2001
Le Moyen Age
Nécrologie
Cinzio Violante
(1921-2001)
Pierre Toubert
Collège de France
Avec Cinzio Violante, décédé à Pise le 26mars 2001, disparaît un des
représentants les plus en vue de la médiévistique italienne. Par l’importance
scientifique de son œuvre, par la force de sa personnalité, par le rôle capital
qu’il a joué dans l’animation et la direction des institutions de recherche en
Italie durant près d’un demi-siècle, il n’est pas exagéré de dire que Cinzio
Violante a marqué de son empreinte toute une génération d’historiens de la
Péninsule.
Né à Andria (Bari) en 1921, Cinzio Violante s’est pour l’essentiel formé à
l’École Normale Supérieure de Pise et à l’Université de Pise où enseignaient
des maîtres tels qu’Ottorino Bertolini et Delio Cantimori. Le cours normal de
ses études avait été interrompu par la guerre et, comme nombre de jeunes
étudiants italiens de sa génération, il a été douloureusement marqué, de 1942
à 1945, par l’expérience des camps de concentration allemands. C’est à ses
compagnons morts en déportation qu’il a dédié son premier grand livre,
publié en 1953, sur La société milanaise à l’époque précommunale. C’est aussi,
m’avait-il confié, en reconnaissance d’une certaine communauté de destins,
qu’il a consacré son dernier grand livre à Henri Pirenne dans la tourmente de
la Grande Guerre. À partir de 1947, Violante avait poursuivi sa formation
auprès de l’Istituto Italiano di Studi Storici de Naples où il avait pu se pénétrer
de l’influence de Benedetto Croce. Au début des années 50, il fréquenta
assidûment l’Istituto Storico per il Medioevo de Rome, dirigé par Raffaello
Morghen. Dans cette véritable pépinière de grands savants, il eut le rare
privilège d’être le condisciple de cette pléiade de jeunes historiens destinés
à devenir les maîtres de l’historiographie médiévale italienne du second
XXesiècle : Arsenio Frugoni, Paolo Lamma, Nicola Cilento, Raoul Manselli,
Ovidio Capitani et Girolamo Arnaldi. De 1956 à 1963, Violante a occupé la
chaire d’histoire médiévale de l’Université catholique de Milan avant de se
transférer en 1963 à l’Université de Pise où il a enseigné jusqu’à sa retraite en
1996 et continué, après son éméritat et jusqu’à ces derniers mois, d’assurer
une présence active et féconde. Il était docteur honoris causa de l’Université
catholique de Louvain-la-Neuve, membre ordinaire de l’Accademia
nazionale dei Lincei, membre associé de l’Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres (Institut de France), fellow de la British Academy et de
l’American Medieval Academy. Il a, comme on sait, joué un rôle directeur
dans l’animation de la longue et si importante série de colloques d’histoire
religieuse organisés par l’Université catholique de Milan dans son centre de
Passo della Mendola. Non moins décisive a été son action en qualité de
membre du Conseil Scientifique du Centro italiano di studi sull’Alto
Medioevo de Spolète pendant plusieurs décennies et jusqu’à la grande
« settimana di studio » de 1999 (Il feudalesimo nell’alto Medioevo) dont il avait
été l’organisateur de bout en bout.
Il laisse une œuvre considérable, riche de plusieurs ouvrages et de plus
d’une centaine d’articles de grande importance, depuis la parution en 1953
de son grand livre pionnier sur La società milanese nell’età precomunale jusqu’à
son dernier ouvrage, aussi remarquable par l’ampleur de son information
que par la pénétration de ses jugements, consacré à Pirenne : La fine della
« grande illusione ». Uno storico europeo, Henri Pirenne (1914-1923). Per una
rilettura della Histoire de l’Europe, paru à Bologne en 1997.
Une œuvre aussi riche et variée que la sienne ne se prête guère à un résumé
synthétique. Contentons-nous d’en suggérer ici les principaux axes d’intérêt
et les domaines d’excellence. Violante apparaît, en premier lieu, comme un
spécialiste de l’histoire économique et sociale de l’Italie des IXe-XIIesiècles.
Outre son ouvrage sur la société milanaise, qui traduit la première influence
avérée de Marc Bloch sur l’historiographie italienne, on lui doit des travaux
très novateurs sur la monnaie et les prix, le marché de la terre et la pratique
du crédit dans l’Italie des Xe-XIIesiècles. Il a aussi été le premier à
comprendre tout le profit que l’on pouvait tirer d’une histoire conjointe des
patrimoines fonciers, des généalogies et des institutions d’encadrement
social. À Milan d’abord puis à Pise, il a animé un groupe de recherches très
actif qui, sur des bases prosopographiques solides, a renouvelé notre
connaissance de l’aristocratie précommunale et communale en Lombardie et
en Toscane.
Un autre terrain d’élection de Cinzio Violante a été l’histoire religieuse des
Xe-XIIesiècles. Sans solution de continuité avec les recherches que nous
venons d’évoquer, il s’est attaché à l’étude des différents aspects du
mouvement réformateur du XIesiècle, ainsi qu’au développement des
hérésies et des mouvements de contestation hétérodoxes comme celui de la
Pataria milanaise à laquelle il a consacré en 1955 un ouvrage classique. On
peut dire qu’il n’est guère d’aspect – social, institutionnel ou idéologique –
du grand mouvement de renouveau lié à la Réforme dite grégorienne qui
n’ait retenu son attention. Il a consacré des monographies à la réforme
épiscopale des décennies 1040-1070, à Anselme de Lucques (Alexandre II),
au mouvement canonial, aux formes italiennes du renouveau de
l’érémitisme au XIesiècle. Reprenant toute une série de travaux échelonnés
dans le temps, il a publié en 1986 un ouvrage fondamental de près de 600
pages sur l’évolution des institutions paroissiales dans l’Italie médiévale.
Notre revue s’honore d’avoir publié en 1991 un article de synthèse sur le
concept même de Réforme grégorienne dans lequel il a dressé l’état d’une
question qu’il avait lui-même tant contribué à faire progresser.
Un autre terrain de manœuvre favori de Cinzio Violante a été celui de
l’histoire locale et, en particulier, de l’histoire des cités toscanes au Moyen
Âge. Dans ce domaine comme dans celui de l’hérésiologie, il a su porter plus
avant nos connaissances sur des chemins balisés par un maître auquel il
vouait une grande admiration : Gioacchino Volpe.
Cinzio Violante était un homme de caractère et de conviction, vif dans le
dialogue et pugnace dans le débat d’idées. Sa disparition va décidément
créer un grand vide dans une historiographie italienne qui lui doit une part
indiscutable de son éclat actuel.