2001
Le Moyen Age
Pour une poétique de la dénomination dans Mélusine de Jean d’Arras et de Coudrette
Catherine M. MÜLLER
Université de Lausanne
À la mémoire de Roger Dragonetti
Que le Moyen Âge soit hanté par des questions d’onomastique n’est plus à
démontrer. Les deux aspects primordiaux du nom comme expression de
l’essence (
nomina sunt consequentia rerum)
[1] et de la destinée (
nomen omen) de
la personne nommée, déjà présents dans le
Cratyle de Platon, sont parvenus
jusqu’aux auteurs médiévaux par l’intermédiaire de traités célèbres tels que
ceux de saint Jérome, d’Isidore de Séville et de Dante.
Au seuil du XVe siècle, Jean d’Arras
[2] et Coudrette
[3], héritiers tous deux de
cette même tradition
[4], se proposent de translater, l’un en prose l’autre en
vers, l’histoire légendaire de la fée serpente, ancêtre de l’illustre famille des
Lusignan
[5]. Ces deux romans éponymes nous offrent la première attestation
historique et littéraire du nom de Mélusine ainsi qu’une mise en scène fictive
de la nomination par la fée bâtisseuse du château de Lusignan. La puissance
créatrice de Mélusine, attestée à la fois par sa prodigieuse fertilité maternelle
et la vitesse à laquelle elle défriche les terres et construit des cités, est
renforcée par son pouvoir de nomination. Suivant une alternance aussi
symbolique qu’efficace, la construction d’une nouvelle ville vient ponctuer
la naissance de chacun de ses dix enfants, tissant dans l’espace textuel un
entrelacs de noms de lieux et de personnes. Cet acte de nomination, emblème
de l’autorité de Mélusine, illustre non seulement un phénomène
d’inscription de la légende dans l’histoire, mais également la fascination de
ces deux œuvres pour l’onomastique et leur conscience de sa vertu poétique.
La profération du nom par la fée devient prolifération dans les textes en prose
et en vers des possibilités signifiantes du langage. Par ailleurs, puisqu’elle
désigne par son nom même ce qui
ja ne fault, Mélusine se fait miroir de
l’éternelle fécondité du prosateur et du poète.
Cette étude se propose d’examiner le nom de Mélusine tel qu’il est glosé
chez Jean d’Arras et Coudrette pour en déterminer l’enjeu et la fonction. Elle
s’interrogera également sur les noms de l’auteur et du livre afin de cerner
dans quelle mesure on peut parler pour ces deux romans médiévaux d’une
poétique de la nomination.
Plutôt que d’orienter l’analyse du nom de Mélusine vers une recherche des
sources, suivant par là une démarche « scientifique »
[6] semblable à celle de
H. Dontenville et de l’orientaliste E. Blacher qui suggèrent un rapprochement entre le nom de la fée et celui de divinités celtes et indiennes partageant
une fonction mythique analogue, ou de F. Eygun qui propose de lire le nom
de la fée, dans son orthographie fréquente de
Melusigne, comme une
anagramme de l’ancienne forme
Luzignem, ou encore de J. Markale
[7] qui
cherche à démontrer la dualité de
Mellusine par une double origine grecque
basée sur
melas (noir) et
leukos (blanc), je préfère quant à moi le travail de la
glose littéraire, ce que Fr. Rigolot appelle « l’onomastique poétique », c’est-à-dire une élaboration de la signification du nom de Mélusine à partir de son
inscription dans les textes eux-mêmes.
Contrairement au roman de Coudrette qui nomme la dame fondatrice
uniquement par son prénom, celui de Jean d’Arras la désigne à trois reprises
comme Melusigne d’Albanie. Ce surnom pourrait être réduit à un rappel de l’origine paternelle (Elinas vient effectivement de cette région), si ce n’était
qu’il révèle l’ambiguïté du personnage de la fée dans l’économie du récit, et
qui plus est une conscience littéraire évidente de la richesse sémantique et
symbolique d’un travail de recréation poétique des noms.
La troisième occurrence de l’appellatif Melusigne d’Albanie intervient au
moment même du baptême de la forteresse de Lusignan, une cérémonie
publique organisée par la fée :
Monseigneur, dist Melusigne (elle s’adresse au comte de Poitiers),
puis qu’il ne puet estre autrement, et que je voy que c’est a vostre plaisir
que je lui mette son nom, or ait a nom Lusignen. Par foy, dist le conte, ce
nom lui affiert tres bien pour deux cas, car vous estes nommee Melusigne
d’Albanie, et Albanie en gregois vault autant a dire comme chose qui ne
fault, et Melusigne vault autant a dire comme merveilles ou
merveilleuse [8].
E. Roach
[9] suggère pour la glose du syntagme
chose qui ne fault une origine liée
au nom de Mataquas d’Albanie (père de Florimont) tel qu’il apparaît dans un
passage du roman éponyme :
Ma(l)taquas le duc d’Albanie,
Meldon le roi d’Esclabonie.
Fragon qui est rois de Persie;
Sachiés qu’il ne vos fadrait [variante : faudront] mie (Florimont v. 1449-
1452).
Cette référence attribuant à Mataquas, roi d’Albanie, « la réputation de ne
pas faire défaut à ceux qui comptent sur lui »
[10] est d’autant plus pertinente
que les noms de Florimont et de Mataquas apparaissent également au début
du roman de Jean d’Arras
[11]. On peut proposer les deux hypothèses suivantes
concernant l’association entre le nom d’Albanie et le syntagme
ne fadrait mie:
soit la correspondance est purement sémantique et dans ce cas l’idée de la
glose d’Albanie dans le
Roman de Mélusine relèverait de la simple association
d’idée avec les vers cités du
Roman de Florimont – dont la connaissance par
Jean d’Arras n’est pas impossible, vu leur survivance jusqu’à nos jours dans
quatorze manuscrits datant des XIIIe et XIVe siècles; soit elle traduit un jeu
de mot entre
Albanie et
ne fadrait mie basé sur une étymologie qui nous
échappe aujourd’hui mais aurait pu être connue à l’époque, si l’on en croit sa
reprise par nos auteurs. Une combinaison de ces deux possibilités n’est pas
à écarter, d’autant plus que le texte de Jean d’Arras contient, comme nous
venons de le mentionner, aussi bien les noms de Mataquas et de Florimont
que la tournure explicative
qui ne fault. Ces deux prénoms interviennent de
façon significative dans le cadre du récit de la rencontre d’Elinas et de la fée
à la fontaine, sa première épouse, récit préparatoire qui, malgré sa brièveté,
contient tous les éléments de l’histoire de Raimondin et de Mélusine, lui
servant ainsi d’annonce et de mise en abîme
[12]. Dans le
Roman de Mélusine en
prose, Mataquas est le fils aîné d’Elinas et de la fée, et donc un demi-frère de
Raimondin; il est également le père de Florimont, dont l’appellation grecque
Eleneos est mentionnée dans le texte comme signifiant montagne fleurie. Or
ce nom grec est repris dans un épisode clé du texte de Jean d’Arras établissant
l’histoire des origines de Mélusine et l’explication de sa transgression, un
véritable récit initiatique au sommet de la
montaigne florie d’où les noms de
la terre d’Albanie sont déclinés comme des signifiants du nom du père et des
signes d’un désir infini de connaissance et de création :
L’ystoire nous dit que, quant Presine party de Elinas atout ses trois filles,
qu’elle s’en ala atout elles en Avalon […]. Et la nourry ses filles jusques
en l’aage qu’elles orent xv. ans. Et les menoit, tous les matins, sur une
haulte montaigne laquelle estoit appellée, si comme l’ystoire dit, Eleneos,
qui vault autant dire en françois comme montaigne florie, et de la elle
povoit assez veoir la terre d’Albanie. Puis disoit a ses trois filles en
plourant : Filles, veez vous la le pays ou vous fustes neez et ou vous
eussiez eu vostre partie, ne feust la fausseté de vostre pere, qui vous et moy
a mis en grant misere sans fin jusques au jour du Hault Juge, qui punira
les maulx et essaucera les biens.
Lors Melusigne lui demanda : Ma dame, quelle faulseté vous fist nostre
pere pour quoy nous avons ceste griefté? Et elle leur compte tout ainsi
comme vous avez ouy dessus. Et celle Melusigne remist sa mere en autres
paroles en demandant les estres et les noms des villes et des chasteaulx du
pays d’Albanie. Et en ce racontant, descendirent de la montaigne et
vindrent en Avalon [13].
Cette scène qui a lieu
tous les matins de la quinzième année des filles de
Présine s’apparente à un rite de puberté permettant le passage à la vie adulte
et favorisant à la fois la séparation d’avec la mère et la transgression de la loi
du père
[14]. La décision de Mélusine de punir Elinas pour sa faute envers
Présine est non seulement une conséquence du récit plaintif de la mère mais
aussi une sorte de suite logique à la narration des lieux d’origine, comme s’il
fallait éliminer la figure du père pour s’approprier une identité et un pouvoir
créateur
[15] : c’est bien par la construction et la nomination de
villes et de
chasteaulx que Mélusine remplira en tant qu’adulte le vide créé par l’absence
du père et qu’elle établira de nouveaux noms pour faire écho à ceux de sa
mémoire d’enfant. Le manque et le désir sont donc inscrits au cœur même de
la nomination et ne cessent de se redire
[16]. Or le nom porte en lui un paradoxe,
puisque
Albanie chez Jean d’Arras et
Melusigne chez Coudrette sont glosés
respectivement comme
chose qui ne fault et
merveille qui ja ne fault et
contiennent, hormis le vide laissé par Elinas puis par Mélusine elle-même, le
signe éternel de leur présence. Le nom de la fée recèle bien ce double aspect
de plénitude et de manque, de trace à la fois permanente et évanescente dans
l’espace scriptural et sonore du texte, que symbolisera d’ailleurs la mémoire
corporelle et spirituelle léguée par Mélusine à son envol : l’empreinte
matérielle de son pied
escripte sur le rebord de la fenêtre et son cri féminin
retentissant sous le ciel de Lusignan :
Et lors fist un moult doulereux plaint et un moult grief souspir, puis sault
en l’air, et laisse la fenestre, et trespasse le vergier. Et lors se mue en une
serpente grant et grosse et longue de la longueur de xv. piez. Et sachiez
que la pierre sur quoy elle passa a la fenestre y est encores, et y est la
fourme du pié toute escripte. […] Lors a fait la dame, en guise de serpente,
comme j’ay dit dessuz, trois tours environ la forteresse. Et a chascune foiz
qu’elle passoit devant la fenestre, elle gettoit un cry si merveilleux et si
doulereux que chascun en plouroit de pitié [17].
La merveille qui ja ne fault
Au-delà de toutes les récupérations de la fée des Lusignan comme
femme
naturelle
[18], Mélusine reste fidèle à l’essence féerique de son nom :
et Melusigne
vault autant a dire comme merveilles ou merveilleuse
[19]. Ainsi, chez Coudrette,
l’acte de nomination de la forteresse n’est pas mis en scène comme un
baptême public, mais est relaté par le poète pour accentuer l’aspect éternel du
nom, du château et du cri de Lusignan.
Le paÿs s’esmerveille fort
Comme si tost on fait le fort.
Et quant basti fut le chasteau,
Melusigne, qui le vit beau,
De son droit nom le baptiza.
Partie de son nom prins a,
Lusignen lui donna en nom.
Encore en est partout le nom
Dont maint portent du fort le cry.
Il est ainsi que je l’escry;
Encor le bon roy ciprïen
Si crye en son cry : Lusignen ! [20]
Ce cri de victoire est d’ailleurs aussi celui de Mélusine qui même après son
départ transmettra par ce biais sa force physique et spirituelle à ses fils,
particulièrement lors des scènes de combat
[21], et reviendra faire résonner son
cry merveilleux
[22] sur les tours de Lusignan pour témoigner devant tous de son
existence éternelle.
Le texte de Jean d’Arras insiste lui aussi sur la pertinence, la propagation
et la pérennité du nom de Lusignan :
[…] on ne lui pourroit donner nom qui mieulx lui afferist, selon l’estat
de lui. […] Et fu le nom si publié par pou d’espace que il fu sceu par tous
pays. Et encores est il ainsi nommez [23].
Immédiatement après avoir rappelé la durabilité de ce nom de lieu dans
l’histoire, les auteurs soulignent la féerie du nom de Mélusine pour expliquer
le caractère exceptionnel du destin de la forteresse :
« Melusigne » autant dire vault
Com merveille qui ja ne fault.
Ainsi cilz fors est merveilleux
Plus qu’autres et aventureux [24].
Et aussi ceste place est fondee merveilleusement, ne je ne croy mie que
jamais, tant comme elle durra, que on n’y treuve de merveilleuses
choses [25].
[...] comment il soit memoire a jamais comment [ceste forteresce] a esté
fondee merveilleusement et aventureusement [26].
La magie incessante du nom, certifiée déjà par sa continuité historique, se
justifie encore par sa dissémination dans l’espace textuel :
Ainsi com orrez en l’istoire
De quoy aprés feray memoire [27].
Avant son départ, Mélusine redit elle aussi, en un discours public, son nom
et le baptême de son domaine
A la fin qu’en ayent memoire
Ceulx qui aprés cent ans encore
Naistront. Bien en orront parler,
Voire, qu’on me verra par l’air
Entour le chasteau Lusignen
Trois jours devant en cellui an
Que le chasteau changera maistre.
S’en l’air on ne me puet congnoistre,
Si m’apparray en terre plaine
Ou au moins dessus la fontaine.
Saches, Raymon, qu’ainsi sera
Tant que le chasteau durera,
Car de mon nom le baptisay
Et tel qu’il est le devisay.
Appeller le puis mon filleul,
Devant touz bien dire le veuil :
Mellusine m’appelle l’en,
Pour ce le nommay Lusignen [28].
Par son acte de nomination, la fée assure donc la transmission d’un savoir. Il
faut noter à ce propos que Mélusine a substitué à l’Avalon caché de son
enfance –
nommé l’Ille Perdue, pour ce que nulz homs, tant y eust esté de foiz, n’y
sauroit rassegner, fors par aventure
[29] – un lieu créé par elle aux yeux de tous,
baptisé en leur présence et glosé par le poète comme un site
aventureux, fondé
aventureusement
[30].
C’est ainsi que les étapes décisives de la vie de Mélusine, à savoir
l’initiation sur la montagne d’Eleneos et la construction de la forteresse de
Lusignan, sont toutes deux liées entre elles par les paroles prophétiques de
la mère. En effet, la nomination du château est présentée comme une
conséquence de la désobéissance de Mélusine. Après lui avoir prédit en
détail son avenir de femme au corps hybride, Présine lui révèle la destinée
qui l’attend si elle doit quitter un jour son époux mortel (en l’occurrence
Raimondin):
[…] saiches que tu retourneras ou tourment de devant, sans fin, tant que
le Hault Juge tendra son siege. Et t’apparras trois jours devant que la
forteresse que tu feras et nommeras de ton nom, devra muer seigneur, et
aussi quant ly uns des hoirs qui de ta lignie ystront devra mourir [31].
Enfin, la reprise du terme
Hault Juge de la longue tirade de Présine décrivant
la
fausseté d’Elinas
[32] rattache encore Mélusine à la figure paternelle en
comparant leur transgression.
Le pouvoir créateur du nom
Depuis la rencontre de Raimondin et de la fée jusqu’à leur mariage, le nom
de Mélusine est tu dans les deux romans en prose et en vers
[33]. Ce silence
indique d’une part le non-accès de Raimondin à la connaissance de l’identité
profonde de Mélusine, et d’autre part la puissance créatrice du nom de la fée.
Celui-ci ne peut en effet être prononcé devant Raimondin (par un
[34] ou
plusieurs
[35] chevaliers au service de Mélusine) qu’au moment de la
démonstration publique (au comte de Poitiers et à ses gens) du pouvoir de
la dame – en l’occurrence par le défrichement des terres et l’apparition
soudaine de toute une cour
de grant honneur et de grant estat
[36] :
Et le chevalier dist au conte : Sire, ma damoiselle Melusigne d’Albanie se
recommande a vous tant qu’elle puet et vous mercie de la haulte honneur
que vous faictes a vostre cousin Remondin, et a elle, qui leur venez faire
compaignie a leurs espousailles [37].
Et cilz ou il n’ot point de blasme
Lui vont dire comment leur dame
Melusine, le mercïoyt
De ce qu’a leur feste venoit,
Et que leur a voulu charger
Que bien le voulsissent logier [38].
Jusqu’à cet épisode, la non-révélation de l’identité de la fée
[39] marque sa
supériorité sur Raimondin – dont la nomination répétitive en ces premières
pages du récit assume un caractère ironique dans la bouche du narrateur et
de la fée. Mélusine appelle Raimondin par son nom avant même qu’il l’ait
prononcé, démontrant ainsi son omniscience :
Quant Raimon ainsi s’ot nommer,
Un pou commença a penser.
« Dame, dist il, vous congnoissez
Mon nom, dont suys esmerveillez.
Par ma foy, je ne congnois mie
Vo nom; maiz vo philosomie,
Ou j’aperçoy si grant beaulté,
Si me fait croire en verité
Que je me doy asseürer
Et qu’encor pourray recouvrer
Par vous aucun bon reconfort
De mon dueil, de mon desconfort;
Car de si belle creature
Ne puet fors que bonne aventure
Venir, eür et trestouz biens.
Je ne croy que corps terrïens
Puisse si grant beaulte avoir,
Tant de doulceur, tant de savoir
Commë a en vostre gent corps. »
« Raymon, bien say comment va, lors
Dist elle, de tout vostre affaire. »
Adonc lui print tout a retraire
Comment dessus assez oÿ,
Dont Raymon forment s’esjouy,
Combien que moult esbahy fu
Comment elle l’avoit sceü [40].
Elle lui rappelle les événements de son passé (tout vostre affaire) puis lui prédit
l’avenir pour souligner son pouvoir divin. À l’image du Logos, Mélusine
incarne le savoir et le langage. Contrairement au jeune homme qui ne sait
d’elle que ce qu’il aperçoit en surface (dans sa physionomie), Mélusine
possède la connaissance de l’identité (le nom) et de la vie de Raimondin.
Cette opposition entre vision superficielle et entendement profond est un
leitmotiv dans le roman de Coudrette, ce que les paroles de Raimondin
déclarées au comte de Poitiers à propos de Mélusine illustrent clairement :
Plus ne m’enquerez de son estre,
Car vous n’en pouez plus savoir;
Bien vous souffira au veoir [41].
D’un côté Mélusine protège un savoir secret en ne révélant pas son nom et sa
nature féerique; d’un autre elle démontre son savoir en multipliant les actes
de nomination. Aussi ne se contente-t-elle pas de nommer son ami, elle lui
donne une nouvelle naissance; Raimondin affirmera en effet que Mélusine
l’a
fait tel qu’il est
[42]. Au début de leur rencontre, le jeune homme est désigné
par un anonyme
celui pour renforcer son manque total de présence et
d’autorité
[43]. Raimondin est décrit par Coudrette comme un être qui ne voit
rien, n’entend rien, n’est pas capable de parler, ne sait plus s’il dort ou veille,
s’il est mort ou vivant
[44]. En fait, suite à la mort accidentelle du comte Aymeri,
il a tellement perdu le contrôle de lui-même qu’il laisse son cheval le diriger.
La perte symbolique de son statut de chevalier sera mise en évidence par
l’intervention de Mélusine qui saisira fermement le cheval par les rênes,
démontrant au travers de ce geste sa maîtrise du destin de Raimondin
[45].
Dorénavant, c’est Mélusine qui prendra seule toutes les décisions du couple,
qui assurera elle-même l’éducation et l’adoubement de ses fils
[46], ainsi que
l’acquisition, le défrichement, la construction, le financement et le
gouvernement de son domaine. Elle détiendra le pouvoir de la parole et la
connaissance des faits, que ce soit au niveau juridique, psychologique, social
ou spirituel
[47].
Mère, Mélusine l’est aussi de Raimondin. Dès leur rencontre dans la forêt,
la fée le nomme
mon beau fieulx
[48]. Le rapport de force entre les deux époux est
particulièrement visible dans la scène immédiatement postérieure à l’acte de
voyeurisme de Raimondin (qui a épié sa femme au bain et croit qu’elle n’en
sait rien): celui-ci, subjugué par la transgression qu’il a commise, se morfond
dans la dépression et s’exclame :
Ha Dieu ! […]
comment me gouverneray, /
Mellusigne, se je vous pers ?
[49], traduisant par là sa dépendance absolue envers
elle. Mais la fée vient une fois encore à son secours : elle le borde dans son lit
et le réconforte de sa tendresse maternelle en évitant de lui découvrir sa
connaissance de la faute, comme à un enfant à qui l’on ne voudrait pas
détruire l’illusion d’un secret :
Avecques Raimondin se couche.
El l’embrasse et si l’acolla,
Lors trouve que froit le col a.
Le col ? Dieu ! Voire, tout le corps,
Car il estoit decouvert lors
Et desbatu et destourné;
Il estoit trop mal atourné,
Si lui dist Mellusigne en bas :
«[…]
Dittez moy se mal vous sentez.
Delivrez vous appertement,
Gueris serez presentement. »
Quant Raimon ce mot dire oÿ,
Adoncques forment s’esjouy
Et pense que riens ne savoit
De tout le fait que fait avoit.
Mais elle le sçavoit moult bien,
Combien qu’el ne lui en deist rien [50]
Raimondin est soumis au savoir et au commandement de Mélusine. Celle-ci
possède un pouvoir de vie et de mort sur lui par sa maîtrise de la parole et sa
capacité de créer :
Tout […]
sera acompli par mon dit
[51], une déclaration qui n’est
pas sans rappeler le
dixit et facta sunt biblique, témoin de la parole fondatrice
de Dieu
[52].
La scène publique de nomination de la forteresse de Lusignan montre bien
à quel point nommer est un signe de puissance : seule Mélusine est capable
de trouver le droit nom, car elle seule a le pouvoir. Même le comte de Poitiers
ne peut qu’acquiescer et se soumettre; il se contente en effet de gloser le nom
en signe de déférence, comme un modeste herméneute devant la toute-puissance du Verbe. Par la mise en scène (ironique ?) de son hommage à la
seigneurie du comte, Mélusine ne fait qu’affirmer sa propre souveraineté:
Seigneurs, dist Melusigne, je vous ay cy assemblez pour avoir vostre
conseil comment ceste forteresce cy sera appellee, comment il soit
memoire a jamais comment elle a esté fondee merveilleusement et
aventureusement. Par foy, dist ly conte de Poictiers, belle niepce, et nous
vous disons pour tous, en general, que vous mesmes lui donnez nom, car
il n’a pas en tous nous ensemble tant de sens qu’il a en vous seulement.
Et sachiez que nulz de nous ne s’en mesleroit jamais par dessus vous.
Chiers sires, dist Melusigne, vous avez tout appenseement gardee ceste
response pour moy rigouller. Mais, quoy qu’il en soit, je vous requier que
vous m’en vueilliez dire vostre intencion. Par ma foy, ma niepce, dist le
conte, ja nul de nous ne s’en meslera par dessus vous, car, par raison, puisque vous en avez tant fait que d’avoir assouvy si belle place comme ceste
qui est pour le present la plus forte et la plus belle que j’aye veue, vous ly
devez donner [nom] a vostre gré [53].
L’insistance de Coudrette sur la soumission du comte de Poitiers est un geste
stratégique qui tend à renforcer non seulement l’autorité de la fée, mais aussi
le pouvoir de son commanditaire, le seigneur de Partenay. C’est en effet à ce
patron qu’il incombe de nommer Mélusine pour la première fois, un acte
mémorable que le poète choisit d’inscrire en style direct :
« Faictes, dist il, tout a loisir,
Car vostre est toute la journee.
Le chasteau fut fait d’une fee,
Si comme il est par tout restrait,
De laquelle je suis estrait,
Et moy et toute la lignie
De Partenay, n’en doubtez mie.
Melusine fut appellee
La fee que vous ay nommee,
De quoy les armes nous portons,
En quoy souvent nous deportons.
Et affin qu’il en soit memoire,
Vous mettrez en rime l’istoire;
Je vueil qu’elle soit rimoÿe,
Elle en sera plus tost ouye. » [54]
La nomination de Mélusine a pour objectif avant tout de glorifier le nom des
Partenay et d’assurer son re-nom. À ce propos, le choix du vers rimé est
présenté comme une stratégie de transmission orale. La remembrance du
nom de Mélusine est donc favorisée par la forme poétique.
Dans le texte de Jean d’Arras, la première faute de Raimondin donne lieu à
une longue scène de désolation ou il s’accuse de traîtrise et élève Mélusine à
un statut de perfection divine :
Or ay je perdu beauté, bonté, doulcour, amistié, sens, courtoisie, charité,
humilité, toute ma joye, tout mon confort, toute m’esperance, tout mon
eur, mon bien, mon pris, ma vaillance, car tant pou d’onneur que Dieu
m’avoit prestee me venoit de vous, ma doulce amour. […] Las, ma tres
doulce amie, je sui le faulx crueux aspis et vous estes la licorne precieuse.
Je vous ay par mon faulx venin trahie. Helas, vous m’aviez mediciné de mon premier crueulx venin. Or le vous ay je crueusement mery, quant
je vous ay trayee et menty ma foy envers vous [55].
La vue de la nature hybride de son épouse, au lieu d’inspirer à Raimondin un
sentiment de crainte, opère en lui un retournement symbolique, (un
refoulement peut-être, puisque la peur du côté diabolique de la fée refera
surface lors de sa seconde transgression
[56]), le poussant à prendre lui-même
la place du serpent et à attribuer à Mélusine l’image emblématique de la
licorne.
Cette métaphore tirée du célèbre
Physiologus (ou de l’une de ses
adaptations en ancien français
[57]) renvoie, dans l’emploi qu’en fait le
prosateur, à l’interprétation chrétienne traditionnellement offerte par les
bestiaires médiévaux de l’
unicornus comme symbole christique. Basée sur
une double légende, les exégètes mettent en évidence soit l’analogie entre la
capture de la licorne par une jeune fille vierge et l’incarnation de Jésus, soit
la ressemblance entre la corne et la croix. Le texte de Jean d’Arras s’apparente
plus explicitement à la seconde version, selon laquelle l’animal aurait le
pouvoir de purifier par un signe de croix – effectué au moyen de sa corne –
une rivière souillée par le venin d’un serpent. Dans cette tradition
herméneutique, la licorne renvoie au sacrifice du Sauveur pour le salut de
l’humanité. Par ailleurs, la corne en tant qu’objet acquiert au Moyen Âge à la
fois une valeur symbolique, de par les vertus thérapeutiques qu’on lui
attribue, et une valeur matérielle, puisqu’elle est considérée comme un trésor
inestimable
[58]. L’utilisation chez Jean d’Arras de l’adjectif
precieuse pour
qualifier la licorne rappelle ainsi la double fonction de Mélusine comme
dispensatrice de salut et de richesses, comme guérisseuse spirituelle et mère
soignante.
Si les qualificatifs de Mélusine relèvent en grande partie de l’hyperbole
(ex.
la meilleur des meilleurs
[59]), la répétition obsédante de tournures comme
faulx crueulx pour désigner Raimondin, relègue celui-ci au rang du pécheur
le plus infâme. Les métaphores de licorne et de serpent acquièrent alors un
statut d’identification essentielle, comme s’il s’agissait d’une nomination
irréversible :
je sui le faulx crueux aspis et vous estes la licorne precieuse.
En outre, suite aux nombreux liens que le texte de Jean d’Arras établit dès
les premières pages entre la fée et le divin (Dieu, la Vierge Marie, la Trinité),
la licorne est logiquement associée dans l’esprit des lecteurs/trices à la figure
du Christ et le serpent au péché originel. Le rapport entre Mélusine et
Raimondin est présenté comme une relation de Sauveur à sauvé, d’autant
plus que Raimondin compare sa propre situation à celle de Marie-Madeleine
et espère recevoir de Mélusine-
Jhesucrist le pardon libérateur
[60]. La
transgression de Raimondin envers son épouse est d’ailleurs vue comme une
faute si grave qu’aucune pénitence de sa part n’est suffisante à la racheter
[61];
le texte ira même jusqu’à prétendre que c’est envers Dieu qu’a été commise
la trahison, assimilant Mélusine une fois de plus au Tout-Puissant.
Jean d’Arras et Coudrette ne révèlent leur nom qu’à la fin des récits :
Et cy se taist Jehan d’Arras de la noble histoire de Lusegnen [62].
Tantost Couldrette se taira,
Maiz qu’il ait faite s’oroyson,
Qu’a present veult, c’est bien raison,
Mettre en fourme de letanie
Pour toute la noble lignie
De Partenay devant nommee.
Et quant elle sera finee
Et en façon de lay comprise,
Dont la taille souvent on prise,
Toute l’ovrage sera faitte.
Adoncques se taira Couldrette [63].
Paradoxalement, les auteurs se nomment au moment même où ils
choisissent de se taire. S’agit-il d’un topos de modestie ? La signature devient-elle signe d’autre chose ?
Chez Jean d’Arras, cette marque de silence est immédiatement suivie
d’une prière qui a la particularité d’être écrite en octosyllabes rimés :
Dieux doint aux trespassez sa gloire, Et aux vivans force et victoire, Que
ilz la puissent conquerir. Cy vueil l’ystoire fenir. Deo gractias [64].
Malgré son programme de faire un roman en prose pour plaire au duc Jean
de Berry, son patron, la dernière trace de l’œuvre est en vers, comme si la
poésie était incontournable et seule digne expression du sacré. Ce quatrain
est à la fois une louange à Dieu et un hommage implicite au commanditaire
du roman, puisque les termes trespassez et vivans accompagnés d’un lexique
à résonance guerrière (gloire, force, victoire, conquerir) rappellent les prouesses
des Lusignan décrites dans le récit qui précède. Dès son inscription dans le
texte, le nom de Jehan d’Arras est donc atténué au profit de celui de Dieu (en
français puis en latin) et des Lusegnen, en même temps que le roman se fait
prière et la prose poésie.
Chez Coudrette, ce mouvement s’amplifie pour faire place à ce que l’on
pourrait nommer l’ébauche d’un art poétique au seuil du silence. À
l’éphémère d’une nomination de soi proférant sa propre disparition (
Tantost
Couldrette se taira)
[65], vient s’opposer un
Maiz indiquant un tournant dans son
entreprise, comme le souligne l’insistance du narrateur sur le caractère
immédiat, volontaire et pertinent de sa décision (
Qu’a present veult, c’est bien
raison). Cette litanie de noms divins a pour but de couronner
la noble lignie de
son commanditaire et assurer la per-fection de son œuvre :
Et quant elle sera
finee […]
Toute l’ovrage sera faitte. En s’effaçant devant cette
oroyson, le poète
fait place à une nouvelle forme poétique (un
lay […]
dont la taille souvent on
prise) qui échappe à son roman tout en lui donnant une finition par-faite. La
litanie en tant que lai, c’est-à-dire comme poème lyrique et musical, se fait
signe d’une nomination autre, que le roman ne parvient pas à enclore en son
langage habituel. Au seuil de l’ineffable que représentent les noms divins, le
roman se tait pour laisser résonner le chant qui mieux que la parole humaine
traduit le mystérieux pouvoir du Verbe créateur (
Qui feïs yver et esté, / Tout
quanque y est et a esté
[66]).
En apposant sa signature avant de faire son oraison, l’auteur mime en
quelque sorte l’acte de son héroïne qui marquait la pierre d’une empreinte
écrite avant de prendre congé
[67]. Le cri mystérieux de la fée qui s’envole
devient un poème spirituel en vers hétérométriques relatant un mystère
divin (
Incomprenable deïté
[68]). Ce cri, signe d’une présence dont le héros
n’entendra jamais plus que l’écho, le poète lui redonne corps et voix dans la
forme tangible d’un chant. En effet, le chiffre trois symbolisant Mélusine
(trois fées, trois sœurs, trois corps, trois cris)
[69] s’inscrit dans la première
invocation :
O glorïeuse Trinité […]
Trois personnes en unité / Et une essence
[70]. La
seconde personne invoquée est elle aussi miroir de Mélusine : c’est la
Glorïeuse Vierge pucelle, / Mere de Dieu, fille et ancelle, Qui alaitas / Le Filz de Dieu
de [s]a mamelle, et qui, comme la fée, a pour fonction première de
conforter la
lignée des Partenay
[71]. De plus, tout comme Raimondin trouve le savoir
auprès de la Dame à la fontaine, le poète puise sa
scïence dans
la clere fontaine
de Dieu
[72]; de même, c’est autour de la fontaine qu’est fondée et nommée la
ville de Lusignan et c’est de la fontaine divine qu’est tiré le livre qui met en
scène sa nomination. La continuation du poème de Coudrette est donc
assurée par un débordement de la diégèse dans le texte méta-poétique, un
franchissement de l’espace liminaire délimité par le nom. Cette
interpénétration des niveaux d’écriture se fait d’ailleurs dans les deux sens,
puisque la prière finale, annoncée comme un hors-texte, est déjà initiée à la
fin du roman :
Löé en soit la Trinité
Par quoy j’ay finé ce ditté,
Et regracïé de rechief
Par qui je suy venu a chief
De ce livre ou de ce romant [73].
Le pont qu’établit le poète entre son prologue, son récit et sa litanie permet
un brouillage stratégique entre fiction et réalité, légende et histoire. Après
avoir rendu grâce à la Trinité et à Marie, le chant sacré implore les Saints de
prendre soin des personnes dont il a été question dans l’œuvre :
Je vous supplie, n’oublïez pas
Ceulx dont j’ay traittié, ne moy, las !
Maiz hors des las
Nous gettez du fel Annemi
Qui vient a tierce et a midy,
Et plus souvent que je ne dy,
Pour nous mettre du hault au bas.
[…]
Ne vueillez faire
Contre ceulx de quoy j’ay parlé
Chose qui leur tourne au contraire [74].
Les formulations vagues :
Ceulx dont j’ay traittié et
ceulx de quoy j’ay parlé se
réfèrent évidemment aux Lusignan, c’est-à-dire aussi bien aux héros du
roman qu’aux nobles à qui le poète rend hommage à la fin de son texte
[75]. Or
les nombreuses occurrences dans le récit de tournures apparentées à
mettre
du hault au bas pour décrire l’adversité de Fortune – comme par exemple
Tu
es de hault en bas cheü
[76], une accusation de Mélusine adressée à Raimondin –
tissent un lien indéniable entre le texte narratif en octosyllabes et le poème en
vers mêlés qui le clôt. En outre, l’imploration
Je vous supplie, n’oublïez pas
Ceulx dont j’ay traittié, ne moy, las !
réunit sur un même plan les pronoms objets de la fiction (ceulx) et du métatexte (moy), les deux niveaux du discours : présent (je … supplie, je … dy) et
passé (j’ay traittié), et les multiples instances d’énonciation (le je personnage,
narrateur et auteur). Ces effets de brouillage, de superposition, et de vaetvient entre prologue, roman, hommage aux Partenay, interventions extradiégétiques et litanie confèrent à la signature de Coudrette une ambiguïté qui n’a d’égale que celle du nom de Mélusine et posent les fondements d’une
réflexion sur l’autorité et la structure du discours poétique.
Au paradoxe d’une signature qui s’affirme en s’effaçant répond chez
Coudrette
[77] un autre geste ambivalent : l’indétermination du libellé de
l’ouvrage. En quatre lignes on voit s’ajouter les désignations
ditté,
livre et
romant
[78]. Comme les vers de la litanie, le titre du poème de Coudrette est
libre :
Et s’aucun demandoit comment
Vostre romant appelleray
C’est le Romant de Partenay.
Ainsi sire l’appelle l’en [79] –
Ou le Rommant de Lusignen :
Prenez lequel que vous vouldrez,
Ainsi comme vous le vouldrez;
Nommez le comme il vous plaira [80].
Ces deux intitulés laissés au choix du commanditaire de l’œuvre, et par
extension à tous les auditeurs-lecteurs/trices, introduisent à la fois un topos
de modestie et une notion d’arbitraire, d’ouverture, de jeu rhétorique.
L’insistance sur la deuxième personne du pluriel (Vostre romant, comme vous
le vouldrez, comme il vous plaira) souligne en outre le détachement de l’auteur,
sa non-possession du livre, comme si, à l’image de la litanie, quelque chose
s’écrivait tout en lui échappant. Même le nom de l’œuvre ne lui appartient
pas en propre : Ainsi sire l’appelle l’en. Sa nomination n’est donc pas donnée
comme un acte d’autorité, mais comme un signe de l’autonomie de l’écrit. En
disséminant dans son texte le surnom (sire) et le pronom (vous) du
commanditaire-lecteur, le poète instaure un espace dialogique, une pluralité
de voix annonçant celle de la prière finale qui célébrera la participation
créatrice (l’aide et l’inspiration) de plus de vingt noms de personnes.
Une poétique de la nomination
Il ressort de cette brève étude sur le nom et l’acte de nomination dans les
romans de Jean d’Arras et de Coudrette un parallélisme évident entre la
figure de Mélusine et celle de l’auteur.
Pour la fée, se nommer c’est tout d’abord redire ses origines (l’Albanie), sa
connaissance du nom du père, son désir de transgresser les limites. Nommer
Lusignan, c’est faire revivre les noms de lieux et de personnes d’autrefois
[81]
en créant des merveilles éternelles
[82]. C’est inscrire un savoir qui est aussi
source de sagesse et de salut (la licorne). Nommer, c’est encore affirmer son
pouvoir créateur tout en se dérobant, laisser de soi une trace matérielle et un
cri, à la fois de victoire et de douleur, qui la prolonge à l’infini.
De même, pour nos auteurs, écrire un roman à la gloire des Lusignan, c’est
retourner aux origines. Dans un premier temps, il s’agit d’exalter le nom de
la figure paternelle par excellence, le commanditaire, qui, en tant que puits
de
scïence, livre au prosateur et au poète le nom de la fée et des
auctoritates à
partir desquelles ils peuvent le gloser. Nommer Mélusine équivaut alors
pour eux à transformer la légende et l’histoire en roman, à récrire la tradition
pour en faire un texte poétique. Se nommer en tant qu’auteur, devient une
stratégie d’écriture : on grave son empreinte dans le roman tout en l’effaçant
pour donner à voir et à entendre les noms divins qui la transcendent. Enfin,
nommer l’œuvre dans l’indéterminé, c’est faire triompher la dépossession, la
dé-nomination, comme source abyssale
[83] et sacrée de toute nomination
poétique.
[1]
Voir A. PÉZARD,
Dante sous la pluie de feu (Enfer
, chant XV), Paris, 1959
(Appendice 5 :
Nomina sunt consequentia rerum), p. 355-363.
[2]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, éd. L. STOUFF, Dijon, 1932.
[3]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, éd. E. ROACH, Paris, 1982.
[4]
Les romans de
Mélusine de Jean d’Arras et de Coudrette fournissent de
nombreuses illustrations de cette vision du nom. Je citerai à titre d’exemple le
personnage d’Orrible, le seul fils de Mélusine présenté, conformément à son nom,
comme un être repoussant et maléfique (COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 1464-1472, 3988-4002) et qui, dans le récit en prose, est même déclaré innommable (JEAN
D’ARRAS,
Mélusine, p. 80). Comme attestation du
nomen omen, on peut évoquer entre
autres
Guillaume Larcevesque,
seigneur de Partenay, dont, nous dit Coudrette,
le nom
vault bien un evesque (v. 6742). L’étude que voici ne s’étendra pas sur ces cas épars, mais
s’interrogera sur les différentes facettes de la nomination de Mélusine.
[5]
Jean d’Arras compose son roman en 1392, Coudrette environ dix ans plus
tard.
[6]
Je reprends ici la distinction de Fr. RIGOLOT entre « onomastique scientifique »
et « onomastique poétique » telle qu’il l’a établie dans
Poétique et onomastique.
L’exemple de la Renaissance, Genève, 1977.
[7]
Pour ces quatre études, voir le chapitre de J. MARKALE, Le nom de Mélusine,
dans son ouvrage
Mélusine, Paris, 1983, p. 145-170.
[8]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 47.
[9]
Voir son édition du
Roman de Mélusine par COUDRETTE, p. 364. Pour la référence
complète voir n. 3.
[11]
Ce que E. Roach ne signale pas et qui pourtant renforcerait considérablement
sa thèse !
[12]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 5.
[13]
Ibid., p. 10-11.
[14]
Il est évident que les larmes quotidiennes de Présine accompagnant le récit
de la faute paternelle ne peuvent qu’inciter Mélusine à la vengeance de sa mère, même
si celle-ci blâmera sa fille et la punira de cet acte castrateur (le père est enfermé dans
une montagne jusqu’à sa mort) au nom de son amour d’épouse.
[15]
L’interprétation fréquente de la queue de serpent de Mélusine comme un
symbole phallique va d’ailleurs dans ce sens et semble d’autant plus pertinente que
le
don de cet appendice résulte d’une punition de Présine pour l’acte castrateur de sa
fille envers Elinas. Voir en particulier les deux articles suivants : K. BROWNLEE,
Mélusine’s hybrid body and the poetics of metamorphosis,
Yale French Studies, t. 86,
1994, p. 18-38 et D. DELCOURT, Métamorphose, mystère et féminité: Lecture du
Roman
de Mélusine par Jean d’Arras,
Le Moyen Français, t. 33, 1993, p. 85-107.
[16]
L’initiation implique la redite : outre le fait que la scène a lieu tous les matins
pendant une année sur une
haulte montaigne, le texte emploie les termes
remist et
autres
paroles connotant la répétition, ainsi que
demandant,
racontant et
descendirent
suggérant que l’acte d’énumération et de nomination des
estres, des
villes et des
chasteaulx a duré un certain temps. Or cette redite semble perpétuer le désir de
nommer, puisque l’œuvre principale de Mélusine sera de donner naissance à des
êtres et de construire des villes et des châteaux qu’elle seule saura nommer.
[17]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 260.
[18]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 4994.
[19]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 47.
[20]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 1329-1340.
[21]
JEAN D’ARRAS
, Mélusine, p. 138, 161, 163, etc.
[22]
Ibid., p. 260, 288; COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 4217.
[23]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 47.
[24]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 1343-1346.
[25]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 47.
[27]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 1341-1342.
[28]
Ibid., v. 4041-4058, je souligne.
[29]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 11.
[30]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 1346; JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 46.
[31]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 13.
[32]
Ibid., p. 10-11 (cité ci-dessus).
[33]
Le silence du nom a une valeur analogue chez nos deux auteurs à celle qu’on
lui prête habituellement dans les romans arthuriens. L’incognito est tout d’abord une
stratégie d’écriture visant à attiser l’attente des lecteurs/trices, leur suggérant que sa
révélation sera promesse de hauts faits. La première apparition du nom de Mélusine
coïncide avec son acquisition d’une nouvelle
persona: son nom lui sert à la fois de
masque social et de signe de puissance universelle. Le nom de l’héroïne devient alors
confirmation de son surnom (dame, fille de roi) et acquisition d’un renom, dont
témoignent toutes les hyperboles la désignant (voir par ex. JEAN D’ARRAS,
Mélusine,
p. 257). Dans la diégèse, l’inscription du nom de Mélusine annonce un tournant
décisif : l’entrée du couple dans la sphère publique par le mariage, et par conséquent
la menace d’une transgression potentielle du secret occasionnant pour Mélusine un
changement de destin, c’est-à-dire une métamorphose physique et spirituelle. Pour
les autres personnages, le silence du nom assume deux fonctions distinctes : soit une
marque de leur manque de mérite, de leur incapacité à atteindre un statut de héros,
comme ce sera le cas du roi d’Arménie et du chevalier d’Angleterre dans les épisodes
respectifs de la conquête du Château de Mélior et du trésor de Palestine; soit un signe
d’élection divine, comme le témoigne le chevalier envoyé de Dieu refusant de révéler
son nom pour souligner que, malgré sa vaillance, Geoffroy la Grand Dent, fils de
Mélusine, ne sera jamais digne de voir le sacré face à face et d’atteindre avant sa mort
la
terre de Promission (COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 5037, 6276, 6615, surnom de
la montagne de Palestine, métaphore dans le texte de Coudrette de la destination des
Croisés et de la Jérusalem Céleste). Pour une bonne synthèse sur le nom dans la
littérature médiévale des XII
e et XIII
e siècles, voir D. JAMES-RAOUL,
La parole empêchée
dans la littérature arthurienne, Paris, 1998, p. 123-143.
[34]
Chez Jean d’Arras.
[35]
Chez Coudrette.
[36]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 38. Le fait de créer soudainement des êtres
ex nihilo
pour peupler son domaine est évidemment une preuve de sa puissance divine, mais
il est aussi un rappel de la scène d’initiation des quinze ans où la fascination pour
l’Albanie paternelle apparaissait non seulement dans les lieux inconnus mais encore
dans les
estres (
Ibid., p. 11). Voir mon paragraphe ci-dessus intitulé « Mélusine
d’Albanie ».
[38]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 1093-1098.
[39]
Celle-ci n’est désignée à qui s’enquiert de son nom que par la périphrase
fille
de roy (JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 35, 44). Taire son vrai nom devient alors littéralement
un signe de pouvoir !
[40]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 563-588; je souligne.
[41]
Ibid., v. 1024-1026.
[42]
Ibid., v. 3157.
[45]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 24; COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 509.
[46]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 83-88. Mélusine assume auprès de ses enfants (et
de Raimondin !) les rôles de mère, de père, de conseillère, de roi et même de prêtre.
[47]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 26-27; COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 687-770.
[48]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 590.
[49]
Ibid., v. 3167-3169.
[50]
Ibid., v. 3186-3193 et 3202-3210, je souligne.
[51]
Ibid., v. 591-592.
[52]
Comme Dieu, Mélusine a le pouvoir d’offrir à Raimondin tous les biens
matériels et le salut de l’âme (JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 44). Pour un autre aspect de
Mélusine comme figure divine, voir ci-dessous « La licorne précieuse ».
[53]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 46-47.
[54]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 68-82.
[55]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 243.
[56]
À ce moment-là le même lexique servira à qualifier Mélusine :
Lors [
Remond]
parla d’une tres crueuse voix en disant ainsi : Hee, tres faulse serpente… (
Ibid., p. 255).
[57]
Comme par exemple celle en vers du XII
e siècle composée par Philippe de
Thaon, ou celle en prose de Pierre de Beauvais datant du tout début du XIII
e siècle qui
proposent dans des termes très semblables une lecture de la licorne comme figure du
Christ.
[58]
Voir l’Art. Licorne de M. CHIELLINI NARI,
Dictionnaire encyclopédique du Moyen
Âge, éd. A. VAUCHEZ, Paris, 1997, p. 893-894. Cet aspect de la corne comme objet
signifiant se retrouve chez Jean d’Arras dans l’épisode consacré à Mélior où il est
employé comme support de l’épervier : de par sa symbolique,
la banne de la licorne
(JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 303) accentue la promesse de bonheur et de délivrance
garantie par la fée à ceux de la lignée des Lusignan qui arriveraient à surmonter son
épreuve, à savoir de veiller l’épervier pendant trois jours et trois nuits.
[61]
Selon la révélation du chevalier divin venant se battre avec Geoffroy la Grand
Dent (comme l’avait fait l’Ange de Dieu avec Jacob), le fils doit payer un tribut pour
continuer l’expiation de la faute du père. Cette pénitence, imposée par le Pape en
personne, est justifiée dans le texte de Jean d’Arras par la gravité du péché, commis
non seulement contre Mélusine, mais contre Dieu lui-même.
[62]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 312.
[63]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 7010-7020.
[64]
JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 312. Je reproduis le texte exactement comme il est
donné dans l’édition de L. STOUFF. On aurait pu indiquer les quatre vers en colonne
pour accentuer le contraste entre roman en prose et texte poétique.
[65]
En réalité cette annonce de silence se fait obsédante, puisqu’avant le passage
cité ci-dessus, le narrateur, sur l’espace de vingt vers, affirme à six reprises vouloir se
taire (c’est moi qui souligne):
Or en ay fait,
or en ay dit /
Ce que j’ay trouvé en escript;
/
D’elle [
la maison de Parthenay]
plus longuement parlasse /
Se plus en escript en trouvasse
(COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 6981-6984);
Et quant plus n’en say proposer /
Il
me faut icy reposer (
Ibid., v. 6989-6990);
Or me fault arrester
ma nef (
Ibid., v. 6991);
j’ay
finé
ce ditté (
Ibid., v. 6998);
Je suy venu a chief (
Ibid., v. 7000). Il faut noter que chaque
indication de la fin est en même temps une célébration du labeur du poète.
[66]
Ibid., v. 7026-7027.
[67]
On se référera à la citation tirée de JEAN D’ARRAS,
Mélusine, p. 260 à la fin de
mon chapitre « Mélusine d’Albanie ».
[68]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 7022.
[69]
La rencontre avec la fée apparaît effectivement dans trois récits analogues :
la fée de la fontaine dont s’éprend le père de Raimondin, Présine qui séduit Elinas, et
leur fille Mélusine qui choisira Raimondin. Les trois sœurs, Mélior, Palestine et
Mélusine, peuvent être considérées comme trois facettes d’une même fée. Mélusine
possède trois physionomies : un corps de
femme naturelle (COUDRETTE,
Le Roman de
Mélusine, v. 4994), un corps hybride mi-femme, mi-serpent, et un corps de dragon
volant avec une voix féminine. Elle lance trois fois son cri en survolant Lusignan. À
cette fréquence du chiffre trois il faut ajouter la mention de Coudrette selon laquelle
son livre serait né de la conjonction de trois livres qu’il a trouvés :
Des troys fut vostre
livre extrait (
Ibid., v. 113). Cette précision vient renforcer les autres analogies déjà
signalées entre Mélusine et la figure de l’auteur. Voir également à ce propos les
remarques ci-dessous puis ma conclusion.
[70]
Ibid., v. 7021-7024.
[71]
Ibid., v. 7043-7046, 7050-7051.
[72]
Ibid., v. 130-131.
[73]
Ibid., V. 6997-7001.
[74]
Ibid., v. 7103-7109 et 7129-7131.
[75]
Il faut signaler que le roman glisse presque imperceptiblement de la fiction
à l’histoire, en introduisant, après le récit de la mort des derniers fils de Mélusine, une
série d’hommages aux nobles descendants des Lusignan encore vivants du temps de
l’auteur ou disparus depuis peu.
[76]
Ibid., v. 3966.
[77]
Chez Jean d’Arras, aucune mention du titre. Son récit est systématiquement
désigné par le terme d’histoire. Son prologue et son épilogue n’incluent pas, comme
c’est le cas chez le poète, une réflexion sur l’écriture, mais une méditation sur la féerie
comme manifestation terrestre des mystères et des jugements secrets de Dieu.
[78]
Voir ci-dessus COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 6997-7001.
[79]
Le parallélisme chez Coudrette entre la figure de Mélusine et celle du poète
d’une part, et entre la nomination de la fée et celle du livre d’autre part, est accentué
par la ressemblance entre ce vers et celui déjà cité de l’auto-nomination publique de
la fée :
Mellusine m’appelle l’en (v. 4057).
[80]
COUDRETTE,
Le Roman de Mélusine, v. 7002-7009.
[81]
Voir mon chapitre « Mélusine d’Albanie ».
[82]
Se référer à ma section « La
merveille qui ja ne fault».
[83]
Jean d’Arras emploie l’expression
abysme sans rive et sans fons (p. 2) pour
décrire les mystères et les secrets divins.