2002
Le Moyen Age
Comptes rendus
• Maschinelle
Verarbeitung altdeutscher Texte V, Beiträge zum fünften Internationalen
Symposium Würzburg 4.-6. März 1997, éd. S. MOSER, P. STAHL, W.
WEGSTEIN et N. WOLF, Tübingen, Niemeyer, 2001 ; 1 vol., 320 p. ISBN :
3-484-10832-0. Prix : € 85,90, CHF 144.
• Cahiers du
Centre de recherches en histoire du droit et des institutions, fasc.
8, La possession, fasc. 9,
Enseignement et droit, fasc. 10,
La bonne foi, fasc. 11-12,
Personnalité, territorialité et droit, éd.
Jean-Marie CAUCHIES et Serge DAUCHY. Bruxelles, Facultés universitaires
Saint-Louis, 1997-1999 ; 4 vol. in-8°. Prix : BEF 300 par vol.
• Adriaan VERHULST,
The rise of cities in north-west Europe,
Cambridge-Paris, Cambridge U.P.-Maison des Sciences de l’Homme, 1999 ; 1 vol.
in-8°, 174 p., plans, index. Prix : broché, GBP 12,95 ; USD 19,95.
• Marco POLO, Le Devisement du monde, éd. s. dir. de Philippe
MÉNARD, Départ des voyageurs et traversée de la
Perse, éd. Marie-Luce CHÊNERIE, Michèle GUÉRET-LAFERTÉ et Philippe
MÉNARD, Genève, Droz, 2001 ; 1 vol. in-8°, 286 p., ill., cartes (Textes littéraires français).
• Papsturkunden in Frankreich, nlle sér., t. 9,
Diözese Paris, vol. 2,
Abtei Saint-Denis, éd. Rolf GROSSE,
Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1998 ; 1 vol. in-8°, 257 p. (Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften in Göttingen.
Philologisch-historische Klasse, 3e sér., 225).
Prix : € 65,45.
Laurent FELLER,
Les Abruzzes médiévales. Territoire, économie et
société en Italie centrale du IXe au
XIIe siècle, Rome, École française de Rome,
1998 ; 1 vol., XIII-980 p. (Bibliothèque des
Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 300).
En choisissant de travailler sur les Abruzzes, L. Feller
s’inscrit dans la continuité d’ouvrages importants, dont certains portent sur
les confins mêmes de la région, comme la Sabine, le Molise ou les Pouilles,
illustrés par les travaux de P. Toubert, Chr. Wickham et J.M. Martin. Donner de
la société des Abruzzes dans le haut Moyen Âge une vision nouvelle, tout en
répondant aux contraintes bien connues du genre « monographie régionale », tel
est le défi auquel L.F. doit répondre. Le résultat est à la hauteur de l’enjeu,
fournissant d’une part à qui souhaite références et points de comparaison une
description exhaustive de son objet, plaçant d’autre part un groupe d’hommes et
son espace dans une lumière forte, pour en fixer les traits essentiels d’une
façon nouvelle. Le plan, comme il se doit, est simple et permet au lecteur de
suivre sans difficulté la construction du raisonnement d’ensemble. Après un
tableau géographique initial, la première partie présente les caractéristiques
principales de l’organisation de l’espace : elle se conclut par une
présentation des formes locales de l’incastellamento. La prise en compte de toutes
les variantes du phénomène et de ses limites spatiales permet d’illustrer la
dimension de choix social que comporte nécessairement la fondation des
castra ou la décision de conserver en
l’état les structures anciennes de l’occupation du sol. Dans cet espace
construit bien plus que reçu, malgré les contraintes si fortes d’un milieu
montagnard méditerranéen, la description, dans une deuxième partie, des
structures économiques et sociales peut se déployer dans toute son ampleur,
permettant de dévoiler les dynamiques qui animent la société en la contraignant
au changement. L’analyse des institutions, qui constitue la troisième et
dernière partie, peut dès lors être conduite en tenant compte des spécificités
du cas abruzzais, de manière à se prêter constamment à la comparaison avec
d’autres sociétés du haut Moyen Âge, italiennes ou non.
L’attention prêtée aux sources dans toutes leurs spécificités
est l’une des principales qualités de l’ouvrage : le dossier constitué par L.F.
ne lui permet pas de mener son étude comme celle d’une région plus ou moins
arbitrairement découpée. Au cœur de son enquête, un document tout à fait
exceptionnel, le cartulaire-chronique de l’abbaye San Clemente a Casauria,
compilé dans les années 1170-1180 par le moine Giovanni di Berardo. Narration
suivie de l’histoire du monastère depuis sa création, le manuscrit renferme la
copie de 2 150 documents, dont un très grand nombre remontent au dernier tiers
du IXe siècle. En l’absence de sources épiscopales et
urbaines de quelque ampleur, le dossier est complété par l’abondante
documentation relative aux possessions dans les Abruzzes des abbayes de Farfa,
du Mont-Cassin (pour l’abbaye San Liberatore alla Maiella) et de
Saint-Vincent-au-Volturne. Par une fortune singulière, qui doit peu au hasard,
l’étude de la société des Abruzzes oblige à confronter les principaux
cartulaires-chroniques italiens (Farfa, Casauria, San Bartolomeo a Carpineto et
Saint-Vincent), compilés à la même période, qui donnent de l’histoire de la
péninsule italienne des temps carolingiens à la fin du
XIIe siècle une vision cohérente.
Malgré l’ampleur des lacunes, dont le raisonnement tient
toujours compte, ce dossier se caractérise par sa cohérence et incite
l’historien à énoncer des hypothèses d’interprétation plus qu’à en donner une
simple description. La chronologie s’impose ainsi fortement parce qu’elle est
celle de la constitution même des sources : de la fin du
IXe siècle, où la création de Casauria vient donner
réalité à la frontière méridionale du monde franc (l’abbaye est créée par
l’empereur Louis II en 873 comme un point d’appui à la puissance impériale au
moment où les abbayes de Saint-Vincent et du Mont-Cassin, détruites par les
Sarrazins en 881 et 883 cessent de jouer ce rôle), à la seconde moitié du
XIIe siècle, où l’intégration progressive des cinq comtés
des Abruzzes au royaume normand marque une recomposition radicale des
équilibres régionaux en Italie centrale. De même qu’elles décrivent un cycle
historique complet et en articulent les phases, les sources imposent aussi une
perspective et un point de vue, dont l’historien doit reconnaître les effets
déformants mais aussi le pouvoir de stylisation. À cet égard, le travail
accompli est exemplaire, en particulier dans la prise en compte spécifique du
rôle de San Clemente a Casauria. Par opposition à Farfa, Saint-Vincent ou le
Mont-Cassin, abbayes plus prestigieuses et plus puissantes, pour qui la
situation abruzzaise est, sinon marginale, du moins non essentielle, celle-ci
apparaît comme l’acteur fondamental de la région, d’autant plus que la totalité
de son patrimoine y est située. La capacité dynamique de l’une et des autres
s’en ressent fortement. Le dossier de Casauria est ainsi utilisé non pas comme
un cas particulièrement bien documenté, typique cependant de la situation
générale, mais à la manière d’un instrument grossissant, qui permet d’apprécier
de manière particulièrement nette les évolutions régionales. Exemplaire, en
particulier, est l’analyse des frais engagés par l’empereur Louis II pour
rassembler le patrimoine de la nouvelle communauté : pas moins de 25 000 sous
entre 854 et 873. Il s’agit d’une somme colossale, sans aucune commune mesure
avec la maigre circulation de valeur attestée en temps normal dans la région,
en particulier en relation avec les transactions matrimoniales. Les nombreux
actes associés à cet ensemble d’acquisitions sont donc étudiés à la fois du
point de vue du fonctionnement formel du système économique, mais aussi sous
l’angle des effets induits par cette perturbation majeure des cycles d’échanges
locaux. L’évaluation dans un premier temps des capacités d’action de l’abbaye
permet donc de décrire le paysage dans lequel elle s’établit, et que son action
modifie à plusieurs reprises en profondeur.
Dans son analyse des sources, L.F. est particulièrement
attentif à la rationalité économique des transactions effectuées, qui pose le
problème de l’évaluation de la valeur des biens échangés et de l’utilisation de
la monnaie comme instrument de mesure, dès le milieu du
IXe siècle. Le thème est crucial, on s’en doute, et son
étude revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage, sans redite ni redondance,
mais comme un point de passage obligé du raisonnement de l’historien.
L’abondance et la précision des actes des Abruzzes sur ce point justifient une
telle insistance dans la mesures où il sont l’une de nos chances de vérifier
les thèses opposées sur ce point (seule la Catalogne étudiée par P. Bonnassie
offre, semble-t-il, une telle richesse d’information). La conclusion de l’A.,
au terme d’une analyse extrêmement nuancée, où les thèses d’un usage proprement
économique de l’évaluation monétaire ou d’un fonctionnement de l’échange en
terme de don et de contre-don sont attentivement évaluées, est tout à fait
claire. Malgré une circulation très restreinte et irrégulière des espèces
monétaires, qui oblige à solder les échanges en recourant à des objets non
monnayés, malgré l’existence d’échanges non économiques, où la relation qui
s’établit entre les parties contractantes prime sur la nature et la valeur des
objets échangés, il ne fait pas de doute que la monnaie, en espèce ou comme
référence conventionnelle, constitue un moyen efficace et largement utilisé de
reconnaissance de la valeur. La variété et le caractère articulé et cohérent
des processus d’évaluation montrent qu’il s’agit d’une norme largement acceptée
dans la société des Abruzzes dès la fin du IXe
siècle.
La même finesse d’analyse du contexte économique des actes
permet à L.F. de proposer une description extrêmement convaincante du processus
d’incastellamento. En l’absence
d’actes d’enchâtellement comparables à ceux utilisés par P. Toubert pour le
Latium, le raisonnement porte sur toute la documentation. La liste des
castra, établie à mesure qu’ils
apparaissent dans la documentation, sert de point de départ. L’analyse de
l’ensemble des transactions, ventes de terres, précaires et
livelli concédés par Casauria, permet
alors de comprendre le mécanisme global qui conduit les religieux, en accord
avec les propriétaires des curtes
voisines et avec les communautés paysannes, à réorganiser complètement le
paysage agraire et les formes d’exploitation du sol. Se substituant à la
mosaïque des curtes et des terres
tenues en alleu, le castrum permet une
mobilisation optimale des forces de travail pour une mise en valeur du sol que
la crise du modèle esclavagiste ne permettait pas de poursuivre. Il s’agit donc
à l’origine d’un processus d’investissement dont les documents montrent le
caractère articulé, des années 960 au milieu du XIe
siècle. La concession massive de précaires par l’abbaye à partir du milieu du
Xe siècle, constitue une étape préparatoire, dans la
mesure où elle favorise la constitution d’exploitations vastes et dynamiques.
La croissance rapide du marché des terres dans les années 975-1025 est un signe
de la réussite de cette politique, qui permet à l’abbaye, en mettant en vente
d’importantes surfaces, de recueillir une partie des profits accumulés. Ces
sommes serviront par la suite à couvrir les dépenses extrêmement onéreuses
liées à l’incastellamento. Le
caractère volontariste de la politique de Casauria, qui assure elle-même la
transformation en castra des
curtes voisines de l’abbaye apparaît
clairement dans la comparaison avec le Mont-Cassin et Saint-Vincent, qui
choisissent pour leurs domaines périphériques des Abruzzes de conserver une
organisation en curtes et habitats
ouverts, n’entrant dans la voie de l’incastellamento que pour les possessions les
plus centrales de leurs patrimoines.
Choix économique raisonné pour ses organisateurs, la
construction des castra s’inscrit dans
une évolution sociale d’ensemble, dont le livre est attentif à saisir les
dynamiques et les étapes. L’analyse des listes d’esclaves de Farfa et de
Saint-Vincent livre ainsi des informations d’une extrême précision sur le
fonctionnement du domaine esclavagiste, et sur les rapports étroits qu’il
entretient avec le maintien des structures fiscales anciennes. L’incastellamento apparaît ainsi comme une réponse
appropriée à la dégradation de l’esclavage comme institution, dans la mesure où
il permet l’intégration économique des familles paysannes issues de cette
évolution. Selon les mots de L.F. (p. 552), « l’expansion du
Xe siècle, celle en particulier qui rend possible
l’incastellamento, ne s’est pas faite
en tirant parti des possibilités offertes par l’existence d’institution
restreignant la liberté, mais en s’appuyant sur une classe paysanne enrichie et
à laquelle des garanties étaient offertes ». Au contraire, le développement du
castrum et de l’institution
seigneuriale à laquelle il est associé marque pour les communautés paysannes le
début d’un cycle d’asservissement et de dépossession, qui profite à un groupe
seigneurial en pleine évolution. On ne rentrera pas ici dans le détail d’une
analyse complexe, qui montre en particulier l’importance économique des
pratiques matrimoniales qui, par le jeu des échanges de biens entre époux
mettent en circulation des biens importants, dont l’aliénation constitue l’un
des moteurs de l’économie d’échange à la fin du IXe et au
début du Xe siècle. Ici encore, l’évolution d’ensemble
permet de dépasser les blocages locaux en offrant à certains des possibilités
nouvelles d’expansion. Particulièrement intéressante de ce point de vue est
l’analyse parallèle des régions encore fortement tenues par les institutions
publiques où, en l’absence de processus d’incastellamento, les familles aristocratiques
n’ont pas connu les mêmes occasions d’accroître leur patrimoine et leur pouvoir
personnel que celles qui choisissent au même moment la voie de la construction
seigneuriale.
Il s’agit donc d’un ouvrage d’une très grande richesse, tant
d’informations que d’hypothèses. L.F. n’a pourtant pas voulu profiter d’un
dossier de sources tout à fait exceptionnel pour proposer un modèle, et on lui
en saura gré. Attentif à poursuivre son enquête jusqu’au terme, il n’oublie
jamais de signaler les impasses et les apories. Son analyse de la circulation
monétaire tient ainsi compte de notre ignorance des courants commerciaux et de
la faiblesse de la recherche numismatique locale : faute d’une prise en compte
de la circulation des espèces et des échanges avec les espaces voisins, il ne
cherche pas à « clore » un modèle économique dont il parvient pourtant à mettre
en lumière les articulations et les dynamiques. Son souci de laisser ouvertes
les hypothèses et de donner toute la place à la complexité des évolutions rend
parfois ardue la lecture de ce livre d’une extrême densité. Il est la marque
d’une probité scientifique qui permettra à ce beau livre de constituer dès
maintenant et pour longtemps, une référence pour l’histoire des sociétés
médiévales.
Mathieu ARNOUX
Raoul de Cambrai entre l’épique et le
romanesque. Actes du colloque du groupe de recherches sur l’Épique, Université
Paris X, 20 novembre 1999, éd. Dominique BOUTET, Paris, Centre des
Sciences de la Littérature-Université Parix X-Nanterre, 2000 ; 1 vol., 180 p.
(Littérales, 25).
Fruit d’une rencontre scientifique organisée à Nanterre, autour
de l’œuvre mise au programme des agrégations littéraires, en France, pour la
session 2000, le recueil dont nous rendons compte rassemble neuf articles de
spécialistes de la chanson de geste. Ils sont précédés par une introduction
rédigée par D. Boutet (p. 5-9) qui met en perspective les problèmes
historiques, linguistiques et littéraires que pose
Raoul de Cambrai. Ce groupement
d’études peut être, à bon droit, rapproché d’un autre livre intitulé
Raoul de Cambrai, dirigé par J.Cl.
Vallecalle et paru à la même époque aux éditions Ellipses. Il contenait dix
articles abordant nombre de thèmes majeurs : réception de l’œuvre au siècle de
Philippe-Auguste, rapports entre la créature et son Dieu, place de la femme au
sein d’une guerre privée, violence, objet de culte, et anéantissement de la
spiritualité, atmosphère de désillusion et de désespérance. Les
Actes édités par D. Boutet ont permis
d’apporter des réponses satisfaisantes à d’autres questions. Les contributions
sont regroupées en trois parties, Construction et
écriture, Personnages,
La langue et le texte. Par manque de
place, nous avons choisi de n’évoquer que certaines d’entre elles.
Caractérisée par un univers épique de désastre, champ de ruines
ravagé par les incendies, Raoul de
Cambrai a longtemps été étudié sans que la critique tienne compte de
sa seconde partie, d’atmosphère bien différente. Fr. Suard, mettant en évidence
la notion de « romanesque épique », s’inscrit en faux vis-à-vis de cette
démarche du passé (Le romanesque dans
Raoul de Cambrai, p. 45-63). Dès le départ, d’ailleurs, les aspects épiques de
l’œuvre sont associés à l’influence d’un destin tout puissant. À première vue,
l’irruption dans l’imaginaire épique des sentiments amoureux et d’aventures à
tonalité romanesque est analysée comme un effet de rupture, d’autant que
l’atmosphère se charge alors de jubilation et de bonheur. Pourtant, à y
regarder de plus près, on constate que Raoul de
Cambrai, dans son état actuel, et quelles qu’aient été les étapes de
sa construction, loin d’être une chanson composite, se signale par une
architecture soignée. Lors de chaque péripétie, les éléments romanesques sont
associés aux données primitives, proprement épiques : les actes de l’héroïne
amoureuse s’expliquent à la fois par un désir naïf mais impérieux et par le
respect des lois du lignage ; si les séparations et retrouvailles des
protagonistes (qui impliquent surprises, incognitos, recettes magiques)
relèvent d’un schéma de conte qui, parfois, n’exclut ni le burlesque ni le
pathétique, le meurtre liminaire de Raoul n’est jamais oublié, or ce type de
situation est souvent point de départ du récit des chansons de geste
traditionnelles ; bien qu’elles soient conçues comme très différentes, Béatris
et Héluis sont proches par leurs réactions, parce que le souvenir de l’atroce
scène d’Origny n’est jamais effacé. La dimension tragique rapproche l’épique et
le romanesque.
La présence d’épisodes sarrasins apparaît d’entrée comme de
pure fantaisie, d’autant qu’ils se situent dans la partie romanesque. La
question se pose de savoir s’ils sont réellement « une pièce rapportée dont
l’incongruité surprend le lecteur moderne » (p. 65) et s’ils sont nés de
l’influence d’une forte intertextualité. D. Boutet prouve – dans son article
Les épisodes sarrasins dans Raoul de
Cambrai: composition et
intertextualité, p. 65-78 – que les choses ne sont pas aussi
simples. Si les deux premiers épisodes sarrasins sont en grande partie liés au
hasard, le troisième a une « fonction de clôture » (p. 66) et correspond mieux
aux nécessités narratives. Le choix de Saint-Gilles amène le lecteur à
s’interroger : le poète a-t-il voulu rattacher ces épisodes de
Raoul au petit Cycle de Saint-Gilles
ou au Cycle de Guillaume d’Orange ? Cette dernière éventualité éloignerait
notre chanson de l’idéologie des barons révoltés et établirait un lien,
in fine, avec le souci de la
légitimité. Deux autres motifs (enlèvement du fils nouveau-né du héros et
combat entre un père et un fils enrôlé dans des troupes ennemies) montrent que
les épisodes sarrasins de Raoul n’ont
rien de spécifique (en revanche, il serait exagéré d’y voir « une forme de
sous-littérature, de consommation courante, qui cherche à prolonger
Raoul I à coups de scènes éprouvées,
appréciées d’un public facile », p. 72). En fait, les jeux de l’intertextualité
participent très largement à une volonté de cohérence de l’œuvre. Des scènes de
mise en abyme successives indiquent parfaitement les intentions du remanieur.
Dans le même esprit, « Origny et Saint-Gilles se répondent et explorent, dans
leur écho même, les profondeurs troubles du lignage féodal et de ses obsessions
» (p. 75). Loin d’être inutiles au souci d’un ensemble construit, les épisodes
sarrasins servent d’échos dans la partie romanesque « au traumatisme majeur de
la partie rimée » (p. 78) et doivent être considérés comme « la transmutation
symbolique des données tragiques » (p. 78).
Pour sa part, J.Ch. Herbin (Raoul de Cambrai
et la Geste des Loherains, p. 79-101)
est impressionné par ce qu’il estime être des points communs entre
Raoul de Cambrai et la Geste des
Lorrains. Il est vrai que l’on peut concevoir cette dernière comme une vendetta
à la manière de Raoul de Cambrai, mais
prolongée sur plusieurs générations. L’inconséquence royale de la scène
liminaire est la même et elle engendre des conséquences similaires. Avant de
mettre en évidence des « éléments communs », J.Ch. Herbin prend la précaution
d’écrire qu’il désigne ainsi « des rencontres précises et non de simples
ressemblances d’épisodes ou de formules » (p. 83). Si des emprunts existent, le
long passage examiné par J.Ch. Herbin – il s’agit d’un extrait, d’environ huit
cents vers, inséré dans la Venjance
Fromondin (les vers 5589-6372 de l’édition Mitchneck) – doit, de
préférence, être considéré comme une authentique réécriture. L’éditeur
d’Hervis de Mes le prouve dans le
détail, en pleine harmonie avec les vues de C. Meredith Jones qui avait décelé
quatre procédés de renouvellement : la substitution d’éléments, la
simplification des données, l’inversion des rôles et la réutilisation de la
légende de Raoul de Cambrai pour «
prolonger la vie du Cycle des Lorrains » (p. 100).
A. Labbé – Raoul et la voix des
mères : parole féminine et pouvoir masculin dans Raoul de Cambrai,
p. 105-121 – rappelle d’entrée que si « l’épopée française est d’abord lieu de
l’acte », elle est aussi « un immense espace de parole », mais qui ne réserve
que peu de place aux femmes. C’est notamment vrai pour
Raoul de Cambrai, chanson de
l’incommunicabilité : « le verbe s’affirme comme l’unique espace d’un fragile
pouvoir féminin face à l’exorbitance de celui des hommes » (p. 106). De fait,
les dialogues entre le héros et Aalais et Marsent sont promis à l’échec, ce qui
ne signifie nullement que la féminité épique soit occultée ; simplement, les «
stratégies de la parole » qui en résultent sont en étroit rapport avec – selon
la jolie formule d’A. Labbé – « des signes lourds de nuit où prévalent la
blessure, la perte et le deuil » (p. 121). Le discours d’Aalais se caractérise
par une « paradoxale virilité », par un registre très large qui la conduit à
emprunter à l’univers masculin aussi bien le vocabulaire que le « système de
représentation » (p. 114). C’est pourquoi A. Labbé, qui tient compte aussi de
la « viscérale maternité » d’Aalais, peut parler de « parole androgyne ». Comme
Raoul, représentant de la fonction guerrière, rejette toute emprise de la
féminité et de la fécondité sur le domaine qui lui est propre, le discours
féminin est récusé. Dès lors, ce dernier n’a plus d’autre solution que de s’en
remettre à la malédiction, liée aux forces de l’ombre. C’est ce qui scelle « le
triomphe mutilant du verbe maternel » (p. 117). L’affrontement de Raoul et
Aalais joue le rôle d’une sorte de miroir du statut maternel. Dans la chanson,
si les actes sont « déviés », « la voix maternelle s’y avère confisquée…
acculée à l’ultime recours du maléfice » (p. 119).
Excellente spécialiste du picard, A. Brasseur (Raoul de Cambrai
: quelques problèmes de graphie, p.
167-180) était toute désignée pour fournir de précieuses indications sur la
langue du manuscrit utilisé par W. Kibler et S. Kay. Son étude, méticuleuse, se
fait remarquer par une extrême prudence dans les commentaires, toute
interprétation linguistique étant le plus souvent accompagnée par une autre.
Nous n’évoquons que quelques points abordés par A. Brasseur qui rappelle que le
dialecte du Nord a entretenu des « rapports privilégiés » (p. 167) avec le
wallon et le lorrain et aussi avec les parlers de l’Ouest, ce qui complique la
tâche de toute analyse sérieuse. Le digraphe ai a une valeur phonétique qui n’est pas
certaine ; il pourrait être le reflet de deux prononciations différentes. Si la
graphie ain est courante en picard,
elle n’est pas propre à cette région ; l’Ouest, le Centre, l’Est et le Sud-Est
l’offrent également. Le digraphe au «
appartient aux scriptae picarde…
lorraine, wallonne, champenoise et surtout bourguignonne », mais la forme
bautisier reste dans sa forme
partiellement mystérieuse. Les formes toniques mi ou ti (à la place de moi ou toi) sont bien connues ; elles ne sont pas non
plus uniquement picardes, étant fréquentes en Wallonie et Lorraine. Les
graphies c, ch, g permettent aussi
différentes lectures : ch peut
correspondre à la prononciation [ k ],
comme en témoigne le mot vainchue;
dans le même ordre d’idée, la graphie g, devant a, o,
u, mais aussi devant
e, i peut rendre une prononciation fondée sur une
chuintante (voir Angou,
sergant). En picard, il existait des
confusions entre sourdes et sonores, ainsi que le montrent les échanges
sss (voir
baissier / baisier). On sait, par
ailleurs, que la terminaison -sent du
passé simple (P6) correspond au Nord et au Nord-Est (zones où l’épenthèse ne se
rencontre pas) à « l’assimilation par le [ s ] du [ r ] suivant » (p. 180).
Au total, ce volume d’Actes contient des articles de haute tenue qui
ont contribué de manière indiscutable à une meilleure connaissance de
Raoul de Cambrai.
Bernard GUIDOT
The
Cambridge Companion to Ockham, éd. Paul Vincent SPADE, Cambridge-New
York-Melbourne-Madrid, Cambridge U.P., 1999 ; 1 vol., XVII-420 p. ISBN (broché)
: 0-521-58790-5, prix : GBP 13,95 ; ISBN (relié) : 0-521-58244-X, prix : GBP
37,50.
Prenez quinze des meilleurs spécialistes d’un philosophe,
donnez leur un projet éditorial précis qui couvre l’ensemble de sa pensée tout
en évitant les recouvrements – mais sans éviter les différences de vues –,
veillez à ce que l’appareil critique soit normalisé : vous obtiendrez un volume
des
Cambridge Companions. Les
historiens de la philosophie médiévale connaissaient déjà celui consacré à
Thomas d’Aquin, nous en possédons maintenant un sur Guillaume d’Ockham, qui
est, avec Duns Scot, l’un des deux penseurs les plus importants du
XIV
e siècle. Un siècle difficile et méconnu que celui-là.
Jerphagnon n’écrivait-il pas qu’il est celui où l’historien de la philosophie
sent son objet lui échapper ? Sans doute avait-il raison en ceci que ce siècle
est celui où tout se lie : l’héritage des anciennes questions qui ne font plus
toujours sens pour nous, les textes de l’Antiquité peu à peu redécouverts à
travers des traductions de traductions, les différentes disciplines qui
s’intriquent… Quel historien pourrait-il cerner avec le même brio les questions
logiques, épistémologiques, métaphysiques, théologiques, morales et politiques
d’un auteur pour lequel ces problèmes étaient inextricablement liés ? Jusqu’ici
le chercheur qui abordait la pensée d’Ockham au travers des études existantes
découvrait d’ouvrage en ouvrage un auteur aux visages multiples et
dissemblables. Le lecteur du
Companion
dont je rends compte ici verra se rassembler les différentes facettes de
l’œuvre d’Ockham en une seule face. Une face sans doute encore imparfaite (il
existe bien des aspérités, sinon même des incompatibilités, entre les lectures
proposées ici), mais qui répond assez à l’illustration qui sert de première de
couverture au volume en question
[1]: un moine tonsuré, franciscain sans doute, l’oreille
mal plantée et le nez de travers, les yeux sur deux axes différents, l’un
scrutateur et méfiant, l’autre mystique et compatissant.
Telle est la mesure de l’entreprise menée sous la direction de
P.V. Spade. Une entreprise remarquable, qui redonne visage humain à un
personnage sur lequel les vues étaient souvent schizophréniques. Un visage
humain et donc non exempt de contradictions.
Les événements majeurs qui ont ponctué la carrière d’Ockham
comme universitaire et comme polémistes, le système éducationnel franciscain
dans lequel il évolue, l’influence des membres de son entourage sont présentés
par W.J. Courtenay (chap. 1). Une attention particulière est alors donnée,
ainsi que l’on pouvait s’y attendre, à la logique et à la métaphysique
ockhamienne. C. Normore (chap. 2) décrit ainsi ce que Ockham considérait comme
relevant de la logique, il se penche ensuite sur la sémantique ockhamienne :
théories de la supposition, de la signification, des valeurs de vérité (pour
les propositions, y compris temporelles et modales), théorie des conséquences…
Cl. Panaccio explore encore (chap. 3), le rôle que le « langage mental » joue
dans la sémantique ockhamienne : ce n’est pas, ainsi que bon nombre l’ont cru,
la préfiguration d’une théorie de la structure
profonde de la pensée, mais bien un outil grâce auquel Ockham
s’oppose à l’usage métaphysique que ses contemporains font du concept d’«
universaux ». D. Chalmers (chap. 4) expose les raisons pour lesquelles, si
Ockham rejette la synonymie dans le « langage mental », il aurait dû, pour des
raisons de cohérence, l’accepter. P.V. Spade (chap. 5) réexamine la
métaphysique nominaliste du « rasoir » et montre que les engagements
ontologiques auxquels Ockham est encore tenu sont plus importants que ce qu’il
ne le prétend et qu’on ne l’a longtemps cru. G. Klima argumente (chap. 6) dans
un mouvement inverse que la sémantique de la Via
Antiqua décriée par Ockham était capable d’éviter les engagements
ontologiques qu’il cherche à éviter.
La philosophie naturelle et l’épistémologie d’Ockham retiennent
l’attention de quelques auteurs. On se doutait que sa philosophie naturelle
devait beaucoup à Aristote. A. Goddu montre cependant (chap. 7) que
l’aristotélisme est repensé à ce point que, par exemple, la théorie
hylémorphique en devient compatible avec l’atomisme… E. Stump observe, quant à
elle (chap. 8), que l’épistémologie ockhamienne n’a peut être pas l’économie
théorétique qu’on lui accorde généralement. Elle expose aussi ce qui est devenu
la lecture « standard » de cette théorie ockhamienne qui privilégie la
connaissance intuitive au détriment de la connaissance abstractive. Mais c’est
ici que le visage d’Ockham devient janusien. Les textes qui fondent cette
lecture sont ambigus et E. Karger en soutient une autre (chap. 9) selon
laquelle contrairement à la connaissance intuitive la connaissance abstractive
n’est pas par nature capable d’induire de faux jugements : il n’y a donc pas de
connexion privilégiée entre intuition et évidence.
Les cinq derniers chapitres traitent de la philosophie pratique
: P. King montre (chap. 10) comment Ockham combine les principes normatifs de
la Révélation chrétienne avec l’appareil conceptuel d’Aristote. M. McCord
Adams, revisitant la doctrine controversée de la « liberté d’indifférence »,
tente de montrer (chap. 11) qu’Ockham échappe au reproche de couper la moralité
de la nature. A.S. McGrade observe quant à lui (chap. 12) que les écrits sur
l’éthique, de la période universitaire, privilégient l’obéissance à la volonté
de Dieu, tandis que les écrits tardifs sur la philosophie politique mettent en
avant la raison et la loi naturelle. J. Kilcullen (chap. 13) s’intéresse à la
controverse sur la « pauvreté », chère à Umberto Eco, A.J. Freddoso montre
(chap. 14) comment Ockham surmonte le dilemme en foi et raison en accordant –
contre Thomas d’Aquin – que la foi chrétienne remplit les conditions de la
métaphysique et de l’éthique païenne. Enfin, autour du débat sur le salut, R.
Wood (chap. 15) montre que Ockham n’est ni pélagien ni semi-pélagien bien qu’il
accorde la possibilité aux païens d’être authentiquement vertueux.
Un livre qui prouve à quel point la recherche ockhamienne est
vivace et que les débats y sont encore ouverts.
François BEETS
Karl UBL, Engelbert von Admont. Ein Gelehrter im Spannungsfeld von
Aristotelismus und christlicher Überlieferung, Vienne-Munich,
Oldenbourg, 2000 ; 1 vol. in-8°, 260 p. (Mitteilungen des Instituts für Österreichische
Geschichtsforschung, 37). ISBN : 3-7029-0449-2 (Vienne) et
3-486-64843-8 (Munich).
Il fut l’un des hommes les plus instruits de son temps. Né vers
1250 de parents nobles, en Styrie, Engelbert est entré au monastère bénédictin
d’Admont en 1267. Quatre ans plus tard, il fut envoyé à Prague pour y étudier,
durant deux ans, la grammaire et la logique, puis il passa neuf ans à
l’université de Padoue où il apprit la philosophie et la théologie. En 1297, il
fut élu abbé d’Admont, poste qu’il occupa pendant trente avant de renoncer à
cette fonction en raison de son grand âge. Il est mort en 1331. Il avait alors
plus de quatre-vingts ans. Engelbert est un auteur prolifique qui a écrit sur
presque tous les sujets (le bénédictin Bernhard Pez, qui édita nombre de ses
textes à Augsbourg en 1721, répertorie trente-huit traités) : théologie,
philosophie, histoire, théorie politique, exégèse, sciences naturelles,
pédagogie, et musique. Voici résumés en quelques dates et quelques faits la vie
et l’œuvre d’Engelbert d’Admont, auquel K. Ubl – le meilleur connaisseur de cet
auteur à l’heure actuelle – consacre cette belle étude. Engelbert d’Admont
étant un penseur « autrichien », c’est assez naturellement qu’il trouve place
dans les Mitteilungen des Instituts für
Österreichische Geschichtsforschung.
À l’origine de ce livre, une dissertation doctorale, sous la
conduite de J. Miethke, présentée à l’Université de Heidelberg en 1999/2000.
K.U. y présente Engelbert comme un savant situé « entre aristotélisme et
tradition chrétienne ». L’ouvrage comprend trois parties, précédées et suivies
d’une introduction et d’une conclusion, et contient pour terminer une
bibliographie, reprenant les sources (p. 225-231) et – en une bonne vingtaine
de pages – la littérature secondaire parfaitement à jour (p. 232-256), le tout
suivi d’un index des noms (p. 257-260). L’introduction (partie 1, p. 9-24)
porte sur la formation scolaire d’Engelbert et présente ce que l’on sait de sa
vie (p. 12-16), ainsi que les livres qu’il a pu lire (p. 16-21) et la
chronologie de ses écrits (p. 21-24). La conclusion (partie 5, p. 221-224)
porte sur l’éthique républicaine et chrétienne d’Engelbert. Mais le gros du
livre est consacré à la philosophie (partie 2, p. 25-57), à la théorie
politique (partie 3, p. 58-173) et à la théologie (partie 4, p. 174-220). Un
simple coup d’œil sur le nombre de pages consacré à ces trois pans de sa pensée
– philosophie, politique, théologie – montre que c’est la théorie politique qui
se taille la part du lion dans ce livre : 115 pages lui sont consacrées. Et ce
n’est que justice car Engelbert d’Admont passe avant tout pour un théoricien de
la chose politique. Son traité le plus célèbre est en effet le
De ortu et fine Romani imperii,
ouvrage de théorie politique écrit pendant le règne d’Henri VII de Luxembourg
(1308-1313). Selon lui, tous les royaumes doivent être soumis à un pouvoir
chrétien unique. Il n’en déduit pas pour autant la subordination de l’empereur
au pape. Son propos est seulement de montrer la nécessité d’un empire unique
pour la chrétienté (c’est le thème de la reductio
ad unum). K.U. établi un parallèle entre la pensée d’Engelbert et
celle de deux des principaux théoriciens politiques de son temps (lesquels sont
d’ailleurs plus connus que lui) : Dante et Guillaume d’Ockham (p. 160-168). La
pensée politique d’Engelbert est replacée dans son contexte, à savoir la
tradition chrétienne des « miroirs des princes » et l’aristotélisme politique
redécouvert, ainsi que les valeurs républicaines, au XIIIe
s.
En définitive, nous avons, avec ce livre de K.U., une
présentation claire et soignée de la vie et de l’œuvre (surtout politique)
d’Engelbert d’Admont, ce moine bénédictin, peu connu du monde francophone,
théologien, philosophe et théoricien de la chose politique, qui fut une figure
importante de l’aristotélisme du XIVe s. (une pensée qui,
comme on le sait, est entrée en tension avec la tradition chrétienne, avant
d’être pleinement acceptée, du moins dans sa version thomiste).
Benoît BEYER DE RYKE
Jean-Yves TILLIETTE,
Des mots à la Parole. Une lecture de la
Poetria nova de Geoffroy de
Vinsauf, Genève, Droz, 2000 ; 1 vol. in-8°, 199 p. (Recherches et rencontres. Publ. de la Fac. des Lettres de
l’Université de Genève, 16).
Cet ouvrage ambitieux et original représente la mise en forme
d’un séminaire de recherche donné par l’A. à des étudiants médiévistes
(o fortunati discipuli!) de la Faculté
des Lettres de Genève. On sait que la Poetria
nova, composée en vers latins par le grammairien anglais Geoffroy de
Vinsauf aux alentours de 1210, a connu une popularité extraordinaire jusqu’au
XVIe siècle, mais que la critique, sauf rares exceptions,
s’était à ce jour attachée à étudier cette œuvre en tant que poème didactique
pour n’y voir qu’un manuel pédant de recettes, qu’une tentative stérile de
soumettre l’expression littéraire aux lois d’une rhétorique mécanique. Avec sa
finesse et son érudition habituelles, J.Y. Tilliette montre en fait que ce «
Nouvel art poétique » n’est peut-être pas un chef-d’œuvre, mais qu’il est autre
chose qu’un catalogue raisonné de techniques et de modèles d’écriture et vise
la réalisation d’un projet poétique fort, cohérent et original. L’A. commence,
dans une première partie (p. 21-68), par situer le poème dans son environnement
culturel en articulant cette approche « extrinsèque » autour de trois questions
: celle de l’histoire des rapports entre rhétorique et poétique, celle des
relations entre la Poetria nova et
l’Art poétique d’Horace, celle, enfin,
de la situation du poème vis-à-vis des idées sur la nature et la fonction de la
poésie élaborées au XIIe siècle par certains penseurs
comme Conrad d’Hirsau, Matthieu de Vendôme ou Bernard Silvestre. Il apparaît
ainsi que la Poetria nova s’est
employée à relire la « Poetria vetus»
d’Horace avec l’aide des instruments intellectuels de la Renaissance du
XIIe siècle et en profitant en particulier de l’évolution
du statut théorique, social et artistique du langage, qui, sous les coups de
pensées critiques, comme celle d’Abélard, a perdu sa rassurante univocité,
postulée par la démarche étymologique d’Isidore, pour qui le signe phonétique
portait trace de la chose-en-soi. La poésie a désormais pour mission de
réinventer l’univers, de retrouver la réalité du monde archétype, de recréer, à
partir du sensible, les autres mondes possibles. La deuxième partie, consacrée
à la fabrique du poème (p. 69-173), offre quant à elle une approche «
intrinsèque » de l’œuvre à travers une lecture suivie et méthodique du poème,
avec une attention particulière sur les chapitres relatifs à la
dispositio, aux procédés de
l’amplificatio, à l’ornatus facilis et au statut de la métaphore (un
statut qui rapproche étonnamment cette poésie de notre poésie moderne). J.Y.T.
souligne ici la mission éthique de la poésie : elle doit dévoiler les arcanes
du monde et amener à réfléchir sur la place de l’homme dans un univers qu’il
habite en passager fugace, en exilé d’une autre patrie. Elle doit permettre de
« dépouiller le vieil homme… et revêtir l’homme nouveau » (Ép., 4, 22-24), et le cheminement métaphorique
des mots vers un autre lieu que le leur est appelé à reproduire dans le langage
la marche de l’homme vers le salut. Bref, le projet de Geoffroy est de relire
l’entière tradition classique à la lumière des mystères de la foi chrétienne et
de faire en sorte que la poésie se fasse voix de Dieu : « des mots à la Parole
». Cette formidable lecture de ce « poème sur la poésie » qu’est la
Poetria nova permet enfin de
comprendre pourquoi ce traité est dédié au pape Innocent III, qui y apparaît
aussi comme l’élève du rhéteur : c’est que le pape, figure christique – c’est à
compter du règne d’Innocent III (1198-1216) que l’épithète de
vicarius Christi est exclusivement
réservée à la personne du pape –, est donc aussi la figure incarnée du Verbe
et, de ce fait, la source de l’art de rhétorique.
En conclusion, J.Y.T. suggère avec beaucoup de subtilité que,
contrairement à ce qu’on a le plus souvent soutenu, la
Poetria nova aurait bel et bien trouvé
un lecteur pour mettre en pratique son renouveau de la poésie, et quel lecteur
!, puisque l’A. propose de voir en Dante le disciple (direct ou indirect) le
plus fidèle de Geoffroy. Cette lecture vraiment inspirée de la
Poetria nova, qui éclaire tout un pan
jusque-là caché de notre tradition poétique, devrait à mon sens figurer parmi
les lectures de tous spécialistes de la poésie latine, et j’écris bien, à
dessein, latine, car ce livre
mériterait à coup sûr de sortir du cercle strict des médiolatinistes.
Jean MEYERS
Brigitte PIPON,
Le chartrier de l’Abbaye-aux-Bois (1202-1341). Étude
et édition, Paris, École des Chartes, 1996 ; 1 vol. in-8°, 480 p.
(Mémoires et documents de l’École des
Chartes, 46). ISBN : 2-900791-14-6.
L’École des Chartes renoue, par la publication de cette thèse,
avec la vieille tradition de l’édition de textes : voilà déjà une excellente
nouvelle pour les médiévistes. Mais il ne s’agit pas ici d’un célèbre
chartrier, ou encore d’une de ces éditions diplomatiques de documents du haut
Moyen Âge : c’est l’édition d’un chartrier « à l’ancienne », soit toutes les
chartes dont l’A. a pu retrouver trace au sein de l’institution, une abbaye de
cisterciennes, aux XIIIe et XIVe s.
B. Pipon, actuellement conservateur du patrimoine aux Archives départementales
de Maine-et-Loire, propose donc ici la reprise et l’étude de tous les documents
médiévaux conservés auparavant par cette abbaye, que ce soit par le biais des
chartes originales ou de cartulaires. L’A. présente d’abord dans une copieuse
introduction l’étude de toutes les pièces, et surtout d’un superbe cartulaire
du XIIIe-XIVe s. conservé à la
Newberry Library de Chicago. L’approche codicologique de ce registre toujours
enserré dans une reliure médiévale mérite d’être retenue par les spécialistes
de ce genre de sujet, tant elle semble fort complète et précise. Mais l’A. a
d’abord mis au point cette édition en partant d’un corpus de 279 (plus quelques
autres retrouvées ici et là) chartes originales encore conservées. Il a aussi
fait usage de deux inventaires d’archives du XVIIIe s. :
honorable et rentable pratique que celle d’oser attaquer les fonds dits «
modernes » pour mieux connaître la réalité médiévale.
La partie dite « historique » de sa grande introduction, avec
l’histoire de l’abbaye en rapport avec ses fondateurs, la famille de Nesle, est
en quelque sorte une bonne notice de type Monasticon, très développée. On y lit que Jean
II, seigneur de Nesle, châtelain de Bruges, décide de fonder en avril 1202 une
abbaye, pro remedio animarum bone memorie
Johannis patris mei et Elyzabeth matris mee et pro remedio anime mee et
Eustachie uxoris mee et pro animabus fratrum et sororum et omnium ta
antecessorum quam successorum meorum(acte 1, p. 95). À ce moment, le
fondateur ne mentionne pas l’ordre religieux, remarque avec pertinence l’A. :
ce ne sera chose décidée qu’en 1205. Il est probable que ce couvent, qui
s’inscrit dans la mouvance des grandes fondations d’abbayes de cisterciennes de
cette époque, ait de facto adopté la
règle de Cîteaux, mais que cette adhésion n’ait été officiellement entérinée
que quelques années plus tard.
L’A. n’insiste guère sur la particularité de ce type de couvent
de cisterciennes, dont l’émergence au début du XIII
e s. a
pour pendant l’efflorescence des béguinages dans le Nord de la France et l’Est
de l’Empire à ce moment : citons seulement quelques exemples dans le diocèse de
Liège : le couvent du Val-Notre-Dame près de Huy, celui du Val-Benoît ou celui
de Robermont près de Liège, celui d’Aywières, celui de Salzinnes près de Namur…
Dans le contexte d’une croissance de la vocation féminine et de la piété
laïque, le succès de ces couvents est, selon toute vraisemblance, l’expression
d’une volonté du monde ecclésiastique mais aussi celle de grands laïcs, qui
veulent proposer aux femmes laïques (de haut rang ?) désireuses de vivre une
vie dévote une alternative aux béguinages. Faut-il rappeler, en effet, que la
réputation de ceux-ci est entachée de soufre, à la fin du
XII
e et au cours des deux premiers tiers du
XIII
e s. Les arguments suivants, parmi d’autres,
renforcent notre hypothèse : la coïncidence de l’apparition de ces couvents de
cisterciennes (mais aussi de religieuses rattachées à l’ordre de Prémontré) en
même temps que les béguinages, leur association dans les clauses
testamentaires, avec le monde béguinal, le fait que de ces couvents ont surgi
un grand nombre des mystiques du XIII
e s. associées à la
sainteté semi-religieuse comme une Lutgarde d’Aywières (de celles que les «
historiennes » féministes américaines appellent pompeusement et sans crainte du
ridicule
holy mothers of the church!)…
Si nous revenons à l’Abbaye-aux-Bois, il apparaît que le grand nombre de femmes
parmi les légataires ou donateurs des actes du chartrier, ainsi que la
population du couvent nous permettent aussi d’aller dans ce sens
[2]. Si les biographies des
femmes mystiques qui ont illustré ce courant de piété dites « semi-religieuses
» ont déjà été bien étudiées, il faut reconnaître que les maisons
cisterciennes, prémontrées voire bénédictines qui ont accueilli ces
spécialistes de l’extase manquent encore cruellement d’étude
[3].
Dans son édition, l’A. ne se contente pas d’éditer les 367
actes du chartrier (elle en signale aussi les manquants, les
deperdita). Elle édite aussi un état
des biens, revenus et charges de l’Abbaye-aux-Bois, de 1231-1233 ainsi qu’un
révélateur « guide des archives » de l’abbaye, de 1341. L’état des biens,
revenus et charges est en fait un répertoire des cens et rentes dues à et par
l’abbaye, sans ordre particulier apparent, confondant parfois liste de
possessions foncières et rentes qui les grèvent. Le « guide des archives » est
lui, un instrument destiné à répertorier les chartes de l’abbaye dans un ordre
utile : les chartes liées à la fondation et aux revenus y afférents ; les
chartes liées aux « maisons » (les « granges », en quelque sorte) ; les chartes
liées aux terres éparses, par ordre géographique, les chartes liées aux dîmes,
les chartes liées aux « cens et rentes » en nature puis celles liées aux « cens
et rentes » en argent. En ce qui concerne l’édition du chartrier, on regrettera
que les actes postérieurs à 1300 ne soient pas édités, mais simplement livrés
en regestes, parce que les actes « deviennent beaucoup plus longs, chargés de
clauses finales très répétitives » ; or, aucune édition d’acte n’est
inutile
[4] et, en notre
époque d’hypercritique éditoriale ou de mépris de l’édition, il convient d’oser
éditer même des actes « récents ». C’est d’autant plus dommageable qu’il n’y a
que… 52 actes (sur 367) qui soient postérieurs à 1300 ; que sur ces 52 actes, 5
ont été édités malgré tout, ayant « paru plus particulièrement intéressants »
(p. 83) et 19 sont des
deperdita au
contenu à jamais inconnu. Est-ce que l’ajout de l’édition de 28 actes seulement
aurait vraiment alourdi la publication ?
Mais ne jetons pas la pierre : le travail est en soi à louer.
En effet, si les éditions d’actes sortant de l’ordinaire ont « repris du poil
de la bête » (ainsi les éditions d’actes du haut Moyen Âge, ou encore des
éditions d’actes princiers ou épiscopaux), ce n’est hélas pas le cas des
éditions d’ensembles d’actes plus « terre à terre », ces actes proches de la
pratique économique, organisant la vie de l’abbaye et des campagnes
environnantes, codifiant les échanges fonciers, coulant dans des formes
assurées les arrentements et accensements, marquant les fondations obituaires…
Ces documents essentiels sont le pain des historiens des échanges et de la
société médiévale du bas Moyen Âge. En ce sens, et en bien d’autres, puisse ce
superbe travail servir d’exemple.
Paul BERTRAND
Pere ORTI GOST,
Renda i fiscalitat en una ciutat medieval :
Barcelona, segles XII-XIV, Barcelone, CSIC, 2000 ; 1 vol. in-8°, 736
p. (Anuario de Estudios medievales, Anejo
41). ISBN : 84-00-07902-7.
La thèse de P. Orti, dont ce livre constitue la publication,
prit naissance dans une recherche collective portant sur le processus de mise
en place d’une nouvelle fiscalité d’État. L’A. s’intéresse à l’étude du
patrimoine royal, et plus particulièrement, en raison de l’abondance des
sources disponibles, à la structure des rentes et impôts royaux dans la ville
de Barcelone ainsi qu’à leur évolution, du milieu du XIIe
à la fin du XIVe siècle. Le cas de Barcelone est
exemplaire car, principale ville du Principat de
Catalunya, elle fournissait aux comtes-rois d’Aragon la part la plus
importante de leurs revenus fiscaux. Pour mener à bien cette recherche P.O. a
dépouillé l’immense fonds patrimonial et fiscal des Archives de la Couronne
d’Aragon.
La première partie de l’ouvrage (400 p.) concerne les
mécanismes concrets de perception de la rente : P.O. examine les revenus tirés
des possessions foncières du roi, par l’établissement dans la ville de
Barcelone de maisons et surtout de tables de marchands et d’ouvroirs. Mais
cette partie proprement immobilière des revenus royaux resta toujours limitée :
la cathédrale, le chapitre et les établissements monastiques urbains se
taillant la part du lion dans les possessions foncières
intra muros. Le développement du
commerce maritime et la place prééminente que Barcelone y acquit entre le
XIIe et le XIVe siècle donna à la
Couronne d’Aragon la possibilité de tirer un plus grand profit de
l’établissement des constructions liées au port, sur des terres gagnées sur le
bord de mer, et donc par essence de possession royale : ateliers, maisons et
surtout magasins de dépôts, les alfondecs des textes catalans du
XIIIe siècle. Le
trésor profitait davantage des droits perçus sur les abattoirs et boucheries de
Barcelone, où s’exerçait le monopole royal, ainsi que sur les fours : la
croissance de la ville, au cours du XIIIe siècle
principalement, multipliant les besoins de consommation. P.O. a tiré un parti
exceptionnel de l’étude de la riche documentation sur le
Rec comtal, le ruisseau comtal de
Barcelone, et sur les revenus tirés de l’établissement et de l’exploitation des
moulins, tant royaux que concédés à des particuliers.
La seconde partie (200 p.) traite de la fiscalité en elle-même,
et P.O. souligne combien l’étude des archives doit faire relativiser la part de
l’impôt direct, trop souvent considéré comme le plus important : les impôts
indirects occupent en effet une part dominante. À ceux qui sont levés sur les
marchandises, leudes, passatges,
mesuratges, par les officiers royaux,
s’ajoutent à partir du XIVe siècle, de manière
occasionnelle d’abord, puis durable et enfin permanente, des impositions
municipales dont le but est de permettre à la ville de verser à la Couronne les
contributions qu’elle exige : ces impositions indirectes sur la consommation
d’aliments de base (blé, orge, viande, poisson), sur le commerce des petites
marchandises ou sur la circulation des personnes et des biens sont souvent
lourdes (autour de 25 %) et donc parmi les plus inéquitables.
Enfin P.O. montre bien les processus par lesquels le patrimoine
royal subit un mouvement de démembrement à partir de la fin du
XIIIe siècle par aliénation des rentes, et les efforts
entrepris par la Couronne pour les récupérer un siècle après.
L’ouvrage doit être considéré comme un apport désormais
indispensable à l’histoire de la ville, de ses institutions municipales, de ses
rapports avec le seigneur-roi, ainsi qu’un complément fort utile à la
connaissance de la topographie, des élites urbaines et de nombreuses familles
de marchands ou investisseurs barcelonais dont P.O. reconstitue les
carrières.
Plus de 120 graphiques, plans et tableaux ainsi qu’un immense
index onomastique et toponymique font de cet ouvrage un outil de travail et de
référence, première exploitation systématique d’une documentation dont
l’ampleur avait jusque là effrayé les chercheurs et qui pose les bases d’une
reformulation des processus de mise en place de l’État (féodal ou pré-moderne)
au travers de l’un de ses traits les plus caractéristiques : la fiscalité,
indispensable à toute politique monarchique.
Aymat CATAFAU
Convergences
Médiévales. Épopée, lyrisme, roman. Mélanges offerts à Madeleine
Tyssens, éd. Nadine HENRARD, Paola MORENO et Martine THIRY-STASSIN,
Bruxelles, De Boeck Université, 2001 ; 1 vol. gr. in-8°, 654 p. (Bibliothèque du Moyen Âge, 19). ISBN :
2-8041-3707-4. Prix : FRF 960 ; BEF 5 900.
« Fêter la philologie » tel est l’objet de l’ouvrage riche de
cinquante articles en diverses langues dédiés à la médiéviste internationale
dont P. Jodogne rappelle le parcours. Philologues, littéraires, historiens
trouveront là une somme propre à combler leur curiosité et à satisfaire leur
exigence de qualité. C. Alvar ouvre le recueil par une étude sur la traduction
castillane de textes scientifiques (p. 25-47). S. Asperti nous entraîne dans
une quête d’identité autour de Gossalbo
Roitz (p. 49-62). V. Beltràn dévoile en
Alfonso Enrìquez un élégant poète (p.
63-76). Avec Mimi-Nashi-Hoïchi, Ph.E.
Bennett fait explorer le folklore japonais (p. 77-87). V. Bertolucci Pizzorusso
se penche sur les stratégies textuelles à propos de
Guiraut Riquier (p. 89-102). H. Braet
renouvelle l’interprétation du Voyage de
Charlemagne (p. 103-108) avant que G. Caravaggi ne rende justice à
Francisco Imperial (p. 109-119). M. de
Combarieu du Grès discute du statut de deux figures royales dans la Chanson
d’Aiquin (p. 121-132). Des vers de Conon de
Béthune, Gautier Dargies et Chrétien de Troyes sont mis en rapport
de correspondances comparatives par R. Crespo (p. 133-138). Au tour de P.F.
Dembowski d’honorer Jehan de La Mote
(p. 139-147). Puis c’est A. Drzewicka qui développe l’analyse d’un type de
Gautier de Coincy (p. 149-160). Avec
J. Dufournet, nous observons comment s’opère la première lecture éditoriale des
Mémoires de Commynes (p. 160-171). L.
Gemenne met en parallèle trois chroniqueurs en quête d’édition synoptique :
Jean le Bel, Froissart et Jean d’Outremeuse (p. 173-183). E. Gonçalves
argumente sur la convenance de l’étiquette cansos
redondas (p. 185-208). À travers Le
Siège de Barbastre, B. Guidot fait surgir les preuves d’une
idéologie ambiguë (p. 209-225) avant que Ed.A. Heinemann ne donne des clefs sur
l’art métrique des Charroi de Nîmes
(p. 227-241). N. Henrard s’interroge sur le genre de la
Passion d’Augsbourg. (p. 243-256). G.
Holtus, A. Körner et H. Völker s’associent pour traiter des analogies dans les
sources des ducs de Luxembourg (p. 257-270). J. Joset suit vierges et diables
de Berceo à l’Archiprêtre (p.
271-285). M.R. Jung soulève des points de structure dans des
Ballades de Machaut (p. 287-297). A.
Labbé préfère scruter les strates mémorielles de la source de
Quidalet (p. 299-309) et J. Lemaire,
éditer un parodique Ave Maria des
ivrognes (p. 311-318). J.P. Martin communique ses observations sur
un manuscrit de Garin Le Lorrain (p.
318-326). Ph. Ménard revient sur l’heure de la
méridienne avec des exemples nouveaux (p. 326-338). M.L. Meneghetti
rapproche Lancelot d’une pièce de Rigaut de Berbezilh (p. 339-347). U. Mölk
propose une analyse rythmique de Alexander puer
magnus (p. 349-356). P. Moreno étudie les liens intertextuels entre
Ciriffo Calvaneo et
Libro del Povero Avveduto (p.
356-366). Puis M. Pagano éclaire de science philologique une chanson de
Protonotaro (p. 367-376). A. Petit
scrute le portrait des filles d’Adraste dans le Roman de Thèbes (p. 377-388). L’expertise
philologique et musicale est illustrée par I. De Riquer (p. 389-401). L. Rossi
nous révèle des inspirateurs de Chrétien de Troyes (p. 403-419) tandis que C.
Roussel trace le portrait d’un dérimeur de La
Belle Hélène de Constantinople (p. 421-430). G.A. Runnalls évoque
deux saints de Mystères, Fiacre et
Veronica (p. 431-439). Un
sirventès retient l’attention de E.
Schulze-Busacker (p. 441-457). C. Segre rouvre une réflexion philologique sur
l’assonance de é avec ié (p. 459-468) et P. Skarup exhume une version danoise
du Moniage Guillaume (p. 469-474).
Autre interrogation, celle de L. Spetia sur le corpus des pastourelles (p.
475-486). Fr. Suard examine des personnages de la Chevalerie Vivien à la lumière de versions (p.
487-498). J. Subrenat renouvelle la perspective sur la mort de Vivien (p.
499-510). La fausse continuité lyrique de Deschamps est mise en exergue par Cl.
Thiry (p. 511-526). M. Thiry-Stassin éclaire de notes le
Miracle de sainte Bautheuch (p.
526-536) avant que G. Vallìn ne commente une cantiga de Pero da Ponte (p. 537-547). À son
tour, C. Van Coolput-Storms annote un dit de Watriquet de Couvin (p. 549-558). Puis
W.Van Emden sonde le stemma du Roland
rimé (p. 559-571). A. Varvaro plaide pour une nouvelle histoire
littéraire (p. 573-584). Th.Venckeleer nous invite à examiner le
style formulaire (p. 585-594). Ph.
Verelst met en relief le merveilleux dans Mabrien (p. 595-612) avant que M.
Willems-Delbouille ne souligne la créativité lexicale d’une
Vie de Saint Guillaume (p. 613-630).
Avec M. Zink se clôt le volume sur le commentaire d’un rapprochement du
Cantique des Cantiques et du Vilain
ânier (p. 631-641). Cet ouvrage illustre brillamment, magistralement
et plaisamment plusieurs courants de la recherche : l’épopée, le lyrisme et le
roman.
Nicole CHAREYRON
Miguel Ángel LADERO QUESADA,
La España de los Reyes Católicos, Madrid,
Alianza Editorial, 1999 ; 1 vol. in-8°, 537 p. (El libro de bolsillo. Humanidades. Historia).
M.Á. Ladero Quesada, professeur à l’Universidad Complutense de
Madrid, est l’A. de nombreux travaux consacrés à l’Espagne, plus précisément
aux pays de la Couronne de Castille, de la fin du Moyen Âge. Il propose ici à
un public assez large – et pas exclusivement espagnol – une synthèse d’un
demi-siècle d’histoire ibérique, de 1469, année du mariage de l’héritier
d’Aragon, Ferdinand, et de l’héritière de Castille, Isabelle, les futurs Rois
Catholiques, à 1516, lorsque meurt Ferdinand, douze ans après Isabelle. Il fait
ressortir toute l’intensité de cette tranche d’histoire d’une Espagne en route
vers l’État-nation, illustrée par la prise de Grenade et la fin de la
Reconquista, l’expulsion des juifs,
l’annexion des Îles Canaries et l’expansion en Amérique (Indias), pour ne citer que quelques points de
repère. Ces derniers sont rassemblés dans une chronologie détaillée (p.
481-497), que le lecteur gardera utilement sous les yeux en parcourant un
ouvrage qui ne se veut pas simplement narratif tout en gardant à l’événementiel
sa place légitime. Après la présentation du contexte géopolitique hérité des
siècles antérieurs et de la conjoncture dans laquelle Isabelle (reine en 1474)
et Ferdinand (roi en 1479) ont accédé à leurs trônes respectifs, on découvre
d’emblée cadres humains, matériels et mentaux. À la description de la société
très hiérarchisée et de l’économie de type précapitaliste en croissance dans la
Péninsule, fait suite un exposé fouillé relatif aux idées politiques et aux
formes de gouvernement, autour de deux grandes options (modelos) dites « absolutiste » et « pactiste » ;
plus qu’ailleurs en Occident, l’inspiration religieuse pèse sur la légitimation
politique, dans ces pays longtemps en croisade et confrontés à d’importantes
minorités non chrétiennes. C’est ici encore que l’A. place (p. 132 s.) un
tableau vivant du couple royal et de son entourage aulique et familial, sur la
base de divers témoignages éclairant les fortes personnalités en jeu. Près de
cent pages sont naturellement consacrées à l’exercice du pouvoir par les Rois
catholiques et aux instruments mis en œuvre dans leur union dynastique en voie
nécessaire de « modernisation » – M.Á.L.Q. recourt à cet égard au terme
suggestif despegue, décollage (p. 156)
; l’un des plus notables parmi ces instruments demeure certes la présence
remarquée de techniciens du droit et de la science politique, avant la lettre
s’entend, dénommés letrados, quoique
l’impact de cette gente media ne doive
nullement occulter l’appel fréquent des monarques à des collaborateurs issus de
la moyenne et petite noblesse, hidalgos et caballeros. L’évocation de la politique
religieuse royale ne peut évidemment laisser dans l’ombre les relations
(intenses) avec la Papauté, aux interventions de laquelle Isabelle et
Ferdinand, à l’instar de bien d’autres monarques, s’efforcent de mettre un
frein, notamment en matière bénéficiale ; mais parmi une série d’autres aspects
de la vie ecclésiastique en Espagne, l’attention se focalise naturellement sur
les attitudes suscitées par la présence de communautés juives et musulmanes,
dans la foulée du succès national de 1492 et la mise en question d’une longue
coexistence des religions du Livre. Un aperçu culturel des débuts de la
Renaissance (Renacimiento) en Espagne
précède enfin des chapitres plus apparentés, par la force des choses, à
l’histoire-récit et retraçant les accroissements territoriaux et la politique
étrangère, particulièrement italienne, de souverains qui ont sans nul doute
décloisonné le monde hispanique sur la carte de l’Europe et lui ont insufflé un
rythme de développement inégalé. Notons enfin que les objectifs de ce livre
recommandable à quiconque veut comprendre la situation des royaumes ibériques
vers 1500 ont amené son A. à le munir d’une bibliographie sélective de plus de
30 pages, ordonnée par chapitres, donc par grands thèmes. Un modèle à
suivre…
Jean-Marie CAUCHIES
Jean-François BERGIER,
Pour une histoire des Alpes, Moyen Âge et Temps
modernes, Aldershot, Ashgate, 1997 ; 1 vol. in-8°, 318 p. (Variorum Collected Studies Series). ISBN :
0-86078-653-6. Prix : GBP 55.
Une quinzaine d’articles de J.Fr. Bergier écrits en 35 ans nous
présentent quelques-unes des « mille façons de percevoir les Alpes ». Elles
sont partagées entre six pays et relèvent donc d’ensembles aux conditions
naturelles variées, aux situations économiques, culturelles et politiques
diverses. Les Alpes ont évolué au cours des siècles, tantôt vers des phases de
stagnation et de fermeture, tantôt vers la croissance et l’ouverture. Elles
s’imbriquent dans l’histoire du temps. La renaissance carolingienne amène un «
aménagement » du territoire impérial. À la fin du premier millénaire,
l’avènement de la seigneurie introduit une période d’autarcie. Puis vient un
nouveau départ avec l’accroissement de la population. Celui-ci n’amène pas de
meilleur rendement, ni de nouvelle technique, mais plus de bras : en montagne,
la forêt recule au profit de l’élevage. Les marchés urbains, sous l’influence
de nouveaux groupes de marchands, sont ravitaillés. Un réseau de villes
nombreuses mais modestes apparaît à la base des Alpes et sur le plateau alpin.
Ces populations ainsi réparties de part et d’autre des Alpes ont besoin d’être
reliées et de disposer d’accès aux cols. C’est ainsi que naît tout un trafic à
travers les Alpes. À partir d’une certaine époque, les marchands jouent
certainement un rôle non négligeable. Le col du Simplon, par exemple, s’est
ouvert sous la pression des marchands. Celui du Saint-Gothard, par contre, est
né d’un aménagement concerté entre la population locale (qui y voit un intérêt
direct), les marchands italiens et peut-être un seigneur. La chaîne de
montagnes constitue sans doute un obstacle, mais un obstacle qui a toujours été
franchi.
J.Fr.B. constate que les connaissances sur ce trafic, sa
structure, ses conditions, son ampleur, sa chronologie, connaissent bien des
lacunes. Aussi en 1975, préconisait-il déjà une recherche collective sur un
programme précis. En 1996, il constate qu’il reste beaucoup à faire :
interdisciplinarité et étude en profondeur sont ses leitmotivs. Il propose des
recherches locales, des travaux sur les itinéraires entre le nord et le sud des
Alpes, une étude de la chaîne alpine vue de l’extérieur, depuis les grandes
villes qui la bordent. Il propose enfin de considérer les Alpes à partir de
l’intérieur : les ressources, les formes de vie, les techniques, les
aménagements, l’architecture, la dialectologie…
Pour sa part, il a abordé ce sujet privilégié pour lui par
l’étude des péages, notamment dans le canton de Vaud. Il a étudié la
concurrence existant entre certains cols et certaines routes. Ceux-ci mettaient
en jeu le point de vue du marchand les empruntant et celui du prince ou de
l’autorité qui contrôle tel passage, tel nœud de route ou même tel grand marché
à proximité de la chaîne alpine. Genève, par exemple, voit son expansion et sa
foire internationale favorisées par l’ouverture des routes transalpines au
grand commerce entre la fin du XIIe siècle et le début du
XIVe siècle.
Comme tout Suisse qui se respecte, il s’intéresse à l’origine
de la Confédération et à la légende de Guillaume Tell. Il montre comment on
peut tirer parti de sources tardives et douteuses, non pas en les interrogeant
sur ce qu’elles voulaient raconter, mais sur ce qu’elles peuvent révéler malgré
elles. Il conclut que la connaissance historique est capable de se renouveler,
même en reprenant les questions les plus éculées.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Maschinelle
Verarbeitung altdeutscher Texte V, Beiträge zum fünften Internationalen
Symposium Würzburg 4.-6. März 1997, éd. S. MOSER, P. STAHL, W.
WEGSTEIN et N. WOLF, Tübingen, Niemeyer, 2001 ; 1 vol., 320 p. ISBN :
3-484-10832-0. Prix : € 85,90, CHF 144.
Ce recueil d’actes sur le traitement informatique des textes
allemands anciens est divisé en quatre parties : questions de corpus,
lexicographie,
emploi des nouveaux médias et
ateliers de travail de traitement de données
textuelles ; il rassemble vingt articles. Dans l’introduction, C.M.
Sperberg-Macqueen développe le rôle de la technique dans le traitement des
données philologiques et propose un « modèle formel » fondé sur une typologie
et une hiérarchisation des textes.
Cette introduction sur la recherche automatisée sur les textes
anciens est étrangement suivie d’un article sur les actualités télévisuelles
allemandes et russes ! La présence d’une telle étude dans un volume consacré
aux textes anciens a de quoi surprendre. C. Pankow y expose les problèmes
qu’elle a rencontrés avec son corpus : choix des actualités, transcription,
segmentation, etc. L. Burnard s’intéresse au British National Corpus, corpus de référence, en
ce sens qu’il a subi un pré-traitement sur les catégories grammaticales, ce qui
en fait un outil utile pour les linguistes et les comparatistes, il regroupe
des textes de divers types, englobant pas moins de 100 millions de mots. L’A.
s’attache aux aspects techniques du traitement : marquage et analyse grâce au
langage SGML, recherche à l’aide de l’index SARA, etc. Avec l’article de H.
Hettrich, le lecteur aborde enfin les textes anciens grâce au
Véda, hymnes sacrés, rédigés dans un
sanskrit archaïque. Stockés sous format électronique, ces hymnes ont été
utilisés pour élaborer une « syntaxe de cas » dans le sillage de la conception
Fillmorienne du langage. L’étude de T. Klein repose sur un « index lemmatisé »
ce qui permet de mettre en évidence les traits distinctifs de la rime dans son
corpus et de tirer des conclusions sur la syntaxe et la phonétique.
Y. Koga traite de la lexicographie moyen haut-allemande au
Japon, expose l’historique des recherches et l’intérêt d’un dictionnaire
bilingue moyen haut-allemand/japonais. Mais, à part l’utilisation de
l’Internet, rien n’est dit des moyens techniques susceptibles d’aider à
l’élaboration de ce dictionnaire. F. Debus tente de déterminer les critères
nécessaires à la réalisation d’un répertoire des noms des textes littéraires
médiévaux allemands. L’étude est réalisée à partir d’exemples issus du
dictionnaire allemand dont l’A. expose les possibilités d’interrogation
électronique. I. Lemberg s’attache au traitement des banques de données
lexicographiques du dictionnaire de droit allemand qui reprend le vocabulaire
juridique du Ve au XIXe siècle. P.
Sappler aborde les problèmes historico-littéraires qui se posent dans la
réalisation d’un index offrant un répertoire d’entrées lexicales issues de
textes s’échelonnant du XIIe au
XVIIIe siècles. La contribution de Y. Yokoyama présente un
exemple d’application au Wigalois de
Wirnt qui vise à réaliser informatiquement une lemmatisation des
références verbales du corpus, en s’attachant à la fréquence des formes, mais
une prise en compte du contexte des occurrences s’avère nécessaire et interdit
l’automatisation de la totalité de la tâche. R. Plate et U. Recker expliquent
l’apport des nouvelles techniques d’archivage pour élaborer un dictionnaire
moyen haut-allemand. Dans le même cadre théorique, S. Moser présente, à partir
des dérivations substantivales en allemand moderne précoce, comment se fait le
traitement des informations lexicales dans une banque de données
terminologiques.
U. Müller et A. Weiss travaillent sur l’édition scientifique de
textes anciens et expliquent comment l’ordinateur a été utilisé dans l’édition
électronique du Neidhard. Pour R.A.
Boggs, l’avenir du multimédia dans le monde de l’édition s’annonce brillant
dans « les cent prochaines années », témoin le projet
Hartmann 2000 dont l’A. présente les
aspects théoriques et les applications possibles à l’étude des manuscrits
médiévaux. H. Korten et M. Prinz abordent l’onomastique assistée par ordinateur
: l’idée est de mettre à la disposition du chercheur un répertoire de noms de
cités accessible sous un format flexible et modulable. A. Rapp revient sur la
question de l’édition assistée par ordinateur de manuscrits anciens, en
élargissant l’étude aux problèmes de recensement et de catalogage à partir d’un
corpus de documents des XIIIe et XIVe
siècles.
En fin d’ouvrage sont regroupés les trois articles de W. Ott,
D. Lewis/P. Stahl et W. Schneider-Lastin et exposés les outils de traitement
des données textuelles et philologiques du Moyen Âge. Une attention
particulière est accordée au logiciel TUSTEP, élaboré à Tübingen, dont les A.
expliquent le fonctionnement et les développements envisagés. Des exemples
d’applications sont présentés : l’évaluation d’une traduction littéraire, la
gestion des données structurées ou le recensement et le traitement du lexique
pour la critique ou l’édition de textes anciens.
En somme, ce recueil présente un ensemble hétéroclite d’études
qui s’inscrivent certes dans le cadre général du traitement automatique des
textes anciens, mais dont les postulats théoriques et les objectifs sont
éloignés, parfois antagonistes : les « lexicographes » traitent les textes
médiévaux comme une simple base de
données dans laquelle ils puisent pour former lexiques,
dictionnaires et index, alors que les « littéraires » prêtent attention au
contexte historique des œuvres et au sens des mots anciens. Cette divergence en
cache une autre concernant la place de la « machine » (l’ordinateur) dans le
cadre des études médiévales : certains A. lui accordent ici une place centrale,
lui donnant la prééminence sur les textes eux-mêmes alors qu’elle n’est qu’un
simple outil, un adjuvant.
Astrid GUILLAUME
Unanimité et
diversité cisterciennes. Filiations – Réseaux – Relectures du
XIIe au XVIIe siècle,
Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2000 ; 1 vol.,
715 p. (C.E.R.C.O.R., Travaux et
Rec