Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3919-0
294 pages

p. 565 à 574
doi: en cours

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Tome CVIII 2002/3-4

2002 Le Moyen Age

Nominalisme et littératureÀ propos d’un ouvrage récent  [*]

Paule Mertens-fonck Université de Liège
La nécessité d’une étude plus approfondie des rapports existant entre la controverse philosophique dénommée « querelle des universaux » et la littérature médiévale se fait sentir avec une acuité grandissante. Dès 1994, un groupe de chercheurs participant, du 22 au 27 août, au congrès de Graz sur le thème The European legacy : toward new paradigms se réunissait dans un atelier présidé par H. Keiper pour suggérer et tenter de définir la ou les méthodes « théoriquement adéquates » et « méthodologiquement convaincantes » pour explorer la relation entre le discours littéraire et le « complexe nominalisme/réalisme » [1].
Le volume 10 des Critical Studies [2], Nominalism and literary discourse. New perspectives, édité par H. Keiper, Chr. Bode et R. Utz, est issu des discussions du groupe, mais il est beaucoup plus qu’une simple publication des actes, car toutes les communications ont été revues et développées et plus de la moitié des essais furent écrits spécialement pour cet ouvrage.
Dans sa brève préface, H. Keiper définit l’intention des participants au projet : procurer au lecteur un fondement théorique et méthodologique pour le nouveau modèle de recherche dont le besoin se manifeste ; il souligne ce que les 14 études que comporte le volume ont en commun : la volonté de mieux comprendre ce qu’est le nominalisme littéraire en tant que phénomène culturel et discursif.
Le recueil proprement dit s’ouvre sur une copieuse introduction par le premier des trois éditeurs intitulée A literary « Debate over Universals ». New perspectives on the relationships between nominalism, realism and literary discourse. L’A. commence par relever les profondes analogies qui existent entre la création du monde telle que la décrit Jn, 1, 1-14) : « Au commencement était le Verbe … » et la création de mondes dans les fictions littéraires. Il pose les questions qui ont préoccupé les penseurs de Platon à Derrida et qui, de Chaucer à Tolkien, ont trouvé un écho dans les œuvres des poètes et des écrivains.
L’A. s’interroge ensuite sur la nature exacte et le statut qu’il faut attribuer aux signes que sont les mots et sur leur rapport avec la réalité. Puis il fait l’historique, depuis Platon et Aristote, des théories qui, au Moyen Âge, ont donné naissance à la querelle des universaux opposant réalistes et nominalistes. Même si elle est utile, Keiper ne peut approuver sans réserve la définition réductrice selon laquelle les premiers accordent aux universaux une réalité extra-mentale que les seconds leur refusent, car il existe plusieurs nuances de nominalisme et de réalisme. De même, il n’est pas tout à fait exact, selon lui, de prétendre qu’à notre époque, le nominalisme l’a définitivement emporté sur le réalisme, car il existe encore dans le monde moderne des versions idéologiques du réalisme comme le racisme ou le nationalisme [3]. Mais il reconnaît la nécessité d’être informé de la position d’un penseur sur les universaux, car elle reflète son orientation sémiotique générale et constitue la clé de voûte de son mode de pensée.
Des spécialistes influents de l’histoire culturelle tels F. Heer, R. Assunto, E. Panofsky et H. Blumenberg, rejoints par M. Foucault et J. Kristeva, estiment que la pensée européenne moderne a été façonnée par l’importance grandissante prise par le nominalisme et la défaite concomitante du réalisme. Sans admettre la continuité du mouvement mais en y voyant plutôt une progression dialectique en dents de scie, H. Keiper estime que les textes littéraires devraient refléter cette transformation culturelle et y apporter ensuite leur contribution. Il faudrait donc déterminer par quels moyens le discours littéraire exprime son appartenance à l’une ou l’autre tendance. L’A. explore alors la valeur relative des critères explicites et implicites qui pourraient être utilisés pour déterminer cette appartenance, estimant souhaitable de tenter d’identifier et d’analyser l’éventail complet des caractéristiques et des stratégies textuelles potentiellement pertinentes. Faut-il, par exemple, qu’un texte soit axé sur le problème ou une simple référence suffit-elle à placer le texte dans une perspective réaliste ou nominaliste qui rejaillira sur d’autres aspects ?
La réponse aux diverses questions méthodologiques soulevées peut d’ailleurs dépendre du but poursuivi en entamant une telle recherche. S’intéresse-t-on à l’impact direct ou indirect du débat philosophique sur la littérature contemporaine ou considère-t-on le problème d’un point de vue esthétique, par exemple comme l’un des aspects d’une œuvre littéraire que l’on étudie ? H. Keiper considère cette dernière approche comme plus productive et analyse longuement l’essai de Richard Utz, Negotiating the paradigm [4]. Il estime que les propositions de son co-éditeur, centrées sur la recherche des indices « nominalistes » ne sont pas entièrement satisfaisantes. Il suggère de situer le problème au niveau d’un débat littéraire sur les universaux plutôt qu’à celui d’une opposition directe entre nominalisme et réalisme littéraires. Il s’agirait, en somme, de dégager deux systèmes de référence qui entrent inévitablement dans une relation dialogique où ils se définissent mutuellement, correspondant à deux positions fondamentales souvent dramatisées, mises en scène, plutôt qu’amenées à une solution définitive. Si la littérature est considérée comme un phénomène culturel à part entière, les critères d’inclusion dans le débat doivent émerger non d’analogues philosophiques exacts ou de sources directes reconnues, mais de l’analyse littéraire critique et de l’interprétation du matériel textuel primaire. C’est seulement après – si cela est possible et indiqué – qu’il faut tenter de mettre les découvertes éventuelles en rapport avec les textes non littéraires pertinents et les circonstances extra-littéraires.
Keiper estime notamment que, si l’on peut mettre en évidence un écart sémiotique entre signifiant et signifié soutenu de façon régulière par la dynamique générale du texte, il y a là un marqueur potentiel de nominalisme littéraire. Nous avons, me semble-t-il, un exemple de ce décalage voulu par le poète dans les Contes de Canterbury, où il apparaît entre chaque portrait du Prologue général décrivant un futur narrateur et le narrateur tel qu’il se révèle à travers son conte. J’ai suggéré récemment que l’appétit de jouissance du Moine, cinquième personnage décrit par Chaucer dans le Prologue général, ne cadre pas avec les préoccupations philosophiques dévoilées par son conte [5]. C’est que, à part quelques détails, les portraits sont, comme l’a très bien montré J. Mann [6], des assemblages de traits stéréotypés qui peuvent s’appliquer à toute une catégorie de personnes, tandis que les contes, par leur choix et le discours sous-jacent, révèlent des personnalités partiellement ou totalement différentes. Il existe donc un écart significatif, qui a intrigué plusieurs générations de critiques, entre la description du personnage, le signifiant, et le narrateur du conte, le signifié [7].
H. Keiper définit aussi la position et le rôle du lecteur et insiste sur la nécessité d’être attentif à la conception générale de l’œuvre étudiée. En d’autres termes, nous avons besoin de moyens et de méthodes nous permettant de décrire l’organisation d’ensemble de l’œuvre comme étant elle-même instrument de signification. Pour ce faire, il est heureux que la distinction entre esthétique réaliste et esthétique nominaliste puisse s’appuyer sur des typologies bien établies du discours littéraire comme celles qui opposent monologique et polyphonique (Bakhtin), ouvert et fermé (Eco), auteur/lecteur (Barthes) ou encore texte déclaratif/texte interrogatif (Benvéniste). Il faut toutefois se garder de confondre ces catégories avec celles de réalisme/nominalisme et s’en servir plutôt comme instruments de recherche pour l’analyse textuelle. Bref, pour évaluer le nominalisme ou le réalisme littéraire d’un texte, l’A. propose de combiner l’approche typologique avec les méthodes adéquates d’analyse historique, c’est-à-dire avec une étude de ses fonctions historiques orientée vers le contexte et les rapports du texte avec lui.
L’avant-dernière partie de ce copieux essai souligne l’importance des changements dus à l’histoire dans l’interprétation des textes. Elle retrace, à titre d’exemple, la façon dont les générations successives de critiques se sont représenté Chaucer : d’abord comme un auteur chrétien orthodoxe, dont les textes étaient indubitablement affirmatifs puis, au cours des dernières décennies, de plus en plus souvent comme l’auteur de textes interrogatifs remettant en question les idéologies dominantes de son époque. La première représentation correspondait à une image du Moyen Âge adhérant à une vision chrétienne monolithique du monde, dans laquelle il était impossible d’imaginer un auteur exprimant des vues subversives. En outre, même après 1950, la reconnaissance du débat sur les universaux comme l’un des facteurs de transformation dans l’histoire des idées fut plutôt lente à venir. À notre époque, nous pouvons observer un intérêt croissant pour le nominalisme, mais si certains critiques ont tendance à exagérer, à généraliser la dimension disruptive de l’œuvre de Chaucer et ses aspects carnavalesques, d’autres tentent encore de préserver l’image du Chaucer orthodoxe en limitant le caractère interrogateur de ses textes.
Dans les dernières pages de cet article introductif (p. 71-85), Keiper présente la collection d’essais dont il est l’un des éditeurs. Il précise les limites spatio-temporelles initialement fixées (Moyen Âge et début de la période moderne en Angleterre) et justifie quelques exceptions : deux contributions sur des auteurs français, Chrétien de Troyes et Rabelais, mettant en évidence des moments décisifs de l’évolution de la culture littéraire française qui ont probablement influencé l’évolution de la littérature anglaise.
L’auteur de Signs of a new literary paradigm : the Christian figures of Chrétien de Troyes, G. Seaman (p. 87-109) réfute d’emblée les deux théories relatives à Chrétien qui s’excluent mutuellement, l’une réduisant Chrétien à un simple serviteur de son patron, Philippe de Flandre, et l’autre l’élevant au rang de ceux qui servent le dieu chrétien. Il lit dans les prologues des œuvres du poète la préoccupation d’instaurer un nouveau modèle littéraire et non de perpétuer ou d’imiter les autres. En « signant » chacun de ses cinq romans Chrétien inaugure la période décrite par M. Zink comme celle de la « subjectivité littéraire », où le texte écrit et durable est associé à un auteur et prend ses distances par rapport à l’activité orale et, selon Chrétien, corruptrice, du jongleur. Se référant au nominalisme d’Abélard, G. Seaman estime que le philosophe a mis à la disposition des auteurs de romans et notamment de Chrétien de Troyes, le système conceptuel théorique qui leur a permis de redéfinir la culture littéraire de leur époque et de l’avenir, et de présenter un modèle quasiment révolutionnaire.
Rabelais est le sujet d’un article de U. Langer, Charity and the singular : the object of love in Rabelais (p. 217-226). L’A. part de la notion de charité telle que la définissent Augustin et les scolastiques, ainsi que le contemporain de Rabelais, Érasme. Elle se situe dans une perspective réaliste, car aimer son prochain comme soi-même, c’est l’aimer comme une créature de Dieu semblable à soi. Selon U. Langer, l’histoire de Pantagruel et de Panurge s’écarte de cette perspective, car l’amour parfois excessif du géant pour son comparse se fonde précisément sur ce qui les sépare, sur la singularité de Panurge et non sur la similarité des deux amis comme créatures de Dieu. Certes, Panurge imite son maître, mais l’imitation du poème proposé par Pantagruel pour célébrer une victoire est purement formelle et omet totalement le message humaniste, ethico-religieux du poème, qui critique la violence guerrière et exalte la supériorité des lettres sur les armes et la confiance en Dieu. L’imitation ne sert qu’à accentuer la singularité des personnages l’un par rapport à l’autre et met en évidence le refus sous-jacent de la perspective réaliste, qui insiste sur la similitude.
Ces deux essais mis à part, tous les articles se situent dans le champ précisé ci~dessus.
W.J. Courtenay s’attache à présenter les développements nouveaux qui se sont fait jour dans notre façon de comprendre la distinction qui s’impose entre potentia absoluta et potentia ordinata (p. 111-122). Il intitule son article The dialectic of divine omnipotence in the age of Chaucer : a reconsideration. En 1963, l’ouvrage de H. Oberman proposait de considérer ces deux aspects de la puissance divine comme deux parties d’un même tout, la première exprimant la liberté de Dieu, l’autre son engagement à respecter les lois de la nature créée par lui et l’ordre du salut effectué par l’Incarnation et la Crucifixion. Dans les années soixante-dix, il fut admis qu’il ne fallait pas voir dans les deux formules deux puissances divines, mais plutôt deux façons de considérer et de parler d’une même chose. Entre 1985 et 1994, la signification de ce concept devient plus complexe : on découvre qu’il n’y a pas, au XIVe siècle, une définition mais deux : l’interprétation théologique traditionnelle et une interprétation qui établit une comparaison entre la potentia absoluta divine et la plenitudo potestatis royale et papale se traduisant, pour John Duns Scotus, par une distinction entre la façon dont Dieu agit normalement et celle dont il pourrait agir occasionnellement. La fin de l’article est consacrée à ce qui, dans la littérature médiévale, pourrait révéler l’ombre portée par ces deux interprétations différentes.
R. Utz s’intéresse depuis déjà pas mal d’années aux traits nominalistes que l’analyse permet de déceler dans l’œuvre de Chaucer et aux problèmes théoriques et méthodologiques liés à ce type de recherche. Dans son essai intitulé As Writ Myn Auctour called Lollius: divine and authorial omnipotence in Chaucer’s Troilus and Criseyde (p. 123-144), il s’emploie à montrer la faiblesse des propositions faites jusqu’à présent pour prouver l’historicité de ce Lollius, dont Chaucer prétend avoir utilisé le texte pour écrire son Troilus : l’ingénieuse suggestion de Kittredge (1917), corroborée par Pratt (1950), ne repose que sur l’hypothèse d’une erreur de transcription. R. Utz suggère, quant à lui, de considérer Lollius comme un auteur inventé par Chaucer pour illustrer le concept nominaliste de la puissance absolue de Dieu par analogie avec celle que le poète estime détenir sur le microcosme de sa création littéraire. L’A. fonde sa théorie essentiellement sur l’atmosphère de contingence et d’insécurité dans laquelle évoluent tous les personnages du poème, due surtout à la hiérarchie d’« inventeurs de fictions » sur laquelle l’histoire repose : Pandare, le producteur de mensonges destinés à rapprocher Troilus et Criseyde, le narrateur, dont les contradictions ébranlent la confiance du lecteur, et Lollius, l’auteur fictif de l’histoire que le narrateur prétend traduire. R. Utz conclut son étude très convaincante en suggérant une comparaison entre l’épilogue du Troilus et les Rétractations qui terminent les Contes de Canterbury, associant christianisme et création artistique et qui, loin de renier l’œuvre accomplie, comme le pensent de nombreux commentateurs, démontrent avec humour et finesse la fierté du poète d’en être l’auteur.
Dans Chaucer’s clerks and the value of philosophy (p. 145-155), W.H. Watts passe en revue les raisons que nous pourrions avoir de croire à l’engagement du poète dans les débats philosophiques de son époque et à l’influence que certains philosophes contemporains auraient exercée sur lui : ses traductions et adaptations de textes philosophiques, ses allusions à des figures comme Platon, Cicéron, Sénèque et, de façon plus précise, sa dédicace du Troilus à Strode, la référence à Bradwardine dans le Conte du prêtre de la nonne et, dans le même conte, la longue discussion sur la validité des rêves pour la divination, dont l’origine serait le commentaire de Robert Holcot sur le Livre de la sagesse. W. Watts trouve à ce passage d’autres sources possibles et estime qu’il reste difficile d’établir une relation directe entre Chaucer et le discours philosophique du XIVe siècle, surtout si l’on tient compte de la tendance persistante du poète à se moquer des clercs qui font de la philosophie. Il n’épargne, selon l’A., ni le clerc-pèlerin, ni Nicholas, ni les deux clercs de Cambridge [8], ni celui d’Orléans, ni le chanoine, ni les clercs qu’invoquent Dorigène et Criseyde en sachant qu’ils ne résoudront pas leur problème. C’est donc un bilan très négatif que dresse W. Watts, cherchant en vain un support textuel pour étayer une telle relation.
On peut se demander si l’A. de ce dernier article accepterait, comme preuve suffisante de l’intérêt de Chaucer pour la querelle des universaux, la technique poétique qui préside à l’organisation des portraits du Prologue général mais aussi des contes et de l’ensemble de l’œuvre. Dans les portraits, par exemple, le poète suit un schéma qui oppose d’une part, les traits généraux s’appliquant à toute une catégorie d’individus (le chevalier modèle, le moine mondain, le frère licencieux, etc.), répondant donc à la définition d’universaux et, d’autre part, des traits individuels absents des stéréotypes littéraires mais d’une précision telle qu’ils permettent parfois l’identification historique du personnage évoqué [9]. Ne s’agit-il pas là d’une dramatisation poétique de la fameuse controverse philosophique contrastant, comme moyen de connaissance, les idées générales, les universaux, applicables à de nombreux personnages, et les détails individuels, qui seuls permettent de connaître, ou de reconnaître une personne précise ?
Dans Literary nominalism and medieval sign theory : problems and perspectives, St. Penn met en garde contre la tentation, pour les théoriciens modernes, d’établir un parallèle entre la théorie médiévale du signe et la distinction structuraliste entre signifiant et signifié. Il constate que l’emploi de ces concepts semble souvent biaisé par le sens moderne de ces mots et que plusieurs spécialistes de la littérature médiévale ont le tort, estime-t-il, d’attribuer de façon simpliste l’ambiguïté de certains textes à une influence nominaliste. Il critique sévèrement l’analyse de P. Knapp [10], car elle insiste précisément sur cette scission entre le signe et son référent universel identifiés comme signifiant et signifié. L’A. propose d’expliquer plutôt les expressions ambiguës, les jeux de mots, les équivoques par l’effet de la rhétorique, qui constitue une menace pour le trivium parce qu’elle prend pour objet le langage. Il suggère aussi le recours au « réalisme sceptique », estimant qu’ambiguïté et jeux de mots s’expliquent mieux par l’incertitude ambiante au sujet du langage (comme véhicule de la vérité et comme moyen d’acquisition de la connaissance) que comme symptômes de la pensée nominaliste. Il suggère pour conclure de chercher dans Wyclif l’illustration de la façon dont les préceptes nominalistes pouvaient être exploités et exagérés par les adversaires de cette doctrine.
L’A. de Self, action and sign, W.F. Munson, analyse et oppose le mystère des Towneley Plays et celui du Cycle de York relatifs au baptême du Christ par Jean. Le mystère de Towneley construit, dit-il, une relation du soi aux autres et à Dieu très différente de celle du texte de York. L’A. commence par établir ce contraste et le situe ensuite par rapport à la théorie du salut proposée par les théologiens de la fin du Moyen Âge influencés par le nominalisme philosophique. Munson développe son argumentation au départ d’une analyse minutieuse des personnages, de l’action, du spectacle et insiste sur l’importance, dans le mystère de Towneley, du rôle positif de l’homme dans le processus interactif du salut. En effet, le texte de Towneley considère les sacrements comme des véhicules contingents, des signes qui servent aux échanges entre Dieu et l’homme plutôt que comme des réceptacles réalistes pour universaux. C’est donc la théologie ockhamiste de la via moderna qui sous-tend l’action. L’A. démontre ainsi avec brio que c’est par la comparaison d’un texte avec un autre sur le même sujet mais fondé sur des principes philosophiques ou théologiques différents que l’on peut le mieux mettre en évidence l’appartenance de chacun à une tendance donnée.
Dans Semiotic slippage : identity and authority in the English Renaissance (p. 227-235), W.C. Carroll estime que la crise d’autorité qui se manifeste à l’époque de la Renaissance anglaise fut aussi une crise du signe, plus particulièrement du système sémiotique prévu pour imposer et contrôler les distinctions sociales. Cette crise correspond selon lui à une étape de la mutation, du glissement général qui s’opéra du réalisme au nominalisme au début de la période moderne. Il rappelle la théorie de M. Foucault [11] à propos des exécutions publiques. « La présence nécessaire du public à qui était destiné ce spectacle garantissait la subversion des intentions sémiotiques du régime parce que la présence des foules – nécessaire aux buts politiques du spectacle – transformait inévitablement l’occasion en brèves saturnales où les règles étaient inversées, l’autorité ridiculisée et les criminels transformés en héros » (p. 228). Après avoir souligné l’échec de quelques-uns des systèmes mis en œuvre, à l’époque, pour distinguer, par exemple, les vagabonds et les faux mendiants des vrais infirmes et des vrais pauvres, l’A. conclut qu’ « aucun programme tendant à l’isolement sémiotique d’une classe ne fut couronné de succès à l’heure de la Renaissance anglaise. »
L’essai de J.R. Siemon, Sign, cause or general habit ? Towards an « historicist ontology » of character on the early modern stage, se propose de définir les aspects sémiotiques implicites dans les représentations théâtrales de personnages au début de l’époque moderne. Il s’attache plus particulièrement au caractère de Richard III tel qu’il est dépeint par Shakespeare. Le roi souffrait d’une malformation grave. L’A. de l’article étudie son comportement à la lumière des travaux de deux penseurs dans le domaine de l’analyse sociale d’époques très différentes, Fr. Bacon et P. Bourdieu. Dans l’essai de Bacon, On Difformity, la difformité physique est traitée comme étant la cause et non le signe d’un caractère particulier qui tente de se libérer du mépris d’autrui. L’analyse implique aussi que, dans tous les contextes culturels et sociaux, la difformité aurait le même effet. Shakespeare montre que la méchanceté de Richard III résulte d’une décision individuelle, ce qui permet une révision nominaliste du lien entre difformité physique et caractère. L’essai de Bacon suggère en outre qu’avec le temps, l’attitude de défense se mue en habitude, ce qui ne tient toujours pas compte du contexte social. C’est cette sphère d’investigation qui est explorée tant par P. Bourdieu, lequel propose une analyse sociale transcendant l’opposition nominaliste/réaliste, que par la sémiotique dramatique de Shakespeare : les réactions, les remords de certains personnages, montrent en effet que le monde aristocratique est plus dur que celui dans lequel sont recrutés les tueurs du jeune prince Clarence.
A. Mahler, l’A. de Don Quixote, Hamlet, Foucault – language, « literature », and the losses of analogism, s’intéresse particulièrement au rôle de transition joué par la Renaissance dans le passage du modèle réaliste à la critique nominaliste. Dans son ouvrage Les mots et les choses. Archéologie des sciences humaines [12], Foucault décrit l’épistème de cette époque comme reposant essentiellement sur l’analogie, sans tenir compte du discours nominaliste, émergeant surtout dans la littérature. L’A. illustre par des exemples le glissement qui s’opère, au début de l’époque moderne, de la théorie du langage considéré comme instrument épistémologique vers le langage considéré comme un moyen de représentation quasi-transparent. Il analyse ensuite deux aspects de l’épistémologie littéraire du début de la période moderne : l’invention des noms du cheval, du « héros » et de Dulcinée dans Don Quichotte et l’acquisition de la connaissance dans Hamlet. Don Quichotte ne trouve pas la vérité par le langage et, à la fin du roman, l’idée de ressemblance, d’analogie comme moyen de connaissance est reléguée au rang de folie, de fiction ou de jeu. Quant à Hamlet, il utilise la méthode de vérification expérimentale pour s’assurer que son beau-père est bien un meurtrier. L’A. conclut que c’est bien à la Renaissance, donc plus tôt que Foucault le suggère, que commence à s’affirmer la pensée nominaliste. Je proposerais d’avancer encore quelque peu l’émergence de cette pensée dans la littérature car, comme H. Keiper, R. Utz et moi-même l’avons montré, elle est déjà bien présente au XIVe siècle dans l’œuvre poétique de Chaucer [13].
S. Fendler étudie les transformations que subit la notion de beauté dans quatre œuvres de la Renaissance : l’Arcadia de Pilip Sidney, Urania de Mary Wroth (1621), la Continuation of Sir Philip Sidney’s Arcadia d’Anna Weamys (1651) et The Flower of Fidelity de John Reynolds (1654). L’analyse met en évidence l’évolution du sens du mot beauté : partant d’une figure comme l’Urania de P. Sidney, l’A. montre que le mot perd progressivement son caractère presque allégorique et se libère de sa connotation religieuse à mesure que les personnages s’individualisent.
Dans John Locke and the tradition of nominalism, N. Hudson souligne le rôle important que le philosophe semble avoir joué dans la transmission du nominalisme jusqu’à notre époque. Comme Ockham, Locke (1632-1704) insiste sur le fondement conventionnel ou arbitraire des mots, mais il estime que ce sont eux qui donnent aux idées leur réelle clarté et leur stabilité, et que l’universel résulte de la compréhension, réalisée par abstraction, à partir de l’expérience d’objets individuels. Les théories de Locke influencèrent profondément les philosophes des Lumières, surtout Condillac (1714-1780), qui introduisit les vues linguistiques du philosophe anglais dans le courant de pensée du XVIIIe siècle. Rousseau, Buffon et beaucoup d’autres penseurs comme Herder ou von Humboldt leur sont redevables de la conviction nominaliste que le langage joue un rôle central dans la pensée et que la nature n’est faite que d’individus, les genres, les ordres et les classes n’existant que dans notre imagination. En somme, « ce fut Locke qui ouvrit un débat toujours d’actualité sur le rapport qui existe entre la pensée et la langue et sur la nature des universaux. » (p. 299)
Le dernier essai, intitulé A modern debate over universals. Critical theory vs. « essentialism » constitue une conclusion très adéquate à l’ensemble qui nous est présenté. Son A., Chr. Bode, l’un des éditeurs du volume, considère qu’il y a actuellement deux camps parmi les lecteurs d’œuvres littéraires. D’abord, ceux qui estiment que les textes portent leur sens, que le sens est dans le texte et que le lecteur le découvrira s’il se soumet à l’autorité du texte. Ce sont des réalistes du sens, que l’A. appelle « essentialistes » [14]. Pour l’autre camp, celui des partisans de la théorie critique sous diverses formes, le sens ne peut être que construit et chaque lecteur élabore le sien, ce qui explique la prolifération de nouveaux sens. Historiquement, il existe de véritables chapelets de sens dans l’histoire de la réception d’un texte. En termes philosophiques, on peut dire que la théorie critique a une conception nominaliste du sens, car « elle dénie au sens d’un texte toute réalité autre que des actes concrets de pensée, de compréhension et de langage humain » (p. 310).
L’A. élabore ensuite un raisonnement fictif, qui pourrait être celui d’un réaliste, aboutissant à la conclusion que, tout bien considéré, le nominalisme médiéval n’a jamais existé. Ce n’est en réalité qu’un prétexte pour introduire une défense vigoureuse, mais tout aussi fictive du nominalisme médiéval comme étant à l’origine de la « transformation du paysage idéologique de l’Europe médiévale […] à partir de l’orientation linguistique d’Ockham » (p. 310). Paradoxalement, l’image que donne un nominaliste d’un nominalisme victorieux est « parasitée » par un discours réaliste usant de concepts généraux matérialisés comme « le cours de l’histoire », « la marche de la raison », « la naissance de l’homme moderne ». Inversement, une lecture réaliste du débat médiéval s’efforcerait, par exemple, de minimiser l’importance du nominalisme et de ses suites, ce qui ne peut se faire qu’en reconnaissant implicitement la justesse fondamentale de la doctrine nominaliste. En somme, chacune de ces approches, chacun de ces discours englobe l’Autre, son opposé, et en assure ainsi la conservation, la survie, en sorte que « nos discours critiques se définissent, » estime l’A., « par la façon dont ils prennent connaissance de la part de l’Autre en eux-mêmes. » (p. 313).
Comme on a pu le constater, l’ensemble est d’une remarquable homogénéité, tout en restant polyphonique. Il atteint parfaitement le but que ses initiateurs se sont fixé : explorer et suggérer les moyens les plus adéquats pour reconnaître, dans le discours littéraire, les points de convergence avec le débat philosophique sur les universaux. Ce faisant, les A., en particulier H. Keiper, mettent à la disposition du lecteur, en plus des méthodes de recherche, les outils conceptuels indispensables. Mais ce qui ressort surtout de ces études, c’est qu’il importe de commencer par une analyse exhaustive et pointue du texte et une interprétation du matériel textuel primaire qui seuls permettront de reconnaître s’il y a lieu de mettre le texte en rapport avec le débat philosophique (Keiper, p. 44). En présence d’une telle richesse et d’une telle lucidité, on ne peut qu’encourager tous ceux qui estiment que la littérature peut – doit – refléter la pensée d’une époque, à lire cet ouvrage d’une utilité et d’une valeur incontestables.
 
NOTES
 
[*] Nominalism and literary discourse. New perspectives, éd. Hugo KEIPER, Christoph BODE et Richard UTZ, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1997 ; 1 vol. in-8°, 370 p. (Critical Studies, 10).
[1] Op. cit., Préface, p. V.
[2] Dont l’éditeur général est Myriam DIAZ-DIOCARETZ.
[3] Le dernier essai de la collection suggère d’ailleurs que le réalisme « parasite » le discours nominaliste et inversement.
[4] Titre complet de l’essai : Negotiating the paradigm : Literary Nominalism and the Theory and Practice of Rereading Late Medieval Texts, Literary Nominalism and the Theory of Rereading Late Medieval Texts : A New Research Paradigm, éd. R. UTZ, New York, 1995, p. 1-30.
[5] Dans Un chroniqueur liégeois sur la route de Canterbury, Bulletin de la Société royale Le Vieux-Liège, t. 13, fasc. 16, 1997, p. 707-718.
[6] Dans Chaucer and Medieval Estates Satire, Cambridge, 1973.
[7] L’écart sémiotique existe aussi à l’intérieur même de chaque portrait mais, à l’inverse du décalage entre portrait et conte, il n’a pas, à ma connaissance, été mis en évidence. Voir à ce sujet ma critique de l’article de W.H. WATTS, ci-dessous.
[8] L’A. dit, par erreur, sans doute, d’Oxford.
[9] Voir l’article cité n. 5.
[10] Dans Chaucer and the Social Contest, New York, 1990.
[11] Dans Discipline and Punish : the Birth of the Prison, tr. A. SHERIDAN, New York, 1979, p. 60-63.
[12] Paris, 1966, repr. 1992.
[13] Voir notamment, ma discussion des essais de H. Keiper et de R. Utz, ci-dessus, et mon article bibliographique intitulé La querelle des universaux dans le Troilus de Geoffrey Chaucer, Le Moyen Âge, t. 106, 2000, p. 369-374.
[14] Parce que leur approche présuppose un sens stable, l’essence du texte, indépendant de l’époque, de l’histoire, des stratégies d’interprétation, etc… (p. 303).
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Titre complet de l’essai : Negotiating the paradigm :...
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L’écart sémiotique existe aussi à l’intérieur même de chaqu...
[suite] Suite de la note...
[8]
L’A. dit, par erreur, sans doute, d’Oxford. Suite de la note...
[9]
Voir l’article cité n. 5. Suite de la note...
[10]
Dans Chaucer and the Social Contest, New York, 1990. Suite de la note...
[11]
Dans Discipline and Punish : the Birth of the Prison...
[suite] Suite de la note...
[12]
Paris, 1966, repr. 1992. Suite de la note...
[13]
Voir notamment, ma discussion des essais de H. Keip...
[suite] Suite de la note...
[14]
Parce que leur approche présuppose un sens stable, ...
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