2002
Le Moyen Age
Un moine est mort : sa vie commence. Anno 1048 obiit Poppo abbas Stabulensis
[*]
Philippe George
Trésor de la cathédrale de Liège–Université de Liège
C'est à l'abbaye de Marchiennes en Hainaut que Poppon, abbé de
Stavelot-Malmedy, décéda le 25 janvier 1048. La scène de la mort du saint,
décrite de façon grandiose par son hagiographe, une dizaine d'années plus tard,
mérite que l'on s'y arrête, de même que le déroulement de ses funérailles, au
seuil de sa « naissance » à la vie éternelle et à la sainteté (dies natalis).
La Vita Popponis n’échappe pas aux lois du genre hagiographique qui réserve à
la mort du moine une place considérable. Mots-clés :
Mort, Saint, moine, procession, Stavelot-Malmedy.
Poppo, the abbot at Stavelot-Malmedy died in the abbey of
Marchiennes in Hainaut on 25 January 1048. The scene of the saint’s death,
which his hagiographer described in grand manner some ten years later, deserves
to be examined closely, as indeed the staging of his funeral, this stepping
onto the threshold of a « rebirth » into eternal life and sainthood (dies
natalis). The Vita Popponis follows the rules of the hagiographic genre, in
which the monk’s death is inevitably highlighted.Keywords :
Death, Saint, Monk, Procession, Stavelot-Malmedy.
C’est à l’abbaye de Marchiennes en Hainaut que Poppon, abbé de
Stavelot-Malmedy, décéda le 25 janvier 1048
[1]. La scène de la mort du saint, décrite de façon
grandiose par son hagiographe, une dizaine d’années plus tard, mérite que l’on
s’y arrête, de même que le déroulement de ses funérailles, au seuil de sa «
naissance » à la vie éternelle et à la sainteté (
dies natalis)
[2].
Obiit sane 8. Kalendas
Februarii
À la demande du comte Baudouin V de Flandre (1035-1067), et
avec l’autorisation de l’empereur, l’abbé Poppon était parti pour Saint-Vaast
où il avait pris toutes les mesures nécessaires à la bonne gestion de
l’abbaye
[3].
L’auteur de la
Vita
Popponis
[4]
annonce à ses lecteurs qu’il va relater le décès de l’abbé :
ad beati viri de hac vita exitum stilum
vertamus (dernière phrase du c. 26). Poppon, qui pressentait sa mort
prochaine
[5], demanda à
Baudouin la permission de regagner Stavelot. Baudouin lui avait délégué
l’administration de Marchiennes
[6]: il le pria d’y passer à son retour. Une procession
de moines s’avance à la rencontre de l’abbé, déjà tout auréolé d’une réputation
de sainteté (
quanta sanctitatis ipsius in illis
extitit dilectio, c. 27). Dans sa
cella, Poppon se repose : il s’assoupit et est
assailli dans son rêve par le démon. Le thème est classique et son
développement est ici assez long. L’intervention du démon est, en effet, la
dernière occasion pour celui-ci de s’emparer de l’âme de l’abbé avant sa mort.
Poppon invoque le nom de Dieu (Psaume 123 :
Adiutorium nostrum in nomine Domini) et son cri
le réveille ; il constate que la lumière qu’il avait l’habitude de conserver à
ses côtés pendant la nuit était éteinte ; il réalise alors la violence du
dernier assaut du démon. L’hagiographe recherche dans l’histoire des
illustrations du thème de l’Écclésiaste 34, 7 :
Multos errare fecerunt sompnia, et exciderunt sperantes in
illis: Dialogues de Grégoire le Grand (IV, c. 48), le songe de
Scipion (Macrobe III, 3).
À Marchiennes, pris par une forte fièvre et d’incessantes
douleurs, Poppon, sentant sa fin prochaine, réunit les siens. Parmi ceux-ci,
Everhelm, abbé d’Hautmont
[7] qui l’avait accompagné ; il lui ordonna de procéder à
la cérémonie de la visite des malades et à l’onction. Il avait souhaité être
enseveli à Stavelot, le monastère de sa profession
[8]. Poppon supplia tous ceux qui
l’entouraient de laisser son cadavre intact
[9] car les individus sont avides de reliques et l’on
n’hésite pas à s’en procurer par tous les moyens possibles
[10]. Il fit étendre un cilice sur le
sol
[11] et, les pieds
nus, s’y prosterna pour baiser la terre, avant de s’y coucher sur le dos,
entonnant l’antienne
Subvenite sancti, occurite
angeli (Psaume 148)
[12] que les moines présents continuèrent et complétèrent
par la litanie. Alors il se rassit et leur fit des recommandations. Il demanda
qu’on intervienne auprès de l’empereur pour que l’abbatiat de Saint-Maximin
soit confié à son disciple Thierry
[13]. Et à ceux qui l’interrogeaient sur l’avenir de
Stavelot, il répondit qu’il fallait s’en remettre à Dieu seul
[14]. Enfin revêtu de l’étole
du prêtre et avec autorité, il accorda aux frères le pardon de leurs péchés et,
les mains étendues, il formula son ultime prière, confiant son âme à Dieu : «
Seigneur, si je suis véritablement converti, donnez-m’en une marque, en
m’appellant à vous le jour de la Conversion de saint Paul, qui sera demain
»
[15]. Il demanda que
l’on replie le cilice et cessa de parler. On était au milieu de la nuit, il
leva la main
[16] et, à
la fin de l’office matutinal, il rendit son dernier soupir. Tous reconnurent sa
sainteté
[17] et le
pleurèrent
[18].
Dans l’hagiographie, la mort du moine occupe une place
considérable
[19]: elle
procède d’un théâtre liturgique bien connu
[20], précis, solennel et d’une « beauté » exceptionnelle
par sa mise en scène grandiose, son discours émouvant et toute la religiosité
qui s’en dégage. La biographie de Poppon n’échappe pas aux lois du genre. Des
moments forts s’en dégagent : prémonition de la mort, préparation à celle-ci et
dernières volontés. C’est la transfiguration de l’abbé, l’accomplissement de
son œuvre et son passage vers le ciel
[21]. Une telle mort se conforme à un
certain modèle jusque dans les détails mais cette conformité était désirée par
l’intéressé, les spectateurs, les lecteurs ou auditeurs. C’était un « uniforme
» mais qu’on souhaitait revêtir, comme signe d’une conversion, but de la vie
monastique. La date du 25 janvier, fête de la Conversion de saint Paul, n’est
pas pour déplaire.
De obitu translationeque beati
viri
Autant la mort du saint est décrite de manière touchante,
autant est poignante la scène de ses funérailles
[22] (c. 28-30). L’abbé avait lui-même fixé
les étapes du retour de son corps à Stavelot, « les mêmes qu’il aurait choisies
comme résidences s’il avait vécu » (c. 28).
La dépouille mortelle de Poppon fit l’objet de grands soins (c.
29) : son corps fut revêtu des ornements sacerdotaux qu’il avait l’habitude de
porter à l’autel et d’une chasuble blanche
[23]. Une odeur de sainteté se dégageait déjà du corps.
On l’exposa dans un oratoire et il fut veillé en prières pendant la nuit.
Contrairement à ce qui avait été convenu de son vivant, ils transférèrent son
corps à Liège (c. 30). Un messager avait été envoyé à l’évêque Wazon
[24]. L’annonce de sa mort
remplit toute la cité d’une profonde tristesse. L’évêque donna l’ordre à tous
les monastères de Liège d’accueillir la dépouille « avec les croix, les lampes
et les encensoirs »
[25]. L’hagiographe, qui participa au cortège
funèbre
[26], fut
frappé et par l’importance de la foule et par sa douleur ; il ne craint pas de
qualifier ce cortège de « translation du saint homme »
[27]. L’évêque distribuait l’aumône aux
pauvres. Avec peine et fatigue, on arriva à Stavelot où s’amassaient moines et
laïques, en une longue procession au chant des psaumes. « Le soleil éclairait
pour la sixième fois le jour au moment des funérailles de ce corps encore non
inhumé, sans que pourtant ait disparu l’odeur délicieuse qu’il exhalait jusque
là. Tous les assistants peuvent témoigner de cette suavité semblable à celle
d’un parfum écrasé »
[28]. On célébra la messe et Poppon fut enterré dans la
crypte extérieure
[29]
de la nouvelle église qu’il avait fait construire, à l’endroit qu’il avait
choisi de son vivant, à l’instar de saint Remacle, dont il avait remis en
honneur le culte des reliques
[30]. Au moment de l’inhumation, on plaça sur sa poitrine
un calice
[31] et les
lettres sur la charité que lui avait écrites Richard de Saint-Vanne
[32].
Le tombeau de Poppon, représenté en 1625-1626 sur le socle de
son buste~reliquaire, fut placé devant l’autel de Notre-Dame, au milieu de la
crypte ; il devait être éclairé par la lumière de la tour-lanterne
[33]. Cette « topographie
funéraire »
[34], que
l’on retrouve ailleurs, à Saint-Laurent de Liège ou à Saint-Hubert d’Ardenne
par exemple, est significative des rapports entre les saints et les morts, en
l’occurrence entre saint Remacle, le saint fondateur, et son successeur, un
abbé constructeur et réformateur, considéré comme un second fondateur et
bientôt lui aussi « canonisé ».
L’évêque Wazon eut une « vision angélique » qui lui révéla les
mérites du saint homme. L’odeur de sainteté continuait de se diffuser. Mais
l’hagiographe précise qu’il ne retranscrira que les miracles dont il a pu
entendre des témoins directs
[35]; manifestement, le dossier des miracles du saint le
préoccupe. Déjà, au c. 28, il soulignait la nécessité de miracles pour servir
la sainteté d’un personnage
[36]; ici, au c. 30, il révèle qu’à la tombe de Poppon
les miracles ne furent pas très fréquents ; jamais de son vivant Poppon n’a
prétendu faire des miracles ; aussi l’auteur décide-t-il d’en relater
quelques-uns survenus après la mort de l’abbé.
Trois mois après la mort du saint, le moine Hériman, portier du
monastère, tomba malade ; il ne parvenait plus à parler, ni à respirer et l’on
pensait qu’il allait mourir. Après deux heures d’agonie, il revint à lui pour
faire confession de ses fautes en convent. En effet, il avait oublié d’en
avouer une qu’il avait commise à l’encontre des ordres de Poppon
[37], et il avait donc été
soustrait à la peine disciplinaire prescrite. Poppon lui avait confié un champ
pour le pacage des porcs, il l’avait usurpé et en avait fait sa propriété.
Arrivé devant la cour céleste, il y reconnut Poppon qui lui prescrivit de
retourner sur terre expier sa faute
[38]. Ses frères prièrent pour lui. La
Vita Popponis insiste : Stavelot peut
se réjouir d’avoir un saint tel que Poppon tout comme Tours se glorifie de son
saint Martin. Le héros est devenu un saint qui opère des miracles.
Alors qu’il était encore à l’école, le jeune moine Gozon,
disciple de Poppon
[39], tomba gravement malade. Il réclama la cérémonie de
la visite des malades et l’onction, pour recommander son âme à Dieu par les
psaumes et les prières. Ses frères l’administraient quand il s’exclama soudain
qu’il était assailli par une phalange de démons sous la forme des héros de
Virgile, des hommes d’Énée et de Turnus
[40]! Les moines l’exhortaient à faire un signe de croix.
C’est alors que Poppon lui apparut et que sa présence chassa les démons. Le
récit de l’hagiographe, qui intègre un dialogue en style direct avec les moines
qui interrogent, rend très bien l’atmosphère mystérieuse de la vision de Gozon.
Ce dernier leur dit que Poppon avait apaisé ses frayeurs et c’est l’âme en paix
qu’il mourut.
Thietmar est ce laïc qui commandait les charpentiers et les
tailleurs de pierre pour la construction de l’abbatiale de Stavelot ; il était,
écrit l’hagiographe, un nouveau Béséléel qui, inspiré d’en haut, ornait la
maison du Seigneur au gré du saint abbé, et celui-ci lui portait une véritable
affection
[41]. Un jour
il vint après les Vêpres à la rencontre des moines. Everhelm était présent. Il
leur dit que Poppon, malgré sa mort, était toujours présent et qu’il
s’apprêtait à aller le retrouver au ciel. Il mourut en effet huit jours plus
tard.
Par une formule générale
[42], l’hagiographe révèle que Poppon opéra d’autres
miracles. Il raconte encore celui-ci : un hydropique fut amené dans l’abbatiale
de Stavelot et placé devant le corps de saint Remacle
[43]: il y prie une semaine avec l’espoir
d’être délivré de son infirmité. Le saint lui apparaît en vision pour lui
enjoindre d’aller chercher sa guérison au tombeau de Poppon dans la
crypte
[44]. Il se
prosterne de tout son corps sur le mausolée du saint, vomit et soudain se
relève guéri. Et l’hagiographe s’exclame, avec lyrisme, que Stavelot a beaucoup
de chance de posséder des saints tels que Remacle et Poppon, « boucliers
inexpugnables contre tous les ennemis » ; il s’adonne ensuite à des
explications étymologiques édifiantes – sinon scientifiques ( !) – sur le nom
de Stavelot,
Stabulaus, Stabilis
laus.
[45]
L’abbé Everhelm décida de partir en pèlerinage à Stavelot, accompagné
d’Onulphe, co-auteur de la
Vita, et
d’Odulphe, chapelain du comte Lambert de Louvain
[46]. Ils passèrent à Liège et honorèrent
saint Lambert
[47],
patron de la cathédrale et du diocèse. Après y avoir célébré des messes, ils
quittèrent la ville. C’est alors qu’Onulphe, trompé par Odulphe, refusa de
continuer et décida d’attendre Everhelm à Saint-Trond. L’abbé poursuivit sa
route, arriva à Stavelot et se rendit au tombeau de Poppon. Il y déposa « son »
ouvrage. Ce pèlerinage, hautement significatif des liens qui existent entre
l’hagiographie
stricto sensu et le
culte des morts et des reliques, est aussi un témoignage émouvant de la
fidélité d’un disciple pour son maître. Le lendemain, il rejoignit ses
compagnons et les trouva bien attristés. En effet, Odulphe avait été blessé par
son cheval et souffrait gravement. Il considérait cet accident comme un
châtiment divin pour le punir de n’avoir pas accompagné Everhelm et d’avoir
émis des doutes sur les mérites de Poppon. Il prit alors l’habit monastique et
mourut peu après. Ainsi, conclut l’auteur de la
Vita, il faut se garder de toute atteinte à la
réputation de « l’homme de Dieu Poppon ».
Explicit Vita sancti Popponis.
* * *
À Stavelot, la mémoire de l’abbé restera vivace : en 1082, une
donation est faite à l’abbaye « pour son âme »
[48]. Son tombeau fut conservé tel quel
jusqu’à la reconnaissance de sa sainteté, au XVII
e siècle.
En 1624, Étienne Strecheus, évêque auxiliaire de Liège, retira le corps de
Poppon du tombeau. Un procès~verbal de la cérémonie fut rédigé
[49]. L’évêque fit d’abord
enlever le mausolée en bois construit sur la sépulture, puis retirer une dalle
de marbre
[50]. On
creusa la terre jusqu’à une profondeur de soixante centimètres et l’on
découvrit un sarcophage. Le couvercle une fois ôté, les ossements furent
inventoriés avec soin par un chirurgien. Une lame funéraire
[51] et les restes du calice
furent les seuls vestiges archéologiques retrouvés avec les ossements. Le
sarcophage ne fut pas retiré du sol et c’est vraisemblablement celui qui fut
retrouvé lors des fouilles de 1896
[52]. Le 18 octobre 1626, des cérémonies solennelles
eurent lieu à Stavelot en l’honneur de Poppon. Un buste~reliquaire perpétue son
souvenir et conserve ses ossements
[*].
[*]
C’est pour nous un plaisir de dédier cet article au chanoine
Henri PLATELLE, Professeur émérite de l’Université de Lille, en cordial et
respectueux hommage. Son étude La mort précieuse. La mort des moines d’après
quelques sources des Pays-Bas du Sud,
Revue
Mabillon, t. 60, 1982, p. 163-165, nous a inspiré cette
recherche.
[1]
Anno 1020 obiit Bertrannus. Eodem
anno Poppo ordinatur Stabulaus. Anno 1048 obiit Poppo abbas.
Annales Stabulenses, éd. G. WAITZ,
M.G.H.,
SS., t. 13, p. 43.
Obiit sane 8. Kalendas Februarii, anno incarnati Verbi
1048, indictione 1, aetatis suae anno 70, imperii vero Heinrici anno 10. Vita
Popponis, c. 28. (éd. W. WATTENBACH,
M.G.H., SS., t. 11, p. 291-316). Le 8 des
calendes de février est le 25 janvier.
[2]
La
Vita Popponis nous
a donné les titres des paragraphes de cet article.
[3]
Sur la carrière de Poppon,
cf. notre article Un réformateur lotharingien de
choc : l’abbé Poppon de Stavelot (978-1048),
Revue Mabillon, t. 71, 1999, p.
89-111.
[4]
La
Vita Popponis fut
rédigée vers 1058 par un moine gantois, nommé Odulphe, qui écrivit sur l’ordre
de son abbé Everhelm. Onulphe apprit la vie de Poppon de la bouche d’Everhelm,
parent et disciple de l’abbé de Stavelot, qui ajouta de sa propre plume le
dernier chapitre (c. 35). Dans l’écriture de ce texte important, il est malaisé
de distinguer nettement la part qui revient à chacun d’eux, comme c’est souvent
le cas au Moyen Âge.
Cf. D. MISONNE,
Art. Everhelm,
Dictionnaire d’Histoire et de
Géographie ecclésiastiques, t. 16, Paris, 1967, col. 123-124 et A.
VERHULST, L’activité et la calligraphie du
scriptorium de l’abbaye
Saint-Pierre-au-Mont-Blandin de Gand à l’époque de l’abbé Wichard († 1058),
Scriptorium, t. 11, 1957, p.
37-49.
[5]
Praesciens itaque beatus Poppo
discessus sui ex hac carne horam se prope respicere, c. 27 et un peu
plus loin :
Et iam ultimo exitus sui tempore
imminente. Le thème de la connaissance anticipée de la mort est
ancien,
cf. P. HENRIET, Saint Odilon
devant la mort. Sur quelques données implicites du comportement religieux au
XI
e siècle,
Le Moyen
Âge, t. 96, 1990, p. 231. On rappellera aussi le travail ancien et
initiateur de L. GOUGAUD, La mort du moine,
Revue
Mabillon, 1929, p. 281-302 et les remarquables recherches de J.
LECLERCQ, Documents sur la mort des moines,
Revue
Mabillon, t. 45, 1955, p. 165-180 et t. 46, 1956, p.
65-81.
[6]
En 1024, Léduin avait été nommé abbé de Marchiennes par les
soins du comte de Flandre et de l’évêque de Cambrai. Expulsant les moniales, il
y avait établi une communauté exemplaire de moines. Après neuf ans d’abbatiat,
Léduin avait confié l’abbaye à Albéric, moine de Saint-Vaast. Albéric mourut le
2 janvier 1048, c’est pourquoi Baudouin y appela Poppon. Sur Marchiennes,
bibliographie dans H. PLATELLE, La religion populaire entre la Scarpe et la Lys
d’après les Miracles de sainte Rictrude de Marchiennes,
Actes du Colloque de Lille (1978),
Alain de Lille, Gautier de Châtillon, Jakemart
Gielée et leur temps, Lille, 1980, p. 366-368.
[7]
Domnum Everhelmum Altimontensem
abbatem, c. 28.
[8]
Ad pristinum professionis suae
locum, c. 28, qui doit être compris ici comme le lieu de ses
fonctions comme abbé ; Poppon était devenu moine à Saint-Thierry de Reims.
Déjà, alors qu’il pressentait sa mort, il avait voulu reprendre sa route vers
Stavelot
ut locus ille, qui se artius sub
monastica habuit institutione, sibi in sua non deesset depositione,
c. 27.
[9]
Corpus sui a laesione ferri
alienum, c. 28.
[10]
Un bel exemple est la scène du pillage du corps de saint
Domitien, relatée vers 1066, et très symptomatique de l’époque ; on y voit en
effet les pèlerins arracher ongles et cheveux à la dépouille du saint évêque ;
cf. notre article Vies et miracles de
S. Domitien, évêque de Tongres-Maastricht (535-549),
Analecta Bollandiana, t. 103, 1985, p.
334.
[11]
Odilon de Cluny se fera porter sur un cilice et des cendres
suivant un rite monastique classique explicité par HENRIET, Saint Odilon, p.
232.
[12]
Les psaumes sont la prière monastique par excellence : même
attitude chez Odilon de Cluny,
cf.
HENRIET, Saint Odilon, p. 231. Le
Subvenite est un chant normalement réservé aux
funérailles.
[13]
E. WISPLINGHOFF,
Untersuchungen
zur Geschichte der Abtei S. Maximin bei Trier von den Anfangen bis etwa
1150, Mayence, 1970.
[14]
Même attitude chez Odilon de Cluny ; selon HENRIET, Saint
Odilon, p. 231 : « autre façon de dire que ce problème ne le concerne plus ».
C’est Thierry qui lui succédera aussi à Stavelot (N. HUYGHEBAERT, Notes sur un
collectaire de l’abbaye de Stavelot,
Bulletin de
la Société d’Art et d’Histoire du Diocèse de Liège, t. 23, 1947, p.
93-109 et Fr. MASAI, Les manuscrits à peintures de Sambre et Meuse aux
XI
e et XII
e siècles
,
Cahiers de Civilisation médiévale, t. 3, 1960, p.
184-187).
[15]
La fête de la Conversion de saint Paul tombe effectivement le
25 janvier, date de la mort du saint. C’est encore ce même jour que Poppon
avait changé radicalement sa vie ; sa conversion rappelait par son déroulement
celle de saint Paul : tombé de son cheval alors qu’il partait pour se marier,
Poppon avait renoncé au monde pour entrer au monastère.
[16]
Mirum in modum manus
levavit, c. 28, p. 312. En levant les bras au ciel pour rendre son
dernier soupir, Poppon s’inspire de saint Benoît (SAINT BENOÎT,
Dialogues II, éd. A. DE VOGÜE,
Bégrolle-en-Mauge, p. 244). Geste déjà relevé par P. HENRIET, Mort sainte et
temps sacré d’après l’hagiographie monastique des
XI
e-XII
e siècles,
Actes du Colloque de Wroclaw (1994), La vie
quotidienne des moines et chanoines réguliers, Wroclaw, 1995, p.
566.
[17]
Ecce, o beate Poppo, haec hora
sanctitatis tuae indicio est omnibus, c. 28.
[18]
Aucune trace de
Lamentatio ou
planctus, comme par exemple pour le comte de
Flandre, Charles le Bon († 1127) (Cl. THIRY, La composition de la
Lamentatio de morte Karoli comitis
Flandriae,
Mélanges Ch.
Rostaing, Liège, 1974, p. 1129-1142), ou plus près de notre époque
pour Henri II († 1024), Constance de Luxeuil (
ca 1025) ou Conrad III († 1039),
cf. C. COHEN, Les éléments
constitutifs de quelques
planctus des
X
e et XI
e siècles,
Cahiers de Civilisation médiévale, t.
1, 1958, p. 83-86. C’est au 25 janvier que Poppon est commémoré dans les
obituaires de Verdun, d’Echternach et de Saint-Laurent de Liège ; au 24 janvier
dans celui de la cathédrale Saint-Lambert de Liège (A. MARCHANDISSE,
L’obituaire de la cathédrale Saint-Lambert de
Liège (XIe-XVe siècles),
Bruxelles, 1991, p. 13). Sa lame funéraire en plomb fut retrouvée en 1626 (W.
LEGRAND, Notes sur le culte de saint Poppon, I,
Chronique archéologique du Pays de Liège, t. 33,
1942, p. 42 s.) mais portait apparemment la date de 1049. L’objet est
aujourd’hui perdu. Seul subsiste au Musée de Stavelot un fragment minuscule et
informe identifié par une inscription du XIX
e siècle comme
un fragment de cette lame et présenté dans un petit cadre comme une relique.
FRANÇOIS LAURENTY, dans sa chronique (LIÈGE, Archives de l’État,
Fonds de Stavelot-Malmedy, I, 542)
écrit :
Anno ab incarn(atione) D(omi)ni M.
XLVIIII, obiit Poppo abb(as) VIII K(alendas) febr(uarii) +. Ce n’est
pas une éventuelle erreur de style pour 1049 car Wazon qui mourut le 8 juillet
1048 assista aux funérailles de Poppon, mais peut-être une erreur épigraphique
classique : VIIII au lieu de VIII.
[19]
Statistiquement, selon M. Lauwers, 20 % du récit. M. LAUWERS,
La mort et le corps des saints. La scène de la mort dans les
Vitae du haut Moyen Âge,
Le Moyen Âge, t. 94, 1988, p. 21-50.
Ici la relation de la mort commence au c. 27 pour se terminer au c. 28, deux
très longs chapitres qui représentent ± ces 20 % ; avec les funérailles et les
miracles, le pourcentage est nettement supérieur.
[20]
Remarquable grille de lecture dans HENRIET, Mort sainte et
temps sacré, p. 557-571.
[21]
Bibliographie générale sur le sujet,
cf. notre article Les moines face à
l’éternité,
Le Moyen Âge, t. 104,
1998, p. 125-130.
[22]
Elle n’a pourtant donné lieu jusqu’ici à aucun commentaire. Sur
le buste~reliquaire se trouve représentée la mort du saint et l’office funèbre
célébré par Wazon,
cf. P. COLMAN,
L’orfèvrerie religieuse liégeoise du
XVIe siècle à la Révolution, t. 1, Liège, 1966,
p. 109-115 et notre ouvrage
Reliques et arts
précieux en pays mosan, Liège, 2002.
[23]
Le blanc est symbole de la gloire divine et de la béatitude. À
propos de la couleur blanche, rappelons que lors de son ensevelissement on
avait posé sur la tête de saint Hubert un drap blanc (Fr. BAIX, Saint Hubert.
Sa mort, sa canonisation, ses reliques,
Mélanges
Félix Rousseau, Bruxelles, 1958, p. 74).
[24]
Au cours de son dernier voyage, Poppon avait rencontré à Namur
son ami l’évêque de Liège Wazon (1042-1048). Les deux ecclésiastiques étaient
très unis (J.L. KUPPER,
Liège et l’Église
impériale (XIe-XIIe
siècles), Paris, 1981, p. 360). À Saint-Vaast, c’est le propre frère
de Wazon, Emmelin, que Poppon avait fait nommer abbé.
[25]
À titre de comparaison pour une procession, à Liège en 1106 :
J.L. KUPPER, Dans quelle église de Liège le corps de l’empereur Henri IV fut-il
déposé en 1106 ?,
Bulletin de la Société royale
Le Vieux-Liège, t. 13, n° 266, juillet-septembre 1994, p. 144-150,
et notre article À Liège, le 9 mai 1071, le triomphe de saint Remacle,
Liège. Autour de l'an mil, la naissance
d'une principauté (Xe-XIIe
siècle), Liège, 2000, p. 80-92. Le corps d’Henri IV avait été
protégé des pilleurs de reliques (
cf.
supra).
[26]
Et nos quidem, qui de eo haec
scribimus, ipsi similiter totum in funere fuimus, c.
30.
[27]
De obitu translationeque beati
viri, c. 30.
[28]
C. 30, traduction PLATELLE, La religion populaire, p.
166.
[29]
La crypte extérieure de Stavelot, située en partie sous le
chœur de l’abbatiale et en partie en hors d’œuvre, était spacieuse (L.Fr.
GENICOT, Un « cas » de l’architecture mosane : l’ancienne abbatiale de
Stavelot. Contribution à l’étude de la grande architecture ottonienne disparue
du pays mosan,
Bulletin de la Commission royale
des Monuments et Sites, t. 17, 1967-1968, p. 73-140 et L.Fr.
GENICOT, Entre France et Rhénanie, l’abbatiale de Poppon à Stavelot,
Publications de la Section historique de
l’Institut grand-ducal luxembourgeois, t. 90, 1994, p. 47-62. En
1046, deux autels y furent consacrés, celui de la Vierge au centre et celui de
saint Maurice. Six autres autels vinrent par la suite la compléter (Ph. GEORGE,
Les reliques de Stavelot-Malmedy,
Malmedy, 1989).
[30]
Sepultura mox post missarum
sollempnia illi in medio criptae, quo ipse vivus elegerat,
aperitur…, c. 30.
[31]
Le chanoine Platelle parlait d’un calice en cire, coutume
attestée par ailleurs. À l’ouverture du tombeau en 1624, les moines
découvrirent sur la poitrine du saint « les restes d’un lourd calice dont ils
attribuent la destruction à l’eau qui aurait pu pénétrer dans le tombeau par
plusieurs fissures »,
cf. LEGRAND,
Poppon, p. 41.
[32]
PLATELLE, La mort précieuse, p. 165, remarque ici « une
variante de l’usage monastique qui consiste à déposer sur le mort ou à attacher
à sa tombe la formule d’absolution obtenue de l’abbé ». Sur ces lettres de
Richard de Saint-Vanne, notre article L’hospitalité, la charité et le soin aux
malades à Stavelot-Malmedy au Moyen Âge
(VII
e-XII
e siècles),
Revue bénédictine, t. 108, 1998, p.
315-330.
[33]
Supposée par GENICOT, Un « cas », p. 116.
[34]
Expression empruntée à M. LAUWERS,
La mémoire des ancêtres, le souci des morts :
morts, rites et société au Moyen Âge : diocèse de Liège,
XIe-XIIIe siècles, Paris,
1997.
[35]
Ce souci de sincérité et d’objectivité est un
topos hagiographique ; à titre
d’exemple,
cf. Ph. GEORGE, Les
Miracles de saint Quirin de Malmedy, un livret médiéval au cœur du
XVI
e siècle,
Bulletin de la
Commission royale d’Histoire, t. 169, 1998, p. 1-29.
[36]
À titre de comparaison, les miracles opérés par Thierry, le
futur abbé de Saint-Hubert, de séjour à Stavelot auprès de son maître Poppon,
cf. ID., Thierry de Leernes chez
Poppon de Stavelot-Malmedy. Les réformateurs aux prises avec le diable,
Folklore Stavelot-Malmedy, t. 57,
1997-1998, p. 77-87.
[37]
Erga beati Popponis statuta […]
contra ipsius statutum […] contra viri Dei statutum, c. 31 : nous
traduisons les « ordres » de Poppon ; faut-il y voir plus ? Un recueil de
statuts, un coutumier ?
[38]
Scène représentée sur le buste-reliquaire. Cette « résurrection
fonctionnelle » – le mort doit revenir à la vie pour accomplir quelque chose,
comme par exemple se confesser d’un péché grave – se retrouve dans plusieurs
recueils de miracles,
cf. P.A. SIGAL,
L’homme et le Miracle dans la France médiévale
(XIe-XIIe siècle), Paris,
1985, p. 254.
[39]
Puer […] monachus viri
Dei, c. 32.
[40]
Scène représentée sur le buste-reliquaire.
[41]
Relevé par G. KURTH,
Notger de
Liège et la civilisation au Xe siècle, t. 1,
Paris-Bruxelles-Liège, 1904, p. 306.
[42]
Praeterea plurima sanitatum
beneficia per eum Dominus operatur. Febricitantes, daemoniaci aliique languidi
ad sepulchrum eius Deo cooperante curantur. C. 33.
[43]
Adductus est ab occidentali
plaga (bas-côté),
et in basilica
sancti ac apostolici viri Remacli, mirabilium factoris et in praesentia
corporis eius collocatus est. C. 34. Scène représentée sur le
buste-reliquaire.
[44]
Cette collaboration entre saints, par le biais de visions, est
fréquente dans le genre littéraire des Miracles. Exemples dans SIGAL,
L’homme et le Miracle, p. 218-219,
notamment à propos de saint Martin. Le miracle de l’hydropique de la
Vita Popponis est d’ailleurs commenté
par P.A. Sigal, p. 221 : « Le nouveau saint ou celui dont les reliques venaient
d’être amenées bénéficiait ainsi de la complicité bienveillante du patron du
sanctuaire, auquel d’ailleurs on continuait à manifester le plus grand respect
».
Topos hagiographique que ce renvoi
d’un saint vers un autre plus efficace, à titre d’exemple saint Benoît
adressant à saint Remi une possédée, raconté dans l’
Histoire de l’Église de Reims (
ca 948-952),
cf. M. SOT, La fonction du couple saint
évêque/saint moine dans la mémoire de l’Église de Reims au
X
e siècle,
Actes du Colloque
de l’École française de Rome (1988),
Les fonctions des saints dans le monde occidental
(IIIe-XIIIe siècle), Rome,
1991, p. 227-228.
[45]
Stabulum signifie
écurie ; le suffixe -
aus,
laus, bas-fonds, lieu humide ou encore
forêt. Fr. BAIX, Nouvelles recherches sur deux biographies de saint Remacle,
Mélanges d’Histoire offerts à Charles
Moeller, t. 1, Louvain, 1914, p. 16, n. 5. Vers l’an mil, le
chroniqueur Hériger avait avancé une explication étymologique de caractère
religieux à mettre à l’arsenal des étymologies savantes dont le Moyen Âge est
friand :
Et quia ob confluentiam ferorum undique
illuc, vel ad pontum, vel ad pastum, velut ad stabulum concurrentium inditum
eidem loco Stabulaus antiquitus erat vocabulum, non dignum duxit illut
immutare, sed stabulum fidelium animarum illuc velut ad pascua vitae perhennis
deinceps properaturarum semper dici et esse (
Vita sancti Remacli, éd. R. KÖPKE,
M.G.H., SS., t. 7, c. 48, p.
185).
[46]
Odulfum capellanum comitis
Lamberti, c. 35. Odulphe, chapelain de Lambert II, comte de Louvain
(† 1063) identifié par Ét. SABBE, Deux points concernant l’histoire de l’abbaye
de Saint-Pierre du Mont-Blandin
(X
e-XI
e siècles),
Revue bénédictine, t. 47, 1935, p. 66
n. 1.
[47]
Tandem pervenimus Leodium, ubi
tunc temporis sancti Lamberti martyris recolabatur martyrium, c. 35.
J.L. KUPPER, Sources écrites : des origines à 1185,
Les fouilles de la Place
Saint-Lambert, Liège, 1984, p. 31-34 et J.L. KUPPER, Archéologie et
histoire : aux origines de la cité de Liège
(VIII
e-XI
e siècles),
Actes du Colloque « La génèse et les premiers
siècles des villes médiévales dans les Pays-Bas méridionaux. Un problème
archéologique et historique », Bruxelles, 1990, p.
377-389.
[48]
J. HALKIN et C.G. ROLAND,
Recueil
des chartes de l’abbaye de Stavelot-Malmedy, t. 1, Bruxelles, 1909 ;
on utilisera pour chaque document la bibliographie complémentaire parue sur
CD-Rom à la Commission Royale d’Histoire (« Nouveau Wauters »), 1997. En 1524,
le livre du chapitre (BRUXELLES, Bibliothèque royale Albert
I
er,
Manuscrit
1688-1694, f° 74 r°) mentionne la
Depositio Domni Popponis
abbatis.
[49]
Publié par W. HARLESS, Der Reliquien-und Ornamentenschatz der
Abteikirche zu Stablo,
Jahrbücher des Vereins von
Alterthumsfreunden im Rheinlande, t. 46, 1869, p. 142-144. Sur
toutes ces cérémonies, LEGRAND, Poppon, dont la source est LIÈGE, Archives de
l’État,
Fonds de Stavelot-Malmedy, I,
307 (p. 342-348), 373 (f° 73 s.) et 800 (f° 63 s.).
[50]
Respectivement les dimensions suivantes : ± 2,50 X 1,20 m. et ±
2,20 X 1 m.
[51]
À propos des problèmes posés par cette lame,
cf.
supra, on ajoutera au copieux dossier réuni par
W. Legrand deux lettres d’Alexandre Witheim à Jean Bolland,
cf. J.C. MULLER, La correspondance
d’Alexandre Wiltheim S.J.,
Hemecht,
1984, p. 167-222, p. 181-182, n° 28 et 30. Henri van den Berch a relevé une
inscription :
Inscriptio sequens inventa est in
sepulchro sancti Popponis abbatis Stabulensis laminae plumbae insculpta : Poppo
abbas anno 49 (L. NAVEAU DE MARTEAU et A. POULLET,
Recueil d’épitaphes de Henri van den Berch,
héraut d’armes Liège-Looz de 1640 à 1666, t. 2, Liège, 1928, n°
2256).
[52]
LEGRAND, Poppon, p. 42 s. Le sarcophage est aujourd’hui
conservé dans la chapelle Saint-Laurent à Stavelot.
[*]
Au terme de cet article, c’est pour nous un agréable devoir de
remercier Monsieur Jean-Louis KUPPER, Professeur à l’Université de Liège, qui,
comme toujours, nous a fait l’amitié de relire le texte et de nous faire part
de ses réflexions.