et actualité. En effet,
multiples sont les études critiques, sous formes d’articles et de monographies,
consacrées tous les ans à Chaucer, le plus célèbre, et le plus prolifique, des poètes
anglais du Moyen Âge. Mais les directeurs de ce vaste projet ont jugé impossible de
réunir toutes les indications, sans cesse grandissantes, dans un volume unique – ce
qui serait irréalisable, sauf sur CD-Rom.
Certes, il existe déjà une bibliographie annuelle, publiée dans Studies in the Age of
Chaucer, très utile pour qui travaille dans le champ chaucérien. Champ très large, car
ce domaine recouvre quasiment tout ce qui touche au XIVesiècle en Angleterre, que
ce soit en langue, en littérature ou en histoire, ainsi que certains aspects de la
littérature française et italienne. Mais cette nouvelle série est appelée à remplir une
autre mission, complémentaire de celle que s’est fixée S.A.C., car chaque volume ne
traitera que d’un seul poème, voire d’un seul conte dans le cas des Canterbury Tales.
C’est ainsi que P.G.Beidler et E.M.Biedel consacrent le présent ouvrage uniquement
à la Bourgeoise de Bath, personnage haut en couleur qui, non contente de débiter un
récit comme le font les autres pèlerins en route pour Cantorbéry, se met en scène dans
un long « prologue », bientôt métamorphosé en nouveau conte : celui de sa propre
vie. Allant de 1900 à 1995, les A. ont donc repéré et inventorié non moins de 1458
articles ou livres concernant cette femme extraordinaire et les histoires qu’elle
raconte.
Outre une introduction générale succincte, indiquant les principaux thèmes
relevés par la critique au cours du XXesiècle, le livre est entièrement composé de brefs
résumés de chaque article et monographie cités. Les entrées peuvent se réduire à une
seule ligne (n°780), ou bien occuper les trois quarts d’une page (n°992), selon
l’importance que leur attribuent les A.; car il ne s’agit pas pour eux d’établir une
simple liste, mais de construire un véritable édifice bibliographique qui permettra
d’exposer l’état actuel de la critique. De nombreuses sous-divisions, choisies avec
discernement, ainsi qu’un index très complet des thèmes et des noms propres,
facilitent la recherche d’un auteur ou d’un sujet. Il est certain que cet ouvrage, parmi
tous ceux de la série, s’imposera comme outil indispensable pour les Chaucériens.
Leo CARRUTHERS
Denise ANGERS, Le terrier de la famille d’Orbec à Cideville (Haute-Normandie),
XIVe-XVIesiècles, Montréal, P.U. Montréal et Société de l’Histoire de Normandie,
1993; 1vol. in-8°, 300p., cart.
Le terrier édité et présenté par D.Angers nous introduit dans une seigneurie
laïque du pays de Caux, dont les propriétaires sont confrontés aux problèmes posés
par la guerre de Cent Ans : dépopulation, affaissement du prix de la terre et insécurité
générale. Il a été rédigé en 1429-1430 sur l’initiative de Georges d’Orbec, qui apparaît
comme un bon exemple de noble moyen, rallié au roi d’Angleterre en 1420 et
réconcilié avec CharlesVII en 1450. La date du document a son importance. Georges
d’Orbec a fait mettre au net l’état de ses droits et revenus à un moment où une certaine
paix, assez superficielle, régnait autour de Rouen.
La seigneurie décrite par le terrier était sise principalement à Cideville, village de
50 à 60 feux avant les catastrophes de la guerre, mais elle comprenait aussi des
appendances dans d’autres paroisses de la région. Elle couvrait environ 440hectares,
dont 228 à Cideville. Elle était de taille moyenne et de structure classique, c’est-à-dire
bipartite, avec une réserve d’environ 40hectares et des tenures (54 tenants) de
dimensions très inégales, la plus grande de 76hectares, la majorité de moins de cinq
hectares. Elle était attentivement gérée, mais son rapport paraît avoir été modeste, de
l’ordre de 74livres par an, revenu auquel Georges d’Orbec ajoutait probablement
d’autres ressources, par exemple celles venant du service du roi.
Le terrier est discret sur l’économie villageoise, ne fournissant guère
d’éclaircissements sur la place qu’occupaient les labours et l’élevage. Il autorise, en
revanche, à décrire le pays de Cideville au XVesiècle comme une région d’openfield,
dont des pâturages et des petits bois contribuaient à rompre la monotonie. Il laisse
aussi entrevoir l’organisation générale du village, l’église avec son presbytère et le
cimetière, la résidence de la famille d’Orbec et les manoirs des autres propriétaires,
les nombreux hameaux, enfin, autour du centre paroissial. Mais il mérite surtout de
retenir l’attention, parce qu’il étale au grand jour un formidable réseau de sous-location des tenures qui s’est superposé aux acensements seigneuriaux et qu’il
montre l’étroite interdépendance dans laquelle vivaient les tenanciers en raison
même de la mobilité des terres. C’est cette situation, de nature a compromettre les
intérêts seigneuriaux, qui a d’ailleurs justifié la rédaction du document et sa tenue à
jour méticuleuse par Georges d’Orbec.
Ainsi, tout au long du terrier se profile un seigneur qui fait valoir lui-même sa
réserve, qui vit près de ses tenanciers et qui suit attentivement l’évolution des
fortunes paysannes, dont dépendaient ses propres revenus. Georges d’Orbec
reprend pour les exploiter lui-même les terres abandonnées en temps de crise, mais
dès que la situation générale redevient meilleure, il cède à nouveau les parcelles qu’il
ne désire pas garder expressément pour lui. Nulle trace ici d’arbitraire ni
d’insouciance. Les relations du seigneur avec ses tenanciers reposent sur le droit et
l’acte écrit.
En conclusion, le livre-terrier de Cideville offre une image passionnante de la vie
rurale médiévale. D’une part, il témoigne de la vigilance dont a fait preuve le seigneur
pour passer a travers les tourmentes de la guerre, assurer la reconstruction de son
domaine et faire respecter ce qu’il estimait être ses droits. D’autre part, il met en
lumière les relations économiques que les paysans entretenaient entre eux. Il méritait
donc d’être publié. D.A. a mené ce travail à bien avec rigueur et méthode.
Willy STEURS
Ecclesiastical silver plate in sixth-century Byzantium, éd. Susan A.BOYD et Marlia
Mundell MANGO, Washington, Dumbarton Oaks Research Library and Collection,
1992; 1vol. in-8°, 243p.
Mai 1986 avait été marqué par un symposium international sur l’argenterie
ecclésiastique byzantine, qui avait eu pour cadre des expositions présentées à la
Walters Art Gallery (Baltimore) et le centre byzantin de recherche de Dumbarton
Oaks (Washington). Avaient été montrés le trésor de Sion, découvert en 1963, à
l’extérieur du village de Kumluca, en Lycie, au sud-ouest de la Turquie et, à
Baltimore, celui de Kaper Koraon, exhumé vers 1908. La priorité réservée au trésor
inventé à date plus récente dictait naturellement la composition du présent recueil de
quelque vingt articles, très richement illustré. La première porte essentiellement sur
le trésor de Sion, la seconde, intitulée The historical and economic context of ecclesiastical
silver treasures, aborde des problèmes historiques et archéologiques généraux. Il ne
saurait être question de passer en revue chacune de ces études, dont certaines ont un
caractère éminemment technique [The technical examination and conservation of objects
in the Sion treasure, 1, Technical examination (R.Newman), Conservation (H.Lie)]. On
retiendra, en particulier, les inscriptions dont sont munies différentes pièces. On en
prendra connaissance en lisant la contribution liminaire de S.A.Boyd (p.5-37), qui
définit tout le propos et offre une sorte de prépublication du trésor. Elles sont fort
minutieusement étudiées par I.sevcenko (Evidence of the inscriptions, p.39-56), qui
s’attache à faire ressortir des éléments de datation, en rapport avec l’occurrence du
nom de l’évêque Eutychianos, peut-être un petit-fils de son homonyme, qui fut
gouverneur de Syrie seconde en 518. Les timbres impériaux ont tous été, semble-t-il,
frappés à Constantinople (E.Cruikshank Dodd), mais ceci ne renseigne pas sur
l’endroit où les pièces ont été montées. Seuls les événements politiques propres à la
Lycie permettent d’envisager une datation pour l’enfouissement du trésor
(H.Hellenkemper), en particulier les événements de fin 653-début 654, quand les
raids des Arabes déferlèrent sur la Crète et les cités côtières du sud de l’Asie Mineure,
forçant les habitants à fuir leurs villages en abîmant leurs objets sacrés afin que
l’ennemi ne pût s’en servir contre eux. Les panneaux d’argent appartenant au trésor
ont dû, comme ceux de Kaper Karaon, servir de couvertures pour des livres
liturgiques.
À propos du trésor découvert à Kurin, village situé au sud du gebel Barisa, G.Tate
s’interroge sur la Prospérité des villages de la Syrie du Nord au VIesiècle. Il esquisse les
étapes de l’expansion économique de la région, caractérisée à l’origine par le
défrichement des terres stériles et l’extension des zones cultivées, puis, à partir de la
fin du Ves., par un enrichissement et une hausse du revenu par tête d’habitant. Faute
de moyen d’accroître entre la quantité de terre arable ou d’améliorer la productivité,
la paysannerie convertit ses surplus en investissant dans la pierre, c’est-à-dire en
améliorant les demeures. L’origine et le rôle de l’argent dans l’Empire ont aussi retenu
l’attention de maints spécialistes. Il n’existe pratiquement pas de référence dans les
sources écrites à des mines d’argent. K.A. Yener et A. Toydemir (Byzantine silver
mines : an archaeometallurgy project in Turkey) montrent, grâce au prélèvement et à
l’analyse d’isotopes, que le métal provient essentiellement de la vallée minière du
Bolkardag, dans le centre méridional du Taurus. Ph. Grierson (The role of silver in the
early Byzantine economy) fait observer que, malgré l’abondance assez considérable
d’objets en argent, il n’existe pratiquement pas de monnaie d’argent aux Ve-VIes. La
situation s’inverse dans l’empire sassanide : l’or étant réservé à la cour, la monnaie et
beaucoup d’objets précieux sont en argent; le déséquilibre tenait à l’extrême rareté
des mines d’or. Vis-à-vis de l’usage des métaux, la situation de l’empire romain offre
de curieuses similitudes avec celle de l’Angleterre au XVIIIes. Fr. Baraite (Les trésors
de temples dans le monde romain : Une expression particulière de la piété) avait rappelé que
les trésors des temples constituaient une réserve à laquelle l’État pouvait recourir sans
commettre d’action délictueuse. Les églises ou les monastères continuèrent à jouer le
même rôle par la suite, comme le montre M. Mundell Mango (The monetary value of
silver revetments and objects belonging to churches, A.D. 300-700), en rappelant l’histoire
des trésors ravis par Titus au temple de Jérusalem en 70, que l’on peut suivre jusqu’à
Héraclius en 628.
On le voit, le recueil que j’ai l’honneur d’analyser aujourd’hui est d’une extrême
richesse. Il intéressera tous les archéologues et historiens de l’art de Byzance, mais
l’histoire générale n’est jamais bien loin, comme j’ai essayé de le montrer, La
présentation est luxueuse et l’ensemble est muni d’un index détaillé grâce auquel
chacun pourra aisément trouver ce qu’il recherche. À elle seule, la bibliographie
donnée sous le titre List of abbreviations rendra des services considérables. Voilà
sûrement un précieux livre, dans la grande tradition des publications de Dumbarton
Oaks.
Jacques SCHAMP
Simone M. COLLAVINI, Honorabilis domus et spetiosissimus comitatus. Gli
Aldobrandeschi da « conti » a « principi territoriali » (secoli IX-XIII), Pise,
Edizioni ETS, 1998; 1 vol. in-8°, 641 p. (Studi Medievali, 6). ISBN : 88-467-0108-9.
Prix : ITL 55000.
La fin des années 1970 avait ouvert à la recherche scientifique italienne un nouvel
horizon, avec une série de colloques consacrés aux
Ceti Dirigenti en Toscane au Moyen
Âge
[1]. Déjà en 1971, G. Rossetti avait consacré, lors d’un colloque à Lucques
[2], une
partie de ses recherches à la famille comtale des Aldobrandeschi, s’appuyant sur un
premier dépouillement archivistique effectué par G. Ciacci
[3]. Bénéficiant d’une
matière première riche et déjà partiellement réunie ainsi que du regain d’intérêt
historiographique actuel pour les élites sociales
[1], S. Collavini présente aujourd’hui les
fruits de sa nouvelle étude.
Il a su montrer comment, issue de la clientèle épiscopale lucquoise, la famille
Aldobrandeschi s’est rapidement imposée, à partir du IXe siècle. La documentation
est parcimonieuse et sujette à controverse en ce qui concerne l’origine même du
groupe comtal pour la fin du VIIIe siècle, mais elle devient plus explicite pour le début
du IXe siècle. En effet, par un système institué de dons et de contre-dons, les évêques
lucquois Giovanni (779-801) et Iacopo (801-818) récompensent les Aldobrandeschi de
leurs donations, profitant outre de riches prébendes, d’un fort lien de clientèle
épiscopale. Par les sphères ecclésiastiques locales, les membres de la famille
Aldobrandeschi ont réussi la double intégration lucquoise : l’ascension est à la fois
ecclésiastique et politique. Dans la Lucques carolingienne, Eriprando I (v.826-861)
parvient à devenir vassal de l’empereur Lothaire puis de Louis II. Les soutiens
impériaux, l’occupation de charges publiques ont contribué à renforcer le prestige de
la dynastie naissante. Sa promotion est rendue possible par l’accroissement
patrimonial qui résulte de sa nouvelle position au sein de la société lucquoise. Partis
d’un seul bien, le monastère de S. Pietro Somaldi, les Aldobrandeschi détiennent
désormais à la périphérie de la cité quelques lopins de terres et de vignes ainsi que
plusieurs institutions ecclésiastiques, essentiellement au sud du diocèse de Lucques.
Au IXe siècle, quand Ildebrando II (v.857-901) devient comte de Roselle et de Sovana,
en Toscane méridionale, il prend possession de nombreuses terres entre Sienne,
Orvieto et Grosseto qui composeront au siècle suivant le noyau de l’expansion
patrimoniale familiale.
Par l’accumulation patrimoniale autorisant la prétention à une charge et à une
reconnaissance publiques, et par la possibilité d’enrichissement personnel offerte à
tout légat impérial, les comtes Aldobrandeschi ne cessent de renforcer leur
implantation en Toscane méridionale. Àla fin du Xe siècle, ils se placent
principalement autour du monastère de S. Salvatore al Monte Amiata qui était sous
autorité impériale. Aux alentours de l’an Mil, bien que le patrimoine acquis renforce
le pouvoir des comtes, les hostilités aussi bien latentes qu’ouvertes avec les pouvoirs
locaux et impériaux se multiplient : l’ampleur de la puissance des Aldobrandeschi
inquiète, trouble l’ordre établi en Toscane, déjà fluctuant. Les alliances matrimoniales
comportant un solide intérêt politique ainsi que la multiplication des relations avec
les institutions religieuses locales apparaissent comme les plus sûrs moyens de
conforter leur puissance. Toutefois, à l’instar des autres grandes familles nobiliaires
toscanes, le groupe Aldobrandeschi se scinde, par instinct de survie, afin de mieux
résister aux pressions extérieures : d’une part, la branche des comtes de Suvereto se
distingue, et tente d’acquérir une certaine autonomie, sans néanmoins effacer les liens
parentaux avec le reste du lignage originel. Àl’exemple de leurs cousins, ils optent
pour le sud de la Toscane, territoire encore accessible et contrôlable. D’autre part, la
lignée d’Ildebrando IV (v.988-1040) poursuit son processus de développement,
notamment par la mise en valeur des liens parentaux, et la multiplication d’alliances
politiques doublées de riches mariages avec les héritiers et héritières des grandes
familles toscanes, comme les Berardenghi ou bien des familles issues de l’aristocratie
lucquoise. L’ascension comtale ne se clôt pas ici. Pour la première partie de cette
remarquable étude portant sur les IXe-XIIe s., S.C. conclut à l’avant-gardisme de cette
famille : tout est mis en œuvre pour permettre au groupe de progresser, malgré les
difficultés politiques générales, qu’il s’agisse de la soumission aux souverains eux-mêmes ou bien de l’opposition des nouveaux officiers impériaux. La généralisation
du titre comtal, à partir de l’an Mil, à tous les membres de la famille, transforme la
charge administrative impériale en honneur employé pour la sauvegarde d’une
identité propre et de l’unité du groupe familial. Les réseaux de clientèle et les liens
féodo-vassaliques assurent un soutien non négligeable aux comtes et dommageable
pour les autorités régnantes. Les comtes ne limitent pas leur insertion dans la vie
locale à ce seul mode : en s’appuyant particulièrement sur les monastères qu’ils
fondent ou qu’ils dotent (comme celui de S. Salvatore al Monte Amiata), édifiés au
cœur de leur territoire, ils renforcent leur hégémonie et le contrôle des populations.
Une véritable contea s’esquisse dès le début du XIIe siècle. Une entité propre s’affirme
tant vis-à-vis des grandes puissances que des pouvoirs locaux.
Afin d’approfondir le thème des structures familiales comtales, S.C. met en
lumière deux personnages-clefs aux alentours de 1200 : Ildibrandino VII (1152-1186)
et Ildibrandino VIII (1172-1212). Ces comtes ont largement contribué à l’affirmation
patrimoniale, à la vie politique et diplomatique de la famille. Les noms cités dans les
sources sont ceux d’individus ayant participé pleinement à la promotion sociale et
politique de l’ensemble du groupe, généralement grâce à une stratégie matrimoniale
exogamique. Par l’instauration d’une curia comitalis, institutionnalisation de
l’expansion familiale, ils réunissent autour d’eux des vassaux, des proches leur
portant assistance comme procureurs ou tuteurs. Toute une administration
s’organise : camerarius, castaldus, senescalcus… Un réseau d’officiers témoigne de la
puissance comtale et de la constitution d’un état « princier » par les Aldobrandeschi.
Cependant, la contea Aldobrandesca ne s’insère plus uniquement dans un cadre
impérial. Les communes émergent et entreprennent de se constituer un contado à
l’image de leur pouvoir et de leurs ambitions. Les liens se multiplient entre les comtes
et les gouvernements de Sienne et d’Orvieto, chacun cherchant à définir son espace
et sa zone d’influence. Les Aldobrandeschi représentent désormais un pouvoir
institué, doté d’une solide assise foncière et seigneuriale, qui ne paraît guère vaciller.
Or, le XIIIe siècle marque un tournant décisif dans l’histoire comtale : l’unité familiale
se désagrège, pliant face aux pressions politiques, aux oppositions entre guelfes et
gibelins opposant les membres de la famille même. La répartition patrimoniale lors
du partage de 1208 vient aiguiser les tensions, au point que les dissensions
successorales doivent être réglées par des personnages extérieurs. Le contexte
politique régional accélère la dégradation des relations familiales. De ce fait, en vue
de pallier les insuffisances familiales, l’ouverture sociale est nécessaire. Les alliances
se multiplient avec la haute société toscane : d’une part, les nobles feudataires et
d’autre part, les bourgeois, qui offrent aux comtes un nouvel accès en ville. Le poids
des cités réduit la liberté d’action des Aldobrandeschi qui doivent désormais faire
face à de nombreux obstacles pour être en mesure de profiter pleinement du ius
comitalis effectif sur l’ensemble de la contea. En Toscane, zone de frictions politiques,
s’entrecroisent les desseins communaux, impériaux, pontificaux, outre ceux des
diverses familles nobiliaires et feudataires. Les Aldobrandeschi se trouvent devant
l’obligation de s’insérer dans cette géopolitique particulière, avec divers moyens de
subsister : en profitant de l’aide militaire procurée par les hommes des communautés
rurales de la contea qui prêtent serment et par leurs vassaux, les Aldobrandeschi
peuvent compter sur un large soutien humain. La multiplication des versements de
redevances permet aux comtes de s’assurer une certaine aisance financière,
contribuant à l’entretien d’un vaste ensemble de fortifications, expression d’un
pouvoir stable.
Il s’agit d’une recherche fermement conduite par l’A., avec d’abondantes
références aux sources, présentant clairement les différentes phases de l’histoire
d’une famille comtale : des origines liées à un vaste réseau de clientèle épiscopale et
impériale, une ascension rapide par l’enrichissement patrimonial et les charges
administratives, en dépit d’un certain ralentissement aux alentours de 1200 et d’un
déchirement familial attisé par les luttes politiques toscanes. Au-delà d’une
monographie familiale particulière, c’est bien l’évolution de la noblesse toscane qui
est ici présentée, marquée par la constitution du lignage, la formation d’un État
presque princier et liée aux mécanismes d’accumulation de la puissance et de
pérennité de la Maison. De fait, ce travail se place comme nouvelle pierre angulaire
dans la recherche sur les classes dominantes au Moyen Âge.
Aude CIRIER
Giuliano BONFANTE, The origin of the romance languages. Stages in the
development of Latin, éd. Larissa BONFANTE, Heidelberg, C. Winter, 1999; 1 vol.
in-8°, XXXIV-154 p.(Bibliothek der klassischen Altertumswissenschaften, 2e sér., 100).
ISBN : 3-8253-0583-X. Prix : FRF 261.
L’ouvrage que nous présentons ici est paru dans des conditions un peu
particulières, dont il n’est pas inutile de dire un mot. G. Bonfante (v. sa photo en p. II),
né à Milan en 1904, a quitté l’Italie de Mussolini en 1930, puis l’Europe en 1939, pour
s’installer à Princeton où il enseignera la philologie romane jusqu’en 1955, date à
laquelle il regagnera son pays d’origine. Ce livre, écrit aux États-Unis dans les années
40, ne sera publié qu’en 1999, sur l’initiative de la fille de l’A., L. Bonfante.
Il s’agit d’un manuel de linguistique romane qui propose une vision du
développement des langues romanes articulée autour de trois thèses : a)La
différenciation de la Romania est précoce (autour du IIe s. ap. J.-C., p.31). b)On peut
en suivre le processus en partant de l’idée que chaque langue romane conserve,
parfois très enfoui, un état du latin parlé à l’époque de la colonisation du territoire où
cette langue s’est formée. Ainsi, Sicile, Sardaigne, Corse, organisées en provinces
autour de 240 av. J.-C., gardent le souvenir de la langue parlée à l’époque de Plaute;
la France d’oïl, organisée en province vers 50 av. J.-C., celui de la langue parlée à
l’époque de César; la Roumanie, organisée en province vers 110 ap. J.-C., celui de la
langue parlée par les contemporains d’Apulée. En effet, G.B. suppose qu’une fois
devenue langue coloniale, le latin cesse d’évoluer normalement, comme il continue
de le faire en Italie centrale, car c’est pour lui un fait avéré que « les locuteurs des
langues coloniales […] préservent habituellement leur ancien idiome mieux que ne
le font leurs compatriotes qui demeurent dans la mère patrie » (p.83). Plus tôt a lieu
l’implantation du latin en terre étrangère, plus « pur » sera le dialecte qui en résulte.
Il compare le développement du latin au cours d’un fleuve (p.3), très limpide à sa
source, il devient, à mesure qu’il s’approche de la mer, plus pollué et chargé
d’alluvions. Àce compte, le roumain, qui représente l’état du latin parlé au IIe s. ap.
J.-C., est plus évolué, moins « latin » que les langues ibéro-romanes, implantées au IIe
s. av. J.-C. c)La conséquence de cette présentation des faits est, assez paradoxalement,
que la langue romane la plus évoluée, la plus innovante, la plus éloignée de ses
origines, est l’italien central, continûment parlé dans le Latium et ses environs jusqu’à
nos jours. En effet, si les colons envoyés en Sardaigne, en Afrique, en Gaule ou dans
les Balkans s’efforçaient, plus ou moins consciemment, de préserver leur langue dans
son état d’importation, les locuteurs de la métropole, situés dans le cœur économique
et culturel de l’Empire, instillaient sans état d’âme dans leur latin toutes les
nouveautés que la mode ou la nécessité leur inspiraient. Citons, comme ex.
significatifs, la disparition précoce et complète des cons. finales (p.43-51) et de la
déclinaison (p.52) en ital.; la bonne conservation des comp.synth. en afr. (p.59) et
la survivance du type magis fortis en Ibérie (p.113); ipse, ille maintenus en ibéroroman, devenus *ipsus, *illus en ital. (p.61-62); le paradigme d’esse, beaucoup plus
archaïque en fr. qu’en ital. (p.136); dans le lexique, la survivance de lat. me(n)sa dans
tous les dialectes romans autres que l’ital. (> moise en afr.) qui le remplace par tabula
(p.120).
G.B. se situe donc dans le camp de ceux qui supposent un éclatement précoce de
l’unité de la Romania. Les arguments proposés sont datés (v. notamment, p.137, la
discussion des théories de Müller, partisan d’une Romania compacte jusqu’au IXe s.
ap. J.-C.) mais le débat n’est pas clos et bien des remarques gardent leur intérêt. Il
emprunte son modèle d’évolution « chronologique » à Gröber (1888), à l’égard
duquel il proclame sa dette (p. XVI et 3). Àcet égard, il convient de juger
équitablement les suggestions de l’A. En effet, intuitivement, on jugera sans doute
que les langues ibériques, le français ou le roumain sont plus éloignés de la source
latine que l’italien. Or G.B. affirme que celui-ci repose sur une base plus évoluée que
ceux-là. La raison de ce paradoxe est bien simple : durant la phase « romaine »,
l’italien, soumis aux influences des dialectes italiques voisins (p.49), évolue plus
librement que l’ibéro-roman, le gallo-roman et le daco-roman, qui préservent plutôt
bien la base latine sous sa forme importée des atteintes substratiques, mais lorsque
débute l’époque romane, l’italo-roman, devenu langue régionale, se montre à son
tour conservateur, tandis que les anciennes colonies deviennent elles-mêmes des
centres de pouvoir et de culture autonomes et que, bien sûr, les influences étrangères
précipitent la transformation du latin de ces contrées (p.131). Cependant, l’analyse
décèle, sous les altérations utérieures, des vestiges sûrs de ces latins d’origine.
On peut émettre des réserves sur le choix des exemples et des phénomènes pris
pour lieux d’observation. On regrettera, en particulier, que ne soient évoqués ni le sort
des consonnes intervocaliques, très stables en italien et précocement atteintes en
gallo-roman, ni l’amuïssement des voyelles atones ni la prothèse vocalique, alors que
de tels phénomènes sont antérieurs à la séparation des provinces de l’Empire. Bref,
si la bonne foi de G.B. n’est pas à suspecter (il ne plie jamais les phénomènes aux
principes qu’il leur demande d’illustrer), il nous semble que l’hypothèse défendue
devrait être confrontée à tous les phénomènes de haute époque et non à une sélection
somme toute encore modeste (ainsi une trentaine de mots seulement illustrent la
« modernité » du lexique en lat. d’Italie, p.119-124) qui n’est au surplus pas
convaincante en totalité (p.ex., il n’est pas évident que le traitement ital. /ks/, /kt/
> /ss/, /tt/ soit plus « avancé » que le traitement > /ys/ de l’ibéro-roman, du galloroman et de l’occitano-roman, p.35-39). Concernant la place de l’italien, il semble que
certains phénomènes puissent être différemment interprétés. Ainsi, G.B. (p.95)
déclare que les dialectes romans autres que l’italien, qui ont préservé, après
simplification, le /yy/ de maium (esp.mayo, port. maio, fr. mai, roum. mai), sont plus
conservateurs que ce dernier qui l’a transformé en affriquée (maggio). Mais
précisément : l’italien a conservé la géminée menacée d’affaiblissement et l’affrication
de /yy/ est l’effet d’un renforcement articulatoire. De même pour ital. acqua, où la
gémination protège l’articulation de la vélaire sourde affaiblie ou disparue partout
ailleurs (p.96). S’il est vrai que le latin d’Italie centrale, plus exposé de par sa vocation
universelle, a innové dans plus d’un domaine, il n’est pas sûr que le fonds de la langue
soit aussi nettement atteint que le dit G.B. Songeons que ce livre, écrit en 1940, en exil,
était peut-être aussi un acte de résistance contre une nostalgie de mauvais aloi :
affirmer que l’italien est « la plus moderne et la plus récente des langues romanes »
(p.84) était assurément une manière d’amoindrir la légitimité des ambitions
« romaines » des dirigeants de l’Italie fasciste.
Compte tenu des circonstances de publication, on s’abstiendra de commenter
longuement la bibliographie. Quelques noms supplémentaires (ceux de J. Herman,
de G. Straka, de R. de Dardel, par ex.) auraient pu figurer dans l’ajout. De même,
l’alphabet « graphique » fait tant bien que mal office d’alphabet phonétique. De façon
générale, on soulignera cependant l’exceptionnelle clarté de cet ouvrage, écrit d’une
plume alerte, avec un humour qui ne sacrifie jamais la rigueur scientifique. Les
centaines de références savantes qui émaillent les 219 notes assurent constamment le
raisonnement. G.B. manie toutes les langues romanes, convoque les plus humbles
vestiges de la romanité, préservés par les langues germaniques, sémitiques, slaves ou
balkaniques, interroge les textes littéraires et épigraphiques. Sur la plupart des points
traités (phonétiques, morphologiques, syntaxiques, lexicaux), l’on dispose d’une
présentation exhaustive (par ex. le sort des groupes de consonnes latines, des voyelles
finales, des voyelles toniques, l’histoire de certains suffixes, de certaines périphrases,
etc.). Il s’agit, en somme, d’un excellent manuel (dont l’absence d’index ne facilite
malheureusement pas la consultation !), suffisamment bien documenté pour
demeurer utilisable, indépendamment des hypothèses spécifiques que l’on a
exposées plus haut.
L’ouvrage, dont la facture très solide et la couverture plastifiée sont bien adaptées
à sa vocation de manuel, est composé comme suit : une table des matières (p. VII), un
avant-propos du directeur de collection H. Petersmann (p. IX), une introduction
d’E.F. Tuttle (p. XI), une préface de G. Bonfante (p. XV), un avant-propos de
L. Bonfante (p. XVII), une liste d’abréviations bibliographiques et linguistiques
(p. XXI), trois cartes de la Romania (p. XXV), une table des matières analytique qui
tient lieu d’index (p. XXIX), un premier chapitre où les langues romanes, envisagées
comme autant d’étapes dans le développement du latin, sont comparées entre elles
sur certains points et où l’on établit une chonologie relative des phénomènes (p.1-82),
un second chapitre où est examinée plus spécialement la position de l’italien comme
foyer d’innovations irradiées dans les provinces occidentales – Ibérie, Gaule, Rhétie,
Sardaigne (p.83-124), une série de discussions conclusives (p.125-142), une
bibliographie partiellement actualisée (p.143-151), une bibliographie des travaux de
G.B. (p.153) et une sélection d’ouvrages plus récents ultra courte (p.154).
Voici quelques coquilles ou erreurs gênantes : p.34, § 13, l. 3 suppr. « In Romanian
[…] scripsit results in scrise» dont la place est p.40, § 17, l. 30 et corr. «tcumnat» en
cumnat, lire donc Rom. lemn, pumn, cumnat, semn; p.38, l. 10 déplacer l’appel de n. 66
en l. 5 apr. « p.589)» et le remplacer par l’appel de note 67; p.45, l. 27 la mention
«(Gaul)» est incompréhensible dans le contexte; p.48, § 23, l. 25 la finale d’infinitif
-re est réduite à -r en fr. dep.le VIIe s.; p.52, § 29, l. 10 corr. le premier «morti» (roum.)
en moarti; p.52, § 29, l. 10 en roum. « le vocatif (barbate !, Doamne !) n’est pas un cas »
mais p.96, § 20, l. 4 « le roumain a conservé jusqu’à nos jours un système flexionnel
à trois cas : un nom.-acc., un gén.-dat. et un vocatif »; p. 53, l. 18 et l. 23 et p.54, l. 16
fr. «neveu», «marbre» et «prevoire» sont très mal choisis pour illustrer le fait que « les
vestiges du nom. sing. latin sont beaucoup plus abondants en Italie et en Dacie que
dans les plus anciennes colonies de l’Ouest », puisque l’afr. connaît les cas sujet niés
(< NEPOS) et prestre (< PRESBITER) et que marbre provient de nom. sg. lat.
MARMOR; p.61, l. 6 « formation tardive » pour «illorum » (> pron. datif ital. loro, fr.
leur) est mal dit : c’est l’extension de cette forme de gén. plur. au dat. plur. qui est
tardive; p.67, § 55, l. 5 corr. «tottut» en tottus; p.67, § 55, l. 8 la variante *tuttus n’est
pas « strictement limitée à l’Italie » (CSP afr. tuit < *TUTTI); p.74, § 72, l. 4 le suffixe
fr. -esse provient de-IKIA et non de-ITIA; p.90, § 9, l. 4 corr. «juit» en juif; p.90, §
9, l. 5 corr. «mieu» en *mieus (< MEUS) supposé par fém. apic. mieue; p.91, § 13, l. 10
corr. «enticir» en entieir; p.96, § 19, l. 8 corr. port. «aygua» en agua; p.102, § 39 suppr.
«cantiamo» dans le titre du § et déplacer «*vendimus, *venditis» et « Ital. vendiamo»
dans le titre du § 40; p.103, l. 2 corr. «voldrent» en voldret; p.139, l. 26 corr. « eighth »
en « ninth ».
Stéphane MARCOTTE
Ludwig FALKENSTEIN, La papauté et les abbayes françaises aux XIe et XIIesiècles.
Exemption et protection apostolique, Paris, Champion, 1997; 1vol. in-8°, XXX-241p. (Bibliothèque de l’École des Hautes Études. Sciences historiques et philologiques,
336). Prix : FRF315.
Le présent livre est le résultat d’une série de conférences données à l’École pratique
des Hautes Études en 1995. Plus que le titre, c’est le sous-titre qui, comme bien
souvent, indique le sujet : il s’agit donc d’une étude sur l’exemption accordée par la
papauté à diverses abbayes à partir de la fin du Xesiècle. Encore faut-il s’entendre sur
le sens du mot « exemption », qui, selon l’A., implique obligatoirement une
« abrogation de la juridiction de l’évêque diocésain ». On ne rangera donc pas parmi
les abbayes exemptes toutes les églises bénéficiant d’un privilège de protection
romaine et payant un cens à saint Pierre (ecclesiae sancti Petri censuales). En réalité, les
limites exactes de l’exemption sont d’autant plus difficiles à délimiter qu’elles
n’étaient déjà pas très claires au Moyen Âge. Dans une décrétale datée de 1177 et
adressée à Alberto de Summa, légat pontifical en Italie du Nord, AlexandreIII rappelle
quelques principes, sans doute élémentaires, mais qui avaient bel et bien besoin d’être
rappelés : « De même que les églises qui appartiennent particulièrement (specialiter)
au droit de saint Pierre, ne payent pas toutes un cens annuel au Siège apostolique, de
même, toutes les églises qui payent un cens annuel au Siège apostolique ne sont pas
libres de la soumission aux évêques. Il faut examiner les privilèges accordés à ces
églises et il faut observer leurs textes soigneusement et avec attention » (Jaffé-Wattenbach 14037).
Le livre est divisé en cinq chapitres. Le premier (Les rapports juridiques des églises
occidentales avec l’Église romaine, p.21-61), après quelques clarifications préliminaires,
s’intéresse aux origines de l’exemption, et en particulier aux interventions des
évêques en faveur des monastères. Celles-ci, assez nombreuses au cours du haut
Moyen Âge, sont attestées depuis celle de Faron de Meaux pour Rebais (637). Le
chapitre 2 (Incertitudes et portée des coutumes, p.63-91) montre bien que l’octroi de la
protection apostolique n’est pas nécessairement le fondement d’une future
exemption. Le chapitre 3 (L’octroi de l’exemption et ses conséquences, p.93-143) nous
plonge dans la réalité du XIesiècle, en particulier grâce au cas de Corbie, lequel ne
peut être traité que dans la longue durée, car l’évêque Berthefrid avait déjà octroyé
un privilège en 664. Il étudie ensuite divers problèmes liés à l’octroi de l’exemption :
les prieurés ou celles d’une abbaye exempte bénéficient-ils automatiquement des
privilèges de la maison-mère ? Réponse : il n’y a pas de règle unique, car c’est le droit
coutumier ecclésiastique qui s’impose. Les paroisses dépendant d’un établissement
exempt le sont-elles aussi ? Là aussi, tout est question des circonstances, d’où
d’innombrables litiges. Confrontées à leurs évêques, nombre d’abbayes exemptes
n’ont même pas pu obtenir une juridiction autonome sur leur bourg ou leur ville (ainsi
Saint-Corneille de Compiègne). On aurait sans doute pu poursuivre : ainsi, quel est
le statut des établissements féminins dépendant d’abbayes masculines exemptes ?
On sait en effet que la liberté des hommes n’est pas toujours automatiquement
transposable aux ancillae Dei. Le chapitre4 (En tête d’une terminologie conséquente,
p.145-178) passe systématiquement en revue les marques présumées de l’exemption
dans les privilèges pontificaux. Il en dénombre sept, qui sont : 1) La mention du
rattachement particulier d’une église à l’Église romaine dans les préambules. 2) Le
rattachement immédiat d’une église (nullo mediante) au pontife romain. 3) La formule
interdisant à l’évêque diocésain de dire les messes publiques au monastère sans
l’autorisation de celui-ci, d’après la lettre de GrégoireIV à Castorius de Rimini. 4) Le
droit d’appel au siège apostolique. 5) Le droit d’excommunier accordé au prélat de
l’église exempte. 6) Les différentes mesures concernant la remise du saint chrême et
des saintes huiles, les consécrations et les bénédictions (potestas ordinis). 7) La clause
« sous la réserve de l’autorité du Siège apostolique » (salva sedis apostolice auctoritate).
En réalité, ces différents critères sont impuissants à fonder indépendamment
l’exemption, et leur pertinence varie selon les circonstances et les époques. Le
chapitre5 (Marginalia, p.179-216) analyse quelques cas particuliers (églises exemptes
face à l’interdit, port des pontificalia – sandales, tunique, dalmatique, anneau et mitre
– par l’abbé d’un monastère exempt) puis, surtout, il passe en revue les différents
ordres nouveaux et le moment où ils obtiennent, ou n’obtiennent pas (camaldules,
chartreux, prémontrés) l’exemption.
L’optique de l’A. est essentiellement juridique. C’est à la fois la force et la limite de
ce livre. Les historiens y trouveront de nombreux matériaux qui leur permettront
d’affiner leur discours et d’éviter les approximations. Pourtant, les confusions des
clercs médiévaux eux-mêmes, l’absence d’une définition claire et invariable de
l’exemption, montrent qu’il entre une part d’artifice dans les typologies à multiples
tiroirs. L’exemption, c’est aussi ce que les clercs médiévaux présentent comme telle.
On peut donc regretter l’absence d’une étude un peu systématique du vocabulaire
utilisé dans les actes. Notons également que la multiplication des privilèges
d’exemption à partir de la fin du Xesiècle s’inscrit dans une stratégie de la libertas
Ecclesiae, voire des libertates ecclesiarum, qui peut être étudiée aussi bien du point de
vue de Rome que de celui des établissements particuliers. Cet ouvrage fournit, sans
s’y arrêter vraiment, divers éléments permettant d’approfondir ce point de vue. En
bref, la place de l’exemption dans l’élaboration des doctrines ecclésiologiques, voire
des idéologies monastiques, est un sujet encore presque vierge.
Quelques précisions formelles pour terminer. De nombreux extraits de textes sont
donnés dans leur version latine et suivis d’une traduction française. La bibliographie
et l’introduction (p. XIII-XXX et 1-20) constituent une sorte d’introduction à la
diplomatique pontificale, courte, dense et utile. L’index des privilèges et lettres de la
chancellerie romaine (p.227-238) recense 233 actes, classés par ordre chronologique
avec leur numéro de regeste. Il est en soi un petit trésor. Un mauvais point en revanche
pour la qualité linguistique de cet ouvrage, sans doute traduit de l’allemand. Passe
encore pour les incorrections et maladresses, assez nombreuses, lorsqu’elles
n’obèrent pas le sens. Mais que dire de l’emploi aberrant des doubles négations, qui
inverse la signification de certains passages ? Un exemple : lorsque JeanXIX octroie
un privilège d’exemption à Cluny (1024), il écrit : Interdicimus [...] ut isdem locus sub
nullius cuiuscunque episcopi vel sacerdotis deprimatur interdictionis titulo seu
excommunicationis vel anathematis vinculo. Commentaire (p.52): « Le pape interdisait
aux évêques de ne pas jeter une sentence d’interdiction et de ne pas fulminer une
sentence d’excommunication sur les frères de l’abbaye ». Or c’est très exactement le
contraire de ce que dit le texte ! Même remarque pour le privilège de 1105 en faveur
de camaldules (p.193)...
Patrick HENRIET
Heinz Wilhelm SCHWARZ, Der Schutz des Kindes im Recht des frühen Mittelalters.
Eine Untersuchung über Tötung, Mißbrauch, Körperverletzung,
Freiheitsbeeinträchtigung, Gefährdung und Eigentumsverletzung anhand von
Rechtsquellen des 5. bis 9. Jahrhunderts, Siegbourg, Verlag Franz Schmitt, 1993;
1vol. in-8°, XXXIX-237p. (Bonner Historische Forschungen, 56). Prix : DEM78.
Pour ambitieux qu’il soit, le titre de ce livre est quelque peu trompeur sans le sous-titre. L’A., en effet, n’aborde la question de la protection de l’enfant au bas Moyen Âge
que sous l’angle du seul droit pénal. Les autres branches du droit échappent à son
analyse. De même, il ne s’appuie que sur les seules sources normatives. Cela n’ôte
rien, toutefois, à la valeur de l’analyse de H.W.Schwarz.
Les règles de droit pénal, d’origine laïque ou ecclésiastique, relatives à la
protection de l’enfant sont soumises à une analyse détaillée. Après une introduction
consacrée principalement à la notion même d’« enfant », l’A. passe successivement
en revue les normes relatives à la protection de la vie, de l’intégrité sexuelle et
physique, de la liberté, de la sécurité corporelle et du patrimoine de l’enfant. Le tout
enrichi d’une incursion dans les dispositions des collections canoniques évoquant ces
différents thèmes. Les sources sont soumises, par ailleurs, à une exégèse très
approfondie. Un registre détaillé, en fin d’ouvrage, permet de retrouver facilement
les observations relatives aux différents textes étudiés. L’A., malheureusement,
pêche par excès. À force de vouloir utiliser toutes les règles, il donne parfois
seulement une énumération, éventuellement sous forme de tables. En cela, il n’atteint
pas vraiment l’objectif qu’il s’était fixé en début d’ouvrage, celui de présenter,
interpréter et comparer les normes du haut Moyen Âge relatives à la protection de
l’enfant. La comparaison, en effet, implique plus qu’une simple juxtaposition des
régles étudiées. Elle suppose, notamment, un exposé des facteurs qui expliquent les
différences et les similitudes entre systèmes juridiques. Ce type d’exposé fait
largement défaut dans cet ouvrage. Ainsi l’A. souligne-t-il à maintes reprises les
différences quantitatives et qualitatives entre les règles laïques (à l’exception, peut
être, du droit wisigothique, qui se range plutôt dans l’autre catégorie) et
ecclésiastiques, mais il ne les explique pas vraiment. Son livre, pourtant, contient tous
les éléments nécessaires à pareille analyse, notamment dans les notes et remarques
critiques qui accompagnent la revue annotée de la littérature reprise en fin d’ouvrage.
Malgré les différences réelles entre les deux types de règles – les règles
ecclésiastiques étaient, généralement, plus modernes et moins casuïstiques que les
règles laïques –, l’Église et les autorités laïques s’accordaient sur la nécessité de
protéger l’enfant et avaient pris, à cette fin, un ensemble impressionnant de mesures.
La collaboration entre les deux ordres était telle que l’A. en vient à se demander si le
commun des mortels avait conscience du dualisme existant sur ce point entre le droit
laïque et le droit de l’Église. Des nombreuses modalités des délits, on retiendra
surtout la suivante : les livres pénitentiaires considéraient généralement le fait qu’un
avortement survienne pendant les quarante premiers jours de la grossesse comme
une circonstance atténuante. Faut-il y voir les prémisses de nombreuses lois actuelles
qui prévoient, elles, un délai de six semaines pendant lequel l’avortement est toléré ?
L’ouvrage de H.W.S. donne incontestablement un bon aperçu de la protection
pénale de l’enfant au haut Moyen Âge. En cela, il élargit considérablement notre
connaissance du passé de phénomènes aussi actuels que l’avortement, le kidnapping
ou le mauvais traitement d’enfants. Il fournit en outre de précieuses informations sur
l’histoire générale du droit pénal (par exemple sur la complicité ou la tentative de
délit), les sources normatives du haut Moyen Âge, l’influence du droit romain et des
auteurs ecclésiastiques, le mariage des mineurs ou la survivance des superstitions
païennes. À ce titre, le livre de H.W.S. mérite sans conteste une lecture approfondie.
Dirk HEIRBAUT
Francesco PANARELLI, Dal Gargano alla Toscana. Il monachesimo riformato latino
dei pulsanesi (secoli XII-XIV), Rome, Istituto Storico per il Medio Evo, 1997;
1vol. in-8°, XII-322p. (Instituto Storico per il Medio Evo. Nuovi Studi Storici, 38).
L’ouvrage de Fr. Panarelli vient combler avec élégance et efficacité un vide
bibliographique sur l’un de ces mouvements érémitico-cénobitiques si
caractéristiques de l’Italie du XIIesiècle. Comme le rappelle l’A. en introduction, ce
vide est en outre celui de l’historiographie d’une région de l’Italie, le Mezzogiorno,
qui n’a acquis ses lettres de noblesse qu’après la seconde guerre mondiale.
Le pari n’était pas facile en raison du caractère fragmentaire et hétéroclite des
sources. Les archives de Santa Maria di Pulsano, centre du réseau monastique (et
donc d’éventuels recueils de constitutions, registres de visites etc.), ainsi que de ses
dépendances dans les Pouilles ne sont pas conservées et seules les dépendances plus
lointaines (celle de Vallebona dans les Abruzzes, de Plaisance et surtout les
dépendances toscanes) échappent en partie à ce vide documentaire. C’est donc à des
sources d’un autre type, en partie hagiographiques (le dossier du fondateur Giovanni
da Matera, † 1139, et celui de Bona, † 1207, une sainte femme liée aux communautés
pulsanésiennes de Pise) que l’A. doit faire le plus souvent appel pour compléter le
tableau de ce réseau monastique original : un réseau centralisé mais dont la cohérence
est sans cesse menacée par la tendance à l’autonomie des fondations lointaines (dont
les liens avec Pulsano échappent souvent à la documentation lacunaire); un réseau
que, sur les bases des récentes recherches dirigées par G. Melville, l’on hésitera donc
(plus sans doute que ne le fait l’A.) à définir comme une congrégation ou un ordre
monastique.
Tout naît du parcours de Giovanni da Matera, partagé entre solitude et prédication
et de sa fondation, non loin du sanctuaire du Mont Gargano, d’une communauté
cénobitique dont la renommée se diffuse rapidement dans un climat de dynamisme
spirituel (auquel participe également Guglielmo da Vercelli « fondateur » de
Montevergine), de crise institutionnelle de l’Église (le schisme entre AnacletII et
InnocentII) et de mainmise sur l’Italie méridionale des nouveaux dominateurs
normands. Les deux premiers successeurs de Giovanni, Giordano (1139-1145) et
Giole (1145-1177), jouent un rôle décisif dans le succès du modèle de Pulsano : on doit
notamment au second la fixation de la mémoire du fondateur concrétisée dans
l’écriture d’une Vie anonyme exhortant à l’obéissance à la règle et surtout à l’abbé et
soulignant l’absorption de l’expérience érémitique dans la fondation cénobitique de
Pulsano.
La diffusion du modèle de Pulsano associe, sans solution intermédiaire, des
fondations proches, très mal documentées, et des fondations lointaines très précoces
et mieux connues : dès les années 1140 Pulsano envoie une communauté à Plaisance
(mais dès 1199-1215 l’influence du modèle cistercien conduit à l’assimilation du
monastère pulsanésien aux coutumes cisterciennes), entre 1150 et 1160 à Lucques
(principalement S.Michele a Guamo), Pise (S.Michele degli Scalzi et ses prieurés,
Santa Croce di Corvo dans le diocèse de Luni et S. Jacopo a Podio dans la périphérie
pisane) et Florence, enfin, avant 1177, à Saint-Pancrace à Rome.
L’A. examine attentivement ces dépendances, en soulignant les caractéristiques
propres de la fondation ou du développement de chacune : le rôle des rapports entre
l’Italie et la Dalmatie dans l’installation d’une communauté sur l’île de Mljiet;
l’influence du modèle cistercien à Plaisance; la garantie d’autonomie assurée, aux
origines de S. Michele a Guamo, par une confrérie laïque et ses conséquences sur le
succès de la fondation lucquoise; les liens avec l’épiscopat réformateur pisan à S.
Michele degli Scalzi ou avec la sainte pèlerine Bona à S. Jacopo a Podio. Dans tous
les cas, l’A. met en évidence les liens des implantations pulsanésiennes avec les voies
de pèlerinage en direction du Gargano ou de Compostelle mais aussi la difficulté à
saisir les relations entre ces fondations et Santa Maria di Pulsano. Paradoxalement,
c’est à la fin du XIIIe et au XIVesiècle, tandis que le réseau de Pulsano tend à exploser
sous le coup d’un rééquilibrage vers la Toscane puis de crises de plus en plus
fréquentes, que la documentation sur les relations entre le centre des Pouilles et ses
dépendances se densifie : évoquée ici dans un rapide chapitre conclusif, cette
documentation méritera sans doute d’être approfondie dans un autre cadre afin
d’affiner la compréhension des mutations d’un réseau monastique à la fin du Moyen
Âge.
La consultation de ce volume riche et concis est facilitée par un double index des
noms de personnes et de lieux. On regrettera en revanche que l’A. (et/ou l’É. ?) n’ait
pas jugé utile de récapituler la bibliographie citée en note ainsi que les nombreuses
sources qu’on aurait souhaité voir reprises dans un inventaire synthétique.
Cécile CABY
Rijcklof HOFMAN, The Sankt Gall Priscian Commentary. Part 1, Münster, Nodus
Publikationen, 1996; 2vol., 330 + 416p., pl. (Studien und Texte zur Keltologie, 1).
Dès le VIIesiècle, les Institutiones Grammaticae de Priscien, écrites entre 526 et 527,
furent connues en Irlande, où on les utilisa pour parfaire l’enseignement grammatical
des étudiants en latin, puisqu’elles constituaient la grammaire latine la plus détaillée
de l’époque. Parmi les manuscrits irlandais de Priscien datant du IXesiècle, le plus
important est le manuscrit 904 de Saint-Gall, qui contient 9412 gloses marginales et
interlinéaires, rédigées en vieil irlandais et en latin et qui semble être le seul à avoir
été confectionné en Irlande même et non sur le Continent. Les gloses des livres 1-5 de
Priscien font l’objet du présent ouvrage. On s’était depuis longtemps intéressé aux
gloses irlandaises de ce manuscrit, mais les gloses latines avaient été laissées dans
l’ombre. En éditant, en traduisant et en commentant les unes comme les autres, l’A.
rend donc une image beaucoup plus juste et plus riche de l’enseignement
grammatical en Irlande. Dans le premier volume, après une longue introduction
(p.7-95), qui décrit les manuscrits utilités pour l’édition, étudie les gloses du codex de
Saint-Gall et le difficile problème de leurs sources et explique les principes complexes,
mais minutieux et scrupuleux de l’édition, vient le texte édité (p.97-330), puis, dans
le second volume, la traduction commentée (p.5-369), les indices (index des termes
grammaticaux latins, index des termes grammaticaux irlandais, index des noms, des
verbes et des locutions irlandais dont l’interprétation diffère de celle donnée par le
Dictionary of the Irish Language publié par la Royal Irish Academy (Dublin, 1913-1976),
index des sources, et enfin la bibliographie.
La lecture d’un tel ouvrage est évidemment quelque peu rébarbative, mais elle
laisse deviner la patience et le soin qu’a dû exiger ce travail de bénédictin. Il faut
d’ailleurs rendre hommage à la remarquable conception de ces deux volumes, qui
rendront de précieux – et rapides – services aux spécialistes du vieil irlandais et à ceux
de la traduction grammaticale en Occident latin.
Jean MEYERS
Jacqueline LECLERCQ-MARX, La sirène dans la pensée et dans l’art de l’Antiquité et du
Moyen Âge. Du mythe païen au symbole chrétien, Bruxelles, Publications de la
Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique, 1997; 1vol. in-4°, 374p.,
ill. ISBN : 2-8031-153-X. Prix : BEF2100.
C’est devenu un lieu commun d’affirmer que, dans tous les domaines, le Moyen
Âge est l’héritier de l’Antiquité. Les choses n’ont pas toujours été envisagées de la
sorte, mais aujourd’hui, plus personne n’oserait remettre la proposition en question.
Pourtant, tout un travail de démonstration reste à faire pour bien des époques et pour
bien des régions; d’autre part, on a besoin d’études sur des questions précises afin
d’étayer ce qui a pu être prétendu au terme d’études très générales. De ce point de vue,
l’ouvrage de J.Leclercq-Marx est particulièrement bienvenu.
L’A., chargée de cours à l’Université libre de Bruxelles, s’y intéresse à la sirène en
tant que mythe devenu symbole, mais aussi en tant qu’image. En ce sens, elle fait
œuvre à la fois d’historien de la philosophie et de la religion, mais aussi d’historien
de l’art et d’archéologue. Dans un appendice, elle se fait même anthropologue et
psychologue. On le voit, l’approche se veut pluridisciplinaire.
Dans l’Antiquité puis tout au long du Moyen Âge, la sirène a suscité l’intérêt des
iconographes; dans la littérature, elle est aussi bien présente. On comprend donc
l’intérêt du sujet : il permet au chercheur soucieux d’étudier les passages de
l’Antiquité au Moyen Âge de disposer d’un champ d’investigation très large. Avec ce
chercheur, on assiste, dans les images comme dans les textes, à la métamorphose de
la sirène-oiseau en sirène-poisson. Avec lui, on fréquente d’abord les sirènes
vampiriques pour rencontrer ensuite des sirènes plus bienveillantes.
Le corps du travail est structuré chronologiquement. Il est question de la sirène
tout d’abord dans l’Antiquité, ensuite dans la civilisation judéo-chrétienne des
premiers siècles, puis autour des carolingiens, et enfin à l’époque romane. Au
chapitre1 (D’Homère à Hygin. Sources du thème, p.1-40), des sources de différentes
natures sont d’emblée appelées à s’éclairer mutuellement; ici, une belle synthèse sur
les sirènes homériques dans la littérature et dans l’iconographie ouvre le propos de
façon déterminante. Dans le chapitre2 (Des origines juives aux conceptions chrétiennes
des six premiers siècles. Du démon du désert au symbole de la tentation, p.41-68), l’essentiel
de l’analyse a pour objet la littérature religieuse et païenne du temps; l’étude des
sirènes bibliques (dans les livres canoniques comme dans les livres apocryphes)
trouve sa place dans ce contexte. Au chapitre3 (Du VIIe au Xesiècles. Concepts anciens,
formes nouvelles, p.69-91), sources littéraires et sources iconographiques sont de
nouveau étudiées parallèlement, et c’est comme cela que la métamorphose de la
sirène-oiseau en sirène-poisson est exposée. Dans le dernier chapitre (XIe-XIIesiècles.
Du symbole antiféministe à l’héroïne compatissante, p.93-228), finalement, l’étude
s’attache résolument aux témoignages archéologiques; le travail de J.L.M. prend
alors un tour plus conventionnel, mais non moins intéressant. Le tout est complété de
l’«[...] approche anthropologique et psychologique du thème » (p.239-242) déjà
évoquée, d’une série d’illustrations complétant celles données dans le corps du texte
(p.243-281), d’une table des concordances entre les clichés et les numéros du
catalogue (p.283-286), d’un catalogue des œuvres (p.287-309), d’une bibliographie
exhaustive (p.310-346) et de plusieurs index (p.347-368).
Au total, c’est un impressionnant matériel littéraire, artistique et archéologique
qui est mis à notre disposition. Un travail heuristique exemplaire a été mené.
L’abondance des témoignages et le soin avec lequel ils sont donnés sont
remarquables. On peut même affirmer que le corpus d’images et la bibliographie
exhaustive des sources littéraires anciennes documentent le propos de manière
définitive.
Tout aussi brillant soit-il, le travail herméneutique doit, par contre, faire l’objet de
quelques réserves. Qui ouvre le livre et consulte la table des matières, le pressent
rapidement : tantôt l’A. choisit la littérature comme base de son étude, et les images
sont alors interprétées après que la littérature ait été consultée; tantôt, les images
constituent la matière première du discours, et l’A. se penche sur les textes dans un
second temps seulement. Du coup, le lecteur qui, du reste, ne comprend pas toujours
les raisons de ces variations méthodologiques, doit souvent s’astreindre à une sorte
de gymnastique mentale assez fatigante. Certes, l’interdisciplinarité en vogue
aujourd’hui oblige le chercheur en sciences humaines à s’ouvrir à d’autres disciplines
qu’à celle dans laquelle il s’est spécialisé; mais un point de départ doit toujours être
précisé, et il nous semble qu’il fait ici défaut. Peut-être la pratique de « l’iconologie »
telle que l’entendait E.Panofsky est-elle à ce prix ?
Entendons-nous bien : dans le cadre d’une étude de la sirène dans l’Antiquité et au
Moyen Âge, il aurait été malvenu de ne se pencher que sur les sources littéraires ou
sur les seules sources archéologiques. Souvent, en effet, les images complètent ou
relativisent les textes, et inversement. Voyez, par exemple, le relief copte
d’Herakleipolis Magna actuellement conservé au Musée des Icônes de Recklinghausen
(p.65-67): il oblige à mettre en question les conclusions d’une analyse des sources
littéraires. Quant aux sirènes qui ornent l’Hortus deliciarum, elles sont directement en
lien avec des textes précis qui déterminent leur sens et leur raison d’être (p.121-125).
Il fallait donc considérer à la fois les textes et les images, cela ne fait aucun doute. Mais
dans quel ordre ? Penchez-vous en premier lieu sur les textes, les images apparaissent
comme des illustrations; commencez-vous par les images, les textes deviennent des
commentaires. Dans le livre de J.L.M., les textes sont tantôt les référents sans lesquels
les images ne peuvent exister, tantôt de simples commentaires de ces images. Les
sources littéraires et iconographiques deviennent donc, en quelque sorte, des
grandeurs aléatoires; était-ce inévitable ?
Benoît VAN DEN BOSSCHE
Anger’s past. The social uses of an emotion in the Middle Ages, éd. Barbara
H.ROSENWEIN, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 1998; 1vol. in-8°, XIV-256p. Prix :
GBP13,50.
Sous ce titre, divers auteurs traitent de ce qui est désigné en latin par les termes ira
et furor. L’initiative est du plus haut intérêt, nul n’en doute. B.H.Rosenwein en
précise le sens dans l’introduction. Le discours chrétien tout comme celui des
philosophes de l’Antiquité est hostile à la colère parce qu’elle peut inspirer des actes
regrettables. Or cette même passion peut se rencontrer chez les rois, chez les saints et
chez Dieu lui-même. L’opposition mise en évidence n’est pas insurmontable, car il
convient de faire la part des évolutions. Plusieurs de ces auteurs ont été comme attirés
par la colère du roi, thème à vrai dire particulièrement riche. Ils l’analysent
abondamment, même lorsque le titre de leur contribution semblait faire part d’autres
préoccupations, ce qui oriente l’ouvrage dans cette direction au détriment des autres.
Il y a, il est vrai, bien d’autres sujets à aborder dans ce champ thématique.
C’est dans la deuxième partie de l’ouvrage que cette question est traitée le plus
amplement. G.Althoff dans Ira Regis: Prolegoma to a history of royal anger, s’attache au
haut Moyen Âge. La colère des rois mérovingiens se manifeste sur un fond de
violence qui est barbare. Le discours chrétien l’emporte à l’époque carolingienne dès
qu’il est question de la clemencia du prince. G.Bührer-Thierry dans Just anger of
vengeful anger ? The punishment of blinding in the early medieval West remarque que
l’aveuglement, peine lourde et cruelle, remplace une sentence de mort. Cette
contribution fait, pour les raisons que l’on sait, une large place au règne de Louis le
Pieux. P.Hyams sous le titre bizarre de What did HenryIII of England think in bed and
in French about kingship in anger ? traite également de la colère royale. L’A. s’attache
d’abord au décor de la chambre du roi et à sa signification, puis passe à l’ira regis
proprement dite. Il est des cas où la colère royale doit être contenue, d’autres où elle
est principe d’action. La littérature qui sert ici de point de référence donne des
exemples de l’une et l’autre attitude. S.D.White dans The politics of anger montre que
la colère, réaction violente, est une première étape dans un comportement. Il prolonge
ainsi les remarques de M.Bloch qui servent de point de départ. R.E.Barton dans
Zealous anger and the renegociation of aristocratic relationships in eleven and twelfth century
France fait l’analyse du récit d’une colère, de ses raisons, de ses étapes et de ses suites.
L’affaire est, dans ce cas, liée aux droits féodaux. Le déroulement du conflit est en lui-même fort significatif, à cause de l’apparition d’intermédiaires et de toutes les
négociations qui s’ensuivent. P.Freedman dans Peasant anger in the late Middle Age,
remarque que les paysans vont de la soumission à la violence injustifiée.
La colère des saints était un thème attendu. L.K.Little dans Anger in monastic curses
traite des malédictions monastiques et de leur emploi dans les liturgies. C.Peyroux
dans Gertrude’s furor : reading anger in a early medieval saint’s life commente le passage
de la vie de sainte Gertrude où le roi propose à son père, au cours d’un banquet, de
la marier à un jeune aristocrate. La sainte se met en fureur et déclare ne pas accepter
d’autre époux que le Christ son Seigneur. Le propos est indiscutablement monastique
et repose déjà sur la tradition. On ne comprend pas toutefois la raison de la fureur.
W.Davies s’attache de son côté à la colère des saints irlandais.
Jacques PAUL
NelIX centenario della metropoli ecclesiastica di Pisa. Atti del convegno di studi
(7-8maggio 1992), éd. M.L.CECCARELLI LEMUT et S.SODI, Pise, Pacini Editore, 1996;
1vol. in-8°, 395p. (Opera della Primaziale Pisana. Quaderno, 5).
Le pape UrbainII octroya le 21avril 1092, avec le consentement des cardinaux et
à l’intervention de la comtesse Mathilde, un privilège solennel à l’évêque Daibert de
Pise et à ses successeurs, subordonnant les évêchés de l’île de Corse à celui-ci et le
créant archevêque de la nouvelle province ecclésiastique. En même temps, il concéda
à l’archevêque le pallium, insigne du nouveau pouvoir (Jaffé-Loewenfeld, n°5464;
Kehr, Italia pontificia, III, p.321 n°9). Le neuvième centenaire de l’octroi de ce
privilège a réuni dans l’ancienne métropole les participants d’un colloque dont les
actes sont publiés dans le présent volume. Quoique le texte du privilège fût confirmé,
soit par GélaseII en 1118 (Kehr, Ibid., n°*12), soit par CalixteII en 1120 (Kehr, Ibid.,
p.322, n°*13), celui-ci, poussé et payé par les autorités de la ville rivale de Gênes,
cassa le privilège au premier concile de Latran, en 1123 (Kehr, Ibid., p.323, n°*17). Son
successeur, Honorius II, auquel l’évêque Roger demande de faire justice, rétablit Pise
comme métropole de la province de Corse, le 21juillet 1126 (J.-L., n°7266; Kehr, Ibid.,
n°22), mais InnocentII, après de longues querelles et guerres entre Pise et Gênes,
imposa un compromis entre le 25mai 1133 (Kehr, Ibid., p.324, n°*23) et le 22avril
1138 (J.-L., n°7890; Kehr, Ibid., p.325, n°26): les archevêques perdirent la juridiction
sur trois évêchés de la Corse, mais obtinrent les diocèses sardes de Galtellì et Civita
ainsi que l’évêché de Populonia – Massa Marittima en Italie, jusqu’ici relevant
directement du Siège apostolique, et la primatie d’honneur sur la province de Torres
– Sassari (Girgensohn, Italia pontificia, X, p.421-422,426).
Le volume commence par un avant-propos de l’archevêque de Pise, Mgr A. Plotti
(p.5). Voici les travaux concernant le Moyen Âge : C.Alzati, Per un ripensamento della
provincia ecclesiastica. Le strutture della collegialità episcopale fra tarda antichità e medioevo
(p.9-25); C.S.Fonseca, Gil assetti metropolitici del Mezzogiorno tra Bisanzio e Roma
(p. 27-44); St. Sodi, La diocesi di Pisa dalle origini all’alto medioevo (p.45-57);
M.Ronzani, Eredità di GregorioVII e apporto originale di UrbanoII nel privilegio apostolico
del 22aprile 1092 (p.59-80); G.Rossetti, I vescovi e l’evoluzione costituzionale di Pisa
traXI e XIIsecolo (p.81-94); M.Matzke, Daiberto e la prima crociata (p.95-129);
G.Scalia, La consacrazione della cattedrale sullo sfondo del contrasto con Genova per i diritti
metropolitani sulla Corsica (p.131-141); M.L.Ceccarelli Lemut, La sede metropolitana e
primaziale di Pisa nei rapporti con i pontefici da OnorioII a InnocenzoII (p.143-170,
laquelle donne en appendice une édition du privilège d’HonoriusII de 1126 d’après
une copie figurée – avec quelques fautes d’impression – et des privilèges
d’InnocentII, J.-L., n°7830 et 7890 d’après les originaux); G.Garzella, La diocesi
suffraganea di Populonia – Massa Marittima (p.171-182); R. Turtas, L’arcivescovo di Pisa
legato pontifico e primate in Sardegna nei secoliXI-XIII (p.183-233); S.P.P.Scalfati, Le
diocesi suffraganee còrse (p.235-247).
Le volume, particulièrement instructif, s’achève par une conclusion de C. Violante,
La chiesa pisana dal vicariato pontificio alla metropolia e alla primazia. Lineamenti di un
eccezionale progresso religioso et civile (p.365-395).
Ludwig FALKENSTEIN
Élisabeth CARPENTIER et Michel LE MENÉ, La France du XIeau XVesiècle : population,
société, économie, Paris, P.U.F., 1996; 1vol. in-8°, XXIII-547 p. (Thémis – Histoire).
L’ouvrage que publient É. Carpentier et M.Le Mené est un manuel d’histoire
démographique, économique et sociale de la France médiévale. Il fait le point des
connaissances et montre les orientations actuelles de la recherche, mais il ne se borne
pas a résumer ou a survoler la matière. Il présente une synthèse cohérente de cinq
siècles d’histoire, de l’an Mil à la Renaissance, sauf l’histoire politique, qui fera l’objet
d’un autre manuel de la collection.
Les auteurs distinguent trois époques. La première, les XIe et XIIesiècles, se
caractérise globalement par la créativité et le dynamisme. L’essor démographique et
la croissance économique vont alors de pair avec la mise au point de la seigneurie
classique, qui ne changera plus guère jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. La seconde,
le XIIIesiècle, est celle de l’apogée. Villes et campagnes sont intégrées dans des
réseaux de production et d’échanges sans cesse élargis, mais la croissance trouve ses
limites dans la surpopulation et la faiblesse des techniques agricoles. D’où le
retournement de la conjoncture et la troisième époque, celle des XIVe et XVesiècles
qu’on a pris l’habitude d’appeler le temps des crises. Sans nier le caractère souvent
catastrophique de ces crises – révoltes sociales, guerres, famines, épidémies –, les A.
voient dans les changements qui les accompagnent moins la fin d’un monde que la
recherche de nouveaux équilibres d’où sortira le monde moderne. Ils montrent,
d’autre part, comment des sources de plus en plus nombreuses, précises et chiffrées
permettent de saisir certains des ressorts économiques de cette adaptation et de
suivre dans le temps ses différentes phases.
Au total, le livre d’É. C. et de M.L.M. constitue un indispensable ouvrage de
référence et de réflexion.
Willy STEURS
Symeon of Durham, historian of Durham and the North, éd. David ROLLASON,
Stamford, Shaun Tyas, 1998; 1 vol. in-8o, XIX-362 p. (Studies in North-Eastern
History, 1). ISBN : 1-871615-96-8. Prix : GBP 65.
La bibliothèque de la cathédrale de Durham (Durham Cathedral Library)
renferme sans aucun doute la plus grande collection de manuscrits médiévaux
toujours conservée sur place dans les Îles Britanniques. Cette importance est bien
signalée par K.U. Jäschke, seul collaborateur non britannique de ce volume, lequel
commence son article en remarquant que l’historiographie du nord de l’Angleterre,
à l’époque normande, est vraiment étonnante pour un étranger. Plusieurs aspects de
cette historiographie sont étudiés dans cet excellent livre, où sont publiés les actes
d’un colloque tenu à Durham en 1995. Au cœur du livre : la vie et les œuvres du moine
Syméon, mais les articles s’étendent largement sur beaucoup d’autres aspects de la
vie culturelle et sur le milieu social de l’église de Durham. La carrière et l’importance
de Syméon, auteur surtout du Libellus de Exordio atque Procursu istius hoc est
Dunhelmensis Ecclesie, sont superbement reconstruites par les recherches
paléographiques de M. Gullick et textuelles de D. Rollason. En dépit des doutes que
j’ai eu de temps en temps sur le fait que l’écriture attribuée à Syméon par Gullick est
toujours celle du même scribe, ces articles démontrent de manière convaincante le
rôle de Syméon au centre de l’activité historique et culturelle de la nouvelle
communauté monastique fondée à Durham en 1083 et de l’évolution d’une vision
partiale, et de temps en temps propagandiste, orientée vers les intérêts des moines,
de l’histoire, depuis le VIIe siècle, de ses prédécesseurs dans les églises successives de
Lindisfarne, Chester-le-Street et Durham. Des dix-sept articles, huit traitent
directement de Syméon et du Libellus. Les autres constituent des études relatives aux
annales, lettres et petites histoires de Syméon, à sa manière d’écrire le latin, aux listes
des moines de Durham de cette époque, et aux œuvres historiques écrites à Durham
pendant le XIIe siècle. Un bel article de R. Gameson analyse les manuscrits de Durham
dans le contexte de notre connaissance des bibliothèques ecclésiastiques
contemporaines de l’Angleterre. L’article de Chr. Norton démontre d’une façon
convaincante que Durham est resté une centre importante de l’histoire pendant tout
le XIIe siècle. Il y a soixante-quatre pages d’illustrations en noir et blanc. L’impulsion
pour cette activité créative résida dans la protection des privilèges des moines, un
agrandissement de la renommée de saint Cuthbert et la création d’une histoire
nouvelle de l’Angleterre et de la région pour les nouveaux venus. La quantité des
textes mise à part, il n’y a rien d’exceptionnel ici; les mêmes impulsions ont soutenu
les efforts de beaucoup de communautés de l’Angleterre après la Conquête. On ne
voudrait pas critiquer une collection aussi importante que celle-ci, mais l’absence
d’une étude de l’Historia Anglorum de Syméon (probablement) est regrettable. L’issue
souhaitable de toute cette érudition, du livre de W. Aird et de la collection Anglo-Norman Durham, publiée en 1994, serait une histoire culturelle et sociale de l’église de
Durham de 995 à 1200, une sorte de Cluny ou Marmoutier du nord. Plusieurs des
thèmes de ce livre sont manifestes dans ce volume : l’état tendu des relations entre les
moines et les évêques, l’énergie remarquable des moines dès à peu près 1090,
l’appropriation du passé britannique et anglais et l’insensibilité vers ses achèvements
(cf. l’article de D. Howlett), la qualité rudimentaire des études théologiques (cf.
l’article de R. Sharpe sur la lettre de Syméon à Hildebert de Lavardin), mais, en dépit
de ces défauts, la conscience de faire partie d’un monde ecclésiastique et culturel
étendu. On doit féliciter D. Rollason et ses collègues de Durham d’avoir animé un
colloque qui a vraiment fait avancer la connaissance scientifique d’un sujet très
important.
David BATES
CHRISTINE DE PIZAN, Epistre Othea, éd. Gabriella PARUSSA, Genève, Droz, 1999; 1vol., 541p. (T.L.F., 517). ISBN : 2-600-00376-2.
L’Epistre Othea est une œuvre d’instruction morale qui a de très claires affinités
avec les traités de courtoisie, les manuels de chevalerie et les miroirs du prince.
Composé aux alentours de 1400, en vers et en prose, le texte prend la forme d’une
missive envoyée par la déesse Othea (qui symbolise les vertus de la prudence et de
la sagesse) au héros troyen Hector, quant il estoit en l’aage de quinze ans. La missive
d’Othea est divisée en cent chapitres, chaque chapitre comprenant une miniature et
un « texte » en vers qui raconte une histoire tirée de la mythologie classique, une
« glose » en prose dont la fonction est d’expliquer la signification morale de l’histoire,
et une « allegorie » en prose offrant au lecteur une interprétation spirituelle/
chrétienne du texte en question. Bien que l’Epistre Othea connût une très grande
popularité auprès du public lettré entre la date de sa composition et le début du
XVIesiècle (le texte est conservé dans presque 50manuscrits et fut traduit trois fois en
moyen anglais par A.Babyngton, St. Scrope et R.Wyer, et quatreéditions du texte
français furent publiées entre 1500 et 1534), sa fortune ultérieure fut assez paradoxale,
le texte étant mieux connu en Angleterre qu’en France. Après une période d’oubli
total, trois éditions du texte en moyen anglais furent publiées par Warner (1904),
Gordon (1942), et Bühler (1970), et une traduction en anglais moderne du texte
français par Chance (1990) rendit le texte plus accessible encore au public
anglophone. Par contre, ce n’est qu’en 1977 que le texte original en moyen français fut
transcrit par Loukopoulos, pour sa thèse de doctorat (Wayne State University), non
publiée et d’un accès plutôt difficile. G. Parussa a donc rendu de très grands services
aux spécialistes de la fin du Moyen Âge (de toutes les disciplines) en publiant une
édition critique d’une œuvre importante mais très injustement négligée. Tout en
reconnaissant ses dettes envers ses prédécesseurs (notamment Campbell, Mombello,
Bühler et Hindman), G.P. n’accepte rien comme allant de soi et soumet tout ce qui a
été écrit sur l’Epistre Othea (sur les sources en particulier) à un examen extrêmement
rigoureux. Comprenant une étude pénétrante des sources et de la langue,
l’Introduction (p.1-193) porte aussi sur l’auteur et son œuvre, le programme
iconographique, les manuscrits (le texte de base est B.L. Harley 4431, avec des
variantes tirées de BNF fr.606, fr.848 et Chantilly, Condé 492), la ponctuation, la
versification et l’établissement du texte. Étant donné l’ampleur de l’introduction, qui
offre une mine de renseignements sur le texte et son contexte littéraire et historique,
il eût été utile d’avoir des en-têtes pour chaque section. Le texte est suivi par des
variantes, des notes (d’une précision exemplaire), un glossaire, une table de noms
propres, des appendices qui reproduisent les divers prologues écrits pour ses
mécènes, et une très ample bibliographie (p.517-539). Le texte lui-même a été très
soigneusement édité, à en juger par une comparaison entre des échantillons de la
transcription et les parties correspondantes dans Harley 4431, f°95 d-97 b, 101 d-102
c, 113 d-119 a, 133 a-134 c, 140 a-141 c. Les seules observations que j’aimerais faire
concernent des points de détail qui n’entravent nullement la compréhension : p.200,
l.108 : supprimer a après ensuivre ; p.201, l.125 et 128 : il est difficile de savoir si les
corrections (creees) sont basées sur des variantes ou résultent d’une décision
éditoriale; p.202, l.4-5 : le manuscrit de base a orge, puis orloge; p.256, note en bas
de page : lire 28 et non pas 22; p.258, l.15 : la correction n’est pas nécessaire (la leçon
du texte de base est en effet bons exemples); p.270, l.33 : il me semble que le/la copiste
du texte de base a essayé de corriger la lettre finale de emporta et de la changer en e;
p.272, l.24 : plusieurs personne mérite quelques remarques; p.353, [31]: lire 18 (et non
pas 15). Il s’est glissé aussi un certain nombre de petites erreurs typographiques dans
l’apparat critique (par exemple, p.10, l.19; p.14, l.4 de la n.25 : lire Johns; p.93,
n.148 : lire contemporaries; p.519, l.10, lire Stuttgart...). Ces quelques remarques ne
sauraient pourtant faire oublier l’essentiel : l’édition de G.P. constitue un précieux
instrument de travail qui va assurément provoquer un regain d’intérêt pour cette
œuvre intéressante mais négligée.
Angus J. KENNEDY
Joël BLANCHARD et Michel QUEREUIL, Lexique de Christine de Pizan, Paris,
Klincksieck, 1999; 1vol., V-401p. (Matériaux pour le Dictionnaire du Moyen Français
(DMF) – 5).
Ce volume (le cinquième à paraître d’une série consacrée aux matériaux pour un
éventuel Dictionnaire du moyen français = DMF) marque une étape importante à la fois
dans les études christiniennes et dans la lexicographie du moyen français en général,
où les ouvrages de référence de ce genre sont encore relativement rares. Une liste de
ceux-ci comprendrait certainement les quatre lexiques déjà publiés dans la même
série (D.Lalande sur les chroniqueurs, P.Kunstmann sur les Miracles Nostre Dame par
personnages, R.Dubuis sur les Cent nouvelles nouvelles, et D.Jacquart et Cl. Thomasset
sur la langue scientifique), ainsi que les travaux de G.Di Stefano et R.Bidler sur les
locutions, et de J.W.Hassell sur les proverbes. Si restreinte soit-elle, cette liste met
désormais une série d’outils de travail importants à la disposition des spécialistes.
Certains aspects du Lexique de Christine de Pizan s’expliquent sans doute par les
circonstances de sa genèse et par le fait que les matériaux doivent contribuer un jour
à la réalisation du DMF. Par exemple, si J.B. et M.Q. privilégient la Mutacion de Fortune,
c’est parce qu’au début de leur entreprise ils l’avaient choisie comme texte principal
pour la constitution du lexique; si la plupart des conjonctions, des prépositions et des
adverbes n’apparaissent pas, c’est parce qu’ils seront traités à part dans le DMF; et
si certains mots n’y figurent pas, c’est parce que les normes définies pour le DMF
exigent que le sens soit illustré par l’exemple (ce qui s’est avéré quelquefois difficile
ou impossible, surtout lorsque le contexte n’était pas suffisamment clair). Le Lexique
ne prétend pas à l’exhaustivité.
Il serait donc opportun de nous concentrer sur le contenu plutôt que sur les
omissions; et le contenu constitue un répertoire d’une étonnante diversité. Bon
nombre de mots reflètent, bien entendu, l’évolution du lexique de la période en
question (néologismes calqués sur le latin, emprunts à l’italien). D’autres sont
révélateurs de la culture, des préoccupations et des intérêts de Christine elle-même.
On rencontre constamment des mots fiés à l’écriture et à l’art d’écrire : par ex.,
antygrafe, dictionneur, écriveur, escripteur, procès (travail d’écriture), pronominer (citer),
referendeur (narrateur); à la philosophie, à la théologie, à la rhétorique et aux
disciplines scientifiques : par ex., antifrasim, arphisique (art d’argumenter),
transsomptif, gloser, exaltation (position dans laquelle un astre possède le plus de
vertus), à l’art de la guerre : par ex., bastille (château fort), boulevard (rempart de terre),
bricole et couillard (catapultes); rese (raid); à la vie de la cour, y compris notamment
des termes qui évoquent les préoccupations de l’époque, par ex., ambitieux (intrigant),
blandice, choyer (flatter), dissimulation; à la prédilection de Christine pour les formes
diminutives : par ex., amourette, bouchette, compagnonette, femmelette, mechinette,
villette. Particulièrement intéressante peut-être est la proportion relativement forte de
termes et d’expressions relatifs au rôle et à la valorisation de la femme. Certes il y a
des allusions à son infériorité traditionnelle, mais à côté de chamberiere, serve, servante,
serviteresse, on trouve aussi administreresse, archere, avocate, batailleresse, clergesse,
conduiseresse, defenderesse, moyenne (médiatrice), preudefemme etc., termes qui,
cumulativement, projettent une image beaucoup plus positive et dynamique de la
femme.
Quelques remarques de détail. Un petit nombre de corrections seront nécessaires
(par ex., abisme est désigné comme un substantif masculin, mais l’exemple donné est
au féminin), dans mon exemplaire, les p.101 et 307 sont blanches; le signe [Ø] aurait
dû être expliqué, la décision de moderniser les graphies risque de rendre la tâche de
l’utilisateur assez difficile (la solution serait peut-être de multiplier le nombre de
renvois dans la version définitive du DMF), les raisons pour lesquelles les éditeurs ont
choisi d’exploiter Roy très sélectivement ne sont pas expliquées, la bibliographie ne
comprend pas toujours les éditions les plus récentes. Cela dit, on a plaisir à saluer un
excellent répertoire. Ce n’est pas encore le lexique définitif de Christine de Pizan, mais
c’est assurément un ouvrage indispensable qui rendra de très grands services aux
chercheurs. On se demande si la prochaine étape ne serait pas la création d’un site web
intégrant toute la série de lexiques déjà publiés.
Angus J. KENNEDY
Ruth FINCKH, Minor mundus homo. Studien zur Mikrokosmos-Idee in der
mittelalterlichen Literatur, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999; 1vol. in-8°, 475p., ill. (Palaestra Untersuchungen aus der deutschen und skandinavischen
Philologie, 306). Prix : DEM108.
L’A. nous procure une étude importante sur la représentation de l’homme comme
microcosme dans la littérature médiévale. Son but est d’en cerner la signification à
partir d’un corpus de textes choisis qui couvrent l’Antiquité classique et le Moyen
Âge. Dans une première partie, elle analyse les textes grecs et latins qui ont joué un
rôle de premier plan dans la diffusion de cette idée (Platon, Philon d’Alexandrie...),
leur place au sein de la physiologie et de la pathologie des humeurs et la réception de
l’information par la scolastique. Une digression traite alors de l’homme microcosme
dans l’art et l’architecture. Puis elle passe à l’analyse approfondie des textes
fondamentaux pour le Moyen Âge : Cosmographie de Bernard Sylvestre, Alain de
Lille, Geoffiroy de Saint-Victor, Hildegard de Bingen, l’exposé étant coupé de courtes
synthèses et d’une digression sur la providence. L’une d’elle (p.251 s.) introduit ses
réflexions sur la littérature d’expression allemande, et les auteurs retenus sont
Gottfried de Strasbourg, le Second Titurel d’Albrecht de Scharfenberg et les poésies de
Heinrich de Meissen, dit Frauenlob. Une excellente bibliographie, un tableau
récapitulatif des idées et des textes ainsi qu’un index général complètent l’ouvrage.
C’est une contribution importante à l’histoire des idées, elle se lit avec facilité car
elle est dépourvue de jargon, et les germanistes apprécieront particulièrement les
réflexions sur Hildegard de Bingen. Le propos est soutenu par de nombreuses
citations, traduites lorsqu’il ne s’agit pas de moyen haut-allemand. Un peu plus faible
est la partie touchant au Tristan de Gottfried de Strasbourg où l’analyse de la grotte
des amants comme espace cosmique reprend des éléments bien connus déjà par
ailleurs, et celle du temple du Gral dans le Second Titurel, qui s’inspire de la Jérusalem
céleste; on aurait aimé trouver un schéma synthétisant les rapports au cosmos, et c’est
une lacune de ce travail de ne pas en donner pour les textes en langue vulgaire car un
bon dessin vaut souvent mieux qu’un long discours. On sait en effet que la
topographie dont les textes se font l’écho renvoient très souvent à un métatexte qu’il
s’agit de retrouver. Quoi qu’il en soit, le livre de R.F. est un ouvrage de valeur qui
fournit l’information nécessaire à la compréhension des textes où surgit l’homme
microcosme.
Claude LECOUTEUX
Actes Colloqui Corona, municips i fiscalitat a la baixa Edat Mitjana, Lerida,
novembre 1995, sous la dir. de Manuel SANCHEZ, Antoni FURIÓ, Prim BERTRAN,
Lérida, Institut d’Estudis Ilerdencs, 1996; 1vol., 701p.
Les organisateurs de ce colloque sur la fiscalité urbaine et royale ont réuni
30conférenciers qui, d’Angleterre, de France, d’Italie et surtout d’Espagne, nous
donnent dans cette publication l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur la fiscalité, ses
mécanismes, sa perception, et sur les personnes responsables ou concernées par elle
à la fin de l’époque médiévale en Occident. La conférence inaugurale de Chr.
Wickham donne une synthèse générale sur les taxations européennes de 1000 à 1200,
à titre d’introduction. Les autres communications, portant sur les XIIIe-XVesiècles
comme le colloque le demandait, se distribuent en trois sections : 1) La formation et
l’évolution des systèmes fiscaux mettant en rapport les Couronnes et les Conseils
urbains (W.M.Ormrod, B. Chevalier, P.Cammarosano, M.Á. Ladero Quesada,
D.Menjot, A.Collantes de Teran Sanchez, J.Carrasco Perez, M.I.Falcon Perez,
M.Turull Rubinat, M.Sanchez Martinez et P. Orti Gost, J.Morello Baget, J.V.Garcia
Marsilla et J.Saiz Serrano). Dans les Couronnes d’Angleterre, France, Castille,
Navarre, Aragon, dans les villes italiennes ou catalanes, à Valence ou à Majorque, la
fiscalité royale utilise les systèmes de la fiscalité urbaine largement préexistente, et en
utilise les collecteurs, bourgeois, fermiers des rentes, gestionnaires de la dette
publique consolidée si répandue dans les villes de la Couronne d’Aragon à cette
époque. 2) Les diverses fiscalités et leur impact sur le territoire (G.Bois, E.Sarasa
Sanchez, Chr. Guilleré, P.Verdes Pijuan, F.Sabaté i Carull, J.Torro, A.Furió,
A.J.Mira Jodar, R.Soto i Company). Les détails des fiscalités urbaines, directes et
indirectes, sont donnés pour ces mêmes États, ces mêmes cités, avec une extrême
précision, le plus souvent avec listes et graphiques. 3) La répartition de la collecte
fiscale (E.Guinot Rodriguez, P.Viciano, G.Ciappelli, R.Ferrero, R.Urgell
Hernandez). Les hommes apparaissent ici, ceux qui paient, ceux qui lèvent ces
impositions, ceux qui prennent en fermage, ceux qui bénéficient de ses systèmes, et
enfin ceux qui se révoltent et font avancer les réformes.
Certes, les exemples particuliers, d’une ville à l’autre, se trouvent dans ces
700pages, mais les mêmes idées, les mêmes conclusions s’en dégagent; les impôts
sont trop lourds, trop diversifiés, trop multipliés, et profitent toujours à ceux qui ont
déjà les moyens de garantir leur gestion et leur levée. N’en doutons pas ! Quelques
listes de fermiers des impôts (les Arrendadores, les rentiers Censales de la dette
publique consolidée) sont heureusement données, mais manquent tout de même
quelques monographies portant sur des personnalités et des carrières de financiers,
ce qu’auraient permis ces derniers siècles de l’époque médiévale. Le colloque n’a pas
prévu de prosopographie, n’a voulu que ces exemples de mécanismes fiscaux; c’est
un choix, et il a été respecté. La part faite aux pays ibériques a été très belle, notamment
aux pays de l’ancienne Couronne d’Aragon. Rien ne paraît sur le Portugal, ni sur les
Pays d’Empire. La France et l’Angleterre ne sont là que de façon générale, à titre
comparatif. Mais sur Gérone, Valence, Majorque, etc. les systèmes fiscaux sont
désormais connus, grâce à ces monographies très spécialisées. Ces références seront
utiles aux bibliothèques universitaires.
Béatrice LEROY
Le Pèlerinage de Charlemagne, éd. Glyn S. BURGESS, Édimbourg, Société Rencesvals
British Branch, 1998 ; 1 vol., LVII-70 p. (British Rencesvals Publications, 2). Prix :
GBP 10.
Découverte et publiée en 1836 par Fr. Michel, cette chanson de geste fit l’objet de
cinq éditions successives et deux réimpressions, échelonnées de 1879 à 1923, dans
lesquelles E. Koschwitz, puis G. Thurau s’attachèrent à amender progressivement le
texte en tenant compte des observations de leurs collègues (particulièrement G. Paris
et W. Förster). Deux éditions avec traductions parurent à cette époque, traduction en
français moderne (A. Cooper, 1925) et traduction anglaise (M. Schlauch, 1928).
Malgré sa brièveté (870 vers), le texte n’a cessé de défier la sagacité des critiques.
Ce poème atypique, qui adopte la forme et le style de la chanson de geste, mais ne
rapporte aucun exploit guerrier et traite avec malice les grandes figures de l’empereur
et de ses pairs, est interprété de façons très diverses : tantôt pamphlet politique, ou
anticlérical, ou antimilitariste, tantôt bouffonnerie jongleresque; pour les uns, récit
de translations de reliques ou sermon, pour d’autres parodie littéraire, etc. Au terme
de son analyse, l’A. opte pour une solution conciliatrice : sujet sérieux, traité souvent
avec humour.
Autre facteur d’incertitude : aux environs de 1880, la copie unique a disparu des
collections de la British Library. Le travail critique ne peut donc se fonder que sur
l’édition diplomatique fournie par Koschwitz en regard de son texte critique; celle-ci paraît heureusement fiable, mais l’impossibilité de contrôler les tracés du
manuscrit laisse planer le doute sur certaines propositions de lecture.
Enfin, il faut rappeler que le copiste anglo-normand nous a livré un texte fort altéré
quant à la métrique et portant bon nombre d’énoncés obscurs ou douteux.
Le
Pèlerinage suscita donc toute une série de travaux critiques, explications
ponctuelles historiques ou lexicales, interprétations d’épisodes ou lectures générales,
parmi lesquelles on nous permettra de rappeler l’ouvrage de Jules Horrent
[1], qui, au
fil d’une lecture personnelle attentive, rappelait aussi méthodiquement les
corrections et les interprétations proposées par ses devanciers et offrait ainsi un point
d’appui incomparable pour de nouvelles recherches.
À partir de 1965, on a vu se multiplier les éditions, éditions nouvelles fondées sur
des convictions théoriques personnelles, ou reproductions, avec commentaires et
traduction, de l’édition critique de Koschwitz ou de son édition diplomatique; on
peut ainsi énumérer les éditions de P. Aebischer (1965), de G. Favati (1965, traduction
italienne), d’A. Cavaliere (1965, trad. italienne), la traduction critique en français
moderne de M. Tyssens (1978), les éditions de J.L.G. Picherit (1984, trad. anglaise),
d’I. de Riquer (1984, trad. espagnole), de M. Bonafin (1987, trad. italienne), de Gl. S.
Burgess et A.E. Cobby (1988, trad. anglaise)
[2].
Cette activité éditoriale n’est pas vainement redondante. En général, les derniers
éditeurs collationnent avec diligence les propositions antérieures et les pèsent pour
en tirer le parti qui leur semble le meilleur. Cette collaboration vigilante affine
l’interprétation du texte, même s’il apparaît que pour les passages les plus
controversés (comme le gab d’Olivier) les choix sont réglés par l’idée que l’on se fait
des intentions générales et de la tonalité de la chanson.
Dans cette dernière édition, Gl. S.B. a choisi de conserver le texte du manuscrit, et
de n’intervenir qu’en cas d’erreurs évidentes du copiste (du type Empere pour
Emperere, v. 32). Tous les écarts métriques sont donc maintenus, non seulement ceux
qui résultent d’habitudes graphiques sans valeur syllabique (du type A plenté en
averez […] vus frai aporter, v. 162-164), mais aussi ceux que produisent l’addition ou
l’omission d’un mot; les hémistisches hypermétriques et hypométriques sont
traduits tels quels (Quant ce ot la reine ke Carles est si irez, v. 30 « When the queen hears
that Charles is so angry »; car estes fille de rei, v. 717 « for you are a king’s daughter »;
Del vin e de el v. 653 « wine and others things», cf. pourtant le v. 650 Del vin e del clarét.
Dans les Notes (p. 53-65) figure, parmi les autres commentaires, un choix personnel
– et parcimonieux – des émendations antérieures que l’A. accepte ou rejette. Il ne
convient pas évidemment de discuter ici ses choix : vu la tradition du texte, tous les
choix sont légitimes qui respectent la norme de la langue et de la métrique.
Qu’on me permette seulement une remarque générale. Certaines des leçons
proposées déjà par Koschwitz ou ses recenseurs ne redressent pas nécessairement le
texte authentique du copiste, mais les lectures que Fr. Michel, puis W. et N.
[3] avaient faites de tracés qui pouvaient être trompeurs, comme on le voit bien sur le fac-similé
reproduit en p. [2]
[1].
Quelques passages laissent perplexes cependant. Pourquoi maintenir, sans même
la signaler dans les notes, la corruption du v. 415 Cume il ourent enz al palais real manget,
dont la correction facile (Cume il ourent manget […]) s’est imposée à tous les éditeurs,
qui rétablissent ainsi le mètre et l’assonance ? – Au v. 198, l’A. écarte la correction de
Koschwitz et alii (une > un) pour la raison que fertre peut être masculin ou féminin;
mais la correction vise à rétablir la métrique. – Au v. 296, les éd. substituent le présent
cundut au passé a cundut pour rétablir le mètre; la « lecture alternative » acundut
maintient l’hypermétrie.
Parmi les propositions nouvelles, on notera au v. 103, l’interprétation de
Lalice par
Lycie. Une autre proposition paraît séduisante à première vue : le couvre-chef
magique qui doit permettre à Aïmer d’accomplir son
gab est
d’amande engulet/ D’un
grant peisun manage qui fud fait en mer; le ms. porte
fait sur (exponctué)
en mer; Gl. S.B.
se demande s’il n’y a pas là une corruption de l’hémistiche, qui se serait achevé par
or mer « or pur »; mais ce serait introduire une assonance -
ier dans une laisse en -
é
[2].
Quoi qu’il en soit, la critique et les enseignants disposent maintenant, dans une
présentation commode, du document authentique, qui n’était accessible que dans la
vieille édition de Fr. Michel et dans l’édition diplomatique de Koschwitz.
Madeleine TYSSENS
Sophie MARNETTE, Narrateur et points de vue dans la littérature française médiévale.
Une approche linguistique, Berne, Peter Lang, 1998; 1 vol., 262 p.
Au carrefour de la linguistique et de la littérature cet ouvrage se propose
d’examiner, dans quelques textes littéraire du Moyen Âge « la position du narrateur
et la façon dont le récit est filtré soit à travers la perspective de celui-ci, soit à travers
celle d’un ou plusieurs de ses personnages » (p. 15).
Le corpus examiné se compose d’une Vie de saint (trois versions d’Alexis), 5
chansons de gestes (Roland, ms. Oxford, Pèlerinage de Charlemagne, Prise d’Orange mss
A et B, id. mss C et E, Raoul de Cambrai), 4 romans en vers (Erec, Yvain, Tristan de Béroul,
Estoire dou Graal de Robert de Boron), 5 en prose (R. du Graal, Lancelot du Lac, Mort
Arthu, R. de Tristan (1e part.), un épisode du R. de Guillaume), 3 chroniques
(Villehardouin, Clari, Joinville), les Lais de Marie de France et la chantefable
d’Aucassinarrateur Ce corpus est suffisant pour la mise au point de la méthode,
d’autant que l’examen des textes est minutieux, le choix de plusieurs versions d’un
même texte s’avère fructueux (cf. par ex. la comparaison de deux mss d’Yvain, l’un
avec DIL au futur, l’autre avec monologue intérieur, p. 154), on peut seulement
regretter le choix d’une seule vie de saint (même en trois versions) et l’absence de
roman non arthurien (Philippe de Beaumanoir, Jean Renard).
La méthode appliquée consiste en une sélection de certains outils linguistiques
(personnes verbales, embrayeurs, modalités, temps, etc.) ainsi que de traits lexicaux
pertinents (verbes de parole, désignations du récit, etc.), puis sont effectués des
dénombrements qui permettent le regroupement de certains types de textes (voir
aussi tableaux en fin d’ouvrage). Enfin on opère un classement des phénomènes
étudiés selon les genres.
Une première partie est consacrée à l’étude de la position du narrateur et de ses
rapports avec le récepteur : étude par type de texte des emplois de la 1e pers. référant
au narrateur et de la façon dont il se nomme, de la représentation du récepteur par la
2e pers., mais aussi d’autres moyens comme es vos; qui veïst, qui oïst pour le récepteur
ou, dans les romans en prose, l’utilisation des irréelles, en l’absence d’un je narrateur
explicite, pour introduire ses remarques (manque, à mon gré, pour les chroniques,
une étude des embrayeurs de temps – le roi qui ore est – aboutissant à la mise en place
d’une chronologie subjective). On pose aussi, au plan théorique, la question de la
distinction entre auteur et narrateur et on étudie les effets, pour l’époque considérée,
de la multiplicité de auteurs impliqués et du fait qu’un narrateur, dans ces textes, peut
présenter une autre personne comme auteur, ou s’attribuer la fonction de jongleur.
Enfin on examine les commentaires que le narrateur porte sur l’histoire qu’il raconte,
sur le monde et sur son activité de narration.
Après une analyse du « degré de contrôle du narrateur (N.) sur les paroles et les
pensées de ses personnages » (en fait une analyse du discours rapporté) commence
la partie la plus intéressante et originale de l’ouvrage : l’identification des points de
vue (narrateur, personnages, récepteur) c’est-à-dire les focalisations. P. 140 et s., S.M.
propose sa description de la focalisation : 1) externe de l’extérieur : le N. est
focalisateur et présente un fait sans l’intermédiaire d’un personnage percepteur (Ot
le Tiebauz, si commença a rire/Il en apele la gent de son empire : /« Or tost as armes, […]»,
Prise d’Orange, 1296-1299, A et B); 2) externe de l’intérieur : le N. est focalisateur, mais
présente un fait par l’intermédiaire d’un personnage percepteur (El hafne out une sule
nef/dunt Guigemar choisi le tref/[…] /Il vait avant, si descent jus; /a grant anguisse monta
sus./dedenz quida humes truver,/[…]/n’i en aveit nus, ne nul vit./Enmi la nef trova un lit […]
Guigemar, 151-170); 3) interne : le N. est effacé et nous avons accès direct aux
perceptions du personnage, agent focalisateur (Voit le Guillelmes, si l’en a appelé./Il l’a
veü taint et descolouré/et noir et pale et velu et pané/il samble bien de mal lieu escapé, /
Paien ressemble qui les ait espié. Prise d’Orange, 126-133, C et E). Puis elle étudie le DIL
du point de vue de la focalisation, montrant qu’il n’est pas nécessairement focalisé par
le personnage énonciateur, mais parfois aussi par le personnage destinataire et qu’il
ne correspond pas toujours à une focalisation interne (ce qui est le cas pour Zola
comme pour certains DIL du MA). L’analyse des textes porte, entre autre, sur les
descriptions subjectives (comme l’arrivée de la fée dans Lanval, qui a comme
focalisateurs les passants et les juges), sur les monologues intérieurs (ou l’expression
au DD de discours à voix basse que personne n’entend, pensées rapportées plutôt que
DR. p. 172), sur la psycho-narration, sur les pensées rapportées au DI, sur les
connaissances omniscientes du N. (cf. l’état de la France à la mort de Roland) et S.M.
montre que la focalisation interne est possible (mais sans doute non souhaitée) dès les
premiers textes puisque l’on rencontre du DIL dans Alexis et dans Roland.
L’étude des temps (passé vs présent) lui permet enfin de distinguer deux types de
focalisation externe : la focalisation externe pure des romans (emploi de temps du
passé, nombreux commentaires omniscients) et celle du narrateur-témoin de
l’épopée, focalisateur qui fait correspondre son ici-maintenant à celui des personnages
du récit (récits au présent) et fait même parfois accéder les auditeurs à la focalisation.
La recherche de S.M. était indispensable. De façon intelligente et personnelle, elle
fait le point sur tout un courant de recherches menées depuis une trentaine d’années
en linguistique, en narratologie et en littérature et, en les appliquant à la littérature du
Moyen Âge, elle met au jour les spécificités des genres considérés. À part quelques
remarques de détail (pourquoi se poser la question de l’entrelacement à propos de
Joinville ?), notre critique portera surtout sur l’approche bibliographique : si les
recherches effectuées aux U.S.A. sont bien prises en compte, il n’en va pas de même
de certains travaux importants (par ex. K. Hamburger, Logique des genres littéraires,
M. Vuillaume, Grammaire temporelle des récits, les articles de M.L. Ollier sur ore, de
J. Authier sur le discours rapporté ou celui déjà ancien de G. Prince sur l’étude du
narrataire, Poétique 14); certains concepts sont attribués à tort (la notion de discours
narrativisé de Genette 1972 est rapportée à Leech et Short 1987, la découverte de
l’emploi de l’imparfait comme temps du rêve est attribuée à S. Fleischman en ignorant
l’article de Moignet sur ce sujet) ou inconnus (énonciation différée). Parfois enfin
certains ouvrages ou articles cités dans la bibliographie ne sont pas rappelés dans le
texte (par ex. Bruña-Cuevas à propos du DIL chez Marie de France). Mais, si
l’approfondissement théorique aurait pu être plus fouillé, le travail personnel de l’A.
est, lui, extrêmement bien mené et très stimulant : la richesse des exemples et la
finesse de leur commentaire (pour n’en donner qu’un exemple, voir tous les cas de
DIL relevés et étudiés), le sérieux de la démonstration, les aperçus sur les genres ou
sur les œuvres feront autorité et seront certainement initiateurs d’autres recherches.
Voici un ouvrage qui devrait intéresser aussi bien les médiévistes (littéraires,
linguistes et pourquoi pas historiens ?) que les spécialistes de narratologie, qui
trouveront là un affinement de leurs concepts et une fort utile étude des débuts de
notre littérature.
Michèle PERRET
Giulietta GIANGRASSO, Libellus de Constantino Magno eiusque matre Helena. La
nascita di Constantino tra storia e leggenda, Florence, SISMEL-Edizioni del
Galluzzo, 1999; 1vol. in-8°, XLI-99p. (Per Verba. Testi mediolatini con traduzione,
13).
Le
Libellus de Constantino Magno eiusque matre Helena n’est guère connu que de
quelques médiolatinistes. Il s’agit d’un texte qui fut édité pour la première fois en 1879
par E.Heydenreich (Leipzig, Teubner) et qui suscita alors un certain nombre de
travaux avant d’être complètement oublié par les chercheurs jusqu’à ce que
B. Löfstedt attire à nouveau l’attention sur lui en lui consacrant un article dans
Aevum
[1]. Le texte, qui ne manque pourtant ni d’intérêt, ni de charme, raconte une
curieuse légende entourant la naissance et la jeunesse de Constantin : d’après elle, il
serait né d’Hélène, noble fille originaire de Trèves, violée par Constance, alors qu’elle
était venue en pèlerinage à Rome. De honte, la pauvre fille n’osa retourner dans sa
patrie et resta à Rome pour élever seule son enfant, mais celui-ci fut enlevé par deux
marchands romains richissimes, décidés à l’élever comme un noble et à le faire
ensuite passer pour le fils de l’empereur d’Occident dans le but de le marier à la fille
unique de l’empereur d’Orient et d’obtenir ainsi par cette union fallacieuse un terme
à la guerre qui opposait les deux empereurs et qui gênait les affaires commerciales.
Une fois leur plan réussi, ils emmènent les jeunes mariés de Constantinople sous
prétexte de les ramener à Rome, mais les abandonnent sur une île déserte avec l’espoir
qu’ils y mourront de faim. Ils sont évidemment sauvés, retournent auprès d’Hélène
et vivent pauvrement jusqu’au jour où toute la vérité éclate, où Constantin est
reconnu comme le fils de l’empereur et où les deux marchands sont punis de mort.
Une partie de cet étonnant récit est en rapport avec certaines réalités historiques,
mais le reste, comme on le voit, est pure invention. Ce texte a été composé entre le XIIIe
et le XIVesiècle; tous les manuscrits étant d’origine germanique et polonaise, G.G.
propose à titre d’hypothèse, qu’il aurait pu être écrit pour célébrer le règne du roi de
Bohème WenceslasII, qui, entre 1290 et 1305, parvint, par une série d’unions
dynastiques et de conquêtes, à unifier les royaumes de Bohème, de Pologne et de
Hongrie et fut ainsi en quelque sorte un nouveau Constantin.
Ce volume donne donc de cette œuvre une édition et une traduction soignées et
rigoureuses. Le texte est basé sur la collation de quatre manuscrits D, F, W, C (dont
deux, le Wroclawensis I Q 7 V et le Chigianus Q II 51 étaient inconnus du premier
éditeur). L’A. examine longuement la tradition et les rapports entre les témoins
(p. XVIII-XXXV) pour dresser le stemma et prouver (ce que tous les lecteurs
approuveront vraisemblablement) qu’on est en présence de deux rédactions
différentes, une version longue et originale, représentée par D, F, W, et une version
courte, caractérisée par une refonte stylistique visant à une économie d’expression,
qui s’oppose nettement à la prolixité et au caractère parfois répétitif de la version
longue. G.G. a donc choisi de donner deux éditions : l’une, accompagnée d’une
traduction et d’une annotation, donne le texte de la version originale (p.1-51) et
l’autre, sans traduction ni annotation, donne le texte de la version remaniée en
mettant en évidence par l’emploi des italiques les passages divergents (p.53-73). Une
bibliographie et divers indices (dont un utile index verborum) complètent ce beau
travail. Certains regretteront peut-être, comme moi, que l’introduction reste muette
sur la nature hétéroclite de cette œuvre curieuse, car si elle « n’offre pas d’intérêt
particulier du point de vue du style » pour reprendre les mots de l’éditeur (p. XVII),
le curieux mélange de genres qu’elle présente d’un point de vue littéraire (elle tient
à la fois de l’historiographie, de l’hagiographie, de la légende et même du roman grec)
aurait mérité, me semble-t-il, quelque attention. Quoi qu’il en soit, ce volume, tel qu’il
se présente, intéressera les médiolatinistes, mais aussi les spécialistes de Constantin
et de sa légende.
Jean MEYERS
* * *
A book of British kings 1200 BC – 1399 AD edited from British Library MSS Harley 3860, Cotton Claudius D. vii, and Harley 1808, éd. A.G.RIGG, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 2000; 1 vol. in-8°, 112p. (Centre for Medieval studies,
Toronto Medieval Latin texts, 26).
L’enseignement de l’histoire au Moyen Âge est un sujet qui demeure mal connu :
l’édition, par A.G.Rigg, de l’Histoire métrique, un ouvrage anonyme de la fin du
XIVesiècle, et de sa continuation, accompagnée de celle de sa source pour la période
antérieure à 1272, et d’un commentaire contemporain, vient lever un pan de
l’obscurité qui entoure encore la question. L’édition en parallèle des trois textes
facilite la compréhension des buts didactiques du ou des auteurs. Elle est précédée
d’une courte introduction et accompagnée de notes destinées à éclairer les allusions
aux événements historiques.
L’É. postule en effet que cette courte chronique en vers latins était destinée à être
mémorisée par des écoliers, ce que confirme le fait qu’un des manuscrits utilisés pour
cette édition, et qui a appartenu à un maître d’école de la cité d’York, comprend aussi
des extraits de chroniques, des listes de rois et de papes et de manière générale des
informations concernant l’histoire « nationale » qui faisait l’objet d’un enseignement
dans le cadre des écoles de grammaire. L’œuvre résume rapidement les grands
événements de l’histoire de l’Angleterre, mais la continuation pour la période 1272 à
1399 met plutôt l’accent sur l’histoire du nord du royaume, et sur le conflit avec
l’Écosse, ce qui vient étayer la thèse proposée par l’É. d’une composition de l’œuvre
à York même. La dernière partie de la chronique comprend quelques informations
originales, notamment, comme le souligne A.G.R., la liste des chefs irlandais qui
vinrent offrir leur soumission à RichardII en 1394. Mais l’œuvre est surtout précieuse
pour ce qu’elle révèle de la vision de l’histoire du royaume transmise par les écoles
de grammaire comme de l’importance des événements régionaux dans la conscience
collective.
Frédérique LACHAUD
Cora DIETL, Minnerede, Roman und historia. Der Wilhelm von Österreich Johanns
von Würzburg, Tübingen, Niemeyer, 1999; 1vol. in-8°, VIII-429p., ill. (Hermaea,
Germanistische Forschungen, nlle sér., 87). Prix : DEM126.
Après avoir donné l’état des recherches sur ce roman d’aventure centré sur
l’amour courtois, achevé en 1314 par Johann de Würzburg, l’A. donne la tradition
manuscrite (avec stemma) puis se tourne vers les rapports entre roman et historia,
abordant les problèmes de véracité, d’historicité et de fiction; elle aborde ensuite le
genre du mixte discours d’amour/roman, qu’elle analyse de façon approfondie et
convaincante avant de se pencher sur le discours d’amour comme louange du prince
et de dégager ce que la fin du roman comporte comme renvois à l’histoire
contemporaine et à la politique (inclusions de personnages réels, ce qui entraîne
toutefois des contradictions). L’A. prend alors en compte le contexte littéraire du
roman et sa réception, montrant ses transformations et récupérations par différents
auteurs jusqu’au XVIesiècle. La démarche est intéressante à plus d’un titre car Johann
von Würzburg utilise un schéma romanesque pour le rompre, fait de même avec les
données historiques, puis il reconstruit sa matière et crée un nouveau genre littéraire,
synthèse de minnereden et de représentation de l’Histoire. C.D. réussit aussi à montrer
que cette œuvre marque un sommet du roman courtois. Toutes les allusions à des
personnages historiques sont décryptées, les sources repérées, les modifications de
structures bien interprétées, l’analyse soutenue en permanence par des citations qui
sont traduites, les dernières avancées de la recherche sont exploitées, bref c’est un
travail des plus sérieux et qu’on lit avec plaisir. En outre, l’A. prend la peine de joindre
à son texte les bois gravés de l’incunable de Reutlingen et d’éditer et traduire (p.385-399) une plainte amoureuse richissime en renvois à d’autres textes (Mélusine, Tristan,
Titurel, Parzival, Flore und Blanscheflur...). La bibliographie est classée et à jour. Pour
qui travaille sur la littérature du Moyen Âge tardif, ce livre apportera quantité de
renseignements, notamment sur la mutation des genres et la genèse de nouvelles
formes.
Claude LECOUTEUX
Jacques-Henri MICHEL, Synthèses romaines. Langue latine-Droit romain-Institutions comparées. Études publiées en hommage au professeur J.H.
Michel, éd. Ghislaine VIRÉ, Bruxelles, 1998; 1vol. in-8°, XXIII-458p. (Collection
Latomus, 240).
À l’occasion des 70ans de J.H.Michel, G.Viré a eu l’heureuse idée de lui dédier un
volume de plus de quatre cents pages réunissant un florilège de ses très nombreuses
publications. Les vingt-cinq contributions reprises dans ce recueil – tout comme
d’ailleurs la bibliographie complète reproduite en introduction – attestent la diversité
des centres d’intérêt de l’A., diversité dans les disciplines abordées, diversité
également dans le choix des cadres géographiques et chronologiques. J.H.M. apparaît
ainsi comme un véritable humaniste dans le sens premier du terme : aucun domaine
ne semble échapper à sa curiosité scientifique, de l’anthropologie au droit en passant
par la philologie, l’histoire ou l’informatique. De surcroît, tous ces sujets ont fait
l’objet d’études réellement novatrices, précisément parce qu’elles s’enracinent dans
une approche résolument pluridisciplinaire ancrée sur une formation en droit et en
lettres ainsi que sur une expérience professionnelle de chercheur et d’enseignant.
Parmi les articles réunis traitant tour à tour des impérialismes indo-européens et
du lien entre révolution néolithique et infériorité de la condition féminine, de la place
du latin au XXesiècle et des rapports entre l’ictus et l’accent dans l’hexamètre latin, de
l’usucapion des immeubles et de l’État-cité à l’époque hellénistique ou encore du
dictionnaire automatique appliqué au premier livre de Tite-Live, on notera
également cinq études inédites : une contribution consacrée à Aulu-Gelle et la vie
intellectuelle à Rome sous Hadrien et Antonin le Pieux (p.160-214) où est étudiée, à partir
du témoignage des Nuits attiques, la place significative des règnes de ces deux
empereurs au cœur du Haut-Empire; une recherche portant sur La place de Rome dans
l’histoire des sciences (p.228-269) où sont évoqués des sujets aussi divers que le cadran
solaire, le calendrier julien et l’émergence de l’encyclopédisme; un article dans lequel
sont approfondies quelques hypothèses de recherche au sujet de La crise de l’empire
romain et de la fin du monde antique (p.350-391), entre autres à propos de l’armée et de
la mise en défense de l’empire, de la récession de la société marchande et du déclin
des villes, de la crise du politique ou encore du rôle du christianisme; enfin deux
brèves notices intitulées La fin de la République (p.158-159) et Permanence de l’antiquité
(p.455).
À travers ces deux notices transparaît, au-delà du savant, l’homme qui, avec ses
craintes et ses espoirs, attire notre attention sur le rôle – on peut même parler de
responsabilité – de l’historien. Certes, on n’est nullement obligé d’épouser ses choix
politiques et ses options philosophiques. Toutefois il nous rappelle, comme bien
d’autres humanistes avant lui, que l’histoire n’est pas seulement la science du passé
et que quiconque en interdit l’étude ou en entrave l’enseignement condamne la
société dans laquelle il vit à l’ignorance voire à la manipulation.
Serge DAUCHY
Donald C.JACKMAN, Criticism and Critique. Sidelights on the Konradiner, Oxford,
Unit for Prosopographical Research, 1997; 1vol. in-8°, 245p. (Prosopographica et
Genealogica, 1).
Le premier volume de la collection du groupe oxonien de recherche
prosopographique, dirigée par K.Keats-Rohan et C.Settipani, est consacré à un
thème qui a fait l’objet d’une intense controverse en Allemagne voici quelques
années : celui de l’origine des « Konradiner » (que J.P.Poly et C.Settipani proposent
d’appeler en français les « Conradiens »). L’A. profite de la tribune qui lui est offerte
pour justifier la démarche qu’il avait exposée dans sa thèse (The Konradiner. A study
in genealogical methodology, Francfort, 1990), réglant ainsi ses comptes avec
E.Hlawitschka, principal critique des analyses d’A.Wolf et de D.C.Jackman. Le titre
de l’ouvrage pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un exposé de méthode sur les divers
degrés de la critique historique et de la controverse historiographique. Il s’agit en fait
d’une tentative de mise au point ayant pour objet, par l’examen de divers dossiers
documentaires des IXe-XIIesiècles, de prouver le caractère non seulement
prépondérant, mais exclusif du principe héréditaire dans la dévolution des charges
publiques et de la royauté (niant ainsi toute dimension de « choix » dans le recours
à l’« élection »).
Philippe DEPREUX
Ferdinand OPLL, Nachrichten aus dem mittelalterlichen Wien. Zeitgenossen
berichten, Vienne-Cologne-Weimar, Böhlau, 1995; 1vol. in-8°, 291p., ill. Prix :
DEM69,80.
Cet ouvrage de F.Opll s’inscrit bien dans la série des travaux professionnels qu’il
a entrepris. Il nous transmet ici, rangées chronologiquement, des nouvelles de la
Vienne médiévale tirées des sources narratives. Il qualifie son livre d’essai : il souhaite
qu’il soit une histoire aussi expressive que vivante établie à partir de la vision des
contemporains d’une époque révolue depuis bien longtemps.
F.O. est connu pour sa collaboration à la vaste entreprise des Regesta imperii en
s’occupant des volumes consacrés à FrédéricIer Barberousse. Son intérêt pour ce
genre de travail trouve une suite dans l’ouvrage écrit en 1981 avec Cl. Lohrmann,
Regesten zur Frühgeschichte von Wien. Ayant voulu aller plus loin, il nous offre un
travail se basant sur les sources narratives fort éparpillées, qui permet de présenter
l’histoire de Vienne sous tous ses aspects, dans la vie de tous les jours, ne se limitant
pas aux événements exceptionnels, comme des agitations, des guerres, des
exécutions. Il mentionne aussi bien le prix du vin, que certains événements politiques,
certains décès, l’arrivée de l’empereur, la destruction de la ville par un incendie,
l’arrivée de la peste et ses conséquences sur la population,... Il ne s’agit donc pas d’un
recueil de sources, mais de la transmission de nouvelles sous formes de regestes.
207événements allant de 1030 (si ce n’est un texte de 881) à 1499 sont racontés
brièvement. Chacun d’entre eux a droit à une notice indiquant la date, le récit,
l’ouvrage où est édité le texte, des commentaires. Les textes sont accompagnés d’une
quarantaine d’illustrations en noir et blanc, curieusement reprises en couleurs et en
hors-texte à la fin du volume. Elles informent sur l’histoire sociale et sur la vie de tous
les jours et sont sans doute insérées pour destiner le livre à un public plus large. On
est tout de même étonné de voir quelques illustrations qui ne sont pas du tout de
l’époque concernée... !
Ceci dit, le travail de F.O. est intéressant : il évoque des événements relevant de
sources parfois peu connues. Il rappelle aussi que les recueils de sources mentionnées
sont indispensables pour étudier valablement l’histoire d’une ville comme de tout
autre sujet, ce qui est parfois utile quand on s’adresse à un public élargi. Nous voici
donc en présence d’un ouvrage qui retrace l’histoire de Vienne en donnant
uniquement un catalogue de textes de l’époque, accompagné toutefois d’un index des
noms propres, d’un index des matières et d’une importante bibliographie. Il fallait
oser le faire. En ce sens, le livre de F.O. peut être considéré comme un modèle du
genre...
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Kudrun, éd. Karl STACKMANN, nach der Ausgabe von Karl BARTSCH, Tübingen, Niemeyer, 2000; 1vol. in-8°, XXIX-362p. (Altdeutsche Textbibliothek, 115).
Cette nouvelle édition du texte de Kudrun épuisé depuis 1993 s’accompagne
d’une remise à jour qui tient compte des résultats des recherches de ces dernières
années, d’une réactualisation de la bibliographie, d’émendations dont on trouvera la
liste complète p. XXIV s., et d’un index des noms et des matières, malheureusement
incomplet. K.S. fait le point (p. XII s.) sur les modifications du texte qui touchent à la
normalisation et au traitement de la métrique, et il indique ses principes éditoriaux.
Claude LECOUTEUX
[1]
La principale synthèse sur l’histoire de cet ordre demeure : E. KISBÁN,
A magyar pálosrend
története, 2 vol., Budapest, 1938 (t. 1 sur le Moyen Âge, 360 p.).
[1]
Quand le même médiéviste de base parcourt la liste « Mittelalterliche Texte » recensant
les œuvres utilisées il est par contre un peu gêné de voir qu’on a parfois recouru à des éditions
périmées : pour le
De planctu Naturae, il vaudrait mieux utiliser l’éd. N. HÄRING, pour le
Roman
de la Poire, celle de Chr. MARCHELLO-NIZIA, pour le
Bestiaire de PHILIPPE DE THAUN, celle de
E. WALBERG, pour le
Roman des Eles celles de K. BUSBY, pour le
Songe d’Enfer, celle de M.T. MIHM
(publiée en tant que
Beiheft zur Zeitschrift für romanische Philologie, comme le travail de W.H.).
Dans le même registre, on notera que l’édition MICHA de
Cligès ne date pas de 1987, qui est la date
de réimpression, et qu’il est difficilement admissible, dans un livre paru en 1999, de citer, sans
commentaire, une communication présentée à un colloque en 1982 comme étant « im Druck »
(celle de J. CERQUIGLINI, Le
Voir Dit mis à nu...).
[1]
La théorie du mariage chez les moralistes carolingiens,
Il matrimonio nelle società
altomedievale.
Settimane di Studio, t. 24, Spolète, 1977, p. 233-285.
[1]
Je me permets de renvoyer, sur la communauté d’idées de Bédier et de Mâle à mon
article, Émile Mâle et Joseph Bédier : de la gloire de la France à l’apologie des clercs,
Gazette des
Beaux-Arts, t. 140,1998, p. 235-244.
[1]
I ceti dirigenti in Toscana precomunale (Florence, 1978), Pise, 1981 ;
I ceti dirigenti dell’età
comunale nei secoli XII-XIII (Florence, 1979), Pise, 1982 ;
Nobiltà e ceti dirigenti in Toscana nei secoli
XI-XIII : strutture e concetti (Florence, 1981), Florence, 1982.
[2]
G. ROSSETTI, Società e istituzioni nei secoli IX e X : Pisa, Volterra, Populonia,
Atti del
5° congresso internazionale di studio sull’Alto Medioevo (Lucca 3-7 ottobre 1971), Spolète, 1973.
[3]
G. CIACCI,
Gli Aldobrandeschi nella storia e nella Divina Commedia, Rome, 1934.
[1]
Formazione e strutture dei ceti dominant nel medioevo : Marchesi conti e visconti nel Regno
Italico (secc. IX-XII), 1,
(Pise, 1983), 2
(Pise 1992), Rome, 1988-1993.
[1]
J. HORRENT,
Le Pèlerinage de Charlemagne
: essai d’explication littéraire avec des notes de
critique textuelle, Liège-Paris, 1961. On regrettera que par suite d’un certain « écrasement » des
références bibliographiques, qui s’observe aussi ailleurs, le rappel des multiples interprétations
dont la chanson a fait l’objet (p. XLIIII) soit emprunté à O. Süpek, lequel s’inspire de J. Horrent
(p. 11) jusqu’au démarquage.
[2]
On n’a pas cru devoir fournir ici les références de toutes les publications évoquées : elles
figurent dans la plupart des ouvrages cités, et aussi, naturellement, dans celui de Gl. S.B.
[3]
R.P. Wulcker avait confronté l’éd. Fr. Michel avec le manuscrit ; H. Nicol avait fait de
même avec la première éd. de Koschwitz.
[1]
Par ex. les tracés des jambages du
n et du
u prêtent parfois à confusion, ce qui appuie les
lectures
pui vs pin aux v. 594,760,780,783.
[2]
Si le copiste anglo-normand confond les deux finales, il est certain que l’auteur ne les
confondait pas : il construit sept laisses en -
ié (pour un total de 108 vers) et onze laisses en -
é (pour
un total de 210 vers); les infractions sont rares (9 dans la première série, 6 dans la seconde), et
se laissent très facilement corriger, le texte lui-même fournissant souvent la solution dans
d’autres occurrences des mêmes formules.
[1]
T. 55,1981, p. 326-330.