2002
Le Moyen Age
Cluny , système chrétien (XIe-XIIe siècles)
À propos d’un ouvrage récent
[*]
Patrick Henriet
Université de Paris IV (Paris-Sorbonne)
« C’est presque le monde entier qui gagne Cluny comme un asile
commun de piété, pour la restauration spirituelle procurée en ces lieux. Ses
habitants soumettent la chair à l’esprit dans une lutte continuelle ; pour eux
vraiment, suivant la parole de l’apôtre (Phil, 1, 21), “vivre c’est Christ et
mourir un gain”. Plusieurs d’entre eux ont été choisis et élevés pour
l’édification de l’Église, les uns comme papes, les autres comme cardinaux,
évêques, abbés ou pasteurs. C’est ainsi que le parfum des vertus a rempli la
vaste demeure du monde de l’odeur de ses onguents, quand le zèle de la religion
monastique, qui à cette époque se refroidissait, se réchauffa par l’exemple et
l’ardeur de ces hommes »
[1].
Ainsi s’exprime l’hagiographe anonyme de saint Morand († 1115),
un moine qui, avant de devenir le patron du prieuré clunisien d’Altkirch
(diocèse de Bâle), s’était retiré quelque temps à Cluny. Ce texte apologétique,
sans doute tardif, marque bien la double orientation du rayonnement clunisien :
d’une part l’accueil des aspirants à la perfection, en un lieu réputé parfait,
d’autre part la diffusion d’un idéal, par le biais de cadres ecclésiastiques
formés sur place. Cluny centripète, Cluny centrifuge. Ce schéma, qui infirme à
lui seul la notion d’un monachisme radicalement coupé du monde, peut servir
d’introduction à l’étude de ce que D. Iogna-Prat appelle un « système ecclésial
». L’importance du monastère bourguignon dans la vie religieuse des
Xe-XIIe siècles, le grand nombre et
la variété des sources permettant de retracer son histoire, le poids du
monachisme dans l’Église et dans la société de cette époque, font de Cluny un «
système ecclésial » à la fois autonome et prégnant, qui reflète souvent les
rouages et les évolutions de l’Église dans son ensemble. Ces quelques remarques
préliminaires suffisent à dire l’ambition d’un livre qui, par l’étude d’un
monastère et de l’un de ses abbés, entend bien tenir un discours général sur la
société chrétienne et ses fondements idéologiques. L’A. nous propose « une
promenade en chrétienté, en passant par Cluny ». Suivons-le.
Le livre porte donc sur les rapports entre Église et société.
Depuis le IXe siècle, le terme Église ne désigne plus
seulement une communauté spirituelle, mais aussi, de plus en plus, « une
structure à caractère social et temporel ». La vaste réforme, dite «
grégorienne », lancée à partir du milieu du XIe siècle,
rapproche l’Église et la société, qui, dans le discours des clercs, tendent à
devenir des « notions coextensives ». L’analyse va donc porter, en définitive,
sur les fondements de l’identité chrétienne. Est-il légitime de parler de «
Chrétienté » avant les grandes mises en ordre idéologiques des
XIe-XIIe siècles ? Si un concept
n’existe qu’à partir du moment où il fait l’objet d’un effort de définition,
voire de réflexion, de la part des contemporains, la réponse est sans doute
négative. Or dans ce processus d’auto-affirmation chrétienne qui caractérise
l’époque retenue, Cluny est un observatoire privilégié pour trois raisons,
longuement développées par l’A. Tout d’abord car, à partir du
XIe siècle, les clunisiens tendent de plus en plus à
confondre leur Église (Ecclesia
cluniacensis) avec l’Église universelle. Ce sera la première partie
(p. 19-99). Ensuite car avec l’œuvre de Pierre le Vénérable, et quel que soit
le genre littéraire pratiqué – théologie polémique, correspondance,
hagiographie –, nous avons une volonté affirmée, peut-être sans équivalent à
cette époque, de définir ce qui est chrétien. La définition pose un centre et
une périphérie. Le premier est éclairé dans un traité anti-hérétique, le
Contra Petrobrusianos, qui donne une
description très complète de ce que doit être l’économie chrétienne du salut.
Dans la mesure où les hérétiques sont issus des rangs de l’Église, il y a donc,
ici, « purgation intérieure » et délimitation du centre. Ce sera la seconde
partie (p. 103-262). Mais la Chrétienté a aussi des ennemis « extérieurs »,
qu’il s’agit de bien connaître pour mieux les combattre. Au
XIIe siècle, ce sont les sarrasins et les juifs. Pierre
fait donc traduire le Coran, il écrit des traités anti~islamiques et
anti-judaïques. Leur lecture fournira la matière de la troisième partie (p.
263-367).
En exposant en un peu moins de cent pages les rouages d’un
système monastique qui était assurément devenu, à la fin du
XI
e siècle, le plus prestigieux d’Occident, l’A. ne pose
pas seulement les fondations de ce qui va suivre : il rend aussi un immense
service à ses lecteurs. Depuis environ deux générations, en effet, la «
clunisiologie » est quasiment devenue une discipline à part, réservée de par
son dynamisme et son foisonnement à un très petit nombre de spécialistes
érudits. Le nombre des travaux publiés, en Allemagne en particulier, a connu
une courbe exponentielle
[2]. Or aucune synthèse satisfaisante de cette
impressionnante masse bibliographique n’existe – n’existait – en
français
[3]. C’est
précisément à cette mise au point que D.I.P., sans jamais perdre de vue sa
problématique, nous invite pour commencer. Ici comme dans la suite du livre,
nous passons en permanence du général au particulier. Le discours est
panoramique sans jamais cesser de s’appuyer sur des sources, lesquelles sont
disséquées avec une précision d’entomologiste. Tout commence donc par quelques
remarques sur la progressive « mise en “ordre” de la Chrétienté », depuis les
origines jusqu’au XIII
e siècle. Deux moments forts se
dégagent : l’époque carolingienne, d’abord, qui pose grâce au Pseudo Denys
l’Aréopagite l’emboîtement des hiérarchies terrestre et céleste, puis met au
point, dès les années 860, le schéma des trois ordres fonctionnels. La «
coupure grégorienne », ensuite, qui invente la souveraineté du pouvoir
pontifical, sacramentalise la vie religieuse et sépare, sur un mode beaucoup
plus tranché qu’auparavant, les sphères cléricale et laïque. C’est bien un
ordre général qu’il s’agit de mettre en place :
« La providence de l’administration divine a instauré des
grades et des ordres distincts afin que, les inférieurs manifestant du respect
aux supérieurs et les supérieurs exprimant de l’affection aux inférieurs, de la
diversité naisse la concorde et que tous les offices s’organisent en une
harmonieuse composition. […] L’exemple des milices célestes nous apprend qu’une
créature ne peut vivre ni être gouvernée dans l’égalité. […] Chaque office
s’accomplit de façon salutaire quand on peut recourir à un supérieur unique
» [4].
L’Église se construit depuis sa tête. Elle exclut parallèlement
tous ceux qui, en marge de ce schéma implacablement hiérarchique, refusent une
rigoureuse « logique de chrétienté »
[5]. Or Pierre le Vénérable est un bon représentant de
cette tendance, qui se développe sur le long terme et dont le « moment
grégorien » n’est peut-être qu’un épisode, il est vrai paroxysmique. Par sa
correspondance et ses traités, il contribue même largement à la définition de
cet ordre chrétien. Le fait qu'une telle volonté de délimitation, et
partant d’exclusion, vienne d’un clunisien, est en soi significatif. Depuis le
XI
e siècle, en effet, les moines n’ont cessé d’insister
sur le rôle charnière de leur
ordo
dans la communauté des chrétiens, assumant en conséquence des tâches de
magistère
[6]. Ceux qui
sont allés directement à la rencontre des fidèles ou de leurs ennemis supposés,
tels les ermites prédicateurs d’Italie, du Maine, de l’Anjou et du Limousin,
sont certes restés très minoritaires, mais il existait bien des façons de bâtir
la société chrétienne. De fait le modèle clunisien, dont Pierre le Vénérable
peut être considéré comme le plus brillant théoricien, n’a jamais fonctionné en
vase clos, pas plus d’ailleurs que les autres monastères de cette époque. C’est
donc ce « système ecclésial » que l’A. va maintenant s’employer à décrire, de
l’intérieur, avant de nous plonger dans la lecture des traités du neuvième abbé
de Cluny.
Qu’est ce qu’un « système ecclésial » monastique ? Certainement
pas un « ordre », au sens institutionnel du terme. Les travaux de J. Wollasch
et de G. Melville ont montré qu’il n’y avait pas d’« ordre clunisien » digne de
ce nom (avec sa territorialisation en provinces et son chapitre général,
collégial et aux compétences bien définies) avant le début du
XIII
e siècle
[7]. Il y a donc, si l’on se réfère aux documents, une
Ecclesia cluniacensis (ou
cluniacensis Ecclesia) qui s’est
lentement structurée
[8].
Cette « nébuleuse », juridiquement mal définie, s’étend par cercles
concentriques depuis le centre bourguignon jusqu’aux confins de la Chrétienté.
Elle intègre des établissements divers aux statuts variés
[9]. Mais à l’arrière-plan de cette
construction, somme toute pragmatique, se profile, dès le
XI
e siècle, un système de représentations intimement lié
aux relations sociales. L’intégration et l’exclusion sont les deux mouvements
qui donnent vie à cette ecclésiologie monastique, que l’A. propose d’expliquer
par le concept d’« inclusion » (confusion entre l’institution et le monde) : la
christianisation de tous les aspects de la vie sociale entraîne une prise en
charge croissante des hommes par l’« institution ecclésiale ». Or Cluny
pratique un mode particulier d’« inclusion », qui est celui du monachisme dit
traditionnel, par opposition aux différents types d’érémitisme et aux ordres
mendiants : elle est un refuge pour tous ceux qui veulent quitter le siècle, et
elle prend en charge ceux qui y demeurent, clercs aussi bien que laïques, par
la « gestion de la mémoire, individuelle ou familiale ». L’« inclusion »
s’opère enfin par une pression sur les structures ecclésiales externes à Cluny
: charges épiscopales et même pontificale
[10].
Ce que Pierre le Vénérable appelle un « refuge singulier et
commun des pécheurs » est d’abord un lieu où vivent des moines. Le recrutement
est à la mesure de la réputation de Cluny, universel. Entrent au monastère des
moines d’autres établissements, des clercs, des laïques, des adultes, des
enfants. L’essor des conversions laïques à partir de la fin du
XI
e siècle reflète le passage, à l’époque dite «
grégorienne », d’une éthique relative (le prince agit chrétiennement dans le
monde) à une éthique absolue (la conversion monastique ou rien). Le groupe des
novices est donc extrêmement varié. Il présente deux cas « limite », celui des
convertis
ad succurendum (prise de
froc à l’article de la mort) et celui des moines-laïques, convertis adultes,
généralement
illiterati, qui
progressent parfois dans la hiérarchie monastique mais, le plus souvent,
restent simples
conversi. La
communauté constitue donc un groupe hétérogène, qui s’organise selon des
logiques parfois difficilement conciliables. Selon la Règle de saint Benoît
(cap. 63), le rang dans la communauté dépend de l’ancienneté en son sein. Mais
en réalité, d’autres principes, liés à l’âge, au grade, aux fonctions et à la
détention d’un office, s’imposent progressivement. Ainsi, lors des célébrations
liturgiques, c’est le grade ecclésiastique qui décide du rang. Le système est
donc, dans ce cas, pyramidal. Il est dominé par l’abbé, qui reçoit d’ailleurs
en 1088 les
pontificalia, soit les
insignes qui permettent de l’assimiler à un évêque. Le monastère est bien une
sorte d’« Église en réduction ». Au cours du XII
e siècle,
l’évolution va d’ailleurs dans le sens d’une cléricalisation accrue : le fossé
moines~prêtres/laïques s’approfondit et les
conversi deviennent des convers au sens
cistercien du terme (écartés du chœur). Tous appartiennent néanmoins à la même
communauté, et l’identité monastique est un objet de fierté, en particulier
lorsqu’elle court le risque d’être effacée, ou brouillée, par l’accession à de
hautes dignités séculières. On met alors en avant la « marque indélébile de la
conversion », comme Mathieu d’Albano, dont la vie et surtout le
transitus sont une sorte de
revendication identitaire clunisienne
[11].
Ce système cénobitique, dont la complexité est à la mesure de
l’ambition, ne veut écarter aucun genre de vie. Il a donc cherché, en
particulier sous Hugues de Semur et Pierre le Vénérable, à intégrer
l’expérience érémitique. En témoignent certains actes de la pratique, les
expériences d’Ulrich de Zell († 1093) ou d’Anastase de Venise († 1083), divers
passages du De miraculis, enfin les
excellentes relations, en particulier au temps de Pierre, entre clunisiens et
chartreux. Il semble que la réflexion sur l’érémitisme, menée, à partir de la
seconde moitié du XIe siècle, par des réformateurs tels
que Pierre Damien, ait alors permis d’intégrer les solitaires à un projet
ecclésial global. Dans le cas clunisien, le couple érémitisme/cénobitisme
permet de mettre en valeur la notion de complémentarité des opposés dans
l’unité, notion qui vaut aussi pour les rapports entre moines et moniales –
fondation de Marcigny par Hugues de Semur. Au début du
XIIe siècle, l’hagiographe Gilon rapproche la figure
d’Hugues et celle de Noé, la « nef de saint Pierre » – Cluny – étant une figure
de l’arche.
Mais si Cluny accueille, englobe et réconcilie, elle déborde en
même temps vers l’extérieur. Ses moines, pour reprendre Pierre le Vénérable
citant le psaume 79, sont des « sarments » qui s’étendent « jusqu’à la mer ».
Cette extension a classiquement été pensée sur un mode quasi-militaire, en
termes de conquêtes et d’annexions. Or la situation est infiniment plus
complexe. D.I.P. propose de l’analyser en dissociant la notion juridique
d’Ecclesia cluniacensis et celle, plus
labile encore, de « nébuleuse clunisienne ». La première se structure
progressivement, à partir du monastère qui en est le centre et de ses abbés,
principalement à partir d’Odilon et surtout d’Hugues de Semur.
Monasterium capitale, abbayes,
prieurés, sous-prieurés, mobilité des charges, il existe bien une structure,
dont il convient cependant de ne jamais oublier, jusqu’au
XIIe siècle, le caractère largement décentralisé. Quant à
la nébuleuse, joliment définie comme un « Cluny au-delà de Cluny », elle
regroupe aussi bien les établissements qui ont adopté, sans intégrer
l’Ecclesia, les coutumes clunisiennes
rédigées jusqu’à la fin des années 1080, que les amici inscrits aux nécrologes, sans que l’on
sache toujours très bien quelle était leur situation. En théorie, les
monachi nostrae congragationis
s’opposent aux monachi peregrini, aux
amici nostri et aux
familiares. Dans la réalité, ils sont
bien souvent des amis particulièrement chers qui n’ont jamais intégré en droit
l’institution clunisienne : ainsi pour Pierre Damien ou l’évêque Pierre de
Pampelune.
Ecclesia en réduction,
ou mieux, par antonomase, Cluny ne vit cependant pas que dans le monde des
représentations ecclésiologiques. Elle entretient aussi avec le reste de
l’Église des relations qui déterminent son influence et sa position. Ces
relations peuvent être envisagées selon trois niveaux : local, général,
universel. À l’échelle locale, il y a d’abord, sous diverses formes, une
intégration dans le réseau paroissial. Celle-ci est évidemment facilitée par la
sacerdotalisation de la vie monastique, qui débouche en premier lieu sur
l’exercice d’une « pastorale funéraire ». Le déroulement de celle-ci a certes
lieu au monastère. Mais Cluny possède aussi des églises, des autels, des dîmes.
Dans le contexte souvent polémique du XIIe siècle, face à
des discours réformateurs qui souhaitent mieux dissocier monachisme et monde,
il conviendra de justifier ces revenus. Pierre le Vénérable et Hugues d’Amiens,
profès de Cluny devenu archevêque de Rouen, s’y emploieront énergiquement. Du
point juridique, dès la fin du XIe siècle, la communauté
monastique est d’ailleurs reconnue comme persona en charge d’église (phénomène de l’«
incorporation »). À un échelon supérieur – général –, Cluny s’intègre à la vie
de l’Église par sa capacité à lui fournir des évêques aussi bien que par
l’attrait qu’elle exerce sur eux. Certains s’y réfugient, viennent y finir
leurs jours ou, à tout le moins, intègrent le groupe des
fratres et
amici bénéficiaires de prestations
liturgiques. En sens inverse, de nombreux prélats viennent du monastère ou de
l’une de ses dépendances, le cas le plus célèbre étant évidemment celui
d’Urbain II. Et de fait, les liens particuliers entre Cluny et Rome constituent
le troisième et dernier degré – universel – de cette pénétration de l’Église
par Cluny. Consacré à Pierre et Paul, le monastère bourguignon s’est toujours
situé dans une dépendance exclusive et particulière envers le siège
apostolique. Mais en terme d’espaces symboliques, Cluny
était, d’une certaine façon, Rome. Dès
le Xe siècle, il est question pour désigner le monastère
des limina sanctorum apostolorum Petri et
Pauli. Le respect de l’institution pontificale – tel acte de 1117
fait allusion au « registre du pape Grégoire VII » pour justifier un
déguerpissement – s’appuie sur la conscience d’un lien « spécial » – Étienne IX
parle en 1057/1058 d’un « astre resplendissant qui illumine tous les monastères
de langue latine ». Sans doute l’identification de l’Ecclesia monastique à l’Église universelle
n’est-elle pas un phénomène limité à Cluny, sans doute le modèle ici défini
pourrait-il être utilisé pour analyser, de façon assurément novatrice, d’autres
monastères et d’autres congrégations. Mais il est clair que le prestige et
l’influence sans égale de Cluny ont fait de ce monastère un terrain privilégié
pour la mise au point de solutions ecclésiologiques, adaptées à une époque où
l’universalisation de la notion d’Église et la prégnance intellectuelle et
sociale du monachisme allaient de pair.
Rien n’est donc plus faux que le lieu commun d’un monachisme
clunisien en retrait du monde. Le « système ecclésial clunisien » réserve
d’ailleurs une part importante aux laïcs, selon des modalités diverses et sans
jamais perdre la conscience de sa
nécessité sociale. Pierre le Vénérable
n’écrit-il pas à Roger II de Sicile, en 1146, que Cluny est le « trésor public
de la République chrétienne »
[12]? Concrètement, le monastère est un lieu d’accueil
fidèle à la tradition carolingienne, en même temps qu’il est un refuge
spirituel pour pécheurs repentants – voir le cas, célèbre, d’Abélard. Mais il
est aussi, par le biais des donations
pro remedio
animae, un « entre-deux où les laïcs en quête de miséricorde
récapitulent leurs alliances et leurs relations de parenté, charnelle et
spirituelle », ou encore « une sorte de prolongement naturel des parentés
aristocratiques ». Les moines et les abbés, que ce soit à Cluny, à Marcigny ou
ailleurs, appartiennent souvent aux mêmes lignages que les donateurs, aussi
l’intrication du monastère et des familles aristocratiques, du « social » et du
« religieux » (en admettant par commodité que ces catégories aient réellement
un sens à l’époque qui nous occupe), est-elle totale. L’idée d’un monachisme
clunisien anti-féodal, qui avait été défendue par K. Hallinger au début des
années 50 et qui est ensuite réapparue, ici ou là, n’a en vérité guère de
sens
[13]. C’est
d’ailleurs aussi dans les années 50 que G. Duby avait publié son livre sur la
société féodale du Mâconnais, lequel était largement écrit à partir de la
documentation clunisienne
[14]. Mais il restait à écrire une synthèse sur ce
monastère, unique mais pas totalement spécifique, afin de montrer comment
l’étude d’une église monastique dans son environnement social ne peut exister
sans référence à l’histoire de l’Église, ce qui n’est pas surprenant, et aussi
sans une déconstruction de montages idéologiques complexes, ce qui est beaucoup
plus nouveau. Voilà qui est fait dans cette première partie.
Constamment impliquée dans le monde, Cluny ne pouvait se
désintéresser de la société en tant que société chrétienne. De là sa volonté de
purger celle-ci de l’intérieur tout en la défendant contre ses ennemis
extérieurs. La purgation intérieure implique l’élimination de tout discours
hérétique ou simplement contraire, ce qui amène à poser les règles du bon
comportement catholique hors de toute référence spécifique au cadre monastique.
Si cette nécessité a parfois été prise en compte par les différents abbés
clunisiens, en particulier par le biais d’une démonologie qui s’exprime dans
les œuvres hagiographiques, elle ne trouve son véritable aboutissement que chez
Pierre le Vénérable, auteur d’une œuvre dirigée contre les hérétiques aussi
bien que contre les juifs et les musulmans. Il est vrai que le
XII
e siècle est précisément l’époque à laquelle les termes
d’Église et de Chrétienté acquièrent une épaisseur conceptuelle sans précédent,
laquelle se manifeste par la tenue de discours universels et systématiques.
Pierre est un représentant précoce de cette tendance. C’est « le passage »,
pour reprendre une expression du père Congar, « des “Kirchenbilder” au
“Kirchenbegriff” »
[15].
En matière d’hérésie « moderne », Pierre a surtout connu les
pétrobrusiens, partisans de Pierre de Bruys puis d’Henri de Lausanne, actifs en
Provence, en Septimanie et en Gascogne, à partir des années 1119-1120. Refus du
baptême des enfants, rejet des lieux consacrés, de la Croix comme objet
d’adoration, de la célébration eucharistique et de la liturgie funéraire, tels
sont les cinq points autour desquels s’articule l’essentiel du discours
pétrobrusien, en tout cas tel que Pierre le reconstitue pour en montrer
l’inanité. Le
Contra Petrobrusianos
hereticos est écrit avant 1138, puis repris et conclu en
1139-1140
[16]. S’il
n’a au Moyen Âge qu’une tradition manuscrite fort limitée, il n’en est pas
moins essentiel à la compréhension du « système Pierre ». Consacré à l’un des
trois ennemis de la Chrétienté, l’hétérodoxe, il inaugure un genre nouveau
après l’an 1000, soit le traité anti-hérétique, pratiquement tombé en désuétude
après l’époque patristique – à l’exception tout de même des écrits
anti-adoptiannistes de l’époque carolingienne. La méthode même de Pierre
reflète le nouveau climat intellectuel, puisqu’elle met en avant la nécessité
d’argumenter, ce qui implique une connaissance préalable assez précise des
positions de l’adversaire. Le discours anti-hérétique naît au confluent de deux
courants parallèles, qui, ainsi que l’a montré H. Fichtenau, se développent et
s’appuient mutuellement tout au long des
XI
e-XIII
e siècles : la « construction
de l’hérésie » et la « rationalisation savante »
[17]. Mais chez Pierre autant que chez
nombre de ses successeurs, l’argumentation purement rationnelle trouve
rapidement ses limites et fait place à l’« imprécation ».
Les thèmes de prédilection des pétrobrusiens permettent
d’aborder des questions centrales dans le « système d’Église » clunisien et
romain. Le rejet du pédobaptisme met ainsi en cause la prise en charge de
l’individu, encore privé de conscience, par la communauté, notion qui repose
sur le concept augustinien de « foi pour l’autre ». Or dans le monde de Pierre,
cette conception est à ce point centrale qu’elle structure la société
chrétienne selon un schéma concentrique : la cellule familiale, la parenté
spirituelle, avec le parrainage, enfin l’Église, à la fois paradigme et réalité
englobant les autres communautés, sont autant de plans sur lesquels peut et
doit s’exercer la « foi pour les autres ». Cette construction idéale est
irriguée par la
caritas, qui cimente
la société chrétienne
[18].
En matière d’espaces sacrés, les pétrobrusiens en sont restés
aux premiers temps du christianisme : le mot
Ecclesia n’a normalement de sens que
spirituel
[19].
L’Église est la congrégation des fidèles et peut se réunir indifféremment où
que ce soit. Pierre le Vénérable développe à l’inverse la notion de
locus congruus, lieu propre doté d’une
sacralité et d’une efficacité particulières. Cette notion s’insère parfaitement
dans un contexte de spatialisation systématique du christianisme, celle-ci se
traduisant non seulement sur le plan du discours, mais aussi des pratiques
sociales (développement du binôme immunité/exemption, mise à l’écart des
espaces sacrés, consécration des cimetières etc.)
[20]. Mais Pierre articule également autour
du
locus congruus une « théorie des
centres » : tous les lieux saints – en dernière analyse toutes les églises –
sont des centres qui reproduisent à l’infini le modèle de Jérusalem. Cette
réflexion sur l’espace est doublement efficace : elle permet en effet, d’une
part, de légitimer le pouvoir seigneurial monastique, l’espace clunisien se
trouvant en quelque sorte placé, par le double jeu de l’immunité et de
l’exemption, dans un non-espace où il est totalement souverain ; et d’autre
part la prétention universaliste du christianisme, qui, par le jeu des lieux
sacrés, est amené à rayonner à l’infini sur des espaces que polarisent toujours
des « centres ».
La question de la dignité de la Croix et celle de l’utilité de
la célébration eucharistique sont liées. On sait que les pétrobrusiens
refusaient d’adorer un signe qui, n’étant que l’instrument du supplice,
méritait par conséquent d’être détruit (objectif que Pierre de Bruys s’est
effectivement ingénié à remplir lors de ses tournées de prédication). Mais pour
le neuvième abbé de Cluny, la Croix est un signe « renversé » qui, de négatif,
est devenu positif. « Signe pour les nations » (Es, 11, 12), le symbole de la
Passion est désormais, sous la forme du crucifix, un vecteur privilégié des
médiations. Or l’idée de médiation est aussi au cœur de la doctrine
eucharistique telle qu’elle s’est élaborée depuis l’époque carolingienne. Les
hérétiques voudraient quant à eux, nous dit Pierre, être un « peuple de Dieu
sans sacrifice ». Mais comment faire l’économie du sacrifice, fondement de la
religion chrétienne ? Il faut en effet un « signe distinctif », qui permette à
Dieu de reconnaître les siens. La notion de « signe » ne doit cependant pas
être mal interprétée, en particulier par un renvoi au monde des symboles, car
les clunisiens se situent résolument dans une ligne d’opposition à Bérenger de
Tours. De fait, le thème du réalisme eucharistique semble assez important à
Pierre, assez menacé aussi, peut-être, pour qu’il lui consacre à la fois une
démonstration dans le Contra
petrobrusianos et divers récits exemplaires dans le
De miraculis, ce dernier permettant
d’illustrer sur un mode narratif des aspects centraux de la doctrine. Le
mutation des espèces est ainsi envisagée sur le double plan du miracle
quotidien et du phénomène naturel, lesquels relèvent en réalité de la même
logique. Pierre va jusqu’à comparer la transsubstantiation – la première
attestation du terme est précisément attestée, chez Robert Pullen, dans les
années 1140 – au phénomène du sel gemme, observé en Espagne : maintien de la
forme primitive et changement de la substance peuvent aller de pair. Et c’est
encore ce schéma que l’on retrouve au cœur des pratiques sociales monastiques :
il n’est en effet pas indifférent de constater que le vocabulaire eucharistique
– commutatio,
transmutatio – se retrouve à
l’identique dans les chartes de donation. La terre est bel et bien transformée,
dans un sens réaliste, à partir du moment où elle se fond dans la
Terra sancti Petri, soit les
possessions de Cluny. Elle intègre alors la sphère du spirituel et du « mieux »
(in melius transmutare), ce qui
légitime et fonde à la fois le système seigneurial monastique.
Si certains aspects de la théologie eucharistique de Pierre
renvoient directement à un problème peu ou prou contemporain, à savoir ce
réalisme aussi exclusif que militant, son traité laisse cependant subsister des
pans entiers d’un discours, plus ancien, qui n’aurait quant à lui pas dénoté à
l’époque patristique. Ainsi le sacrifice du prêtre est-il aussi
memoria, car il rappelle régulièrement
aux fidèles le souvenir de la Rédemption. On mesure ici la force de la
tradition, subtilement mise en avant par un auteur qui, il est vrai, n’est
certainement pas conscient du décalage entre celle-ci et ses propos. Ces
derniers sont d’ailleurs susceptibles de lectures parfois diverses et
complémentaires, selon que l’on choisit de mettre en valeur la fidélité
patristique ou les constructions médiévales. Ainsi, la répétition régulière du
sacrifice eucharistique peut être justifiée comme on l’a dit par la nécessité
de « faire mémoire », mais elle peut également être interprétée à la lueur de
la pénitentialisation de la messe, qui, depuis l’époque carolingienne en
particulier, instrumentalise le sacrifice eucharistique pour effacer les
péchés
[21]. Celui-là
doit être incessamment célébré dans la mesure, précisément, où ceux-ci sont
commis de façon permanente : un Paschase Radbert, présent dans la bibliothèque
de Cluny, l’affirme déjà très clairement
[22].
La célébration eucharistique participe donc aussi de cette
prise en charge des vivants et des morts qui justifie socialement le monachisme
clunisien. On ne saurait donc être surpris par l’opposition farouche de Pierre
aux affirmations des pétrobrusiens, lorsque ceux-ci nient toute efficacité aux
prières des vivants pour les défunts. Toute la conception chrétienne de la
caritas, fondement d’une Église/mère
spirituelle prenant soin de ses enfants défunts, se retrouve à la fois dans ce
classique de la théologie patristique qu’est la communion des saints et dans la
pratique sociale de la liturgie pour les morts. La
caritas circule dans tous les sens,
comme nous le rappelle Pierre en détaillant les quatre types de prières
possibles : des vivants pour les vivants, des morts (donc des saints) pour les
morts, des vivants pour les morts, enfin des morts (les saints, encore) pour
les vivants. De même que pour la question du réalisme eucharistique,
l’efficacité du troisième type de prière (les vivants pour les morts) est
illustrée, parallèlement au
Contra
petrobrusianos, par plusieurs récits du
De miraculis. En amont, l’hagiographie
clunisienne avait déjà mis en valeur cette question, essentiellement depuis le
milieu du XI
e siècle : l’histoire du pèlerin de Rodez, qui
apparaît dans la
Vita Odilonis et que
l’on retrouvera chez Jacques de Voragine, tient peut-être ici le rôle de récit
fondateur
[23]. Il est
vrai qu’en la matière, l’enjeu est loin d’être seulement théologique : la
spécialisation du monachisme bénédictin, en particulier clunisien, dans l’aide
aux défunts, soutient largement le système des donations et par conséquent
l’insertion des
oratores dans la
société féodale.
Le discours anti-hérétique de Pierre le Vénérable est sans
doute, avant toute autre œuvre de son auteur, le lieu où les pièces du puzzle
s’assemblent pour offrir une image claire et argumentée de ce qu’est le
christianisme pour un grand abbé lettré des années 1140. Mais ce puzzle est
lui-même une pièce dans une mosaïque plus vaste, elle aussi en construction, la
« Chrétienté ». Avant d’aborder le traitement réservé par Pierre aux juifs et
aux musulmans, D.I.P. nous propose une réflexion sur cette notion à partir
d’une œuvre célèbre, le tympan du narthex de Vézelay. Reflet de la « mission
chrétienne en images », celui-ci est un peu le paradigme figuré de cette «
conscience de chrétienté » qui s’impose alors. La parole du Christ y est donnée
à voir dans une double logique, « à la fois centripète et centrifuge », ce qui
correspond exactement au discours de Pierre. On l’a vu, Cluny est un centre
vers lequel converge toute la société, mais elle est aussi appelée à rayonner,
sur un plan symbolique au moins, jusqu’aux limites de l’univers. Cette
dialectique incessante entre l’intérieur et l’extérieur se retrouve d’ailleurs,
à la même époque, au cœur de ce que l’on a coutume d’appeler la « vie
religieuse ». Depuis la seconde moitié du XI
e siècle, en
effet, celle-ci connaît une sorte de balancement entre deux modèles de salut
qui ne sont pas nécessairement contradictoires. D’un côté, le salut repose
prioritairement sur l’intercession de centres privilégiés, en particulier
monastiques, qui administrent une prière ritualisée nécessaire au bon
ordonnancement de la société. Mais d’autre part un modèle pastoral, d’abord
perceptible chez des ermites et des prédicateurs itinérants (« Wanderprediger
»), puis dans diverses institutions (chanoines réguliers en particulier),
privilégie le verbe en tant qu’instrument de communication et favorise la pêche
aux âmes. Le premier modèle, qui s’appuie prioritairement sur des centres
polarisateurs d’espace, est centripète. Le second, qui va à la rencontre des
chrétiens, voire des hérétiques et des « païens », est centrifuge. En théorie,
Cluny relève à peu près exclusivement du schéma centripète. Mais l’un des
intérêts du livre de D.I.P. est précisément de montrer comment Pierre le
Vénérable, sans rien renier de la tradition monastique, intègre entièrement la
logique, centrifuge, des « modernes »
[24]. Saisi par cette « pulsion pastorale »
qui se manifeste un peu partout au XII
e siècle, il
s’exprime essentiellement dans l’écriture. Il peut ainsi désigner clairement
les deux autres dangers qui, à côté des hérétiques, menacent la Chrétienté :
les juifs et les musulmans.
L’antijudaïsme de Pierre apparaît un peu partout : dans un
Rythmus in laude Salvatoris, dans le
De miraculis, dans la fameuse lettre à
Louis VII, qui conseille au roi d’attaquer prioritairement les ennemis de la
Chrétienté là où ils se trouvent, et donc les juifs de France plutôt que les
musulmans de Terre Sainte, enfin et surtout dans l’
Adversus iudaeorum inveteratam duritiem
[25]. Rédigé dans les années
1143-1144, ce traité polémique se compose de deux ensembles bien distincts, la
ligne de partage passant au milieu du quatrième chapitre (l’ensemble en
comporte cinq). La première partie propose, pour l’essentiel, un discours
antijudaïque assez traditionnel : Pierre s’attache à montrer, classiquement,
que le Christ est le fils de Dieu, lui-même vrai Dieu, et qu’il est bien le
messie venu sauver le monde. Mais sur ce discours peu original s’en greffe un
autre, beaucoup plus « moderne » en ce sens qu’il démontre une connaissance,
certes approximative mais néanmoins bien réelle, du Talmud et de quelques
autres textes judaïques. Pierre est ainsi, après le converti hispanique Pierre
Alphonse, l’un des tout premiers en Occident à souligner que les juifs ne
limitent pas leur corpus de références et de textes sacrés à l’Ancien
Testament
[26]. Cette
découverte est un objet de scandale et contribuera grandement, tout au long des
siècles ultérieurs, à la diabolisation des juifs par les polémistes
chrétiens
[27]. Pierre
connaît donc l’existence du Talmud, mais il est loin d’en avoir saisi non
seulement la subtilité, mais aussi la simple organisation, voire le véritable
statut des textes qui l’intègrent. Il méconnaît en particulier la distinction
entre
halakkah (corpus juridique) et
aggadah (sermons et surtout légendes
narratives, qui ne prétendent pas imposer une autorité). Il puise donc, sans
doute grâce à l’aide d’un juif converti, dans la
aggadah pour en extraire quelques histoires qui
lui semblent de nature à déconsidérer sans appel le judaïsme, sans comprendre
qu’il ne s’agit pas de textes canoniques. En affirmant que Dieu peut pleurer,
en attribuant au prophète Jérémie un enfant incestueux, en rabaissant la toute
puissance du créateur, défié et défait par le rabbin Néhémie, les juifs ont «
renversé l’ordre du monde ». Et à cette tradition narrative aussi foisonnante
que menteuse, Pierre a beau jeu d’opposer l’hagiographie chrétienne, envisagée
comme une sorte d’actualisation autorisée des Écritures. Les miracles
expliquent en effet les succès du christianisme. Les juifs qui en ont pris
connaissance ne peuvent donc pas, si ce n’est au mépris de leur raison, ne pas
en prendre acte et se convertir. Comment ne voient-ils pas l’éloquente absence
de miracles (lesquels ne doivent pas être confondus avec les pratiques
magiques) au sein de leur propre religion ?
La dispute sur le statut des sources narratives (aggadah talmudique et autres récits juifs contre
hagiographie chrétienne) a des conséquences presque incalculables. Pour Pierre,
en effet, l’adhésion sans faille des juifs à leurs propres mythes témoigne
d’une lecture étroitement littérale et donc d’une incapacité à user de la
raison : comme le dit l’Écriture, ils sont semblables au « bétail sans raison »
(Ps, 48, 21). Rétrogradés au niveau des ânes, la plus stupide espèce animale,
les juifs n’appartiennent plus au genre humain. Cette virulente «
bestialisation », qui relève de l’« imprécation » plus que de l’argumentation,
permet à D.I.P. de poser la question du passage, dès le
XIIe siècle, de l’antijudaïsme à l’antisémitisme. Dans
cette triste histoire, Pierre le Vénérable constituerait « sans s’en douter »
un « jalon essentiel ». Comme on le devine, cette affirmation risque
d’entraîner des polémiques. Contentons-nous de quelques remarques.
1) La tendance à la caractérisation biologique de l’adversaire
gagne indéniablement du terrain au XIIe siècle, et pas
seulement dans l’œuvre de Pierre. Elle n’est d’ailleurs pas toujours le propre
des chrétiens. Ainsi dans le Kuzari,
qui rapporte le dialogue d’un rabbin avec le roi des khazars, Juda Halévi (†
1141) met en valeur la différence « naturelle » qui sépare les juifs des
gentils. Un juif converti ne pourra jamais devenir l’égal d’un juif de
naissance. De l’autre côté, l’affaire du « schisme d’Anaclet » montre bien,
dans les années 1130, qu’une origine juive peut être considérée comme une tare
indélébile. Nous sommes précisément, dans les deux cas, à l’époque de Pierre le
Vénérable. Au XIIIe siècle, les exemples pourraient être
multipliés. Signalons simplement ce passage où Thomas de Cantimpré s’interroge
sur les flux de sang spécifiques aux juifs, ou ce sermon, dans lequel le
dominicain
Gilles d’Orléans annonce à son auditoire : « Vous ne verrez
jamais un juif qui n’ait si mauvaise tête qu’elle ne lui fasse toujours mal
»
[28].
2) Dans un discours comme celui de Pierre, toute la difficulté
est assurément de faire la différence entre flamboiement rhétorique et trait de
pensée, même inconscient.
La violence de la polémique invite à rester prudent. Lorsqu’au
IXe siècle, Euloge de Cordoue traite Mahomet de
canis impurus, dénie-t-il
nécessairement toute qualité d’homme à celui qu’il considère, en réalité, comme
un faux prophète égaré par Satan ? De même, lorsque son ami Alvar souligne la
bestialité de l’auteur du
Coran, qu’il compare à un serpent, il le fait à l’aide de Jb,
40, 20
[29]. En
traitant les juifs de « bétail sans raison », Pierre cite, quant à lui, le
psaume 48. Ses textes polémiques, aussi virulents soient-ils, ne perdent
d’ailleurs pas de vue le fait que musulmans, chrétiens et juifs appartiennent à
une même famille : Isaac (les chrétiens) et Agar (les musulmans) ne
descendent-ils pas tous deux d’Abraham
[30]? 3) S’il y a bien, dès le XII
e
siècle, une rupture du discours anti-judaïque traditionnel, sur fond de
redécouverte du Talmud, il semble cependant difficile de pousser trop loin la
logique « biologique » d’auteurs tels que Pierre le Vénérable ou Bernard
de
Clairvaux. Tout lettré chrétien a lu Paul (Rm, 9, 27 et Rm, 11,
26), et sait par conséquent que les juifs se convertiront à la fin des temps,
ce qui les place nécessairement, au delà de toute polémique et de toute
épithète, au sein de l’« espèce humaine »
[31].
4) Ces quelques remarques ne sauraient en aucun cas remettre en
question le portrait de Pierre brossé dans
Ordonner et exclure. L’irénisme et la tolérance
du neuvième abbé de Cluny sont irrémédiablement renvoyés au magasin des
accessoires et à une historiographie dépassée, voire, lorsqu’elle subsiste,
naïve. De plus, si certains points peuvent être discutés dans le cas de Pierre,
la caractérisation biologique des juifs apparaît bien à l’époque médiévale. Le
fait de s’arc-bouter sur une opposition farouche entre antijudaïsme et
antisémitisme, sans admettre que les passerelles ont été précoces et
nombreuses, entraîne nécessairement des erreurs de perspective
[32].
Troisième adversaire des chrétiens, les musulmans sont-ils
toujours, pour les contemporains, si différents des juifs ? Pierre le Vénérable
lui-même n’y voit pas toujours très clair, comme le montre sa caractérisation
d’Ibn Tûmar († 1130), maître à penser de la dynastie berbéro-andalouse des
almohades, en faux prophète séduisant les juif autant que les musulmans
[33]… L’intérêt des clunisiens
pour le monde islamique est pourtant ancien, puisqu’il remonte à la capture de
Maieul, en 972. On peut certes suivre une ligne qui, depuis celui-ci, mènerait
un siècle et demi plus tard à Pierre et témoignerait d’un intérêt constant pour
l’islam : références de Glaber au prophète, rapports privilégiés d’Hugues de
Semur avec les souverains castillano-léonais, rôle du profès clunisien Urbain
II dans la première croisade, implantation de Cluny en Terre sainte… Mais il
serait abusif de ne lire ces événements, dans une perspective téléologique,
qu’à la seule lueur des œuvres de Pierre le Vénérable. Celles-ci reflètent à
n’en pas douter une étape nouvelle dans les relations entre christianisme et
islam.
À la différence de son contemporain Bernard de Clairvaux,
Pierre ne s’est guère intéressé à la lutte armée contre les musulmans, et en
particulier à la croisade pour libérer la Terre sainte. Pour lui, dans une
perspective monastique assez traditionnelle, celle-ci est une réalité avant
tout spirituelle et la vraie Jérusalem est dans le cœur de l’homme. L’intérêt,
voire, à la fin de sa vie, l’obsession, pour l’islam, ne vient donc pas de
l’Orient mais plutôt de la proche Espagne, où Cluny est solidement implantée
depuis les années 1070. C’est là qu’en 1142, lors d’un séjour au cours duquel
il rencontre le souverain Alphonse VII, Pierre commandite la traduction en
latin du Coran – la première jamais réalisée – et de divers autres textes. Les
deux lettrés retenus pour accomplir cette tâche, Robert de Ketton et Hermann de
Carinthie, appartiennent au milieu de ces traducteurs « étrangers » qui
travaillent alors en Espagne, et dont on soulignera au passage qu’ils ne
doivent rien à Tolède. Il s’agit pour l’abbé de Cluny de fournir aux chrétiens
un
armarium christianum, terme qui
revient aussi bien dans la fameuse lettre à saint Bernard ouvrant le
Corpus toletanum – l’ensemble des
traductions réalisés dans les années 1140 – que dans le prologue du
Contra sectam sarracenorum
[34]. Jouant sur le mot
armarium, Pierre laisse entendre que
les chrétiens ont à la fois besoin d’une bibliothèque de références sur l’islam
et d’une arme adaptée aux sectateurs de Mahomet. Dans le manuscrit de la
bibliothèque de l’Arsenal qui nous a conservé le
Corpus toletanum, les traductions sont
accompagnées de deux autres pièces dont Pierre est cette fois-ci l’auteur
direct : la lettre à Bernard de Clairvaux, qui engage celui-ci à entamer le
débat d’idées contre les musulmans, et un petit traité, la
Summula totius haeresis
Sarracenorum
[35]. La
Summa
donne la raison pour laquelle il est urgent de combattre l’islam : ayant gagné
une grande partie du monde, la foi musulmane constitue néanmoins la seule
hérésie à laquelle aucun chrétien ne s’est encore jamais opposé.
Bernard de Clairvaux s’est beaucoup occupé de la croisade,
mais, attelé à d’autres tâches, n’a jamais fait l’effort doctrinal que lui
demandait Pierre. Celui-ci s’en est donc chargé personnellement, en écrivant, à
la fin de sa vie, le
Contra sectam
sarracenorum. L’une des questions qui revient dans ce traité, comme
d’ailleurs dans tous les écrits « islamiques » de Pierre, est celle de la
nature des musulmans : païens ou hérétiques ? La question reste ouverte, mais
c’est tout de même la deuxième solution qui semble l’emporter. Pierre rappelle
en effet plusieurs fois la connaissance du judaïsme et du christianisme par
Mahomet, et il caractérise l’islam, dans une perspective
historico~eschatologique qui revient souvent dans ses traités, comme la « somme
de toutes les hérésies ». Malgré cela, son effort a parfois été interprété
comme une sorte de rapprochement humaniste avec le « semblable » musulman. Il
est en effet facile de mettre en avant des passages comme celui où,
apostrophant son adversaire, il déclare l’attaquer « non par la force mais par
la raison, non par haine mais par amour ». En réalité, la seule lecture
légitime, car contextualisée, de ce passage, semble indiquer que Pierre se
situe dans une perspective de pastorale et de conversion, mais en aucun cas de
compromission ou de compréhension. Sans doute a-t-il espéré, en vain, une
traduction en arabe de son traité, et s’il fait appel à la raison de ses
adversaires en la considérant comme un bien commun à tous les hommes, c’est
pour mieux montrer la perfection des textes bibliques et patristiques : devenus
raisonnables, les musulmans les accepteront nécessairement. Ce schéma implique
cependant la démonstration du caractère fallacieux de l’affirmation selon
laquelle Mahomet serait le « sceau des prophètes », titre que peut seul
revendiquer Jean Baptiste. La prophétie est en effet une grâce et n’a pas son
origine dans la volonté humaine. Mahomet n’a d’ailleurs jamais rien prophétisé
et n’a même pas accompli de miracles, un thème fondamental, on le sait, pour
Pierre. La discussion annoncée n’est donc qu’un vœu pieux, l’argument
d’autorité l’emportant toujours lorsque les textes musulmans sont commentés.
Ils sont d’ailleurs très souvent mal compris, le polémiste ne sachant pas plus
distinguer que pour le judaïsme entre ce qui relève de la révélation et de la
tradition. En définitive, l’effort antiislamique de Pierre apparaît aussi
cohérent que prématuré. On ne conserve que deux manuscrits du
Contra sectam et les appels à saint
Bernard sont restés lettre morte. Quel contraste avec l’œuvre contemporaine du
converti juif aragonais Petrus Alfonsi, dont les
Dialogi contra iudaeos, qui consacrent aussi un
chapitre à l’islam, se retrouvent ensuite dans pratiquement toutes les grandes
bibliothèques de l’Occident
[36]…
Dans la première moitié du XII
e siècle,
une idéologie monastique se dilate donc jusqu’aux limites de la Chrétienté pour
fixer les conditions du salut, les frontières de l’humain, enfin le caractère
aussi dangereux qu’erroné de tout ce qui n’est pas chrétien. La construction
identitaire passe à la fois par une meilleure connaissance et un rejet
argumenté de l’Autre. Phénomène caractéristique du christianisme à cette
époque, et encore au cours des siècles suivants, dira-t-on avec raison sans
disconvenir du rôle pionnier de Pierre. Mais les adversaires ? Raisonnent-ils
alors de la même façon ? Bien des signes montrent que la crispation est alors
réciproque, comme pourraient le démontrer les spécialistes de l’islam ou du
judaïsme. On sait d’autre part à quel point est erroné, au Moyen Âge, un
concept aussi anachronique que celui de « tolérance ». C’est donc sans
illusions que nous aimerions, pour terminer, signaler l’existence au
XI
e siècle, dans cette Espagne musulmane dont s’est
approché Pierre le Vénérable pour mieux la repousser, d’un courant d’idées
précaire et évidemment minoritaire, qui, avec plus d’un siècle d’avance,
rappelle la légende occidentale des trois anneaux. Attestée depuis le
XIII
e siècle, popularisée au XVIII
e
siècle par Lessing, celle-ci, dans sa version « douce », montre trois fils,
juif, chrétien et musulman, « vivre comme de bons frères égaux au sein d’une
même famille originelle ». Cette histoire n’a évidemment jamais trouvé de
justification dogmatique orthodoxe, et lorsqu’elle apparaît en Occident, c’est
sous la forme de légendes ou de discours extérieurs à l’institution
ecclésiale
[37]. Or on
constate la présence en terre islamique, bien avant le
XIII
e siècle, du concept à bien des égards comparable de
l’« équivalence des preuves ». Selon cette doctrine – mais le terme «
sensibilité » serait sans doute plus exact – il est impossible de prouver
quelle est la vraie religion. Peu importent en conséquence les formes
extérieures – judaïsme, christianisme, islam –, car tous les croyants adorent
le même Dieu
[38].
Cette conviction pouvait entraîner des comportements inattendus et pour le
moins surprenants. Ainsi, lors de la prise de Tolède (1085), un ulema bien
connu, Abu l-Qasim b. al-Jayyat, se serait rasé la tête et aurait apostasié
l’islam pour embrasser la religion du conquérant. Aux musulmans interloqués qui
s’étonnaient qu’une personne intelligente pût se comporter de la sorte, il
aurait répondu ceci :
Change de couleur comme le caméléon,
qui change de couleur quand vient le moment,
et qui observe le monde
de ses yeux grand ouverts.
Tous (chrétiens et musulmans)
adorent le Dieu de miséricorde
et le prient publiquement
et à l’intérieur de leurs âmes.
Si la religion chrétienne niait mon Créateur,
Je ne l’aurais jamais embrassée [39].
Ne nous leurrons pas. Peu après la prise de Tolède, la dynastie
berbère des almoravides, puis, dans les années 1140, soit du vivant de Pierre
le Vénérable, celles des almohades, se chargèrent de rappeler, si besoin était,
la supériorité de l’islam sur toute autre religion. Mais ce texte, et quelques
autres de la même eau, ont le mérite d’exister. Encore Abu-l-Qasim b. al-Jayyat
précise-t-il qu’il n’aurait pas embrassé une religion niant l’existence du
Créateur. Il est donc dans la logique des « trois anneaux » et reste loin de
celle des « trois imposteurs », étudiée naguère par L. Massignon et
prétendument exposée par Frédéric II : Moïse, Jésus et Mahomet sont ici trois
imposteurs qui ont en commun d’avoir trompé l’univers. Cette histoire, qui
n’apparaît pas dans les sources impériales mais dans la propagande pontificale,
a peut-être circulé au Moyen Âge
[40]. Elle ne pouvait avoir plus de succès que celle des
trois anneaux, en tout cas dans la version à laquelle nous avons fait allusion.
Au XII
e siècle, l’avenir était incontestablement du côté
de Pierre le Vénérable et de l’autre version de cette dernière légende,
attestée dans un fabliau du XIII
e siècle : le possesseur
du seul véritable anneau, s’oppose avec raison à la « perversité de ses frères
». Le système idéologique qui se mit en place en Occident, grâce à des hommes
comme le neuvième abbé de Cluny, domina toute la fin du Moyen Âge. Il était par
essence incapable d’intégrer des discours tels que celui d’Abu l-Qasim b.
al-Jayyat.
Ordonner et exclure
porte sur la construction d’une idéologie et d’une société chrétiennes. Il met
l’accent sur la structuration de l’espace par le « sacral », sur la notion de
transformation, au sens de spiritualisation, enfin sur le concept de
transitivité, entendu comme système de médiations. Chacun des trois termes de
la proposition est étroitement articulé à des pratiques sociales. La « religion
» n’est donc pas un domaine à part, un tiroir que l’on ouvrirait avec ou après
quelques autres, ayant quant à eux pour nom « politique », « économique », «
social » etc. Elle investit la totalité des faits et des idéologies qui
conforment un tissu social, toujours situé dans l’Histoire. Ce sont donc la
cohérence et les rouages du système qui comptent, plus que la question,
généralement oiseuse, de la primauté des pratiques sociales sur les discours ou
réciproquement… Ce système, appréhendé à travers le cas de Cluny et de son
neuvième abbé, a subi bien des retouches et bien des aménagements. On a
cependant le sentiment qu’il est demeuré opératif aussi longtemps que le
christianisme « romain » a été l’élément moteur des sociétés occidentales.
D’aucuns pourraient être tentés de lui opposer un contre-système, fondé sur la
prise en charge individuelle, le refus des médiations et de la
déresponsabilisation, sur la déspatialisation du sacré – voire la
désacralisation de l’espace –, sur les interprétations symbolistes et non
réalistes, etc. Autant de tendances foncièrement incompatibles avec le bel
ordonnancement dont il a été question, mais qu’il était néanmoins possible de
présenter comme chrétiennes, tant il est vrai que la Bible peut offrir toutes
les justifications
[41]. Mais ici, la vraie question est de savoir si ce «
contre-système » n’est pas une construction artificielle, qui n’aurait servi
qu’à mieux affirmer son contraire. Il n’est en tout cas pas véritablement
attesté dans telle ou telle religion médiévale constituée et doit être
reconstitué par l’historien sur la base de bribes dispersées, reflets de
discours inachevés, interrompus, étouffés voire « inventés », discours qui, au
Moyen Âge, ne pouvaient être qu’hérétiques et ne nous sont généralement connus
que par leurs fossoyeurs. Il est en effet bien difficile de savoir aujourd’hui
ce qui relève de l’« invention de l’hérésie » ou d’une réelle prise de
conscience alternative
[42]. Ce que nous voyons en revanche se mettre en place
et fonctionner avec une réelle efficacité sociale, c’est le « système ecclésial
» tel que nous l’expose, dans ses grands traits, Pierre le Vénérable. Qui
voudra s’en convaincre lira désormais le très beau livre de D.I.P.
[*]
Dominique IOGNA-PRAT,
Ordonner et
exclure. Cluny et la société chrétienne face aux hérésies, au judaïsme et à
l’islam. 1000-1150, Paris, Aubier, 1998 ; 1 vol. in-8°, 508 p.
(
Coll. Historique). Prix : FRF 160.
Désormais : IOGNA-PRAT,
Ordonner.
[1]
Vita sancti Morandi
(BHL 6020),
Bibliotheca Cluniacensis,
éd. M. MARRIER, A. DUCHESNE, Paris, 1614, col. 506 A-C. Cité et traduit par
l’A., p. 45.
[2]
Cf. les mises au point
bibliographiques de D. IOGNA-PRAT, Les études clunisiennes dans tous leurs
états. Rencontre de Cluny (21-22 septembre 1993). VIII. Renvois
bibliographiques,
Revue Mabillon, n.
s., t. 5 ( = t. 66), 1994, p. 250-258, et Bibliographie clunisienne
(1993-1999),
Revue Mabillon, n. s., t.
11 ( = t. 72), 2000, p. 269-277. Autre état de la recherche, en réalité un
bilan des travaux de l’école de Münster : J. WOLLASCH, Zur Erforschung Clunys,
Frühmittelalterliche Studien, t. 31,
1997, p. 32-45. Pour une liste quasiment exhaustive des publications
clunisiennes de 1498 à 2000, on pourra consulter le site internet
Bibliotheca Cluniacensis Novissima, à
l’adresse suivante :
http :// www. uni-muenster. de/
Fruehmittelalter/ Projekte/ Cluny/ BiblClun/ Welcome-d. html
(responsables : M. Hillebrandt et Fr. Neiske).
[3]
Cf. en revanche, dans
une autre optique, J. WOLLASCH,
Cluny, Licht der
Welt. Aufstieg und Niedergang der klösterlichen Gemeinschaft,
Zurich-Dusseldorf, 1996.
[4]
Das Register Gregors
VII., éd. E. CASPAR, Munich, 1920, VI, 35, II, p. 450-451 (lettre
adressée aux évêques de Rouen, Tours et Sens ; cité et traduit par l’A., p.
26).
[5]
L’expression « logique de chrétienté » est empruntée par l’A. à
A. VAUCHEZ, Diables et hérétiques : les réactions de l’Église et de la société
en Occident face aux mouvements religieux dissidents, de la fin du
X
e au début du XII
e siècle,
Santi e demoni nell’alto Medioevo occidentale
(secoli V-XI), Settimane di Studio del Centro Italiano di Studi sull’alto
Medioevo, t. 36, 2, Spolète, 1989, p. 600. La question du virage de
l’Église vers une « logique de persécution » a été traité de façon parfois un
peu schématique mais assurément pionnière par R.I. MOORE,
La persécution. Sa formation en Europe.
Xe-XIIIe siècles, Paris,
1991 (1
re éd. : Oxford, 1987).
[6]
Cf. en particulier R.
ZERFASS,
Der Streit um die Laienpredigt. Eine
pastoralgeschichtliche Untersuchung zum Verständnis des Predigtamtes und zu
seiner Entwicklung im 12. und 13. Jahrhundert,
Fribourg-en-Brisgau-Bâle-Vienne, 1974. Sur le rôle des moines dans la réforme
de l’Église à la fin du XI
e siècle, Ph.G. JESTICE,
Wayward monks and the religious revolution of the
eleventh century, Leyde-New York-Cologne, 1997 (mais aussi le compte
rendu de D. IOGNA PRAT dans
Revue
Mabillon, n.s., t.11 ( = t. 72), 2000, p. 332-335).
[7]
J. WOLLASCH,
Mönchtum des
Mittelalters zwischen Kirche und Welt, Munich, 1973, p. 57 s. ; G.
MELVILLE, Cluny après « Cluny ». Le treizième siècle : un champ de recherche,
Francia, t. 17, 1990, p.
91-124.
[8]
D. POECK, Cluniacensis Ecclesia.
Der cluniacensische Klosterverband (10-12
Jahrhundert), Munich, 1997.
[9]
Ibid. donne en
deuxième partie de son ouvrage une liste des établissements
clunisiens.
[10]
L’A. s’inspire, au moment de définir la notion d’« inclusion »
(p. 43), des travaux d’E. Troeltsch, de M. Weber, et de L. Dumont. La
définition de ce dernier s’applique particulièrement bien au cas clunisien : «
Une “dichotomie ordonnée” prenant la forme de deux cercles concentriques dont
la partie incluse ne cesse de s’élargir au cours de l’Histoire parce que “la
valeur suprême exerce une pression de plus en plus importante sur l’élément
mondain antithétique qu’elle enserre. Par étapes, la vie mondaine est alors
contaminée par l’élément extramondain jusqu’à ce que finalement l’hétérogénéité
du monde s’évanouisse entièrement” » : L. DUMONT,
Essais sur l’individualisme. Une perspective
anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, 1991, p.
45-46.
[11]
De miraculis libri
duo, éd. D. BOUTHILLIER, Turnhout, 1988, II, 4-23, p. 103-139
(
transitus : 22, p. 136-137).
[12]
Epistolae, 131, éd. G.
CONSTABLE,
The Letters of Peter the
Venerable, t. 1, Cambridge, 1967, p. 330-333. Autres références
renvoyant à la notion de
Res publica
christiana: IOGNA-PRAT,
Ordonner, p. 387 n. 265.
[13]
K. HALLINGER,
Gorze-Kluny.
Studien zu den monastischen Lebensformen und Gegensätzen im
Hochmittelalter, 2 vol., Rome, 1950-1951.
[14]
G. DUBY,
La société aux
XIe et XIIe siècles dans la région
mâconnaise, Paris, 1953.
[15]
Y. CONGAR,
L’ecclésiologie du
haut Moyen Âge de saint Grégoire le Grand à la désunion entre Byzance et
Rome, Paris, 1968, p. 98-99 ; IOGNA-PRAT,
Ordonner, p. 108.
[16]
Éd. J. FEARNS, Turnhout, 1968.
[17]
H. FICHTENAU,
Ketzer und
Professoren. Häresie und Vernunftglaube im Hochmittelalter, Munich,
1992.
[18]
A. GUERREAU-JALABERT,
Spiritus et
caritas. Le baptême dans la société médiévale,
La parenté spirituelle, sous la dir.
de F. HÉRITIER-AUGÉ et E. COPET-ROUGIER, Paris, 1995, p. 133-203.
[19]
Chr. MOHRMANN, Les dénominations de l’Église en tant qu’édifice
en grec et en latin au cours des premiers siècles,
Revue des Sciences religieuses, t. 36,
1962, p. 155-174 ; Y. CONGAR, L’Église ce n’est pas les murs mais les fidèles,
La Maison-Dieu, t. 70, 1962, p.
105-114 (repris dans
Sacerdoce et
laïcat, Paris, 1962, p. 295-303) ; P.M. GY, Ecclésiologie de la
cathédrale,
IX Centenario da Dedicação da Sé de
Braga. t. 3,
Teologia do templo e
liturgia bracarense, Braga, 1990, p. 63-71.
[20]
La question de l’espace, dans sa double dimension sociale et
symbolique, a récemment fait l’objet de plusieurs travaux importants : A.
GUERREAU, Quelques caractères spécifiques de l’espace social européen,
L’État ou le roi ? Les fondations de la modernité
monarchique en France (XIVe-XVIIe
siècle), éd. N. BULST, R. DESCIMON et A. GUERREAU, Paris, 1996, p.
85-101 ; ID., Espace social, espace symbolique : À Cluny au
XI
e siècle,
L’ogre
historien. Autour de Jacques Le Goff, éd. J. REVEL et J.Cl. SCHMITT,
Paris, 1999, p. 167-191 ; B.H. ROSENWEIN,
Negotiating space. Power, restraint, and privileges of
immunity in early medieval Europe, Ithaca, 1999 ; M. LAUWERS, Le
cimetière dans le Moyen Âge latin. Lieu sacré, saint et religieux,
Annales. Histoire, Sciences Sociales,
1999, p. 1047- 1072.
[21]
A. ANGENENDT,
Missa
specialis. Zugleich ein Beitrag zur Entstehung der Privatmessen,
Frühmittelalterliche Studien, t. 17,
1983, p. 153-221.
[22]
Et ideo quia cotidie labimur,
cotidie pro nobis Christus mystice immolatur et passio Christi in mysterio
traditur, ut qui semel moriendo mortem vicerat, cotidie recidiva delictorum per
haec sacramenta corporis et sanguinis peccata relaxet, PASCHASE
RADBERT,
De corpore et sanguine
Domini, éd. B. PAULUS, Turnhout, 1960, chap. 9.
[23]
Pour une présentation contextualisée de ce récit,
cf. J. LE GOFF,
La naissance du purgatoire, Paris,
1981, p. 171-172 ; Fr. NEISKE, Vision und Totengedenken,
Frühmitttelalterliche Studien, t. 20,
1986, p. 138-185, ici p. 165-167 ; D. IOGNA-PRAT, Les morts dans la
comptabilité céleste des clunisiens de l’an Mil,
Religion et culture autour de l’an Mil. Royaume capétien et
Lotharingie, éd. D. IOGNA-PRAT et J.Ch. PICARD, Paris, 1990, p.
55-69, ici p. 55-56 ; ID.,
Ordonner,
p. 248-252.
[24]
À propos de ce qui précède, nombreux éléments dans G.
CONSTABLE,
The Reformation of the twelfth
century, Cambridge, 1996, ainsi que dans les études réunies par R.M.
DESSÌ et M. LAUWERS,
La parole du prédicateur.
Ve-XVe siècle, Nice,
1997.
[25]
Éd. Y. FRIEDMAN, Turnhout, 1985.
[26]
Sur Petrus Alfonsi,
cf. J. TOLAN,
Petrus Alfonsi and his medieval readers,
Gainesville, 1993.
[27]
G. DAHAN,
Les intellectuels
chrétiens et les juifs au Moyen Âge, Paris, 1990.
[28]
JUDA HALÉVI,
Le Kuzari. Apologie
de la religion méprisée, trad. Ch. TOUATI, Paris, 1994. Origines
juives de Pierre Pierleone (l’antipape Anaclet) : M. STROLL,
The Jewish Pope : Ideology and politics in the
Papal Schism of 1130, Leyde-New York, 1987 ; Thomas de Cantimpré,
qui écrit cependant par ailleurs que « les gens des deux races ont même visage
et même parole » : H. PLATELLE, L’image des juifs chez Thomas de Cantimpré. De
l’attrait à la répulsion,
Mélanges à la mémoire
de M.-H. Prévost, Paris, 1982, p. 283-306. Gilles d’Orléans : N.
BÉRIOU,
L’avènement des maîtres de la parole. La
prédication à Paris au XIIIe siècle, t. 1,
Paris, 1998, p. 377-381.
[29]
EULOGE DE CORDOUE,
Memoriale
sanctorum, I, 7, éd. J. GIL,
Corpus
Scriptorum Muzarabicorum, t. 2, Madrid, 1973, p. 376 ; ALVAR DE
CORDOUE,
Indiculus luminosus, 28, éd.
J. GIL,
Op. cit., t. 1, p.
303.
[30]
Contra sectam (voir n.
34), p. 145-146, et IOGNA-PRAT,
Ordonner, p. 356.
[31]
Cf. F.J. CAUBET
ITURBE,
Et sic omnis Israel salvus
fieret, Rom, 11, 26. Su interpretación por los autores cristianos de
los siglos III-XII,
Estudios biblicos,
t. 21, 1963, p. 127-150, et DAHAN
, Les
intellectuels chrétiens, p. 579-580.
[32]
Une autre question est de savoir dans quelle mesure le passé
peut éclairer le présent. L’A. affirme justement en conclusion que « notre
rapport au passé est plus fait de rémanences que de permanences ». Sur ces
questions,
cf. aussi D. NIRENBERG,
Communities of violence. Persecution of
minorities in the Middle Ages, Princeton, 1996, qui refuse
vigoureusement toute analyse téléologique du rapport entre les chrétiens et les
minorités persécutées.
[33]
Adversus Iudaeorum inveteratam
duritiem, éd. FRIEDMAN, t. 3, p. 99-101.
[34]
Contra sectam, éd. R.
GLEI,
Petrus Venerabilis Schriften zum
Islam, Altenberge, 1985, p. 30- 225 (
Epistola de translatione sua, adressée à saint
Bernard, aux p. 22-28). Remplace, pour l’édition des textes, J. KRITZECK,
Peter the Venerable and Islam,
Princeton, 1964.
[35]
Éd. GLEI,
Op. cit., p.
2-22.
Corpus toletanum : Ms. Arsenal
1162.
[36]
Liste des manuscrits avec, lorsque cela est possible, leur
provenance : K. REINHARDT et H. SANTIAGO-OTERO, Pedro Alfonso. Obras y
bibliografía,
Estudios sobre Pedro Alfonso de
Huesca, éd. M.J. LACARRA, Huesca, 1996, p. 19-44, ici p. 19-23.
Édition des
Dialogi: K.P. MIETH,
Der Dialog des Petrus Alfonsi. Seine
Überlieferung im Druck und in den Hanschriften, Berlin, 1982. Cette
édition est reproduite (avec une traduction espagnole) dans
Pedro Alfonso de Huesca : Diálogo contra los
judíos, introd. J. TOLAN, trad. E. DUCAY, coord. M.J. LACARRA,
Huesca, 1996.
[37]
Pour la légende des trois anneaux : A. CASTRO, The presence of
the Sultan Saladin,
An idea of History. Selected
essays of Americo Castro, éd. G.S. GILMAN et E. KING, 1977. Dans son
De legibus (v. 1230), 21, 57,
Guillaume d’Auvergne fait allusion à ces
nonnulli qui
in
eum errorem devenerunt, ut credant unumquemque in sua fide, vel lege seu secta
salvari, dummodo credant eam esse bonam et a Deo. Sur ce texte et
quelques autres ultérieurs,
cf. P.
BILLER, Words and the Medieval Notion of « Religion »,
Journal of ecclesiastical History, t.
36, 1985, p. 351-369, ici p. 368-369.
[38]
Cf. J. VAN ESS,
Skepticism in Islamic religious thought,
Al-Abhath, t. 21, 1968, p. 1-14, et M. FIERRO,
La religión,
Los reinos de taifas. Al-Andalus en
el siglo XI, éd. M.J. VIGUERA MOLÍNS, Madrid, 1994, p.
437-438.
[39]
Cf. E. TERÈS, Le
développement de la civilisation arabe à Tolède,
Cahiers de Tunisie, t. 18, 1970, p. 73-86, ici
p. 84-85, et FIERRO, La religión, p. 480-481. Ce texte apparaît dans le
Mugrib, compilation d’Ibn Sa
ιd (†
1268).
[40]
L. MASSIGNON, La légende
de
tribus impostoribus et ses origines islamiques,
Revue de l’Histoire des Religions, t.
82, 1920, p. 74-78 ; M. ESPOSITO, Una manifestazione d’incredulità religiosa
nel medioevo,
Archivio storico
italiano, ser. 7, t. 16, 1931, p. 3-38 ; R.W. SOUTHERN,
Western views of Islam in the Middle
Ages, Cambridge Mass., 1962, p. 75 et n. 16. Cette histoire est
rapportée par Grégoire IX, dans le contexte de la seconde excommunication
(1239) :
Epistolae saeculi XIII e regestis
pontificum romanorum selectae, t. 1, éd. C. RODENBERG, Berlin, 1883,
p. 653, n° 750. Frédéric s’en défendait. Le chanoine Simon de Tournai aurait
tenu les mêmes propos une génération avant Frédéric, mais pour les réfuter.
Cela montre en tout cas que l’histoire circulait (on la retrouve d’ailleurs au
XIV
e siècle, au Portugal ou encore en Aragon).
Cf. E. KANTOROWICZ,
L’empereur Frédéric II, Paris, 1987
(1
re éd. allemande : 1927), p. 451-452.
[41]
Ainsi, pour en revenir à Pierre le Vénérable, les pétrobrusiens
peuvent-ils s’appuyer sur deux épîtres de Paul (Ga, 6, 5, et 2 Cor, 5, 10) pour
affirmer que « chacun est justifié ou condamné selon ses œuvres » : IOGNA-PRAT,
Ordonner, p. 218. Il est par ailleurs
aisé, en lisant saint Paul, de contester la notion même de sacrifice effaçant
les péchés :
cf. He, 10, 5-7, et Y.
CONGAR,
Jésus-Christ. Notre médiateur, notre
Seigneur, Paris, 1965, p. 108.
[42]
Sur la notion « d’invention de l’hérésie »,
cf. les études rassemblées par M.
ZERNER,
Inventer l’hérésie ? Discours polémique
et pouvoir avant l’Inquisition, Nice, 1998.