Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3919-0
294 pages

p. 527 à 563
doi: en cours

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Tome CVIII 2002/3-4

2002 Le Moyen Age

Procédures, enjeux et fonctions du testament à Venise aux confins du Moyen Âge et des Temps modernes. Le cas du patriciat marchand

Claire Judde de larivière Université de Toulouse-Le Mirail
L’étude des testaments des patriciens vénitiens impliqués dans le commerce maritime et les affaires économiques permet de préciser la procédure testamentaire vénitienne à la fin du Moyen Âge, et d’évaluer son éventuelle originalité par rapport au reste de l’Occident. L’influence de la pratique régulière des activités commerciales sur la mentalité religieuse des patriciens est ici analysée. Les différents membres de la famille apparaissent au fil de l’acte, à travers l’évocation successive des cercles de la parenté. La dynamique des relations familiales peut alors être considérée. Enfin, les modalités de la succession révèlent la conception du patrimoine immobilier de ces patriciens marchands, ainsi que la place des activités économiques dans leurs préoccupations. Mots-clés : Venise, Moyen Âge, Testament, Patriarcat, économie, Famille. A close examination of the testaments left by Venetian patricians involved in sea trade and economic business makes it possible for historians to find out about Venetian procedures for legacy at the end of the Middle Ages, and to assess how original they may have been when compared with what was happening in the rest of the Western world. The present paper also looks at the influence a regular practice of business activities had on the patricians’ religious thought. Various relatives were mentioned in the course of the deed of testament, as successive circles of kinship are referred to. We can then examine the dynamics of family relationships. Finally, succession modalities show how those merchant patricians related to real estate patrimony and the extent to which they were concerned with business activities. Keywords : Venice, Middle Ages, Testament, Patriarchal society, Economy, Family.
L’historiographie de ces dernières années a révélé l’importance et l’intérêt des testaments en tant que sources de l’histoire sociale. Ils constituent en effet un témoignage unique quant aux préoccupations personnelles et collectives de groupes sociaux déterminés. D’abord acte religieux imposé par l’Église, il est l’occasion pour le croyant d’exprimer sa sensibilité spirituelle et, dans le souci d’obtenir le salut éternel, d’expier ses péchés et de racheter ses fautes. Le testament est ensuite un acte personnel permettant d’élaborer une image de soi, destinée à assurer la perpétuation de son souvenir dans la mémoire familiale et collective [1]. Enfin, il s’agit d’un acte de droit privé destiné à régler la transmission d’un patrimoine, tant matériel que symbolique. Il permet de résoudre légalement la succession et apporte une réponse à la question essentielle du gouvernement de la famille et de l’avenir des descendants. Il rend alors possible une définition de la nature de la représentation mentale de la communauté à laquelle le testateur appartient : sa famille d’abord, sa lignée ensuite. Comment ce cadre théorique s’appliquait-il à Venise à la fin du Moyen Âge et constatait-on une spécificité vénitienne en matière de pratique testamentaire [2]?
Notre attention s’est tournée vers les testaments de patriciens marchands vénitiens vivant au début du XVIe siècle, puisque ce travail s’inscrit dans une recherche d’ensemble sur les pratiques économiques des patriciens de 1490 à 1530, recherche qui conduit naturellement à s’interroger sur la vie privée et intime des individus composant ce groupe [3]. Notre document de référence est le registre des Prove di età de l’Avogaria di comun dans lequel étaient consignées les listes des sociétaires participant à la gestion des galères marchandes [4]. Ainsi l’objet de cette étude est un corpus d’environ quatre-vingt testaments rédigés par les membres de ces sociétés financières. Nous ne chercherons pas ici à dégager des tendances statistiques, mais plutôt à mettre en lumière la représentativité qualitative des actes étudiés. Les testaments révèlent les préoccupations profondes de ces patriciens marchands ; ils permettent non seulement d’étudier comment ces derniers se représentaient mais aussi d’appréhender l’influence de la pratique régulière des activités commerciales sur leur mentalité religieuse. Nous évoquerons dans un premier temps la procédure et les fonctions des clauses pieuses, afin de mieux comprendre la sensibilité spirituelle de ces patriciens, et d’étudier les enjeux de la représentation de soi. Nous analyserons par la suite les modalités de la succession et l’importance de la famille, en considérant successivement les différents cercles de la parenté. Nous y ajouterons, enfin, un commentaire sur la valeur accordée au patrimoine.
À partir du XIIe siècle, l’Église prôna le recours systématique au testament au moyen d’un acte écrit, afin d’attirer les dons et les aumônes en exploitant la peur de la mort [5]. Elle réforma le droit justinien en matière de pratique testamentaire : le testament canonique, de forme orale, entra alors en concurrence avec le testament romain, de forme écrite qui s’imposa en Italie. Les notaires devinrent rapidement les personnes les plus qualifiées pour recueillir les dernières volontés des croyants et ils imposèrent de nouvelles normes juridiques. À Venise, le notariat ecclésiastique domina la profession jusqu’à la fin du XVe siècle [6]. Les patriciens avaient majoritairement recours aux prêtres notaires, sans doute en raison de la défiance que les juristes leur inspiraient. En 1433, le pape Eugène IV publia une bulle pontificale contre la pratique du notariat ecclésiastique qu’il jugeait indigne du clergé. Par la suite, une décision du Grand Conseil (1474) et un décret du Sénat (1514) mirent un terme définitif à cette pratique. Les notaires, qui avaient eux-mêmes reçu une solide formation théologique, remplacèrent alors les hommes d’Église lorsqu’il s’agit de recueillir les dernières volontés des testateurs. En règle générale, les actes présentaient une grande uniformité, puisque le testateur appliquait les recommandations du notaire qui respectait lui-même une procédure précise et codifiée [7]. Pour la période étudiée, le premier tiers du XVIe siècle, presque tous les testaments étaient rédigés en langue vulgaire. À partir de 1500 en effet, rares étaient les magistratures qui employaient encore le latin et cette date semble marquer une étape décisive pour l’usage du vénitien dans le langage administratif.
Les testaments débutaient par un préambule comprenant la date, l’identification du testateur par ses prénom, nom, prénom du père et parfois du grand-père, paroisse de résidence et description de l’état physique et mental (« sain de l’âme et du corps et d’esprit » [8]). Le testateur pouvait exposer les raisons qui l’entraînaient à coucher sur le papier ses dernières volontés. Dans la majorité des cas, l’obligation de quitter Venise était invoquée, l’insécurité des routes tant maritimes que terrestres demeurant un sérieux sujet d’inquiétude. Nombreux étaient les patriciens contraints de se rendre dans des contrées lointaines, afin d’y exercer des fonctions politiques ou militaires qui n’étaient elles-mêmes pas exemptes de danger. Au moment de la rédaction de son testament, Polo Trevisan qd [9] Andrea s’apprêtait à partir en légation à Milan [10]; Antonio da Mula qd Polo était sur le point de rejoindre son poste de gouverneur en Crête [11]; Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano devait partir lieutenant à Chypre, et en profitait pour prier Dieu « de libérer cette terre de la guerre et de ses tourments », afin qu’il puisse y résider en toute tranquillité [12]. Alvise da Mula qd Francesco était en 1509 podestat de Crémone : il rédigea son testament considérant « les guerres actuelles et les dangers de mort » qu’elles représentaient [13]. Pietro Zen, alors âgé de quatre-vingts ans, désirait entreprendre le voyage vers la Terre sainte [14]. Ecrire son testament, c’était anticiper les problèmes résultant de sa propre mort et éviter à ses proches les désagréments de la succession : Marco Bragadin qd Alvise décida simplement de rédiger son testament parce qu’il avait une famille nombreuse à sa charge [15]. Il n’était pas rare que les individus dussent tester alors qu’ils étaient encore jeunes. Les veuvages et remariages, les naissances ou les décès d’enfants obligeaient à réviser les dispositions testamentaires, ce que permettaient les ajouts et les codicilles que le testateur pouvait faire enregistrer tout au long de son existence.
Venaient ensuite les clauses religieuses qu’introduisait une invocation, généralement assez longue, au Dieu tout puissant et à la sainte Trinité, aux noms de qui le testateur prenait ses dernières dispositions afin d’assurer le salut de son âme [16]. On retrouve cet usage à Venise dès le XIVe siècle [17], mais aussi dans les testaments rédigés à la même époque, dans l’ensemble de l’Italie ou du sud de la France [18]. La formule vénitienne variait assez peu d’un testament à l’autre. Ainsi débutait celui d’Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele : « sachant qu’en ce monde, il n’y a rien de plus certain que la mort […], je recommande mon âme au seigneur Jésus Christ, et à sainte Marie, et aux messires saint Joseph et saint Antoine, et à toute la Cour Céleste, les suppliant de grâce, de prier la très sainte Trinité afin qu’elle soit miséricordieuse envers moi, misérable pécheur, et qu’elle me pardonne tous mes péchés, en me donnant la grâce au moment de la mort, et en me permettant de pouvoir me libérer de tous mes péchés, en les confessant, de façon qu’avec mon esprit contrit, au moment de la mort, je puisse recevoir le corps du Christ, bien que j’en sois indigne, ainsi que tous les autres sacrements de notre sainte mère l’Église, en tant que vrai et fidèle chrétien, foi en laquelle j’ai toujours espéré et cru » [19]. Cette invocation s’inspirait la plupart du temps d’une formule dictée par les notaires, mais certains testateurs soucieux de témoigner de leur foi, en soignaient particulièrement la rédaction. Les marchands les plus impliqués dans le commerce maritime au long cours gardaient durant leur vie une certaine distance vis-à-vis des règles et des interdits de l’Église, ce qui leur causait parfois des problèmes de conscience [20]. L’approche de la mort leur faisait redouter les conséquences d’une telle existence et regretter leur impiété. La surabondance de références à la religion leur permettait d’afficher une ferveur religieuse nécessaire à l’élaboration d’une image de bon croyant.
Dans le respect des règles testamentaires de l’époque, venait ensuite l’élection de sépulture : le choix du lieu de l’enterrement était symboliquement très significatif et rares étaient les individus qui s’en remettaient à une tierce personne pour prendre cette décision. Les testateurs avaient des exigences très précises quant au choix de ce lieu, car il marquait à tout jamais leur mémoire. Le tombeau était la représentation du défunt, l’incarnation de son souvenir. Tout d’abord, les patriciens contraints de s’éloigner de Venise insistaient pour que leur corps soit ramené en cas de décès, comme le demanda par exemple Giovanni Basadonna qd Andrea, sur le point de se rendre en ambassade auprès du roi de France [21]. D’autres, au contraire, tel Giovanni Contarini qd Alvise qd le procurateur Bertuccio de Santa Ternita, désiraient être enterrés là où ils mourraient, même en dehors de Venise [22]. Le droit canon recommandait que les laïcs soient enterrés dans le cimetière de leur paroisse mais les nobles et les puissants s’étaient arrogés le droit d’être enterrés à l’intérieur des églises. Les patriciens vénitiens y voyaient une marque de prestige et d’honneur et, sans doute, le meilleur moyen de rester présents dans la mémoire collective. À Venise, l’administration des sacrements, les funérailles et l’ensevelissement pouvaient se dérouler dans n’importe quelle église de la ville [23]. Les églises paroissiales avaient été fondées grâce aux dons de riches patriciens, qui les considéraient alors comme des églises privées. Cette conception avait progressivement évolué, et au début du XVIe siècle, les patriciens qui désiraient être enterrés dans leur église paroissiale n’étaient guère les plus nombreux. Sur l’ensemble des testaments étudiés, environ un quart des testateurs exprimait ce souhait. Les autres au contraire choisissaient comme lieu de sépulture les cimetières conventuels ou monastiques. Les plus importantes églises des ordres monastiques, comme Santi Giovanni e Paolo des dominicains (où étaient enterrés les doges) ou Santa Maria gloriosa dei Frari des franciscains étaient particulièrement estimées. Reposer dans le tombeau familial auprès de ses ancêtres était le moyen d’affirmer la force et la continuité de la lignée. Polo Trevisan qd Andrea dit vouloir être enterré à Santa Maria Formosa, dans le tombeau familial, aux côtés de son père et de son oncle Giovanni [24]. Marco Dolfin qd Pietro désirait être enseveli à Santi Giovanni e Paolo, à l’autel de Sant’Agostin où reposait son frère Dolfin [25]. Enfin, Nicolò Balbi qd Zaccaria qd Eustachio choisit comme dernière demeure le caveau de la ca’ [26] Balbi à Sant’Elena [27]. C’était presque toujours la lignée paternelle qui prévalait, bien qu’il existât quelques exemples de patriciens désirant reposer dans le tombeau de leur famille maternelle, comme Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele [28]. Ainsi, le testateur exprimait-il symboliquement son attachement à sa propre maison, à laquelle ses descendants devaient se sentir eux-mêmes particulièrement unis et redevables. Au contraire, Almoro Pisani qd Girolamo de San Moisè souhaitait reposer à Santi Giovanni e Paolo dans le nouveau tombeau dont il avait ordonné la construction [29]. C’était aussi le cas du procurateur Francesco Mocenigo qd Pietro de Santa Maria Zobenigo qui demanda que l’on fasse bâtir un tombeau à Santa Maria Maggiore, dont les frais de construction ne devraient pas excéder trois cents ducats. Ces nouvelles constructions pouvaient révéler l’affirmation d’une nouvelle souche familiale, le défunt affichant son indépendance et sa volonté d’être considéré comme le fondateur d’un nouveau rameau. Ce choix sanctionnait parfois le déménagement dans un nouveau lieu de résidence. Enfin, le testateur pouvait suggérer le contenu de l’épitaphe à graver sur son tombeau, choisissant lui-même les épisodes de son existence qui méritaient de passer à la postérité. Giovanni Basadonna qd Andrea, par exemple, souhaitait qu’une inscription rappelle la date de sa mort, son nom et qu’y soient gravées « les bonnes paroles qui conviennent, sans pompe mais simplement, comme il convient à ma condition » [30].
Afin de marquer leur passage dans l’Au-delà, les testateurs commandaient, en principe, la célébration de messes [31]. Il s’agissait de l’une des principales sources de revenus des prêtres de la cité, d’autant que certains patriciens n’hésitaient pas à commander des messes en nombre considérable. Ainsi Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele demanda que mille messes soient célébrées pour assurer le repos de son âme [32]. Alvise Polani qd Giacomo de Sant’Aponal légua treize pièces de terre, dans le territoire de Piove di Sacco, au prêtre qui célébrerait les messes en sa mémoire [33]. Cette pratique permettait certainement aux patriciens de manifester leur piété, de soutenir l’Église, et de racheter leurs péchés. Elle était également l’expression ostentatoire de leur statut social, et une fois encore, la manifestation du désir de laisser de soi-même l’image d’un homme pieux, riche et généreux, qualités inhérentes à l’état de noblesse.
Comme dans le reste de l’Occident chrétien, la procession et le convoi se généralisèrent à Venise à la fin du M oyen Âge. Le protocole d’accompagnement du défunt jusqu’au tombeau était soigneusement réglé [34]. La cérémonie était l’occasion pour la famille d’afficher la douleur provoquée par la mort. La présence de la foule, le faste et le luxe de la procession étaient autant de signes de richesse et d’honneur. Les successeurs étaient les premiers à bénéficier du prestige de la cérémonie. La « théâtralisation » de la mort participait à la constitution d’une mémoire et à l’élaboration d’une image prestigieuse de soi [35]. La coutume exigeait que ce soit aux plus démunis de porter le corps lors de la procession, pratique que l’on retrouvait, à Venise, doublée de la tradition maritime de la cité, puisque c’étaient presque systématiquement des marins nécessiteux qui étaient choisis pour accompagner le défunt. Ils étaient privilégiés par les acteurs du commerce maritime, qui voyaient en eux les anciens compagnons d’une vie de navigation, et les futurs collaborateurs de leurs héritiers : Almoro Pisani qd Girolamo de San Moisè demanda la présence de six marins de nef ou de galère qui seraient choisis par le patron du navire [36]. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele désirait que son cercueil soit entouré de « douze jésuates et de douze marins, vieux et pauvres mais de bonnes réputation et condition », à qui il faudrait donner quelques lires [37]. Ultime acte de charité, il s'agissait aussi de l’un des signes de la mythique entraide vénitienne. Dans les discours officiels, la mer transcendait les distinctions sociales et scellait les liens d’une société cohérente et solidaire, qui unissait symboliquement le simple rameur au riche armateur.
Un autre aspect fondamental de la solidarité vénitienne était la réunion des individus au sein des Scuole [38]. À cette époque, il y avait à Venise cinq Scuole dei Battuti ou Scuole grandi. Ces communautés non corporatives, composées exclusivement d’hommes, avaient une importante fonction sociale. Leurs membres se réunissaient pour manifester leur dévotion, notamment au cours de messes et de processions. Les plus riches d’entre eux, les patriciens en particulier, faisaient à ces Scuole des legs importants, qui permettaient à la communauté de participer à des œuvres de charité et d’aménager de splendides salles de réunion. Mêlant les nobles aux roturiers, les Scuole rapprochaient les donateurs et les bénéficiaires de ces largesses. L’hétérogénéité sociale de ces assemblées faisait la force et l’originalité de la société vénitienne. Elle permettait ainsi aux patriciens de rester en contact avec les autres groupes de la société et de maintenir des liens privilégiés avec les autres citoyens vénitiens.
Les patriciens exprimaient souvent la volonté d’être enterrés vêtus des habits de cérémonie de leur Scuola, cherchant ainsi à rappeler le lien étroit qui les unissait à leur confrérie. Par exemple, Marco Dolfin qd Pietro demanda à être vêtu des habits de la Scuola de San Marco [39], Marino Contarini qd Bartolomeo de Sant’Angelo de ceux de la Misericordia [40]. Remarquons que les patriciens marchands demandaient très rarement d’être inhumés parés des habits des ordres mendiants. Cet usage, pourtant très diffusé chez les patriciens, du Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne [41], n’était pas suivi par les riches marchands, pour qui les cérémonies post-mortem semblaient au contraire l’occasion d’afficher un statut et de faire état aux yeux de tous de sa fortune. Les membres de la Scuola étaient chargés d’organiser les funérailles honorables. Bernardo Zane qd Girolamo de Santo Stefano donna seize ducats à la Scuola de San Giovanni Evangelista pour couvrir les frais de la cérémonie [42]. L’attachement des patriciens vénitiens à une Scuola se manifestait aussi par l'offrande que les plus riches testateurs faisaient à leur confrérie tel Lorenzo Loredan, fils de feu le doge Leonardo, qui réserva vingt-cinq ducats pour les pauvres de la Scuola de la Misericordia [43]. Selon D. Romano, le choix de la Scuola était en partie déterminé par la proximité géographique [44]. Nous n’avons pas pu confirmer cette affirmation, puisque au contraire, nous n’avons observé aucune relation particulière entre le lieu de résidence des patriciens et leur appartenance à une Scuola. Il ne semble pas non plus que certaines aient été privilégiées par les acteurs du commerce maritime, qui se répartissaient équitablement entre celles de Santa Maria della Misericordia, de San Marco et de San Giovanni Evangelista. Nous avons relevé bien peu de cas de patriciens marchands membres de la Scuola de Santa Maria della Carità ou de celle plus récente de San Rocco (fondée en 1478 et consacrée Scuola Grande en 1489) qui, selon Br. Pullan, comptaient un nombre plus réduit de membres, encore au XVIe siècle [45].
Les églises paroissiales et celles des ordres monastiques recevaient les dons et legs les plus importants [46]. Les patriciens marchands comptaient parmi les personnes les plus riches de Venise, aussi le montant de leurs dons était-il logiquement très élevé. Cependant, ils ne semblaient pas dilapider immodérément leur capital, comme cela pouvait être le cas ailleurs. Les ordres monastiques, les congrégations de prêtres séculiers et les églises étaient régulièrement honorés. Les testateurs se sentaient rattachés à plusieurs églises et non pas seulement, ni systématiquement, à celle de leur paroisse. Francesco Garzoni qd Marino qui résidait à San Geremia, réclama que des messes soient célébrées dans les églises de San Geremia, des Frari, de Santa Chiara, de San Francesco della Croce, de San Zaccaria, de San Giuseppe, de San Pietro Martiro [47]. Les testateurs réservaient leurs dons aux institutions religieuses de Venise ou de Terre ferme. En règle générale, en effet, les Vénitiens ne donnaient pas l’impression de concevoir l’Église d’abord comme une institution universelle. C’étaient les établissements religieux de la République qu’ils désiraient honorer et aider. Notons cependant le cas d’Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele qui offrit également des dons aux églises de Jérusalem, Rome, et Saint-Jacques-de-Compostelle [48]. Les dons versés aux monastères l’étaient fréquemment en raison de l’appartenance d’un membre de la famille du testateur à la dite congrégation religieuse. Dans ce cas, les legs atteignaient des montants élevés [49]. Ils pouvaient être constitués de versements au comptant ou de rentes. Certains testateurs choisissaient même de léguer leur terre, comme le très fervent Pietro Morosini qd Nicolò qd Domenico qui donna une partie de ses domaines padouans au monastère de Santa Anna, situé à proximité desdites possessions [50].
L’aristocratie vénitienne considérait la charité comme une vertu et un devoir individuel. Au cours des XIVe et XVe siècles, les manifestations de charité subirent une évolution fondamentale : en complément des dons aux églises, les formes de charité destinée à résoudre les problèmes sociaux se développèrent [51]. Ainsi, certaines catégories de la population étaient les destinataires privilégiés de la charité post mortem: les prisonniers, les pauvres de la paroisse ou ceux pris en charge par la Scuola, les novices et les malades nécessiteux, qui se devaient tous néanmoins d’être des personnes respectables [52]. Les manifestations de charité avaient souvent un objectif déclaré : l’argent devait par exemple permettre de constituer les dots de jeunes novices pauvres, choisies parmi les filles de marins ou les filles de patriciens ruinés. Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano, par exemple, laissa de l’argent au monastère de San Gregorio de façon à marier cinq demoiselles de bonne réputation, toutes filles d’hommes d’équipage [53]. En ces temps difficiles du début du XVIe siècle, la mendicité avait augmenté dans la cité, entraînant un nécessaire devoir de charité. En particulier lors des années 1527 à 1529, la famine qui sévit dans le duché poussa vers la lagune un grand nombre de mendiants fuyant les campagnes [54]. La proximité géographique était souvent une condition essentielle de la solidarité. Pietro Zen fit un don de quatre ducats à quatre novices filles de pauvres paysans de Campo Nogara, dans le territoire de Piove, où il était propriétaire d’un domaine agricole [55]. Benedetto Priuli, quant à lui, laissa quelques subsides aux pauvres et à l’église de sa paroisse [56]. Enfin, les testateurs évoquaient avec récurrence la lie de la noblesse, les nombreux patriciens ruinés qui constituaient une noblesse marginalisée. Le patriciat était loin d’être un groupe homogène, on le sait, et les écarts de fortune étaient tels qu’ils rendaient nécessaire la générosité des plus fortunés du groupe [57]. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele octroya dix ducats à « nos pauvres gentilshommes et bons citoyens qui n’en sont pas moins nos frères » [58]. La fréquence des dons aux patriciens ruinés révèle qu’il s’agissait d’une préoccupation constante des autres patriciens, à qui cette situation inspirait une grande pitié, voire une certaine appréhension.
En définitive, si les clauses pieuses permettaient d’exprimer la générosité envers les plus démunis, il apparaît cependant que les dons n’étaient presque jamais adressés à des anonymes. Le donateur désignait précisément les personnes qu’il entendait aider, espérant probablement en retour leur reconnaissance, leur gratitude et leur fidélité à l’égard de ses descendants. C’est ainsi que les clientèles familiales se constituaient progressivement, la solidarité et l’entraide se révélant être de bons moyens d’élaborer des réseaux de fidélité. La paroisse constituait le cercle de convivialité essentiel de la vie quotidienne, c’est pourquoi le voisinage était l’un des fondements majeurs de ce système de clientélisme. Pourtant, comme l’explique É. Crouzet-Pavan, cette primauté du voisinage déclinait depuis le XVe siècle. La paroisse de résidence ou la villa en Terre ferme restaient des lieux privilégiés de l’expression de la solidarité, mais de nouvelles institutions permettaient également la manifestation de cette solidarité [59]. C’est ainsi que la Scuola devint un cadre fondamental de la solidarité vénitienne. De même, la mer et la navigation engendraient une forte solidarité entre des individus appartenant pourtant à des milieux sociaux très distants. Les armateurs et marchands considérés dans cette étude manifestaient une grande générosité envers les hommes de mer avec qui ils travaillaient au quotidien. Ils consolidaient ainsi les liens de confiance et élargissaient le cercle des alliés dont pouvaient bénéficier leurs successeurs. L’entraide s’exprimait majoritairement en circuit fermé : on préférait distribuer de l’argent aux institutions caritatives de la ville, dans le but de soutenir les pauvres de sa paroisse ou de son secteur d’activité économique. Ainsi, la charité s’adressait-elle d'abord aux nécessiteux qui étaient au contact du donateur. Par conséquent, le testament permettait de laisser à ses héritiers non seulement des biens et des revenus, mais aussi un réseau d’alliance et une clientèle. On est en droit de supposer qu’à chaque génération le cercle s’élargissait un peu plus, permettant ainsi aux familles les plus riches d’élaborer un système de réseaux étendus et solides.
Dans un deuxième temps, le testament réglait les modalités juridiques de la transmission successorale. À cette occasion, le testateur était amené à évoquer toutes les personnes chères à son cœur, les héritiers directs comme les curateurs chargés de veiller à la bonne exécution de ses dispositions testamentaires. La famille tenait une place capitale à Venise, en particulier dans les activités économiques. Ainsi la majorité des associations commerciales reposait d’abord sur des liens familiaux [60]. Naturellement, les considérations sur la famille tenaient une grande place dans les testaments, ce qui permet d’analyser dans le détail les relations de parenté qu’entretenaient les patriciens vénitiens.
En premier lieu, il fallait nommer les exécuteurs testamentaires (commissari), chargés de la gestion de la succession et de l’exécution des dernières volontés du testateur. Ils étaient choisis avec le plus grand soin. Leur nombre, variable, dépendait de la taille de la famille du testateur, parfois un seul mais jusqu’à une dizaine d’exécuteurs. Certains étaient désignés comme exécuteurs principaux (per la mazor parte) : leurs décisions s’imposaient en cas de litige et en particulier pour tous les problèmes concernant l’éducation des enfants. C’était principalement l’épouse qui héritait de cette fonction. Les commissari remplissaient une tâche essentielle, c’est pourquoi, par exemple, Filippo Cappello qd Polo leur demanda de ne pas refuser cette charge, parce qu’il savait que son fils aurait grand besoin de leurs conseils [61]. Les exécuteurs testamentaires devaient être des personnes dignes de confiance et étaient donc choisis, sauf rares exceptions, dans le cercle de la famille proche. L’épouse était presque toujours nommée. Venaient ensuite les oncles, les frères et les fils. Les femmes, et en particulier les sœurs, n’étaient pas écartées. Lorsqu’elles étaient mariées, leur époux était lui aussi désigné. De même, le testateur choisissait souvent ses filles, ainsi que leur mari. Il arrivait même qu’un futur gendre soit nommé, ce qui apparaissait comme une façon de reconnaître et d’assurer d’ores et déjà un mariage à venir [62]. Les neveux comptaient souvent parmi les exécuteurs [63]. Enfin, de simples cousins étaient parfois choisis, sans que le degré de parenté ne soit jamais précisé. Les beaux-parents ou les beaux-frères étaient rarement désignés. La belle-famille semblait toujours confinée dans un rôle secondaire. Les rares cas témoignant d’un tel choix permettent d’apprécier la confiance et donc le degré d’entente du testateur avec sa belle-famille, information fondamentale pour mettre en lumière les liaisons entre les différentes maisons nobles. La désignation des exécuteurs était le moment choisi par les testateurs pour exprimer leur attachement et leur affection à leurs proches. Andrea Bragadin qd Alvise le procurateur, par exemple, évoqua sa sœur Marietta qu’il disait pouvoir appeler sa mère [64]. Ces évocations de sentiments intimes unissant les individus sont suffisamment rares dans les sources historiques pour être relevées. Enfin, les testateurs les plus consciencieux pensaient à désigner des exécuteurs de remplacement dans le cas où ceux initialement prévus mourraient avant eux. En dernier recours, les commissari étaient toujours choisis au sein de la ca’, mais ils devaient nécessairement remplir certaines conditions. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele, par exemple, exigea qu’il s’agisse d’hommes âgés de vingt ans au moins, de sang noble et nés d’une union légitime [65]. Les procurateurs de Saint-Marc pouvaient aussi être désignés comme exécuteurs testamentaires, puisqu’il s’agissait de l’une de leurs principales fonctions [66]. Ils avaient systématiquement la charge du testament en cas de décès intestat ou lorsque les exécuteurs étaient décédés. Toutefois, si au XIIIe siècle de nombreux patriciens chargeaient les procurateurs de Saint-Marc de cette mission, la situation avait évolué au début du XVIe siècle, puisque sur l’ensemble des testaments considérés ici, seuls deux patriciens confièrent la gestion de leur testament aux procurateurs.
Le souci principal exprimé par les patriciens était l’avenir de leur épouse, de leurs enfants et de leurs frères. De nombreuses et récentes publications sur l’histoire des femmes ont considérablement amélioré nos connaissances sur leur place dans la société vénitienne en particulier sur leurs droits en matière de succession [67]. Lorsqu’il n’y avait pas de descendance ou que les enfants étaient trop jeunes, l’épouse pouvait hériter de tous les biens. Elle était souvent désignée comme tutrice des jeunes mineurs. En règle générale, et comme le prévoyait la législation vénitienne, la part d’héritage de l’épouse était représentée par les deux tiers de sa dot, part dont elle pouvait disposer librement. Les maris les plus généreux, comme Giovanni Basadonna qd Andrea, choisissaient de léguer à leur épouse l’intégralité de la dot, en imposant cependant les conditions d’utilisation du dernier tiers, d’usage réservé au mari [68]. Bien que la loi soit claire, il semble que la restitution de la dot ait souvent posé problème [69]. Par exemple, Marino Contarini qd Bartolomeo de Sant’Angelo laissa à sa veuve les deux tiers de sa dot selon les termes de la loi. Il précisa cependant que les maisons situées dans la paroisse de San Martino, reçues au titre de la dot, rapportaient quinze ducats de loyer par an à l’époque. Suite à des améliorations apportées par ses soins, ces dernières rapportaient à présent vingt-six ducats de loyer [70]. Peut-on alors supposer que le montant réel des deux tiers de la dot donnait souvent lieu à des contestations de la part des héritiers ? Les testateurs se souciaient généralement de l’avenir de leur veuve. Francesco Contarini qd Alvise qd Bertuccio le procurateur demanda à ses successeurs de faire bonne compagnie à son épouse et de lui réserver une pièce pour son logement [71]. Carlo Valier de Girolamo voulait que son épouse réside dans la maison d’habitation (da statio) de Santa Ternita de façon à ce qu’elle puisse vivre « bien et commodément et honorablement comme il convient à une femme de sa condition et comme il convient à ma condition, avec trois femmes de chambre, un serviteur et un laquais à la maison, avec une barque [72]… » Il dressa également la liste des vivres dont elle devait disposer chaque année. Alvise Contarini qd Bertuccio demanda à son frère de prendre soin de son épouse [73]. Enfin, citons le cas d’Antonio Donato qd Bartolomeo qui pria ses fils de donner le gîte, le couvert et des vêtements ainsi que vingt-cinq ducats par an à sa veuve, si la volonté de cette dernière était de demeurer avec eux [74]. Les testateurs semblaient craindre que leurs héritiers ne rejettent l’épouse, en particulier lorsqu’elle n’était pas leur mère (en cas de remariage). Le testament permettait donc d’éviter cette situation en prévoyant explicitement l’aide financière dont elle devait disposer [75]. D’autre part, rappelons que selon la législation, la veuve pouvait quitter le domicile familial si elle le désirait. Elle ôtait ainsi le bénéfice de sa dot à la famille de son époux et aux enfants, nés d’un premier mariage par exemple. En prévoyant un avenir décent à sa future veuve, le testateur cherchait à empêcher son départ et à éviter à sa famille les ennuis éventuels provoqués par une nécessaire restitution de dot. C’est pourquoi le remariage des veuves était l’une des grandes préoccupations des testateurs. Certains s’y opposaient catégoriquement, en menaçant leur épouse de la perte de sa part d’héritage en cas de remariage, alors que d’autres au contraire semblaient l’accepter, voire le favoriser. Nicolò Balbi qd Zaccaria qd Eustachio de Sant’Agostin autorisa le remariage de son épouse, Isabetta Minio qd Lorenzo qd Andrea. Cependant, si son nouvel époux n’était pas un gentilhomme vénitien, elle perdrait sa part d’héritage (sauf les deux tiers de sa dot qui lui étaient acquis) et serait retirée de la liste des exécuteurs [76]. La femme restait donc tributaire de son mari et de sa belle-famille, même après la mort de celui-ci. Veuvage ne signifiait pas pour autant liberté.
Les enfants n’échappaient pas non plus aux volontés posthumes de leur père. Le testament précisait la nature et la répartition de l’héritage, mais il contenait aussi les ultimes dispositions au sujet de leur éducation. Les fils étaient les principaux héritiers non seulement des biens, mais encore des droits, des devoirs et du statut de leur père : ils faisaient donc l’objet d’une attention particulière. La loi vénitienne réservait théoriquement aux seuls mâles le droit d’hériter des biens immobiliers. C’était donc aux fils, puis aux frères, et enfin aux neveux que revenait ce droit. Le patrimoine immobilier était divisé équitablement entre les différents enfants mâles puisque le principe de primogéniture ne s’appliquait pas à Venise. Les biens mobiliers étaient quant à eux divisés entre les fils et les filles non mariées. Le père pouvait octroyer une part d’héritage supplémentaire, le plus souvent une somme d’argent, à certains de ses fils. Andrea Bragadin qd le procurateur Alvise donna mille ducats en plus à Mateo, « pour compenser sa mauvaise fortune et ses grands tourments », allusion à sa santé fragile ou pourquoi pas aux jeux de hasard dont l’engouement fut, à Venise, à l’origine de la ruine de bon nombre de patriciens [77]. Les pères étaient très exigeants quant à l’éducation de leurs enfants et à la conduite de leurs successeurs. Marino Contarini qd Bartolomeo de Sant’Angelo insista pour que son fils reste sous l’autorité directe de sa mère. L’enfant serait mis sous tutelle et devrait obéir à tous les commissari, condition nécessaire pour qu’il puisse hériter du patrimoine de son père [78]. Francesco Garzoni qd le procurateur Marino de San Geremia exprima de nombreux souhaits et diverses recommandations quant à l’attitude des futurs héritiers vis-à-vis de leur mère, sur la conduite de cette dernière ou sur la tenue de la maison [79]. À son tour, Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano, après avoir émis quelques réserves sur le comportement de son fils Vincenzo, expliqua que ce dernier hériterait de la moitié de ses biens à la condition qu’il se marie correctement, c’est-à-dire avec une jeune fille issue du patriciat vénitien [80]. Les garçons devaient être issus de lignées nobles, tant du côté paternel que du côté maternel, pour pouvoir siéger au Grand Conseil. Les testateurs insistaient donc particulièrement auprès de leurs fils pour qu’ils épousent une noble, afin que leurs enfants puissent participer à la vie politique de la cité et jouir des privilèges du statut de noble. Les patriciens marchands, responsables de solides entreprises commerciales et financières, occupaient une place majeure dans le monde économique [81]. Ils se souciaient donc fortement de la future activité professionnelle de leurs enfants, et en particulier de leur implication dans la vie économique. Ces derniers devenaient les garants de la pérennité des affaires familiales ; la survie de l’entreprise et la préservation de leur suprématie financière dépendaient avant tout de leur conduite. Voyons par exemple le cas de Giovanni Basadonna qd Andrea. Il participa au capital d’une galère de Flandres en 1506 aux côtés de son frère, de son père et de son oncle, eux-mêmes très impliqués dans l’exploitation commerciale des galères marchandes [82]. Il demanda qu’une somme de cinq cents à mille ducats fût versée à chacun de ses fils désirant faire carrière dans les affaires maritimes, somme destinée à financer leur premier voyage [83]. À cette époque, l’apprentissage était la forme privilégiée de l’éducation : la navigation et la participation aux expéditions commerciales outre-mer permettaient donc aux jeunes patriciens de s’initier à l’art du commerce. Les propriétés foncières faisaient aussi partie du patrimoine légué, et la gestion de ces domaines était un souci pour leur propriétaire. Par exemple, Antonio Donato qd Bartolomeo, patron d’une galère de Flandres en 1521, se préoccupait particulièrement du sort du grand domaine agricole qu’il possédait en Terre ferme et il fit des recommandations minutieuses à son fils Bartolomeo quant à la gestion de la propriété [84]. Cet exemple reste pourtant une exception. S’il est établi que les patriciens vénitiens avaient précocement constitué un patrimoine foncier en Terre ferme, les conseils et recommandations sur la gestion des domaines agricoles restaient pourtant bien moins fréquents dans les testaments que ceux sur la navigation et le commerce. Le commerce maritime au long cours était, malgré tout, considéré par les patriciens marchands comme l’activité la plus noble et la plus honorable à conseiller à leurs descendants. Enfin, citons cette très intéressante déclaration datée de 1524, de Luca Vendramin de San Pantalon, fils d’Alvise et petit-fils du doge, à la tête de la banque Vendramin-Cappello. Il exigea de ses fils qu’ils renoncent définitivement à tenir une banque di scritta [85], en leur nom propre comme en celui d’un autre, et qu’ils ne participent en aucun cas à une entreprise de ce genre à l’avenir. S’ils désobéissaient, ils seraient immédiatement déshérités [86]. Le début du XVIe siècle fut une période difficile pour les banques vénitiennes menacées par la faillite [87]. Bien que Luca Vendramin attende 1528 pour se retirer de l’affaire, laissant alors Silvano Cappello et ses fils diriger la banque, il est clair que dès 1524, ses réticences vis-à-vis de cette activité étaient déjà vives [88]. Les fils héritaient donc du patrimoine et du statut de leur père, auquel ils succédaient également dans les affaires commerciales. La réussite de la succession et la continuité du lignage dépendaient de leur activité future, de leur conduite personnelle et professionnelle et de leur attitude vis-à-vis de leur famille. Grâce au testament, on transmettait ses biens tout autant que les conseils qui permettaient d’en préserver l’intégrité. Le respect des consignes paternelles garantissait la transmission d’un patrimoine mais aussi celle d’une tradition familiale, tant dans le cadre des activités économiques que dans celui des relations sociales. Cette tradition perpétuait les structures collectives du patriciat et pérennisait le processus de reproduction sociale qui garantissait la survie du groupe nobiliaire vénitien. Le testament constitue l’une des rares traces écrites de cette volonté de transmission et du contenu de la tradition transmise.
Les filles n’étaient pas absentes du testament de leur père, qui se souciait avant tout de leur mariage. Dans bien des cas, ce dernier n’oubliait pas de faire part de ses exigences vis-à-vis du futur époux, qui devait être un gentilhomme de sang noble, le plus souvent vénitien, issu d’une union légitime. Certains obligeaient même leur fille à épouser un membre de leur propre maison. Ainsi, Giovanni Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano décida de léguer son patrimoine à deux de ses filles, dans le cas où il n’aurait pas d’héritier mâle. Mais pour que ces dernières puissent hériter, elles devaient épouser deux gentilshommes de la ca’ Badoer, membres du Grand Conseil [89]. Le devoir du père de famille était de doter correctement sa fille [90]. Le testament était donc un moyen de prévoir le montant et le paiement de la dot. Malgré les lois du début du XVIe siècle qui limitaient sévèrement le montant des dots – qui ne pouvaient théoriquement excéder trois mille ducats – ces dernières atteignaient des sommes très élevées [91]. Nous avons relevé à plusieurs reprises des dots de dix mille ducats comme, par exemple, celle laissée par le procurateur Francesco Mocenigo qd Pietro [92], qui établit une liste détaillée des meubles, vêtements et objets que cette somme permettrait d’acheter. Marco Dolfin qd Pietro, qui se montrait très soucieux de marier sa fille, lui laissa également une dot de dix mille ducats, mais il chercha à justifier ce montant élevé, expliquant que cette somme représentait la totalité de sa part de l’héritage paternel [93]. Certains testateurs octroyaient, en sus de la dot, le montant du trousseau. Fantino Dandolo qd Andrea laissa à sa fille quatre mille ducats de dot, auxquels il ajouta divers objets pour une valeur de cinq cents ducats, en vue de son mariage avec un gentilhomme vénitien [94]. Les dots étaient souvent constituées de simples sommes d’argent, de rentes ou de loyers. Francesco Garzoni qd le procurateur Marino de San Geremia donna à sa fille Paola ou à son mari Bernardo Cappello, pour compte de dot, huit cents ducats par an fournis par le revenu de loyers de maisons [95]. Pietro Morosini qd Nicolò qd Domenico laissa pour le mariage de sa fille trois mille ducats de dot, dont six cents ducats de capital (cavedal), mille ducats en argent comptant, et mille ducats qu’il possédait à l’Office du sel qu’il avait reçus de ses beaux-frères pour le compte de la dot de son épouse, investis alors sur une nef [96]. Les sœurs n’étaient pas toujours dotées équitablement. Ainsi, Andrea Bragadin qd le procurateur Alvise, décida de ne pas accorder la même dot à ses filles. Il dota Isabella, sa « fille très aimée », de cinq mille ducats, tandis qu’à Lugretia sa « chère fille infirme », il préféra laisser une somme d’argent plus faible, considérant probablement ses chances de se marier, voire de survivre, assez restreintes [97]. Le testament était aussi un bon moyen de réparer a posteriori cette inégalité. Francesco Garzoni légua une somme de cinq cents ducats à sa fille Biancha, veuve de Marco Falier, considérant qu’elle n’avait pas été dotée convenablement comme l’avaient été ses sœurs Angela et Paola, à qui il prévoyait de donner seulement dix ducats [98]. Les filles déjà mariées se voyaient retirer de leur part d’héritage la valeur de leur dot. Rappelons que contrairement aux usages de nombreuses autres villes italiennes, les jeunes Vénitiennes pouvaient hériter de leur mère. Rares étaient les pères qui préféraient voir leur fille devenir religieuse, même s’ils leur en laissaient toujours le choix. Nicolò Balbi qd Zaccaria qd Eustachio de Sant’Agostin désirait que sa fille soit placée dans un monastère durant son enfance afin de recevoir une bonne éducation. À dix-huit ans, elle aurait le choix de se marier ou de prendre le voile [99]. De même, Francesco Garzoni qd le procurateur Marino de San Geremia attribua une somme pour la dot de sa petite-fille, qu’il laissait décider de son propre avenir, même s’il envisageait de lui laisser une somme plus faible dans le cas où elle choisirait d’entrer dans les ordres [100]. Au contraire, certains imposaient à leur fille un avenir dans les ordres. Les deux filles de Marco Contarini qd Leonardo étaient ses héritières. S’il laissa à Elena la possibilité de se marier, il imposa à Contarina d’entrer au couvent, car, expliqua-t-il, « mieux vaut se faire nonne que de contracter un mauvais mariage » [101]. D’autres testateurs léguaient une partie de leurs biens à leur fille déjà nonne dans un couvent. Il s’agissait d’une forme de legs pieux. Antonio Venier qd Pietro octroya à Serafina sa fille, religieuse à Santa Croce della Giudecca, cinq ducats par an et quelques terres qu’il possédait près de Camposampiero, une source de revenus et des biens en nature dont saurait sûrement profiter l’ensemble de la communauté religieuse [102].
Après ses propres enfants, le testateur réservait un traitement privilégié à ses frères et à ses neveux. Un sentiment très fort liait les frères qui, dans le cadre de la fraterna, habitaient le même palais et se trouvaient associés en affaire. Une grande confiance existait donc au sein des fratries et par conséquent entre l’oncle paternel et ses neveux qui résidaient parfois ensemble [103]. L’oncle considérait souvent ses neveux comme ses propres enfants. Les frères et les neveux devenaient les principaux héritiers lorsqu’il n’y avait pas d’enfants ou que ceux-ci étaient décédés. Nicolò Balbi qd Zaccaria de Sant’Agostin fit de son frère Eustachio, ainsi que de ses neveux, ses héritiers, au cas où sa propre fille choisirait de se faire nonne ou n’aurait pas de descendance. L’héritage leur reviendrait à l’unique condition qu’ils contractent des mariages légitimes avec des femmes issues de la noblesse [104]. Certains testateurs étaient à la tête d’une telle fortune qu’ils faisaient bénéficier de leur générosité de nombreux parents. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele prévoyait de distribuer de très nombreux petits legs d’un montant modeste, de cinq à dix ducats chacun, à ses nièces et ses neveux [105]. L’oncle maternel et ses neveux ne résidaient pas ensemble, mais leur relation était également étroite. Puisqu’ils ne portaient pas le même patronyme, les informations puisées dans les testaments à ce sujet donnent de précieux renseignements permettant de compléter les généalogies familiales, dans lesquelles les femmes n’apparaissent presque jamais [106]. Ainsi, par exemple, apprenons-nous que Giacomo, le fils de Giovanni Donato, était le neveu d’Alvise Polani qd Giacomo dont la sœur avait épousé Giovanni [107]. Un sentiment très affectueux liait d’autre part Francesco Donato à son neveu Bartolomeo Soranzo, qu’il disait être comme son fils [108]. Enfin, Marino Contarini qd Bartolomeo de Sant’Angelo révéla ne pas avoir choisi comme exécuteurs ses neveux de ca’ Grimani, fils de deux de ses sœurs, à cause de certains problèmes existant entre les deux familles. Il leur demanda cependant de ne pas lui en tenir rigueur [109]. Comme pour leurs fils, les testateurs manifestaient leur attachement à leurs neveux en se préoccupant de leur avenir et de leur éducation. Ces derniers avaient naturellement leur place dans la structure complexe de l’entreprise commerciale. Ils constituaient des alliés privilégiés, jamais négligés par leur oncle. Ainsi Alvise Priuli qd le procurateur Pietro, l’un des principaux investisseurs des sociétés de gestion de galères marchandes, laissa cent ducats à son neveu Girolamo Malipiero, qui habitait dans sa demeure [111]. Ce legs, qui lui serait versé lorsqu’il commencerait à naviguer, encourageait la navigation commerciale, au moment où tant de Vénitiens se détournaient de l’exploitation des galères marchandes [111]. Pietro Pesaro le procurateur, participa lui-même à plusieurs reprises au financement des galères de Flandres et du Levant. Il semble qu’il ait envoyé en Orient son neveu, Giacomo, fils naturel de son frère décédé, afin qu’il acquière une expérience dans le monde des affaires. Pietro demanda qu’au cours des cinq années qui suivraient sa mort, des étoffes soient envoyées à Giacomo afin de lui permettre de poursuivre le négoce au Levant [112]. Ces exemples montrent une fois de plus combien les patriciens marchands étaient soucieux de la pérennité des affaires familiales, en particulier dans le domaine du commerce maritime au long cours.
Au-delà de leur famille proche, les patriciens témoignaient d’un attachement symbolique fort à l’ensemble de leur maison et avaient une conception large de la « famille ». Ils se considéraient comme appartenant à une communauté très étendue, fondée par un lointain ancêtre. C’était bien entendu le patronyme qui rappelait cette origine symbolique commune, ce que semble prouver le fait que la ca’ de la mère ait été presque totalement exclue de ces préoccupations. Ainsi, le très riche Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano, qui n’avait pas de descendance directe, insista pour que tous ses biens restent, quoiqu’il arrive, en possession des membres de la ca’ Badoer. Après avoir cité tous ses héritiers (frères, neveux…), il envisagea l’éventualité de leur disparition, et demanda qu’en dernier recours, ses biens reviennent aux membres de sa ca’, dans le respect de la loi. Comme bien d’autres, il choisit aussi de laisser quelques subsides aux plus démunis de la ca’ Badoer [113]. Filippo Cappello qd Polo, chevalier et procurateur, rédigea un codicille en 1534 : si ses héritiers mouraient avant lui, les domaines en sa possession devaient revenir aux membres de la ca’ Cappello et rester en leur possession quoiqu’il arrive [114]. Ce souci était visiblement ancien, puisque É. Crouzet-Pavan évoque la même pratique pour les testaments des XIVe et XVe siècles [115]. Au comble de l’anxiété, Domenico Dolfin qd Dolfin alla jusqu’à prévoir le cas très improbable dans lequel tous les Dolfin décéderaient : ses biens appartiendraient alors aux membres de la ca’ Gradenigo, puisque, explique-t-il, « on dit et il paraît que nous y avons des origines ». Enfin, si tous les membres de la dite ca’ venaient à mourir avant lui, ses biens seraient transmis à un gentilhomme lié à la noblesse [116]. L’évocation de cette situation extrême et particulièrement improbable révélait une vive crainte de la mort en cette fin du XVe siècle, période durant laquelle Venise fut une fois de plus frappée par la peste. L’étendue très large des lignées vénitiennes n’éloignait pas les membres d’une même ca’, mais les intégrait paradoxalement à une communauté solidaire. Les patriciens gagnaient à entretenir des relations familiales étendues, et surtout à les perpétuer afin d’en faire bénéficier leurs propres successeurs. Une longue lignée disposait de compétences et de pouvoirs diversifiés, de sorte que les membres de cette lignée pouvaient manifester et profiter d’une réciproque solidarité. Le testament permettait de rappeler l’existence de ses enfants à tous les membres de sa ca’, tout en signifiant à ceux-ci leur appartenance à une entité familiale à laquelle ils devraient participer et sur la solidarité de laquelle ils pourraient compter. La noblesse vénitienne étant structurée en maisons, elle imposait sa domination grâce à la pérennité de ce modèle. C’est pourquoi chaque patricien devait inculquer ce principe à ses descendants et le leur rappeler au moment de la succession. Appartenir à l’une de ces lignées prestigieuses signifiait, de plus, appartenir à la noblesse vénitienne et donc participer, en dernier lieu, à cette communauté d’intérêts avec l’ensemble des nobles.
Les testaments permettent par ailleurs d’étudier un aspect essentiel de l’histoire de la famille et de la société vénitiennes : le cas des enfants illégitimes, fils et filles naturels nés de parents non mariés. Les dispositions législatives du XIVe siècle concernant le statut des nobles vénitiens excluaient systématiquement les fils naturels du Grand Conseil et donc des activités politiques et économiques réservées au patriciat [117]. Aussi, trouvons-nous peu de mentions de ces fils naturels dans les documents officiels. Pourtant au début du XVIe siècle, de nombreux testateurs évoquaient leurs enfants illégitimes voire ceux de leurs frères ou de leurs enfants, ce qui permet de supposer que le cas était fréquent. Nous ne disposons malheureusement que de rares informations sur leurs activités et nous possédons peu de renseignements sur les mères. Les enfants illégitimes pouvaient être nés de relations occasionnelles avec des servantes ou avec des femmes rencontrées lors de déplacement hors de Venise [118]. Ils pouvaient aussi être le fruit d’unions durables entre un noble et une concubine. Le concubinage était en effet toléré à Venise, en particulier pour les nobles célibataires [119]. Parfois, les deux parents étaient issus du patriciat. Ainsi, Filippo Erizzo qd Francesco, par exemple, évoqua ses trois enfants naturels : le premier Pietro dont la mère était une servante, et deux autres, Francesco et Marietta, dont la mère était la patricienne Andrianna da Mosto [120]. Il leur légua des terres pour éviter que ces « pauvres créatures » ne vivent trop mal. De son côté, Pietro Pesaro le procurateur laissa une dot à Marina, sa fille naturelle, mais il la pria de faire compagnie à sa mère le plus longtemps possible [121]; Girolamo Grimani qd Antonio de Santa Maria Formosa choisit de garder une part d’héritage pour sa fille naturelle Lucrezia, mais il n’oublia pas Diana, la mère de Lucrezia, à qui il réserva cent ducats du Monte Nuovo et cent ducats du Monte Nuovissimo [122]. Les enfants naturels n’avaient droit qu’à une modeste part de l’héritage, mais ils n’étaient généralement pas oubliés par leur père. Bien souvent, ils grandissaient en compagnie des enfants légitimes dans le palais familial. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele désigna comme exécuteur testamentaire auprès de ses deux frères, Marino son fils naturel et son seul enfant, parce que, dit-il, « il a beau être illégitime, il n’en est pas moins mon cher et aimé fils » [123]. Les cas de neveux ou des petits-fils illégitimes désignés héritiers étaient tout aussi fréquents. Lorenzo Loredan, fils de feu le doge Leonardo, accorda une rente annuelle de cinquante ducats à Marco, le fils naturel de feu son frère Bernardo [124]. Marco Dolfin qd Pietro laissa quant à lui deux cents ducats à la fille de feu son fils naturel, Pietro, afin qu’elle se marie ou qu’elle entre dans les ordres [125]. L’attitude complaisante vis-à-vis des enfants naturels n’était cependant pas le fait de tous les testateurs, et nombre de patriciens se montraient farouchement opposés à leur intégration. La part et la nature de l’héritage réservé aux enfants illégitimes dépendaient bien entendu de la situation familiale du testateur. Les patriciens étaient soucieux de garder le patrimoine immobilier entier et ne désiraient pas le voir divisé entre de trop nombreux héritiers. Ils n’avaient pas non plus intérêt à ce que leur patrimoine passe entre les mains d’héritiers exclus du pouvoir politique. Cependant, lorsque les enfants naturels étaient les seuls enfants du défunt, donc les seuls héritiers au premier degré, ils recevaient souvent une part du patrimoine immobilier. Par exemple, Domenico Dolfin qd Dolfin testa tous ses biens, mobiliers comme immobiliers, à ses deux fils naturels, Zuane et Marco, ses seuls enfants [126]. Filippo Cappello qd Polo précisa dans un codicille que si son fils Pietro venait à mourir, ce serait Vettor, le fils naturel de Pietro qui hériterait de sa maison de Noventa, des campi qui l’entouraient, et de ses autres possessions [127]. Le plus souvent, cependant, le patrimoine et les biens étaient d’abord divisés entre les enfants légitimes, puis le testateur distribuait à ses descendants illégitimes quelques biens ou de l’argent, au comptant ou sous forme de rente. Les sommes léguées étaient très variables. Girolamo Bembo qd Lorenzo demanda que l’on verse régulièrement à son fils naturel, Francesco, jusqu’à ses vingt ans, de quoi se nourrir et se vêtir. À cet âge, il recevrait trois cents ducats, puis trois cents autres à ses vingt-quatre ans [128]. Benedetto Priuli qd Francesco qd le procurateur Giovanni laissa à Cornelia, sa fille naturelle, dix ducats par an [129]. Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele décida que son fils Marino toucherait cent ducats par an tout au long de sa vie, à raison de cinquante ducats tous les six mois [130]. Il lui légua également la maison dans laquelle il résidait à Murano. Certains testateurs se préoccupaient tout autant de l’avenir de ces descendants illégitimes. Francesco Garzoni qd le procurateur Marino, de San Geremia, laissa dix ducats par an à son petit-fils naturel, Antonio, enfant de son fils Filippo, et demanda qu’il soit entretenu par la famille. Il pria son fils et ses commissari de lui trouver tout office ou bénéfice lui permettant de vivre honorablement [131]. Les enfants naturels issus de la noblesse occupaient de nombreuses fonctions au sein de la chancellerie vénitienne. Exclus du Grand Conseil, et par voie de conséquence des plus hautes charges électives gouvernementales, ils avaient cependant accès à des emplois dans l’administration [132]. De même, leur père encourageait leur participation aux activités commerciales familiales, en les envoyant outre-mer par exemple, afin de s’occuper de la gestion de l’entreprise. Mieux valait en effet placer son propre fils, même illégitime, à un poste important, plutôt que de nommer un étranger à la famille. Quant aux filles illégitimes, les pères cherchaient bien entendu à les marier et pourquoi pas avec un membre, même désargenté, de la noblesse de Venise ou de Terre ferme. En cas de mariage entre un noble et la fille naturelle d’un noble, les enfants nés de cette union profitaient de plein droit de l’appartenance du père à la classe nobiliaire [133]. Girolamo Grimani qd Antonio de Santa Maria Formosa demanda ainsi à ses commissari de trouver un époux pour sa fille naturelle Lucrezia, alors âgée de quatre ans, et qui bénéficierait d’une dot élevée [134]. Girolamo Grimani refusa pourtant que ses petits-enfants, les fils de sa fille naturelle, héritent s’ils n’étaient pas issus d’une union légitime. Marco Loredan qd Pietro de San Cassiano soumit le mariage de sa fille naturelle Lucrezia à l’assentiment de sa propre mère (la grand-mère de Lucrezia) ou à celui de ses frères et sœurs (oncles et tantes de Lucrezia). De plus, par précaution, il précisa que personne ne pourrait s’opposer à la part d’héritage destinée à Lucrezia [135]. En effet, les testateurs devaient prendre de minutieuses précautions pour définir le contenu de la part dévolue aux enfants naturels car il était fréquent que ces derniers soient rejetés par les autres héritiers. En définitive, la récurrence des mentions d’enfants naturels dans les testaments permet de supposer leur importance numérique dans la société vénitienne. Leur évocation dans un acte officiel obligeait toute la société à reconnaître et à accepter leur existence. Leur lien de consanguinité avec les enfants légitimes leur conférait une place privilégiée. Ils constituaient un cercle d’alliés tout à fait particulier, plus fidèles encore que les compagnons et voisins. En tant que personnes rattachées par le sang à un lignage noble, ils apparaissaient eux-mêmes comme unis au vaste groupe nobiliaire.
Par ailleurs, les domestiques, membres à part entière de la maisonnée, recevaient eux aussi une part d’héritage [136]. Les testateurs ordonnaient fréquemment la libération de leurs esclaves, usage répandu qui témoignait d’une volonté manifeste de charité chrétienne. Certains patriciens accompagnaient cette libération du legs d’une somme d’argent ou de quelques biens. Ces « legs affectueux » sont à rapprocher des legs pieux évoqués plus haut [137]. Pietro Zen libéra ses esclaves et demanda qu’on fournisse à l’une d’entre elles, Marietta, l’argent nécessaire pour qu’elle retourne auprès de sa famille ou qu’elle se marie [138]. Il libéra aussi son esclave Zaneto, lui offrant des vêtements neufs et un pécule de vingt ducats, une somme élevée qui représentait largement le double du salaire annuel d’un domestique [139]. Chacun de ses serviteurs ainsi que son fermier de Campo Nogara recevrait une petite somme d’argent. Carlo Valier de Girolamo libéra Lucia son esclave noire et lui fit don de la somme de quinze ducats [140]. Les testateurs insistaient pour que tous les salaires de l’année soient versés, parfois avec un supplément. Francesco Garzoni qd le procurateur Marino de San Geremia augmenta d’un ducat les salaires de tous ceux qui seraient à son service à sa mort [141]. Les esclaves et serviteurs, reconnaissants, étaient ainsi susceptibles de rester au service des successeurs, même si leur condition juridique avait changé. Devenus libres, ils venaient renforcer le cercle des « clients » et fidèles de la famille du testateur qu’ils servaient depuis de longues années. Libérer ses esclaves et exprimer sa générosité envers la domesticité étaient pour le testateur des moyens d’affirmer sa noblesse de cœur et sa bonté, autant de qualités qui contribuaient à exalter plus encore sa réputation et son renom ainsi que ceux de ses successeurs. Certains testateurs désiraient remercier un serviteur particulièrement fidèle, prenant alors des dispositions afin de privilégier une gouvernante ou une servante. Girolamo Grimani qd Antonio de Santa Maria Formosa légua une somme importante à sa gouvernante. Il demanda également que la fille de cette dernière soit éduquée dans sa propre maison, et que sa dot soit payée par ses successeurs [142]. Était-ce une façon détournée de s’occuper de sa fille illégitime et de la mère de celle-ci ? Le concubinage entre maître et servante était une pratique très répandue au Moyen Âge, dont on retrouve fréquemment le témoignage dans les testaments vénitiens. Très âgé, Francesco Contarini qd Alvise finit ses jours en compagnie de sa fidèle gouvernante Hieronyma, et souhaita lui témoigner sa reconnaissance. Ainsi, insista-t-il pour qu’elle dispose d’un délai d’un mois après le décès de son maître afin de trouver une nouvelle habitation. Il demanda surtout que ses commissari fassent confiance à Hieronyma, et qu’ils ne cherchent pas à contrôler ni à vérifier ses dires : ils devraient lui donner toute chose, argent et même bijoux qu’elle dirait être siens, sans chercher à la contester [143]. Si le concubinage était toléré à Venise, il est néanmoins probable qu’il engendrait des discordes avec les héritiers.
Enfin, des relations intimes unissaient les patriciens à leurs amis ou confidents et expliquaient parfois certaines associations commerciales. Prenons le cas de Pietro Pesaro le procurateur et de Battista Boldù qd Antonio, associés à trois reprises dans la gestion des galères marchandes, vers Beyrouth en 1507, et vers les Flandres en 1508 et 1517 [144]. Aucun lien familial particulier n’expliquait cette collaboration. Dans son testament, Pietro Pesaro demanda à son « cher Battista Boldù » de s’occuper de ses biens parce que, dit-il, « c’est le seul qui comprend mes affaires » [145]. Ainsi pouvons-nous faire la lumière sur cette relation privilégiée de confiance, et expliquer la récurrence de l’association entre ces deux hommes d’affaires par l’amitié qui les unissait. Bien d’autres relations privilégiées sont mises en lumière par les testament et il faut rappeler la rareté donc la richesse de tels renseignements. Pietro Zen nomma exécuteur Giacomo Corner qd Antonio qu’il appelait son frère [146], et Orsato Priuli qd Marino désigna Pietro da Canal de Santa Fosca, qu’il disait avoir toujours considéré et aimé comme son frère [147]. S’agissait-il d’une façon de parler d’un ami ou pourquoi pas de « frères de lait » ? Antonio Lion qd Pietro nomma son confesseur comme commissario [148]. Enfin, quelques testateurs léguaient des sommes d’argent à des personnes extérieures au cercle familial mais qu’ils appréciaient particulièrement. C’était le cas de Lorenzo Loredan, le fils du doge Leonardo, qui laissa de l’argent à son chapelain (capellan) [149], tandis que Bernardo Zane qd Girolamo légua dix ducats à Pietro Minotto, son compère, « en signe d’amour » [150]. La vie quotidienne des patriciens était ainsi animée par ces voisins, amis, et domestiques, dont il est toujours difficile de connaître l’identité et la fonction sociale. Si la comédie et la littérature apportent des témoignages capitaux sur ces intimes du quotidien, les testaments peuvent, eux aussi, permettre de lever le voile sur la vie privée des uns et des autres.
Abordons enfin les modalités de la dévolution des biens. Les principaux objectifs du testament étaient d’officialiser le partage du patrimoine, de se dégager de toutes ses obligations vis-à-vis d’éventuels créanciers et de faciliter le règlement des affaires en cours. Si les héritiers bénéficiaient de l’actif du testateur, ils devaient aussi gérer son passif.
À propos de la succession, la loi vénitienne était claire mais les situations familiales l’étaient moins, en particulier lorsque le testateur avait plusieurs enfants nés de mariages successifs [151]. C’est pourquoi la plupart des testateurs indiquait précisément le nom des héritiers et le contenu de leur héritage respectif, afin d’éviter toute contestation. Comme l’expliqua Alvise da Mula qd Francesco, le testament garantissait la tranquillité des successeurs qui n’auraient ainsi pas de motifs de se disputer, comme cela arrivait bien trop souvent, par la faute de celui qui n’avait pas réglé, de son vivant, les problèmes de la succession [152]. La situation la plus simple était le partage du patrimoine à parts égales entre les différents enfants mâles et, lorsque le testateur n’avait pas d’enfant, entre ses frères ou ses neveux. Francesco Badoer qd Giacomo qd Sebastiano insista pour que ses héritiers soient nés d’une union légitime, approuvée par le Grand Conseil et par l’Avogaria di comun. Il voulait se prémunir contre les réclamations d’éventuels enfants illégitimes, comme cela était arrivé à ses cousins Pietro, Angelo et Benetto Badoer qd Orso, dont les fils pourtant illégitimes avaient réclamé leur part d’héritage [153]. Les testateurs demandaient expressément que les biens immobiliers soient conservés par la descendance masculine, comme l’exigeait par exemple Pietro Zen [154]. Le cas des maisons ou des terres en indivis avec des frères ou des cousins posait indéniablement des problèmes aux testateurs, qui devaient alors léguer à leurs fils des tiers ou des quarts de biens. Le souci essentiel était donc de préserver l’unité du patrimoine familial et d’éviter la dispersion des biens [155]. Si le partage des biens mobiliers entre tous les enfants était quasiment systématique, la cohérence du patrimoine immobilier, en revanche, demeurait une préoccupation constante. Dès le XIVe siècle, les achats de domaines fonciers en Terre ferme et la construction de nouvelles maisons à Venise s’étaient considérablement développés. Conserver ces nombreuses possessions au sein de la famille restreinte, voire de l’ensemble de la ca’, devint alors plus problématique et accepter le morcellement progressif du patrimoine à chaque nouvelle génération revenait à nier la politique familiale d’investissements. Tant que la solidarité familiale restait forte et que la fraterna constituait l’un des cadres fondamentaux de la famille, les pères avaient peu d’inquiétude quant à l’avenir de leur patrimoine. En revanche, les aspirations individualistes de certains frères pouvaient conduire à l’abandon de ces structures de solidarité et menacer directement la cohérence du patrimoine. C’est pourquoi il était extrêmement important que les patriciens pérennisent cette tradition de la fraterna. Filippo Erizzo qd Francesco demanda à ses héritiers, ses trois enfants naturels, de jouir de leur héritage sans jamais vendre ou donner ce qu’ils recevraient [156]. Il s’agissait d’une recommandation, voire d’une obligation, souvent exprimée dans les testaments : autant les héritiers disposaient librement de l’argent légué, autant ils devaient être garants de l’unité du patrimoine immobilier et de sa conservation au sein de la famille.
Les patriciens marchands étaient les principaux protagonistes de la vie économique vénitienne. Engagés dans le commerce maritime des galères d’État et des nefs privées, associés dans des entreprises industrielles diverses, gérants du système bancaire : l’éventail de leurs activités économiques était très large. L’intérêt particulier qu’ils manifestaient envers leurs affaires est révélé par la place importante qu’elles occupaient dans leur testament. L’une des fonctions de l’acte était en effet de permettre la conservation de témoignages clairs concernant les dernières transactions et les affaires en cours. Les testateurs paraissaient faire preuve de la plus grande honnêteté vis-à-vis de leurs créanciers. Ils tenaient à régler leurs dettes, non seulement afin de gagner le salut éternel, mais encore pour laisser une image d’eux-mêmes sans tache et ne pas salir la réputation de leurs successeurs. Alvise Polani qd Giacomo de Sant’Aponal rappela ses dettes : il demanda le remboursement de cent vingt ducats à Alvise Pisani le procurateur, de cinquante ducats à Pietro Duodo qd Francesco et de soixante ducats à Francesco Zane qd Andrea [157]. Carlo Valier qd Girolamo demanda à Lucretia, son épouse, de régler toutes ses affaires. Il lui recommanda de consulter le « livre majeur », dans lequel ses créances et ses dettes étaient mentionnées [158]. Giovanni Contarini qd Alvise qd Bertuccio indiqua qu’il avait inclus dans son testament une police contenant le détail de tous ses arriérés. Afin d’honorer ses dettes, il insista pour que soient vendus les vêtements, l’argenterie et les meubles qui n’étaient pas nécessaires à la vie quotidienne des siens [159]. Antonio Cappello laissa une somme destinée à payer les impôts de ses possessions de Terre ferme [160]. Pour Pietro Pesaro le procurateur, régler ses comptes avec ses partenaires financiers, créanciers et débiteurs, participait de la bonne entente et de l’amitié qui les unissaient depuis longtemps. Il pria ses créanciers qui avaient été « ses chers et bons amis durant sa vie de ne pas manquer d’amour dans un moment pareil » et de se faire rembourser de la somme due [161]. Les successeurs pouvaient alors reprendre les affaires sur des bases saines. Les héritiers devaient connaître les transactions en cours afin d’éviter l’escroquerie d’un associé malhonnête. Ainsi, lorsqu’un testateur se savait proche de la mort, il prenait la précaution de consigner dans un document inclus dans le testament la liste de toutes les marchandises récemment importées. Francesco Badoer n’oublia pas de préciser ce qu’il fallait faire de celles qui se trouvaient dans ses magasins de Venise [162]. Giuliano Gradenigo qd Polo évoqua une affaire complexe le mettant en relation avec Giovanni Sabba Contarini. Des sommes d’argent relatives au voyage des galères de Flandres, trente-huit années auparavant, n’avaient pas encore été remboursées [163].
Enfin, des testaments particulièrement précis permettent de connaître dans le détail les activités de leur rédacteur. C’est le cas d’Antonio Cappello qd Leonardo de San Samuele [164]. Lui et son frère Silvano participèrent à plusieurs reprises à l’armement des galères marchandes. Ils n’investissaient jamais individuellement dans les sociétés de gestion mais toujours dans le cadre de leur fraterna. Le testament détaillé d’Antonio amène la preuve que toutes leurs affaires étaient également gérées dans ce cadre. Ce document, rédigé en 1539, révèle qu’Antonio était à la tête d’une immense fortune, et qu’il pratiquait encore une intense activité commerciale. Il n’avait pas d’enfant légitime, mais seulement un fils illégitime, Marino, qui était exclu de l’hérédité patrimoniale. Son patrimoine devait donc revenir à ses frères et à ses neveux. Il commença par régler le problème de la dot de sa belle-sœur, Marina, veuve de son frère Silvano. Les cinq mille ducats de sa dot ayant été gérés par la fraterna, Antonio demanda qu’ils fussent restitués en totalité à Andrea et Battista, ses neveux, fils de Silvano. Ainsi apprend-on que ces derniers avaient reçu de la fraterna l’héritage correspondant à la part de leur défunt père, en particulier une maison d’habitation à San Samuele. Les situations d’indivision générées par les fraterne aboutissaient en effet à des situations complexes. Dans ce cas précis, il semble que les frères survivants aient respecté leurs neveux et leur aient donné ce qui leur revenait, pour assurer leur subsistance. Puis, Antonio rappela les circonstances qui avaient amené la fraterna Cappello à s’associer avec Luca Vendramin qd Alvise qd le doge Andrea afin de créer une banque di scritta. L’un des frères, Vittore Cappello, s’étant retiré de l’affaire, ils s’étaient séparés, puis Antonio et ses frères avaient ouvert une nouvelle banque avec Luca Vendramin sans la participation de Vittore. Il précisa que toutes les dispositions financières avaient été parfaitement réglées. Par la suite, Antonio s’était lui-même retiré de la banque, laissant sa part à son frère Silvano, désormais seul membre de la fraterna Cappello associé à Luca Vendramin. Il insista sur le fait qu’il avait quitté la banque à un moment où cette dernière était en pleine prospérité et que son frère avait ainsi pu en tirer de très grands profits. Enfin, Antonio laissa à ses frères et à ses neveux les livres de compte de la fraterna e