Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3919-0
294 pages

p. 593 à 596
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tome CVIII 2002/3-4

2002 Le Moyen Age

Les deux fondations de l’abbaye de Lubin en Grande-Pologne. Note complémentaire

Jean-Louis KUPPER Université de Liège
Deux articles de très grand intérêt, viennent de mettre mieux en lumière les origines du monastère bénédictin de Lubin, entre Wroclaw et Poznan, en Grande-Pologne [1].
Cette abbaye bénédictine présente la particularité d’avoir été fondée à deux reprises.
Elle le fut une première fois, aux alentours de 1076, par le roi de Pologne Boleslaw II le Hardi († 1081). Il n’est pas impossible que cette fondation réellement prestigieuse – nous reparlerons des dimensions très considérables de l’église – soit en rapport direct avec le couronnement du prince Boleslaw comme roi de Pologne, en 1076, couronnement qui aurait eu lieu avec la connivence du pape Grégoire VII lui-même, soucieux de mieux asseoir le christianisme en Europe orientale [2].
Lubin fut donc, au départ, appelée à jouer le rôle de centre religieux et missionnaire, de pôle culturel, de noyau de peuplement et de poste militaire dans une région menacée par une attaque en provenance de Poméranie. À cela s’ajoute, vraisemblablement, une fonction de symbolique politique, alors même que Boleslaw affirmait la hauteur de ses prétentions en ceignant la couronne royale.
Fait remarquable, la première communauté monastique de Lubin était issue de la Lotharingie et, plus précisément, de l’abbaye bénédictine de Saint-Jacques à Liège. Le fait a été excellemment mis en lumière voici plus de quarante ans par l’historien Jacques Stiennon [3]. Traits significatifs, les noms des trois premiers abbés de Saint-Jacques, Olbert († 1048), Albert († 1066) et Étienne Ier († 1076), de même que celui du fondateur de cette abbaye, l’évêque de Liège Baldéric II († 1018), sont mentionnés dans le Liber mortuorum de Lubin [4]. Mentions intéressantes à plus d’un titre puisqu’elles précisent et le terminus a quo (la mort de l’abbé Étienne, en 1076), et les circonstances de la fondation du monastère polonais [5].
Ce qui ne manque pas non plus de surprendre, dans la première fondation de Lubin, c’est l’ampleur du projet architectonique. Il s’agissait en l’occurrence d’une énorme église à trois nefs, qui aurait comporté deux chœurs : le chœur principal, à l’est, auquel faisait face un second chœur, à l’ouest [6]. Le sanctuaire, à ce qu’il semble, était en outre dédié à sainte Marie [7]. Il est curieux de constater que cette église à trois nefs et à double chœur évoquait, de par son plan et de par ses dimensions, la cathédrale notgérienne Sainte-Marie et Saint-Lambert de Liège [8]. Toutefois, il ne s’agit peut-être ici que d’une simple manifestation du hasard… La cathédrale liégeoise, du reste, n’est pas la seule église de l’époque qui ait été conçue selon ce plan particulier [9]. La prudence est donc ici de mise.
Mais ce qui reste incontestablement vrai, c’est que Boleslaw II a voulu construire sur la colline de Lubin un bâtiment religieux de prestige, symbole sans doute de sa récente royauté. De tout temps les princes ont cherché à matérialiser leur pouvoir ou leurs prétentions politiques par des constructions impressionnantes, « manifestations de puissance, balises de pierre édifiées contre l’usure du temps » [10].
Cet ensemble monumental fut détruit, alors même qu’il n’était pas encore achevé, vers l’an 1100, vraisemblablement victime « privilégiée » d’une attaque en provenance du nord, lancée par les Poméraniens.
Quarante ans plus tard, cependant, en 1137-1138, Lubin était « re-fondée » à l’initiative du prince de Pologne Boleslaw III Bouche-Torse († 1138).
Tout indique que la communauté religieuse de la seconde fondation – beaucoup plus modeste dans son programme architectural – ait été composée, partiellement en tout cas, de moines bénédictins qui provenaient, à nouveau, de l’abbaye liégeoise de Saint-Jacques. Il est significatif, en effet, que l’église paroissiale construite, dans le courant du XIIIe siècle, à quelques pas au sud-ouest du monastère, ait été dédiée à saint Léonard, c’est-à-dire au protecteur céleste du prieuré que l’abbaye « mère » de Saint-Jacques possédait aux portes de Liège [11].
Le monastère de Lubin en Grande-Pologne, dans ses fondations successives, aurait donc été conçu, en partie, à l’image de la lointaine cité mosane. De fortes préoccupations religieuses et politiques, le dynamisme et l’esprit d’aventure, – nous sommes, ne l’oublions pas, dans l’atmosphère de la première croisade, – n’étouffent pas nécessairement la vitalité des sentiments ni même, le cas échéant, une certaine forme de nostalgie [*].
La première église abbatiale de Lubin (vers 1076). D’après Z. KURNATOWSKA
IMGIMGLa première église abbatiale de Lubin (vers 1076)....IMGIMF
 
NOTES
 
[1] Ici-même, t. 108, 2002, p. 9-24 (M. DERWICH) et 25-41 (Z. KURNATOWSKA). Nous renvoyons une fois pour toutes à ces deux articles.
[2] Sur le problème du couronnement de Boleslaw, cf. la notice de S. TRAWKOWSKI, Lexikon des Mittelalters, t. 2, 2, Munich-Zurich, 1981, col. 364-365 et l’étude de H.E.J. COWDREY, Pope Gregory VII. 1073-1085, Oxford, 1998, p. 451-452.
[3] Ce que, fort curieusement, semblent ignorer nos deux auteurs. Cf. J. STIENNON, La Pologne et le pays mosan au Moyen Âge. À propos d’un ouvrage sur la porte de Gniezno, Cahiers de Civilisation médiévale, t. 4, 1961, p. 457-473 et part. p. 462-466.
[4] Liber fraternitatis et Liber mortuorum abbatiae Sanctae Mariae Lubinensis, éd. Sb. PERZANOWSKI, Monumenta Poloniae Historica, ser. n., t. 9, 2, Varsovie, 1976, p. 83, 85-87.
[5] Sur ces abbés, voir J. STIENNON, Étude sur le chartrier et le domaine de l’abbaye de Saint- Jacques de Liège (1015-1209), Paris, 1951, p. 235-254.
[6] Voir le schéma reproduit ici-même (essai de reconstitution d’après Z. KURNATOWSKA).
[7] C’est à sainte Marie que sera dédicacé l’autel principal, en 1145 : Rocznik Lubinski, dans Monumenta Poloniae Historica, ser. n., t. 6, Annales Poloniae maioris, éd. Br. KÜRBIS, Varsovie, 1962, p. 113 : Dedicatum est altare in Lubin sancte Marie a Conrado episcopo. L’évêque Conrad n’est pas identifié. S’agirait-il de Conrad Ier d’Abenberg, archevêque de Salzbourg (1106-1147) ? Ou d’un évêque itinérant ? Sur l’archevêque Conrad, cf. H. DOPSCH, Lexikon des Mittelalters, t. 5, 7, Munich- Zurich, 1991, col. 1355.
[8] La cathédrale de Liège, construite par l’évêque Notger vers l’an 1000, comportait effectivement deux chœurs opposés et trois nefs ; elle était longue de 90 mètres. L’abbatiale de Lubin, édifiée vers 1076, avait une longueur de 60 mètres. Cf. M. OTTE, J.M. LÉOTARD et H. FOCK, Phases anciennes de la cathédrale Saint-Lambert à Liège, Bulletin de la Société Royale « Le Vieux- Liège », n° 266, juillet-septembre 1994, p. 135-139.
[9] Ce fut le cas de Saint-Michel de Hildesheim ou de Saint-Pantaléon de Cologne, par exemple.
[10] Nous empruntons l’expression à J. CORNETTE, Le monument Versailles, Versailles. Le pouvoir et la pierre, Les Collections de L’Histoire, n° 2, 1998, p. 3.
[11] En bordure de Meuse, à l’est de la cité. Cf. STIENNON, Saint-Jacques, p. 287-291.– ID., La Pologne, p. 464 et n. 49. Autre témoin, sans doute, des relations entre l’abbaye de Lubin et le pays mosan, l’Évangéliaire de la Bibliothèque Nationale de Varsovie (Lat. Q. V. 1. 32) [détruit en 1944], « œuvre purement et simplement mosane de la seconde moitié du XIIe siècle ». Id., p. 465- 466 et P. SKUBISZEWSKI, L’art mosan et la Pologne à l’époque romane. Problématique des recherches, Rapports historiques et artistiques entre le pays mosan et la Pologne, du XIe au début du XIIIe siècle, Liège, 1981, p. 28, 60-65. Enfin, le Martyrologium monasterii Lubinensis (XVe siècle) commémore, de façon caractéristique, nombre de saints et de saintes du pays mosan : Hadelin, Gertrude, Ursmer, Domitien, Servais, Hubert, Landelin, Monulphe, Gondulphe, Remacle, Madelberte, Lambert, Ode, Feuillen, Bertuin et Trudon (copie de 1927 [Bibliothèque de l’Université de Varsovie] du manuscrit [perdu] Sign. Lat. Q vel. 1. 168 de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg [aimable communication de MM. E.A. OVERGAAUW et Ph. GEORGE]).
[*] Il nous est fort agréable de remercier ici nos collègues polonais Mme Z. KURNATOWSKA et M. M. DERWICH, de même que la communauté bénédictine de l’abbaye de Lubin, pour l’accueil qu’ils nous ont réservé en octobre 1995.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Ici-même, t. 108, 2002, p. 9-24 (M. DERWICH) et 25...
[suite] Suite de la note...
[2]
Sur le problème du couronnement de Boleslaw, cf. la notice ...
[suite] Suite de la note...
[3]
Ce que, fort curieusement, semblent ignorer nos deux...
[suite] Suite de la note...
[4]
Liber fraternitatis et Liber mortuorum abbatiae Sanct...
[suite] Suite de la note...
[5]
Sur ces abbés, voir J. STIENNON, Étude sur le chartrier et ...
[suite] Suite de la note...
[6]
Voir le schéma reproduit ici-même (essai de reconstitution ...
[suite] Suite de la note...
[7]
C’est à sainte Marie que sera dédicacé l’autel prin...
[suite] Suite de la note...
[8]
La cathédrale de Liège, construite par l’évêque Notg...
[suite] Suite de la note...
[9]
Ce fut le cas de Saint-Michel de Hildesheim ou de Saint-Pan...
[suite] Suite de la note...
[10]
Nous empruntons l’expression à J. CORNETTE, Le monument Ver...
[suite] Suite de la note...
[11]
En bordure de Meuse, à l’est de la cité. Cf. STIENNON, Sain...
[suite] Suite de la note...
[*]
Il nous est fort agréable de remercier ici nos collègues po...
[suite] Suite de la note...
La première église abbatiale de Lubin (vers 1076). D’après Z. KURNATOWSKA