2001
Le Moyen Age
De la lâcheté du guerrier à la maîtrise du prince : Eneas à la conquête du pouvoir
Qui sages est nel deit celer
Ce vers célèbre, qui inaugure le
Roman de Thèbes
[1], proclame le but de la mise
en roman, au XIIe siècle, des mythes fondateurs de l’Antiquité. Ce but
consiste en la transmission d’un savoir. Le
Roman de Troie
[2] affiche un dessein
identique
[3]. Qu’en est-il du
Roman d’Eneas
[4], œuvre qui complète la trilogie des
romans antiques
[5]? Comme nous allons le voir, ce texte participe du même
projet didactique, quoique ne l’annonçant pas de façon aussi explicite,
puisqu’il ne s’ouvre pas sur un prologue dans lequel le narrateur prend la
parole.
Dans ce cas, comment découvrir l’enseignement véhiculé par le Roman
d’Eneas? Un des moyen privilégié réside dans l’étude de la structure, qui
organise les péripéties du héros en un tout cohérent et qui, par là, leur donne
une signification. La recherche de cet enseignement peut s’effectuer en
analysant la façon dont les aventures s’articulent entre elles, s’agencent les
unes par rapport aux autres. En mettant à jour cette structure, en établissant
les liens intratextuels, il devient possible de cerner l’intentionnalité du texte.
À la lecture de l’œuvre apparaît, en Eneas, un personnage ambigu, à la
recherche de lui-même, hésitant, faisant preuve de faiblesse tant qu’il ignore
ce qu’il est censé accomplir et de détermination une fois qu’il le sait. Le
narrateur ne rapporte pas seulement une succession de péripéties, mais il
illustre, par le portrait contrasté du héros, les vices à éviter et les vertus à
acquérir, en particulier pour celui qui se destine à l’exercice du pouvoir. Il
s’agit d’un enseignement moral adressé aux grands. L’
Eneas peut se lire
comme un miroir des princes. L’intérêt du clerc pour la question du régime
idéal se manifeste dans l’usage du mot « roi » qu’il emploie 146 fois contre
132 fois dans l’
Énéide, pourtant deux fois plus longue
[6]. Par ailleurs, un des
plus célèbres miroirs des princes et le premier à reprendre ce genre littéraire
après ceux composés à l’époque carolingienne, est mis en circulation en 1159
à la cour des Plantagenêts, soit dans le cadre d’élaboration de l’
Eneas. Le
Policraticus de Jean de Salisbury
[7] offre une peinture des vices et vertus royaux
très proche de celle de l’
Eneas, tout au moins quant au fond. En effet, le
Policraticus constitue un traité de morale et de politique donnant des
définitions explicites. Alors que l’
Eneas nous livre certes la bonne et la
mauvaise manière de gouverner, mais sous le voile de la fiction, selon la
pratique de l’
integumentum, héritée de l’école de Chartres
[8].
Structure en erreur/rectification
L’ambiguïté du héros, d’abord coupable puis victorieux, oriente d’emblée la
réflexion sur une construction du texte en deux parties. Le récit s’ouvre sur
le rappel de la chute de Troie :
Quant Menelaus ot Troie asise,
onc n’en torna tresqu’il l’ot prise,
gasta la terre et tot lo regne
por la vanjance de sa fenne (v. 1-4).
Il se clôt sur l’annonce de la fondation de Rome :
Cil firent la cité de Rome,
que Romulus li anposa
son nom, que primes li dona (v. 10154-10156).
La fin fait ainsi figure d’inversion positive du début, révélant une structure
en erreur/rectification
[9], qui situe l’enseignement du clerc dans une
perspective rédemptrice
[10]. L’
Eneas refait ainsi le parcours de la Bible, où le
péché d’Adam et Ève est redimé par la crucifixion du Christ.
Mais suffit-il de constater la bipartition de l’œuvre ? La symétrie est plus
élaborée qu’il ne paraît à une lecture superficielle. Ainsi, la deuxième partie
de l’Eneas est l’exact contraire de la première, le héros répétant, dans un
deuxième temps, le même type d’actes qu’au début, mais en en inversant le
résultat qui, de négatif devient positif. Il y a multiplication des échos entre les
subdivisions des deux parties, multiplication qui permet de montrer à quel
point le clerc a mis en évidence les enjeux du texte et notamment celui
concernant l’instauration d’un règne.
L’étude des critères formels, déterminant la nature de l’aventure, permet
de situer la limite entre ces deux parties. Il a été relevé que l’
Énéide pouvait
être lue comme une
Odyssée suivie d’une
Iliade: « les six premiers livres se
présentent en effet comme une épopée du voyage et de la “quête” (quête par
Énée du pays où il a reçu mission de fonder une nouvelle Troie), tandis que
les six autres sont une épopée de la guerre, consacrée aux combats menés par
les Troyens contre les habitants de ce pays. »
[11]
En appliquant cette hypothèse à son adaptation médiévale, la première
partie est ainsi placée sous le signe du voyage maritime et prend fin lorsque
les Troyens atteignent la rive lombarde. Le fracas des armes succède aux
caprices de la mer pour rythmer l’action.
L’amour, élément structurant de l’Eneas
Il est vrai que les deux parties ne sont pas de même dimension. La première,
courant jusqu’au v. 3028, occupe moins du tiers de l’œuvre, alors que celle
correspondant aux six derniers livres de l’
Énéide, s’étire sur les deux tiers
restant. Ce déséquilibre est causé principalement par le thème des amours
entre Eneas et Lavine, thème absent du texte latin, puisque, comme le relève
Ch. Marchello-Nizia, « amour et fondation sont exclusifs dans l’œuvre de
Virgile
[12] ». Les amours d’Eneas et Lavine sont traitées, dans le roman, sur
plus de 2 000 vers, sans compter les épisodes qui leur sont liés, comme le
rappel de l’union légitime entre Vénus et Vulcain
[13], union qui préfigure celle
du héros avec la fille du roi des Latins. Cette
fabula joue le même rôle
annonciateur que celle du Jugement de Pâris
[14]. Peu après le récit de la passion
adultère pour Hélène, Eneas s’adonne, avec Dido, à une relation coupable
elle aussi, puisque contraire à sa mission de fondateur. La
fabula du Jugement
de Pâris est renforcée, dans sa fonction préfiguratrice, par la présence des
aimants sur les murailles de Carthage
[15]. En effet, la réaction physique de
l’attraction du fer par l’aimant peut être lue comme la métaphore de
l’attirance sexuelle
[16]. Le poème
Magnes
[17] de Claudien, œuvre ayant connu un
certain succès au XIIe siècle
[18], illustre les propriétés de l’aimant par l’adultère
entre Mars et Vénus. Or, l’auteur de l’
Eneas reprend cet adultère aux v. 4355-4374, lorsqu’il développe l’épisode de l’union entre Vénus et Vulcain. Le
souvenir du poème de Claudien permet alors d’interpréter ici la glose
scientifique à la lumière de la glose mythologique. Les aimants, en évoquant
la relation entre Vénus et Mars, annoncent la relation entre Eneas et Dido. Le
récit de cette union, que le clerc a, non pas inventée cette fois, mais amplifiée
par rapport à l’
Énéide, occupe 1 100 vers environ.
L’importance accordée par le roman à la thématique amoureuse explique
le décalage entre les bipartitions de l’
Énéide et de l’
Eneas. C’est par rapport à
cette thématique que l’œuvre médiévale peut être départagée en deux
épisodes; mais il ne s’agit plus tant, dans ce cas, d’une continuation, d’une
évolution progressive d’un héros, qui, après avoir découvert aux Enfers sa
mission – le transfert des pénates de Troie – se met en peine de l’accomplir
par les armes, en Lombardie. Le clerc, de par le rôle décisif donné à l’amour,
remplace le principe de continuation par celui d’opposition, avec l’erreur
autour de Dido, suivie de la rectification autour de Lavine
[19]. Cette
thématique amoureuse rend compte, du même coup, du déséquilibre entre
les trois sous-parties, établies au sein des deux grandes divisions
[20].
Ainsi, la mission du héros médiéval se révélera être principalement
fonction de l’amour, car Eneas n’est pas tant à l’origine d’une ville que d’un
lignage, dont sera issu Romulus, le fondateur de Rome. Le clerc souligne à
maintes reprises, à la rime, le lien entre la femme et la terre
[21] : le Troyen doit
les conquérir l’une et l’autre, mais finira, avec Lavine, par accorder plus
d’importance à la première qu’à la deuxième. En effet, les deux rivaux
prennent conscience que la femme est le réel enjeu du combat les opposant
[22].
L’
Eneas peut se lire comme un « manuel du parfait fondateur… [de]
dynastie »
[23], mettant en évidence, dans un premier temps, les écueils
rencontrés lors de l’accomplissement de cette tâche, puis la marche à suivre
pour les éviter. Se répondent, dans un miroir inversé, les trois sous-parties ou
épisodes disposés de part et d’autre de cette ligne de partage, entre une
Odyssée et une Iliade. Est proposée, ici, une lecture des trois épisodes, chacun
mis en parallèle avec son correspondant opposé.
Le premier épisode contient, dans chacune des deux parties, le siège d’un site
fortifié, Troie pour la première et Montauban pour la deuxième.
Dans le premier cas, suite à l’ordre donné par sa mère
[24], Eneas s’enfuyait
par un postiz
[25], puis prenait la mer à la tête d’une foule nombreuse, constituée
notamment de
trois mile escuz
[26]. En agissant ainsi, le héros faisait clairement
figure du lâche, qui abandonne sa patrie.
Les mêmes éléments se retrouvent attachés au siège de Montauban : les
commandements de Vénus
[27], l’absence d’Eneas qui
congié prant d’aus
[28], les
navires
[29], jusqu’à l’entrée de l’assaillant dans les murs
[30]. Mais ils ne sont pas
connotés de la même façon. Ainsi, le départ d’Eneas, sur le conseil de sa mère,
n’est plus une échappatoire, donnant lieu à sept années d’errance, mais la
recherche planifiée d’alliés
[31]. Il n’est plus le seul moyen d’éviter la mort, mais
la mise sur pied d’une défense active. Eneas ne subit plus la situation
d’assiégé; il la provoque, puisque c’est son départ qui pousse Turnus à
attaquer Montauban
[32]. Par ailleurs, les Troyens fuyaient leur cité en cendres,
sur des navires, alors que toute retraite leur est coupée en Lombardie, après
que Turnus a mis le feu à leur flotte
[33]. Il leur faut combattre et vaincre;
résultat auquel ils parviennent suite au retour d’Eneas, amenant les renforts
arcadiens.
Eneas fait enfin montre des qualités de chef. Il n’emmène plus des hommes
et des femmes dans sa fuite de cités en flammes – Troie puis Carthage –, mais
dirige une véritable opération militaire, dont les Troyens ressortent
victorieux. Il agit par lui-même et non plus en tant que sujet manipulé par les
dieux. Jusqu’à présent sa mère lui avait ordonné de quitter Troie
[34], avait
suscité l’amour entre Dido et lui
[35], lui avait fourni les armes forgées par
Vulcain et commandé d’aller chercher l’aide des Arcadiens
[36]. Les dieux
étaient toujours liés à sa mission de fondateur
[37]. C’étaient même eux qui lui
intimaient l’ordre d’abandonner Carthage et sa reine
[38], le guidaient
jusqu’aux Enfers, par le biais du fantôme d’Anchise, qui lui annonçait son
avenir triomphal
[39]. Après le séjour aux Enfers, les dieux n’apparaissent plus
que dans la bouche de certains personnages, principalement dans celle du roi
Latins, comme caution de sa volonté, laquelle consiste à donner sa terre et sa
fille à Eneas
[40]. De même, Turnus sait que les dieux ont attribué la terre à son
ennemi
[41]. Quant à Vénus, elle n’intervient plus dans le récit. C’est son fils,
Amour, qui parraine la relation entre Eneas et Lavine et ce toujours de façon
indirecte, puisque par le biais du discours. Dès les Enfers, le héros prend son
destin en main, avec l’aval des dieux.
Ainsi, à un Eneas lâche, fuyant Troie, répond un héros dans le plein sens
du terme, qui revient libérer son château avec des renforts. Eneas est
désormais un prince qui, fort de son autorité, conduit les siens à la victoire.
À Troie détruite répond Montauban fermement défendue.
Le deuxième épisode de chacune des deux grandes parties est le théâtre d’un
destin tragique. Dans le premier, Dido s’immole par le fer et par le feu :
El tint l’espee tote nue,
soz la memelle s’est ferue;
tot lo cop salt anz el ré (v. 2031-2033).
Dans le deuxième, Camille et Pallas,
flor de jovente
[42], sont fauchés sur le champ
de bataille. Les similitudes entre ces trois personnages sont nombreuses; et
tout d’abord celles unissant Camille à Pallas, qui font de l’un le double de
l’autre, mais le double inversé
[43], puisque l’une est une femme-chevalier,
comme l’indique le début de son premier portrait
[44], alors que l’autre est un
guerrier efféminé :
Il ert molt biaus, barbe n’i point (v. 6387).
Par ces mots, prononcés sur la dépouille de Camille, Turnus confirme les
liens existant entre les deux personnages :
Molt est Pallas chier comparez,
un chevalier que lor ocis;
molt lo m’ont or bien an lou mis,
lo contrepan m’an ont randu; (v. 7388-7391)
Les notions de comparaison, de contrepartie établissent la quasi-similitude
des deux personnages, tant dans le domaine des vertus guerrières que sur le
plan affectif. En effet, Pallas est à Eneas ce que Camille est à Turnus, un être
cher, comme le signalent les
planctus des deux chefs, empreints d’accents
amoureux
[45].
Mais, pour les deux chefs, l’amour représente un leurre, un risque de
s’engager sur la mauvaise voie. Camille protège farouchement sa virginité,
se rendant par là totalement intouchable :
ne ja la nuit nus hom n’entrast (v. 3980).
Ce côté inaccessible est souligné par de nombreux détails. Elle est décrite
dans une attitude qui rappelle clairement la déesse Pallas, par le biais d’une
de ses plus célèbres représentations
[46]. Les Troyens voient d’ailleurs, en elle
et ses guerrières, des déesses, lorsqu’elles sortent de Laurente pour les
combattre :
li Troïen les esgarderent,
a grant mervoille les doterent;
quant poignoient a esdemesses,
cuidoient ce fussent deesse (v. 6985-6988).
L’inaccessibilité de la reine des Volsques est soulignée par son enterrement
qui s’effectue en marge du lieu et du temps du récit. Elle vient d’un ailleurs,
hors du temps et de l’espace du récit. Nous ignorons le nom de son pays et
il faut quinze jours à sa bière pour l’atteindre
[47]. De même, la préparation de
sa sépulture s’étend sur trois mois, se poursuit donc au-delà de la fin de
l’histoire. En effet, il ne reste plus que quinze jours de trêve
[48] avant le combat
singulier entre Eneas et Turnus et huit jours encore avant le mariage d’Eneas
et Lavine
[49], sur lequel se clôt le roman. Dans le même ordre d’idée, son
tombeau est conçu de manière à placer le corps dans les airs, pour ainsi dire
coupé du monde, hors des contingences humaines. De fait, quoique
personnage important de par la longueur de ses portraits, des descriptions
de ses faits d’armes et de son tombeau, elle échappe à la dynamique du récit,
puisque pas une fois le narrateur ne la fait rencontrer Eneas.
Pallas est porteur, auprès d’Eneas, de la vertu d’inaccessibilité
caractérisant Camille. Pour le héros, l’union avec le jeune chevalier est
impossible, parce que, tout efféminé qu’il soit, ce dernier n’en reste pas moins
un homme. Eneas ne saurait l’aimer, même s’il ne comprend que bien après
Turnus que Lavine représente le véritable enjeu – avant la terre – du combat
l’opposant à son rival
[50]. Pallas représente, pour Eneas, la tentation de
l’homosexualité, vice dont l’accuse la mère de Lavine
[51] et qui comporte le
risque d’une nouvelle stérilité. Même si la tentation ne débouche pas, comme
à Carthage, sur une relation effective, l’aventure d’Eneas et Pallas fait écho
à la rencontre avec Dido.
L’environnement matériel est, dans les deux passages, placé sous le signe
de la
richece. Richesse de Carthage, puisque ce terme revient à quatre reprises
dans sa description, entre le v. 454 et le v. 460, puis au v. 517. Richesse grâce
à laquelle Dido a conquis sa terre
[52] et qui constitue donc le fondement et de
son pouvoir et de sa cité. Les atours de Camille, qui font l’objet d’une
description détaillée
[53], dénotent également la richesse : l’or apparaît quatre
fois
[54], le manteau est qualifié de :
riches et chiers
[55]. De même, les sépultures des
deux jeunes chevaliers sont présentées comme
riche
[56], ou encore comme la
plus grande
mervoille du monde dans le cas de celle de Camille
[57]. Ces
descriptions, de par le choix des termes employés, l’impression de faste qui
s’en dégage, leur longueur même, font apparaître le caractère ostentatoire
attaché aux trois personnages. Un passage précise que le destrier de Camille
valoit d’autres un millier
[58]. Ce détail ne souligne-t-il pas l’avidité que la reine
des Volsques porte aux biens matériels ? De plus, détenir des chevaux en
grand nombre était présenté par la Bible comme un des vices que le roi se
devait d’éviter :
Non multiplicabit sibi equos [59].
Cet extrait de la Bible est repris par le
Policraticus de Jean de Salisbury, texte
dont nous avons vu les affinités qu’il présente avec l’
Eneas. Cette précision,
appliquée à la monture de Camille, peut également être lue comme
annonciatrice de la cause de sa mort, soit la
coveitise
[60] du
riches heaume
[61] en
or de Cloreüs. Fr. Mora-Lebrun a démontré, par le biais de la figure de
Tantale
[62], que la
coveitise était la forme médiévale de l’
avaritia
[63]. En fait, les
deux sont complémentaires parce qu’elles participent du même péché :
l’attachement démesuré aux biens de ce monde, l’avarice stigmatisant leur
retenue, la convoitise leur recherche. Le
Policraticus considère
l’avaritia
comme le vice majeur de cette époque :
Quod nullum uitium peius avaritia, nec amari posse qui suspectus est
avaritia (VIII, 4) [64].
Et il nous donne le champ d’application de ces termes lorsqu’il reprend un
passage du Deutéronome:
Non habebit uxores plurimas quae afficiant animam eius, negne argenti
et auri immensa pondera (IV, 4) [65].
Au chapitre suivant le Policraticus nous précise :
Quod principem castum esse oportet et avaritiam declinare (IV, 5) [66].
Se retrouvent ainsi placés sur le même plan le désir des femmes et le désir des
possessions matérielles. Tous deux procèdent d’une même disposition
d’esprit, à savoir la recherche du plaisir par le biais du matériel au détriment
du spirituel. Cédant à la force des pulsions, dans l’aveuglement de la raison,
ces désirs sont l’expression du détournement de Dieu, de l’attrait des fausses
valeurs de ce monde.
Chacune des deux femmes illustre l’un des deux aspects de ce vice. Dido
désire Eneas :
ne li fait mie trop grant force,
ne la raïne ne s’estorce,
tot li consent sa volonté;
pieça qu’el l’avoit desirré (v. 1523-1526).
Au mépris du danger qui l’entoure, soit en mauvais guerrier, Camille
convoite un objet précieux. Et, pour les deux femmes, le désir est cause de
mort. Dido en fait l’expérience la première :
[…] Iluec gist
Dido qui por amor s’ocist;
[…] mais ele ama trop folemant, (v. 2139-2143)
La mort de Camille inspire même une glose du narrateur, qui en tire une
leçon de morale :
mainte chose covoite l’on
don l’an n’avra ja se mort non;
[…] ses maus et sa morz i gisoit (v. 7192-7195).
La convoitise se situe à la base du péché originel. Adam et Ève convoitent le
savoir, réservé à Dieu; en mordant dans le fruit de l’arbre de la connaissance
ils accomplissent le péché d’orgueil, ils s’égalent à Dieu et provoquent par là
leur chute, leur expulsion du paradis
[67]. La convoitise engendre l’acte de
rébellion contre l’ordre divin. Le clerc illustre le lien de cause à effet entre ces
deux péchés, par le biais des deux femmes, de même qu’il thématise la mort
violente comme sanction de l’orgueil. Dido se suicide, par amour ou plutôt
pour avoir désiré un homme qui ne lui était pas destiné d’après les plans
divins
[68]. Par cet acte, elle s’insurge contre la volonté de Dieu, qui seul a le droit
de reprendre la vie par lui donnée. Camille, quant à elle, est l’incarnation de
la transgression à la loi divine, en tant que femme-chevalier. Elle inquiète, car
elle ne respecte pas les limites imposées par la nature. De même, en se
soustrayant au désir masculin, en se refusant à l’amour, elle représente une
menace pour l’ordre social, un danger pour la civilisation où l’homme et la
femme occupent chacun une place bien déterminée par Dieu. Or, en tant que
roi
[69] qui, comme le précise le
Policraticus, est « l’image de Dieu sur terre »
[70],
elle se doit d’être le garant de cet ordre. La stérilité est son lot; il est aussi celui
de Dido
[71], autre femme exerçant la royauté. L’occupation d’une charge
masculine par une femme ne manque d’ailleurs pas de susciter l’incrédulité
chez les messagers d’Eneas partis en reconnaissance à l’intérieur des terres
libyennes :
[…] – Parlastes al roi ?
– Nenil. – Por coi ? – n’i a seignor.
– Coi donc ? – Dido maintient l’enor (v. 646-648).
Chez les sujets de Latins, l’incrédulité se mêle à la crainte, à la vue de la
guerrière Camille :
A grant mervoille lo tenoient
tote la gent qui la veoient,
qu’el se deüst onques combatre, (v. 4095-4097)
Pour un souverain, la stérilité signifie la fin de son règne. Pallas, lui, fait
montre de témérité en provoquant en duel Turnus, un adversaire beaucoup
plus expérimenté que lui
[72]. Plus grave, il transgresse la hiérarchie militaire en
s’attaquant au chef du camp adverse. Il prend, par là, la place de son
supérieur, Eneas. La punition pour avoir enfreint la loi, pour avoir fait
preuve d’orgueil, est la mort dans les trois cas.
Si l’épisode des deux jeunes gens fauchés sur le champ de bataille répète
celui du suicide de la reine de Carthage, il le rectifie lorsqu’on le considère par
rapport au cursus du héros. En effet, Eneas s’était adonné, avec Dido, à une
passion transgressant l’ordre des dieux, puisqu’elle se déroulait au sein
d’une cité édifiée par une femme. Il se trouvait ravalé au rang de prince
consort, alors qu’il avait pour mission de conquérir une terre et d’y établir
une lignée, d’où viendrait le fondateur de Rome. Le caractère fautif,
orgueilleux de cette union était stigmatisé par sa stérilité. Dans l’épisode des
deux jeunes guerriers, Eneas retrouve le contre-nature avec la tentation
d’une relation homosexuelle, ainsi que le suggèrent les termes ambigus
employés dans la déploration funèbre sur la dépouille de Pallas
[73], termes qui
confirment les accusations de sodomie formulées par la mère de Lavine
[74].
Néanmoins, Eneas ne succombe pas à cette tentation, corrigeant par là
l’erreur commise avec Dido.
Si le premier épisode de chacune des deux parties thématise les vertus de chef
militaire, absence puis acquisition, le deuxième aborde la descendance, soit
la sexualité, sous la forme d’une union stérile puis de l’abstinence dans la
répétition d’une liaison de même nature. L’enseignement se poursuit et
s’achève, dans le troisième épisode, par la question du savoir. Apparaissent
ici, nous semble-t-il, les traces du schéma trifonctionnel, tel que l’ont élaboré
les travaux de G. Dumezil sur
l’idéologie tripartie des Indo-européens
[75]. Chez ces
peuples, « le roi réalise en son être la synthèse des fonctions »
[76], à l’image de
Romulus chez les annalistes latins. Romulus, dont la jeunesse précédant et
préparant à la royauté, s’articule autour des trois fonctions, l’enfance de
troisième, l’adolescence de deuxième et l’âge adulte de première fonction
[77].
La conquête du pouvoir, ainsi structurée, renvoie à un processus de
maturation, dont le principe se retrouve dans le cas d’Eneas.
Deux exemples tirés de deux autres romans antiques illustrent le cas des
trois vertus que le souverain se doit de posséder
[78]. Il s’agit tout d’abord de
Priam, dans le
Roman de Troie
[79], qui
riche e sage e pro esteit (v. 2864). De même,
Alexandre, dans le
Roman d’Alexandre
[80], est présenté ainsi :
Se il fust crestiens, onques ne fu teus ber
Rois ne fu plus hardis ne mieus seüst parler.
Ne onques ne fu rois plus larges de doner (Br. IV, v. 1679-1681).
La maîtrise de la parole figure ici la première fonction, parce qu’elle renvoie
à la science et à l’intelligence, selon la définition de G. Dumézil
[81].
Ce schéma trifonctionnel s’applique à l’établissement d’un règne par
Eneas. Le troisième épisode de la première partie, selon mon découpage du
texte, soit la dernière étape de cette tâche, est le séjour aux Enfers. Il
correspond, dans le parcours du héros, à l’acquisition du savoir.
L’importance du savoir comme vertu royale est thématisée par le
Policraticus,
qui postule que le roi ne peut gouverner que d’une seule façon, soit en
respectant et en appliquant les lois divines. Dans ce but, le souverain doit
avoir connaissance de ces lois
legem Domini cotidie legere
[82], s’il ne veut pas être
un
asinus coronatus
[83]. Le savoir est connaissance des lois divines et constitue
le fondement du pouvoir. Le savoir, vecteur menant à la sagesse, est
considéré comme vertu royale déjà dans la Bible :
[…] sapientia […] loquitur dicens : […] per me reges regnant et legem
conditores iusta decenunt [84].
Dans sa réflexion sur le pouvoir, le XIIe siècle remet cette vertu biblique à
l’ordre des priorités royales, notamment dans des textes tels que le
Policraticus et l’Eneas. Son acquisition par Eneas s’effectue, aux Enfers, grâce
à deux personnages, la Sibylle et Anchise.
Le narrateur construit progressivement le personnage de la Sibylle, qui
apparaît tout d’abord présentée par Anchise
[85], puis rencontrant Eneas
[86],
qu’elle guide enfin dans les Enfers
[87]. Le portrait qui s’en dégage est tout entier
articulé autour du thème du savoir.
Anchise commence par nous indiquer les domaines où elle exerce sa
science. Il s’agit, à première vue, des sept arts libéraux. Le
trivium y figure au
complet
[88]. La maîtrise des arts de la langue est donc reconnue à la Sibylle.
Quant au
quadrivium, seules deux de ses matières sont mentionnées,
l’astronomie et la musique, manquent l’arithmétique et la géométrie. Ces
deux derniers arts, celui de la
mesure (géométrie) et des nombres
(arithmétique) peuvent être perçus comme mis au service de la
construction
[89]. Or l’établissement d’une ville ne constitue-t-elle pas, à long
terme, la mission d’Eneas ? Par l’omission de ces deux sciences, le clerc ne
veut-il pas nous signifier que la fonction de la Sibylle ne s’applique pas
directement à la tâche du héros, mais seulement indirectement puisqu’elle le
mènera jusqu’à Anchise
[90] ? L’auteur remplace ces deux matières par la
nigremance et la
fusique, c’est-à-dire la médecine. Or Eneas sortira régénéré
des Enfers, comme lavé de sa faute, la luxure avec Dido. La
fusique serait la
métaphore de la « guérison », sur la voie de laquelle la Sibylle met Eneas.
Quant à la
nigremance, qui prétend connaître l’avenir grâce à l’évocation des
morts, ne symbolise-t-elle pas à elle toute seule la Sibylle, ou du moins son
rôle auprès d’Eneas ? Ce rôle consiste en effet, dans un premier temps, à
montrer au héros son passé coupable pour pouvoir, dans un deuxième
temps, le guider jusqu’aux prédictions paternelles. Par ailleurs, si le savoir de
la prêtresse n’est pas universel, c’est peut-être parce qu’elle est une femme,
doublée d’une païenne. Telle est du moins l’explication proposée par Fr.
Mora-Lebrun
[91] et par H. Cazes
[92]. Selon cette dernière, « l’échelle de la science
est tronquée sans la foi chrétienne » et la
nigremance serait : « le pendant
occulte de la science suprême des choses divines » ou « théologie »
[93]. La
théologie étant conçue comme l’aboutissement du
trivium et du
quadrivium,
donc comme l’aboutissement du savoir humain
[94], celui-ci est bien, dans le
roman, le fondement du règne à venir.
Deux traits de l’aspect physique de la Sibylle frappent le héros lorsqu’il la
voit : sa laideur et l’acuité de son regard, qui inspire la peur à Eneas et Achate
dans un premier temps
[95], puis au seul Eneas qui se sent directement visé :
de
son regart peors li prent
[96]. Sa peur le porte à percevoir la Sibylle comme une
représentante du mal :
feme sanblot de male part
[97]. Il est possible de voir dans
le regard de la Sibylle l’expression physique de sa science. Pour H. Cazes,
« En effet les yeux représentent le plus intellectuel des cinq sens : ils
permettent dans la tradition platonicienne de voir la vérité, ils sont
l’instrument de la lecture et de l’écriture. Rien d’étonnant alors à ce qu’Eneas
ne puisse soutenir le regard de celle qui sait »
[98]. Mais, plus que le constat de
son ignorance face au savoir de la Sibylle, ce qui fait peur à Eneas ne serait-ce pas plutôt l’impression qu’elle le perce à jour ? Ainsi, Fr. Mora-Lebrun
explique-t-elle la peur du héros par « un sentiment de culpabilité »
[99]. Par sa
science la Sibylle n’ignore pas le passé fautif d’Eneas. Pourrait-on dire que,
confronté à cette figure du savoir, il réalise qu’il a commis des erreurs et s’en
effraie, progressant par là sur la voie de la rectification ? La répulsion
qu’inspire à Eneas la laideur de la Sibylle refléterait la prise de conscience de
ses fautes. La Sibylle serait, pour Eneas, le miroir dans lequel lui apparaît son
passé coupable. Dans l’exploration des Enfers, où elle le dirige, il ne retrouve
que des représentants de son passé : Dido, ses compagnons troyens, les Grecs
enfin
[100] et n’en rencontre aucun de son avenir. En se dégoûtant ainsi lui-même, il accomplit la première étape de son rachat, sur le plan cognitif cette
fois. Le face-à-face avec la Sibylle symbolise, dans le parcours d’Eneas, la
révélation de ses erreurs passées, autant d’ailleurs qu’elle constitue le
vecteur lui permettant d’accéder à la connaissance de son glorieux avenir, à
travers la présentation de ses descendants par son père.
Eneas a deux autres étapes à franchir, de même nature que sa rencontre
avec la prophétesse, puisqu’il s’agit de sa confrontation avec les deux
gardiens suivants, Caro et Cerberus. Contrairement à l’
Énéide, l’
Eneas
instaure une gradation dans l’horrible, allant de la Sibylle à Cerberus, en
passant par Caro
[101]. Et, plus Eneas avance dans la laideur, plus il se rapproche
des prédictions d’Anchise, qui sont la
verité
[102]. La leçon à tirer est celle-ci : il
ne faut pas se fier aux apparences. Eneas l’a désormais compris, corrigeant
sa première impression négative de la Sibylle, pour ne plus voir en elle
qu’une représentante du savoir, capable de l’instruire :
car me fai sage (v. 2473).
C’est bien en tant qu’incarnation de la science que la Sibylle se manifeste lors
de la descente dans le monde souterrain, où elle dévoile à Eneas le sens de
tout ce qu’ils rencontrent, du Léthé aux Champs Élysées en passant par
la
mestre sié d’enfer
[103]. Se trouve confirmé, lors de ce voyage, le domaine de
prédilection de son savoir, annoncé par la description d’Anchise
[104], soit la
parole, qui, comme on l’a dit plus haut, relève de la première fonction. En
désarmant successivement Caro
[105] puis Cerberus
[106], elle offre la
démonstration éclatante de sa maîtrise du
trivium.
La Sibylle mène le héros jusqu’aux prédictions paternelles, lui annonçant
son avenir triomphal
[107]. Cet avenir semble pourtant compromis puisqu’il
quitte les Enfers par la porte d’ivoire, d’où sortent les rêves mensongers
[108].
Alors que l’
Odyssée
[109] distingue les songes trompeurs, issus de la porte
d’ivoire, des songes véridiques passant par celle de corne, Virgile aurait
proposé une autre démarcation entre
verus et
falsus
[110]. J. Perret y voit
l’opposition entre « être authentique » et « fantôme qui peut en donner
l’illusion » et en conclut : « Il ne nous paraît pas impossible que Virgile ait
entendu nous présenter toute la catabase comme un songe d’Énée »
[111]. Qu’en
est-il dans la version médiévale ? Il convient de se reporter au
Commentarius
in Somnium Scipionis
[112] de Macrobe, qui, à l’instar des écrits de Fulgence et
Servius, se trouve à la base de
l’integumentum des Chartrains
[113], pratique
appliquée aussi par l’
Eneas
[114]. En suivant le principe de l’
integumentum, une
partie de l’épisode infernal peut être envisagée comme une couverture
allégorique mensongère, avec la Sibylle au savoir tronqué à l’entrée et la
porte d’ivoire à la sortie, couverture cachant la vérité, à savoir les prédictions
d’Anchise.
Au chapitre 3 du
Commentarius Macrobe distingue cinq genres de songes.
Le rêve ou
insomnium, dit-il
, nullam sui utilitatem vel significationem relinquit
[115],
donnant pour exemple ce qui, dans l’
Énéide
[116], est issu par la porte d’ivoire
Sed falsa ad caelum mittunt insomnia manes
[117]. Un peu plus loin dans ce même
chapitre il dit ceci :
Hoc velamen cum in quiete ad verum usque aciem animae introspicientis
admittit, de cornu creditur, cujus ista natura est, ut tenuatum visui
pervium sit : cum autem a vero hebetat ac repellit obtutum, ebur putatur;
cujus corpus ita natura densatum est, ut ad quamvis extremitatem
tenuitatis erasum, nullo visu ad ulteriora tendente penetretur [118].
La porte d’ivoire empêche l’âme d’accéder à la vérité. En sortant par là, Eneas
a donc du mal à comprendre ce qui lui a été annoncé; ce qui explique que la
tentation de répéter les erreurs, commises dans la première partie, s’offre
dans la deuxième partie. Les Enfers représentent l’épisode charnière entre
ces deux subdivisions. L’ambiguïté de la situation où se trouve le héros est
comme résumée par le terme qui le qualifie alors de
pansis
[119], soit marqué par
le doute. Néanmoins, ce sentiment d’incertitude est compensé par celui de
joie dont il est question deux vers plus haut.
Joie y rime d’ailleurs avec
Troie
pour exprimer l’oubli de la souffrance attachée à cette cité, l’oubli de sa
destruction et, par là, indiquer la renaissance d’Eneas, son nouveau départ.
Celui qui l’amènera au triomphe, signalé par la même rime :
Unques Paris n’ot graignor joie,
quant Eloine tint dedanz Troie, (v. 10109-10110)
Cette rime marque la conclusion heureuse des amours entre Eneas et Lavine,
réplique positive des amours fatales de Pâris et Hélène, qui clôt le troisième
épisode de la deuxième partie, celui correspondant aux Enfers. Cet épisode
se place également sous le signe de la connaissance, étant donné que l’union
des deux personnages est amenée par un enseignement, celui que livre à sa
fille l’épouse de Latins
[120]. En effet, « l’exposé de la reine sur le pouvoir
universel d’Amor, auquel nul ne peut échapper… revêt un caractère
didactique »
[121]. Lavine fait ainsi figure de sujet en apprentissage, qui, après
avoir écouté la théorie, saura la mettre en pratique. Par là, elle correspond
parfaitement à Eneas, qui, aux Enfers, a suivi un enseignement comparable
sur le rôle du Léthé, de la bouche de son père, enseignement censé le guider
dans sa conduite ultérieure. « Un parallélisme semble donc s’imposer entre
le dialogue mère – fille sur la nature de l’amour et le dialogue père – fils sur
la fonction du Léthé : l’amour, émanation d’un
spiritus divin, dont Anchise
s’était précisément abstenu de parler, vient combler un manque inscrit en
creux dans « l’oubli de Troie » promis par le Léthé »
[122]. Anchise avait promis
cet oubli à Eneas, sans lui préciser qu’il y accéderait grâce à l’amour. Ainsi,
les deux discours didactiques s’opposent de par leur conséquence directe
respective : il y a retour des mêmes épreuves suite au premier et triomphe du
héros suite au deuxième. Néanmoins, ils se complètent aussi, la conclusion
heureuse présupposant l’épreuve comme moyen de réussite.
Lavine, par la potentialité d’amour qu’elle recèle, révèle Eneas à lui-même,
en lui montrant ce qu’il doit accomplir. Il se trouvait en attente de cette
découverte, depuis le séjour infernal, où il avait vu sa descendance, mais, par
la suite, oublié qu’elle constituait l’essentiel de sa tâche
[123]. Elle le fait accéder
à la solution lui permettant, d’une part d’ôter le voile dissimulant la vérité sur
sa mission – voile qu’est la porte d’ivoire – et d’autre part de réaliser cette
mission. Cet épisode représente, après les Enfers, le deuxième pivot du texte,
menant, non pas à la tentation de répéter les mêmes erreurs, mais au
couronnement
[124], porteur en germes de la
cité de Rome
[125].
* * *
Eneas acquiert le savoir en deux étapes; la première est la rencontre, aux
Enfers, de son illustre lignée, la deuxième la liaison avec Lavine, génératrice
de cette lignée. Ainsi, la première fonction est connaissance, mais
connaissance bien spécifique car apprentissage de l’amour, qui permet la
maîtrise de la troisième fonction. Apparaît ici un schéma trifonctionnel
détourné. En fait, si le premier épisode met bien en évidence l’aspect guerrier,
conforme à la deuxième fonction, les thèmes des deux suivants ne reprennent
pas tout à fait les deux autres fonctions, telles que G. Dumézil les a élaborées.
Le deuxième épisode présente deux perversions de la troisième fonction,
l’une est la luxure avec Dido, l’autre la tentation d’homosexualité avec Pallas,
toutes deux portant en elles la menace de la stérilité, soit la négation de cette
troisième fonction. Le troisième épisode porte, lui, sur un savoir assurant
l’acquisition de cette troisième fonction.
M. Rousse articule la structure trifonctionnelle autour, non pas du héros,
mais de trois femmes
[126], avec, dans leur ordre d’apparition, Dido, Camille et
Lavine reprenant respectivement Junon, Pallas et Vénus, les trois déesses de
ce que l’auteur considère comme étant la « matrice de l’œuvre »
[127], le
Jugement de Pâris. Cette structure se révèle conforme à celle déterminée par
G. Dumézil. J.Ch. Huchet a aussi vu dans L’
Eneas une « structure ternaire »
[128],
mais construite d’après le principe d’opposition. La troisième séquence
narrative, incarnée par Lavine, inverse la première, représentée par Dido et
la séquence médiane, à savoir les Enfers, sert de miroir à l’une et à l’autre,
reflétant la reine de Carthage jusqu’aux
chans Elisïens
[129] et la fille de Latins à
partir de là.
Or, d’après notre démonstration, ce principe d’opposition détermine tout
le cursus d’Eneas. Ce cursus ne s’effectue pas de façon linéaire, mais
comporte deux parties, l’erreur dans un premier temps, suivie de la
rectification. Chacune des deux parties contient trois épisodes qui se
correspondent assez précisément, de part et d’autre, quant à la thématique.
Ces trois épisodes abordent des valeurs qui peuvent être rapprochées de
l’idéologie tripartie des Indo-
européens
[130]. Émerge ainsi une double structure,
établie autour de la quête du héros. Cette quête, réalisée en deux étapes
inverses, est celle des trois fonctions dans un rapport perverti, si on le juge
d’après le modèle de G. Dumézil, vu l’importance donnée à la troisième
fonction. L’intentionnalité du texte s’affirme à travers cette structure
savamment agencée. L’enseignement du clerc porte sur les modalités
d’établissement d’un règne destiné à un glorieux avenir. Tout apprentissage
du pouvoir commence par l’erreur. Le bon prince doit passer par là pour
connaître les pièges à éviter et conquérir ainsi la compétence nécessaire à
l’exercice de la royauté. Les épreuves, qui se représentent dans un deuxième
temps, permettent au fondateur, qui les surmonte, de se doter de différentes
vertus. Les qualités de chef militaire sont les premières traitées. L’accent est
mis ensuite sur les perversions d’ordre sexuel, dont il faut se garder pour
pouvoir connaître l’amour, ciment d’une union susceptible d’engendrer une
descendance. Le véritable pouvoir est basé sur le savoir qui conduit le héros
à la connaissance et la maîtrise de soi, de façon à être capable de gouverner
un peuple. Il est dès lors digne de fonder une lignée, seule garantie de la
stabilité d’un règne :
Molt furent tuit de grant pooir
Et descendirent d’oir an oir (v. 10149-10150).
Université de Lausanne Virginie DANG
Schéma sur
la structure du Roman d’Eneas
Schéma sur la structure du Roman d’Eneas
VERS
VERS
VERS
2e fonction
1 → 269
–siège de Troie
–Troie détruite
–fuite d’Eneas
3021 → 3958
+ 4565 → 4824
–préparatifs de
guerre
4825 → 5998
–siège de Montauban
–Montauban
défendue
–acquisition des
qualités de
dirigeant militaire
1er épisode
3e fonction
270 → 2144
–luxure à Carthage
avec Dido
–relation stérile
3959 → 4106
–portrait de Camille,
double de Pallas
5999 → 7856
–refus d’union
homosexuelle
avec Pallas
–refus de relation
stérile
2 e épisode
1re fonction
2145 → 3020
– la Sibylle, figure du
savoir, guide Eneas
aux Enfers
– prédictions
d’Anchise sur
la lignée d’Eneas
MAIS : sortie par la
porte d’ivoire
1er PIVOT ouvrant
sur la répétition des
mêmes épreuves
4297 → 4564
–fabula sur l’union
légitime entre
Vénus et Vulcain
7857 → 10156
– enseignement sur
l’amour dispensé
par sa mère
à Lavine
– amour Eneas-Lavine
2e PIVOT ouvrant
sur l’illustre lignée
3 e épisode
[1]
Éd. et trad. Fr. MORA-LEBRUN, Paris, 1995.
[2]
BENOÎT DE SAINTE-MAURE,
Roman de Troie, éd. L. CONSTANS, 6 vol., Paris, 1904-1912.
[3]
Salemon nos enseigne et dit […] Que nus ne deit son sen celer (v. 1-3).
[4]
Éd. J.J. SALVERDA DE GRAVE, 2 vol., réd., Paris, 1985.
[5]
Parce que leur étant associé, à l’un voire aux deux, dans cinq des neuf
manuscrits (dans
Roman d’Eneas, éd. MORA-LEBRUN, p. IV-V).
[6]
Cf. P. GALLAIS, La représentation du roi dans l’
Eneas,
Prisma, t. 1,1985, p. 57-71.
[7]
JEAN DE SALISBURY,
Policraticus sive de nugis curialium et vestigiis philosophorum,
éd. C. WEBB, 2 vol., Oxford, 1909.
[8]
Cf. notamment à ce sujet Fr. MORA-LEBRUN,
L’Énéide
médiévale et la naissance
du roman, Paris, 1994, p. 89-108.
[9]
Que la critique a relevée, cf. notamment D. POIRION, De l’
Énéide à l’
Eneas:
mythologie et moralisation,
Cahiers de Civilisation médiévale, t. 19,1976, p. 226 et J.Ch.
HUCHET,
Le roman médiéval, Paris, 1984, p. 111-150.
[10]
Nous regrettons de n'avoir pu consulter l'étude de Ph. LOGIÉ,
L'Eneas
, une
traduction au risque de l'invention, Paris, 1999, étude qui a paru alors que cet article était
déjà chez l'éditeur. Nos lectures se rejoignent sur différents points, notamment
l'aspect rédempteur du parcours d'Eneas, aspect relevé aussi par J. DUFOURNET, dans
son C.R. : Entre traduction et invention : le roman d'
Eneas,
ici-même, t. 106,2000,
p. 385-389.
[11]
R. MARTIN et J. GAILLARD,
Les genres littéraires à Rome, t. 1, Paris, 1981, p. 33-34.
[12]
De l’
Énéide à l’
Eneas: les attributs du fondateur,
Lectures médiévales de Virgile.
Actes du colloque organisé par l’École française de Rome, Rome, 22-28 octobre 1982, Paris,
1985, p. 252.
[16]
« L’attraction du fer par l’aimant devient ainsi la figure du désir purement
érotique, de l’attraction sexuelle », MORA-LEBRUN,
L’Énéide
médiévale, p. 178.
[17]
Œuvres complètes, éd. et trad. V. CRÉPIN, t. 2, Paris,1933, p. 316-321.
[18]
Cf. à ce sujet MORA-LEBRUN,
L’Énéide
médiévale, p. 176.
[19]
Cf. HUCHET,
Le roman médiéval, p. 111-150.
[20]
Cf. schéma en annexe.
[21]
Cf. MARCHELLO-NIZIA, De l’
Énéide à l’
Eneas, p. 252-254.
[22]
Turnus dès les v. 7748-7750 et Eneas seulement à partir des v. 8984-8988,
Eneas qui ne demandait que la terre à Latins aux v. 3199 et 3207.
[23]
MARCHELLO-NIZIA, De l’
Énéide à l’
Eneas, p. 257.
[29]
Mentionnés entre les v. 4885 et 4888.
[37]
V. 38-41 et 339-341.
[40]
V. 3239-3254 et 3337-3350.
[43]
Pour une analyse de ces similitudes cf. l’article de J.Ch. HUCHET, L’
Eneas: un
roman spéculaire,
Relire le Roman d’Eneas, éd. J. DUFOURNET, Paris, 1985, p. 63-81 et
plus particulièrement p. 66-71.
[45]
V. 5849-5856,6147-6208 pour Pallas et v. 7369-7426 pour Camille.
[46]
Cf. M. ROUSSE, Le pouvoir, la prouesse et l’amour,
Relire le Roman d’Eneas, p.
154.
[48]
Trives set dis (v. 7275) à laquelle s’ajoute
: trives pris; et ferme pes jusqu’à huit dis
(v. 7855-7856).
[49]
Huit dis (v. 9838).
[50]
Cf.
supra n. 22.
[54]
V. 4010,4013,4023 et 4028.
[57]
V. 7531,7615 et 7629.
[59]
« Qu’il n’ait pas un grand nombre de chevaux. » (
Dt, 17,16).
[63]
L’Énéide
médiévale, p. 199-201.
[64]
Éd. WEBB, t. 2, p. 241 : « Aucun vice n’est pire que l’
avaritia et ne peut être aimé
celui qui en est soupçonné. »
[65]
Éd. WEBB, t. 1, p. 244 : « Qu’il n’ait pas plusieurs femmes de peur que son cœur
ne se détourne; qu’il ne fasse pas non plus de grand amas d’argent et d’or. »
[66]
Éd. WEBB, t. 1, p. 247 : « Qu’il faut que le prince soit chaste et évite l’
avaritia. »
[70]
Éd. WEBB, t. 1, p. 236 :
in terris […] divinae maiestatis imago.
[73]
Cf.
supra n. 45.
[74]
V. 8583 et 8611.
[75]
Bruxelles, 1958.
[76]
Cf. D. DUBUISSON, Le roi indo-européen et la synthèse des trois fonctions,
Annales E.S.C, 1978, p. 29.
[77]
Cf. D. BRIQUEL, Les enfances de Romulus et Rémus,
Hommages à R. Schilling,
Paris, 1983, p. 53-66.
[78]
Exemples repris d’E. BAUMGARTNER, L’image royale dans le roman antique,
De
l’histoire de Troie au livre du Graal, Orléans, 1994, p. 231-250.
[79]
Éd. citée n. 2.
[80]
Trad. et prés. de L. HARF-LANCNER, Paris, 1994.
[81]
« Le sacré et les rapports soit des hommes avec le sacré (culte, magie), soit des
hommes entre eux sous le regard et la garantie des dieux (droit, administration), et
aussi le pouvoir souverain exercé par le roi ou ses délégués en conformité avec la
volonté ou la faveur des dieux et, enfin, plus généralement, la science et l’intelligence,
inséparables de la méditation et de la manipulation des choses sacrées. »,
L’idéologie
tripartie, p. 19.
[82]
Policraticus, p. 254.
[84]
« La sagesse […] fait entendre sa voix : […] par moi les rois règnent […] et les
princes ordonnent ce qui est juste. » (
Pr, 8,1,3 et 15). Cf. aussi
Sg, 4.
[89]
Cf. CHRÉTIEN DE TROYES,
Erec et Enide, éd. et trad. J.M. FRITZ, Paris, 1992 :
L’une
i portrai[s]t Gyometrie, Si con ele esgarde [et] mesure, Con li ciel[s] et la terre dure, Si que rien
nule ne i faut, Et puis le bas et puis le haut, Et puis le lé et puis le lonc; Et puis regarde par
selonc, Con la mers est lee et parfonde; Ensi mesure tot le monde. Tel ovre [i] mist la
primerainne, Et la seconde mist sa painne, En Arimatique portraire. Si se poinna mout dou
bien faire, Si con ele nombre par sens, Les jors et les hores dou tens, Et l’eve de mer gote a gote
(v. 6738-6753).
[91]
L’Énéide
médiévale, p. 189.
[92]
H. CAZES, La Sibylle dans
l’Eneas: de l’épopée au roman,
Autour du roman,
études présentées à N. Cazauran, Paris, 1990, p. 25.
[94]
L’Énéide
médiévale, p. 189.
[98]
La Sibylle dans l’
Eneas, p. 29.
[99]
L’Énéide
médiévale, p. 192.
[101]
CAZES, La Sibylle dans l’
Eneas, p. 30-34.
[111]
VIRGILE,
Énéide, éd. J. PERRET, t. 2, Paris, Paris, 1993, p. 182-183.
[112]
Œuvres complètes, éd. M. NISARD, Paris, 1854.
[113]
Cf. MORA-LEBRUN,
L’Énéide
médiévale, p. 98.
[115]
Œuvres, p. 13 : « Il ne nous offre aucun sens dont nous puissions faire notre profit. »
[117]
Œuvres, p. 14 : « C’est par là cependant que les Manes envoient vers le ciel
l’illusion des songes de la nuit
.»
[118]
Œuvres, p. 16 : « Ce voile qui, pendant le sommeil du corps, laisse arriver
jusqu’aux yeux de l’âme les rayons de la vérité, est, dit-on, de la nature de la corne,
qui peut être amincie jusqu’à la transparence; et celui qui se refuse à laisser passer ces
mêmes rayons est de la nature de l’ivoire, tellement opaque, que, quelque aminci qu’il
soit, il ne se laisse jamais traverser par aucun corps. »
[121]
MORA-LEBRUN,
L’Énéide
médiévale, p. 224.
[124]
Eneas fu a roi levez.
[…] et fu coronee Lavine (v. 10105 et 10107).
[126]
Cf. article cité n. 46.
[128]
Le Roman médiéval, p. 111.