2002
Le Moyen Age
Les Danois dans l’Histoire des ducs
de Normandie de Benoît de Sainte-Maure
Emmanuèle Baumgartner
Université de Paris III–Sorbonne nouvelle
En composant à la demande d’Henri II Plantagenêt son Histoire des
ducs de Normandie, Benoît de Sainte-Maure s’inspire très largement de ses
modèles latins, Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumièges. Mais la
perspective a changé. Au récit des conquêtes, Benoît allie une réflexion
politique et religieuse. Il montre comment les ducs normands, « ancêtres »
d’Henri II Plantagenêt, descendants des Danois, eux-mêmes descendants des
Troyens, ont jeté de règne en règne les fondements d’une civilisation
harmonieuse en exerçant pleinement leur fonction guerrière et leur pouvoir
temporel sous l’égide de l’Église. La patrie « originelle », Troie et sa
splendide civilisation, telle que l’a évoquée Benoît dans son Roman de Troie, a
sans doute péri. Mais l’histoire des Danois devenus ducs de Normandie et rois
d’Angleterre, histoire qui culmine selon Benoît avec le règne d’Henri II,
montre combien ils ont su retrouver et développer les vertus « troyennes »,
guider et gouverner leur peuple à la lumière de la foi chrétienne et refonder
aux bornes du monde occidental la civilisation troyenne. Mots-clés :
Benoît de Sainte-Maure, Historiographie
anglo-normande, Mythe troyen, Danois et
Troyens.
Latin models such as Dudon de Saint-Quentin and Guillaume de
Jumièges largely inspired Benoît de Sainte-Maure as he fulfilled King Henry II
Plantagenêt’s request to write a history of the dukes of Normandy. Yet his
perspective was different. Besides reporting military deeds and conquests,
Benoît also allowed himself religious and political comments. He showed how the
Norman dukes, who were said to be Henry II’s ancestors and descended from the
Danes, themselves allegedly descendents of the Trojans, built the foundations
of a harmonious civilisation as they combined their military role and their
worldly power under the sway of the Roman Church. Their patria, Troy and the
splendid civilisation Benoît had conjured up in his Roman de Troie, might have
disappeared, but the history of the Danes who became Dukes of Normandy and
Kings of England was an ongoing affair. Reaching its high point under Henry II,
as Benoît claimed, it illustrates how they could retrieve and develop « Trojan
» virtues such as how to guide and rule their people in the light of the
Christian faith, and how they founded the Trojan civilisation again, this time
on the boundaries of the Western world.Keywords :
Benoît de Sainte-Maure, Anglo-Norman
historiography, Trojan myth, Danes and
Trojans.
Timeo Danaos et dona
ferentes… Ce vers de l’
Énéide (II, 49) était bien connu, on peut le
supposer, des clercs médiévaux. Il l’était sans doute de Dudon de
Saint-Quentin, clerc du Vermandois et « disciple probable d’Adalbéron » selon
B. Guenée
[1], lorsqu’il
composa au tout début du XI
e siècle, à l’intention du duc
Richard II de Normandie, et à la demande de son protecteur attitré, Raoul
d’Ivry (oncle de Richard II), son
De moribus et
actis primorum Normanniae ducum
[2], ouvrage dans lequel il est le premier à établir une
filiation entre les Troyens et les Danois. L’ouvrage de Dudon conte en quatre
livres, dans lesquels une prose qui se veut savante alterne avec des passages
en vers d’une écriture encore plus recherchée, l’histoire, d’abord écoutée aux
portes de la légende, pour citer V. Hugo, des Vikings qui firent la conquête de
la Normandie et des trois premiers ducs de Rouen : Hasting l’affreux pirate,
Rou ou Rollon, le fondateur, un chef de pirates norvégiens dont Dudon fait un
Danois, puis Guillaume Longue Épée et Richard I
er, mort en
996, et qu’avait connu Dudon
[3]. Cette œuvre, que les historiens modernes ont abreuvé
de critiques, n’a fait que très récemment l’objet, non d’une réhabilitation au
plan historique, mais d’une plus juste compréhension. Il convient en effet de
la lire non comme une chronique, mais comme un panégyrique de la lignée ducale,
ou encore, selon la proposition d’E. Searle
[4], comme une sorte d’« heroic history », et l’on a
toutes raisons de penser que c’est pour flatter ses mécènes et leur lignée que
Dudon a imaginé de donner aux Danois une ascendance troyenne, ascendance qu’ont
reprise avec zèle la plupart de ceux qui se sont ensuite intéressés à
l’histoire des Normands. Telle quelle cependant, l’œuvre de Dudon reste le seul
témoignage direct que nous possédons sur la fondation de la « Normandie ». Il
est de surcroît probable que Dudon, en dépit de ses nombreuses inventions, a
disposé des traditions orales que lui a transmises son protecteur, Raoul
d’Ivry, celui qu’il appelle son
relator.
Le récit de Dudon a été mis à contribution non seulement par
les historiens modernes, mais déjà par les chroniqueurs médiévaux en langue
latine, comme par exemple Guillaume de Jumièges, qui a repris, résumé, et
poursuivi l’œuvre de Dudon jusqu’à l’année 1070, soit jusqu’au règne de
Guillaume le Conquérant, dans ses
Gesta
Normannorum Ducum
[5], et par les chroniqueurs en langue française comme
Wace, auteur d’un
Roman de Rou,
commencé vers 1160, repris après 1170 et laissé inachevé, et Benoît, auteur
d’une
Chronique ou mieux d’une
Histoire des Ducs de Normandie
[6], l’auteur sur lequel
porteront plus spécialement ces pages. Précisons que Wace et Benoît, l’un et
l’autre résolument anti-français, ont tous deux écrit pour Henri II
Plantagenêt. Ils participent donc de cette entreprise politique et littéraire
menée au XII
e siècle par les Plantagenêts, au départ
comtes d’Anjou, pour établir l’origine illustre de leur lignage et justifier
ainsi leur domination sur les territoires qu’ils avaient acquis
[7], le duché de Normandie et le
royaume d’Angleterre entre autres
[8]. De cette politique de prestige, un autre aspect a
été sans doute la promotion, en Angleterre, du mythe arthurien, là encore sous
l’impulsion, peut-on penser, d’Henri II Plantagenêt.
Historiens et chroniqueurs ont donc trouvé chez Dudon, qu’ils
l’aient ou non utilisé, le » maillon manquant », celui qui permet de faire
venir de Troie, la cité dont la chute marque une rupture décisive dans le
déroulement du temps historique médiéval, les futurs conquérants de la
Normandie, ces Danois donc les ducs sont également devenus, depuis Guillaume le
Conquérant et la bataille d’Hastings (1066), rois de l’Angleterre « normande ».
Rappelons que le jeu de mots ou mieux l’assonance approximative qui permet de
faire dériver les Dani des
Danai est formulé selon un modèle bien
constitué en Occident dès le VIIe siècle – la première
attestation en est la chronique du Pseudo-Frédégaire (VIIe
siècle) – dont l’enjeu a été de donner une origine « troyenne » aux principaux
peuples de l’Europe occidentale. Comme Énée, dont sont issus les fondateurs de
Rome, comme Brutus, son descendant, inventeur de la (Grande) Bretagne, comme
Francus, fondateur de la nation France, etc., les Danois sont les descendants
des Troyens, très abusivement assimilés aux Danai, ces Troyens qui, au prix d’une diaspora
finalement féconde, ont quadrillé, conquis, civilisé l’occident après (ou grâce
à) la chute et la ruine de leur cité.
L’objet de ces pages n’est pas cependant de questionner les
raisons, assez évidentes au reste, pour lesquelles, tant bien que mal
(Danai désigne en latin les Grecs et
non les Troyens, et d’ailleurs, pour nommer les Danois, seul
Daci apparaît dans son œuvre), Dudon a
forgé cette filiation selon un procédé déjà breveté. Sans doute a-t-il voulu
donner aux Danois, fondateurs de la Normandie, des origines aussi
prestigieuses, aussi « civilisées », aussi ancrées dans le passé et l’histoire
du monde que celles des autres peuples de l’Europe occidentale. On tentera
plutôt de voir comment et pourquoi ce mythe d’origine a été récupéré vers le
milieu du XIIe siècle par Benoît de Sainte-Maure, dans
cette Histoire des Ducs de Normandie
que lui a commandée son « patron », Henri II Plantagenêt, et qu’il n’a pas,
semble-t-il, achevée, et quelle image il propose à ce nouveau public des Danois
et de leur conquête de la Normandie.
Étudier l’apport exact de Benoît à ses modèles n’est pas aisé.
Lorsqu’on lit en les comparant les textes de Dudon, de Guillaume de Jumièges et
de Benoît, pour se limiter à ces trois récits, on constate bien vite que Benoît
est largement dépendant de ses prédécesseurs. Bon « translateur », bon
compilateur, il suit fidèlement le texte de Dudon en l’étoffant le cas échéant
de données complémentaires bien souvent reprises à Guillaume. L’essentiel de
son travail porte plus sur la forme et les idées exprimées que sur le contenu :
comme il s’en plaint d’ailleurs, il lui a été très difficile, semble-t-il, de
faire entrer dans le moule du couplet d’octosyllabes la syntaxe élaborée et le
lexique de la prose très recherchée de Dudon, et plus encore sans doute de
transposer les passages en vers
[9]; d’autre part, il compose son œuvre à la suite du
Roman de Rou de Wace, et en rivalité
avec cet autre chroniqueur au service d’Henri II. Il serait donc de bonne
méthode de comparer deux versions très proches dans le temps et destinées à un
même commanditaire et à un même public
[10]. Rappelons simplement que, si les deux textes
concordent dans la relation des faits, menée à partir de sources communes, le
récit que donne Wace de l’histoire et des aventures de Rollon/Rou et de ses
successeurs fait figure, comparé à celui de Benoît, d’une sorte de canevas des
événements que développe Benoît, beaucoup plus proche de la prolixité de son
modèle médio-latin. On notera aussi que Wace, pourtant si féru d’étymologie,
une « science » en qui il voit, dans la mouvance d’Isidore de Séville, l’une
des clés de la connaissance historique, ne retient pas l’étymologie fondant
l’origine troyenne des Danois, mais se contente de rappeler l’étymologie, au
reste exacte, de « normand » par « homme du nord »
[11].
Par rapport à Wace, le texte de Benoît se distingue donc par sa
copia, qui a rebuté pas mal de
lecteurs et critiques modernes, par l’emploi systématique du procédé de
l’amplificatio, un procédé qui
concerne autant l’ornementation du texte, le choix d’une « diction »
particulièrement élaborée, que les intentions didactiques et morales. Le récit
de Benoît, à la différence de celui de Wace, mais plus proche sur ce plan de
celui de Dudon, témoigne en effet d’une volonté affichée de donner un sens
moral, politique et religieux à la longue marche dans le temps et l’espace des
Danois ancêtres des Normands. On peut sans aucun doute préférer la chronique de
Wace – lui-même emploie le mot geste–
plus efficace dans sa concision, à la démesure rhétorique de
l’uevre de Benoît (tel est le terme
qu’il utilise de manière systématique). Les choix esthétiques, très différents,
supportent en fait deux conceptions opposées de dire ou d’écrire l’histoire.
Wace vise autant qu’il le peut à l’exactitude, à la vérité factuelle du récit.
Benoît, en qui l’on verra volontiers un précurseur méconnu du Bossuet du
Discours sur l’Histoire universelle,
est d’abord un moraliste, doublé d’un panégyriste, pour qui écrire l’histoire
consiste manifestement à retrouver et à mettre en valeur le rôle de la divine
Providence dans l’histoire des hommes, rôle qui apparaît exemplairement dans le
cas des Danois.
Comme le suggère d’autre part Borges dans sa nouvelle
Pierre Ménard, auteur du
Quichotte
[12], la même phrase, selon qu’elle est lue dans l’œuvre
de Cervantés ou dans la restitution qu’en propose P. Ménard, n’a absolument pas
la même résonance. De même, écrire, comme le fait Dudon, l’histoire des Danois
devenus ducs de Normandie, mais alors qu’ils ne sont pas encore rois
d’Angleterre, ne peut avoir le même sens historique, la même résonance, que
lorsque la conquête de l’Angleterre est chose faite, la dynastie
normanno~angevine en place, et alors que les visions prophétiques accordées à
Rollon le fondateur, et les espérances de conquête qu’il a alors entrevues, ont
été si largement dépassées. Même si l’image des Danois que donne Benoît reste
donc très dépendante de ses modèles, il convient aussi de s’interroger sur les
modifications liées à la réception de cette image dans un milieu politique et
culturel qui a également évolué.
L’image que Benoît donne des Danois dans la première partie du
récit n’est pourtant guère flattée. Géographiquement il est vrai, la terre est
présentée, à la suite de Dudon, comme…
Danemarche, la
plenere,
Eissi asise en teu
manere
Qu’autresi est comme coronne
;
Fieres montaignes
l’environne (v. 349-352).
Les mœurs des habitants font au contraire l’objet de
descriptions contrastées où alternent la barbarie et les premiers éléments
d’une culture. Ainsi, le premier peuplement de la terre est assuré par les
Goths. Selon Benoît, ces Goths ont eu cependant une première série de rois
philosophes qui ont rendu leur peuple presque aussi savant que les
Grecs,
D’icez apristrent tant
Goteis
Poi sorent mains que li
Grezeis (v. 475-476),
comparaison absente du texte de Dudon et reprise au texte de
Guillaume de Jumièges
[13]. Mais leurs principaux dieux, à qui ils offrent des
sacrifices humains, sont, dans un bel effort d’œcuménisme, Mars,
dex de bataille […] estraiz de lor
anceisors (v. 478-479) et Thor (v. 576). Décrivant les mœurs des
Danois, Benoît souligne d’abord leur goût, congénital, de répandre le sang (v.
509-512) puis relate longuement
[14] un trait essentiel, qu’évoque aussi Dudon au début
de son histoire mais que Guillaume de Jumièges traite de manière beaucoup plus
discrète : l’effroyable luxure de ce peuple, qui est à l’origine de la mise en
commun des femmes ; ce qui engendre, au sens propre, les plus effroyables
confusions, puisque le fils ne sait qui est son père ni qui est sa sœur ou son
frère. Seul semble respecté, si l’on en croit la lettre du texte,
Ne seit li fiz qui est sis
pere
Ne qui li est seror ne
frere (v. 525-526)
le tabou de l’inceste mère fils. Cette licence effrénée a
d’autre part comme conséquence une population surabondante, qui ne pense qu’à
s’entretuer pour survivre, ce qui est à l’origine de la dure coutume de l’exil
forcé des hommes jeunes par tirage au sort, pratique également longuement
décrite
[15].
Dans une page haute en couleurs et dont le degré de « vérité
historique » est sans doute difficile à cerner (mais tel n’était sans doute pas
le premier souci du clerc médiéval), Benoît recrée les modalités très barbares
de ces départs forcés : les jeunes entre quinze et trente ans ou plus sont
envoyés
[…] en eissil fors de lor
païs
Por querre au fer e a
l’acier
Od forz orez e od
temper,
Par mer orible et
tenebrose,
Terre assazee e
plenteose
A lor ester a lor
remaindre,
Ou lor mauté peüst
estaindre (v. 557-564).
Puis il détaille le sacrifice humain fait à Thor au moment du
départ : un malheureux tiré au sort, abattu d’un coup de joug de bœuf et vidé
de son sang, dont s’enduisent les autres exilés avant de se précipiter dans
leurs nefs et de fendre les flots. La description est rude, mais Benoît
souligne combien les premiers responsables sont ceux qui obligent cette
jeunesse à prendre la mer et qui, leur interdisant tout retour dans leur
patrie, ne leur laissent d’autre choix que de ravager, de dévaster et de
conquérir dans un bain de sang des terres où pouvoir survivre.
De fait, c’est aussitôt après cette exposition finalement
biaisée de la sauvagerie des Danois et de leurs coutumes monstrueuses que
Benoît abat sa carte maîtresse : il rappelle abruptement la double origine de
ces Daneis, de ces
Dacien, qui s’appelaient également
Troïen :
Icist Daneis, cist
Dacien
Se rapeloient
Troïen,
E dirai vos en
l’achison (v. 645-647).
Ces Troyens, précise-t-il, sont en effet les descendants
d’Anténor (le beau-frère d’Enéas) qui, avec les hommes qui avaient pu le suivre
et les
grant tresors qu’il avait
emportés, a erré sur les mers
[16],
Tant que il vint en ceu
païs
Que vos oiez que je vos dis
:
Ci prist od ses jenz remasance
;
Unc puis tocte ne
dessevrance [17] Ne l’en fu par nul
homme fait [18];
Et de lui sunt Daneis
estrait (v. 655-660).
Reprenant ensuite et commentant l’étymologie déjà donnée par
ses modèles, Benoît explique pourquoi ces hommes sont maintenant appelés
Normands :
E si aucuns vait
enquerant
Por qu’il sunt apelé
Normant,
Cin puet oïr la vérité
:
En lor lange est « north »
apelé
Bise, qui de la vient, le
vent,
E « man », c’est homme
dreitement.
Eissi « Normant », hommes de
Nort ;
Qui sis nomme ne fait nul
tort [19],
Quer » north » et « man »,
son [20]
lor usage,
Venz est e huen en cest
langage (v. 663-672).
La modification que Benoît apporte à ses sources en reprenant
une « origine » et une étymologie bien rôdées est cependant significative.
Dudon dit en effet :
Igitur Daci nuncupantur a
suis Danai, vel Dani, glorianturque se ex Antenore progenitos (« les
Daces étaient désignés par les leurs comme Danaéens ou Danois et se
glorifiaient de descendre d’Anténor »). Dudon précise alors, s’inspirant très
librement des vers de Virgile, qu’Anténor a pénétré en Illyrie, ce qui nous
rapproche quelque peu de la Dacie romaine, avant de s’établir au
Danemark
[21]. De plus,
après avoir rappelé, sans finalement la prendre à son compte, l’équivalence
Daci, Danai,Dani, Dudon n’emploie dans
le texte que la dénomination
Daci,
usuelle en latin médiéval pour désigner la nation danoise
. Guillaume de Jumièges, après avoir rapporté
les sacrifices humains faits à Mars, précise quant à lui
: jactant enim Trojanos ex sua stirpe
processisse, rappelle la fuite d’Anténor le traître, qui aurait
régné quelque temps en Dacie, et précise que cette terre aurait finalement tiré
son nom d’un certain
Danaüs, issu de
la descendance d’Anténor :
a quodam Danao, rege
suae stirpis, Danamarcham nuncupasse. Mais il ajoute que les Danois
reconnaissent qu’ils descendent des Goths
[22].
Benoît force donc le texte de sa source et même le dénature en
marginalisant et en évacuant la dénomination de
Daci (
Dacien dans son texte) et en posant sans autre
précaution une filiation directe des Troyens aux Danois. En contrepoint à la
barbarie associée à l’ascendance « gothique », plus ou moins évacuée, vient
donc se surimposer le mythe de l’origine troyenne et s’énonce une généalogie
qui relie beaucoup plus nettement que chez Dudon et chez Guillaume de Jumièges
les Troyens, les Danois et les Normands. Le choix d’Anténor sans doute fait
problème, puisque Anténor est déjà dans l’Antiquité (et dans le
Roman de Troie de Benoît
[23]) le traître responsable
de la destruction de Troie ; mais il y a peu de rescapés disponibles de la
guerre de Troie, Énée étant depuis longtemps lié à la fondation de Rome, et le
nom d’Anténor se trouve déjà chez le modèle.
Dans le début du texte de Benoît, la procédure de
l’expatriation des jeunes Danois est par deux fois signalée. La seconde fois,
sous le règne de Lotocrus, elle conduit à l’exil forcé d’un personnage quasi
légendaire, Bjoern Côté de Fer
[24], et de son sénéchal Hasting, décrit comme un
véritable monstre de barbarie ; tous deux ravagent l’Ouest de la France,
ruinent la terre et les églises (et notamment l’abbaye de Jumièges, dont
l’ombre sacrée se déploie sur tout le texte), et s’emparent même d’une cité
lombarde, Luna, persuadés qu’il s’agit de Rome, avant de revenir en France et
de recevoir du roi de France le comté de Chartres. Hasting s’y établit,
laissant dans un état pitoyable la terre et les églises de France. De fait,
cette première incursion danoise, menée par l’horrible Hasting, fonctionne à la
fois comme répétition générale et antithèse de l’expédition que conduit peu
après Rollon. Lui aussi est forcé de partir en exil avec son frère Garin (forme
francisée de Gurun) après la mort de son père, à la tête d’une troupe nombreuse
de Danois expatriés. Après un séjour en Angleterre (en Anglia), où il se bat
avec succès contre les Anglais et devient l’ami du roi chrétien Athelstan,
Rollon fait le choix d’aller en France et mène à bien la conquête de la
Normandie, que le roi de France finit par lui donner en échange de la paix. Il
s’agit bien entendu du traité historique de Saint-Clair-sur-Epte, conclu en 911
avec Charles le Simple.
L’opposition entre l’expédition d’Hasting le barbare et celle
de Rou est au reste clairement commentée par Benoît dans une longue
intervention moralisante reprise à Dudon
[25]. Les ravages commis par Hasting et
Par la tres plus orrible
jent
Qui fust desoz le
firmament (v. 2099-2100)
sont le prix qu’ont dû payer les Français pour les péchés
qu’ils ont commis envers Dieu et envers son Église. Mais Dieu prend leur
détresse en pitié et c’est finalement du lieu même d’où sont venus le désastre
et l’affliction de l’Église que reviendront la lumière et le salut,
c’est-à-dire très précisément de la Normandie et des futurs chefs normands.
Quant au rôle de l’historien, que commente alors longuement Benoît, il consiste
à rappeler ce passé pour instruire ceux qui écouteront son œuvre, l’histoire,
et celle des Danois dans le cas présent, étant source de
doctrine et de
cognicion (v. 2132).
Opposer les ravages commis par Hasting aux heureux résultats de
l’expédition de Rollon, c’est donc, pour l’historien soucieux de plaire à son
patron et d’exalter la lignée dans laquelle il peut désormais se situer,
l’occasion de placer les actes et la conquête de Rollon sous le signe de la
Providence divine. C’est montrer comment, grâce à un Danois qui deviendra
Normand et grâce à ses successeurs, se développe sur le sol normand, contre
Français et Bretons, une nouvelle civilisation apte à recevoir et à faire
fructifier la foi chrétienne.
D’emblée cette mission dévolue aux Danois par la Providence est
révélée à Rollon par les trois visions successives qui lui sont accordées et
dont de sages ermites chrétiens s’empressent de lui expliquer la
senefiance : qu’il voit en rêve
l’Angleterre comme terme de sa course et lieu de son repos (v. 3156-3170), ne
signifie pas qu’il en sera le maître – les temps n’en sont pas encore venus –
mais que, devenu chrétien, il sera accueilli après sa mort en
l’angelial compagnie (v. 3210),
l’habile clerc qui lui explique son rêve ayant tôt fait de décrypter le jeu de
mots entre
Anglia et
angle ou
angele, qui se trouve d’ailleurs explicité chez
Dudon
[26]. Quant aux
deux autres visions, la seconde lui révèle la purification que confère le
baptême : il se guérit de la lèpre qui le ronge dans son rêve en se plongeant
dans une fontaine ; l’autre, vision d’innombrables oiseaux de différentes
espèces, signifie le nombre des hommes de bonne volonté qui le rejoindront et
l’aideront à restaurer
es parties de
France, c’est-à-dire sur le continent, les villes et les églises
dévastées par les guerres
[27].
Il n’est guère possible de suivre dans le détail les aventures
historiques ou romancées de Rollon et de ses successeurs directs ni de leurs
luttes contre les différents rois de France ou contre leurs voisins, les
Bretons, par exemple. Une ligne plus essentielle et continue est l’insistance
que met le chroniqueur à montrer comment les nouveaux chefs normands
poursuivent de père en fils une réflexion d’ordre politique et religieux et
jettent les bases d’une civilisation harmonieuse, dans laquelle ils s’efforcent
d’exercer la puissance guerrière et le pouvoir temporel dans leur plénitude,
mais sous l’égide de l’Église et en particulier de l’abbaye de Jumièges, et
comment, bouclant la boucle avec l’image des sages « Goths » évoqués au début
de la chronique, prend forme en Normandie (en attente de l’Angleterre) l’image
longtemps improbable d’un pouvoir ducal sinon encore royal dont les successifs
représentants seraient à la fois de grands guerriers, des politiques avertis et
justes, des orateurs pénétrés de leur mission tout en étant experts à manipuler
les autres, des chrétiens enfin au bord de la sainteté.
Chaque duc de Normandie apporte ainsi sa contribution à
l’entreprise de construction concrète et d’édification morale et religieuse.
Pris dans une terrible tempête que le diable lui-même a fomentée pour empêcher
Rollon de débarquer sur le continent (à l’île de Walcheren en Frise)
[28], Rollon adresse au Dieu
chrétien une longue prière et jure, s’il en réchappe, de se faire baptiser.
Après d’interminables luttes, ce même Rollon signe la paix avec le roi de
France et se fait en effet baptiser à Rouen. Il entraîne tous ses hommes dans
sa conversion et décide durant les sept jours que durent les cérémonies du
baptême de faire restaurer les sept principales églises et les monastères de
Normandie, soit Notre-Dame de Rouen, Notre-Dame de Bayeux et Notre-Dame
d’Évreux, Saint-Ouen, Saint-Michel-du-Mont, Jumièges et Brenneval (donnée à
l’abbaye de Saint-Denis dont, historiquement, elle dépendait déjà). La
restauration religieuse est aussitôt suivie d’une restauration de la paix
sociale. Rollon promulgue en effet des lois destinées à faire régner justice et
concorde au sein du peuple
[29] et qui protègent très directement les outils de
travail des paysans. Ainsi sont rétablies la dignité et la puissance de
l’Église et sont préservés les travaux des paysans, tandis que sont également
nantis les gens du nouveau duc au terme d’une expédition punitive sur les
Bretons présentés comme
riches homes mult e
felons (v. 9302).
Ces dispositions, historiquement attestées, n’ont rien de bien
original, mais on peut mesurer le chemin parcouru en évoquant les tableaux
barbares et les crimes détaillés au seuil de la conquête danoise. On se
souviendra aussi que, dans l’image qu’il forge dans son
Roman de Brut des premiers rois de
l’Angleterre bretonne, ancêtres encore païens d’Arthur, Wace insiste également
sur leur souci de faire régner la paix et la concorde et de protéger les
paysans (et les marchands)
[30]. Que Benoît souligne qu’un souci identique hante le
premier chef danois de la Normandie suggère qu’il veut à son tour montrer
comment les Danois retrouvent et remettent en valeur sur le continent ces mêmes
règles sociales, mais à la lumière de la Révélation. Les abbayes et les églises
restaurées se substituent au Temple encore païen de la Concorde élevé chez Wace
par cet autre roi épris de justice et de paix, Dumwallo Molmuz.
À la suite de Dudon encore, Benoît attache au nom de Guillaume
Longue Épée, le successeur de Rollon, une longue discussion avec l’abbé de
Jumièges sur les trois ordres qui composent la société et les deux modes de vie
offerts aux hommes
[31]. G. Duby a longuement analysé les différences entre
les deux œuvres
[32].
Si Dudon en effet distingue bien trois groupes, les laïcs, les chanoines et les
moines, qui sont en quelque sorte la projection terrestre des trois personnes
de la Trinité, l’essentiel du discours de l’abbé porte dans le texte latin sur
la différence entre deux modes de vie et de voie, la voie mondaine, qualifiée
de
pratiké, et réservée aux laïcs, et
la voie dite
théoriké, réservée à ceux
qui se consacrent au service de Dieu. Distinction que reprend Benoît mais en
modifiant d’emblée la perspective. Guillaume Longue Épée actualise d’une
certaine manière la tripartition proposée par Dudon entre laïcs, clergé
régulier et clergé séculier en lui substituant un « état du monde » considéré
d’emblée comme acquis, la division de la société en trois ordres, chevaliers,
clercs et vilains, division énoncée pour la première fois en français
[33], comme le rappelle G. Duby. Dans
l’adaptation de Benoît, Guillaume le Danois devient en somme l’initiateur et le
maître du discours politique, comme le reconnaît au reste l’abbé de Jumièges :
Vei qu’as fait l’inquisition (« je
vois que tu as fait la recherche, l’examen »). L’abbé n’a plus qu’à transposer
au plan théologique, les trois ordres correspondant toujours, comme on peut s’y
attendre, aux trois personnes de la Trinité, le discours politique du duc. Dans
les deux œuvres cependant, après l’exposé des deux voies, des deux modes de vie
ouverts aux hommes, la réponse de l’abbé est la même : le rôle d’un chef
temporel responsable, comme doit l’être Guillaume, est de rester dans le monde,
d’y accomplir sa tâche : c’est ainsi qu’il peut espérer obtenir son salut. Il
refuse donc d’accéder à la demande de Guillaume de l’accueillir comme moine
dans l’ordre de Saint-Benoît.
Guillaume Longue Épée n’aura pas en effet la fin de vie qu’il
avait désirée et meurt lâchement assassiné, mais dans une longue intervention,
Benoît confère le statut de saint et de martyr au chef normand. Cependant, bien
que l’on découvre à sa mort qu’il tenait enfermé à Jumièges l’habit monastique
qu’il avait tant désiré revêtir, Guillaume sera enterré comme un laïc, à
l’Église Notre-Dame de Rouen, à la gauche du tombeau de son père
Rollon.
Dans l’accession plutôt rapide des descendants des Danois
barbares à la maîtrise du discours politique et à la juste compréhension des
rapports à établir entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, le « règne » de
Richard I
er, sur lequel nous achèverons ce parcours,
apparaît comme une sorte de couronnement. Face à Guillaume, c’est, comme il se
doit, l’abbé de Jumièges qui énonce l’ordre théologique du monde. Avec Richard,
c’est le pouvoir temporel lui-même qui se substitue au pouvoir spirituel, c’est
le roi qui prêche et qui convertit, non sans quelque difficulté d’ailleurs, les
Danois païens venus à son aide. Benoît là encore suit Dudon. Mais en rapportant
très longuement et au prix, lui aussi, de grandes difficultés, ainsi qu’il le
souligne, le
sermon (v. 25853)
prononcé par Richard, Benoît fait non seulement en vers français un exposé
théologique qui traite en détail, au cours d’une nuit bien remplie, tous les
points et articles de la foi chrétienne, mais il montre aussi comment le chef
normand réussit à persuader les Danois de se convertir sans recourir d’emblée à
la force, par la puissance affective et la force de persuasion d’un discours
qui est suffisamment chargé d’émotivité pour inciter ses compatriotes à désirer
faire leur salut, à reconnaître dans les pleurs les erreurs et les fautes
commises et à prendre conscience de l’état bestial dans lequel ils ont
jusqu’alors vécu
[34].
À cette conversion, il y a bien entendu des motivations très
intéressées : Richard veut faire la paix avec les Français, alors que ses
alliés danois désirent plutôt en découdre et continuer leurs ravages. Mais
l’essentiel est dans le statut que confère Benoît au duc Richard. « Auteur » au
sens médiéval du mot, de la conversion de tout un peuple païen, il est aussi
celui qui apporte la paix au royaume de France. Rollon a une première fois
réparé les ravages causés par Hasting. Richard Ier refonde
à son tour et plus durablement le christianisme et la paix dans cette Normandie
appelée au plus brillant des destins. Ou, comme le souligne Benoît :
Eissi l’ovraigne de
dolor
Revint a pais et a
amor.
Des or seront en bienestance
;
Teu joie n’entra mes en
France (v. 26835-38).
Peu après enfin, la première femme de Richard, Emma, sœur
d’Hugues Capet, meurt, et Richard, avec l’accord du capétien, répartit les
biens de sa femme entre les différentes églises de Normandie. Puis il tombe
amoureux et épouse peu après une très belle danoise, douée de toutes les
qualités du cœur et de l’esprit (la Gunnor de Dudon), et c’est d’elle qu’il
aura bientôt une riche descendance, où coule dans toute sa pureté le sang
danois. Quant à Benoît, il termine cette partie de son œuvre sur un long
panégyrique qui associe dans l’œuvre de christianisation de la Normandie
Richard I
er et son successeur, Richard II. Nous ne
suivrons pas plus avant le récit de Benoît
[35]. Avec le règne de Richard II, les Danois
disparaissent de la chronique au profit des Normands. Quant à ceux qui n’ont
pas voulu se convertir, ils sont allés dévaster l’Espagne et Benoît déclare ne
plus vouloir s’intéresser à leur sort, car cela ne concerne pas
l’estoire de Normandie
[36].
On a à plusieurs reprises souligné combien Benoît était
tributaire de ses sources et combien il insistait, à la suite de Dudon, sur la
continuité sans faille du lignage « danois » des ducs de Normandie et sur
l’importance de leur rôle dans le développement de la foi chrétienne, dans le
ferme soutien apporté au pouvoir spirituel, dans la pacification du royaume
qu’ils ont fondé, dans l’établissement de lois justes, dont ils imposent
l’observance avec rigueur. Reste à se demander comment, dans le milieu pour
lequel écrivait Benoît, pouvait être perçue cette célébration des chefs danois,
de leur gouvernement temporel, voire de leur ministère spirituel. De souche
française, angevine, Henri II Plantagenêt n’a jamais revendiqué une origine «
danoise ». En reconquérant le trône d’Angleterre qui avait appartenu à son
grand-père Henri Ier, fils de Guillaume le Conquérant, il
s’insère cependant dans la filiation normande donc danoise, et il est au reste
devenu dès 1149 duc de Normandie. On avancera alors, mais avec les précautions
d’usage, l’hypothèse suivante.
Dans son Roman de
Brut, adaptation du texte de Geoffroy de Monmouth, Wace a repris et
amplement traité le motif de l’origine troyenne des Bretons, descendants de
Brutus, petit neveu d’Énée et « inventeur » de la (Grande-) Bretagne. En
revanche, il ne signale nulle part dans son Roman
de Rou l’origine troyenne des Danois-Normands, bien qu’elle lui soit
indiquée par les sources qu’il partage, on l’a dit, avec Benoît. Lui
paraissait-il difficile ou dommageable d’utiliser ainsi à tout-va la «
filiation » troyenne ? Suggérera-t-on alors que Benoît, quant à lui, a trouvé
dans cette filiation une magnifique occasion, qui a échappé à son rival, de
récupérer au profit de son patron et des Plantagenêts l’héritage troyen, annexé
par les Bretons, en faisant le détour par les Danois-Normands ? Et ce
précisément à une époque où Henri II est en train d’asseoir son autorité sur
l’Angleterre ? En ponctuant son œuvre d’éloges appuyés du roi Henri II, Benoît
l’insère beaucoup plus nettement et beaucoup plus habilement que ne le fait
Wace dans cette continuité et en fait donc le digne héritier de la splendeur et
de la puissance troyenne. Les rois bretons, descendants des Troyens, n’ont pas
su, après le règne d’Arthur, défendre leur territoire contre les attaques des
Angles et des Saxons. C’est de fait à cet autre peuple issu de Troie, les
Danois devenus Normands, que sera donné la gloire de conquérir et de posséder
définitivement le royaume des « anges », espace céleste promis à Rollon, mais
maintenant conquis et possédé dans sa matérialité terrestre par ses
successeurs, de Guillaume le Conquérant à Henri II Plantagenêt. À l’image
terrible des Danois qui, historiquement, envahirent et ravagèrent la Grande
Bretagne avant de s’y installer durablement, le texte de Benoît substitue
l’image positive d’un peuple devenu chrétien, juste et pacifique, imposant à
ceux qu’ils ont conquis un nouvel ordre du monde. Belle leçon peut-être à ceux
qui dans l’Angleterre des Plantagenêts se risquaient encore à se révolter
contre la nouvelle dynastie ou qui, tel Thomas Beckett, entendaient défendre
les prérogatives de l’Église contre l’autorité royale.
On peut aussi, peut-être, situer les choses sur un autre plan,
qui recoupe assez bien ce que l’on peut entrevoir de la conception de
l’Histoire de Benoît. Dans sa première œuvre, rédigée vers 1160, le
Roman de Troie, Benoît pose sans
vraiment y apporter de solution le problème de la ruine de Troie. Pourquoi une
civilisation aussi élaborée, une cité aussi puissante et aussi riche ont-elles
été finalement détruites par la perfidie des Grecs et la trahison de quelques
Troyens, Énée et Anténor en tête ? La réponse, peu concluante, est à chercher
dans la force du destin, dans les coups répétés d’une Fortune attachée à la
perte de Troie, comme ne cessent de le répéter Cassandre, et éventuellement
Calchas, sans parvenir à convaincre les leurs. Calchas passe chez les Grecs,
Cassandre est réduite au silence. Les Troyens et les meilleurs de leurs chefs,
Priam et Hector, sont de fait les victimes d’un aveuglement qui fait contraste
avec leurs remarquables qualités de chef : sagesse, sens du devoir, prouesse
guerrière face à des Grecs beaucoup moins valorisés, voire dépréciés par
Benoît.
On se demandera donc si, en composant son
Histoire des Ducs de Normandie, Benoît
n’a pas trouvé dans la destinée des Danois descendants des Troyens une réponse
à la question qui hante si visiblement son Roman
de Troie. Ce que n’ont pu en effet accomplir les Troyens de Troie,
restés païens, assurer la pérennité de leur cité et de leur civilisation, est
magnifiquement mené à terme par les Danois, à partir du moment où ils acceptent
de devenir chrétiens et où ils imposent leur nouvelle religion aux peuples
qu’ils soumettent à leurs lois. L’histoire des Danois en effet est moins selon
Benoît une suite de conquêtes – Benoît évacue autant qu’il le peut les horreurs
commises ou les justifie par les péchés des Français – que l’accession de la
Normandie au rang de fille aînée de l’Église chrétienne, que la création d’un
espace quasi paradisiaque où fleurissent et refleurissent les églises, les
cathédrales et les abbayes – et Jumièges au premier chef – d’abord dévastées et
pillées par ces mêmes Danois. L’histoire des Danois est aussi et surtout celle
de chefs qui ont su insuffler dans les vertus possédées par Priam, et qui leur
ont été transmises avec le sang troyen, les lumières de la Foi, et qui ont pu
ainsi guider et gouverner leur peuple avec le ferme soutien de la loi
chrétienne. On appréciera ou non cette dimension de l’œuvre du clerc Benoît. On
lui préférera sans doute la rigueur, toutes proportions gardées, et la
perspicacité de Wace, plus soucieux de mettre en évidence les capacités des
hommes que le plan de Dieu. On admirera du moins, qu’Henri II ait été ou non
convaincu par son historiographe, l’ampleur de la vision du clerc tourangeau.
Comme Dudon, Benoît commence son œuvre par une très ample description des
différentes parties du monde, une description qui se recentre progressivement
sur le Danemark, sur la terre qui semble couronner – dominer l’Europe. L’image,
on l’a dit, est également reprise à Dudon, mais seul le clerc écrivant à la fin
du XIIe siècle pouvait doublement couronner au plan
temporel comme au plan spirituel, car l’histoire est allée dans son sens, une
terre, une nation appelées à refonder aux bornes du monde occidental la cité de
Troie, la cité détruite et définitivement reconstruite sous l’égide des
Plantagenêts.
[1]
Voir B. GUENÉE,
Histoire et
culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, 1980, p. 58 et
334.
[2]
La seule édition à l’heure actuelle disponible est celle de J.
LAIR, Caen, 1865.
[3]
On rappellera rapidement quelques données : Hasting (vers
810-vers 890), chef normand, obtint de Charles le Chauve le comté de Chartres
et apporta son aide à Charles le Gros contre Rollon. Rou ou Rollon (vers
860-vers 933) devint le premier duc de Normandie (de 911 à 933) après le traité
de Saint-Clair-sur-Epte conclu avec Charles le Simple en 911, qui lui donna sa
fille en mariage. Il ravagea les côtes de l’Angleterre et de la Frise avant de
s’installer à partir de 890 dans la région de Rouen. Richard
I
er, duc de Normandie de 942 à 996, menacé à la mort de
son père de perdre son duché par Louis IV d’Outremer, fut sauvé par
l’intervention d’Harald, roi de Danemark. Il favorisa ensuite l’élection
d’Hugues Capet, dont il avait épousé la sœur, Emma. Richard II (996-1027), fils
naturel du précédent et de Gunnor, allié des rois scandinaves et du roi de
France Robert II, porta à son apogée la puissance du duché de
Normandie.
[4]
Voir Fact and pattern in heroic history : Dudo of
Saint-Quentin,
Viator, t. 15, 1984, p.
119-137. On consultera également H. PRENTOUT,
Étude critique sur Dudon de Saint-Quentin et son histoire
des premiers ducs Normands, Paris, 1916 et Cl. CAROZZI, Des Daces
aux Normands, le mythe et l'identification d'un peuple chez Dudon de
Saint-Quentin,
Peuples du Moyen Âge. Problèmes
d'identification, sous la dir. de Cl. CAROZZI et H.
TAVIANI-CAROZZI, Aix-en-Provence, 1996, p. 7-25.
[5]
On consultera l’édition récente d’E. VAN HOUTS, 2 vol., Oxford,
1992-1995.
[6]
Nous renvoyons, pour le
Roman de
Rou, à l’éd. A.J. HOLDEN, 3 vol., Paris, 1970-1973, pour l’
Histoire des ducs de Normandie, à l’éd. C.
FAHLIN, 2 vol., Uppsala, 1951-1954. Sur les rapports entre Dudon, Wace et
Benoît, voir Fr. MORA, Dudon de Saint-Quentin et ses deux traducteurs français,
Wace et Benoît,
Dudone di San
Quintino, éd. P. GATTI et A. DEGL’INNOCENTI, Trente, 1995, p.
49-75.
[7]
Voir GUENÉE,
op. cit.,
p. 334-335.
[8]
On se référera également au livre de P. DAMIAN-GRINT,
The new historians of the twelfth-century
Renaissance. Inventing vernacular authority, Woodbridge,
1999.
[9]
Voir par exemple les v. 25828-25835 ou les v. 28723-28726, t.
2, p. 112 et 193.
[10]
Voir sur ce point, E. VAN HOUTS, The adaptation of the
Gesta Normannorum Ducum by Wace and
Benoît,
Mélanges W. Noomen, éd. M.
GOSMAN et J. VAN OS, Groningue, 1984, p. 115-124, ou encore J. BLACKER,
The faces of time,Austin, 1994, p.
96-134 notamment.
[11]
Voir
op. cit., t. 1,
3
e part., p. 163-164, v. 47-80.
[12]
Fictions, Paris,
1951.
[13]
Op. cit., t. 1, 3 (4),
p. 14.
[14]
Voir les v. 513-550, p. 16-17. Voir également WACE,
Roman de Rou, t. 1,
2
e part., p. 15-16, v. 17-30.
[15]
Voir les v. 551-644, p. 17-19.
[16]
En fait, Benoît n’a pas compris, semble-t-il, l’utilisation
beaucoup plus subtile que fait Dudon d’un passage de Virgile (
Énéide, I, v. 242-243, utilisation étudiée par
Fr. MORA dans
L’Énéide
médiévale et la naissance du roman,
Paris, 1994, p. 29 n. 2 et 3) : « Anténor, échappé d’entre les Achéens, n’a
t-il pu pénétrer aux golfes d’Illyrie ? ».
[17]
jamais, par la suite, il n’en fut privé ni
dépouillé.
[18]
par quelque homme que ce soit.
[19]
ne se méprend pas.
[21]
Sur le montage délicat auquel se livre alors Dudon, voir
Gesta Normannorum Ducum p.
XXXVI.
[22]
Voir
op. cit., p.
15-16. En fait, selon l’éditrice (note p. 16), Guillaume de Jumièges combine
trois traditions, l’identification qu’il fait entre
Dacia et Danemark, celle que propose
Dudon entre
Daci,
Danai (Grecs !) et
Dani, et l’étymologie que propose
Isidore :
Danai a Danao rege
vocati.
[23]
Voir E. BAUMGARTNER, Enéas et Anténor, deux figures de la
trahison dans le
Roman de Troie de
Benoît de Sainte-Maure,
Félonie, trahison,
reniements au Moyen Âge, Cahiers du C.R.I.S.I.M.A., t. 3, 1997, p.
261-270.
[24]
Voir les v. 683-700, p. 20-21.
[25]
Voir
op. cit., p.
64-65.
[26]
Ad Anglos, scilicet angelos
[…
],
op. cit., p. 145, jeu de mots que
Dudon reprend à Bède le Vénérable.
[27]
Voir les v. 3685-3800, p. 108-112.
[28]
Op. cit., p. 123-128,
v. 4177-4360. Dudon, qui est ici comme très souvent la source première de
Benoît, utilise l’
Énéide pour décrire
la tempête ; mais les sources de Benoît sont en fait multiples et croisées avec
des modèles en langue vernaculaire.
[29]
Op.
cit., p. 270-272, v.
9257-9314.
[30]
Voir E. BAUMGARTNER, Brut et les ancêtres d’Arthur,
PRIS-MA, t. 11, 1995, p.
139-148.
[31]
Op. cit., p. 383-388,
v. 13229-13400
[32]
Voir G. DUBY,
Les trois ordres ou
l’imaginaire du féodalisme, Paris, 1978, p. 343-351. L’historien
insiste longuement sur les différences de moment et d’intention entre les
textes de Dudon et de Benoît.
[33]
Il s’agit des v. 13242-13302, p. 383-385.
[34]
Op. cit., t. 2, p.
131-133, v. 26507-26580. Wace, quant à lui, beaucoup plus concis et beaucoup
plus proche de la vérité historique, ne fait aucune mention du discours de
Richard et note simplement que
Danoiz ne
vouloient la concorde graer ; / forment les oïssiez daneschier
(
sic !)
et crier/ et encontre Richart durement estriver
(
op. cit., t. 1, p. 157, v.
4385-4387).
[35]
Voir en complément E. BAUMGARTNER, Écrire et penser l’histoire
selon l’
Histoire des ducs de Normandie
de Benoît de Sainte-Maure,
Le travail sur le
modèle, sous la dir. de D. BUSCHINGER,
Médiévales, t. 16, 2002, p.
41-49.
[36]
Voir les v. 26917-26922, t. 2, p. 142.