2002
Le Moyen Age
Procédures, enjeux et fonctions du testament à Venise aux confins
du Moyen Âge et des Temps modernes. Le cas du patriciat marchand
Claire Judde de larivière
Université de Toulouse-Le Mirail
L’étude des testaments des patriciens vénitiens impliqués dans le
commerce maritime et les affaires économiques permet de préciser la procédure
testamentaire vénitienne à la fin du Moyen Âge, et d’évaluer son éventuelle
originalité par rapport au reste de l’Occident. L’influence de la pratique
régulière des activités commerciales sur la mentalité religieuse des patriciens
est ici analysée. Les différents membres de la famille apparaissent au fil de
l’acte, à travers l’évocation successive des cercles de la parenté. La
dynamique des relations familiales peut alors être considérée. Enfin, les
modalités de la succession révèlent la conception du patrimoine immobilier de
ces patriciens marchands, ainsi que la place des activités économiques dans
leurs préoccupations.
Mots-clés :
Venise, Moyen Âge, Testament, Patriarcat, économie, Famille.
A close examination of the testaments left by Venetian patricians
involved in sea trade and economic business makes it possible for historians to
find out about Venetian procedures for legacy at the end of the Middle Ages,
and to assess how original they may have been when compared with what was
happening in the rest of the Western world. The present paper also looks at the
influence a regular practice of business activities had on the patricians’
religious thought. Various relatives were mentioned in the course of the deed
of testament, as successive circles of kinship are referred to. We can then
examine the dynamics of family relationships. Finally, succession modalities
show how those merchant patricians related to real estate patrimony and the
extent to which they were concerned with business activities.
Keywords :
Venice, Middle Ages, Testament, Patriarchal society, Economy, Family.
L’historiographie de ces dernières années a révélé l’importance
et l’intérêt des testaments en tant que sources de l’histoire sociale. Ils
constituent en effet un témoignage unique quant aux préoccupations personnelles
et collectives de groupes sociaux déterminés. D’abord acte religieux imposé par
l’Église, il est l’occasion pour le croyant d’exprimer sa sensibilité
spirituelle et, dans le souci d’obtenir le salut éternel, d’expier ses péchés
et de racheter ses fautes. Le testament est ensuite un acte personnel
permettant d’élaborer une image de soi, destinée à assurer la perpétuation de
son souvenir dans la mémoire familiale et collective
[1]. Enfin, il s’agit d’un acte de droit
privé destiné à régler la transmission d’un patrimoine, tant matériel que
symbolique. Il permet de résoudre légalement la succession et apporte une
réponse à la question essentielle du gouvernement de la famille et de l’avenir
des descendants. Il rend alors possible une définition de la nature de la
représentation mentale de la communauté à laquelle le testateur appartient : sa
famille d’abord, sa lignée ensuite. Comment ce cadre théorique s’appliquait-il
à Venise à la fin du Moyen Âge et constatait-on une spécificité vénitienne en
matière de pratique testamentaire
[2]?
Notre attention s’est tournée vers les testaments de patriciens
marchands vénitiens vivant au début du XVI
e siècle,
puisque ce travail s’inscrit dans une recherche d’ensemble sur les pratiques
économiques des patriciens de 1490 à 1530, recherche qui conduit naturellement
à s’interroger sur la vie privée et intime des individus composant ce
groupe
[3]. Notre document
de référence est le registre des
Prove di
età de l’
Avogaria di comun
dans lequel étaient consignées les listes des sociétaires participant à la
gestion des galères marchandes
[4]. Ainsi l’objet de cette étude est un
corpus d’environ quatre-vingt
testaments rédigés par les membres de ces sociétés financières. Nous ne
chercherons pas ici à dégager des tendances statistiques, mais plutôt à mettre
en lumière la représentativité qualitative des actes étudiés. Les testaments
révèlent les préoccupations profondes de ces patriciens marchands ; ils
permettent non seulement d’étudier comment ces derniers se représentaient mais
aussi d’appréhender l’influence de la pratique régulière des activités
commerciales sur leur mentalité religieuse. Nous évoquerons dans un premier
temps la procédure et les fonctions des clauses pieuses, afin de mieux
comprendre la sensibilité spirituelle de ces patriciens, et d’étudier les
enjeux de la représentation de soi. Nous analyserons par la suite les modalités
de la succession et l’importance de la famille, en considérant successivement
les différents cercles de la parenté. Nous y ajouterons, enfin, un commentaire
sur la valeur accordée au patrimoine.
À partir du XII
e siècle, l’Église prôna le
recours systématique au testament au moyen d’un acte écrit, afin d’attirer les
dons et les aumônes en exploitant la peur de la mort
[5]. Elle réforma le droit justinien en
matière de pratique testamentaire : le testament canonique, de forme orale,
entra alors en concurrence avec le testament romain, de forme écrite qui
s’imposa en Italie. Les notaires devinrent rapidement les personnes les plus
qualifiées pour recueillir les dernières volontés des croyants et ils
imposèrent de nouvelles normes juridiques. À Venise, le notariat ecclésiastique
domina la profession jusqu’à la fin du XV
e siècle
[6]. Les patriciens avaient
majoritairement recours aux prêtres notaires, sans doute en raison de la
défiance que les juristes leur inspiraient. En 1433, le pape Eugène IV publia
une bulle pontificale contre la pratique du notariat ecclésiastique qu’il
jugeait indigne du clergé. Par la suite, une décision du Grand Conseil (1474)
et un décret du Sénat (1514) mirent un terme définitif à cette pratique. Les
notaires, qui avaient eux-mêmes reçu une solide formation théologique,
remplacèrent alors les hommes d’Église lorsqu’il s’agit de recueillir les
dernières volontés des testateurs. En règle générale, les actes présentaient
une grande uniformité, puisque le testateur appliquait les recommandations du
notaire qui respectait lui-même une procédure précise et codifiée
[7]. Pour la période étudiée, le
premier tiers du XVI
e siècle, presque tous les testaments
étaient rédigés en langue vulgaire. À partir de 1500 en effet, rares étaient
les magistratures qui employaient encore le latin et cette date semble marquer
une étape décisive pour l’usage du vénitien dans le langage
administratif.
Les testaments débutaient par un préambule comprenant la date,
l’identification du testateur par ses prénom, nom, prénom du père et parfois du
grand-père, paroisse de résidence et description de l’état physique et mental
(« sain de l’âme et du corps et d’esprit »
[8]). Le testateur pouvait exposer les raisons qui
l’entraînaient à coucher sur le papier ses dernières volontés. Dans la majorité
des cas, l’obligation de quitter Venise était invoquée, l’insécurité des routes
tant maritimes que terrestres demeurant un sérieux sujet d’inquiétude. Nombreux
étaient les patriciens contraints de se rendre dans des contrées lointaines,
afin d’y exercer des fonctions politiques ou militaires qui n’étaient
elles-mêmes pas exemptes de danger. Au moment de la rédaction de son testament,
Polo Trevisan qd
[9]
Andrea s’apprêtait à partir en légation à Milan
[10]; Antonio da Mula qd Polo était sur le
point de rejoindre son poste de gouverneur en Crête
[11]; Francesco Badoer qd Giacomo qd
Sebastiano devait partir lieutenant à Chypre, et en profitait pour prier Dieu «
de libérer cette terre de la guerre et de ses tourments », afin qu’il puisse y
résider en toute tranquillité
[12]. Alvise da Mula qd Francesco était en 1509 podestat
de Crémone : il rédigea son testament considérant « les guerres actuelles et
les dangers de mort » qu’elles représentaient
[13]. Pietro Zen, alors âgé de quatre-vingts ans,
désirait entreprendre le voyage vers la Terre sainte
[14]. Ecrire son testament,
c’était anticiper les problèmes résultant de sa propre mort et éviter à ses
proches les désagréments de la succession : Marco Bragadin qd Alvise décida
simplement de rédiger son testament parce qu’il avait une famille nombreuse à
sa charge
[15]. Il
n’était pas rare que les individus dussent tester alors qu’ils étaient encore
jeunes. Les veuvages et remariages, les naissances ou les décès d’enfants
obligeaient à réviser les dispositions testamentaires, ce que permettaient les
ajouts et les codicilles que le testateur pouvait faire enregistrer tout au
long de son existence.
Venaient ensuite les clauses religieuses qu’introduisait une
invocation, généralement assez longue, au Dieu tout puissant et à la sainte
Trinité, aux noms de qui le testateur prenait ses dernières dispositions afin
d’assurer le salut de son âme
[16]. On retrouve cet usage à Venise dès le
XIV
e siècle
[17], mais aussi dans les testaments rédigés à la même
époque, dans l’ensemble de l’Italie ou du sud de la France
[18]. La formule vénitienne variait assez
peu d’un testament à l’autre. Ainsi débutait celui d’Antonio Cappello qd
Leonardo de San Samuele : « sachant qu’en ce monde, il n’y a rien de plus
certain que la mort […], je recommande mon âme au seigneur Jésus Christ, et à
sainte Marie, et aux messires saint Joseph et saint Antoine, et à toute la Cour
Céleste, les suppliant de grâce, de prier la très sainte Trinité afin qu’elle
soit miséricordieuse envers moi, misérable pécheur, et qu’elle me pardonne tous
mes péchés, en me donnant la grâce au moment de la mort, et en me permettant de
pouvoir me libérer de tous mes péchés, en les confessant, de façon qu’avec mon
esprit contrit, au moment de la mort, je puisse recevoir le corps du Christ,
bien que j’en sois indigne, ainsi que tous les autres sacrements de notre
sainte mère l’Église, en tant que vrai et fidèle chrétien, foi en laquelle j’ai
toujours espéré et cru »
[19]. Cette invocation s’inspirait la plupart du temps
d’une formule dictée par les notaires, mais certains testateurs soucieux de
témoigner de leur foi, en soignaient particulièrement la rédaction. Les
marchands les plus impliqués dans le commerce maritime au long cours gardaient
durant leur vie une certaine distance vis-à-vis des règles et des interdits de
l’Église, ce qui leur causait parfois des problèmes de conscience
[20]. L’approche de la mort
leur faisait redouter les conséquences d’une telle existence et regretter leur
impiété. La surabondance de références à la religion leur permettait d’afficher
une ferveur religieuse nécessaire à l’élaboration d’une image de bon
croyant.
Dans le respect des règles testamentaires de l’époque, venait
ensuite l’élection de sépulture : le choix du lieu de l’enterrement était
symboliquement très significatif et rares étaient les individus qui s’en
remettaient à une tierce personne pour prendre cette décision. Les testateurs
avaient des exigences très précises quant au choix de ce lieu, car il marquait
à tout jamais leur mémoire. Le tombeau était la représentation du défunt,
l’incarnation de son souvenir. Tout d’abord, les patriciens contraints de
s’éloigner de Venise insistaient pour que leur corps soit ramené en cas de
décès, comme le demanda par exemple Giovanni Basadonna qd Andrea, sur le point
de se rendre en ambassade auprès du roi de France
[21]. D’autres, au contraire, tel Giovanni
Contarini qd Alvise qd le procurateur Bertuccio de Santa Ternita, désiraient
être enterrés là où ils mourraient, même en dehors de Venise
[22]. Le droit canon
recommandait que les laïcs soient enterrés dans le cimetière de leur paroisse
mais les nobles et les puissants s’étaient arrogés le droit d’être enterrés à
l’intérieur des églises. Les patriciens vénitiens y voyaient une marque de
prestige et d’honneur et, sans doute, le meilleur moyen de rester présents dans
la mémoire collective. À Venise, l’administration des sacrements, les
funérailles et l’ensevelissement pouvaient se dérouler dans n’importe quelle
église de la ville
[23]. Les églises paroissiales avaient été fondées grâce
aux dons de riches patriciens, qui les considéraient alors comme des églises
privées. Cette conception avait progressivement évolué, et au début du
XVI
e siècle, les patriciens qui désiraient être enterrés
dans leur église paroissiale n’étaient guère les plus nombreux. Sur l’ensemble
des testaments étudiés, environ un quart des testateurs exprimait ce souhait.
Les autres au contraire choisissaient comme lieu de sépulture les cimetières
conventuels ou monastiques. Les plus importantes églises des ordres
monastiques, comme Santi Giovanni e Paolo des dominicains (où étaient enterrés
les doges) ou Santa Maria gloriosa dei Frari des franciscains étaient
particulièrement estimées. Reposer dans le tombeau familial auprès de ses
ancêtres était le moyen d’affirmer la force et la continuité de la lignée. Polo
Trevisan qd Andrea dit vouloir être enterré à Santa Maria Formosa, dans le
tombeau familial, aux côtés de son père et de son oncle Giovanni
[24]. Marco Dolfin qd Pietro
désirait être enseveli à Santi Giovanni e Paolo, à l’autel de Sant’Agostin où
reposait son frère Dolfin
[25]. Enfin, Nicolò Balbi qd Zaccaria qd Eustachio
choisit comme dernière demeure le caveau de la
ca’
[26] Balbi à Sant’Elena
[27]. C’était presque toujours la lignée paternelle qui
prévalait, bien qu’il existât quelques exemples de patriciens désirant reposer
dans le tombeau de leur famille maternelle, comme Antonio Cappello qd Leonardo
de San Samuele
[28].
Ainsi, le testateur exprimait-il symboliquement son attachement à sa propre
maison, à laquelle ses descendants devaient se sentir eux-mêmes
particulièrement unis et redevables. Au contraire, Almoro Pisani qd Girolamo de
San Moisè souhaitait reposer à Santi Giovanni e Paolo dans le nouveau tombeau
dont il avait ordonné la construction
[29]. C’était aussi le cas du procurateur
Francesco Mocenigo qd Pietro de Santa Maria Zobenigo qui demanda que l’on fasse
bâtir un tombeau à Santa Maria Maggiore, dont les frais de construction ne
devraient pas excéder trois cents ducats. Ces nouvelles constructions pouvaient
révéler l’affirmation d’une nouvelle souche familiale, le défunt affichant son
indépendance et sa volonté d’être considéré comme le fondateur d’un nouveau
rameau. Ce choix sanctionnait parfois le déménagement dans un nouveau lieu de
résidence. Enfin, le testateur pouvait suggérer le contenu de l’épitaphe à
graver sur son tombeau, choisissant lui-même les épisodes de son existence qui
méritaient de passer à la postérité. Giovanni Basadonna qd Andrea, par exemple,
souhaitait qu’une inscription rappelle la date de sa mort, son nom et qu’y
soient gravées « les bonnes paroles qui conviennent, sans pompe mais
simplement, comme il convient à ma condition »
[30].
Afin de marquer leur passage dans l’Au-delà, les testateurs
commandaient, en principe, la célébration de messes
[31]. Il s’agissait de l’une des principales
sources de revenus des prêtres de la cité, d’autant que certains patriciens
n’hésitaient pas à commander des messes en nombre considérable. Ainsi Antonio
Cappello qd Leonardo de San Samuele demanda que mille messes soient célébrées
pour assurer le repos de son âme
[32]. Alvise Polani qd Giacomo de Sant’Aponal légua
treize pièces de terre, dans le territoire de Piove di Sacco, au prêtre qui
célébrerait les messes en sa mémoire
[33]. Cette pratique permettait certainement aux
patriciens de manifester leur piété, de soutenir l’Église, et de racheter leurs
péchés. Elle était également l’expression ostentatoire de leur statut social,
et une fois encore, la manifestation du désir de laisser de soi-même l’image
d’un homme pieux, riche et généreux, qualités inhérentes à l’état de
noblesse.
Comme dans le reste de l’Occident chrétien, la procession et le
convoi se généralisèrent à Venise à la fin du M oyen Âge. Le protocole
d’accompagnement du défunt jusqu’au tombeau était soigneusement réglé
[34]. La cérémonie était l’occasion pour la
famille d’afficher la douleur provoquée par la mort. La présence de la foule,
le faste et le luxe de la procession étaient autant de signes de richesse et
d’honneur. Les successeurs étaient les premiers à bénéficier du prestige de la
cérémonie. La « théâtralisation » de la mort participait à la constitution
d’une mémoire et à l’élaboration d’une image prestigieuse de soi
[35]. La coutume exigeait que
ce soit aux plus démunis de porter le corps lors de la procession, pratique que
l’on retrouvait, à Venise, doublée de la tradition maritime de la cité, puisque
c’étaient presque systématiquement des marins nécessiteux qui étaient choisis
pour accompagner le défunt. Ils étaient privilégiés par les acteurs du commerce
maritime, qui voyaient en eux les anciens compagnons d’une vie de navigation,
et les futurs collaborateurs de leurs héritiers : Almoro Pisani qd Girolamo de
San Moisè demanda la présence de six marins de nef ou de galère qui seraient
choisis par le patron du navire
[36]. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele
désirait que son cercueil soit entouré de « douze jésuates et de douze marins,
vieux et pauvres mais de bonnes réputation et condition », à qui il faudrait
donner quelques lires
[37]. Ultime acte de charité, il s'agissait aussi de
l’un des signes de la mythique entraide vénitienne. Dans les discours
officiels, la mer transcendait les distinctions sociales et scellait les liens
d’une société cohérente et solidaire, qui unissait symboliquement le simple
rameur au riche armateur.
Un autre aspect fondamental de la solidarité vénitienne était
la réunion des individus au sein des
Scuole
[38]. À cette époque, il y avait à Venise
cinq
Scuole dei Battuti ou
Scuole grandi. Ces communautés non
corporatives, composées exclusivement d’hommes, avaient une importante fonction
sociale. Leurs membres se réunissaient pour manifester leur dévotion, notamment
au cours de messes et de processions. Les plus riches d’entre eux, les
patriciens en particulier, faisaient à ces
Scuole des legs importants, qui permettaient à
la communauté de participer à des œuvres de charité et d’aménager de splendides
salles de réunion. Mêlant les nobles aux roturiers, les
Scuole rapprochaient les donateurs et
les bénéficiaires de ces largesses. L’hétérogénéité sociale de ces assemblées
faisait la force et l’originalité de la société vénitienne. Elle permettait
ainsi aux patriciens de rester en contact avec les autres groupes de la société
et de maintenir des liens privilégiés avec les autres citoyens
vénitiens.
Les patriciens exprimaient souvent la volonté d’être enterrés
vêtus des habits de cérémonie de leur
Scuola, cherchant ainsi à rappeler le lien
étroit qui les unissait à leur confrérie. Par exemple, Marco Dolfin qd Pietro
demanda à être vêtu des habits de la
Scuola de San Marco
[39], Marino Contarini qd Bartolomeo de
Sant’Angelo de ceux de la Misericordia
[40]. Remarquons que les patriciens marchands demandaient
très rarement d’être inhumés parés des habits des ordres mendiants. Cet usage,
pourtant très diffusé chez les patriciens, du Moyen Âge jusqu’à l’époque
moderne
[41], n’était
pas suivi par les riches marchands, pour qui les cérémonies
post-mortem semblaient au contraire
l’occasion d’afficher un statut et de faire état aux yeux de tous de sa
fortune. Les membres de la
Scuola
étaient chargés d’organiser les funérailles honorables. Bernardo Zane qd
Girolamo de Santo Stefano donna seize ducats à la
Scuola de San Giovanni Evangelista pour couvrir
les frais de la cérémonie
[42]. L’attachement des patriciens vénitiens à une
Scuola se manifestait aussi par
l'offrande que les plus riches testateurs faisaient à leur confrérie tel
Lorenzo Loredan, fils de feu le doge Leonardo, qui réserva vingt-cinq ducats
pour les pauvres de la
Scuola de la
Misericordia
[43].
Selon D. Romano, le choix de la
Scuola
était en partie déterminé par la proximité géographique
[44]. Nous n’avons pas pu confirmer cette
affirmation, puisque au contraire, nous n’avons observé aucune relation
particulière entre le lieu de résidence des patriciens et leur appartenance à
une
Scuola. Il ne semble pas non plus
que certaines aient été privilégiées par les acteurs du commerce maritime, qui
se répartissaient équitablement entre celles de Santa Maria della Misericordia,
de San Marco et de San Giovanni Evangelista. Nous avons relevé bien peu de cas
de patriciens marchands membres de la
Scuola de Santa Maria della Carità ou de celle
plus récente de San Rocco (fondée en 1478 et consacrée
Scuola Grande en 1489) qui, selon Br.
Pullan, comptaient un nombre plus réduit de membres, encore au
XVI
e siècle
[45].
Les églises paroissiales et celles des ordres monastiques
recevaient les dons et legs les plus importants
[46]. Les patriciens marchands comptaient
parmi les personnes les plus riches de Venise, aussi le montant de leurs dons
était-il logiquement très élevé. Cependant, ils ne semblaient pas dilapider
immodérément leur capital, comme cela pouvait être le cas ailleurs. Les ordres
monastiques, les congrégations de prêtres séculiers et les églises étaient
régulièrement honorés. Les testateurs se sentaient rattachés à plusieurs
églises et non pas seulement, ni systématiquement, à celle de leur paroisse.
Francesco Garzoni qd Marino qui résidait à San Geremia, réclama que des messes
soient célébrées dans les églises de San Geremia, des Frari, de Santa Chiara,
de San Francesco della Croce, de San Zaccaria, de San Giuseppe, de San Pietro
Martiro
[47]. Les
testateurs réservaient leurs dons aux institutions religieuses de Venise ou de
Terre ferme. En règle générale, en effet, les Vénitiens ne donnaient pas
l’impression de concevoir l’Église d’abord comme une institution universelle.
C’étaient les établissements religieux de la République qu’ils désiraient
honorer et aider. Notons cependant le cas d’Antonio Cappello qd Leonardo de San
Samuele qui offrit également des dons aux églises de Jérusalem, Rome, et
Saint-Jacques-de-Compostelle
[48]. Les dons versés aux monastères l’étaient
fréquemment en raison de l’appartenance d’un membre de la famille du testateur
à la dite congrégation religieuse. Dans ce cas, les legs atteignaient des
montants élevés
[49].
Ils pouvaient être constitués de versements au comptant ou de rentes. Certains
testateurs choisissaient même de léguer leur terre, comme le très fervent
Pietro Morosini qd Nicolò qd Domenico qui donna une partie de ses domaines
padouans au monastère de Santa Anna, situé à proximité desdites
possessions
[50].
L’aristocratie vénitienne considérait la charité comme une
vertu et un devoir individuel. Au cours des XIV
e et
XV
e siècles, les manifestations de charité subirent une
évolution fondamentale : en complément des dons aux églises, les formes de
charité destinée à résoudre les problèmes sociaux se développèrent
[51]. Ainsi, certaines
catégories de la population étaient les destinataires privilégiés de la charité
post mortem: les prisonniers, les
pauvres de la paroisse ou ceux pris en charge par la
Scuola, les novices et les malades
nécessiteux, qui se devaient tous néanmoins d’être des personnes
respectables
[52]. Les
manifestations de charité avaient souvent un objectif déclaré : l’argent devait
par exemple permettre de constituer les dots de jeunes novices pauvres,
choisies parmi les filles de marins ou les filles de patriciens ruinés.
Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano, par exemple, laissa de l’argent au
monastère de San Gregorio de façon à marier cinq demoiselles de bonne
réputation, toutes filles d’hommes d’équipage
[53]. En ces temps difficiles du début du
XVI
e siècle, la mendicité avait augmenté dans la cité,
entraînant un nécessaire devoir de charité. En particulier lors des années 1527
à 1529, la famine qui sévit dans le duché poussa vers la lagune un grand nombre
de mendiants fuyant les campagnes
[54]. La proximité géographique était souvent une
condition essentielle de la solidarité. Pietro Zen fit un don de quatre ducats
à quatre novices filles de pauvres paysans de Campo Nogara, dans le territoire
de Piove, où il était propriétaire d’un domaine agricole
[55]. Benedetto Priuli, quant à lui, laissa
quelques subsides aux pauvres et à l’église de sa paroisse
[56]. Enfin, les testateurs évoquaient avec
récurrence la lie de la noblesse, les nombreux patriciens ruinés qui
constituaient une noblesse marginalisée. Le patriciat était loin d’être un
groupe homogène, on le sait, et les écarts de fortune étaient tels qu’ils
rendaient nécessaire la générosité des plus fortunés du groupe
[57]. Antonio Cappello qd
Leonardo de San Samuele octroya dix ducats à « nos pauvres gentilshommes et
bons citoyens qui n’en sont pas moins nos frères »
[58]. La fréquence des dons aux patriciens
ruinés révèle qu’il s’agissait d’une préoccupation constante des autres
patriciens, à qui cette situation inspirait une grande pitié, voire une
certaine appréhension.
En définitive, si les clauses pieuses permettaient d’exprimer
la générosité envers les plus démunis, il apparaît cependant que les dons
n’étaient presque jamais adressés à des anonymes. Le donateur désignait
précisément les personnes qu’il entendait aider, espérant probablement en
retour leur reconnaissance, leur gratitude et leur fidélité à l’égard de ses
descendants. C’est ainsi que les clientèles familiales se constituaient
progressivement, la solidarité et l’entraide se révélant être de bons moyens
d’élaborer des réseaux de fidélité. La paroisse constituait le cercle de
convivialité essentiel de la vie quotidienne, c’est pourquoi le voisinage était
l’un des fondements majeurs de ce système de clientélisme. Pourtant, comme
l’explique É. Crouzet-Pavan, cette primauté du voisinage déclinait depuis le
XV
e siècle. La paroisse de résidence ou la
villa en Terre ferme restaient des
lieux privilégiés de l’expression de la solidarité, mais de nouvelles
institutions permettaient également la manifestation de cette solidarité
[59]. C’est ainsi que la
Scuola devint un cadre fondamental de
la solidarité vénitienne. De même, la mer et la navigation engendraient une
forte solidarité entre des individus appartenant pourtant à des milieux sociaux
très distants. Les armateurs et marchands considérés dans cette étude
manifestaient une grande générosité envers les hommes de mer avec qui ils
travaillaient au quotidien. Ils consolidaient ainsi les liens de confiance et
élargissaient le cercle des alliés dont pouvaient bénéficier leurs successeurs.
L’entraide s’exprimait majoritairement en circuit fermé : on préférait
distribuer de l’argent aux institutions caritatives de la ville, dans le but de
soutenir les pauvres de sa paroisse ou de son secteur d’activité économique.
Ainsi, la charité s’adressait-elle d'abord aux nécessiteux qui étaient au
contact du donateur. Par conséquent, le testament permettait de laisser à ses
héritiers non seulement des biens et des revenus, mais aussi un réseau
d’alliance et une clientèle. On est en droit de supposer qu’à chaque génération
le cercle s’élargissait un peu plus, permettant ainsi aux familles les plus
riches d’élaborer un système de réseaux étendus et solides.
Dans un deuxième temps, le testament réglait les modalités
juridiques de la transmission successorale. À cette occasion, le testateur
était amené à évoquer toutes les personnes chères à son cœur, les héritiers
directs comme les curateurs chargés de veiller à la bonne exécution de ses
dispositions testamentaires. La famille tenait une place capitale à Venise, en
particulier dans les activités économiques. Ainsi la majorité des associations
commerciales reposait d’abord sur des liens familiaux
[60]. Naturellement, les considérations sur
la famille tenaient une grande place dans les testaments, ce qui permet
d’analyser dans le détail les relations de parenté qu’entretenaient les
patriciens vénitiens.
En premier lieu, il fallait nommer les exécuteurs
testamentaires (
commissari), chargés
de la gestion de la succession et de l’exécution des dernières volontés du
testateur. Ils étaient choisis avec le plus grand soin. Leur nombre, variable,
dépendait de la taille de la famille du testateur, parfois un seul mais jusqu’à
une dizaine d’exécuteurs. Certains étaient désignés comme exécuteurs principaux
(
per la mazor parte) : leurs décisions
s’imposaient en cas de litige et en particulier pour tous les problèmes
concernant l’éducation des enfants. C’était principalement l’épouse qui
héritait de cette fonction. Les
commissari remplissaient une tâche essentielle,
c’est pourquoi, par exemple, Filippo Cappello qd Polo leur demanda de ne pas
refuser cette charge, parce qu’il savait que son fils aurait grand besoin de
leurs conseils
[61].
Les exécuteurs testamentaires devaient être des personnes dignes de confiance
et étaient donc choisis, sauf rares exceptions, dans le cercle de la famille
proche. L’épouse était presque toujours nommée. Venaient ensuite les oncles,
les frères et les fils. Les femmes, et en particulier les sœurs, n’étaient pas
écartées. Lorsqu’elles étaient mariées, leur époux était lui aussi désigné. De
même, le testateur choisissait souvent ses filles, ainsi que leur mari. Il
arrivait même qu’un futur gendre soit nommé, ce qui apparaissait comme une
façon de reconnaître et d’assurer d’ores et déjà un mariage à venir
[62]. Les neveux comptaient
souvent parmi les exécuteurs
[63]. Enfin, de simples cousins étaient parfois choisis,
sans que le degré de parenté ne soit jamais précisé. Les beaux-parents ou les
beaux-frères étaient rarement désignés. La belle-famille semblait toujours
confinée dans un rôle secondaire. Les rares cas témoignant d’un tel choix
permettent d’apprécier la confiance et donc le degré d’entente du testateur
avec sa belle-famille, information fondamentale pour mettre en lumière les
liaisons entre les différentes maisons nobles. La désignation des exécuteurs
était le moment choisi par les testateurs pour exprimer leur attachement et
leur affection à leurs proches. Andrea Bragadin qd Alvise le procurateur, par
exemple, évoqua sa sœur Marietta qu’il disait pouvoir appeler sa mère
[64]. Ces évocations de sentiments intimes
unissant les individus sont suffisamment rares dans les sources historiques
pour être relevées. Enfin, les testateurs les plus consciencieux pensaient à
désigner des exécuteurs de remplacement dans le cas où ceux initialement prévus
mourraient avant eux. En dernier recours, les
commissari étaient toujours choisis au sein de
la
ca’, mais ils devaient
nécessairement remplir certaines conditions. Antonio Cappello qd Leonardo de
San Samuele, par exemple, exigea qu’il s’agisse d’hommes âgés de vingt ans au
moins, de sang noble et nés d’une union légitime
[65]. Les procurateurs de Saint-Marc
pouvaient aussi être désignés comme exécuteurs testamentaires, puisqu’il
s’agissait de l’une de leurs principales fonctions
[66]. Ils avaient systématiquement la charge
du testament en cas de décès intestat ou lorsque les exécuteurs étaient
décédés. Toutefois, si au XIII
e siècle de nombreux
patriciens chargeaient les procurateurs de Saint-Marc de cette mission, la
situation avait évolué au début du XVI
e siècle, puisque
sur l’ensemble des testaments considérés ici, seuls deux patriciens confièrent
la gestion de leur testament aux procurateurs.
Le souci principal exprimé par les patriciens était l’avenir de
leur épouse, de leurs enfants et de leurs frères. De nombreuses et récentes
publications sur l’histoire des femmes ont considérablement amélioré nos
connaissances sur leur place dans la société vénitienne en particulier sur
leurs droits en matière de succession
[67]. Lorsqu’il n’y avait pas de descendance
ou que les enfants étaient trop jeunes, l’épouse pouvait hériter de tous les
biens. Elle était souvent désignée comme tutrice des jeunes mineurs. En règle
générale, et comme le prévoyait la législation vénitienne, la part d’héritage
de l’épouse était représentée par les deux tiers de sa dot, part dont elle
pouvait disposer librement. Les maris les plus généreux, comme Giovanni
Basadonna qd Andrea, choisissaient de léguer à leur épouse l’intégralité de la
dot, en imposant cependant les conditions d’utilisation du dernier tiers,
d’usage réservé au mari
[68]. Bien que la loi soit claire, il semble que la
restitution de la dot ait souvent posé problème
[69]. Par exemple, Marino Contarini qd
Bartolomeo de Sant’Angelo laissa à sa veuve les deux tiers de sa dot selon les
termes de la loi. Il précisa cependant que les maisons situées dans la paroisse
de San Martino, reçues au titre de la dot, rapportaient quinze ducats de loyer
par an à l’époque. Suite à des améliorations apportées par ses soins, ces
dernières rapportaient à présent vingt-six ducats de loyer
[70]. Peut-on alors supposer que le montant
réel des deux tiers de la dot donnait souvent lieu à des contestations de la
part des héritiers ? Les testateurs se souciaient généralement de l’avenir de
leur veuve. Francesco Contarini qd Alvise qd Bertuccio le procurateur demanda à
ses successeurs de faire bonne compagnie à son épouse et de lui réserver une
pièce pour son logement
[71]. Carlo Valier de Girolamo voulait que son épouse
réside dans la maison d’habitation (
da
statio) de Santa Ternita de façon à ce qu’elle puisse vivre « bien
et commodément et honorablement comme il convient à une femme de sa condition
et comme il convient à ma condition, avec trois femmes de chambre, un serviteur
et un laquais à la maison, avec une barque
[72]… » Il dressa également la liste des vivres dont elle
devait disposer chaque année. Alvise Contarini qd Bertuccio demanda à son frère
de prendre soin de son épouse
[73]. Enfin, citons le cas d’Antonio Donato qd Bartolomeo
qui pria ses fils de donner le gîte, le couvert et des vêtements ainsi que
vingt-cinq ducats par an à sa veuve, si la volonté de cette dernière était de
demeurer avec eux
[74].
Les testateurs semblaient craindre que leurs héritiers ne rejettent l’épouse,
en particulier lorsqu’elle n’était pas leur mère (en cas de remariage). Le
testament permettait donc d’éviter cette situation en prévoyant explicitement
l’aide financière dont elle devait disposer
[75]. D’autre part, rappelons que selon la législation,
la veuve pouvait quitter le domicile familial si elle le désirait. Elle ôtait
ainsi le bénéfice de sa dot à la famille de son époux et aux enfants, nés d’un
premier mariage par exemple. En prévoyant un avenir décent à sa future veuve,
le testateur cherchait à empêcher son départ et à éviter à sa famille les
ennuis éventuels provoqués par une nécessaire restitution de dot. C’est
pourquoi le remariage des veuves était l’une des grandes préoccupations des
testateurs. Certains s’y opposaient catégoriquement, en menaçant leur épouse de
la perte de sa part d’héritage en cas de remariage, alors que d’autres au
contraire semblaient l’accepter, voire le favoriser. Nicolò Balbi qd Zaccaria
qd Eustachio de Sant’Agostin autorisa le remariage de son épouse, Isabetta
Minio qd Lorenzo qd Andrea. Cependant, si son nouvel époux n’était pas un
gentilhomme vénitien, elle perdrait sa part d’héritage (sauf les deux tiers de
sa dot qui lui étaient acquis) et serait retirée de la liste des
exécuteurs
[76]. La
femme restait donc tributaire de son mari et de sa belle-famille, même après la
mort de celui-ci. Veuvage ne signifiait pas pour autant liberté.
Les enfants n’échappaient pas non plus aux volontés posthumes
de leur père. Le testament précisait la nature et la répartition de l’héritage,
mais il contenait aussi les ultimes dispositions au sujet de leur éducation.
Les fils étaient les principaux héritiers non seulement des biens, mais encore
des droits, des devoirs et du statut de leur père : ils faisaient donc l’objet
d’une attention particulière. La loi vénitienne réservait théoriquement aux
seuls mâles le droit d’hériter des biens immobiliers. C’était donc aux fils,
puis aux frères, et enfin aux neveux que revenait ce droit. Le patrimoine
immobilier était divisé équitablement entre les différents enfants mâles
puisque le principe de primogéniture ne s’appliquait pas à Venise. Les biens
mobiliers étaient quant à eux divisés entre les fils et les filles non mariées.
Le père pouvait octroyer une part d’héritage supplémentaire, le plus souvent
une somme d’argent, à certains de ses fils. Andrea Bragadin qd le procurateur
Alvise donna mille ducats en plus à Mateo, « pour compenser sa mauvaise fortune
et ses grands tourments », allusion à sa santé fragile ou pourquoi pas aux jeux
de hasard dont l’engouement fut, à Venise, à l’origine de la ruine de bon
nombre de patriciens
[77]. Les pères étaient très exigeants quant à
l’éducation de leurs enfants et à la conduite de leurs successeurs. Marino
Contarini qd Bartolomeo de Sant’Angelo insista pour que son fils reste sous
l’autorité directe de sa mère. L’enfant serait mis sous tutelle et devrait
obéir à tous les
commissari, condition
nécessaire pour qu’il puisse hériter du patrimoine de son père
[78]. Francesco Garzoni qd le
procurateur Marino de San Geremia exprima de nombreux souhaits et diverses
recommandations quant à l’attitude des futurs héritiers vis-à-vis de leur mère,
sur la conduite de cette dernière ou sur la tenue de la maison
[79]. À son tour, Francesco
Badoer qd Giacomo qd Sebastiano, après avoir émis quelques réserves sur le
comportement de son fils Vincenzo, expliqua que ce dernier hériterait de la
moitié de ses biens à la condition qu’il se marie correctement, c’est-à-dire
avec une jeune fille issue du patriciat vénitien
[80]. Les garçons devaient être issus de
lignées nobles, tant du côté paternel que du côté maternel, pour pouvoir siéger
au Grand Conseil. Les testateurs insistaient donc particulièrement auprès de
leurs fils pour qu’ils épousent une noble, afin que leurs enfants puissent
participer à la vie politique de la cité et jouir des privilèges du statut de
noble. Les patriciens marchands, responsables de solides entreprises
commerciales et financières, occupaient une place majeure dans le monde
économique
[81]. Ils se
souciaient donc fortement de la future activité professionnelle de leurs
enfants, et en particulier de leur implication dans la vie économique. Ces
derniers devenaient les garants de la pérennité des affaires familiales ; la
survie de l’entreprise et la préservation de leur suprématie financière
dépendaient avant tout de leur conduite. Voyons par exemple le cas de Giovanni
Basadonna qd Andrea. Il participa au capital d’une galère de Flandres en 1506
aux côtés de son frère, de son père et de son oncle, eux-mêmes très impliqués
dans l’exploitation commerciale des galères marchandes
[82]. Il demanda qu’une somme de cinq cents
à mille ducats fût versée à chacun de ses fils désirant faire carrière dans les
affaires maritimes, somme destinée à financer leur premier voyage
[83]. À cette époque,
l’apprentissage était la forme privilégiée de l’éducation : la navigation et la
participation aux expéditions commerciales outre-mer permettaient donc aux
jeunes patriciens de s’initier à l’art du commerce. Les propriétés foncières
faisaient aussi partie du patrimoine légué, et la gestion de ces domaines était
un souci pour leur propriétaire. Par exemple, Antonio Donato qd Bartolomeo,
patron d’une galère de Flandres en 1521, se préoccupait particulièrement du
sort du grand domaine agricole qu’il possédait en Terre ferme et il fit des
recommandations minutieuses à son fils Bartolomeo quant à la gestion de la
propriété
[84]. Cet
exemple reste pourtant une exception. S’il est établi que les patriciens
vénitiens avaient précocement constitué un patrimoine foncier en Terre ferme,
les conseils et recommandations sur la gestion des domaines agricoles restaient
pourtant bien moins fréquents dans les testaments que ceux sur la navigation et
le commerce. Le commerce maritime au long cours était, malgré tout, considéré
par les patriciens marchands comme l’activité la plus noble et la plus
honorable à conseiller à leurs descendants. Enfin, citons cette très
intéressante déclaration datée de 1524, de Luca Vendramin de San Pantalon, fils
d’Alvise et petit-fils du doge, à la tête de la banque Vendramin-Cappello. Il
exigea de ses fils qu’ils renoncent définitivement à tenir une banque
di scritta
[85], en leur nom propre comme en celui d’un
autre, et qu’ils ne participent en aucun cas à une entreprise de ce genre à
l’avenir. S’ils désobéissaient, ils seraient immédiatement déshérités
[86]. Le début du XVI
e
siècle fut une période difficile pour les banques vénitiennes menacées par la
faillite
[87]. Bien que
Luca Vendramin attende 1528 pour se retirer de l’affaire, laissant alors
Silvano Cappello et ses fils diriger la banque, il est clair que dès 1524, ses
réticences vis-à-vis de cette activité étaient déjà vives
[88]. Les fils héritaient donc du patrimoine
et du statut de leur père, auquel ils succédaient également dans les affaires
commerciales. La réussite de la succession et la continuité du lignage
dépendaient de leur activité future, de leur conduite personnelle et
professionnelle et de leur attitude vis-à-vis de leur famille. Grâce au
testament, on transmettait ses biens tout autant que les conseils qui
permettaient d’en préserver l’intégrité. Le respect des consignes paternelles
garantissait la transmission d’un patrimoine mais aussi celle d’une tradition
familiale, tant dans le cadre des activités économiques que dans celui des
relations sociales. Cette tradition perpétuait les structures collectives du
patriciat et pérennisait le processus de reproduction sociale qui garantissait
la survie du groupe nobiliaire vénitien. Le testament constitue l’une des rares
traces écrites de cette volonté de transmission et du contenu de la tradition
transmise.
Les filles n’étaient pas absentes du testament de leur père,
qui se souciait avant tout de leur mariage. Dans bien des cas, ce dernier
n’oubliait pas de faire part de ses exigences vis-à-vis du futur époux, qui
devait être un gentilhomme de sang noble, le plus souvent vénitien, issu d’une
union légitime. Certains obligeaient même leur fille à épouser un membre de
leur propre maison. Ainsi, Giovanni Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano
décida de léguer son patrimoine à deux de ses filles, dans le cas où il
n’aurait pas d’héritier mâle. Mais pour que ces dernières puissent hériter,
elles devaient épouser deux gentilshommes de la
ca’ Badoer, membres du Grand Conseil
[89]. Le devoir du père de
famille était de doter correctement sa fille
[90]. Le testament était donc un moyen de prévoir le
montant et le paiement de la dot. Malgré les lois du début du
XVI
e siècle qui limitaient sévèrement le montant des dots
– qui ne pouvaient théoriquement excéder trois mille ducats – ces dernières
atteignaient des sommes très élevées
[91]. Nous avons relevé à plusieurs reprises des dots de
dix mille ducats comme, par exemple, celle laissée par le procurateur Francesco
Mocenigo qd Pietro
[92], qui établit une liste détaillée des meubles,
vêtements et objets que cette somme permettrait d’acheter. Marco Dolfin qd
Pietro, qui se montrait très soucieux de marier sa fille, lui laissa également
une dot de dix mille ducats, mais il chercha à justifier ce montant élevé,
expliquant que cette somme représentait la totalité de sa part de l’héritage
paternel
[93]. Certains
testateurs octroyaient, en sus de la dot, le montant du trousseau. Fantino
Dandolo qd Andrea laissa à sa fille quatre mille ducats de dot, auxquels il
ajouta divers objets pour une valeur de cinq cents ducats, en vue de son
mariage avec un gentilhomme vénitien
[94]. Les dots étaient souvent constituées de simples
sommes d’argent, de rentes ou de loyers. Francesco Garzoni qd le procurateur
Marino de San Geremia donna à sa fille Paola ou à son mari Bernardo Cappello,
pour compte de dot, huit cents ducats par an fournis par le revenu de loyers de
maisons
[95]. Pietro
Morosini qd Nicolò qd Domenico laissa pour le mariage de sa fille trois mille
ducats de dot, dont six cents ducats de capital (
cavedal), mille ducats en argent comptant, et
mille ducats qu’il possédait à l’Office du sel qu’il avait reçus de ses
beaux-frères pour le compte de la dot de son épouse, investis alors sur une
nef
[96]. Les sœurs
n’étaient pas toujours dotées équitablement. Ainsi, Andrea Bragadin qd le
procurateur Alvise, décida de ne pas accorder la même dot à ses filles. Il dota
Isabella, sa « fille très aimée », de cinq mille ducats, tandis qu’à Lugretia
sa « chère fille infirme », il préféra laisser une somme d’argent plus faible,
considérant probablement ses chances de se marier, voire de survivre, assez
restreintes
[97]. Le
testament était aussi un bon moyen de réparer
a
posteriori cette inégalité. Francesco Garzoni légua une somme de
cinq cents ducats à sa fille Biancha, veuve de Marco Falier, considérant
qu’elle n’avait pas été dotée convenablement comme l’avaient été ses sœurs
Angela et Paola, à qui il prévoyait de donner seulement dix ducats
[98]. Les filles déjà mariées
se voyaient retirer de leur part d’héritage la valeur de leur dot. Rappelons
que contrairement aux usages de nombreuses autres villes italiennes, les jeunes
Vénitiennes pouvaient hériter de leur mère. Rares étaient les pères qui
préféraient voir leur fille devenir religieuse, même s’ils leur en laissaient
toujours le choix. Nicolò Balbi qd Zaccaria qd Eustachio de Sant’Agostin
désirait que sa fille soit placée dans un monastère durant son enfance afin de
recevoir une bonne éducation. À dix-huit ans, elle aurait le choix de se marier
ou de prendre le voile
[99]. De même, Francesco Garzoni qd le procurateur Marino
de San Geremia attribua une somme pour la dot de sa petite-fille, qu’il
laissait décider de son propre avenir, même s’il envisageait de lui laisser une
somme plus faible dans le cas où elle choisirait d’entrer dans les
ordres
[100]. Au
contraire, certains imposaient à leur fille un avenir dans les ordres. Les deux
filles de Marco Contarini qd Leonardo étaient ses héritières. S’il laissa à
Elena la possibilité de se marier, il imposa à Contarina d’entrer au couvent,
car, expliqua-t-il, « mieux vaut se faire nonne que de contracter un mauvais
mariage »
[101].
D’autres testateurs léguaient une partie de leurs biens à leur fille déjà nonne
dans un couvent. Il s’agissait d’une forme de legs pieux. Antonio Venier qd
Pietro octroya à Serafina sa fille, religieuse à Santa Croce della Giudecca,
cinq ducats par an et quelques terres qu’il possédait près de Camposampiero,
une source de revenus et des biens en nature dont saurait sûrement profiter
l’ensemble de la communauté religieuse
[102].
Après ses propres enfants, le testateur réservait un traitement
privilégié à ses frères et à ses neveux. Un sentiment très fort liait les
frères qui, dans le cadre de la
fraterna, habitaient le même palais et se
trouvaient associés en affaire. Une grande confiance existait donc au sein des
fratries et par conséquent entre l’oncle paternel et ses neveux qui résidaient
parfois ensemble
[103]. L’oncle considérait souvent ses neveux comme ses
propres enfants. Les frères et les neveux devenaient les principaux héritiers
lorsqu’il n’y avait pas d’enfants ou que ceux-ci étaient décédés. Nicolò Balbi
qd Zaccaria de Sant’Agostin fit de son frère Eustachio, ainsi que de ses
neveux, ses héritiers, au cas où sa propre fille choisirait de se faire nonne
ou n’aurait pas de descendance. L’héritage leur reviendrait à l’unique
condition qu’ils contractent des mariages légitimes avec des femmes issues de
la noblesse
[104].
Certains testateurs étaient à la tête d’une telle fortune qu’ils faisaient
bénéficier de leur générosité de nombreux parents. Antonio Cappello qd Leonardo
de San Samuele prévoyait de distribuer de très nombreux petits legs d’un
montant modeste, de cinq à dix ducats chacun, à ses nièces et ses neveux
[105]. L’oncle maternel et
ses neveux ne résidaient pas ensemble, mais leur relation était également
étroite. Puisqu’ils ne portaient pas le même patronyme, les informations
puisées dans les testaments à ce sujet donnent de précieux renseignements
permettant de compléter les généalogies familiales, dans lesquelles les femmes
n’apparaissent presque jamais
[106]. Ainsi, par exemple, apprenons-nous que Giacomo, le
fils de Giovanni Donato, était le neveu d’Alvise Polani qd Giacomo dont la sœur
avait épousé Giovanni
[107]. Un sentiment très affectueux liait d’autre part
Francesco Donato à son neveu Bartolomeo Soranzo, qu’il disait être comme son
fils
[108]. Enfin,
Marino Contarini qd Bartolomeo de Sant’Angelo révéla ne pas avoir choisi comme
exécuteurs ses neveux de
ca’ Grimani,
fils de deux de ses sœurs, à cause de certains problèmes existant entre les
deux familles. Il leur demanda cependant de ne pas lui en tenir rigueur
[109]. Comme pour leurs
fils, les testateurs manifestaient leur attachement à leurs neveux en se
préoccupant de leur avenir et de leur éducation. Ces derniers avaient
naturellement leur place dans la structure complexe de l’entreprise
commerciale. Ils constituaient des alliés privilégiés, jamais négligés par leur
oncle. Ainsi Alvise Priuli qd le procurateur Pietro, l’un des principaux
investisseurs des sociétés de gestion de galères marchandes, laissa cent ducats
à son neveu Girolamo Malipiero, qui habitait dans sa demeure
[111]. Ce legs, qui lui
serait versé lorsqu’il commencerait à naviguer, encourageait la navigation
commerciale, au moment où tant de Vénitiens se détournaient de l’exploitation
des galères marchandes
[111]. Pietro Pesaro le procurateur, participa lui-même à
plusieurs reprises au financement des galères de Flandres et du Levant. Il
semble qu’il ait envoyé en Orient son neveu, Giacomo, fils naturel de son frère
décédé, afin qu’il acquière une expérience dans le monde des affaires. Pietro
demanda qu’au cours des cinq années qui suivraient sa mort, des étoffes soient
envoyées à Giacomo afin de lui permettre de poursuivre le négoce au
Levant
[112]. Ces
exemples montrent une fois de plus combien les patriciens marchands étaient
soucieux de la pérennité des affaires familiales, en particulier dans le
domaine du commerce maritime au long cours.
Au-delà de leur famille proche, les patriciens témoignaient
d’un attachement symbolique fort à l’ensemble de leur maison et avaient une
conception large de la « famille ». Ils se considéraient comme appartenant à
une communauté très étendue, fondée par un lointain ancêtre. C’était bien
entendu le patronyme qui rappelait cette origine symbolique commune, ce que
semble prouver le fait que la
ca’ de
la mère ait été presque totalement exclue de ces préoccupations. Ainsi, le très
riche Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano, qui n’avait pas de descendance
directe, insista pour que tous ses biens restent, quoiqu’il arrive, en
possession des membres de la
ca’
Badoer. Après avoir cité tous ses héritiers (frères, neveux…), il envisagea
l’éventualité de leur disparition, et demanda qu’en dernier recours, ses biens
reviennent aux membres de sa
ca’, dans
le respect de la loi. Comme bien d’autres, il choisit aussi de laisser quelques
subsides aux plus démunis de la
ca’
Badoer
[113].
Filippo Cappello qd Polo, chevalier et procurateur, rédigea un codicille en
1534 : si ses héritiers mouraient avant lui, les domaines en sa possession
devaient revenir aux membres de la
ca’
Cappello et rester en leur possession quoiqu’il arrive
[114]. Ce souci était visiblement ancien,
puisque É. Crouzet-Pavan évoque la même pratique pour les testaments des
XIV
e et XV
e siècles
[115]. Au comble de
l’anxiété, Domenico Dolfin qd Dolfin alla jusqu’à prévoir le cas très
improbable dans lequel tous les Dolfin décéderaient : ses biens
appartiendraient alors aux membres de la
ca’ Gradenigo, puisque, explique-t-il, « on dit
et il paraît que nous y avons des origines ». Enfin, si tous les membres de la
dite
ca’ venaient à mourir avant lui,
ses biens seraient transmis à un gentilhomme lié à la noblesse
[116]. L’évocation de cette
situation extrême et particulièrement improbable révélait une vive crainte de
la mort en cette fin du XV
e siècle, période durant
laquelle Venise fut une fois de plus frappée par la peste. L’étendue très large
des lignées vénitiennes n’éloignait pas les membres d’une même
ca’, mais les intégrait paradoxalement
à une communauté solidaire. Les patriciens gagnaient à entretenir des relations
familiales étendues, et surtout à les perpétuer afin d’en faire bénéficier
leurs propres successeurs. Une longue lignée disposait de compétences et de
pouvoirs diversifiés, de sorte que les membres de cette lignée pouvaient
manifester et profiter d’une réciproque solidarité. Le testament permettait de
rappeler l’existence de ses enfants à tous les membres de sa
ca’, tout en signifiant à ceux-ci leur
appartenance à une entité familiale à laquelle ils devraient participer et sur
la solidarité de laquelle ils pourraient compter. La noblesse vénitienne étant
structurée en maisons, elle imposait sa domination grâce à la pérennité de ce
modèle. C’est pourquoi chaque patricien devait inculquer ce principe à ses
descendants et le leur rappeler au moment de la succession. Appartenir à l’une
de ces lignées prestigieuses signifiait, de plus, appartenir à la noblesse
vénitienne et donc participer, en dernier lieu, à cette communauté d’intérêts
avec l’ensemble des nobles.
Les testaments permettent par ailleurs d’étudier un aspect
essentiel de l’histoire de la famille et de la société vénitiennes : le cas des
enfants illégitimes, fils et filles naturels nés de parents non mariés. Les
dispositions législatives du XIV
e siècle concernant le
statut des nobles vénitiens excluaient systématiquement les fils naturels du
Grand Conseil et donc des activités politiques et économiques réservées au
patriciat
[117].
Aussi, trouvons-nous peu de mentions de ces fils naturels dans les documents
officiels. Pourtant au début du XVI
e siècle, de nombreux
testateurs évoquaient leurs enfants illégitimes voire ceux de leurs frères ou
de leurs enfants, ce qui permet de supposer que le cas était fréquent. Nous ne
disposons malheureusement que de rares informations sur leurs activités et nous
possédons peu de renseignements sur les mères. Les enfants illégitimes
pouvaient être nés de relations occasionnelles avec des servantes ou avec des
femmes rencontrées lors de déplacement hors de Venise
[118]. Ils pouvaient aussi être le fruit
d’unions durables entre un noble et une concubine. Le concubinage était en
effet toléré à Venise, en particulier pour les nobles célibataires
[119]. Parfois, les deux
parents étaient issus du patriciat. Ainsi, Filippo Erizzo qd Francesco, par
exemple, évoqua ses trois enfants naturels : le premier Pietro dont la mère
était une servante, et deux autres, Francesco et Marietta, dont la mère était
la patricienne Andrianna da Mosto
[120]. Il leur légua des terres pour éviter que ces «
pauvres créatures » ne vivent trop mal. De son côté, Pietro Pesaro le
procurateur laissa une dot à Marina, sa fille naturelle, mais il la pria de
faire compagnie à sa mère le plus longtemps possible
[121]; Girolamo Grimani qd Antonio de Santa
Maria Formosa choisit de garder une part d’héritage pour sa fille naturelle
Lucrezia, mais il n’oublia pas Diana, la mère de Lucrezia, à qui il réserva
cent ducats du
Monte Nuovo et cent
ducats du
Monte Nuovissimo
[122]. Les enfants naturels
n’avaient droit qu’à une modeste part de l’héritage, mais ils n’étaient
généralement pas oubliés par leur père. Bien souvent, ils grandissaient en
compagnie des enfants légitimes dans le palais familial. Antonio Cappello qd
Leonardo de San Samuele désigna comme exécuteur testamentaire auprès de ses
deux frères, Marino son fils naturel et son seul enfant, parce que, dit-il, «
il a beau être illégitime, il n’en est pas moins mon cher et aimé fils »
[123]. Les cas de neveux ou
des petits-fils illégitimes désignés héritiers étaient tout aussi fréquents.
Lorenzo Loredan, fils de feu le doge Leonardo, accorda une rente annuelle de
cinquante ducats à Marco, le fils naturel de feu son frère Bernardo
[124]. Marco Dolfin qd
Pietro laissa quant à lui deux cents ducats à la fille de feu son fils naturel,
Pietro, afin qu’elle se marie ou qu’elle entre dans les ordres
[125]. L’attitude
complaisante vis-à-vis des enfants naturels n’était cependant pas le fait de
tous les testateurs, et nombre de patriciens se montraient farouchement opposés
à leur intégration. La part et la nature de l’héritage réservé aux enfants
illégitimes dépendaient bien entendu de la situation familiale du testateur.
Les patriciens étaient soucieux de garder le patrimoine immobilier entier et ne
désiraient pas le voir divisé entre de trop nombreux héritiers. Ils n’avaient
pas non plus intérêt à ce que leur patrimoine passe entre les mains d’héritiers
exclus du pouvoir politique. Cependant, lorsque les enfants naturels étaient
les seuls enfants du défunt, donc les seuls héritiers au premier degré, ils
recevaient souvent une part du patrimoine immobilier. Par exemple, Domenico
Dolfin qd Dolfin testa tous ses biens, mobiliers comme immobiliers, à ses deux
fils naturels, Zuane et Marco, ses seuls enfants
[126]. Filippo Cappello qd Polo précisa
dans un codicille que si son fils Pietro venait à mourir, ce serait Vettor, le
fils naturel de Pietro qui hériterait de sa maison de Noventa, des
campi qui l’entouraient, et de ses
autres possessions
[127]. Le plus souvent, cependant, le patrimoine et les
biens étaient d’abord divisés entre les enfants légitimes, puis le testateur
distribuait à ses descendants illégitimes quelques biens ou de l’argent, au
comptant ou sous forme de rente. Les sommes léguées étaient très variables.
Girolamo Bembo qd Lorenzo demanda que l’on verse régulièrement à son fils
naturel, Francesco, jusqu’à ses vingt ans, de quoi se nourrir et se vêtir. À
cet âge, il recevrait trois cents ducats, puis trois cents autres à ses
vingt-quatre ans
[128]. Benedetto Priuli qd Francesco qd le procurateur
Giovanni laissa à Cornelia, sa fille naturelle, dix ducats par an
[129]. Antonio Cappello qd
Leonardo de San Samuele décida que son fils Marino toucherait cent ducats par
an tout au long de sa vie, à raison de cinquante ducats tous les six
mois
[130]. Il lui
légua également la maison dans laquelle il résidait à Murano. Certains
testateurs se préoccupaient tout autant de l’avenir de ces descendants
illégitimes. Francesco Garzoni qd le procurateur Marino, de San Geremia, laissa
dix ducats par an à son petit-fils naturel, Antonio, enfant de son fils
Filippo, et demanda qu’il soit entretenu par la famille. Il pria son fils et
ses
commissari de lui trouver tout
office ou bénéfice lui permettant de vivre honorablement
[131]. Les enfants naturels issus de la
noblesse occupaient de nombreuses fonctions au sein de la chancellerie
vénitienne. Exclus du Grand Conseil, et par voie de conséquence des plus hautes
charges électives gouvernementales, ils avaient cependant accès à des emplois
dans l’administration
[132]. De même, leur père encourageait leur participation
aux activités commerciales familiales, en les envoyant outre-mer par exemple,
afin de s’occuper de la gestion de l’entreprise. Mieux valait en effet placer
son propre fils, même illégitime, à un poste important, plutôt que de nommer un
étranger à la famille. Quant aux filles illégitimes, les pères cherchaient bien
entendu à les marier et pourquoi pas avec un membre, même désargenté, de la
noblesse de Venise ou de Terre ferme. En cas de mariage entre un noble et la
fille naturelle d’un noble, les enfants nés de cette union profitaient de plein
droit de l’appartenance du père à la classe nobiliaire
[133]. Girolamo Grimani qd Antonio de Santa
Maria Formosa demanda ainsi à ses
commissari de trouver un époux pour sa fille
naturelle Lucrezia, alors âgée de quatre ans, et qui bénéficierait d’une dot
élevée
[134].
Girolamo Grimani refusa pourtant que ses petits-enfants, les fils de sa fille
naturelle, héritent s’ils n’étaient pas issus d’une union légitime. Marco
Loredan qd Pietro de San Cassiano soumit le mariage de sa fille naturelle
Lucrezia à l’assentiment de sa propre mère (la grand-mère de Lucrezia) ou à
celui de ses frères et sœurs (oncles et tantes de Lucrezia). De plus, par
précaution, il précisa que personne ne pourrait s’opposer à la part d’héritage
destinée à Lucrezia
[135]. En effet, les testateurs devaient prendre de
minutieuses précautions pour définir le contenu de la part dévolue aux enfants
naturels car il était fréquent que ces derniers soient rejetés par les autres
héritiers. En définitive, la récurrence des mentions d’enfants naturels dans
les testaments permet de supposer leur importance numérique dans la société
vénitienne. Leur évocation dans un acte officiel obligeait toute la société à
reconnaître et à accepter leur existence. Leur lien de consanguinité avec les
enfants légitimes leur conférait une place privilégiée. Ils constituaient un
cercle d’alliés tout à fait particulier, plus fidèles encore que les compagnons
et voisins. En tant que personnes rattachées par le sang à un lignage noble,
ils apparaissaient eux-mêmes comme unis au vaste groupe nobiliaire.
Par ailleurs, les domestiques, membres à part entière de la
maisonnée, recevaient eux aussi une part d’héritage
[136]. Les testateurs ordonnaient
fréquemment la libération de leurs esclaves, usage répandu qui témoignait d’une
volonté manifeste de charité chrétienne. Certains patriciens accompagnaient
cette libération du legs d’une somme d’argent ou de quelques biens. Ces « legs
affectueux » sont à rapprocher des legs pieux évoqués plus haut
[137]. Pietro Zen libéra
ses esclaves et demanda qu’on fournisse à l’une d’entre elles, Marietta,
l’argent nécessaire pour qu’elle retourne auprès de sa famille ou qu’elle se
marie
[138]. Il
libéra aussi son esclave Zaneto, lui offrant des vêtements neufs et un pécule
de vingt ducats, une somme élevée qui représentait largement le double du
salaire annuel d’un domestique
[139]. Chacun de ses serviteurs ainsi que son fermier de
Campo Nogara recevrait une petite somme d’argent. Carlo Valier de Girolamo
libéra Lucia son esclave noire et lui fit don de la somme de quinze
ducats
[140]. Les
testateurs insistaient pour que tous les salaires de l’année soient versés,
parfois avec un supplément. Francesco Garzoni qd le procurateur Marino de San
Geremia augmenta d’un ducat les salaires de tous ceux qui seraient à son
service à sa mort
[141]. Les esclaves et serviteurs, reconnaissants,
étaient ainsi susceptibles de rester au service des successeurs, même si leur
condition juridique avait changé. Devenus libres, ils venaient renforcer le
cercle des « clients » et fidèles de la famille du testateur qu’ils servaient
depuis de longues années. Libérer ses esclaves et exprimer sa générosité envers
la domesticité étaient pour le testateur des moyens d’affirmer sa noblesse de
cœur et sa bonté, autant de qualités qui contribuaient à exalter plus encore sa
réputation et son renom ainsi que ceux de ses successeurs. Certains testateurs
désiraient remercier un serviteur particulièrement fidèle, prenant alors des
dispositions afin de privilégier une gouvernante ou une servante. Girolamo
Grimani qd Antonio de Santa Maria Formosa légua une somme importante à sa
gouvernante. Il demanda également que la fille de cette dernière soit éduquée
dans sa propre maison, et que sa dot soit payée par ses successeurs
[142]. Était-ce une façon
détournée de s’occuper de sa fille illégitime et de la mère de celle-ci ? Le
concubinage entre maître et servante était une pratique très répandue au Moyen
Âge, dont on retrouve fréquemment le témoignage dans les testaments vénitiens.
Très âgé, Francesco Contarini qd Alvise finit ses jours en compagnie de sa
fidèle gouvernante Hieronyma, et souhaita lui témoigner sa reconnaissance.
Ainsi, insista-t-il pour qu’elle dispose d’un délai d’un mois après le décès de
son maître afin de trouver une nouvelle habitation. Il demanda surtout que ses
commissari fassent confiance à
Hieronyma, et qu’ils ne cherchent pas à contrôler ni à vérifier ses dires : ils
devraient lui donner toute chose, argent et même bijoux qu’elle dirait être
siens, sans chercher à la contester
[143]. Si le concubinage était toléré à Venise, il est
néanmoins probable qu’il engendrait des discordes avec les héritiers.
Enfin, des relations intimes unissaient les patriciens à leurs
amis ou confidents et expliquaient parfois certaines associations commerciales.
Prenons le cas de Pietro Pesaro le procurateur et de Battista Boldù qd Antonio,
associés à trois reprises dans la gestion des galères marchandes, vers Beyrouth
en 1507, et vers les Flandres en 1508 et 1517
[144]. Aucun lien familial particulier
n’expliquait cette collaboration. Dans son testament, Pietro Pesaro demanda à
son « cher Battista Boldù » de s’occuper de ses biens parce que, dit-il, «
c’est le seul qui comprend mes affaires »
[145]. Ainsi pouvons-nous faire la lumière sur cette
relation privilégiée de confiance, et expliquer la récurrence de l’association
entre ces deux hommes d’affaires par l’amitié qui les unissait. Bien d’autres
relations privilégiées sont mises en lumière par les testament et il faut
rappeler la rareté donc la richesse de tels renseignements. Pietro Zen nomma
exécuteur Giacomo Corner qd Antonio qu’il appelait son frère
[146], et Orsato Priuli qd
Marino désigna Pietro da Canal de Santa Fosca, qu’il disait avoir toujours
considéré et aimé comme son frère
[147]. S’agissait-il d’une façon de parler d’un ami ou
pourquoi pas de « frères de lait » ? Antonio Lion qd Pietro nomma son
confesseur comme
commissario
[148]. Enfin, quelques testateurs léguaient des sommes
d’argent à des personnes extérieures au cercle familial mais qu’ils
appréciaient particulièrement. C’était le cas de Lorenzo Loredan, le fils du
doge Leonardo, qui laissa de l’argent à son chapelain (
capellan)
[149], tandis que Bernardo Zane qd Girolamo légua dix
ducats à Pietro Minotto, son compère, « en signe d’amour »
[150]. La vie quotidienne
des patriciens était ainsi animée par ces voisins, amis, et domestiques, dont
il est toujours difficile de connaître l’identité et la fonction sociale. Si la
comédie et la littérature apportent des témoignages capitaux sur ces intimes du
quotidien, les testaments peuvent, eux aussi, permettre de lever le voile sur
la vie privée des uns et des autres.
Abordons enfin les modalités de la dévolution des biens. Les
principaux objectifs du testament étaient d’officialiser le partage du
patrimoine, de se dégager de toutes ses obligations vis-à-vis d’éventuels
créanciers et de faciliter le règlement des affaires en cours. Si les héritiers
bénéficiaient de l’actif du testateur, ils devaient aussi gérer son
passif.
À propos de la succession, la loi vénitienne était claire mais
les situations familiales l’étaient moins, en particulier lorsque le testateur
avait plusieurs enfants nés de mariages successifs
[151]. C’est pourquoi la
plupart des testateurs indiquait précisément le nom des héritiers et le contenu
de leur héritage respectif, afin d’éviter toute contestation. Comme l’expliqua
Alvise da Mula qd Francesco, le testament garantissait la tranquillité des
successeurs qui n’auraient ainsi pas de motifs de se disputer, comme cela
arrivait bien trop souvent, par la faute de celui qui n’avait pas réglé, de son
vivant, les problèmes de la succession
[152]. La situation la plus simple était le partage du
patrimoine à parts égales entre les différents enfants mâles et, lorsque le
testateur n’avait pas d’enfant, entre ses frères ou ses neveux. Francesco
Badoer qd Giacomo qd Sebastiano insista pour que ses héritiers soient nés d’une
union légitime, approuvée par le Grand Conseil et par l’
Avogaria di comun. Il voulait se prémunir contre
les réclamations d’éventuels enfants illégitimes, comme cela était arrivé à ses
cousins Pietro, Angelo et Benetto Badoer qd Orso, dont les fils pourtant
illégitimes avaient réclamé leur part d’héritage
[153]. Les testateurs demandaient
expressément que les biens immobiliers soient conservés par la descendance
masculine, comme l’exigeait par exemple Pietro Zen
[154]. Le cas des maisons
ou des terres en indivis avec des frères ou des cousins posait indéniablement
des problèmes aux testateurs, qui devaient alors léguer à leurs fils des tiers
ou des quarts de biens. Le souci essentiel était donc de préserver l’unité du
patrimoine familial et d’éviter la dispersion des biens
[155]. Si le partage des biens mobiliers
entre tous les enfants était quasiment systématique, la cohérence du patrimoine
immobilier, en revanche, demeurait une préoccupation constante. Dès le
XIV
e siècle, les achats de domaines fonciers en Terre
ferme et la construction de nouvelles maisons à Venise s’étaient
considérablement développés. Conserver ces nombreuses possessions au sein de la
famille restreinte, voire de l’ensemble de la
ca’, devint alors plus problématique et accepter
le morcellement progressif du patrimoine à chaque nouvelle génération revenait
à nier la politique familiale d’investissements. Tant que la solidarité
familiale restait forte et que la
fraterna constituait l’un des cadres
fondamentaux de la famille, les pères avaient peu d’inquiétude quant à l’avenir
de leur patrimoine. En revanche, les aspirations individualistes de certains
frères pouvaient conduire à l’abandon de ces structures de solidarité et
menacer directement la cohérence du patrimoine. C’est pourquoi il était
extrêmement important que les patriciens pérennisent cette tradition de la
fraterna. Filippo Erizzo qd Francesco
demanda à ses héritiers, ses trois enfants naturels, de jouir de leur héritage
sans jamais vendre ou donner ce qu’ils recevraient
[156]. Il s’agissait d’une
recommandation, voire d’une obligation, souvent exprimée dans les testaments :
autant les héritiers disposaient librement de l’argent légué, autant ils
devaient être garants de l’unité du patrimoine immobilier et de sa conservation
au sein de la famille.
Les patriciens marchands étaient les principaux protagonistes
de la vie économique vénitienne. Engagés dans le commerce maritime des galères
d’État et des nefs privées, associés dans des entreprises industrielles
diverses, gérants du système bancaire : l’éventail de leurs activités
économiques était très large. L’intérêt particulier qu’ils manifestaient envers
leurs affaires est révélé par la place importante qu’elles occupaient dans leur
testament. L’une des fonctions de l’acte était en effet de permettre la
conservation de témoignages clairs concernant les dernières transactions et les
affaires en cours. Les testateurs paraissaient faire preuve de la plus grande
honnêteté vis-à-vis de leurs créanciers. Ils tenaient à régler leurs dettes,
non seulement afin de gagner le salut éternel, mais encore pour laisser une
image d’eux-mêmes sans tache et ne pas salir la réputation de leurs
successeurs. Alvise Polani qd Giacomo de Sant’Aponal rappela ses dettes : il
demanda le remboursement de cent vingt ducats à Alvise Pisani le procurateur,
de cinquante ducats à Pietro Duodo qd Francesco et de soixante ducats à
Francesco Zane qd Andrea
[157]. Carlo Valier qd Girolamo demanda à Lucretia, son
épouse, de régler toutes ses affaires. Il lui recommanda de consulter le «
livre majeur », dans lequel ses créances et ses dettes étaient
mentionnées
[158].
Giovanni Contarini qd Alvise qd Bertuccio indiqua qu’il avait inclus dans son
testament une police contenant le détail de tous ses arriérés. Afin d’honorer
ses dettes, il insista pour que soient vendus les vêtements, l’argenterie et
les meubles qui n’étaient pas nécessaires à la vie quotidienne des siens
[159]. Antonio Cappello
laissa une somme destinée à payer les impôts de ses possessions de Terre
ferme
[160]. Pour
Pietro Pesaro le procurateur, régler ses comptes avec ses partenaires
financiers, créanciers et débiteurs, participait de la bonne entente et de
l’amitié qui les unissaient depuis longtemps. Il pria ses créanciers qui
avaient été « ses chers et bons amis durant sa vie de ne pas manquer d’amour
dans un moment pareil » et de se faire rembourser de la somme due
[161]. Les successeurs
pouvaient alors reprendre les affaires sur des bases saines. Les héritiers
devaient connaître les transactions en cours afin d’éviter l’escroquerie d’un
associé malhonnête. Ainsi, lorsqu’un testateur se savait proche de la mort, il
prenait la précaution de consigner dans un document inclus dans le testament la
liste de toutes les marchandises récemment importées. Francesco Badoer n’oublia
pas de préciser ce qu’il fallait faire de celles qui se trouvaient dans ses
magasins de Venise
[162]. Giuliano Gradenigo qd Polo évoqua une affaire
complexe le mettant en relation avec Giovanni
Sabba Contarini. Des sommes d’argent relatives
au voyage des galères de Flandres, trente-huit années auparavant, n’avaient pas
encore été remboursées
[163].
Enfin, des testaments particulièrement précis permettent de
connaître dans le détail les activités de leur rédacteur. C’est le cas
d’Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele
[164]. Lui et son frère Silvano
participèrent à plusieurs reprises à l’armement des galères marchandes. Ils
n’investissaient jamais individuellement dans les sociétés de gestion mais
toujours dans le cadre de leur
fraterna. Le testament détaillé d’Antonio amène
la preuve que toutes leurs affaires étaient également gérées dans ce cadre. Ce
document, rédigé en 1539, révèle qu’Antonio était à la tête d’une immense
fortune, et qu’il pratiquait encore une intense activité commerciale. Il
n’avait pas d’enfant légitime, mais seulement un fils illégitime, Marino, qui
était exclu de l’hérédité patrimoniale. Son patrimoine devait donc revenir à
ses frères et à ses neveux. Il commença par régler le problème de la dot de sa
belle-sœur, Marina, veuve de son frère Silvano. Les cinq mille ducats de sa dot
ayant été gérés par la
fraterna,
Antonio demanda qu’ils fussent restitués en totalité à Andrea et Battista, ses
neveux, fils de Silvano. Ainsi apprend-on que ces derniers avaient reçu de la
fraterna l’héritage correspondant à la
part de leur défunt père, en particulier une maison d’habitation à San Samuele.
Les situations d’indivision générées par les
fraterne aboutissaient en effet à des situations
complexes. Dans ce cas précis, il semble que les frères survivants aient
respecté leurs neveux et leur aient donné ce qui leur revenait, pour assurer
leur subsistance. Puis, Antonio rappela les circonstances qui avaient amené la
fraterna Cappello à s’associer avec
Luca Vendramin qd Alvise qd le doge Andrea afin de créer une banque
di scritta. L’un des frères, Vittore
Cappello, s’étant retiré de l’affaire, ils s’étaient séparés, puis Antonio et
ses frères avaient ouvert une nouvelle banque avec Luca Vendramin sans la
participation de Vittore. Il précisa que toutes les dispositions financières
avaient été parfaitement réglées. Par la suite, Antonio s’était lui-même retiré
de la banque, laissant sa part à son frère Silvano, désormais seul membre de la
fraterna Cappello associé à Luca
Vendramin. Il insista sur le fait qu’il avait quitté la banque à un moment où
cette dernière était en pleine prospérité et que son frère avait ainsi pu en
tirer de très grands profits. Enfin, Antonio laissa à ses frères et à ses
neveux les livres de compte de la
fraterna e