2002
Le Moyen Age
Les deux fondations de l’abbaye de Lubin
en Grande-Pologne. Note complémentaire
Jean-Louis KUPPER
Université de Liège
Deux articles de très grand intérêt, viennent de mettre mieux en lumière les origines
du monastère bénédictin de Lubin, entre Wroclaw et Poznan, en Grande-Pologne
[1].
Cette abbaye bénédictine présente la particularité d’avoir été fondée à deux
reprises.
Elle le fut une première fois, aux alentours de 1076, par le roi de Pologne Boleslaw
II le Hardi († 1081). Il n’est pas impossible que cette fondation réellement prestigieuse
– nous reparlerons des dimensions très considérables de l’église – soit en rapport
direct avec le couronnement du prince Boleslaw comme roi de Pologne, en 1076,
couronnement qui aurait eu lieu avec la connivence du pape Grégoire VII lui-même,
soucieux de mieux asseoir le christianisme en Europe orientale
[2].
Lubin fut donc, au départ, appelée à jouer le rôle de centre religieux et
missionnaire, de pôle culturel, de noyau de peuplement et de poste militaire dans une
région menacée par une attaque en provenance de Poméranie. À cela s’ajoute,
vraisemblablement, une fonction de symbolique politique, alors même que Boleslaw
affirmait la hauteur de ses prétentions en ceignant la couronne royale.
Fait remarquable, la première communauté monastique de Lubin était issue de la
Lotharingie et, plus précisément, de l’abbaye bénédictine de Saint-Jacques à Liège. Le
fait a été excellemment mis en lumière voici plus de quarante ans par l’historien
Jacques Stiennon
[3]. Traits significatifs, les noms des trois premiers abbés de
Saint-Jacques, Olbert († 1048), Albert († 1066) et Étienne I
er († 1076), de même que celui
du fondateur de cette abbaye, l’évêque de Liège Baldéric II († 1018), sont mentionnés
dans le
Liber mortuorum de Lubin
[4]. Mentions intéressantes à plus d’un titre
puisqu’elles précisent et le
terminus a quo (la mort de l’abbé Étienne, en 1076), et les
circonstances de la fondation du monastère polonais
[5].
Ce qui ne manque pas non plus de surprendre, dans la première fondation de
Lubin, c’est l’ampleur du projet architectonique. Il s’agissait en l’occurrence d’une
énorme église à trois nefs, qui aurait comporté deux chœurs : le chœur principal, à
l’est, auquel faisait face un second chœur, à l’ouest
[6]. Le sanctuaire, à ce qu’il semble,
était en outre dédié à sainte Marie
[7]. Il est curieux de constater que cette église à trois
nefs et à double chœur évoquait, de par son plan et de par ses dimensions, la
cathédrale notgérienne Sainte-Marie et Saint-Lambert de Liège
[8]. Toutefois, il ne s’agit
peut-être ici que d’une simple manifestation du hasard… La cathédrale liégeoise, du
reste, n’est pas la seule église de l’époque qui ait été conçue selon ce plan particulier
[9].
La prudence est donc ici de mise.
Mais ce qui reste incontestablement vrai, c’est que Boleslaw II a voulu construire
sur la colline de Lubin un bâtiment religieux de prestige, symbole sans doute de sa
récente royauté. De tout temps les princes ont cherché à matérialiser leur pouvoir ou
leurs prétentions politiques par des constructions impressionnantes,
« manifestations de puissance, balises de pierre édifiées contre l’usure du temps »
[10].
Cet ensemble monumental fut détruit, alors même qu’il n’était pas encore achevé,
vers l’an 1100, vraisemblablement victime « privilégiée » d’une attaque en
provenance du nord, lancée par les Poméraniens.
Quarante ans plus tard, cependant, en 1137-1138, Lubin était « re-fondée » à
l’initiative du prince de Pologne Boleslaw III Bouche-Torse († 1138).
Tout indique que la communauté religieuse de la seconde fondation – beaucoup
plus modeste dans son programme architectural – ait été composée, partiellement en
tout cas, de moines bénédictins qui provenaient, à nouveau, de l’abbaye liégeoise de
Saint-Jacques. Il est significatif, en effet, que l’église paroissiale construite, dans le
courant du XIII
e siècle, à quelques pas au sud-ouest du monastère, ait été dédiée à
saint Léonard, c’est-à-dire au protecteur céleste du prieuré que l’abbaye « mère » de
Saint-Jacques possédait aux portes de Liège
[11].
Le monastère de Lubin en Grande-Pologne, dans ses fondations successives,
aurait donc été conçu, en partie, à l’image de la lointaine cité mosane. De fortes
préoccupations religieuses et politiques, le dynamisme et l’esprit d’aventure, – nous
sommes, ne l’oublions pas, dans l’atmosphère de la première croisade, – n’étouffent
pas nécessairement la vitalité des sentiments ni même, le cas échéant, une certaine
forme de nostalgie
[*].
La première église abbatiale de Lubin (vers 1076).
D’après Z. KURNATOWSKA
[1]
Ici-même, t. 108, 2002, p. 9-24 (M. DERWICH) et 25-41 (Z. KURNATOWSKA). Nous renvoyons
une fois pour toutes à ces deux articles.
[2]
Sur le problème du couronnement de Boleslaw,
cf. la notice de S. TRAWKOWSKI,
Lexikon
des Mittelalters, t. 2, 2, Munich-Zurich, 1981, col. 364-365 et l’étude de H.E.J. COWDREY,
Pope
Gregory VII. 1073-1085, Oxford, 1998, p. 451-452.
[3]
Ce que, fort curieusement, semblent ignorer nos deux auteurs.
Cf. J. STIENNON, La
Pologne et le pays mosan au Moyen Âge. À propos d’un ouvrage sur la porte de Gniezno,
Cahiers
de Civilisation médiévale, t. 4, 1961, p. 457-473 et part. p. 462-466.
[4]
Liber fraternitatis et Liber mortuorum abbatiae Sanctae Mariae Lubinensis, éd. Sb.
PERZANOWSKI,
Monumenta Poloniae Historica, ser. n., t. 9, 2, Varsovie, 1976, p. 83, 85-87.
[5]
Sur ces abbés, voir J. STIENNON,
Étude sur le chartrier et le domaine de l’abbaye de Saint-
Jacques de Liège (1015-1209), Paris, 1951, p. 235-254.
[6]
Voir le schéma reproduit ici-même (essai de reconstitution d’après Z. KURNATOWSKA).
[7]
C’est à sainte Marie que sera dédicacé l’autel principal, en 1145 :
Rocznik Lubinski, dans
Monumenta Poloniae Historica, ser. n., t. 6,
Annales Poloniae maioris, éd. Br. KÜRBIS, Varsovie, 1962,
p. 113 :
Dedicatum est altare in Lubin sancte Marie a Conrado episcopo. L’évêque Conrad n’est pas
identifié. S’agirait-il de Conrad I
er d’Abenberg, archevêque de Salzbourg (1106-1147) ? Ou d’un
évêque itinérant ? Sur l’archevêque Conrad,
cf. H. DOPSCH,
Lexikon des Mittelalters, t. 5, 7, Munich-
Zurich, 1991, col. 1355.
[8]
La cathédrale de Liège, construite par l’évêque Notger vers l’an 1000, comportait
effectivement deux chœurs opposés et trois nefs ; elle était longue de 90 mètres. L’abbatiale de
Lubin, édifiée vers 1076, avait une longueur de 60 mètres.
Cf. M. OTTE, J.M. LÉOTARD et H. FOCK,
Phases anciennes de la cathédrale Saint-Lambert à Liège,
Bulletin de la Société Royale « Le Vieux-
Liège », n° 266, juillet-septembre 1994, p. 135-139.
[9]
Ce fut le cas de Saint-Michel de Hildesheim ou de Saint-Pantaléon de Cologne, par
exemple.
[10]
Nous empruntons l’expression à J. CORNETTE, Le monument Versailles,
Versailles. Le
pouvoir et la pierre,
Les Collections de L’Histoire, n° 2, 1998, p. 3.
[11]
En bordure de Meuse, à l’est de la cité.
Cf. STIENNON,
Saint-Jacques, p. 287-291.– ID., La
Pologne, p. 464 et n. 49. Autre témoin, sans doute, des relations entre l’abbaye de Lubin et le pays
mosan, l’Évangéliaire de la Bibliothèque Nationale de Varsovie (Lat. Q. V. 1. 32) [détruit en
1944], « œuvre purement et simplement mosane de la seconde moitié du XII
e siècle ».
Id., p. 465-
466 et P. SKUBISZEWSKI, L’art mosan et la Pologne à l’époque romane. Problématique des
recherches,
Rapports historiques et artistiques entre le pays mosan et la Pologne, du XIe au début du XIIIe
siècle, Liège, 1981, p. 28, 60-65. Enfin, le
Martyrologium monasterii Lubinensis (XV
e siècle)
commémore, de façon caractéristique, nombre de saints et de saintes du pays mosan : Hadelin,
Gertrude, Ursmer, Domitien, Servais, Hubert, Landelin, Monulphe, Gondulphe, Remacle,
Madelberte, Lambert, Ode, Feuillen, Bertuin et Trudon (copie de 1927 [Bibliothèque de
l’Université de Varsovie] du manuscrit [perdu] Sign. Lat. Q vel. 1. 168 de la Bibliothèque
impériale de Saint-Pétersbourg [aimable communication de MM. E.A. OVERGAAUW et Ph.
GEORGE]).
[*]
Il nous est fort agréable de remercier ici nos collègues polonais Mme Z. KURNATOWSKA
et M. M. DERWICH, de même que la communauté bénédictine de l’abbaye de Lubin, pour l’accueil
qu’ils nous ont réservé en octobre 1995.