2001
Le Moyen Age
Le dehors et le dedans dans La Prise d’Orange
Alain Corbellari
Université de Lausanne
Dans le sillage du livre homonyme de Cl. Lachet, on considère volontiers
La
Prise d’Orange comme la « parodie courtoise d’une épopée »
[1]; D. Boutet,
dans son livre sur
La chanson de geste, la classe parmi les très rares épopées
(avec seulement
Le Pèlerinage de Charlemagne et
Jehan de Lanson) dont la
« distance esthétique »
[2] est le principal ressort. Ces jugements, à connotation
fortement positive dans les temps « humoristiques »
[3] où nous sommes, ne
tendent-ils cependant pas à indûment éloigner la chanson en question du
cycle narratif dans lequel elle s’inscrit ? De son côté, J. Frappier estimait, avec
ce penchant pour le « juste milieu » qui le caractérisait, que «
La Prise
d’Orange ne s’écarte pas de l’inspiration épique autant qu’on l’a dit »
[4].
Assez curieusement, les opinions modernes tendent à rendre à
La Prise
d’Orange la position excentrique que lui donnaient les prédécesseurs de
Bédier ; mais là où ceux-ci prenaient prétexte de sa légèreté pour la
condamner sans appel (quel scandale pour un catholique nationaliste tel L.
Gautier que de voir le grand Guillaume Fierebrace s’écarter de sa mission
guerrière et civilisatrice pour marivauder comme un collégien !
[5]), les
exégètes d’aujourd’hui voient un signe précoce des « renouvellements »
(heureuse métamorphose moderne de l’ancien concept de « décadence ») de
la chanson de geste dans cette
Prise d’Orange si délibérément « romanesque ».
Certes J. Frappier continuait son idée en disant qu’« on ne comprend rien à
ce poème si l’on en refuse l’humour »
[6], et il ne saurait être ici question de
retrouver dans ce texte très généralement apprécié des critiques modernes
un tragique qui n’y est pas ; il y a cependant lieu de ne pas perdre de vue
l’inscription de la chanson dans une logique où son « écart » pourrait
prendre sens autrement que par l’humour et la distanciation ironique, par
ailleurs incontestablement présents dans son écriture. D. Boutet avait déjà
fait justice du terme excessif de « parodie » utilisé par Cl. Lachet
[7], mais il ne
faisait pas de doute, pour lui, que
La Prise d’Orange était une sorte
d’intermède galant (« héroï-comique » comme disait Bédier qui fut son
premier admirateur
[8]) au sein de la geste de Guillaume
[9]. Au demeurant, on
admettra volontiers que l’appréciation du degré de comique est une affaire
de nuances
[10] et que cette question est ici de faible importance, dans la mesure
où le but du présent article n’est pas tant de proposer une interprétation
nouvelle de
La Prise d’Orange que, plus modestement, d’expliciter quelques-uns des moyens formels, non entièrement explorés jusqu’ici, que le texte met
en jeu afin de proprement
construire le sens d’un récit dont on ne peut nier le
caractère central dans l’ensemble de la geste de Guillaume : c’est là, on le sait,
que le héros acquiert à la fois sa terre, son nom (Guillaume
d’Orange) et
l’amour de celle qui deviendra sa femme et, donc, la perpétuatrice potentielle
de sa lignée (bien qu’il n’aura d’elle aucun descendant, mais nous touchons
là à un autre problème
[11]). Notre effort, sans faire s’envoler les sourires qui
peuvent naître à la lecture de
La Prise d’Orange tendra donc à lire l’«écart »
de notre épopée par rapport à ses sœurs non comme un « chant à-côté »
(para–odos), mais comme un
infléchissement momentané et nullement
incontrôlé de la traditionnelle voix épique.
Cl. Lachet donne lui-même des arguments forts en faveur d’une
inscription directe et non distancée de La Prise d’Orange au sein du genre de
la chanson de geste : la plupart des procédés et motifs traditionnels y
fonctionne comme ailleurs et l’ironie dont se teinte par places la reprise de
certains thèmes connus ne compromet nullement la bonne marche de la
machinerie épique, cette ironie étant loin d’être exceptionnelle dans le corpus
de l’épopée médiévale : ici encore, nous ne nous attarderons pas sur des
questions de degrés qui, trop systématisées, aboutiraient inévitablement à
reconduire dans l’analyse d’anachroniques poncifs de « niveau de style » qui
doivent plus à Boileau qu’à l’esthétique du Moyen Âge. Si l’on a souvent trop
compté sur l’exceptionnelle Chanson de Roland pour nous renseigner sur
l’« essence » prétendument « hautaine » du style épique, on a aussi, à
l’inverse, trop opposé à cette idée une volonté de « bigarrure » qui, à ce
compte, finirait par ne plus distinguer de textes normaux au milieu de la
floraison des parodies. Sachons donc raison garder et faisons le pari qu’ici
comme ailleurs ce seront les faits de structure de notre chanson qui seront le
mieux à même de nous renseigner sur la production de son (de ses) sens.
Nous nous appuierons partiellement ici sur le bel article de N. Andrieux
qui avait déjà remarquablement analysé les enjeux de la reprise du thème de
la reverdie dans l’ensemble de la chanson
[12] : ce précédent nous conforte dans
l’idée, également confirmée par H. Heinemann
[13], que l’agencement des vers
dans notre chanson obéit à des logiques très complexes qu’il y aurait
préjudice à sous-estimer. La reprise même du motif printanier obéit à une
remotivation et à un renouvellement du style formulaire : bien plutôt qu’à un
affaiblissement des contraintes traditionnelles de la chanson de geste, on
assiste ici à leur extension, dans la mesure où la perméabilité des genres
permet un emprunt qui parvient à s’intégrer parfaitement dans le cadre
épique
[14].
Relisons le texte : après deux laisses similaires dévolues à un prologue
dont les ressemblances avec celui du
Charroi de Nîmes ont depuis longtemps
été observées
[15], nous entrons, avec la laisse III (précisons que, sauf indication
contraire, nous lirons le texte dans l’
editio minor de Cl. Régnier) dans le récit
proprement dit ; Guillaume s’ennuie dans Nîmes conquise, occasion pour le
narrateur de mêler, avec une rare virtuosité, motifs stéréotypés et
informations propres au personnage central ; citons la laisse
in extenso:
Ce fu en mai el novel tens d’esté ;
40 Florissent bois et verdissent cil pré,
Ces douces eves retraient en canel,
Cil oisel chantent doucement et soëf.
Li cuens Guillelmes s’est par matin levez,
44 Au moustier vet le sqervise escouter,
Puis s’en issi quant il fu definez
Et monta el palész Otran le deffaé,
Qu’il ot conquis par sa ruiste fierté.
48 A granz fenestres s’est alez acouter;
Il regarda contrval le regné,
Voit l’erbe fresche et les rosiers plantez,
La mauvis ot et le melle chanter.
52 Lors li remembre de grant holiveté
Que li soloit en France demener ;
Bertran apele : « Sire niés, ça venez.
De France issimes par mout grant povreté,
56 N’en amenames harpeor ne jugler
Ne damoisele por noz cors deporter.
Assez avons bons destriers sejornez
Et buens hauberz et bons elmes dorez,
60 Tranchanz espees et bons escuz boclez
Et buens espiez dont li fer sontquarrez
Et pain et vin et char salee et blez;
Et Dex confonde Sarrazins et Esclers,
64 Qui tant nos lessent dormir et reposer,
Quant par efforz n’ont passee la mer
Si que chascuns s’i peüst esprover !
Que trop m’enuist ici a sejorner;
68 Ensement somes ça dedenz enserré
Comme li hom qui est enprisonné. »
De grant folie s’est ore dementez :
Ja ainz n’iert vespre ne soleill esconsez
72 Que il orra une novele tel
Dont il iert mout corrocié et iré [16].
Le mouvement du texte est remarquable : à la reverdie qui fait écho au
prologue succède, grâce à l’entrée du héros, un « panorama épique » focalisé
par le regard de Guillaume, embrassant tour à tour, en un bref
travelling
particularisant, la terre, les plantes et les oiseaux, pour s’achever en un vers
analeptique (v. 47) qui condense à lui seul la chanson précédente et ramène
le regard du lecteur sur le personnage regardant, perdu dans la
contemplation d’un paysage qui, de terre de promesse qu’il était avant sa
conquête, est devenu morne et quotidienne terre d’établissement
[17]. On aura
noté au passage l’allusion au
servise (v. 44), et, se souvenant, de surcroît, avec
Cl. Lachet, que cette messe est la seule cérémonie religieuse mentionnée par
le texte, à l’exception de la cérémonie de baptême qui le clôt
[18] ; on
comprendra ainsi que d’une certaine manière, cette sortie (
puis s’en issi) est,
de manière plus précise
[19], un abandon de la sphère du religieux, trait dont les
commentateurs ont souvent noté qu’il était l’une des caractéristiques les plus
fortes et les plus inhabituelles de notre chanson
[20] : s’étant acquitté de ses
devoirs envers Dieu, Guillaume est désormais en état de
disponibilité, dans
l’attente de son aventure sans aucun doute la plus profane. Bien plus tard
dans la société du travail, l’affaiblissement du sentiment religieux fera
précisément du dimanche le jour par excellence de la vacance et de l’oisiveté
mélancolique
[21].
Poursuivons la lecture de la laisse III. La rêverie du héros entame
maintenant, poursuivie dans une apostrophe à son neveu Bertrand, un vaste
mouvement en cinq temps parfaitement ordonnés, passant progressivement
du passé au futur :
a (v. 52-53) : l’évocation d’un temps de délices et
d’insouciance où il est sans doute d’autant moins absurde de lire une image
de paradis perdu qu’elle est suivie par
b (v. 55-57
[22]): le rappel d’une perte
douloureuse, pénible arrachement et entrée dans une vie de dénuement où
les plaisirs des sens, très concrètement évoqués (
por noz cors deporter), sont
douloureusement exclus ;
c (v. 58-62) : dans cet état précaire sont néanmoins
restées à Guillaume et à ses compagnons des armes dont l’énumération (dans
un ordre, nous le verrons, rien moins que gratuit) est un nouveau topos
épique, ainsi que de chiches nourritures parmi lesquelles on reconnaît –
alliance du spirituel et du temporel – les aliments de la Cène (
pain et vin) et
les rations de subsistance (
char salee et blez);
d (v. 63-66) : la réplique de
Guillaume, glissant logiquement des armes à leur utilisation, se poursuit en
une menace proleptique qui, évoluant rapidement de la colère à l’ironie, mêle
l’attitude insatisfaisante des Sarrasins (ils n’attaquent pas) et l’oisiveté
pernicieuse de ses hommes qui sont ainsi menacés, à leur corps défendant,
par la recréantise (ne pouvant s’
esprover);
e (v. 67-69) : la menace débouche
sur une plainte qui passe graduellement de la situation particulière de
Guillaume (
m’enuist) à celle de ses hommes (
sommes… enserré), pour se
terminer sur une comparaison qui fait intervenir une idée générale (
li hom)
et n’est paradoxale qu’en apparence, dans la mesure où elle déroule avec une
parfaite logique les conséquences de la situation d’
ennui où Guillaume se
trouve plongé : cette vaste terre conquise, d’autant plus ouverte qu’aucun
ennemi ne la menace directement, n’est rien d’autre qu’une
prison! Ainsi le
vertige de la vacuité se retourne-t-il inéluctablement en une sensation
d’impuissance qui est proprement un enfermement. L’illimité des possibles
dit l’impossibilité de quitter le lieu; le centre n’étant nulle part, la vacance de
l’aventure renvoie Guillaume à sa propre solitude, l’enchaînant plus
sûrement que n’importe quelle main sarrasine au désespérant boulet de
l’inutilité. Par ailleurs, ainsi dépeint, comme nous le suggérait le début de la
laisse, en « chevalier pensif », figure qui est « par excellence celle du
fin
amant, de l’amant parfait (dont le) désir de savoir ne manque pas de
l’absenter à lui-même »
[23], Guillaume n’apparaît-il pas déjà tout préparé à
rencontrer Orable ?
Dans un tel contexte, on ne s’étonnera pas de voir que la laisse IV est
similaire à la laisse III ; on ne saurait avoir de meilleure illustration du fait que
le procédé ne revêt pas toujours ce caractère de « barrages, de hautes haltes
lyriques » qu’a inoubliablement glosé J. Rychner
[24] ; poétiques sans doute, ces
laisses similaires n’imposent pas tant un
arrêt de l’action qu’elles n’en
soulignent la pure
absence. Loin de figer un moment d’héroïsme, elles
illustrent formellement la « prison » de Guillaume, en rapprochent encore
les murs, redoublant de surcroît, comme si la chanson ne parvenait pas à
« démarrer », avançait par « ratés », le piétinement des laisses I et II, déjà
similaires, bien que l’on puisse remarquer que la mention, propre à la laisse
II que Guillaume a
a ses amors atrete (v. 36) Orable, comme si, à l’insu de son
protagoniste, le texte recelait dans sa structure même la seule issue possible
à la « prison » mentale de Guillaume : la conquête de la reine. La laisse III se
termine certes par la promesse du message libérateur de Gillebert (v. 70-73),
mais on aura remarqué que c’est ici que le narrateur reprend la parole : la folie
qu’il dénonce chez Guillaume est proprement cette mélancolie dont il
n’arrive pas à se dégager.
C’est la laisse V qui brisera l’étau des similitudes ; reprenant pour la
troisième fois le panorama épique de la laisse IV, elle bifurque en effet dès son
sixième vers, effectuant une « percée » qui n’est en fait due à rien d’autre
qu’au développement du motif stéréotypé, puisque c’est bien par la vertu du
regard surplombant la plaine qu’apparaît soudain, dans le champ de vision
de Guillaume – comme dans celui du lecteur – le personnage du fugitif
Gillebert, bel et bien échappé, lui, d’une authentique prison. Il est vrai que le
motif était déjà lui-même considérablement infléchi ; alors que dans la laisse
IV les v. 80-82 reprenaient littéralement les éléments des v. 49-51 (au
desrubant succèdent l’erbe, le rosier, l’oriol et le melle), les v. 108-109 témoignent
d’un significatif déplacement du regard : à l’écran de feuillage des laisses III
et IV et à leurs oiseaux qui relançaient la mélancolie de Guillaume sans
l’assouvir succède la claire vision de la route libératrice :
108Regarde aval si com li Rones bruit,
Vers orïent si com le chemin fu;
Vit un chetif qui est de l’eve issu :
C’est Gillebert de la cit de Lenu.
La force qui provoque l’avance décisive du récit n’est donc pas le discours de
Guillaume qui, englué dans la logique d’une vision linéaire de son aventure
(de la perte au désir impuissant), ne pouvait que reconduire l’expression du
manque, mais la conjonction de son regard désirant (force centrifuge) et du
retour inopiné de Gillebert (force centripète quoique résultat d’une fuite).
Certains critiques ont trouvé artificiel le motif de Guillaume tombant
amoureux d’Orable à l’ouïe de sa seule description et ont jugé déplacée cette
transposition dans l’épopée du concept occitan de l’
amor de lonh. Ne voit-on
pas cependant que rien n’est plus logique que l’agencement de cet épisode,
Guillaume coulant tout naturellement dans le vide douloureux de sa pensée
sans objet la vision que lui apporte providentiellement Gillebert ? Mais cette
élucidation, encore floue, du désir de Guillaume est elle-même complexe,
puisque la dame et la ville y sont inextricablement mêlés; pour reprendre les
termes de N. Andrieux : « en plaçant hypothétiquement Guillaume dans
Orange et la ville dans sa rumeur printanière, Gillebert fait se cristalliser un
désir polymorphe et déjà formulé de
joliveté sur l’ensemble Orange-Orable
en assimilant celui-ci au printemps »
[25]. Du même coup, le désir de gloire
militaire se réveille et, se mêlant inextricablement à l’image double de la
femme-ville, provoque l’association qui déclenchera toute l’aventure.
« La femme et la ville »: le thème est bien connu; J. Frappier et J. Le Goff,
entre autres, ont déjà subtilement glosé ce double but de la quête de
Guillaume
[26] que nous confirme en outre tout un jeu d’associations
phonétiques :
Orable ne s’identifie pas seulement paronymiquement à
Orange
[27], mais en devenant
Guibourc elle liera son destin à
Guillaume, lequel
aidé de
Guiélin et de
Guillebert aura bien su témoigner de sa
guile (pour
reprendre le jeu de mots de R. Dragonetti
[28]). Encore une fois, il nous semble
que
La Prise d’Orange témoigne bien davantage d’un
glissement (d’une quête
militaire vers une quête amoureuse), que d’un
déplacement parodique du
sérieux vers le léger (comme si la guerre était une affaire plus importante que
l’amour !), ce glissement étant à la fois métonymique, puisque la souveraine
y désigne en fait son royaume, et métaphorique, jouant sur le double sens du
mot
conquête. L’association première nous montre d’ailleurs qu’il est vain de
se demander si le trajet du signifié va bien de la ville (motif traditionnel) à la
femme (motif nouveau) ou si c’est l’inverse : l’image est double dès son
origine; et si le récit semble nous dire que la femme est première, Gillebert
apportant d’abord la pensée d’Orable à Guillaume, qui paraît tout
naturellement étendre ce désir de la femme à la terre dont elle est la reine, on
sait que le désir de la suzeraine dans la
fin’amor est souvent la sublimation
d’un désir du suzerain
[29] ; de surcroît, l’allusion aux
damoiseles du vers 57 nous
laisse une impression pour le moins ambiguë du « pur » désir amoureux de
Guillaume.
Poursuivons notre enquête sans trop nous éloigner des premières laisses,
dont nous n’avons pas épuisé toutes les possibilités de parallélisme avec ce
qui suit ; en effet, bien que l’on ait remarqué depuis longtemps que certains
motifs descriptifs se répondaient dans La Prise d’Orange, l’on n’a pas encore
tiré de ces reprises toutes les conséquences qui s’imposaient. Pourquoi, par
exemple, le narrateur nous propose-t-il deux descriptions de Guibourc ?
Il n’a si bele desi en Orïente,
Bel a le cors, eschevie est et gente,
Blanche la char comme la flor en l’ente.
Dex ! mar i fu ses cors et sa jovente,
Quant Dex ne croit, le pere omnipotente ! (v. 203-207)
La sist Orable, la dame d’Aufriquant ;
Ele ot vestu un paile escarinant,
Estroit lacié par le cors qu’ele ot gent
De riche soie cousue par les pans;
[…]
Ele est plus blanche que la noif qui resplent
Et plus vermeille que la rose flerant. (v. 660-663 et 666-667)
S’il n’est pas étonnant que ces descriptions soient superposables, leur reprise
à plus de quatre cents vers d’intervalle crée cependant une curieuse
impression de « laisses similaires à distance »; surtout, le plus troublant est
qu’en nous présentant le portrait in absentia avant le portrait « direct », le
narrateur donne l’impression que le premier a plus de force de réalité que le
second : c’est que le fantasme, gros de tout le désir et de toute la mémoire dont
il se charge, a effectivement plus d’épaisseur, dans l’écriture, que la simple
« présence » du personnage qu’il soutient. Enfin, bien sûr, on aura noté les
connotations florales qui s’attachent à l’héroïne, écho transparent de
l’ouverture printanière qui, malgré son caractère convenu, ne saurait être dû
au hasard.
Si dans le cas des phénomènes textuels qui transforment la ville d’Orange
en une métaphore du printemps
[30], on reste dans le domaine de
l’immédiatement identifiable – deux claires répétitions de motifs prenant
sens de la différence de leurs contextes – nous abordons ici un genre de
reprises plus impalpable. Il est enfin un autre effet d’écho à distance qui, pour
être encore plus discret, n’en a pas moins des conséquences textuelles
capitales : c’est la scène de l’adoubement de Guillaume par Orable (laisses
XXX-XXXI). Ici encore, il s’est trouvé des critiques intempestivement
cartésiens pour dénoncer l’« absurdité » d’un tel récit
[31]. Il est vrai que les vers
968 et suivants, avec leur complaisante description des armes nouvelles de
Guillaume, offrent un magnifique exemple de développement du motif
stéréotypé de la « présentation des armes », mais, au-delà d’un morceau de
bravoure peut-être surfait, ne peut-on être sensible à l’aspect profondément
symbolique de la scène ? Observons l’ordre dans lequel les armes nous sont
présentées (la laisse XXXI développant rigoureusement la liste de la laisse
XXX) : il y a d’abord le
hauber (v. 944) – ou la
broigne (v. 968), puis le
heaume
(v. 945 et 972), l’
espee (v. 949 et 976), l’
escu ou la
targe (v. 954 et 982) et, enfin,
l’
espié (v. 956 et 983). La laisse XXX est moins avare de notations de couleurs
(le haubert est
saffré et le heaume est
vert) que la XXXI, mais les deux
descriptions offrent largement prétexte au développement du motif de
l’« histoire des armes »
[32], qui ajoute un lustre certain aux objets cités. En bref,
et si l’on ne tient pas compte du cheval (dont l’incongruité dans la tour eût
vraiment été trop flagrante), ce sont rigoureusement les mêmes armes, et
dans le même ordre, que dans la laisse III ! Guillaume s’y plaignait de
manquer des plaisirs de la cour, mais se réjouissait, par compensation, de ne
pas être privé d’armes. Or, que se passe-t-il dans la laisse XXXI ? Ces armes,
dont Guillaume prétendait qu’elles étaient son seul bien, lui sont données au
moment précis où il en est dépourvu (s’étant déguisé en marchand pour
pénétrer dans Orange
[33]), comme si, ironiquement, le seul bien qu’il s’était
vanté de posséder avait en fait été jusque là parfaitement illusoire. Plus
qu’une investiture souriante inversant plaisamment les rôles de l’initiateur
et de l’initié, le geste d’Orable est véritablement geste de suzeraine donnant
à son chevalier la dignité qu’elle seule, par son amour, peut lui conférer.
Réalisant le désir d’amour de Guillaume, elle lui révèle que ce désir est
inséparable du désir de chevalerie et que, de surcroît, elle seule a pouvoir de
réaliser le désir de Guillaume. La signification de l’investiture est
évidemment parachevée par le fait que ce sont les armes mêmes de son mari
Thibaut dont Orable investit Guillaume. En donnant à celui-ci la priorité sur
son fils même, elle entérine un infléchissement lignagier qui enlève par
avance à Guillaume toute possibilité de parachever l’investissement de la
ville par les moyens guerriers qui lui sont propres; la prouesse est dépassée,
dès avant son accomplissement, par le prestige inégalable des armes :
E dame Orable li ceint l’espee au lé,
Qui fu Tiebaut son segnor, a l’Escler.
Ainz ne la volt a nul home doner,
Nes Arragon, qui tant l’ot desirré,
Qui ert ses filz de moillier espousé. (v. 949-953)
En quête d’amour, Guillaume comprend, le chemin fait, que le chevalerie,
qu’il croyait acquise, restait encore à conquérir et qu’elle ne pouvait tenir sa
légitimité que de ce qui, étant plus haut qu’elle, lui est extérieur ;
l’incomplétude fondamentale, exprimée dans le sentiment de déréliction de
Guillaume dans la laisse III, ne peut trouver sa résolution que dans le lieu où
se rencontre le fantasme et son modèle, d’où l’importance de la double
description d’Orable, miroir pivotant qui est un des centres de gravité du
texte, au même titre que la double évocation des armes ou que la disjonction,
destinée à devenir conjonction sous la double autorité de Guillaume et de son
épouse, des deux villes entre lesquelles s’articule le récit, car les deux palais
sont dans une situation symétrique inversée : à la terrasse du château de
Nîmes, s’ouvrant sur une plaine vide, espace potentiellement illimité, mais
annihilé par sa propre inutilité, s’offrant pourtant comme un page blanche à
l’écriture de l’aventure, répond la tour de Gloriette dans le château d’Orange,
espace hermétiquement clos où
soleil n’i luist (v. 649), mais qui s’ouvre sur
l’infini de la découverte amoureuse
[34]. Sans même faire intervenir les
souterrains et les cachots d’Orange – autant d’espaces qui illustrent une
prolifération, paradoxale et excitante, des lieux clos dans le château sarrasin
– on constate que Gloriette est précisément au sens propre ce que la terrasse
du château de Nîmes était au sens figuré : une « prison ». Mais ici, paradoxe
suprême, c’est la lettre qui vivifie; précisément parce qu’elle
est une prison,
Gloriette est le lieu qui peut délivrer Guillaume de la hantise de considérer
comme un cachot l’espace le plus ouvert qui soit
[35]. Prison d’amour, la
chambre de Guibourc est le comble du
locus amoenus, dont on sait que la
dialectique courante est d’être à la fois intérieur (clos par un mur ou une
palissade) et extérieur (situé à ciel ouvert). Ici, pareil à ces architectures
impossibles imaginées par les auteurs des romans antiques qui, sept siècles
avant les esthètes du symbolisme, rêvent de l’objet d’art parfait qui saura
surpasser la perfection de la nature, la chambre de Guibourc conjugue nature
et culture dans un huis clos total : malgré l’absence de toute ouverture sur le
dehors, un pin étend ses branches et ses racines dans tout l’espace de la tour,
vision utopique d’une nature domestiquée au seul usage d’un agrément
entièrement culturalisé : A. Labbé a fort bien parlé de cette architecture à
relents orientalisants
[36] ; relevant le détail des feuilles
blanche,
inde et
vermeillant (v. 656) de l’arbre, il lui semble « clair qu’il ne peut s’agir d’un vrai
pin »
[37]. Notons d’abord l’analogie des couleurs avec celles que le texte prête,
quelques vers plus loin, à Orable :
blanche (v. 666) et
vermeille (v. 667), elle est
vêtue, on l’a vu plus haut, d’un
paile escarainant que rien n’empêche
d’imaginer bleu.
L’œuvre de l’art recèle tous les prestiges du jardin clos d’un paradis
oriental, mais contourne les servitudes de la nature : immuable et perpétuel,
le printemps de la chambre d’Orable n’a à craindre ni les frimas ni
l’avilissante périodicité des cycles végétaux.
Nous arrivons certes ici dans un « autre monde », mais s’agit-il pour
autant de
l’« autre monde »? Peut-on, sans autre précaution, considérer que,
semblable aux héros de la littérature bretonne, Guillaume trouve en Orable
une fée, souveraine d’un royaume du « tout ailleurs », lui-même
emblématisé par la chambre merveilleuse ? L’idée est séduisante, mais
vague
[38], car tous les cours d’eau ne sont pas des « passages »: la Durance
n’est pas un gué breton et la reconnaissance de ce motif dans la chanson de
geste reste à étayer. Plus riche nous semble, à dire vrai, l’idée inverse, à savoir
que Guillaume n’est précisément attiré que par le monde le plus sublunaire
et le plus matériel qui soit, l’exacerbation du culturel au détriment du naturel
dans la tour de Gloriette ne pouvant dès lors qu’aller dans le sens de son
désir ; à cet égard, les considérations de Cl. Lachet sur l’« oubli de Dieu » par
Guillaume nous paraissent pertinentes : lorsqu’il s’écrie
« Ceans est le
paradis » (alors que Bertrand se garde bien de prononcer un tel blasphème
[39]),
le héros constate l’accomplissement de son rêve de retour au paradis terrestre
bien plus qu’il ne se sent transporté dans un « ailleurs »: Orange est la ville
qui lui est destinée, celle d’où partiront ses futurs exploits et non un royaume
de féerie en dehors du temps, de la même manière que son amour pour
Orable n’est pas une simple passade, une « aventure », mais bien le début
d’une passion qui ne se démentira guère. Ici encore, le glissement du
chevaleresque vers l’amoureux est solidaire d’un recentrement qui réduit, en
fin de compte, l’écart observé.
Au terme de ce parcours, nous ne pouvons que renouveler notre
admiration pour le poète de La Prise d’Orange, admirable metteur en scène
qui a su savamment conjoindre les thèmes guerriers et amoureux dans une
unité supérieure où, plutôt que de se neutraliser ou de se gêner, les valeurs
mises en jeu concourent à la construction d’un sen ne déparant en aucune
manière le moment essentiel de la trajectoire épique de Guillaume qui en
constitue l’anecdote. Ce qui prend naissance dans ce texte, ce n’est pas
seulement l’amour – et certains critiques, trop sensibles à cette thématique
apparemment « déviante » en contexte épique, s’y sont trompés et ont
indûment marginalisé notre chanson – c’est surtout la possibilité de la
souveraineté. L’empereur Louis, en chargeant Guillaume de conquérir des
terres qu’il ne lui coûtait ainsi rien de lui donner (à la fin du Couronnement de
Louis), n’avait guère pu lui transmettre un pouvoir qu’il ne possédait pas lui-même. La Prise d’Orange nous montre donc non seulement que toute
souveraineté ne peut résulter que d’une initiation personnelle du sujet
désirant (inaugurée, en l’occurrence, par l’expérience du vide), mais surtout,
que nul ne peut se vanter d’exercer la maîtrise, sans avoir passé par son
contraire, la sujétion : littéralement et métaphoriquement prisonnier (de
Gloriette par sa ruse et d’Orable par son amour), Guillaume en vient à
comprendre que toute maîtrise est d’abord maîtrise de soi-même, la
soumission amoureuse se posant ici comme l’idéale métonymie de
l’accomplissement du désir informulé qui lui rendait insupportable le séjour
– vide à force d’être ouvert – du palais de Nîmes : loin de l’obliger à choisir
la femme ou la ville, voire à renoncer aux deux, la situation délicate de
Guillaume au cœur même du palais sarrasin, le fait d’un seul coup,
prodigieux retournement, suzerain de la femme et de la ville. Venant
s’inscrire à rebours du fantasme guerrier de Guillaume, la cérémonie de
l’adoubement dans la tour démontre du même coup la force vive du
fantasme, exemplairement inscrite dans des reprises textuelles dont
l’efficacité vient de ce qu’elles se déploient précisément dans un espace
inaccessible au héros. Sans aller jusqu’à parler de l’inconscient du texte, on
reste frappé de ces « jeux d’Orange » qui, pour être moins spectaculaires que
ceux des Enfances Guillaume, n’en exemplifient pas moins une fort moderne
dialectique du dehors et du dedans, où l’apparemment ouvert se révèle
inclus dans l’apparemment clos, où le renversement de l’espace naturel non
strié (certes délimité par la rhétorique de l’ouverture printanière) dans
l’espace artificiel le plus contraignant (quoique débouchant sur un Orient qui
met en échec l’écriture topique) permet l’émergence de l’histoire, sous la
triple forme de l’amour, de l’investiture chevaleresque et de l’héritage
lignagier. Gage de futures aventures, cet épisode dévoile donc ici toute son
importance symbolique : Guillaume, qui apparaissait déjà, dans les combats
de la tour, militairement inférieur à ses neveux, a définitivement cessé de
pouvoir être compté au nombre des « bacheliers »; même s’il n’aura jamais
d’enfants, il est désormais installé dans sa légitimité d’époux, de seigneur et,
ultime transfiguration du texte, de héros épique tutélaire. Guillaume a
achevé ses apprentissages : par l’expérience du vide et de la prison, il se
connaît désormais dans sa vraie mesure et dans le plein exercice de sa liberté.
Aux antipodes de la parenthèse frivole que d’aucuns y ont vue, La Prise
d’Orange exalte, certes sous l’apparence d’un certain marivaudage, la force
structurante et profondément dialectique de l’amour et du désir : loin d’être
l’ennemi du sérieux, l’humour l’épaule au contraire et prouve la profonde
complémentarité de la « légèreté» et de la « profondeur »; uniquement
préoccupé de prouesse guerrière, Guillaume eût manqué à la fois « la dame
et la ville ». Acceptant de perdre la seconde pour la première, il triomphe sur
les deux tableaux, parce qu’il en a compris le profond sérieux et la part de
rédemption promise par le muet acquiescement à son propre désir. Parce
qu’il a refusé de céder à l’appel du vide sur la terrasse du château de Nîmes
et qu’il n’a pas craint de pénétrer l’espace hermétique de Gloriette, il a
traversé le miroir textuel tissé par le narrateur, pour devenir, tel qu’en lui-même la postérité épique le change, Guillaume d’Orange.
[1]
Cl. LACHET,
La Prise d’Orange ou la parodie courtoise d’une épopée, Paris, 1986.
[2]
D. BOUTET,
La Chanson de geste, Paris, 1993, p. 268.
[3]
Que l’on ne voie aucune ironie facile dans ce terme : je le reprends au fameux
livre du sociologue G. LIPOVETSKY,
L’ère du vide, Paris, 1983, dont l’un des chapitres
s’intitule « La société humoristique ». L’auteur entend par là que le narcissisme et
l’individualisme de la société post-industrielle induisent une distanciation hédoniste
favorable à l’éclosion d’une vision comique généralisée de la réalité.
[4]
J. FRAPPIER,
Les Chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange, t. 2, Paris, 1965,
p. 282.
[5]
Cf. L. GAUTIER,
Les épopées françaises, t. 4, Paris, 1882, p. 394.
[6]
FRAPPIER,
Ibid.
[7]
« Si l’on met à part
Audigier, on ne rencontre pas de chanson de geste qui se
présente comme une parodie au sens strict » (BOUTET,
Op. cit., p. 267-268). Et D. Boutet
de faire opportunément appel, dans une note, à la définition de la parodie par Genette
dans
Palimpsestes.
[8]
J. BÉDIER,
Les Légendes épiques, t. 1, Paris, 1917, p. 79.
[9]
D. BOUTET dit dans son anthologie
Le Cycle de Guillaume d’Orange (Paris, 1996,
p. 201): « L’intérêt de l’œuvre, qui n’a plus aucun fondement historique, réside
principalement dans le déploiement de l’humour, du jeu sur les registres, dans le
travail effectué sur le style épique traditionnel qui devient lui-même objet de jeu ».
[10]
Pour J. DUFOURNET (La métamorphose d’un héros épique ou Guillaume
Fierebrace dans les rédactions A et B de
La Prise d’Orange,
Revue des Langues romanes,
t. 78, 1968, p. 34),
La Prise d’Orange « ne tombe jamais dans le burlesque où se complaît
l’auteur du
Charroi».
[11]
Pour donner rapidement notre avis sur une question que nous n’avons posée
que par mégarde, il semble clair que, dans le prolongement d’une relation amoureuse
de type courtois entre Guillaume et Guibourc, l’absence d’enfants répare l’ambiguë
(et à certains égards fâcheuse) normalisation de leur relation que représente leur
mariage. Par ailleurs, les exemples de Charlemagne, d’Arthur et de Marc (pour ne pas
évoquer Mickey ou Donald) nous rappellent que le topos de la relation oncle-neveu
(quel qu’ait pu être son substrat mythique) ne fonctionne à plein que si l’oncle est lui-même sans enfants (mâles) : on sait que c’est là l’un des éléments émotionnels
importants de l’admirable scène de la mort de Vivien, dans la
Chanson de Guillaume
comme dans
Aliscans.
[12]
N. ANDRIEUX, Une ville devenue désir : la
Prise d’Orange et la transformation
du motif printanier,
Mélanges de langue et de littérature médiévales offerts à Alice Planche,
Paris, 1984, p. 21-32.
[13]
On sait que dans son livre sur
L’Art métrique dans la chanson de geste. Essai sur
la musicalité du récit, Genève, 1993, H. A. HEINEMANN considère
Le Charroi de Nîmes et
La Prise d’Orange comme les plus subtiles des chansons de geste.
[14]
Comme le dit excellemment ANDRIEUX (
Op. cit., p. 32), « la transformation du
motif printanier qui s’observe dans la
Prise d’Orange, loin de marquer la rupture d’un
système formulaire – pourtant déjà largement investi par celui de la lyrique – en
confirme, au contraire, le dynamisme spécifique, peut-être sauvegardé ici par la
prégnance d’une écriture cyclique dont cette chanson révèle non la désagrégation
mais la maturité ».
[15]
Je renvoie à FRAPPIER,
Op. cit., et surtout à ANDRIEUX,
Op. cit.
[16]
Les rédactions en vers de La Prise d’Orange AB, éd. Cl. RÉGNIER, Paris, 1966, p. 96-97. C’est toujours la version AB que nous citerons dans l’analyse qui suit.
[17]
J. RYCHNER note (
La narration des sentiments, des pensées et des discours dans
quelques œuvres des XIIe et XIIIe siècles, Genève, 1990, p. 269-270) qu’il s’agit ici d’un des
rares exemples où la perception précédant un discours que le sujet adresse à un
allocutaire présent ne concerne pas un être humain.
[18]
Cf. LACHET (
Op. cit., p. 148), qui note qu’après la messe du v. 44, il faut ensuite
attendre la pénultième strophe pour découvrir la seconde cérémonie religieuse
décrite dans la chanson.
[19]
Même si le motif est traditionnel : on notera, par exemple, qu’au début des
Enfances Guillaume, on voit pareillement le héros sortir d’un service religieux. On
comprend bien que, selon qu’il est plus ou moins relié aux isotopies qui parcourent
un texte donné, un même motif peut acquérir des sens différents; sans signification
ponctuelle dans une chanson normalement investie par le religieux, il fait soudain
éminemment sens dans un texte qui s’évertue au contraire à minimiser cette
dimension.
[20]
Cf. LACHET,
Op. cit., p. 147-149 et DUFOURNET,
Op. cit., p. 26 (Guillaume ne se
préoccupe à aucun moment de convertir l’un ou l’autre de ses ennemis).
[21]
Que l’on pense à Laforgue, chez qui la conjonction de l’oisiveté, du dimanche
et du vide métaphysique est topique.
[22]
Le v. 54, apostrophe qui déclenche le discours direct, fait office de transition;
ce passage de la focalisation interne au discours direct mime subtilement sur le plan
du discours la catastrophe qui sépare les deux temps évoqués.
[23]
Ch. MÉLA,
La Reine et le Graal, Paris, 1984, p. 31.
[24]
J. RYCHNER,
La chanson de geste. Essai sur l’art épique des jongleurs, Genève, 1955,
p. 93.
[25]
ANDRIEUX,
Op. cit., p. 21.
[26]
FRAPPIER,
Les Chansons de geste, t. 2, p. 281-282 ; J. LE GOFF, Guerriers et
bourgeois conquérants. L’image de la ville dans la littérature française du XII
e siècle,
L’imaginaire médiéval, Paris, 1985, p. 208-241 (en part., p. 212-222).
[27]
Cet
or nous renvoie par ailleurs à la
corone mise sur la tête de Louis par
Guillaume au
cort nés (qui doit par ailleurs sa mutilation au géant
Corsolt).
[28]
Cf. R. DRAGONETTI, Les Guillaume,
Le gai savoir dans la rhétorique courtoise,
Paris, 1982, p. 33-48.
[29]
Cf. Chr. MARCHELLO-NIZIA, Amour courtois, société masculine et figures du
pouvoir,
Annales E.S.C., 1981, p. 969-982.
[30]
Ici encore, très bien analysés par ANDRIEUX (
Op. cit., p. 29): « Si le renouveau
s’enclôt et s’urbanise, la ville devient printemps et cette assimilation réciproque suffit
à rendre compte du mécanisme transformationnel observé».
[31]
J. Rychner est, quant à la composition générale de la chanson, et de notre
passage en particulier, d’une sévérité excessive : « Les motifs s’imposent donc au
jongleur de second ordre en dépit du récit, sa mémoire professionnelle l’emporte sur
le bon sens » (RYCHNER,
Op. cit., p. 138).
[32]
Cf. RYCHNER,
Op. cit., p. 128.
[33]
Sur les déguisements – vestimentaires et comportementaux – du héros dans
notre chanson, cf. DUFOURNET,
Op. cit., p. 31-34.
[34]
Sur le rôle de la tour, voir l’article de J.W. MACINNES, Gloriette : the fonction
of the tower and the name in the
Prise d’Orange,
Olifant, t. 10, 1982-1983, p. 24-40.
[35]
Que l’on nous pardonne de céder ici à la tentation longtemps différée
d’évoquer un fameux poème de Baudelaire : « Quand la terre est changée en un
cachot humide / Où l’espérance, telle une chauve-souris, / S’en va battant les murs
de son aile timide / Et se cognant la tête à des plafonds pourris,/ …» (
Spleen IV).
[36]
Cf. A. LABBÉ, La
Prise d’Orange ou l’arbre dans le palais,
L’architecture des palais
et des jardins dans la chanson de geste. Essai sur le thème du roi en majesté, Paris-Genève,
1987, p. 235-329.
[37]
Ibid., p. 315. Par contre, nous ne suivrons pas A. LABBÉ lorsqu’il voit une
incohérence certaine dans la localisation de ce jardin (
ibid., p. 308). Tout à la recherche
des détails qui lui permettront de restituer les lieux dont parlent les chansons de geste,
A. LABBÉ reste parfois insensible aux effets poétiques que peut générer le flou des
descriptions (voir la question des rapports entre Gloriette et le
palais seignori ou, p.
242-244, celle de savoir si Gillebert, au début de la chanson, arrive dans un jardin ou
dans le palais même de Guillaume) : dans le cas qui nous intéresse ici, l’essentiel nous
semble précisément résider dans le paradoxe d’un lieu intérieur extériorisé et de la
localisation
inimaginable d’un palais (Gloriette) qui fait partie,
tout en n’en faisant pas
partie, du palais seignori. Dans
La Reine et le Graal, p. 370, Ch. MÉLA a pu parler, à
propos de l’auteur du
Lancelot en prose, d’« un écrivain qui, selon le temps du récit et
le héros en cause, donne figure diverse à l’identique ». Rien n’empêche d’appliquer
ce trait d’écriture à d’autres auteurs médiévaux, en particulier dans les chansons de
geste…
[38]
Sur ce point, S. LUONGO nous semble se situer sur un terrain plus solide, en
invoquant le folklore (Tra perfiferia a centro del discorso epico : note sulla Prise
d’Orange,
Medioevo Romanzo, t. 15, 1990, p. 211-234 et La femme magicienne : Orable
tra epopea e folclore,
Charlemagne in the North, Édimbourg, 1991, p. 345-359), que J.Cl.
AUBAILLY dont les considérations sur l’
Anima (Guillaume d’Orange ou la quête de
l’Autre-Monde,
De l’étranger à l’étrange ou la conjointure de la merveille, Senefiance, t. 25,
1988, p. 33-43) paraissent bien trop générales pour s’appliquer concrètement à notre
chanson.
[39]
Cf. LACHET,
Op. cit. p. 149.