2001
Le Moyen Age
Nécrologie
Roger Dragonetti (9 novembre 1915 – 23octobre 2000)
Jean Dufournet
Université de Paris III-Sorbonne nouvelle
« La difficulté est de trouver l’endroit où l’on souffre. S’étant rassemblé,
on se dirige dans cette direction, à tâtons dans la nuit ».
(Henri MICHAUX, Plume, p.12)
Roger Dragonetti m’écrivait le 17octobre 1997 : « Loin des yeux... mais près
du cœur, tu le sais. Lettre ou pas lettre, le silence ne sera jamais autre chose
que le signe d’une amitié réciproque que rien ne pourra jamais rompre ». Ne
faudrait-il pas se taire plutôt que de parler, car comment évoquer une amitié
qui a été la chance exceptionnelle de ma vie et qui plus de vingt ans, à travers
épreuves et joies, n’a cessé de s’approfondir dans un constant renouvellement ?
Voici, au hasard, quelques souvenirs. Notre première rencontre à la
soutenance de la thèse de Ch. Méla le 18 juin 1979; rencontre bouleversante
dans le sens que Roger Dragonetti a lui-même défini dans un texte sur Lacan :
«[...] vous rencontrez quelqu’un, vous entendez ce qu’il dit ou vous ne
l’entendez pas, mais de toutes façons, la façon dont il le dit, sa voix, vous
bouleverse ». Sa conférence du 27janvier 1989 sur « le Vent de l’aventure
dans
Yvain ou le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes »
[1] dans la grande salle
de l’École Normale Supérieure, au 48boulevard Jourdan, devant les
étudiants de mon séminaire, qui l’écoutèrent pendant deux heures et quart,
dans un silence religieux, fascinés par sa parole et transportés d’admiration.
Nos promenades et nos conversations à travers Genève sans qu’il se
préoccupât jamais de la circulation, mais sa femme Mariuccia veillait sur lui,
comme elle l’a toujours fait. Ou encore la fabuleuse journée organisée en 1995
par Ch. Méla à l’Université de Genève pour ses quatre-vingts ans : la table
ronde lui permit d’y briller d’un éclat tout particulier...
Et aussi son exquise gentillesse qui l’amenait à accepter toutes les
propositions d’articles et de conférences qu’on lui faisait : « Je suis
littéralement accablé de demandes, et je réponds toujours oui en Don
Quichotte que je suis » (lettre d’octobre 1997); sa générosité intellectuelle qui
distribuait volontiers sa parole; sa sensibilité exacerbée; son angoisse qui fit
sa force, mais dont il finit par mourir malgré sa foi profonde, malgré l’amour
et l’admiration que lui ont témoignés la chère Mariuccia et ses fils Pierre et
Philippe, malgré la ferveur de ses anciens étudiants, en sorte que chaque
page était, selon ses mots, « une victoire remportée sur le terrible angoissé
que je suis, hélas !» (lettre du 8janvier 1993); et, dans les derniers mois, son
désespoir de ne plus pouvoir lire, de ne plus écrire... Mais il faut aussitôt
ajouter que, jusqu’au bout, il aura formé des projets : il me promettait encore
récemment, pour le Moyen Âge, deux études, l’une sur « l’éclat de l’hyperbole
dans la Chanson de Roland d’Oxford », l’autre, sur « La structure de la
négation dans l’œuvre de Villon »; il avait dans l’esprit un autre article sur
« Rabelais ou l’envers du rire », et surtout son grand livre sur « l’Appel (ou
la Passion) de l’inconnu ». Comme l’a écrit un de ses amis, le psychanalyste
J. Petschen, dans un très bel hommage : «[...] il abritait un espace caché, où
la flamme de l’angoisse faisait fonction de moteur formidable, en puissance
et en intelligence, voué au travail de la recherche ». La veille de sa mort, nous
a confié sa femme, sur son lit d’hôpital, comme crucifié par les aiguilles dans
le bras, par les électrodes sur la poitrine, par le masque à oxygène, il
manifestait encore cette excitation et cet enthousiasme, qui nous
enchantaient.
Il est bon de rappeler quelques jalons d’une vie bien remplie et discrète qui,
loin de vouloir brûler les étapes, n’a recherché ni les honneurs, ni les feux de
la rampe médiatique.
Roger Dragonetti naquit à Gand le 9novembre 1915 dans une famille
d’origine italienne. Il est à noter que c’est très tard qu’il s’est intéressé aux
origines de son grand-père paternel dont il savait seulement qu’il était né à
Villa Latina en 1840. Il s’en préoccupa de façon inattendue, à l’occasion de
conférences à Urbino. Il finit par découvrir non seulement que les fondateurs
de Villa Latina étaient les ancêtres de son grand-père, mais que cette ville
n’était pas près de Naples, comme il avait toujours cru, mais près de Rome
et plus précisément dans la province de Frosinone
[2].
C’est surtout grâce à sa mère qu’il put faire des études.
Le 11juillet 1936, on lui décerna à l’unanimité le premier prix de diction
française et d’art dramatique au Conservatoire royal de Gand, puis, le
1er juillet 1938, à l’Université de Gand, le diplôme (avec grande distinction),
pour ses candidatures en philosophie et lettres préparatoires à la philologie
romane, et, le 18 juillet de la même année, le premier prix de solfège et de
piano au Jury supérieur de Belgique. De 1938 à 1940, il suit en auditeur libre
les cours de philosophie à l’Université de Gand et les cours de droit à l’École
des Hautes Études de Gand, où il put entendre, entre autres, Valéry et
Maldiney. Le 23 janvier 1939, il obtient, avec la plus grande distinction, la
première licence en philologie romane à l’Université de Gand et le 18octobre
1940, toujours avec la plus grande distinction, la licence en philologie
romane, avec un mémoire sur les moyens d’expression de la poésie lyrique
au XIIesiècle. Le 19mars 1941, il est agrégé de l’enseignement secondaire du
degré supérieur. Après avoir été en 1941-1943 Aspirant du Fonds national de
la recherche scientifique, il devient docteur de l’Université de Gand en
philosophie et lettres (section de philologie romane), avec la plus grande
distinction, pour un mémoire intitulé La Technique poétique des trouvères.
Étude sur le style de la lyrique courtoise du nord de la France, considéré dans ses
rapports avec la tradition littéraire médiolatine, suivi d’un Essai sur l’expérience
platonicienne dans la poésie courtoise.
Il sera successivement professeur de langue et littérature françaises à
l’Athénée de Renaix (1943-1945), à l’Athénée de Gand (1945-1949), à l’Institut
supérieur de commerce d’Alost (école du soir), d’octobre 1949 à 1965. Pour
poursuivre ses recherches, il bénéficie de deux bourses, l’une, de la fondation
Francqui (1948-1950) l’autre, des relations culturelles franco-belges (1951),
qui lui permet de suivre à Paris les cours de l’École pratique des Hautes
Études. En 1953-1955, il est professeur d’italien et d’espagnol à la
Volkshogeschool de Gand (école du soir). Le 1er janvier 1960, il devient
assistant près de la chaire de littérature française de l’Université de Gand,
puis, le 21 novembre 1960, agrégé de l’Enseignement supérieur (philologie
romane), avec son mémoire sur la Technique poétique des trouvères :
contribution à l’étude de la rhétorique médiévale, et une leçon publique sur
« l’Épisode de Francesca da Rimini (Dante) dans le cadre de la convention
courtoise ». Il poursuit sa carrière à l’Université de Gand : agrégé attaché à la
chaire de littérature française (19janvier 1961); chargé de cours à temps
partiel (23 mars 1961), puis à temps plein (1er mai 1963) pour la philologie
romane, les littératures française et italienne du Moyen Âge; enfin,
professeur ordinaire à la Faculté de philosophie et lettres, titulaire de la
chaire de littérature française (1er octobre 1965).
C’est en octobre 1968 que se produit le grand tournant dans la vie de Roger
Dragonetti : sur appel, il est nommé professeur ordinaire de langue et
littérature romanes médiévales à la Faculté des lettres de l’Université de
Genève dont B.Gagnebin était le doyen. Le 19 novembre 1969, il prononce sa
mémorable leçon inaugurale sur Villon : Quand l’eschollier Françoys teste et
proteste (Introduction à l’œuvre de François Villon). Dans cette ville où il s’est
installé, il enseignera avec le même enthousiasme, devant de très nombreux
auditoires, jusqu’en 1986.
Il a participé à plusieurs émissions sur France-Culture et sur la Radio
romande, Espace2, et donné beaucoup de conférences en Suisse et dans les
pays voisins, voire aux États-Unis et au Canada.
En 1975, il fut élu membre correspondant, dans la section flamande, de
l’Académie Royale des sciences et belles lettres de Belgique. À trois reprises,
amis, collègues et élèves ont rendu hommage à ce maître exceptionnel : en
1986, par un recueil de ses articles regroupés et présentés par Ch. Méla, La
Musique et les Lettres. Études de littérature médiévale (Genève, Droz); en 1995,
par une journée organisée autour de sa personne et de son œuvre, sous le
titre : l’Orgueil de la littérature (Genève, Droz, 1999); en 1996, par un volume
de Mélanges, Le Moyen Âge dans la modernité (Paris, Champion), à l’initiative
de son élève J.Scheidegger.
Roger Dragonetti avait plaisir à enseigner, comme en témoigne sa
correspondance : « j’ai fait au début du mois de novembre trois jours de
séminaire sur les rapports entre le Nom de la Rose d’Umberto Eco et le Roman
de la Rose du XIIIesiècle pour les enseignants des collèges du secondaire.
L’assistance était nombreuse, et j’ai eu le grand plaisir d’y rencontrer bon
nombre de mes anciens élèves qui se passionnent pour le Moyen Âge. C’était
merveilleux » (lettre du 17décembre 1990); ou encore : « Figure-toi qu’à la
séance de rentrée scolaire du Collège de Saussure, on m’a demandé de faire
le discours d’ouverture sur l’enseignement. J’ai choisi comme titre :
l’Enseignement force d’éveil »(lettre du 17octobre 1997).
Extraordinaire professeur, il communiquait à ses étudiants et à ses
auditeurs l’envie de rester au contact de la littérature et de ses chefs-d’œuvre
quotidiennement relus, réfléchis, parlés, retransmis à d’autres. Pour lui, il
fallait rendre, comme immédiatement sensible, la plénitude que le génie
donne à tout, cette charge d’intensité qui le caractérise, et déplacer dans
l’enseignement la « vibration » singulière. Aussi convenait-il d’abdiquer
toute prudence, en s’engageant tout entier, intelligence, humeur, sensibilité,
dans le texte à commenter, et de faire toucher, comme concrètement, un
bonheur formel, une dimension morale, culturelle, historique à travers telle
nuance devenue lumineusement signifiante. Sa parole était habitée par la
recherche de l’efficacité poétique, par un questionnement têtu, par le
mouvement et l’intensité.
Ce qui le caractérise, par-delà son œuvre, tout innovatrice qu’elle fût, et
qui a nourri son enseignement, c’est une inquiétude angoissée, une
impossible conjonction de soi à soi et de soi au monde, une exigence de vérité
et de liberté, un charme qui l’aidait à comprendre les autres et nous a aidés
à mieux vivre. À l’écouter, on sentait en lui comme « la majesté d’une secrète
investiture », et de lui, le croyant, on pouvait dire, avec les Psaumes (4,7):
Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine.
En fait, il est impossible de séparer son enseignement de sa recherche, de
cette philologie poétique dont il fut le héraut. Le critique, à la manière de
Roger Dragonetti, est essentiellement un insoumis qui, contre l’ordre établi,
« cherche la région poétique de l’être intérieur » et qui doit faire apparaître
des vérités qui nous restaient celées, des complexités peu cartésiennes,
dévoiler l’intérieur de l’être, car, comme son maître Mallarmé l’affirmait, « Il
y a toujours mystère en poésie », en sorte que « c’est de réponses que
l’homme meurt ».
Si l’on veut retracer, à grands traits, et caractériser son itinéraire critique, il
faut rappeler qu’il y a plusieurs Roger Dragonetti : le musicien, qui a toujours
consacré une partie de son temps au piano; l’italianisant, et particulièrement
le spécialiste de Dante, attaché à sa terre d’origine par des liens affectifs et
intellectuels; le lecteur passionné des philosophes (Kant, Hegel,
Kierkegaard...) et des poètes modernes, de Valéry et de Mallarmé, avec
lequel il a été toute sa vie en profonde connivence et sur qui il a donné en 1992
un gros livre en quoi l’on peut voir maintenant une sorte de testament,
Un
fantôme dans le kiosque. Mallarmé et l’esthétique du quotidien (Paris, Seuil,
La
couleur des idées) qui traite d’un Mallarmé peu commenté, l’épistolier auteur
d’une riche
Correspondance et le journaliste créateur d’une gazette éphémère,
La Dernière Mode, et qui nous découvre, sous ce double masque, un chefd’œuvre occulté. Et aussi, bien entendu, le médiéviste, formé aux différents
aspects de notre discipline, en langue d’oc et en langue d’oïl, à proximité de
R.Guiette, poète et érudit
[3], dont il fut l’étudiant et l’assistant, et sur qui il
avait envisagé, dans cette dernière décennie, d’écrire une plaquette pour
faire le point sur l’apport de ce maître et sur leurs relations parfois difficiles.
De la conjonction de ces différents personnages, il est résulté dans les
années 1960-1970 trois maîtres livres qui sont devenus très vite des ouvrages
de référence : en 1960, La Technique poétique des trouvères dans la chanson
courtoise. Contribution à l’étude de la rhétorique médiévale, Bruges, De Tempel;
en 1961, Aux frontières du langage poétique; études sur Dante, Mallarmé, Valéry,
Gand, Romanica Gandensia; en 1968, Dante pèlerin de la Sainte Face : étude sur
la Divine Comédie, Gand, Romanica Gandensia. Roger Dragonetti nous a fait
comprendre que, pour accéder à l’essence de la poésie médiévale, il était bon
de faire un détour par la poésie moderne, de s’en imprégner, et qu’au cœur
de cet univers fabuleux, se trouvait le plus grand, Dante, qui est à lui seul
toute la poésie médiévale.
Ce compagnonnage fervent avec Dante et Mallarmé n’a jamais cessé, qu’il
leur consacre des articles ou qu’il en appelle à leur témoignage à propos
d’autres poètes, comme Rutebeuf : l’espace dénudé de
la Griesche d’hiver, « ce
lieu de mort évoque presque spontanément une rhétorique de l’impuissance
qui fait songer, toutes proportions gardées, au stérile hiver mallarméen :
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui »(p.442)
[4].
De cette décennie date la première rencontre avec Lacan : tout alors, pour
Roger, a changé de signe, les choses ne furent plus tout à fait les mêmes. Ce
fut en 1962 à l’Institut universitaire Saint-Louis de Bruxelles, où Lacan était
venu donner une conférence sur l’Éthique et la psychanalyse, première version
du séminaireVII sur l’Éthique. Roger a été fasciné (il l’a écrit) « par l’attitude
du personnage mystérieux ». Après la conférence, dans un café, Lacan lui
demanda de parler des troubadours, de lui exposer ses recherches sur le
poète qu’il travaillait, « le plus grand, le plus pur du XIIesiècle : c’est Arnaut
Daniel », sur la langue des troubadours et sur la visée de la grande poétique
de la fin’amor. « J’ai parlé environ une demi-heure, poursuit Roger, me
demandant : « Est-ce que Lacan a dormi ou n’a pas dormi ?» Lacan
brusquement sort d’une sorte de rêve, et il me dit : « Mais écoutez, c’est
fantastique, cet Arnaut Daniel que je connais », et je constatais une chose à
n’en pas douter : Lacan avait lu Arnaut Daniel. Et justement, c’est là, la
rencontre. Lacan a commencé à me faire une longue théorie sur la conception
du désir des troubadours, qu’il a du reste développée dans son Éthique de la
psychanalyse, sur le désir de mort, la conception de la dame chez les
troubadours. Et à ce moment-là, tout ce que Lacan me disait sur les
troubadours venait en quelque sorte non pas me révéler tellement, mais me
confirmer dans ce que je pensais sur la poétique des troubadours : à savoir
que c’est une poétique que j’appellerais de l’éloignement, du silence qui
retrouve au fond l’essence même de ce qui à travers tout l’Occident sera
fondamental, c’est ce que Lacan appellera plus tard, dans l’Éthique de la
psychanalyse, le désir de mort, le désir de sublimation de la langue et le désir
d’un au-delà ». Du coup, Lacan se mit à lire tous les troubadours.
Plus tard, en 1964, Roger vint faire, à l’Institut catholique de Paris, une
conférence sur le problème des origines chez les troubadours, en particulier
chez GuillaumeIX. Lacan assista à la conférence et lui posa des questions sur
Dante : « J’ai constaté, écrit Roger, qu’il y avait un rapport d’affinité entre ce
que moi j’avais pensé sur la dimension du désir comme manque fondamental
et la conception que Lacan se faisait du statut du désir de l’autre, c’est-à-dire
le désir d’au-delà, qui est exactement ce que tout au long dans la tradition
courtoise on retrouve chez les troubadours, c’est toujours ce qu’il appelle le
désir de l’autre ». Ce que Mariuccia m’a confié, c’est que la conversation entre
Lacan et Roger, continuée dans les rues de Paris, se prolongea toute la soirée
en tête-à-tête dans l’appartement des Lacan, et encore tout une partie du
lendemain, jusqu’à l’heure du train.
Si Roger Dragonetti a été très lié avec Lacan qu’il admirait, et la réciproque
était vraie, il n’a jamais voulu faire partie d’une école, ni en fonder une :
allergique à ces regroupements plus ou moins arbitraires, entachés de l’esprit
de sérieux et entraves à la liberté de la recherche et de l’écriture, il préférait
des relations fondées sur l’entente de l’amitié et de l’admiration.
Les années 1970-1980 ont été celles de l’exploration quasi systématique
des grands textes de la littérature médiévale dont il a scruté la lettre en une
série d’articles dont la beauté, la profondeur et l’originalité sont telles qu’ils
ont contribué à renouveler totalement notre lecture. La plupart ont été
regroupés dans le recueil de 1986 au titre emblématique de La Musique et les
Lettres. Dès 1970, il donne sa grande leçon sur Villon dont il écrira plus tard,
en 1985 : [...] s’il peut être appelé moderne, ce n’est pas en raison du stéréotype
qui l’a statufié en poète confidentiel, mais parce que, après Rutebeuf,
Guillaume de Machaut, Dante, « il fait surgir des traditions poétiques
existantes, c’est-à-dire des lieux communs, une langue inouïe dont la fiction
autobiographique porte toutes les marques d’une aventure poétique »
(p.325) et qu’il est de ces grands explorateurs pour qui l’inconnu n’est pas du
connu en puissance, mais « l’inconnu irréductible au connu, sans possibilité
d’appropriation de l’objet, l’énigme même de l’homme affronté au mutisme
de la mort » (p.339). En 1973, ce sont des articles sur Marie de France et
Rutebeuf avec de profondes réflexions sur la griesche et la faille « étoffe de
soie » et « manque »: « la faille, n’est-ce pas en son ambiguïté la métaphore
par excellence d’un discours dont le vêtement n’arrive pas à couvrir la
misère ?» (p.445). En 1978, il écrit sur le Roman de la Rose et le Roman de Renart,
sur Renart dont il a scruté le nom pour en faire le personnage du ren, « rien »
ou « chose », et de l’art: « Le nom de la bête séductrice désigne l’art de cette
chose ambiguë, à cheval entre la vie et la mort, entre le néant et son contraire.
Aucun lieu n’est assignable à cette bête énigmatique qui est toujours
ailleurs » (p.423). Plus tard, ce sera le Jeu de Saint Nicolas dont il nous révèle
l’importance du double et les jeux sur les mots (fust, jus...): « le grand art est
de rendre volatile la mousse lagagière ».
C’est au cours de cette décennie que nos chemins se sont croisés de plus en
plus souvent jusqu’à la rencontre décisive de 1979 et la fulgurante naissance
de notre amitié.
Cette large et patiente exploration de la littérature médiévale, ces
investigations du côté du latin et de l’italien ont éclaté, entre 1980 et 1990, en
trois grands livres qui ont rassemblé ses réflexions autour de cette évidence
que la culture médiévale est de part en part traversée par les pratiques
spéculaires et spéculatives de la rhétorique dont l’art consistait à accorder
toutes les matières du savoir au plaisir secret du bien dire.
Dans La Vie de la lettre au Moyen Âge (Paris, Seuil, 1980) il a posé, à propos
du Conte du Graal, des questions capitales sur la fonction signifiante du nom
propre lorsqu’il est intégré dans une œuvre poétique, sur le statut de
l’écriture dans la culture théologique du Moyen Âge, sur le sort de la lettre
dans une écriture qui se devait de rester soumise à l’Écriture sainte. Pour lui,
Le Conte du Graal « fournit un exemple remarquable de cette béance du savoir
à partir de laquelle naît l’inventionde la langue du roman, dont le texte – en
dernière instance indéchiffrable – est métaphorisée au Moyen Âge par le
signe illisible du Graal» (p.10).
Roger Dragonetti a poursuivi ses réflexions dans Le Gai Savoir dans la
rhétorique courtoise : Flamenca et Joufroi de Poitiers (Paris, Seuil, 1982): « Dans
le poète courtois, il y a du saltimbanque et du magicien capables de susciter
toutes les merveilles qui dorment dans les mots » (p.118) et sans cesse le texte
médiéval déroge à la règle du réel et du vécu. Jamais époque ne fut plus
sensible à l’écholalie des noms propres, à tous ces jeux sur les Guillaume et
les Jean. « Derrière le poète de la fin’amor, il y a toujours un renard vigilant :
tantôt il porte au grand jour la ruse en la thématisant et tantôt, au contraire,
il l’occulte dans la guile de la langue » (p.48). Le jeu du trobar est toujours
refermé (clus) sur son secret, et là surtout où il est le plus ouvert (leu).
Ainsi a-t-il été amené dans son dernier livre, Le Mirage des sources : l’art du
faux dans le roman médiéval (Paris, Seuil, 1987), à partir d’auteurs qui lui sont
chers, Jean Renart, Guillaume de Lorris..., à poser la question suivante : faut-il tenir pour vrai ce qu’un écrivain du Moyen Âge déclare des sources de son
roman ? Cela, d’autant plus quand il s’agit de romans qui sont le produit
d’une pratique particulière éprouvée des ruses de l’art doublée d’une
conscience aiguë de la dimension textuelle des œuvres.
Roger Dragonetti nous a constamment mis en garde, et de plus en plus,
contre les censures d’un certain positivisme fondé principalement sur le
critère décisif du référent historico-biographique accessible au savoir, au
contrôle, à l’orthodoxie d’une lecture à sens unique. Il faut, au contraire,
s’engager, sans exclure la rigueur d’une stricte philologie, dans l’étude d’un
art du langage dont les ambiguïtés, qu’on le veuille ou non, sont
consubstantielles à la littérature et nous contraignent à renoncer à l’image
rassurante du fait objectif et univoque, d’autant plus que la ruse, incarnée
dans le nom et l’œuvre de Jean Renart, permet au poète de s’y singulariser.
Il faut rechercher l’intelligibilité des formes, privilégier les aspects textuels
des œuvres et leur substrat rhétorique, étant donné qu’au Moyen Âge, la
conception du modus dicendi est régie par l’idée de convenance entre une
matière en puissance formelle et l’écriture qui en actualise les virtualités
impensées. C’est donc remettre en question tout ce qui a été répété sur les
attributions des œuvres aux auteurs, sur leurs noms, sur leurs affirmations,
en se rappelant qu’un même écrivain est en mesure de jouer sur plusieurs
registres d’invention selon la matière à traiter. La littérature, ouvrant les
noms à leur espace de jeu, fait parler dans le langage de l’institution, de la
rhétorique officielle, « autorisée », un autre langage, celui de la poésie
souvent subversif, que rien n’autorise sinon sa propre différence. La langue
y prend ses ébats, s’y raconte, parle et donne à parler à partir d’elle-même.
Il convient donc de mobiliser la lettre, de toujours lui faire reprendre son
cheminement, d’explorer chacune des syllabes des noms, de se mettre à
l’écoute des mots qui suscitent le rêve et l’imagination, de faire travailler
dans le connu l’inconnu. Écrire, c’est le remaniement indéfini d’autres écrits,
et l’invention réside dans ce remaniement. Le poète est le fils et l’amant de la
langue, voire son amant martyr. Quand on s’attache à l’« imaginative
compréhension » de la lettre, quand on lit les textes dans la matérialité des
signes scripturaux aussi bien qu’à même l’histoire, on en entend autre chose,
en provenance de ces liaisons interdites, contre l’autorité de l’Église.
Le poète, comme le critique, a pour vocation de rendre manifeste la
noblesse de sa langue en lui révélant ses virtualités inouïes et d’acquérir du
savoir par la poésie.
Le texte, qui n’est pas clos sur une seule interprétation possible, met en
branle « la fonction imaginogène » pour reprendre une expression de
Michaux (Émergences, résurgences, p.84) et, comme l’a écrit B.Pasternak dans
un des fragments de Sauf-Conduit traduits par A.du Bouchet (Cahiers GLM,
automne 1954), « l’image seule peut se maintenir au pas de la nature ». Roger
Dragonetti nous l’a montré par une langue d’une beauté prenante qui fait
résonner les mots en de nouvelles harmonies.
Si la poésie est, de nature, décloisonnement
[5], « le plus grand de tous les
biens est, selon Novalis
[6], la force de l’imagination », et le critique, comme le
poète, doit se livrer à un subtil malaxage des mots pour en extraire la musique
et la substance, pour les rendre plus significatifs, palpables dans l’intensité
de leur être, au terme, toujours repoussé, d’une aventure de l’incertain et de
l’inattendu, car, pas plus que la quête du graal, on ne peut faire aboutir celle
de la littérature. Ainsi est-il possible d’exprimer ce que Maeterlinck
[7]
nommait « la voix la plus profonde, mais hésitante et discrète, des êtres et des
choses... les efforts insaisissables et incessants des âmes vers leur vérité ».
Roger Dragonetti, en familier des troubadours, de Dante et de Villon, a
réussi à nous faire sentir l’étrangeté des choses naturelles tout autant que le
naturel des choses étranges, comme l’a si bien dit André Gide d’Henri
Michaux.
De l’ami exceptionnel, du savant incomparable et inimitable, il nous reste
de précieux souvenirs et des livres qui nous permettront de poursuivre avec
lui un dialogue intérieur où notre voix revivra dans la sienne.
« Unsre Gespräche steigen
alle aus gleichem Grunde.
Und im Erwarten ewig
wohnt uns das Herz » (J.Bobrowski).
(« Nos paroles montent
toutes du même fond.
Et dans l’attente éternellement
habite notre cœur »).
[1]
Publié dans
Le Moyen Âge, t.96,1990, p.435-442.
[2]
Nous remercions de tout cœur Madame Maria Dragonetti qui nous a remis
une relation écrite de ces recherches.
[3]
Les principaux articles de R.GUIETTE ont été recueillis dans
Forme et senefiance
(Genève, 1978) qui contient en particulier le texte pionnier : D’une poésie formelle en
France au Moyen Âge, paru pour la première fois dans la
Revue des sciences humaines,
t.54,1949, p.61-68. Pour une première approche de son œuvre poétique, on pourra
lire
Poésie, Paris, 1968.
[4]
Nous renvoyons à l’édition citée de la
Musique et les Lettres pour tous ces
développements.
[5]
J.GRACQ, dans
Le Monde, 5février 2000.
[6]
Cahiers philosophiques,
Oeuvres complètes, t.2, p.8.
[7]
Le Trésor des humbles, p.149.