2001
Le Moyen Age
Henri Pirenne et l’Allemagne (1914-1923).
À propos d’un livre récent
[1]
Pierre Toubert
Collège de France
Notons-le d’emblée : notre confrère de Pise n’a pas eu l’intention dans cet ouvrage
d’apporter sur Henri Pirenne une contribution de caractère purement biographique
et narratif. Il renvoie pour cela avec raison à l’ouvrage consacré par Bryce Lyon au
grand historien belge et dont il souligne justement le caractère minutieux ou, pour
reprendre ses termes, « plus qu’exhaustif ». Original dans sa conception et plein
d’intérêt dans les lignes de recherche qu’il explore, le livre de Cinzio Violante entend
saisir dans toute la complexité de ses expériences vécues un moment ou plutôt le
moment-clé dans la vie et le parcours intellectuel d’Henri Pirenne : la décennie qui va
des débuts de la Grande Guerre au Congrès international des Sciences Historiques de
Bruxelles en 1923. Il a aussi le mérite singulier de replacer avec précision ces temps
de désarroi personnel dans le cadre général de la crise qu’ont connue la culture et la
conscience historiographique européennes au cours de cette décennie cruciale.
Avec une grande attention portée à la chronologie fine du parcours intellectuel de
Pirenne et aux vicissitudes institutionnelles jusqu’à présent peu connues qui
l’encadrent, Violante a été conduit à décomposer cette période en deux moments
inégaux et évidemment imbriqués. Les années de la guerre, tout d’abord, et de la
première liquidation de ses séquelles jusque vers 1920 sont celles des épreuves subies.
On connaît la ferme résistance opposée par Pirenne et par quelques-uns de ses
collègues comme le moderniste Paul Fredericq à la germanisation de l’université de
Gand engagée par l’occupant allemand sous couvert de satisfaction des
revendications flamingantes. On sait qu’à partir de mars 1916, Pirenne et Fredericq
payèrent cette résistance de leur captivité en Allemagne puis, dans le cas de Pirenne,
de la relégation dans un village de Thuringe. Ce temps des épreuves a aussi été pour
lui celui d’une rupture complète avec un monde universitaire germanique auquel le
liait une part essentielle de sa formation, prolongée par des amitiés entretenues avec
des maîtres jusque-là respectés. Au premier rang de ces ruptures il faut citer, bien sûr,
Karl Lamprecht mais aussi d’autres comme Harnack, Schmoller ou Sombart, le
psychologue Wundt, l’économiste List et même le libéral Fr. Naumann, tous
signataires du fameux appel des 93 au monde civilisé (« Aufruf an die Kulturwelt »)
qui avait d’autre part valu dès la fin de 1914 à plusieurs d’entre eux une retentissante
exclusion des Académies françaises auxquelles ils appartenaient. Je m’en voudrais de
ne pas citer à ce propos les noms de Hans Delbrück et de Max Weber qui refusèrent
de s’associer à l’appel des 93. Violante montre bien d’autre part comment, à partir du
début des années 20 et sur les bases théoriques nouvelles créées par cette rupture
même, une sorte de « travail du deuil » entrepris par Henri Pirenne sur la part
allemande de sa culture a conduit le maître belge à élaborer les conceptions originales
qui marquent ses dernières œuvres mais non les moindres puisqu’elles aboutirent à
ces deux grands livres parus peu après sa mort en 1935 : son Histoire de l’Europe (1936)
et son célèbre Mahomet et Charlemagne publié en 1937 mais dont les lignes directrices
ont été tracées dès 1922 dans un article paru sous le même titre dans la Revue belge de
Philologie et d’Histoire.
Le livre de Violante nous offre une analyse pénétrante et subtile de ce
cheminement intellectuel tourmenté. À partir d’une exegèse attentive de l’œuvre
historique de Pirenne, certes, mais aussi des écrits à caractère autobiographique qui
jalonnent ses dernières années – les Souvenirs de captivité et les Réflexions d’un
solitaire –, à partir enfin de la riche correspondance laissée par le médiéviste belge,
Violante nous invite ainsi à mieux comprendre la manière dont une expérience
critique a pesé sur les inflexions thématiques qui enrichissent les dernières œuvres de
son auteur. Les grands discours prononcés de 1919 à 1921 par Pirenne lors des
rentrées universitaires de Gand sont consacrés, pour reprendre le titre du discours
inaugural de 1921 qui en résume bien l’esprit d’ensemble, à dresser un bilan sévère
de « ce que nous devons désapprendre de l’Allemagne ». En négatif, s’inscrit ainsi la
condamnation d’une vision de l’Histoire fondée sur l’exaltation du génie de la race
et sur la revendication pangermaniste qui formaient le leit-motiv de l’Appel des 93
intellectuels allemands d’octobre 14. Les blessures d’une longue occupation de la
Belgique étaient encore assez douloureuses pour que l’Académie royale, dès la
reprise de ses séances en 1919 ait procédé, comme l’Institut de France avait pu le faire
dès 1914, à la radiation de tous les signataires de l’appel des 93 qu’elle comptait parmi
ses correspondants étrangers. L’ouvrage de Cinzio Violante retrace de manière
précise et vivante les étapes qui marquent la très difficile reprise d’une vie
académique internationale lors des deux réunions en 1918-1919 à Londres puis à Paris
d’une Conférence des Académies des Sciences dites interalliées avant de redevenir en
1920 Union Académique internationale. Il met bien en valeur le rôle essentiel joué
dans cette remise sur ses rails de l’U.A.I. par l’helléniste belge Joseph Bidez et par
Henri Pirenne lui-même, élu président en 1920. C’est bien évidemment à lui et, à
travers lui, à la reconnaissance par les Alliés des mérites particuliers de la Belgique
que l’on doit le choix de Bruxelles pour le Congrès international des Sciences
historiques de 1923 où la limitation des pays invités aux puissances représentées à la
S.D.N. permit de résoudre aux moindres frais le problème de l’invitation d’une
délégation allemande.
En guise de remède aux dérives nationalistes et impérialistes qu’il dénonçait dans
l’historiographie allemande, Pirenne eut alors l’occasion de prôner le recours à la
méthode comparative en Histoire. Tel est le thème qu’il choisit comme sujet même de
son discours d’ouverture au Congrès de Bruxelles en 1923. On ne peut suivre ici
Cinzio Violante dans le détail de sa lucide analyse des communications et des débats
dont le Congrès de Bruxelles fut le théâtre. Cette étude, la première à notre
connaissance qui ait été conduite avec une telle rigueur, jette la lumière la plus vive
sur les enjeux politiques et historiographiques de l’immédiat après-guerre. Elle
éclaire aussi les conditions de la réintégration laborieuse de l’Allemagne dans la
nouvelle « République des Lettres », acquise cinq ans plus tard seulement à l’occasion
du Congrès international d’Oslo (1928).
La dernière partie de l’ouvrage de Violante nous paraît ainsi présenter un double
intérêt. Par une sorte de lecture parallèle, elle nous apporte, en premier lieu, une
somme de faits et de réflexions d’un grand intérêt et d’une réelle nouveauté sur
l’histoire culturelle de l’Europe dans les années 1920 et sur les conditions dans
lesquelles s’est faite la reprise du dialogue scientifique entre les historiens des pays
ex-belligérants. Elle rend compte, d’autre part, en profondeur des cheminements de
la pensée même de Pirenne. Les épreuves de la guerre et les remises en question
conséquentes ont conduit chez lui à l’épanouissement d’une nouvelle vision de
l’histoire de l’Europe. Avec, pour clé de lecture les
Réflexions d’un solitaire et les écrits
de l’immédiat après-guerre, Violante restitue avec acuité les racines, les présupposés
et les formulations de la dernière grande synthèse pirénnienne. Ajoutons que c’est sur
les mêmes fondements, à la fois théoriques et – pour une part du moins –
psychologiques que repose l’autre grande œuvre du dernier Pirenne : son
Mahomet
et Charlemagne. La réduction
ad minimum du rôle des Grandes Invasions et du concept
même de « germanisation », la permanence conséquente en Occident même des
cadres économiques et institutionnels de l’Empire romain jusqu’à la césure véritable
que Pirenne place au moment de l’expansion musulmane constituent, on le sait, les
idées-force d’une thèse soumise à d’incessantes révisions depuis les années 40. On
comprend donc fort bien que Violante n’ait pas cru utile de revenir sur le problème
tant de fois tourné et retourné des destinées historiographiques de cette thèse
fameuse. On nous permettra seulement d’ajouter que, depuis l’évocation qu’a faite
Léopold Génicot dans la
Revue d’Histoire ecclésiastique en 1987 du bilan de « Mahomet
et Charlemagne après cinquante ans », toute une production historique récente,
souvent intéressante et parfois même de qualité, est venue revivifier les conceptions
que Pirenne qualifiait lui-même du terme significatif de « romanistes ». Notons enfin,
pour clore notre trop brève évocation de ce maître livre que Violante apporte aussi de
précieux éléments d’information et de réflexion, à partir de son étude des relations
entre Pirenne, Lucien Febvre et Marc Bloch au problème de la genèse, dans les années
1923-1928, des
Annales d’Histoire économique et sociale. Il est particulièrement
opportun, à la lumière des éléments fournis par Violante, de replacer les origines de
la revue fondée en 1929 par Febvre et Bloch dans le débat clairement engagé à
Bruxelles en 1923 par Pirenne sur l’urgence qu’il y avait alors à bâtir sur les bases
offertes par la méthode comparative une « nouvelle Histoire », celle-là même dont
Marc Bloch devait se faire le protagoniste. On ne saurait donc trop conseiller, en guise
de complément au beau livre de Violante, la (re)lecture des écrits souvent peu connus
– voire injustement méconnus – consacrés par Bloch à la méthode comparative,
récemment réunis avec beaucoup de soin par Étienne Bloch
[2]. En marge du thème
essentiel et émouvant qui forme l’épine dorsale du livre de Violante – le pourquoi et
le comment de ce que Pirenne a désappris de l’Allemagne –, se dessine ainsi un thème
secondaire particulièrement cher, sans aucun doute, au lecteur français : ce que Bloch
et Febvre ont appris de Pirenne. Remercions chaleureusement notre confrère de Pise
d’avoir apporté une contribution aussi décisive à notre compréhension de toute
l’historiographie européenne du premier XX
e siècle.
[1]
Cinzio VIOLANTE,
La fine della « grande illusione ». Uno storico europeo tra guerra e
dopoguerra, Henri Pirenne (1914-1923). Per una rilettura della Histoire de l’Europe
, Bologne, Il
Mulino, 1997; 1 vol. in-8°, 418 p.
(Annali dell’Istituto storico italo-germanico,
Monografia, 31).
[2]
M. BLOCH,
Histoire et historiens, éd. É. BLOCH, Paris, 1995. On signalera aussi dans le
même esprit que celui de Violante, le travail fort intéressant de P. SCHÖTTLER, Marc Bloch et le
XIV
e Congrès international de sociologie, Bucarest, août 1939, paru dans
Genèses, t. 20, 1995,
p.143-154.