Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3918-2
224 pages

p. 361 à 436
doi: en cours

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Tome CVIII 2002/2

2002 Le Moyen Age

Comptes rendus

Laurent FELLER, Les Abruzzes médiévales. Territoire, économie et société en Italie centrale du IXe au XIIe siècle, Rome, École française de Rome, 1998 ; 1 vol., XIII-980 p. (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 300).

En choisissant de travailler sur les Abruzzes, L. Feller s’inscrit dans la continuité d’ouvrages importants, dont certains portent sur les confins mêmes de la région, comme la Sabine, le Molise ou les Pouilles, illustrés par les travaux de P. Toubert, Chr. Wickham et J.M. Martin. Donner de la société des Abruzzes dans le haut Moyen Âge une vision nouvelle, tout en répondant aux contraintes bien connues du genre « monographie régionale », tel est le défi auquel L.F. doit répondre. Le résultat est à la hauteur de l’enjeu, fournissant d’une part à qui souhaite références et points de comparaison une description exhaustive de son objet, plaçant d’autre part un groupe d’hommes et son espace dans une lumière forte, pour en fixer les traits essentiels d’une façon nouvelle. Le plan, comme il se doit, est simple et permet au lecteur de suivre sans difficulté la construction du raisonnement d’ensemble. Après un tableau géographique initial, la première partie présente les caractéristiques principales de l’organisation de l’espace : elle se conclut par une présentation des formes locales de l’incastellamento. La prise en compte de toutes les variantes du phénomène et de ses limites spatiales permet d’illustrer la dimension de choix social que comporte nécessairement la fondation des castra ou la décision de conserver en l’état les structures anciennes de l’occupation du sol. Dans cet espace construit bien plus que reçu, malgré les contraintes si fortes d’un milieu montagnard méditerranéen, la description, dans une deuxième partie, des structures économiques et sociales peut se déployer dans toute son ampleur, permettant de dévoiler les dynamiques qui animent la société en la contraignant au changement. L’analyse des institutions, qui constitue la troisième et dernière partie, peut dès lors être conduite en tenant compte des spécificités du cas abruzzais, de manière à se prêter constamment à la comparaison avec d’autres sociétés du haut Moyen Âge, italiennes ou non.
L’attention prêtée aux sources dans toutes leurs spécificités est l’une des principales qualités de l’ouvrage : le dossier constitué par L.F. ne lui permet pas de mener son étude comme celle d’une région plus ou moins arbitrairement découpée. Au cœur de son enquête, un document tout à fait exceptionnel, le cartulaire-chronique de l’abbaye San Clemente a Casauria, compilé dans les années 1170-1180 par le moine Giovanni di Berardo. Narration suivie de l’histoire du monastère depuis sa création, le manuscrit renferme la copie de 2 150 documents, dont un très grand nombre remontent au dernier tiers du IXe siècle. En l’absence de sources épiscopales et urbaines de quelque ampleur, le dossier est complété par l’abondante documentation relative aux possessions dans les Abruzzes des abbayes de Farfa, du Mont-Cassin (pour l’abbaye San Liberatore alla Maiella) et de Saint-Vincent-au-Volturne. Par une fortune singulière, qui doit peu au hasard, l’étude de la société des Abruzzes oblige à confronter les principaux cartulaires-chroniques italiens (Farfa, Casauria, San Bartolomeo a Carpineto et Saint-Vincent), compilés à la même période, qui donnent de l’histoire de la péninsule italienne des temps carolingiens à la fin du XIIe siècle une vision cohérente.
Malgré l’ampleur des lacunes, dont le raisonnement tient toujours compte, ce dossier se caractérise par sa cohérence et incite l’historien à énoncer des hypothèses d’interprétation plus qu’à en donner une simple description. La chronologie s’impose ainsi fortement parce qu’elle est celle de la constitution même des sources : de la fin du IXe siècle, où la création de Casauria vient donner réalité à la frontière méridionale du monde franc (l’abbaye est créée par l’empereur Louis II en 873 comme un point d’appui à la puissance impériale au moment où les abbayes de Saint-Vincent et du Mont-Cassin, détruites par les Sarrazins en 881 et 883 cessent de jouer ce rôle), à la seconde moitié du XIIe siècle, où l’intégration progressive des cinq comtés des Abruzzes au royaume normand marque une recomposition radicale des équilibres régionaux en Italie centrale. De même qu’elles décrivent un cycle historique complet et en articulent les phases, les sources imposent aussi une perspective et un point de vue, dont l’historien doit reconnaître les effets déformants mais aussi le pouvoir de stylisation. À cet égard, le travail accompli est exemplaire, en particulier dans la prise en compte spécifique du rôle de San Clemente a Casauria. Par opposition à Farfa, Saint-Vincent ou le Mont-Cassin, abbayes plus prestigieuses et plus puissantes, pour qui la situation abruzzaise est, sinon marginale, du moins non essentielle, celle-ci apparaît comme l’acteur fondamental de la région, d’autant plus que la totalité de son patrimoine y est située. La capacité dynamique de l’une et des autres s’en ressent fortement. Le dossier de Casauria est ainsi utilisé non pas comme un cas particulièrement bien documenté, typique cependant de la situation générale, mais à la manière d’un instrument grossissant, qui permet d’apprécier de manière particulièrement nette les évolutions régionales. Exemplaire, en particulier, est l’analyse des frais engagés par l’empereur Louis II pour rassembler le patrimoine de la nouvelle communauté : pas moins de 25 000 sous entre 854 et 873. Il s’agit d’une somme colossale, sans aucune commune mesure avec la maigre circulation de valeur attestée en temps normal dans la région, en particulier en relation avec les transactions matrimoniales. Les nombreux actes associés à cet ensemble d’acquisitions sont donc étudiés à la fois du point de vue du fonctionnement formel du système économique, mais aussi sous l’angle des effets induits par cette perturbation majeure des cycles d’échanges locaux. L’évaluation dans un premier temps des capacités d’action de l’abbaye permet donc de décrire le paysage dans lequel elle s’établit, et que son action modifie à plusieurs reprises en profondeur.
Dans son analyse des sources, L.F. est particulièrement attentif à la rationalité économique des transactions effectuées, qui pose le problème de l’évaluation de la valeur des biens échangés et de l’utilisation de la monnaie comme instrument de mesure, dès le milieu du IXe siècle. Le thème est crucial, on s’en doute, et son étude revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage, sans redite ni redondance, mais comme un point de passage obligé du raisonnement de l’historien. L’abondance et la précision des actes des Abruzzes sur ce point justifient une telle insistance dans la mesures où il sont l’une de nos chances de vérifier les thèses opposées sur ce point (seule la Catalogne étudiée par P. Bonnassie offre, semble-t-il, une telle richesse d’information). La conclusion de l’A., au terme d’une analyse extrêmement nuancée, où les thèses d’un usage proprement économique de l’évaluation monétaire ou d’un fonctionnement de l’échange en terme de don et de contre-don sont attentivement évaluées, est tout à fait claire. Malgré une circulation très restreinte et irrégulière des espèces monétaires, qui oblige à solder les échanges en recourant à des objets non monnayés, malgré l’existence d’échanges non économiques, où la relation qui s’établit entre les parties contractantes prime sur la nature et la valeur des objets échangés, il ne fait pas de doute que la monnaie, en espèce ou comme référence conventionnelle, constitue un moyen efficace et largement utilisé de reconnaissance de la valeur. La variété et le caractère articulé et cohérent des processus d’évaluation montrent qu’il s’agit d’une norme largement acceptée dans la société des Abruzzes dès la fin du IXe siècle.
La même finesse d’analyse du contexte économique des actes permet à L.F. de proposer une description extrêmement convaincante du processus d’incastellamento. En l’absence d’actes d’enchâtellement comparables à ceux utilisés par P. Toubert pour le Latium, le raisonnement porte sur toute la documentation. La liste des castra, établie à mesure qu’ils apparaissent dans la documentation, sert de point de départ. L’analyse de l’ensemble des transactions, ventes de terres, précaires et livelli concédés par Casauria, permet alors de comprendre le mécanisme global qui conduit les religieux, en accord avec les propriétaires des curtes voisines et avec les communautés paysannes, à réorganiser complètement le paysage agraire et les formes d’exploitation du sol. Se substituant à la mosaïque des curtes et des terres tenues en alleu, le castrum permet une mobilisation optimale des forces de travail pour une mise en valeur du sol que la crise du modèle esclavagiste ne permettait pas de poursuivre. Il s’agit donc à l’origine d’un processus d’investissement dont les documents montrent le caractère articulé, des années 960 au milieu du XIe siècle. La concession massive de précaires par l’abbaye à partir du milieu du Xe siècle, constitue une étape préparatoire, dans la mesure où elle favorise la constitution d’exploitations vastes et dynamiques. La croissance rapide du marché des terres dans les années 975-1025 est un signe de la réussite de cette politique, qui permet à l’abbaye, en mettant en vente d’importantes surfaces, de recueillir une partie des profits accumulés. Ces sommes serviront par la suite à couvrir les dépenses extrêmement onéreuses liées à l’incastellamento. Le caractère volontariste de la politique de Casauria, qui assure elle-même la transformation en castra des curtes voisines de l’abbaye apparaît clairement dans la comparaison avec le Mont-Cassin et Saint-Vincent, qui choisissent pour leurs domaines périphériques des Abruzzes de conserver une organisation en curtes et habitats ouverts, n’entrant dans la voie de l’incastellamento que pour les possessions les plus centrales de leurs patrimoines.
Choix économique raisonné pour ses organisateurs, la construction des castra s’inscrit dans une évolution sociale d’ensemble, dont le livre est attentif à saisir les dynamiques et les étapes. L’analyse des listes d’esclaves de Farfa et de Saint-Vincent livre ainsi des informations d’une extrême précision sur le fonctionnement du domaine esclavagiste, et sur les rapports étroits qu’il entretient avec le maintien des structures fiscales anciennes. L’incastellamento apparaît ainsi comme une réponse appropriée à la dégradation de l’esclavage comme institution, dans la mesure où il permet l’intégration économique des familles paysannes issues de cette évolution. Selon les mots de L.F. (p. 552), « l’expansion du Xe siècle, celle en particulier qui rend possible l’incastellamento, ne s’est pas faite en tirant parti des possibilités offertes par l’existence d’institution restreignant la liberté, mais en s’appuyant sur une classe paysanne enrichie et à laquelle des garanties étaient offertes ». Au contraire, le développement du castrum et de l’institution seigneuriale à laquelle il est associé marque pour les communautés paysannes le début d’un cycle d’asservissement et de dépossession, qui profite à un groupe seigneurial en pleine évolution. On ne rentrera pas ici dans le détail d’une analyse complexe, qui montre en particulier l’importance économique des pratiques matrimoniales qui, par le jeu des échanges de biens entre époux mettent en circulation des biens importants, dont l’aliénation constitue l’un des moteurs de l’économie d’échange à la fin du IXe et au début du Xe siècle. Ici encore, l’évolution d’ensemble permet de dépasser les blocages locaux en offrant à certains des possibilités nouvelles d’expansion. Particulièrement intéressante de ce point de vue est l’analyse parallèle des régions encore fortement tenues par les institutions publiques où, en l’absence de processus d’incastellamento, les familles aristocratiques n’ont pas connu les mêmes occasions d’accroître leur patrimoine et leur pouvoir personnel que celles qui choisissent au même moment la voie de la construction seigneuriale.
Il s’agit donc d’un ouvrage d’une très grande richesse, tant d’informations que d’hypothèses. L.F. n’a pourtant pas voulu profiter d’un dossier de sources tout à fait exceptionnel pour proposer un modèle, et on lui en saura gré. Attentif à poursuivre son enquête jusqu’au terme, il n’oublie jamais de signaler les impasses et les apories. Son analyse de la circulation monétaire tient ainsi compte de notre ignorance des courants commerciaux et de la faiblesse de la recherche numismatique locale : faute d’une prise en compte de la circulation des espèces et des échanges avec les espaces voisins, il ne cherche pas à « clore » un modèle économique dont il parvient pourtant à mettre en lumière les articulations et les dynamiques. Son souci de laisser ouvertes les hypothèses et de donner toute la place à la complexité des évolutions rend parfois ardue la lecture de ce livre d’une extrême densité. Il est la marque d’une probité scientifique qui permettra à ce beau livre de constituer dès maintenant et pour longtemps, une référence pour l’histoire des sociétés médiévales.
Mathieu ARNOUX

Raoul de Cambrai entre l’épique et le romanesque. Actes du colloque du groupe de recherches sur l’Épique, Université Paris X, 20 novembre 1999, éd. Dominique BOUTET, Paris, Centre des Sciences de la Littérature-Université Parix X-Nanterre, 2000 ; 1 vol., 180 p. (Littérales, 25).

Fruit d’une rencontre scientifique organisée à Nanterre, autour de l’œuvre mise au programme des agrégations littéraires, en France, pour la session 2000, le recueil dont nous rendons compte rassemble neuf articles de spécialistes de la chanson de geste. Ils sont précédés par une introduction rédigée par D. Boutet (p. 5-9) qui met en perspective les problèmes historiques, linguistiques et littéraires que pose Raoul de Cambrai. Ce groupement d’études peut être, à bon droit, rapproché d’un autre livre intitulé Raoul de Cambrai, dirigé par J.Cl. Vallecalle et paru à la même époque aux éditions Ellipses. Il contenait dix articles abordant nombre de thèmes majeurs : réception de l’œuvre au siècle de Philippe-Auguste, rapports entre la créature et son Dieu, place de la femme au sein d’une guerre privée, violence, objet de culte, et anéantissement de la spiritualité, atmosphère de désillusion et de désespérance. Les Actes édités par D. Boutet ont permis d’apporter des réponses satisfaisantes à d’autres questions. Les contributions sont regroupées en trois parties, Construction et écriture, Personnages, La langue et le texte. Par manque de place, nous avons choisi de n’évoquer que certaines d’entre elles.
Caractérisée par un univers épique de désastre, champ de ruines ravagé par les incendies, Raoul de Cambrai a longtemps été étudié sans que la critique tienne compte de sa seconde partie, d’atmosphère bien différente. Fr. Suard, mettant en évidence la notion de « romanesque épique », s’inscrit en faux vis-à-vis de cette démarche du passé (Le romanesque dans Raoul de Cambrai, p. 45-63). Dès le départ, d’ailleurs, les aspects épiques de l’œuvre sont associés à l’influence d’un destin tout puissant. À première vue, l’irruption dans l’imaginaire épique des sentiments amoureux et d’aventures à tonalité romanesque est analysée comme un effet de rupture, d’autant que l’atmosphère se charge alors de jubilation et de bonheur. Pourtant, à y regarder de plus près, on constate que Raoul de Cambrai, dans son état actuel, et quelles qu’aient été les étapes de sa construction, loin d’être une chanson composite, se signale par une architecture soignée. Lors de chaque péripétie, les éléments romanesques sont associés aux données primitives, proprement épiques : les actes de l’héroïne amoureuse s’expliquent à la fois par un désir naïf mais impérieux et par le respect des lois du lignage ; si les séparations et retrouvailles des protagonistes (qui impliquent surprises, incognitos, recettes magiques) relèvent d’un schéma de conte qui, parfois, n’exclut ni le burlesque ni le pathétique, le meurtre liminaire de Raoul n’est jamais oublié, or ce type de situation est souvent point de départ du récit des chansons de geste traditionnelles ; bien qu’elles soient conçues comme très différentes, Béatris et Héluis sont proches par leurs réactions, parce que le souvenir de l’atroce scène d’Origny n’est jamais effacé. La dimension tragique rapproche l’épique et le romanesque.
La présence d’épisodes sarrasins apparaît d’entrée comme de pure fantaisie, d’autant qu’ils se situent dans la partie romanesque. La question se pose de savoir s’ils sont réellement « une pièce rapportée dont l’incongruité surprend le lecteur moderne » (p. 65) et s’ils sont nés de l’influence d’une forte intertextualité. D. Boutet prouve – dans son article Les épisodes sarrasins dans Raoul de Cambrai: composition et intertextualité, p. 65-78 – que les choses ne sont pas aussi simples. Si les deux premiers épisodes sarrasins sont en grande partie liés au hasard, le troisième a une « fonction de clôture » (p. 66) et correspond mieux aux nécessités narratives. Le choix de Saint-Gilles amène le lecteur à s’interroger : le poète a-t-il voulu rattacher ces épisodes de Raoul au petit Cycle de Saint-Gilles ou au Cycle de Guillaume d’Orange ? Cette dernière éventualité éloignerait notre chanson de l’idéologie des barons révoltés et établirait un lien, in fine, avec le souci de la légitimité. Deux autres motifs (enlèvement du fils nouveau-né du héros et combat entre un père et un fils enrôlé dans des troupes ennemies) montrent que les épisodes sarrasins de Raoul n’ont rien de spécifique (en revanche, il serait exagéré d’y voir « une forme de sous-littérature, de consommation courante, qui cherche à prolonger Raoul I à coups de scènes éprouvées, appréciées d’un public facile », p. 72). En fait, les jeux de l’intertextualité participent très largement à une volonté de cohérence de l’œuvre. Des scènes de mise en abyme successives indiquent parfaitement les intentions du remanieur. Dans le même esprit, « Origny et Saint-Gilles se répondent et explorent, dans leur écho même, les profondeurs troubles du lignage féodal et de ses obsessions  » (p. 75). Loin d’être inutiles au souci d’un ensemble construit, les épisodes sarrasins servent d’échos dans la partie romanesque « au traumatisme majeur de la partie rimée » (p. 78) et doivent être considérés comme « la transmutation symbolique des données tragiques » (p. 78).
Pour sa part, J.Ch. Herbin (Raoul de Cambrai et la Geste des Loherains, p. 79-101) est impressionné par ce qu’il estime être des points communs entre Raoul de Cambrai et la Geste des Lorrains. Il est vrai que l’on peut concevoir cette dernière comme une vendetta à la manière de Raoul de Cambrai, mais prolongée sur plusieurs générations. L’inconséquence royale de la scène liminaire est la même et elle engendre des conséquences similaires. Avant de mettre en évidence des « éléments communs », J.Ch. Herbin prend la précaution d’écrire qu’il désigne ainsi « des rencontres précises et non de simples ressemblances d’épisodes ou de formules » (p. 83). Si des emprunts existent, le long passage examiné par J.Ch. Herbin – il s’agit d’un extrait, d’environ huit cents vers, inséré dans la Venjance Fromondin (les vers 5589-6372 de l’édition Mitchneck) – doit, de préférence, être considéré comme une authentique réécriture. L’éditeur d’Hervis de Mes le prouve dans le détail, en pleine harmonie avec les vues de C. Meredith Jones qui avait décelé quatre procédés de renouvellement : la substitution d’éléments, la simplification des données, l’inversion des rôles et la réutilisation de la légende de Raoul de Cambrai pour « prolonger la vie du Cycle des Lorrains » (p. 100).
A. Labbé – Raoul et la voix des mères : parole féminine et pouvoir masculin dans Raoul de Cambrai, p. 105-121 – rappelle d’entrée que si « l’épopée française est d’abord lieu de l’acte », elle est aussi « un immense espace de parole », mais qui ne réserve que peu de place aux femmes. C’est notamment vrai pour Raoul de Cambrai, chanson de l’incommunicabilité : « le verbe s’affirme comme l’unique espace d’un fragile pouvoir féminin face à l’exorbitance de celui des hommes » (p. 106). De fait, les dialogues entre le héros et Aalais et Marsent sont promis à l’échec, ce qui ne signifie nullement que la féminité épique soit occultée ; simplement, les « stratégies de la parole » qui en résultent sont en étroit rapport avec – selon la jolie formule d’A. Labbé – « des signes lourds de nuit où prévalent la blessure, la perte et le deuil » (p. 121). Le discours d’Aalais se caractérise par une « paradoxale virilité », par un registre très large qui la conduit à emprunter à l’univers masculin aussi bien le vocabulaire que le « système de représentation » (p. 114). C’est pourquoi A. Labbé, qui tient compte aussi de la « viscérale maternité » d’Aalais, peut parler de « parole androgyne ». Comme Raoul, représentant de la fonction guerrière, rejette toute emprise de la féminité et de la fécondité sur le domaine qui lui est propre, le discours féminin est récusé. Dès lors, ce dernier n’a plus d’autre solution que de s’en remettre à la malédiction, liée aux forces de l’ombre. C’est ce qui scelle « le triomphe mutilant du verbe maternel » (p. 117). L’affrontement de Raoul et Aalais joue le rôle d’une sorte de miroir du statut maternel. Dans la chanson, si les actes sont « déviés », « la voix maternelle s’y avère confisquée… acculée à l’ultime recours du maléfice » (p. 119).
Excellente spécialiste du picard, A. Brasseur (Raoul de Cambrai : quelques problèmes de graphie, p. 167-180) était toute désignée pour fournir de précieuses indications sur la langue du manuscrit utilisé par W. Kibler et S. Kay. Son étude, méticuleuse, se fait remarquer par une extrême prudence dans les commentaires, toute interprétation linguistique étant le plus souvent accompagnée par une autre. Nous n’évoquons que quelques points abordés par A. Brasseur qui rappelle que le dialecte du Nord a entretenu des « rapports privilégiés » (p. 167) avec le wallon et le lorrain et aussi avec les parlers de l’Ouest, ce qui complique la tâche de toute analyse sérieuse. Le digraphe ai a une valeur phonétique qui n’est pas certaine ; il pourrait être le reflet de deux prononciations différentes. Si la graphie ain est courante en picard, elle n’est pas propre à cette région ; l’Ouest, le Centre, l’Est et le Sud-Est l’offrent également. Le digraphe au « appartient aux scriptae picarde… lorraine, wallonne, champenoise et surtout bourguignonne », mais la forme bautisier reste dans sa forme partiellement mystérieuse. Les formes toniques mi ou ti (à la place de moi ou toi) sont bien connues ; elles ne sont pas non plus uniquement picardes, étant fréquentes en Wallonie et Lorraine. Les graphies c, ch, g permettent aussi différentes lectures : ch peut correspondre à la prononciation [ k ], comme en témoigne le mot vainchue; dans le même ordre d’idée, la graphie g, devant a, o, u, mais aussi devant e, i peut rendre une prononciation fondée sur une chuintante (voir Angou, sergant). En picard, il existait des confusions entre sourdes et sonores, ainsi que le montrent les échanges sss (voir baissier / baisier). On sait, par ailleurs, que la terminaison -sent du passé simple (P6) correspond au Nord et au Nord-Est (zones où l’épenthèse ne se rencontre pas) à « l’assimilation par le [ s ] du [ r ] suivant » (p. 180).
Au total, ce volume d’Actes contient des articles de haute tenue qui ont contribué de manière indiscutable à une meilleure connaissance de Raoul de Cambrai.
Bernard GUIDOT

The Cambridge Companion to Ockham, éd. Paul Vincent SPADE, Cambridge-New York-Melbourne-Madrid, Cambridge U.P., 1999 ; 1 vol., XVII-420 p. ISBN (broché)  : 0-521-58790-5, prix : GBP 13,95 ; ISBN (relié) : 0-521-58244-X, prix : GBP 37,50.

Prenez quinze des meilleurs spécialistes d’un philosophe, donnez leur un projet éditorial précis qui couvre l’ensemble de sa pensée tout en évitant les recouvrements – mais sans éviter les différences de vues –, veillez à ce que l’appareil critique soit normalisé : vous obtiendrez un volume des Cambridge Companions. Les historiens de la philosophie médiévale connaissaient déjà celui consacré à Thomas d’Aquin, nous en possédons maintenant un sur Guillaume d’Ockham, qui est, avec Duns Scot, l’un des deux penseurs les plus importants du XIVe siècle. Un siècle difficile et méconnu que celui-là. Jerphagnon n’écrivait-il pas qu’il est celui où l’historien de la philosophie sent son objet lui échapper ? Sans doute avait-il raison en ceci que ce siècle est celui où tout se lie : l’héritage des anciennes questions qui ne font plus toujours sens pour nous, les textes de l’Antiquité peu à peu redécouverts à travers des traductions de traductions, les différentes disciplines qui s’intriquent… Quel historien pourrait-il cerner avec le même brio les questions logiques, épistémologiques, métaphysiques, théologiques, morales et politiques d’un auteur pour lequel ces problèmes étaient inextricablement liés ? Jusqu’ici le chercheur qui abordait la pensée d’Ockham au travers des études existantes découvrait d’ouvrage en ouvrage un auteur aux visages multiples et dissemblables. Le lecteur du Companion dont je rends compte ici verra se rassembler les différentes facettes de l’œuvre d’Ockham en une seule face. Une face sans doute encore imparfaite (il existe bien des aspérités, sinon même des incompatibilités, entre les lectures proposées ici), mais qui répond assez à l’illustration qui sert de première de couverture au volume en question [1]: un moine tonsuré, franciscain sans doute, l’oreille mal plantée et le nez de travers, les yeux sur deux axes différents, l’un scrutateur et méfiant, l’autre mystique et compatissant.
Telle est la mesure de l’entreprise menée sous la direction de P.V. Spade. Une entreprise remarquable, qui redonne visage humain à un personnage sur lequel les vues étaient souvent schizophréniques. Un visage humain et donc non exempt de contradictions.
Les événements majeurs qui ont ponctué la carrière d’Ockham comme universitaire et comme polémistes, le système éducationnel franciscain dans lequel il évolue, l’influence des membres de son entourage sont présentés par W.J. Courtenay (chap. 1). Une attention particulière est alors donnée, ainsi que l’on pouvait s’y attendre, à la logique et à la métaphysique ockhamienne. C. Normore (chap. 2) décrit ainsi ce que Ockham considérait comme relevant de la logique, il se penche ensuite sur la sémantique ockhamienne : théories de la supposition, de la signification, des valeurs de vérité (pour les propositions, y compris temporelles et modales), théorie des conséquences… Cl. Panaccio explore encore (chap. 3), le rôle que le « langage mental » joue dans la sémantique ockhamienne : ce n’est pas, ainsi que bon nombre l’ont cru, la préfiguration d’une théorie de la structure profonde de la pensée, mais bien un outil grâce auquel Ockham s’oppose à l’usage métaphysique que ses contemporains font du concept d’« universaux ». D. Chalmers (chap. 4) expose les raisons pour lesquelles, si Ockham rejette la synonymie dans le « langage mental », il aurait dû, pour des raisons de cohérence, l’accepter. P.V. Spade (chap. 5) réexamine la métaphysique nominaliste du « rasoir » et montre que les engagements ontologiques auxquels Ockham est encore tenu sont plus importants que ce qu’il ne le prétend et qu’on ne l’a longtemps cru. G. Klima argumente (chap. 6) dans un mouvement inverse que la sémantique de la Via Antiqua décriée par Ockham était capable d’éviter les engagements ontologiques qu’il cherche à éviter.
La philosophie naturelle et l’épistémologie d’Ockham retiennent l’attention de quelques auteurs. On se doutait que sa philosophie naturelle devait beaucoup à Aristote. A. Goddu montre cependant (chap. 7) que l’aristotélisme est repensé à ce point que, par exemple, la théorie hylémorphique en devient compatible avec l’atomisme… E. Stump observe, quant à elle (chap. 8), que l’épistémologie ockhamienne n’a peut être pas l’économie théorétique qu’on lui accorde généralement. Elle expose aussi ce qui est devenu la lecture « standard » de cette théorie ockhamienne qui privilégie la connaissance intuitive au détriment de la connaissance abstractive. Mais c’est ici que le visage d’Ockham devient janusien. Les textes qui fondent cette lecture sont ambigus et E. Karger en soutient une autre (chap. 9) selon laquelle contrairement à la connaissance intuitive la connaissance abstractive n’est pas par nature capable d’induire de faux jugements : il n’y a donc pas de connexion privilégiée entre intuition et évidence.
Les cinq derniers chapitres traitent de la philosophie pratique  : P. King montre (chap. 10) comment Ockham combine les principes normatifs de la Révélation chrétienne avec l’appareil conceptuel d’Aristote. M. McCord Adams, revisitant la doctrine controversée de la « liberté d’indifférence », tente de montrer (chap. 11) qu’Ockham échappe au reproche de couper la moralité de la nature. A.S. McGrade observe quant à lui (chap. 12) que les écrits sur l’éthique, de la période universitaire, privilégient l’obéissance à la volonté de Dieu, tandis que les écrits tardifs sur la philosophie politique mettent en avant la raison et la loi naturelle. J. Kilcullen (chap. 13) s’intéresse à la controverse sur la « pauvreté », chère à Umberto Eco, A.J. Freddoso montre (chap. 14) comment Ockham surmonte le dilemme en foi et raison en accordant – contre Thomas d’Aquin – que la foi chrétienne remplit les conditions de la métaphysique et de l’éthique païenne. Enfin, autour du débat sur le salut, R. Wood (chap. 15) montre que Ockham n’est ni pélagien ni semi-pélagien bien qu’il accorde la possibilité aux païens d’être authentiquement vertueux.
Un livre qui prouve à quel point la recherche ockhamienne est vivace et que les débats y sont encore ouverts.
François BEETS

Karl UBL, Engelbert von Admont. Ein Gelehrter im Spannungsfeld von Aristotelismus und christlicher Überlieferung, Vienne-Munich, Oldenbourg, 2000 ; 1 vol. in-8°, 260 p. (Mitteilungen des Instituts für Österreichische Geschichtsforschung, 37). ISBN : 3-7029-0449-2 (Vienne) et 3-486-64843-8 (Munich).

Il fut l’un des hommes les plus instruits de son temps. Né vers 1250 de parents nobles, en Styrie, Engelbert est entré au monastère bénédictin d’Admont en 1267. Quatre ans plus tard, il fut envoyé à Prague pour y étudier, durant deux ans, la grammaire et la logique, puis il passa neuf ans à l’université de Padoue où il apprit la philosophie et la théologie. En 1297, il fut élu abbé d’Admont, poste qu’il occupa pendant trente avant de renoncer à cette fonction en raison de son grand âge. Il est mort en 1331. Il avait alors plus de quatre-vingts ans. Engelbert est un auteur prolifique qui a écrit sur presque tous les sujets (le bénédictin Bernhard Pez, qui édita nombre de ses textes à Augsbourg en 1721, répertorie trente-huit traités) : théologie, philosophie, histoire, théorie politique, exégèse, sciences naturelles, pédagogie, et musique. Voici résumés en quelques dates et quelques faits la vie et l’œuvre d’Engelbert d’Admont, auquel K. Ubl – le meilleur connaisseur de cet auteur à l’heure actuelle – consacre cette belle étude. Engelbert d’Admont étant un penseur « autrichien », c’est assez naturellement qu’il trouve place dans les Mitteilungen des Instituts für Österreichische Geschichtsforschung.
À l’origine de ce livre, une dissertation doctorale, sous la conduite de J. Miethke, présentée à l’Université de Heidelberg en 1999/2000. K.U. y présente Engelbert comme un savant situé « entre aristotélisme et tradition chrétienne ». L’ouvrage comprend trois parties, précédées et suivies d’une introduction et d’une conclusion, et contient pour terminer une bibliographie, reprenant les sources (p. 225-231) et – en une bonne vingtaine de pages – la littérature secondaire parfaitement à jour (p. 232-256), le tout suivi d’un index des noms (p. 257-260). L’introduction (partie 1, p. 9-24) porte sur la formation scolaire d’Engelbert et présente ce que l’on sait de sa vie (p. 12-16), ainsi que les livres qu’il a pu lire (p. 16-21) et la chronologie de ses écrits (p. 21-24). La conclusion (partie 5, p. 221-224) porte sur l’éthique républicaine et chrétienne d’Engelbert. Mais le gros du livre est consacré à la philosophie (partie 2, p. 25-57), à la théorie politique (partie 3, p. 58-173) et à la théologie (partie 4, p. 174-220). Un simple coup d’œil sur le nombre de pages consacré à ces trois pans de sa pensée – philosophie, politique, théologie – montre que c’est la théorie politique qui se taille la part du lion dans ce livre : 115 pages lui sont consacrées. Et ce n’est que justice car Engelbert d’Admont passe avant tout pour un théoricien de la chose politique. Son traité le plus célèbre est en effet le De ortu et fine Romani imperii, ouvrage de théorie politique écrit pendant le règne d’Henri VII de Luxembourg (1308-1313). Selon lui, tous les royaumes doivent être soumis à un pouvoir chrétien unique. Il n’en déduit pas pour autant la subordination de l’empereur au pape. Son propos est seulement de montrer la nécessité d’un empire unique pour la chrétienté (c’est le thème de la reductio ad unum). K.U. établi un parallèle entre la pensée d’Engelbert et celle de deux des principaux théoriciens politiques de son temps (lesquels sont d’ailleurs plus connus que lui) : Dante et Guillaume d’Ockham (p. 160-168). La pensée politique d’Engelbert est replacée dans son contexte, à savoir la tradition chrétienne des « miroirs des princes » et l’aristotélisme politique redécouvert, ainsi que les valeurs républicaines, au XIIIe s.
En définitive, nous avons, avec ce livre de K.U., une présentation claire et soignée de la vie et de l’œuvre (surtout politique) d’Engelbert d’Admont, ce moine bénédictin, peu connu du monde francophone, théologien, philosophe et théoricien de la chose politique, qui fut une figure importante de l’aristotélisme du XIVe s. (une pensée qui, comme on le sait, est entrée en tension avec la tradition chrétienne, avant d’être pleinement acceptée, du moins dans sa version thomiste).
Benoît BEYER DE RYKE

Jean-Yves TILLIETTE, Des mots à la Parole. Une lecture de la Poetria nova de Geoffroy de Vinsauf, Genève, Droz, 2000 ; 1 vol. in-8°, 199 p. (Recherches et rencontres. Publ. de la Fac. des Lettres de l’Université de Genève, 16).

Cet ouvrage ambitieux et original représente la mise en forme d’un séminaire de recherche donné par l’A. à des étudiants médiévistes (o fortunati discipuli!) de la Faculté des Lettres de Genève. On sait que la Poetria nova, composée en vers latins par le grammairien anglais Geoffroy de Vinsauf aux alentours de 1210, a connu une popularité extraordinaire jusqu’au XVIe siècle, mais que la critique, sauf rares exceptions, s’était à ce jour attachée à étudier cette œuvre en tant que poème didactique pour n’y voir qu’un manuel pédant de recettes, qu’une tentative stérile de soumettre l’expression littéraire aux lois d’une rhétorique mécanique. Avec sa finesse et son érudition habituelles, J.Y. Tilliette montre en fait que ce « Nouvel art poétique » n’est peut-être pas un chef-d’œuvre, mais qu’il est autre chose qu’un catalogue raisonné de techniques et de modèles d’écriture et vise la réalisation d’un projet poétique fort, cohérent et original. L’A. commence, dans une première partie (p. 21-68), par situer le poème dans son environnement culturel en articulant cette approche « extrinsèque » autour de trois questions  : celle de l’histoire des rapports entre rhétorique et poétique, celle des relations entre la Poetria nova et l’Art poétique d’Horace, celle, enfin, de la situation du poème vis-à-vis des idées sur la nature et la fonction de la poésie élaborées au XIIe siècle par certains penseurs comme Conrad d’Hirsau, Matthieu de Vendôme ou Bernard Silvestre. Il apparaît ainsi que la Poetria nova s’est employée à relire la « Poetria vetus» d’Horace avec l’aide des instruments intellectuels de la Renaissance du XIIe siècle et en profitant en particulier de l’évolution du statut théorique, social et artistique du langage, qui, sous les coups de pensées critiques, comme celle d’Abélard, a perdu sa rassurante univocité, postulée par la démarche étymologique d’Isidore, pour qui le signe phonétique portait trace de la chose-en-soi. La poésie a désormais pour mission de réinventer l’univers, de retrouver la réalité du monde archétype, de recréer, à partir du sensible, les autres mondes possibles. La deuxième partie, consacrée à la fabrique du poème (p. 69-173), offre quant à elle une approche « intrinsèque » de l’œuvre à travers une lecture suivie et méthodique du poème, avec une attention particulière sur les chapitres relatifs à la dispositio, aux procédés de l’amplificatio, à l’ornatus facilis et au statut de la métaphore (un statut qui rapproche étonnamment cette poésie de notre poésie moderne). J.Y.T. souligne ici la mission éthique de la poésie : elle doit dévoiler les arcanes du monde et amener à réfléchir sur la place de l’homme dans un univers qu’il habite en passager fugace, en exilé d’une autre patrie. Elle doit permettre de « dépouiller le vieil homme… et revêtir l’homme nouveau » (Ép., 4, 22-24), et le cheminement métaphorique des mots vers un autre lieu que le leur est appelé à reproduire dans le langage la marche de l’homme vers le salut. Bref, le projet de Geoffroy est de relire l’entière tradition classique à la lumière des mystères de la foi chrétienne et de faire en sorte que la poésie se fasse voix de Dieu : « des mots à la Parole  ». Cette formidable lecture de ce « poème sur la poésie » qu’est la Poetria nova permet enfin de comprendre pourquoi ce traité est dédié au pape Innocent III, qui y apparaît aussi comme l’élève du rhéteur : c’est que le pape, figure christique – c’est à compter du règne d’Innocent III (1198-1216) que l’épithète de vicarius Christi est exclusivement réservée à la personne du pape –, est donc aussi la figure incarnée du Verbe et, de ce fait, la source de l’art de rhétorique.
En conclusion, J.Y.T. suggère avec beaucoup de subtilité que, contrairement à ce qu’on a le plus souvent soutenu, la Poetria nova aurait bel et bien trouvé un lecteur pour mettre en pratique son renouveau de la poésie, et quel lecteur  !, puisque l’A. propose de voir en Dante le disciple (direct ou indirect) le plus fidèle de Geoffroy. Cette lecture vraiment inspirée de la Poetria nova, qui éclaire tout un pan jusque-là caché de notre tradition poétique, devrait à mon sens figurer parmi les lectures de tous spécialistes de la poésie latine, et j’écris bien, à dessein, latine, car ce livre mériterait à coup sûr de sortir du cercle strict des médiolatinistes.
Jean MEYERS

Brigitte PIPON, Le chartrier de l’Abbaye-aux-Bois (1202-1341). Étude et édition, Paris, École des Chartes, 1996 ; 1 vol. in-8°, 480 p. (Mémoires et documents de l’École des Chartes, 46). ISBN : 2-900791-14-6.

L’École des Chartes renoue, par la publication de cette thèse, avec la vieille tradition de l’édition de textes : voilà déjà une excellente nouvelle pour les médiévistes. Mais il ne s’agit pas ici d’un célèbre chartrier, ou encore d’une de ces éditions diplomatiques de documents du haut Moyen Âge : c’est l’édition d’un chartrier « à l’ancienne », soit toutes les chartes dont l’A. a pu retrouver trace au sein de l’institution, une abbaye de cisterciennes, aux XIIIe et XIVe s. B. Pipon, actuellement conservateur du patrimoine aux Archives départementales de Maine-et-Loire, propose donc ici la reprise et l’étude de tous les documents médiévaux conservés auparavant par cette abbaye, que ce soit par le biais des chartes originales ou de cartulaires. L’A. présente d’abord dans une copieuse introduction l’étude de toutes les pièces, et surtout d’un superbe cartulaire du XIIIe-XIVe s. conservé à la Newberry Library de Chicago. L’approche codicologique de ce registre toujours enserré dans une reliure médiévale mérite d’être retenue par les spécialistes de ce genre de sujet, tant elle semble fort complète et précise. Mais l’A. a d’abord mis au point cette édition en partant d’un corpus de 279 (plus quelques autres retrouvées ici et là) chartes originales encore conservées. Il a aussi fait usage de deux inventaires d’archives du XVIIIe s. : honorable et rentable pratique que celle d’oser attaquer les fonds dits « modernes » pour mieux connaître la réalité médiévale.
La partie dite « historique » de sa grande introduction, avec l’histoire de l’abbaye en rapport avec ses fondateurs, la famille de Nesle, est en quelque sorte une bonne notice de type Monasticon, très développée. On y lit que Jean II, seigneur de Nesle, châtelain de Bruges, décide de fonder en avril 1202 une abbaye, pro remedio animarum bone memorie Johannis patris mei et Elyzabeth matris mee et pro remedio anime mee et Eustachie uxoris mee et pro animabus fratrum et sororum et omnium ta antecessorum quam successorum meorum(acte 1, p. 95). À ce moment, le fondateur ne mentionne pas l’ordre religieux, remarque avec pertinence l’A. : ce ne sera chose décidée qu’en 1205. Il est probable que ce couvent, qui s’inscrit dans la mouvance des grandes fondations d’abbayes de cisterciennes de cette époque, ait de facto adopté la règle de Cîteaux, mais que cette adhésion n’ait été officiellement entérinée que quelques années plus tard.
L’A. n’insiste guère sur la particularité de ce type de couvent de cisterciennes, dont l’émergence au début du XIIIe s. a pour pendant l’efflorescence des béguinages dans le Nord de la France et l’Est de l’Empire à ce moment : citons seulement quelques exemples dans le diocèse de Liège : le couvent du Val-Notre-Dame près de Huy, celui du Val-Benoît ou celui de Robermont près de Liège, celui d’Aywières, celui de Salzinnes près de Namur… Dans le contexte d’une croissance de la vocation féminine et de la piété laïque, le succès de ces couvents est, selon toute vraisemblance, l’expression d’une volonté du monde ecclésiastique mais aussi celle de grands laïcs, qui veulent proposer aux femmes laïques (de haut rang ?) désireuses de vivre une vie dévote une alternative aux béguinages. Faut-il rappeler, en effet, que la réputation de ceux-ci est entachée de soufre, à la fin du XIIe et au cours des deux premiers tiers du XIIIe s. Les arguments suivants, parmi d’autres, renforcent notre hypothèse : la coïncidence de l’apparition de ces couvents de cisterciennes (mais aussi de religieuses rattachées à l’ordre de Prémontré) en même temps que les béguinages, leur association dans les clauses testamentaires, avec le monde béguinal, le fait que de ces couvents ont surgi un grand nombre des mystiques du XIIIe s. associées à la sainteté semi-religieuse comme une Lutgarde d’Aywières (de celles que les « historiennes » féministes américaines appellent pompeusement et sans crainte du ridicule holy mothers of the church!)… Si nous revenons à l’Abbaye-aux-Bois, il apparaît que le grand nombre de femmes parmi les légataires ou donateurs des actes du chartrier, ainsi que la population du couvent nous permettent aussi d’aller dans ce sens [2]. Si les biographies des femmes mystiques qui ont illustré ce courant de piété dites « semi-religieuses  » ont déjà été bien étudiées, il faut reconnaître que les maisons cisterciennes, prémontrées voire bénédictines qui ont accueilli ces spécialistes de l’extase manquent encore cruellement d’étude [3].
Dans son édition, l’A. ne se contente pas d’éditer les 367 actes du chartrier (elle en signale aussi les manquants, les deperdita). Elle édite aussi un état des biens, revenus et charges de l’Abbaye-aux-Bois, de 1231-1233 ainsi qu’un révélateur « guide des archives » de l’abbaye, de 1341. L’état des biens, revenus et charges est en fait un répertoire des cens et rentes dues à et par l’abbaye, sans ordre particulier apparent, confondant parfois liste de possessions foncières et rentes qui les grèvent. Le « guide des archives » est lui, un instrument destiné à répertorier les chartes de l’abbaye dans un ordre utile : les chartes liées à la fondation et aux revenus y afférents ; les chartes liées aux « maisons » (les « granges », en quelque sorte) ; les chartes liées aux terres éparses, par ordre géographique, les chartes liées aux dîmes, les chartes liées aux « cens et rentes » en nature puis celles liées aux « cens et rentes » en argent. En ce qui concerne l’édition du chartrier, on regrettera que les actes postérieurs à 1300 ne soient pas édités, mais simplement livrés en regestes, parce que les actes « deviennent beaucoup plus longs, chargés de clauses finales très répétitives » ; or, aucune édition d’acte n’est inutile [4] et, en notre époque d’hypercritique éditoriale ou de mépris de l’édition, il convient d’oser éditer même des actes « récents ». C’est d’autant plus dommageable qu’il n’y a que… 52 actes (sur 367) qui soient postérieurs à 1300 ; que sur ces 52 actes, 5 ont été édités malgré tout, ayant « paru plus particulièrement intéressants » (p. 83) et 19 sont des deperdita au contenu à jamais inconnu. Est-ce que l’ajout de l’édition de 28 actes seulement aurait vraiment alourdi la publication ?
Mais ne jetons pas la pierre : le travail est en soi à louer. En effet, si les éditions d’actes sortant de l’ordinaire ont « repris du poil de la bête » (ainsi les éditions d’actes du haut Moyen Âge, ou encore des éditions d’actes princiers ou épiscopaux), ce n’est hélas pas le cas des éditions d’ensembles d’actes plus « terre à terre », ces actes proches de la pratique économique, organisant la vie de l’abbaye et des campagnes environnantes, codifiant les échanges fonciers, coulant dans des formes assurées les arrentements et accensements, marquant les fondations obituaires… Ces documents essentiels sont le pain des historiens des échanges et de la société médiévale du bas Moyen Âge. En ce sens, et en bien d’autres, puisse ce superbe travail servir d’exemple.
Paul BERTRAND

Pere ORTI GOST, Renda i fiscalitat en una ciutat medieval : Barcelona, segles XII-XIV, Barcelone, CSIC, 2000 ; 1 vol. in-8°, 736 p. (Anuario de Estudios medievales, Anejo 41). ISBN : 84-00-07902-7.

La thèse de P. Orti, dont ce livre constitue la publication, prit naissance dans une recherche collective portant sur le processus de mise en place d’une nouvelle fiscalité d’État. L’A. s’intéresse à l’étude du patrimoine royal, et plus particulièrement, en raison de l’abondance des sources disponibles, à la structure des rentes et impôts royaux dans la ville de Barcelone ainsi qu’à leur évolution, du milieu du XIIe à la fin du XIVe siècle. Le cas de Barcelone est exemplaire car, principale ville du Principat de Catalunya, elle fournissait aux comtes-rois d’Aragon la part la plus importante de leurs revenus fiscaux. Pour mener à bien cette recherche P.O. a dépouillé l’immense fonds patrimonial et fiscal des Archives de la Couronne d’Aragon.
La première partie de l’ouvrage (400 p.) concerne les mécanismes concrets de perception de la rente : P.O. examine les revenus tirés des possessions foncières du roi, par l’établissement dans la ville de Barcelone de maisons et surtout de tables de marchands et d’ouvroirs. Mais cette partie proprement immobilière des revenus royaux resta toujours limitée : la cathédrale, le chapitre et les établissements monastiques urbains se taillant la part du lion dans les possessions foncières intra muros. Le développement du commerce maritime et la place prééminente que Barcelone y acquit entre le XIIe et le XIVe siècle donna à la Couronne d’Aragon la possibilité de tirer un plus grand profit de l’établissement des constructions liées au port, sur des terres gagnées sur le bord de mer, et donc par essence de possession royale : ateliers, maisons et surtout magasins de dépôts, les alfondecs des textes catalans du XIIIe siècle. Le trésor profitait davantage des droits perçus sur les abattoirs et boucheries de Barcelone, où s’exerçait le monopole royal, ainsi que sur les fours : la croissance de la ville, au cours du XIIIe siècle principalement, multipliant les besoins de consommation. P.O. a tiré un parti exceptionnel de l’étude de la riche documentation sur le Rec comtal, le ruisseau comtal de Barcelone, et sur les revenus tirés de l’établissement et de l’exploitation des moulins, tant royaux que concédés à des particuliers.
La seconde partie (200 p.) traite de la fiscalité en elle-même, et P.O. souligne combien l’étude des archives doit faire relativiser la part de l’impôt direct, trop souvent considéré comme le plus important : les impôts indirects occupent en effet une part dominante. À ceux qui sont levés sur les marchandises, leudes, passatges, mesuratges, par les officiers royaux, s’ajoutent à partir du XIVe siècle, de manière occasionnelle d’abord, puis durable et enfin permanente, des impositions municipales dont le but est de permettre à la ville de verser à la Couronne les contributions qu’elle exige : ces impositions indirectes sur la consommation d’aliments de base (blé, orge, viande, poisson), sur le commerce des petites marchandises ou sur la circulation des personnes et des biens sont souvent lourdes (autour de 25 %) et donc parmi les plus inéquitables.
Enfin P.O. montre bien les processus par lesquels le patrimoine royal subit un mouvement de démembrement à partir de la fin du XIIIe siècle par aliénation des rentes, et les efforts entrepris par la Couronne pour les récupérer un siècle après.
L’ouvrage doit être considéré comme un apport désormais indispensable à l’histoire de la ville, de ses institutions municipales, de ses rapports avec le seigneur-roi, ainsi qu’un complément fort utile à la connaissance de la topographie, des élites urbaines et de nombreuses familles de marchands ou investisseurs barcelonais dont P.O. reconstitue les carrières.
Plus de 120 graphiques, plans et tableaux ainsi qu’un immense index onomastique et toponymique font de cet ouvrage un outil de travail et de référence, première exploitation systématique d’une documentation dont l’ampleur avait jusque là effrayé les chercheurs et qui pose les bases d’une reformulation des processus de mise en place de l’État (féodal ou pré-moderne) au travers de l’un de ses traits les plus caractéristiques : la fiscalité, indispensable à toute politique monarchique.
Aymat CATAFAU

Convergences Médiévales. Épopée, lyrisme, roman. Mélanges offerts à Madeleine Tyssens, éd. Nadine HENRARD, Paola MORENO et Martine THIRY-STASSIN, Bruxelles, De Boeck Université, 2001 ; 1 vol. gr. in-8°, 654 p. (Bibliothèque du Moyen Âge, 19). ISBN : 2-8041-3707-4. Prix : FRF 960 ; BEF 5 900.

« Fêter la philologie » tel est l’objet de l’ouvrage riche de cinquante articles en diverses langues dédiés à la médiéviste internationale dont P. Jodogne rappelle le parcours. Philologues, littéraires, historiens trouveront là une somme propre à combler leur curiosité et à satisfaire leur exigence de qualité. C. Alvar ouvre le recueil par une étude sur la traduction castillane de textes scientifiques (p. 25-47). S. Asperti nous entraîne dans une quête d’identité autour de Gossalbo Roitz (p. 49-62). V. Beltràn dévoile en Alfonso Enrìquez un élégant poète (p. 63-76). Avec Mimi-Nashi-Hoïchi, Ph.E. Bennett fait explorer le folklore japonais (p. 77-87). V. Bertolucci Pizzorusso se penche sur les stratégies textuelles à propos de Guiraut Riquier (p. 89-102). H. Braet renouvelle l’interprétation du Voyage de Charlemagne (p. 103-108) avant que G. Caravaggi ne rende justice à Francisco Imperial (p. 109-119). M. de Combarieu du Grès discute du statut de deux figures royales dans la Chanson d’Aiquin (p. 121-132). Des vers de Conon de Béthune, Gautier Dargies et Chrétien de Troyes sont mis en rapport de correspondances comparatives par R. Crespo (p. 133-138). Au tour de P.F. Dembowski d’honorer Jehan de La Mote (p. 139-147). Puis c’est A. Drzewicka qui développe l’analyse d’un type de Gautier de Coincy (p. 149-160). Avec J. Dufournet, nous observons comment s’opère la première lecture éditoriale des Mémoires de Commynes (p. 160-171). L. Gemenne met en parallèle trois chroniqueurs en quête d’édition synoptique : Jean le Bel, Froissart et Jean d’Outremeuse (p. 173-183). E. Gonçalves argumente sur la convenance de l’étiquette cansos redondas (p. 185-208). À travers Le Siège de Barbastre, B. Guidot fait surgir les preuves d’une idéologie ambiguë (p. 209-225) avant que Ed.A. Heinemann ne donne des clefs sur l’art métrique des Charroi de Nîmes (p. 227-241). N. Henrard s’interroge sur le genre de la Passion d’Augsbourg. (p. 243-256). G. Holtus, A. Körner et H. Völker s’associent pour traiter des analogies dans les sources des ducs de Luxembourg (p. 257-270). J. Joset suit vierges et diables de Berceo à l’Archiprêtre (p. 271-285). M.R. Jung soulève des points de structure dans des Ballades de Machaut (p. 287-297). A. Labbé préfère scruter les strates mémorielles de la source de Quidalet (p. 299-309) et J. Lemaire, éditer un parodique Ave Maria des ivrognes (p. 311-318). J.P. Martin communique ses observations sur un manuscrit de Garin Le Lorrain (p. 318-326). Ph. Ménard revient sur l’heure de la méridienne avec des exemples nouveaux (p. 326-338). M.L. Meneghetti rapproche Lancelot d’une pièce de Rigaut de Berbezilh (p. 339-347). U. Mölk propose une analyse rythmique de Alexander puer magnus (p. 349-356). P. Moreno étudie les liens intertextuels entre Ciriffo Calvaneo et Libro del Povero Avveduto (p. 356-366). Puis M. Pagano éclaire de science philologique une chanson de Protonotaro (p. 367-376). A. Petit scrute le portrait des filles d’Adraste dans le Roman de Thèbes (p. 377-388). L’expertise philologique et musicale est illustrée par I. De Riquer (p. 389-401). L. Rossi nous révèle des inspirateurs de Chrétien de Troyes (p. 403-419) tandis que C. Roussel trace le portrait d’un dérimeur de La Belle Hélène de Constantinople (p. 421-430). G.A. Runnalls évoque deux saints de Mystères, Fiacre et Veronica (p. 431-439). Un sirventès retient l’attention de E. Schulze-Busacker (p. 441-457). C. Segre rouvre une réflexion philologique sur l’assonance de é avec ié (p. 459-468) et P. Skarup exhume une version danoise du Moniage Guillaume (p. 469-474). Autre interrogation, celle de L. Spetia sur le corpus des pastourelles (p. 475-486). Fr. Suard examine des personnages de la Chevalerie Vivien à la lumière de versions (p. 487-498). J. Subrenat renouvelle la perspective sur la mort de Vivien (p. 499-510). La fausse continuité lyrique de Deschamps est mise en exergue par Cl. Thiry (p. 511-526). M. Thiry-Stassin éclaire de notes le Miracle de sainte Bautheuch (p. 526-536) avant que G. Vallìn ne commente une cantiga de Pero da Ponte (p. 537-547). À son tour, C. Van Coolput-Storms annote un dit de Watriquet de Couvin (p. 549-558). Puis W.Van Emden sonde le stemma du Roland rimé (p. 559-571). A. Varvaro plaide pour une nouvelle histoire littéraire (p. 573-584). Th.Venckeleer nous invite à examiner le style formulaire (p. 585-594). Ph. Verelst met en relief le merveilleux dans Mabrien (p. 595-612) avant que M. Willems-Delbouille ne souligne la créativité lexicale d’une Vie de Saint Guillaume (p. 613-630). Avec M. Zink se clôt le volume sur le commentaire d’un rapprochement du Cantique des Cantiques et du Vilain ânier (p. 631-641). Cet ouvrage illustre brillamment, magistralement et plaisamment plusieurs courants de la recherche : l’épopée, le lyrisme et le roman.
Nicole CHAREYRON

Miguel Ángel LADERO QUESADA, La España de los Reyes Católicos, Madrid, Alianza Editorial, 1999 ; 1 vol. in-8°, 537 p. (El libro de bolsillo. Humanidades. Historia).

M.Á. Ladero Quesada, professeur à l’Universidad Complutense de Madrid, est l’A. de nombreux travaux consacrés à l’Espagne, plus précisément aux pays de la Couronne de Castille, de la fin du Moyen Âge. Il propose ici à un public assez large – et pas exclusivement espagnol – une synthèse d’un demi-siècle d’histoire ibérique, de 1469, année du mariage de l’héritier d’Aragon, Ferdinand, et de l’héritière de Castille, Isabelle, les futurs Rois Catholiques, à 1516, lorsque meurt Ferdinand, douze ans après Isabelle. Il fait ressortir toute l’intensité de cette tranche d’histoire d’une Espagne en route vers l’État-nation, illustrée par la prise de Grenade et la fin de la Reconquista, l’expulsion des juifs, l’annexion des Îles Canaries et l’expansion en Amérique (Indias), pour ne citer que quelques points de repère. Ces derniers sont rassemblés dans une chronologie détaillée (p. 481-497), que le lecteur gardera utilement sous les yeux en parcourant un ouvrage qui ne se veut pas simplement narratif tout en gardant à l’événementiel sa place légitime. Après la présentation du contexte géopolitique hérité des siècles antérieurs et de la conjoncture dans laquelle Isabelle (reine en 1474) et Ferdinand (roi en 1479) ont accédé à leurs trônes respectifs, on découvre d’emblée cadres humains, matériels et mentaux. À la description de la société très hiérarchisée et de l’économie de type précapitaliste en croissance dans la Péninsule, fait suite un exposé fouillé relatif aux idées politiques et aux formes de gouvernement, autour de deux grandes options (modelos) dites « absolutiste » et « pactiste » ; plus qu’ailleurs en Occident, l’inspiration religieuse pèse sur la légitimation politique, dans ces pays longtemps en croisade et confrontés à d’importantes minorités non chrétiennes. C’est ici encore que l’A. place (p. 132 s.) un tableau vivant du couple royal et de son entourage aulique et familial, sur la base de divers témoignages éclairant les fortes personnalités en jeu. Près de cent pages sont naturellement consacrées à l’exercice du pouvoir par les Rois catholiques et aux instruments mis en œuvre dans leur union dynastique en voie nécessaire de « modernisation » – M.Á.L.Q. recourt à cet égard au terme suggestif despegue, décollage (p. 156)  ; l’un des plus notables parmi ces instruments demeure certes la présence remarquée de techniciens du droit et de la science politique, avant la lettre s’entend, dénommés letrados, quoique l’impact de cette gente media ne doive nullement occulter l’appel fréquent des monarques à des collaborateurs issus de la moyenne et petite noblesse, hidalgos et caballeros. L’évocation de la politique religieuse royale ne peut évidemment laisser dans l’ombre les relations (intenses) avec la Papauté, aux interventions de laquelle Isabelle et Ferdinand, à l’instar de bien d’autres monarques, s’efforcent de mettre un frein, notamment en matière bénéficiale ; mais parmi une série d’autres aspects de la vie ecclésiastique en Espagne, l’attention se focalise naturellement sur les attitudes suscitées par la présence de communautés juives et musulmanes, dans la foulée du succès national de 1492 et la mise en question d’une longue coexistence des religions du Livre. Un aperçu culturel des débuts de la Renaissance (Renacimiento) en Espagne précède enfin des chapitres plus apparentés, par la force des choses, à l’histoire-récit et retraçant les accroissements territoriaux et la politique étrangère, particulièrement italienne, de souverains qui ont sans nul doute décloisonné le monde hispanique sur la carte de l’Europe et lui ont insufflé un rythme de développement inégalé. Notons enfin que les objectifs de ce livre recommandable à quiconque veut comprendre la situation des royaumes ibériques vers 1500 ont amené son A. à le munir d’une bibliographie sélective de plus de 30 pages, ordonnée par chapitres, donc par grands thèmes. Un modèle à suivre…
Jean-Marie CAUCHIES

Jean-François BERGIER, Pour une histoire des Alpes, Moyen Âge et Temps modernes, Aldershot, Ashgate, 1997 ; 1 vol. in-8°, 318 p. (Variorum Collected Studies Series). ISBN : 0-86078-653-6. Prix : GBP 55.

Une quinzaine d’articles de J.Fr. Bergier écrits en 35 ans nous présentent quelques-unes des « mille façons de percevoir les Alpes ». Elles sont partagées entre six pays et relèvent donc d’ensembles aux conditions naturelles variées, aux situations économiques, culturelles et politiques diverses. Les Alpes ont évolué au cours des siècles, tantôt vers des phases de stagnation et de fermeture, tantôt vers la croissance et l’ouverture. Elles s’imbriquent dans l’histoire du temps. La renaissance carolingienne amène un « aménagement » du territoire impérial. À la fin du premier millénaire, l’avènement de la seigneurie introduit une période d’autarcie. Puis vient un nouveau départ avec l’accroissement de la population. Celui-ci n’amène pas de meilleur rendement, ni de nouvelle technique, mais plus de bras : en montagne, la forêt recule au profit de l’élevage. Les marchés urbains, sous l’influence de nouveaux groupes de marchands, sont ravitaillés. Un réseau de villes nombreuses mais modestes apparaît à la base des Alpes et sur le plateau alpin. Ces populations ainsi réparties de part et d’autre des Alpes ont besoin d’être reliées et de disposer d’accès aux cols. C’est ainsi que naît tout un trafic à travers les Alpes. À partir d’une certaine époque, les marchands jouent certainement un rôle non négligeable. Le col du Simplon, par exemple, s’est ouvert sous la pression des marchands. Celui du Saint-Gothard, par contre, est né d’un aménagement concerté entre la population locale (qui y voit un intérêt direct), les marchands italiens et peut-être un seigneur. La chaîne de montagnes constitue sans doute un obstacle, mais un obstacle qui a toujours été franchi.
J.Fr.B. constate que les connaissances sur ce trafic, sa structure, ses conditions, son ampleur, sa chronologie, connaissent bien des lacunes. Aussi en 1975, préconisait-il déjà une recherche collective sur un programme précis. En 1996, il constate qu’il reste beaucoup à faire : interdisciplinarité et étude en profondeur sont ses leitmotivs. Il propose des recherches locales, des travaux sur les itinéraires entre le nord et le sud des Alpes, une étude de la chaîne alpine vue de l’extérieur, depuis les grandes villes qui la bordent. Il propose enfin de considérer les Alpes à partir de l’intérieur : les ressources, les formes de vie, les techniques, les aménagements, l’architecture, la dialectologie…
Pour sa part, il a abordé ce sujet privilégié pour lui par l’étude des péages, notamment dans le canton de Vaud. Il a étudié la concurrence existant entre certains cols et certaines routes. Ceux-ci mettaient en jeu le point de vue du marchand les empruntant et celui du prince ou de l’autorité qui contrôle tel passage, tel nœud de route ou même tel grand marché à proximité de la chaîne alpine. Genève, par exemple, voit son expansion et sa foire internationale favorisées par l’ouverture des routes transalpines au grand commerce entre la fin du XIIe siècle et le début du XIVe siècle.
Comme tout Suisse qui se respecte, il s’intéresse à l’origine de la Confédération et à la légende de Guillaume Tell. Il montre comment on peut tirer parti de sources tardives et douteuses, non pas en les interrogeant sur ce qu’elles voulaient raconter, mais sur ce qu’elles peuvent révéler malgré elles. Il conclut que la connaissance historique est capable de se renouveler, même en reprenant les questions les plus éculées.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Maschinelle Verarbeitung altdeutscher Texte V, Beiträge zum fünften Internationalen Symposium Würzburg 4.-6. März 1997, éd. S. MOSER, P. STAHL, W. WEGSTEIN et N. WOLF, Tübingen, Niemeyer, 2001 ; 1 vol., 320 p. ISBN : 3-484-10832-0. Prix : € 85,90, CHF 144.

Ce recueil d’actes sur le traitement informatique des textes allemands anciens est divisé en quatre parties : questions de corpus, lexicographie, emploi des nouveaux médias et ateliers de travail de traitement de données textuelles ; il rassemble vingt articles. Dans l’introduction, C.M. Sperberg-Macqueen développe le rôle de la technique dans le traitement des données philologiques et propose un « modèle formel » fondé sur une typologie et une hiérarchisation des textes.
Cette introduction sur la recherche automatisée sur les textes anciens est étrangement suivie d’un article sur les actualités télévisuelles allemandes et russes ! La présence d’une telle étude dans un volume consacré aux textes anciens a de quoi surprendre. C. Pankow y expose les problèmes qu’elle a rencontrés avec son corpus : choix des actualités, transcription, segmentation, etc. L. Burnard s’intéresse au British National Corpus, corpus de référence, en ce sens qu’il a subi un pré-traitement sur les catégories grammaticales, ce qui en fait un outil utile pour les linguistes et les comparatistes, il regroupe des textes de divers types, englobant pas moins de 100 millions de mots. L’A. s’attache aux aspects techniques du traitement : marquage et analyse grâce au langage SGML, recherche à l’aide de l’index SARA, etc. Avec l’article de H. Hettrich, le lecteur aborde enfin les textes anciens grâce au Véda, hymnes sacrés, rédigés dans un sanskrit archaïque. Stockés sous format électronique, ces hymnes ont été utilisés pour élaborer une « syntaxe de cas » dans le sillage de la conception Fillmorienne du langage. L’étude de T. Klein repose sur un « index lemmatisé » ce qui permet de mettre en évidence les traits distinctifs de la rime dans son corpus et de tirer des conclusions sur la syntaxe et la phonétique.
Y. Koga traite de la lexicographie moyen haut-allemande au Japon, expose l’historique des recherches et l’intérêt d’un dictionnaire bilingue moyen haut-allemand/japonais. Mais, à part l’utilisation de l’Internet, rien n’est dit des moyens techniques susceptibles d’aider à l’élaboration de ce dictionnaire. F. Debus tente de déterminer les critères nécessaires à la réalisation d’un répertoire des noms des textes littéraires médiévaux allemands. L’étude est réalisée à partir d’exemples issus du dictionnaire allemand dont l’A. expose les possibilités d’interrogation électronique. I. Lemberg s’attache au traitement des banques de données lexicographiques du dictionnaire de droit allemand qui reprend le vocabulaire juridique du Ve au XIXe siècle. P. Sappler aborde les problèmes historico-littéraires qui se posent dans la réalisation d’un index offrant un répertoire d’entrées lexicales issues de textes s’échelonnant du XIIe au XVIIIe siècles. La contribution de Y. Yokoyama présente un exemple d’application au Wigalois de Wirnt qui vise à réaliser informatiquement une lemmatisation des références verbales du corpus, en s’attachant à la fréquence des formes, mais une prise en compte du contexte des occurrences s’avère nécessaire et interdit l’automatisation de la totalité de la tâche. R. Plate et U. Recker expliquent l’apport des nouvelles techniques d’archivage pour élaborer un dictionnaire moyen haut-allemand. Dans le même cadre théorique, S. Moser présente, à partir des dérivations substantivales en allemand moderne précoce, comment se fait le traitement des informations lexicales dans une banque de données terminologiques.
U. Müller et A. Weiss travaillent sur l’édition scientifique de textes anciens et expliquent comment l’ordinateur a été utilisé dans l’édition électronique du Neidhard. Pour R.A. Boggs, l’avenir du multimédia dans le monde de l’édition s’annonce brillant dans « les cent prochaines années », témoin le projet Hartmann 2000 dont l’A. présente les aspects théoriques et les applications possibles à l’étude des manuscrits médiévaux. H. Korten et M. Prinz abordent l’onomastique assistée par ordinateur  : l’idée est de mettre à la disposition du chercheur un répertoire de noms de cités accessible sous un format flexible et modulable. A. Rapp revient sur la question de l’édition assistée par ordinateur de manuscrits anciens, en élargissant l’étude aux problèmes de recensement et de catalogage à partir d’un corpus de documents des XIIIe et XIVe siècles.
En fin d’ouvrage sont regroupés les trois articles de W. Ott, D. Lewis/P. Stahl et W. Schneider-Lastin et exposés les outils de traitement des données textuelles et philologiques du Moyen Âge. Une attention particulière est accordée au logiciel TUSTEP, élaboré à Tübingen, dont les A. expliquent le fonctionnement et les développements envisagés. Des exemples d’applications sont présentés : l’évaluation d’une traduction littéraire, la gestion des données structurées ou le recensement et le traitement du lexique pour la critique ou l’édition de textes anciens.
En somme, ce recueil présente un ensemble hétéroclite d’études qui s’inscrivent certes dans le cadre général du traitement automatique des textes anciens, mais dont les postulats théoriques et les objectifs sont éloignés, parfois antagonistes : les « lexicographes » traitent les textes médiévaux comme une simple base de données dans laquelle ils puisent pour former lexiques, dictionnaires et index, alors que les « littéraires » prêtent attention au contexte historique des œuvres et au sens des mots anciens. Cette divergence en cache une autre concernant la place de la « machine » (l’ordinateur) dans le cadre des études médiévales : certains A. lui accordent ici une place centrale, lui donnant la prééminence sur les textes eux-mêmes alors qu’elle n’est qu’un simple outil, un adjuvant.
Astrid GUILLAUME

Unanimité et diversité cisterciennes. Filiations – Réseaux – Relectures du XIIe au XVIIe siècle, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2000 ; 1 vol., 715 p. (C.E.R.C.O.R., Travaux et Rec