Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3656-6
190 pages

p. 395 à 397
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tome CVII 2001/2

2001 Le Moyen Age

Nécrologie Cinzio Violante (1921-2001)

Pierre Toubert Collège de France
Avec Cinzio Violante, décédé à Pise le 26mars 2001, disparaît un des représentants les plus en vue de la médiévistique italienne. Par l’importance scientifique de son œuvre, par la force de sa personnalité, par le rôle capital qu’il a joué dans l’animation et la direction des institutions de recherche en Italie durant près d’un demi-siècle, il n’est pas exagéré de dire que Cinzio Violante a marqué de son empreinte toute une génération d’historiens de la Péninsule.
Né à Andria (Bari) en 1921, Cinzio Violante s’est pour l’essentiel formé à l’École Normale Supérieure de Pise et à l’Université de Pise où enseignaient des maîtres tels qu’Ottorino Bertolini et Delio Cantimori. Le cours normal de ses études avait été interrompu par la guerre et, comme nombre de jeunes étudiants italiens de sa génération, il a été douloureusement marqué, de 1942 à 1945, par l’expérience des camps de concentration allemands. C’est à ses compagnons morts en déportation qu’il a dédié son premier grand livre, publié en 1953, sur La société milanaise à l’époque précommunale. C’est aussi, m’avait-il confié, en reconnaissance d’une certaine communauté de destins, qu’il a consacré son dernier grand livre à Henri Pirenne dans la tourmente de la Grande Guerre. À partir de 1947, Violante avait poursuivi sa formation auprès de l’Istituto Italiano di Studi Storici de Naples où il avait pu se pénétrer de l’influence de Benedetto Croce. Au début des années 50, il fréquenta assidûment l’Istituto Storico per il Medioevo de Rome, dirigé par Raffaello Morghen. Dans cette véritable pépinière de grands savants, il eut le rare privilège d’être le condisciple de cette pléiade de jeunes historiens destinés à devenir les maîtres de l’historiographie médiévale italienne du second XXesiècle : Arsenio Frugoni, Paolo Lamma, Nicola Cilento, Raoul Manselli, Ovidio Capitani et Girolamo Arnaldi. De 1956 à 1963, Violante a occupé la chaire d’histoire médiévale de l’Université catholique de Milan avant de se transférer en 1963 à l’Université de Pise où il a enseigné jusqu’à sa retraite en 1996 et continué, après son éméritat et jusqu’à ces derniers mois, d’assurer une présence active et féconde. Il était docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, membre ordinaire de l’Accademia nazionale dei Lincei, membre associé de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Institut de France), fellow de la British Academy et de l’American Medieval Academy. Il a, comme on sait, joué un rôle directeur dans l’animation de la longue et si importante série de colloques d’histoire religieuse organisés par l’Université catholique de Milan dans son centre de Passo della Mendola. Non moins décisive a été son action en qualité de membre du Conseil Scientifique du Centro italiano di studi sull’Alto Medioevo de Spolète pendant plusieurs décennies et jusqu’à la grande « settimana di studio » de 1999 (Il feudalesimo nell’alto Medioevo) dont il avait été l’organisateur de bout en bout.
Il laisse une œuvre considérable, riche de plusieurs ouvrages et de plus d’une centaine d’articles de grande importance, depuis la parution en 1953 de son grand livre pionnier sur La società milanese nell’età precomunale jusqu’à son dernier ouvrage, aussi remarquable par l’ampleur de son information que par la pénétration de ses jugements, consacré à Pirenne : La fine della « grande illusione ». Uno storico europeo, Henri Pirenne (1914-1923). Per una rilettura della Histoire de l’Europe, paru à Bologne en 1997.
Une œuvre aussi riche et variée que la sienne ne se prête guère à un résumé synthétique. Contentons-nous d’en suggérer ici les principaux axes d’intérêt et les domaines d’excellence. Violante apparaît, en premier lieu, comme un spécialiste de l’histoire économique et sociale de l’Italie des IXe-XIIesiècles. Outre son ouvrage sur la société milanaise, qui traduit la première influence avérée de Marc Bloch sur l’historiographie italienne, on lui doit des travaux très novateurs sur la monnaie et les prix, le marché de la terre et la pratique du crédit dans l’Italie des Xe-XIIesiècles. Il a aussi été le premier à comprendre tout le profit que l’on pouvait tirer d’une histoire conjointe des patrimoines fonciers, des généalogies et des institutions d’encadrement social. À Milan d’abord puis à Pise, il a animé un groupe de recherches très actif qui, sur des bases prosopographiques solides, a renouvelé notre connaissance de l’aristocratie précommunale et communale en Lombardie et en Toscane.
Un autre terrain d’élection de Cinzio Violante a été l’histoire religieuse des Xe-XIIesiècles. Sans solution de continuité avec les recherches que nous venons d’évoquer, il s’est attaché à l’étude des différents aspects du mouvement réformateur du XIesiècle, ainsi qu’au développement des hérésies et des mouvements de contestation hétérodoxes comme celui de la Pataria milanaise à laquelle il a consacré en 1955 un ouvrage classique. On peut dire qu’il n’est guère d’aspect – social, institutionnel ou idéologique – du grand mouvement de renouveau lié à la Réforme dite grégorienne qui n’ait retenu son attention. Il a consacré des monographies à la réforme épiscopale des décennies 1040-1070, à Anselme de Lucques (Alexandre II), au mouvement canonial, aux formes italiennes du renouveau de l’érémitisme au XIesiècle. Reprenant toute une série de travaux échelonnés dans le temps, il a publié en 1986 un ouvrage fondamental de près de 600 pages sur l’évolution des institutions paroissiales dans l’Italie médiévale. Notre revue s’honore d’avoir publié en 1991 un article de synthèse sur le concept même de Réforme grégorienne dans lequel il a dressé l’état d’une question qu’il avait lui-même tant contribué à faire progresser.
Un autre terrain de manœuvre favori de Cinzio Violante a été celui de l’histoire locale et, en particulier, de l’histoire des cités toscanes au Moyen Âge. Dans ce domaine comme dans celui de l’hérésiologie, il a su porter plus avant nos connaissances sur des chemins balisés par un maître auquel il vouait une grande admiration : Gioacchino Volpe.
Cinzio Violante était un homme de caractère et de conviction, vif dans le dialogue et pugnace dans le débat d’idées. Sa disparition va décidément créer un grand vide dans une historiographie italienne qui lui doit une part indiscutable de son éclat actuel.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis