Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3656-6
190 pages

p. 317 à 320
doi: en cours

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Tome CVII 2001/2

2001 Le Moyen Age

Henri Pirenne et l’Allemagne (1914-1923). À propos d’un livre récent  [1]

Pierre Toubert Collège de France
Notons-le d’emblée : notre confrère de Pise n’a pas eu l’intention dans cet ouvrage d’apporter sur Henri Pirenne une contribution de caractère purement biographique et narratif. Il renvoie pour cela avec raison à l’ouvrage consacré par Bryce Lyon au grand historien belge et dont il souligne justement le caractère minutieux ou, pour reprendre ses termes, « plus qu’exhaustif ». Original dans sa conception et plein d’intérêt dans les lignes de recherche qu’il explore, le livre de Cinzio Violante entend saisir dans toute la complexité de ses expériences vécues un moment ou plutôt le moment-clé dans la vie et le parcours intellectuel d’Henri Pirenne : la décennie qui va des débuts de la Grande Guerre au Congrès international des Sciences Historiques de Bruxelles en 1923. Il a aussi le mérite singulier de replacer avec précision ces temps de désarroi personnel dans le cadre général de la crise qu’ont connue la culture et la conscience historiographique européennes au cours de cette décennie cruciale.
Avec une grande attention portée à la chronologie fine du parcours intellectuel de Pirenne et aux vicissitudes institutionnelles jusqu’à présent peu connues qui l’encadrent, Violante a été conduit à décomposer cette période en deux moments inégaux et évidemment imbriqués. Les années de la guerre, tout d’abord, et de la première liquidation de ses séquelles jusque vers 1920 sont celles des épreuves subies. On connaît la ferme résistance opposée par Pirenne et par quelques-uns de ses collègues comme le moderniste Paul Fredericq à la germanisation de l’université de Gand engagée par l’occupant allemand sous couvert de satisfaction des revendications flamingantes. On sait qu’à partir de mars 1916, Pirenne et Fredericq payèrent cette résistance de leur captivité en Allemagne puis, dans le cas de Pirenne, de la relégation dans un village de Thuringe. Ce temps des épreuves a aussi été pour lui celui d’une rupture complète avec un monde universitaire germanique auquel le liait une part essentielle de sa formation, prolongée par des amitiés entretenues avec des maîtres jusque-là respectés. Au premier rang de ces ruptures il faut citer, bien sûr, Karl Lamprecht mais aussi d’autres comme Harnack, Schmoller ou Sombart, le psychologue Wundt, l’économiste List et même le libéral Fr. Naumann, tous signataires du fameux appel des 93 au monde civilisé (« Aufruf an die Kulturwelt ») qui avait d’autre part valu dès la fin de 1914 à plusieurs d’entre eux une retentissante exclusion des Académies françaises auxquelles ils appartenaient. Je m’en voudrais de ne pas citer à ce propos les noms de Hans Delbrück et de Max Weber qui refusèrent de s’associer à l’appel des 93. Violante montre bien d’autre part comment, à partir du début des années 20 et sur les bases théoriques nouvelles créées par cette rupture même, une sorte de « travail du deuil » entrepris par Henri Pirenne sur la part allemande de sa culture a conduit le maître belge à élaborer les conceptions originales qui marquent ses dernières œuvres mais non les moindres puisqu’elles aboutirent à ces deux grands livres parus peu après sa mort en 1935 : son Histoire de l’Europe (1936) et son célèbre Mahomet et Charlemagne publié en 1937 mais dont les lignes directrices ont été tracées dès 1922 dans un article paru sous le même titre dans la Revue belge de Philologie et d’Histoire.
Le livre de Violante nous offre une analyse pénétrante et subtile de ce cheminement intellectuel tourmenté. À partir d’une exegèse attentive de l’œuvre historique de Pirenne, certes, mais aussi des écrits à caractère autobiographique qui jalonnent ses dernières années – les Souvenirs de captivité et les Réflexions d’un solitaire –, à partir enfin de la riche correspondance laissée par le médiéviste belge, Violante nous invite ainsi à mieux comprendre la manière dont une expérience critique a pesé sur les inflexions thématiques qui enrichissent les dernières œuvres de son auteur. Les grands discours prononcés de 1919 à 1921 par Pirenne lors des rentrées universitaires de Gand sont consacrés, pour reprendre le titre du discours inaugural de 1921 qui en résume bien l’esprit d’ensemble, à dresser un bilan sévère de « ce que nous devons désapprendre de l’Allemagne ». En négatif, s’inscrit ainsi la condamnation d’une vision de l’Histoire fondée sur l’exaltation du génie de la race et sur la revendication pangermaniste qui formaient le leit-motiv de l’Appel des 93 intellectuels allemands d’octobre 14. Les blessures d’une longue occupation de la Belgique étaient encore assez douloureuses pour que l’Académie royale, dès la reprise de ses séances en 1919 ait procédé, comme l’Institut de France avait pu le faire dès 1914, à la radiation de tous les signataires de l’appel des 93 qu’elle comptait parmi ses correspondants étrangers. L’ouvrage de Cinzio Violante retrace de manière précise et vivante les étapes qui marquent la très difficile reprise d’une vie académique internationale lors des deux réunions en 1918-1919 à Londres puis à Paris d’une Conférence des Académies des Sciences dites interalliées avant de redevenir en 1920 Union Académique internationale. Il met bien en valeur le rôle essentiel joué dans cette remise sur ses rails de l’U.A.I. par l’helléniste belge Joseph Bidez et par Henri Pirenne lui-même, élu président en 1920. C’est bien évidemment à lui et, à travers lui, à la reconnaissance par les Alliés des mérites particuliers de la Belgique que l’on doit le choix de Bruxelles pour le Congrès international des Sciences historiques de 1923 où la limitation des pays invités aux puissances représentées à la S.D.N. permit de résoudre aux moindres frais le problème de l’invitation d’une délégation allemande.
En guise de remède aux dérives nationalistes et impérialistes qu’il dénonçait dans l’historiographie allemande, Pirenne eut alors l’occasion de prôner le recours à la méthode comparative en Histoire. Tel est le thème qu’il choisit comme sujet même de son discours d’ouverture au Congrès de Bruxelles en 1923. On ne peut suivre ici Cinzio Violante dans le détail de sa lucide analyse des communications et des débats dont le Congrès de Bruxelles fut le théâtre. Cette étude, la première à notre connaissance qui ait été conduite avec une telle rigueur, jette la lumière la plus vive sur les enjeux politiques et historiographiques de l’immédiat après-guerre. Elle éclaire aussi les conditions de la réintégration laborieuse de l’Allemagne dans la nouvelle « République des Lettres », acquise cinq ans plus tard seulement à l’occasion du Congrès international d’Oslo (1928).
La dernière partie de l’ouvrage de Violante nous paraît ainsi présenter un double intérêt. Par une sorte de lecture parallèle, elle nous apporte, en premier lieu, une somme de faits et de réflexions d’un grand intérêt et d’une réelle nouveauté sur l’histoire culturelle de l’Europe dans les années 1920 et sur les conditions dans lesquelles s’est faite la reprise du dialogue scientifique entre les historiens des pays ex-belligérants. Elle rend compte, d’autre part, en profondeur des cheminements de la pensée même de Pirenne. Les épreuves de la guerre et les remises en question conséquentes ont conduit chez lui à l’épanouissement d’une nouvelle vision de l’histoire de l’Europe. Avec, pour clé de lecture les Réflexions d’un solitaire et les écrits de l’immédiat après-guerre, Violante restitue avec acuité les racines, les présupposés et les formulations de la dernière grande synthèse pirénnienne. Ajoutons que c’est sur les mêmes fondements, à la fois théoriques et – pour une part du moins – psychologiques que repose l’autre grande œuvre du dernier Pirenne : son Mahomet et Charlemagne. La réduction ad minimum du rôle des Grandes Invasions et du concept même de « germanisation », la permanence conséquente en Occident même des cadres économiques et institutionnels de l’Empire romain jusqu’à la césure véritable que Pirenne place au moment de l’expansion musulmane constituent, on le sait, les idées-force d’une thèse soumise à d’incessantes révisions depuis les années 40. On comprend donc fort bien que Violante n’ait pas cru utile de revenir sur le problème tant de fois tourné et retourné des destinées historiographiques de cette thèse fameuse. On nous permettra seulement d’ajouter que, depuis l’évocation qu’a faite Léopold Génicot dans la Revue d’Histoire ecclésiastique en 1987 du bilan de « Mahomet et Charlemagne après cinquante ans », toute une production historique récente, souvent intéressante et parfois même de qualité, est venue revivifier les conceptions que Pirenne qualifiait lui-même du terme significatif de « romanistes ». Notons enfin, pour clore notre trop brève évocation de ce maître livre que Violante apporte aussi de précieux éléments d’information et de réflexion, à partir de son étude des relations entre Pirenne, Lucien Febvre et Marc Bloch au problème de la genèse, dans les années 1923-1928, des Annales d’Histoire économique et sociale. Il est particulièrement opportun, à la lumière des éléments fournis par Violante, de replacer les origines de la revue fondée en 1929 par Febvre et Bloch dans le débat clairement engagé à Bruxelles en 1923 par Pirenne sur l’urgence qu’il y avait alors à bâtir sur les bases offertes par la méthode comparative une « nouvelle Histoire », celle-là même dont Marc Bloch devait se faire le protagoniste. On ne saurait donc trop conseiller, en guise de complément au beau livre de Violante, la (re)lecture des écrits souvent peu connus – voire injustement méconnus – consacrés par Bloch à la méthode comparative, récemment réunis avec beaucoup de soin par Étienne Bloch [2]. En marge du thème essentiel et émouvant qui forme l’épine dorsale du livre de Violante – le pourquoi et le comment de ce que Pirenne a désappris de l’Allemagne –, se dessine ainsi un thème secondaire particulièrement cher, sans aucun doute, au lecteur français : ce que Bloch et Febvre ont appris de Pirenne. Remercions chaleureusement notre confrère de Pise d’avoir apporté une contribution aussi décisive à notre compréhension de toute l’historiographie européenne du premier XXe siècle.
 
NOTES
 
[1] Cinzio VIOLANTE, La fine della « grande illusione ». Uno storico europeo tra guerra e dopoguerra, Henri Pirenne (1914-1923). Per una rilettura della Histoire de l’Europe, Bologne, Il Mulino, 1997; 1 vol. in-8°, 418 p. (Annali dell’Istituto storico italo-germanico, Monografia, 31).
[2] M. BLOCH, Histoire et historiens, éd. É. BLOCH, Paris, 1995. On signalera aussi dans le même esprit que celui de Violante, le travail fort intéressant de P. SCHÖTTLER, Marc Bloch et le XIVe Congrès international de sociologie, Bucarest, août 1939, paru dans Genèses, t. 20, 1995, p.143-154.
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