2002
Le Moyen Age
Nominalisme et littératureÀ propos d’un ouvrage récent
[*]
Paule Mertens-fonck
Université de Liège
La nécessité d’une étude plus approfondie des rapports existant entre la controverse
philosophique dénommée « querelle des universaux » et la littérature médiévale se
fait sentir avec une acuité grandissante. Dès 1994, un groupe de chercheurs
participant, du 22 au 27 août, au congrès de Graz sur le thème
The European legacy :
toward new paradigms se réunissait dans un atelier présidé par H. Keiper pour suggérer
et tenter de définir la ou les méthodes « théoriquement adéquates » et
« méthodologiquement convaincantes » pour explorer la relation entre le discours
littéraire et le « complexe nominalisme/réalisme »
[1].
Le volume 10 des
Critical Studies
[2], Nominalism and literary discourse. New
perspectives, édité par H. Keiper, Chr. Bode et R. Utz, est issu des discussions du
groupe, mais il est beaucoup plus qu’une simple publication des actes, car toutes les
communications ont été revues et développées et plus de la moitié des essais furent
écrits spécialement pour cet ouvrage.
Dans sa brève préface, H. Keiper définit l’intention des participants au projet :
procurer au lecteur un fondement théorique et méthodologique pour le nouveau
modèle de recherche dont le besoin se manifeste ; il souligne ce que les 14 études que
comporte le volume ont en commun : la volonté de mieux comprendre ce qu’est le
nominalisme littéraire en tant que phénomène culturel et discursif.
Le recueil proprement dit s’ouvre sur une copieuse introduction par le premier des
trois éditeurs intitulée A literary « Debate over Universals ». New perspectives on the
relationships between nominalism, realism and literary discourse. L’A. commence par
relever les profondes analogies qui existent entre la création du monde telle que la
décrit Jn, 1, 1-14) : « Au commencement était le Verbe … » et la création de mondes
dans les fictions littéraires. Il pose les questions qui ont préoccupé les penseurs de
Platon à Derrida et qui, de Chaucer à Tolkien, ont trouvé un écho dans les œuvres des
poètes et des écrivains.
L’A. s’interroge ensuite sur la nature exacte et le statut qu’il faut attribuer aux
signes que sont les mots et sur leur rapport avec la réalité. Puis il fait l’historique,
depuis Platon et Aristote, des théories qui, au Moyen Âge, ont donné naissance à la
querelle des universaux opposant réalistes et nominalistes. Même si elle est utile,
Keiper ne peut approuver sans réserve la définition réductrice selon laquelle les
premiers accordent aux universaux une réalité extra-mentale que les seconds leur
refusent, car il existe plusieurs nuances de nominalisme et de réalisme. De même, il
n’est pas tout à fait exact, selon lui, de prétendre qu’à notre époque, le nominalisme
l’a définitivement emporté sur le réalisme, car il existe encore dans le monde moderne
des versions idéologiques du réalisme comme le racisme ou le nationalisme
[3]. Mais il
reconnaît la nécessité d’être informé de la position d’un penseur sur les universaux,
car elle reflète son orientation sémiotique générale et constitue la clé de voûte de son
mode de pensée.
Des spécialistes influents de l’histoire culturelle tels F. Heer, R. Assunto, E.
Panofsky et H. Blumenberg, rejoints par M. Foucault et J. Kristeva, estiment que la
pensée européenne moderne a été façonnée par l’importance grandissante prise par
le nominalisme et la défaite concomitante du réalisme. Sans admettre la continuité du
mouvement mais en y voyant plutôt une progression dialectique en dents de scie, H.
Keiper estime que les textes littéraires devraient refléter cette transformation
culturelle et y apporter ensuite leur contribution. Il faudrait donc déterminer par
quels moyens le discours littéraire exprime son appartenance à l’une ou l’autre
tendance. L’A. explore alors la valeur relative des critères explicites et implicites qui
pourraient être utilisés pour déterminer cette appartenance, estimant souhaitable de
tenter d’identifier et d’analyser l’éventail complet des caractéristiques et des
stratégies textuelles potentiellement pertinentes. Faut-il, par exemple, qu’un texte
soit axé sur le problème ou une simple référence suffit-elle à placer le texte dans une
perspective réaliste ou nominaliste qui rejaillira sur d’autres aspects ?
La réponse aux diverses questions méthodologiques soulevées peut d’ailleurs
dépendre du but poursuivi en entamant une telle recherche. S’intéresse-t-on à
l’impact direct ou indirect du débat philosophique sur la littérature contemporaine
ou considère-t-on le problème d’un point de vue esthétique, par exemple comme l’un
des aspects d’une œuvre littéraire que l’on étudie ? H. Keiper considère cette dernière
approche comme plus productive et analyse longuement l’essai de Richard Utz,
Negotiating the paradigm
[4]. Il estime que les propositions de son co-éditeur, centrées sur
la recherche des indices « nominalistes » ne sont pas entièrement satisfaisantes. Il
suggère de situer le problème au niveau d’un débat littéraire sur les universaux plutôt
qu’à celui d’une opposition directe entre nominalisme et réalisme littéraires. Il
s’agirait, en somme, de dégager deux systèmes de référence qui entrent
inévitablement dans une relation dialogique où ils se définissent mutuellement,
correspondant à deux positions fondamentales souvent dramatisées, mises en scène,
plutôt qu’amenées à une solution définitive. Si la littérature est considérée comme un
phénomène culturel à part entière, les critères d’inclusion dans le débat doivent
émerger non d’analogues philosophiques exacts ou de sources directes reconnues,
mais de l’analyse littéraire critique et de l’interprétation du matériel textuel primaire.
C’est seulement après – si cela est possible et indiqué – qu’il faut tenter de mettre les
découvertes éventuelles en rapport avec les textes non littéraires pertinents et les
circonstances extra-littéraires.
Keiper estime notamment que, si l’on peut mettre en évidence un écart sémiotique
entre signifiant et signifié soutenu de façon régulière par la dynamique générale du
texte, il y a là un marqueur potentiel de nominalisme littéraire. Nous avons, me
semble-t-il, un exemple de ce décalage voulu par le poète dans les
Contes de
Canterbury, où il apparaît entre chaque portrait du
Prologue général décrivant un futur
narrateur et le narrateur tel qu’il se révèle à travers son conte. J’ai suggéré récemment
que l’appétit de jouissance du Moine, cinquième personnage décrit par Chaucer dans
le
Prologue général, ne cadre pas avec les préoccupations philosophiques dévoilées par
son conte
[5]. C’est que, à part quelques détails, les portraits sont, comme l’a très bien
montré J. Mann
[6], des assemblages de traits stéréotypés qui peuvent s’appliquer à
toute une catégorie de personnes, tandis que les contes, par leur choix et le discours
sous-jacent, révèlent des personnalités partiellement ou totalement différentes. Il
existe donc un écart significatif, qui a intrigué plusieurs générations de critiques,
entre la description du personnage, le signifiant, et le narrateur du conte, le signifié
[7].
H. Keiper définit aussi la position et le rôle du lecteur et insiste sur la nécessité
d’être attentif à la conception générale de l’œuvre étudiée. En d’autres termes, nous
avons besoin de moyens et de méthodes nous permettant de décrire l’organisation
d’ensemble de l’œuvre comme étant elle-même instrument de signification. Pour ce
faire, il est heureux que la distinction entre esthétique réaliste et esthétique
nominaliste puisse s’appuyer sur des typologies bien établies du discours littéraire
comme celles qui opposent monologique et polyphonique (Bakhtin), ouvert et fermé
(Eco), auteur/lecteur (Barthes) ou encore texte déclaratif/texte interrogatif
(Benvéniste). Il faut toutefois se garder de confondre ces catégories avec celles de
réalisme/nominalisme et s’en servir plutôt comme instruments de recherche pour
l’analyse textuelle. Bref, pour évaluer le nominalisme ou le réalisme littéraire d’un
texte, l’A. propose de combiner l’approche typologique avec les méthodes adéquates
d’analyse historique, c’est-à-dire avec une étude de ses fonctions historiques orientée
vers le contexte et les rapports du texte avec lui.
L’avant-dernière partie de ce copieux essai souligne l’importance des
changements dus à l’histoire dans l’interprétation des textes. Elle retrace, à titre
d’exemple, la façon dont les générations successives de critiques se sont représenté
Chaucer : d’abord comme un auteur chrétien orthodoxe, dont les textes étaient
indubitablement affirmatifs puis, au cours des dernières décennies, de plus en plus
souvent comme l’auteur de textes interrogatifs remettant en question les idéologies
dominantes de son époque. La première représentation correspondait à une image du
Moyen Âge adhérant à une vision chrétienne monolithique du monde, dans laquelle
il était impossible d’imaginer un auteur exprimant des vues subversives. En outre,
même après 1950, la reconnaissance du débat sur les universaux comme l’un des
facteurs de transformation dans l’histoire des idées fut plutôt lente à venir. À notre
époque, nous pouvons observer un intérêt croissant pour le nominalisme, mais si
certains critiques ont tendance à exagérer, à généraliser la dimension disruptive de
l’œuvre de Chaucer et ses aspects carnavalesques, d’autres tentent encore de
préserver l’image du Chaucer orthodoxe en limitant le caractère interrogateur de ses
textes.
Dans les dernières pages de cet article introductif (p. 71-85), Keiper présente la
collection d’essais dont il est l’un des éditeurs. Il précise les limites spatio-temporelles
initialement fixées (Moyen Âge et début de la période moderne en Angleterre) et
justifie quelques exceptions : deux contributions sur des auteurs français, Chrétien de
Troyes et Rabelais, mettant en évidence des moments décisifs de l’évolution de la
culture littéraire française qui ont probablement influencé l’évolution de la littérature
anglaise.
L’auteur de Signs of a new literary paradigm : the Christian figures of Chrétien de Troyes,
G. Seaman (p. 87-109) réfute d’emblée les deux théories relatives à Chrétien qui
s’excluent mutuellement, l’une réduisant Chrétien à un simple serviteur de son
patron, Philippe de Flandre, et l’autre l’élevant au rang de ceux qui servent le dieu
chrétien. Il lit dans les prologues des œuvres du poète la préoccupation d’instaurer
un nouveau modèle littéraire et non de perpétuer ou d’imiter les autres. En « signant »
chacun de ses cinq romans Chrétien inaugure la période décrite par M. Zink comme
celle de la « subjectivité littéraire », où le texte écrit et durable est associé à un auteur
et prend ses distances par rapport à l’activité orale et, selon Chrétien, corruptrice, du
jongleur. Se référant au nominalisme d’Abélard, G. Seaman estime que le philosophe
a mis à la disposition des auteurs de romans et notamment de Chrétien de Troyes, le
système conceptuel théorique qui leur a permis de redéfinir la culture littéraire de
leur époque et de l’avenir, et de présenter un modèle quasiment révolutionnaire.
Rabelais est le sujet d’un article de U. Langer, Charity and the singular : the object of
love in Rabelais (p. 217-226). L’A. part de la notion de charité telle que la définissent
Augustin et les scolastiques, ainsi que le contemporain de Rabelais, Érasme. Elle se
situe dans une perspective réaliste, car aimer son prochain comme soi-même, c’est
l’aimer comme une créature de Dieu semblable à soi. Selon U. Langer, l’histoire de
Pantagruel et de Panurge s’écarte de cette perspective, car l’amour parfois excessif du
géant pour son comparse se fonde précisément sur ce qui les sépare, sur la singularité
de Panurge et non sur la similarité des deux amis comme créatures de Dieu. Certes,
Panurge imite son maître, mais l’imitation du poème proposé par Pantagruel pour
célébrer une victoire est purement formelle et omet totalement le message humaniste,
ethico-religieux du poème, qui critique la violence guerrière et exalte la supériorité
des lettres sur les armes et la confiance en Dieu. L’imitation ne sert qu’à accentuer la
singularité des personnages l’un par rapport à l’autre et met en évidence le refus sous-jacent de la perspective réaliste, qui insiste sur la similitude.
Ces deux essais mis à part, tous les articles se situent dans le champ précisé ci~dessus.
W.J. Courtenay s’attache à présenter les développements nouveaux qui se sont fait
jour dans notre façon de comprendre la distinction qui s’impose entre potentia absoluta
et potentia ordinata (p. 111-122). Il intitule son article The dialectic of divine omnipotence
in the age of Chaucer : a reconsideration. En 1963, l’ouvrage de H. Oberman proposait de
considérer ces deux aspects de la puissance divine comme deux parties d’un même
tout, la première exprimant la liberté de Dieu, l’autre son engagement à respecter les
lois de la nature créée par lui et l’ordre du salut effectué par l’Incarnation et la
Crucifixion. Dans les années soixante-dix, il fut admis qu’il ne fallait pas voir dans les
deux formules deux puissances divines, mais plutôt deux façons de considérer et de
parler d’une même chose. Entre 1985 et 1994, la signification de ce concept devient
plus complexe : on découvre qu’il n’y a pas, au XIVe siècle, une définition mais deux :
l’interprétation théologique traditionnelle et une interprétation qui établit une
comparaison entre la potentia absoluta divine et la plenitudo potestatis royale et papale
se traduisant, pour John Duns Scotus, par une distinction entre la façon dont Dieu agit
normalement et celle dont il pourrait agir occasionnellement. La fin de l’article est
consacrée à ce qui, dans la littérature médiévale, pourrait révéler l’ombre portée par
ces deux interprétations différentes.
R. Utz s’intéresse depuis déjà pas mal d’années aux traits nominalistes que
l’analyse permet de déceler dans l’œuvre de Chaucer et aux problèmes théoriques et
méthodologiques liés à ce type de recherche. Dans son essai intitulé As Writ Myn
Auctour called Lollius: divine and authorial omnipotence in Chaucer’s Troilus and
Criseyde (p. 123-144), il s’emploie à montrer la faiblesse des propositions faites
jusqu’à présent pour prouver l’historicité de ce Lollius, dont Chaucer prétend avoir
utilisé le texte pour écrire son Troilus : l’ingénieuse suggestion de Kittredge (1917),
corroborée par Pratt (1950), ne repose que sur l’hypothèse d’une erreur de
transcription. R. Utz suggère, quant à lui, de considérer Lollius comme un auteur
inventé par Chaucer pour illustrer le concept nominaliste de la puissance absolue de
Dieu par analogie avec celle que le poète estime détenir sur le microcosme de sa
création littéraire. L’A. fonde sa théorie essentiellement sur l’atmosphère de
contingence et d’insécurité dans laquelle évoluent tous les personnages du poème,
due surtout à la hiérarchie d’« inventeurs de fictions » sur laquelle l’histoire repose :
Pandare, le producteur de mensonges destinés à rapprocher Troilus et Criseyde, le
narrateur, dont les contradictions ébranlent la confiance du lecteur, et Lollius,
l’auteur fictif de l’histoire que le narrateur prétend traduire. R. Utz conclut son étude
très convaincante en suggérant une comparaison entre l’épilogue du Troilus et les
Rétractations qui terminent les Contes de Canterbury, associant christianisme et
création artistique et qui, loin de renier l’œuvre accomplie, comme le pensent de
nombreux commentateurs, démontrent avec humour et finesse la fierté du poète d’en
être l’auteur.
Dans
Chaucer’s clerks and the value of philosophy (p. 145-155), W.H. Watts passe en
revue les raisons que nous pourrions avoir de croire à l’engagement du poète dans les
débats philosophiques de son époque et à l’influence que certains philosophes
contemporains auraient exercée sur lui : ses traductions et adaptations de textes
philosophiques, ses allusions à des figures comme Platon, Cicéron, Sénèque et, de
façon plus précise, sa dédicace du
Troilus à Strode, la référence à Bradwardine dans
le
Conte du prêtre de la nonne et, dans le même conte, la longue discussion sur la validité
des rêves pour la divination, dont l’origine serait le commentaire de Robert Holcot sur
le
Livre de la sagesse. W. Watts trouve à ce passage d’autres sources possibles et estime
qu’il reste difficile d’établir une relation directe entre Chaucer et le discours
philosophique du XIV
e siècle, surtout si l’on tient compte de la tendance persistante
du poète à se moquer des clercs qui font de la philosophie. Il n’épargne, selon l’A., ni
le clerc-pèlerin, ni Nicholas, ni les deux clercs de Cambridge
[8], ni celui d’Orléans, ni
le chanoine, ni les clercs qu’invoquent Dorigène et Criseyde en sachant qu’ils ne
résoudront pas leur problème. C’est donc un bilan très négatif que dresse W. Watts,
cherchant en vain un support textuel pour étayer une telle relation.
On peut se demander si l’A. de ce dernier article accepterait, comme preuve
suffisante de l’intérêt de Chaucer pour la querelle des universaux, la technique
poétique qui préside à l’organisation des portraits du
Prologue général mais aussi des
contes et de l’ensemble de l’œuvre. Dans les portraits, par exemple, le poète suit un
schéma qui oppose d’une part, les traits généraux s’appliquant à toute une catégorie
d’individus (le chevalier modèle, le moine mondain, le frère licencieux, etc.),
répondant donc à la définition d’universaux et, d’autre part, des traits individuels
absents des stéréotypes littéraires mais d’une précision telle qu’ils permettent parfois
l’identification historique du personnage évoqué
[9]. Ne s’agit-il pas là d’une
dramatisation poétique de la fameuse controverse philosophique contrastant,
comme moyen de connaissance, les idées générales, les universaux, applicables à de
nombreux personnages, et les détails individuels, qui seuls permettent de connaître,
ou de reconnaître une personne précise ?
Dans
Literary nominalism and medieval sign theory : problems and perspectives, St. Penn
met en garde contre la tentation, pour les théoriciens modernes, d’établir un parallèle
entre la théorie médiévale du signe et la distinction structuraliste entre signifiant et
signifié. Il constate que l’emploi de ces concepts semble souvent biaisé par le sens
moderne de ces mots et que plusieurs spécialistes de la littérature médiévale ont le
tort, estime-t-il, d’attribuer de façon simpliste l’ambiguïté de certains textes à une
influence nominaliste. Il critique sévèrement l’analyse de P. Knapp
[10], car elle insiste
précisément sur cette scission entre le signe et son référent universel identifiés comme
signifiant et signifié. L’A. propose d’expliquer plutôt les expressions ambiguës, les
jeux de mots, les équivoques par l’effet de la rhétorique, qui constitue une menace
pour le
trivium parce qu’elle prend pour objet le langage. Il suggère aussi le recours
au « réalisme sceptique », estimant qu’ambiguïté et jeux de mots s’expliquent mieux
par l’incertitude ambiante au sujet du langage (comme véhicule de la vérité et comme
moyen d’acquisition de la connaissance) que comme symptômes de la pensée
nominaliste. Il suggère pour conclure de chercher dans Wyclif l’illustration de la
façon dont les préceptes nominalistes pouvaient être exploités et exagérés par les
adversaires de cette doctrine.
L’A. de Self, action and sign, W.F. Munson, analyse et oppose le mystère des
Towneley Plays et celui du Cycle de York relatifs au baptême du Christ par Jean. Le
mystère de Towneley construit, dit-il, une relation du soi aux autres et à Dieu très
différente de celle du texte de York. L’A. commence par établir ce contraste et le situe
ensuite par rapport à la théorie du salut proposée par les théologiens de la fin du
Moyen Âge influencés par le nominalisme philosophique. Munson développe son
argumentation au départ d’une analyse minutieuse des personnages, de l’action, du
spectacle et insiste sur l’importance, dans le mystère de Towneley, du rôle positif de
l’homme dans le processus interactif du salut. En effet, le texte de Towneley considère
les sacrements comme des véhicules contingents, des signes qui servent aux échanges
entre Dieu et l’homme plutôt que comme des réceptacles réalistes pour universaux.
C’est donc la théologie ockhamiste de la via moderna qui sous-tend l’action. L’A.
démontre ainsi avec brio que c’est par la comparaison d’un texte avec un autre sur le
même sujet mais fondé sur des principes philosophiques ou théologiques différents
que l’on peut le mieux mettre en évidence l’appartenance de chacun à une tendance
donnée.
Dans
Semiotic slippage : identity and authority in the English Renaissance (p. 227-235),
W.C. Carroll estime que la crise d’autorité qui se manifeste à l’époque de la
Renaissance anglaise fut aussi une crise du signe, plus particulièrement du système
sémiotique prévu pour imposer et contrôler les distinctions sociales. Cette crise
correspond selon lui à une étape de la mutation, du glissement général qui s’opéra du
réalisme au nominalisme au début de la période moderne. Il rappelle la théorie de M.
Foucault
[11] à propos des exécutions publiques. « La présence nécessaire du public à
qui était destiné ce spectacle garantissait la subversion des intentions sémiotiques du
régime parce que la présence des foules – nécessaire aux buts politiques du spectacle
– transformait inévitablement l’occasion en brèves saturnales où les règles étaient
inversées, l’autorité ridiculisée et les criminels transformés en héros » (p. 228). Après
avoir souligné l’échec de quelques-uns des systèmes mis en œuvre, à l’époque, pour
distinguer, par exemple, les vagabonds et les faux mendiants des vrais infirmes et des
vrais pauvres, l’A. conclut qu’ « aucun programme tendant à l’isolement sémiotique
d’une classe ne fut couronné de succès à l’heure de la Renaissance anglaise. »
L’essai de J.R. Siemon, Sign, cause or general habit ? Towards an « historicist ontology »
of character on the early modern stage, se propose de définir les aspects sémiotiques
implicites dans les représentations théâtrales de personnages au début de l’époque
moderne. Il s’attache plus particulièrement au caractère de Richard III tel qu’il est
dépeint par Shakespeare. Le roi souffrait d’une malformation grave. L’A. de l’article
étudie son comportement à la lumière des travaux de deux penseurs dans le domaine
de l’analyse sociale d’époques très différentes, Fr. Bacon et P. Bourdieu. Dans l’essai
de Bacon, On Difformity, la difformité physique est traitée comme étant la cause et non
le signe d’un caractère particulier qui tente de se libérer du mépris d’autrui. L’analyse
implique aussi que, dans tous les contextes culturels et sociaux, la difformité aurait
le même effet. Shakespeare montre que la méchanceté de Richard III résulte d’une
décision individuelle, ce qui permet une révision nominaliste du lien entre difformité
physique et caractère. L’essai de Bacon suggère en outre qu’avec le temps, l’attitude
de défense se mue en habitude, ce qui ne tient toujours pas compte du contexte social.
C’est cette sphère d’investigation qui est explorée tant par P. Bourdieu, lequel
propose une analyse sociale transcendant l’opposition nominaliste/réaliste, que par
la sémiotique dramatique de Shakespeare : les réactions, les remords de certains
personnages, montrent en effet que le monde aristocratique est plus dur que celui
dans lequel sont recrutés les tueurs du jeune prince Clarence.
A. Mahler, l’A. de
Don Quixote, Hamlet, Foucault – language, « literature », and the
losses of analogism, s’intéresse particulièrement au rôle de transition joué par la
Renaissance dans le passage du modèle réaliste à la critique nominaliste. Dans son
ouvrage
Les mots et les choses. Archéologie des sciences humaines
[12], Foucault décrit
l’épistème de cette époque comme reposant essentiellement sur l’analogie, sans tenir
compte du discours nominaliste, émergeant surtout dans la littérature. L’A. illustre
par des exemples le glissement qui s’opère, au début de l’époque moderne, de la
théorie du langage considéré comme instrument épistémologique vers le langage
considéré comme un moyen de représentation quasi-transparent. Il analyse ensuite
deux aspects de l’épistémologie littéraire du début de la période moderne :
l’invention des noms du cheval, du « héros » et de Dulcinée dans
Don Quichotte et
l’acquisition de la connaissance dans
Hamlet. Don Quichotte ne trouve pas la vérité
par le langage et, à la fin du roman, l’idée de ressemblance, d’analogie comme moyen
de connaissance est reléguée au rang de folie, de fiction ou de jeu. Quant à Hamlet,
il utilise la méthode de vérification expérimentale pour s’assurer que son beau-père
est bien un meurtrier. L’A. conclut que c’est bien à la Renaissance, donc plus tôt que
Foucault le suggère, que commence à s’affirmer la pensée nominaliste. Je proposerais
d’avancer encore quelque peu l’émergence de cette pensée dans la littérature car,
comme H. Keiper, R. Utz et moi-même l’avons montré, elle est déjà bien présente au
XIV
e siècle dans l’œuvre poétique de Chaucer
[13].
S. Fendler étudie les transformations que subit la notion de beauté dans quatre
œuvres de la Renaissance : l’Arcadia de Pilip Sidney, Urania de Mary Wroth (1621), la
Continuation of Sir Philip Sidney’s Arcadia d’Anna Weamys (1651) et The Flower of
Fidelity de John Reynolds (1654). L’analyse met en évidence l’évolution du sens du
mot beauté : partant d’une figure comme l’Urania de P. Sidney, l’A. montre que le mot
perd progressivement son caractère presque allégorique et se libère de sa connotation
religieuse à mesure que les personnages s’individualisent.
Dans John Locke and the tradition of nominalism, N. Hudson souligne le rôle
important que le philosophe semble avoir joué dans la transmission du nominalisme
jusqu’à notre époque. Comme Ockham, Locke (1632-1704) insiste sur le fondement
conventionnel ou arbitraire des mots, mais il estime que ce sont eux qui donnent aux
idées leur réelle clarté et leur stabilité, et que l’universel résulte de la compréhension,
réalisée par abstraction, à partir de l’expérience d’objets individuels. Les théories de
Locke influencèrent profondément les philosophes des Lumières, surtout Condillac
(1714-1780), qui introduisit les vues linguistiques du philosophe anglais dans le
courant de pensée du XVIIIe siècle. Rousseau, Buffon et beaucoup d’autres penseurs
comme Herder ou von Humboldt leur sont redevables de la conviction nominaliste
que le langage joue un rôle central dans la pensée et que la nature n’est faite que
d’individus, les genres, les ordres et les classes n’existant que dans notre imagination.
En somme, « ce fut Locke qui ouvrit un débat toujours d’actualité sur le rapport qui
existe entre la pensée et la langue et sur la nature des universaux. » (p. 299)
Le dernier essai, intitulé
A modern debate over universals. Critical theory vs.
« essentialism » constitue une conclusion très adéquate à l’ensemble qui nous est
présenté. Son A., Chr. Bode, l’un des éditeurs du volume, considère qu’il y a
actuellement deux camps parmi les lecteurs d’œuvres littéraires. D’abord, ceux qui
estiment que les textes portent leur sens, que le sens est dans le texte et que le lecteur
le découvrira s’il se soumet à l’autorité du texte. Ce sont des réalistes du sens, que l’A.
appelle « essentialistes »
[14]. Pour l’autre camp, celui des partisans de la théorie critique
sous diverses formes, le sens ne peut être que construit et chaque lecteur élabore le
sien, ce qui explique la prolifération de nouveaux sens. Historiquement, il existe de
véritables chapelets de sens dans l’histoire de la réception d’un texte. En termes
philosophiques, on peut dire que la théorie critique a une conception nominaliste du
sens, car « elle dénie au sens d’un texte toute réalité autre que des actes concrets de
pensée, de compréhension et de langage humain » (p. 310).
L’A. élabore ensuite un raisonnement fictif, qui pourrait être celui d’un réaliste,
aboutissant à la conclusion que, tout bien considéré, le nominalisme médiéval n’a
jamais existé. Ce n’est en réalité qu’un prétexte pour introduire une défense
vigoureuse, mais tout aussi fictive du nominalisme médiéval comme étant à l’origine
de la « transformation du paysage idéologique de l’Europe médiévale […] à partir de
l’orientation linguistique d’Ockham » (p. 310). Paradoxalement, l’image que donne
un nominaliste d’un nominalisme victorieux est « parasitée » par un discours réaliste
usant de concepts généraux matérialisés comme « le cours de l’histoire », « la marche
de la raison », « la naissance de l’homme moderne ». Inversement, une lecture réaliste
du débat médiéval s’efforcerait, par exemple, de minimiser l’importance du
nominalisme et de ses suites, ce qui ne peut se faire qu’en reconnaissant implicitement
la justesse fondamentale de la doctrine nominaliste. En somme, chacune de ces
approches, chacun de ces discours englobe l’Autre, son opposé, et en assure ainsi la
conservation, la survie, en sorte que « nos discours critiques se définissent, » estime
l’A., « par la façon dont ils prennent connaissance de la part de l’Autre en eux-mêmes. » (p. 313).
Comme on a pu le constater, l’ensemble est d’une remarquable homogénéité, tout
en restant polyphonique. Il atteint parfaitement le but que ses initiateurs se sont fixé :
explorer et suggérer les moyens les plus adéquats pour reconnaître, dans le discours
littéraire, les points de convergence avec le débat philosophique sur les universaux.
Ce faisant, les A., en particulier H. Keiper, mettent à la disposition du lecteur, en plus
des méthodes de recherche, les outils conceptuels indispensables. Mais ce qui ressort
surtout de ces études, c’est qu’il importe de commencer par une analyse exhaustive
et pointue du texte et une interprétation du matériel textuel primaire qui seuls
permettront de reconnaître s’il y a lieu de mettre le texte en rapport avec le débat
philosophique (Keiper, p. 44). En présence d’une telle richesse et d’une telle lucidité,
on ne peut qu’encourager tous ceux qui estiment que la littérature peut – doit – refléter
la pensée d’une époque, à lire cet ouvrage d’une utilité et d’une valeur incontestables.
[*]
Nominalism and literary discourse. New perspectives, éd. Hugo KEIPER, Christoph BODE et
Richard UTZ, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1997 ; 1 vol. in-8°, 370 p. (
Critical Studies, 10).
[1]
Op. cit., Préface, p. V.
[2]
Dont l’éditeur général est Myriam DIAZ-DIOCARETZ.
[3]
Le dernier essai de la collection suggère d’ailleurs que le réalisme « parasite » le
discours nominaliste et inversement.
[4]
Titre complet de l’essai : Negotiating the paradigm : Literary Nominalism and the
Theory and Practice of Rereading Late Medieval Texts,
Literary Nominalism and the Theory of
Rereading Late Medieval Texts : A New Research Paradigm, éd. R. UTZ, New York, 1995, p. 1-30.
[5]
Dans Un chroniqueur liégeois sur la route de Canterbury,
Bulletin de la Société royale Le
Vieux-Liège, t. 13, fasc. 16, 1997, p. 707-718.
[6]
Dans
Chaucer and Medieval Estates Satire, Cambridge, 1973.
[7]
L’écart sémiotique existe aussi à l’intérieur même de chaque portrait mais, à l’inverse
du décalage entre portrait et conte, il n’a pas, à ma connaissance, été mis en évidence. Voir à ce
sujet ma critique de l’article de W.H. WATTS, ci-dessous.
[8]
L’A. dit, par erreur, sans doute, d’Oxford.
[9]
Voir l’article cité n. 5.
[10]
Dans
Chaucer and the Social Contest, New York, 1990.
[11]
Dans
Discipline and Punish : the Birth of the Prison, tr. A. SHERIDAN, New York, 1979,
p. 60-63.
[12]
Paris, 1966, repr. 1992.
[13]
Voir notamment, ma discussion des essais de H. Keiper et de R. Utz, ci-dessus, et mon
article bibliographique intitulé La querelle des universaux dans le
Troilus de Geoffrey Chaucer,
Le Moyen Âge, t. 106, 2000, p. 369-374.
[14]
Parce que leur approche présuppose un sens stable, l’essence du texte, indépendant de
l’époque, de l’histoire, des stratégies d’interprétation, etc… (p. 303).