Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-3919-0
294 pages

p. 617 à 712
doi: en cours

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Tome CVIII 2002/3-4

2002 Le Moyen Age

Comptes rendus

Les sermons et la visite pastorale de Federico Visconti archevêque de Pise (1253-1277), sous la dir. de Nicole BÉRIOU, coll. Pascale BOURGAIN, Marina INNOCENTI et Isabelle LE MASNE DE CHERMONT, Rome, École française de Rome, 2001 ; 1 vol. in-8°, XII-1 188 p. (Sources et documents d’histoire du Moyen Âge publiés par l’École française de Rome, 3). ISBN : 2-7283-0548-X.

À partir d’environ 1200, la prédication connut une croissance « spectaculaire », selon l’expression de N. Bériou. Cet essor appuyait une « offensive pastorale », qui se renforçait depuis la fin du XIIe siècle. Les Mendiants, qui lui donnaient bientôt une nouvelle ampleur, recoururent plus que d’autres à l’éloquence sacrée. Ils contribuèrent beaucoup à répandre sur l’Occident chrétien un flot de rhétorique. Néanmoins, le mouvement partit principalement de Paris, de ses écoles et de leurs maîtres. Là se produisit ce que N.B. a joliment appelé « l’avènement de maîtres de la parole ». En parallèle, ceux-ci élaboraient, sur la fin du XIIe siècle encore, un art de prêcher original. Il consistait à bâtir le développement de chaque sermon sur un unique verset scripturaire de départ, le « thème ». Sa division fournissait, ensuite, le plan d’un discours aussi rigoureusement ordonné que possible. Cette forme « moderne » du sermon s’imposait partout pendant le XIIIe siècle, confirmant l’influence décisive desdits maîtres parisiens. Les travaux de N.B. ont établi de façon définitive cette genèse d’une prédication renouvelée, sans jamais négliger la dimension européenne du phénomène [1].
Après une dense série de recherches consacrées aux milieux parisiens, la logique de sa démarche l’invitait donc à étendre ses investigations. Voici chose faite avec le sermonnaire conçu par l’archevêque de Pise Federico Visconti, dans le troisième quart du XIIIe siècle. Par sa remarquable richesse, il méritait l’attention de N.B. En même temps, seule une grande familiarité avec les maîtres parisiens, comme initiateurs et inspirateurs de la nouvelle pédagogie religieuse, permettait de rendre à cette collection sa place et son sens exacts.
En réalité, les sermonnaires importants ne se conservent pas en très grand nombre pour l’Italie du XIIIe siècle, surtout quand on écarte ceux formés de simples modèles, non prêchés. La compilation due à l’archevêque de Pise représente l’un des plus précieux souvenirs de ce genre littéraire, et à plusieurs titres. Elle compte 105 sermons, mais ne vaut pas que par sa taille. Federico Visconti choisit ses textes dans sa prédication effective. Donc, il ne s’agit pas non plus de reportationes, de notes prises à l’audition, restituant le discours d’autrui avec une fidélité incertaine. Federico Visconti réalisa une anthologie de sa prédication, qui rendait compte de sa diversité. Aussi ne se limita-t-il pas aux habituels sermons de tempore ou de sanctis. Il fit une bonne place aux sermons de circonstance, compris de la manière la plus large, depuis ceux prononcés lors de synodes jusqu’aux discours adressés aux autorités civiles, dans des situations d’ordre politique. Sans doute l’archevêque désirait-il transmettre à ses successeurs une espèce de bilan de son activité. Ceci expliquerait qu’il ait encore annexé au sermonnaire le récit circonstancié de sa visite pastorale en Sardaigne, de 1263, en tant que primat et légat du siège apostolique. Il faut enfin ajouter que le recueil le révèle, tout au long, comme un lettré de grande classe.
Son œuvre n’avait pourtant suscité que quelques études. Depuis longtemps, une édition complète était espérée. Toutefois, l’ampleur de cette tâche décourageait les érudits. N.B. l’a réalisée, en donnant par la même occasion une solide leçon de méthode. Dominant les individualismes chers aux médiévistes, elle a conjugué les efforts d’une équipe franco-italienne. Grâce à cette addition de compétences, les textes n’ont pas été simplement recopiés. Ils ont bénéficié d’analyses d’une exceptionnelle minutie. Les É. ne se sont pas satisfaits, par exemple, de contrôler les « autorités » mentionnées par Federico Visconti et de préciser ses références explicites, comme il se pratique trop souvent. Ils ont systématiquement reconnu ses modèles cachés, de beaucoup les plus nombreux, selon l’usage des auteurs médiévaux. Ils ont repéré les intermédiaires qui s’interposaient, éventuellement, entre les sources originales et le prédicateur. Chacun sait, en effet, qu’idées et citations se transmettaient au long de chaînes d’auteurs, de glossateurs et de florilèges, qui les déformaient peu ou prou. Jusqu’aux différentes variantes utilisées de la Bible ont été identifiées. Les É. ont pu établir que, à côté de la Vulgate selon sa version parisienne, Federico Visconti se servait de formulations propres à la Vetus latina. Devant la complexité de son bagage culturel, on comprend que seule l’exploration méthodique des textes a garanti l’impeccable qualité de leur transcription. Mais elle a permis, également, de tirer tout le profit de cette entreprise.
Si l’importance de l’apparat critique, des annexes et des présentations atteste la presque démesure du labeur consenti, elle en préserve avant tout les résultats. L’ouvrage se transforme, de la sorte, en instrument pour de futures prospections sur la prédication et sur la culture cléricale. Le paragraphe que P. Bourgain réserve à la « langue de Federico Visconti » (p. 301-317) décrit avec un soin extrême orthographe, morphologie, syntaxe et stylistique. Ceux qu’intrigue le latin des prédicateurs de la fin du Moyen Âge trouveront là plus d’une réponse à leurs hésitations. Des répertoires et des indices nombreux faciliteront des recherches allant de l’origine et de la fréquence d’une métaphore à la renommée d’une œuvre ou d’un auteur. La connaissance intime des sermons de Federico Visconti a aussi fourni, à N.B., la matière de ce qu’elle nomme une « introduction historique » (p. 27-265). Le titre de cette partie est trop modeste, eu égard à sa longueur et à son propos. Elle constitue davantage, à elle seule, un petit livre sur la prédication et sur la carrière de l’archevêque de Pise, à la fois exhaustif et attentif à l’exemplarité du sujet traité.
Comme nombre d’autres princes de l’Église, Federico Visconti avait étudié à Paris. Tout son portrait intellectuel confirme le magistère exercé sur l’Occident par les écoles et les savants de cette ville, en particulier pour la théologie. Cette conclusion s’impose que l’on considère le contenu ou la forme des sermons. De fait, Federico Visconti suivait exactement les règles du sermon « moderne ». Imprégné par la scolastique, il paraît rompu à ses exercices. Il en venait à développer de véritables questions dans ses discours. Cette pratique, encore inhabituelle, était appelée à un bel avenir chez certains prédicateurs d’orientation universitaire. Par ailleurs, Federico Visconti admirait les Mendiants. Il les donnait volontiers en exemple. Ce fut pour partie, sans doute, sous leur influence qu’il déploya une prédication conquérante, qui débordait des célébrations liturgiques et multipliait les sermons de circonstance. Il manifestait par là un souci pastoral digne d’être relevé. Celui-ci découlait, toutefois, autant de la conception élevée que Federico Visconti se faisait de sa charge que d’une imitation des Mendiants. Il se comportait donc, également, en pontife soucieux de sa position. Il la défendit fermement face au chapitre cathédral ou aux autorités urbaines. Il raviva assurément dans cette perspective la dévotion pour saint Pierre. Un article complémentaire de N.B. expose plus longuement ce point et lève toute incertitude [2]. La légende voulait que l’apôtre fût passé à Pise. Outre que d’incarner l’idéal du prélat, il offrait à l’archevêque une justification spéciale de ses prérogatives.
En revanche, la figure de Pierre ne lui servait guère à rappeler la prééminence du pape. Cette discrétion n’était pas exceptionnelle chez les prédicateurs du temps, mais elle correspondait à la position parfois ambiguë de l’archevêque de Pise. Elle n’était pas commode dans une cité gibeline. Or Federico Visconti choisit, au bout du compte, d’entretenir un commerce plutôt amical avec la commune. Il y avait certes des explications fort simples à son attitude. Elle prouvait sa circonspection. Sa place dans la ville, dont il était de surcroît originaire, le conduisait à partager les aspirations de ses ouailles. Son voyage en Sardaigne le démontra. Il soutenait l’ambition de sa cité, qui désirait étendre son emprise sur l’île. La conduite de ce grand prélat n’en devenait pas moins, à l’occasion, quelque peu gibeline à son tour.
En dernier ressort, il se faisait pourtant le porte-parole du pape, face au pouvoir communal. En 1267, il invitait, au nom de Clément IV, les Pisans à rallier le nouveau roi de Sicile, Charles Ier (sermon 14). La même année, il proclamait l’interdit dont le Saint-Père frappait la cité, pour châtier sa complicité avec Conradin (sermon 93). Au travers de ses engagements un peu contradictoires, l’archevêque trahissait peut-être une certaine faiblesse de l’idéologie gibeline. Elle ne se détachait pas d’un modèle d’Église dont le pontife romain représentait la tête. En tout cas, la personnalité et la prédication de Federico Visconti contribuent à éclairer le contexte qui présida à l’installation de la dynastie « angevine » en Italie.
L’ouvrage dirigé par N.B. achève de révéler ici toute sa densité. Il ne se recommande pas seulement au titre de l’histoire religieuse. Il trouve place dans une bibliographie de l’histoire politique italienne.
Jean-Paul BOYER

Martina NEUMEYER, Vom Kriegshandwerk zum ritterlichen Theater. Das Turnier im mittelalterlichen Frankreich, Bonn, Romanistischer Verlag, 1998 ; 1 vol. in-8°, 542 p. (Abhandlungen zur Sprache und Literatur, 89). Prix : DEM 64.

L’étude, résolument placée entre histoire et histoire de la littérature, a pour objet l’analyse des caractères esthético-culturels du tournoi chevaleresque au Moyen Âge. Une attention particulière est accordée à la question de savoir comment et pourquoi un exercice dicté par le métier des armes et conçu pour les besoins de la guerre a pu se transformer en une manifestation ouvrant à la noblesse toutes les ressources du spectacle et de la représentation.
Après un bilan historiographique et terminologique, l’ouvrage suit les traces du torneamentum en dégageant avant tout son caractère pluriel relevé, semble-t-il, dès l’origine par les chroniqueurs, en premier lieu le Chronicon Hanoniense de Gislebert de Mons et l’anonyme Histoire de Guillaume le Maréchal. La lecture de ces sources montre de quelle manière le tournoi, surtout dans ses aspects esthétiques et ludiques, a répondu aux besoins de représentation de l’aristocratie et permis ainsi une transformation de l’exercice militaire au sein d’une mise en scène orchestrée par et pour la noblesse dont la genèse se construit au même moment. On comprend dès lors mieux pourquoi l’Église, très active sur le plan du contrôle des représentations sociales, ne fut pas la dernière à condamner cette évolution. Il resterait cependant à étayer la thèse de l’A. selon lequel cette critique, en dressant un sombre portrait des activités chevaleresques, confirmerait ex negativo que cet entraînement s’est transformé très peu de temps après son invention en une manifestation ostentatoire de la chevalerie. Il faudrait également s’assurer que la littérature courtoise a eu pour souci de répondre précisément à de telles critiques. En manière d’application ou de vérification des hypothèses proposées, l’A. s’attarde sur le récit d’un tournoi de la fin du XIIIe siècle, c’est-à-dire le Tournoi de Chauvency de Jacques Bretel, texte emblématique selon l’A. d’une écriture qui entend mêler les stratégies de 1’histoire et du roman au profit d’une idéalisation du tournoi et de ses acteurs. La réflexion se prolonge en observant l’accueil réservé à cette littérature de tournoi et l’évolution qui, au début du XIIIe siècle, voit les intérêts culturels et littéraires de la chevalerie créer une nouvelle forme de combat sous la forme de la Table Ronde, motif où l’influence de l’épique ne s’exprime pas seulement dans le nom mais également dans la structure de cette variante de combat. Le Roman du Hem manifesterait ainsi une forme dramatisée du tournoi dégageant une éthique chevaleresque exacerbée et annonçant, par les ressorts employés et son écho social, le profane du drame médiéval. Cette théatralisation du tournoi aurait suivi son cours et fait naître au XVe siècle les pas d’armes, une forme de joutes insérant le combat chevaleresque dans un scénario emprunté plus ou moins fidèlement à la littérature courtoise.
Du matériel historiographique bourguignon et angevin ici rassemblé on peut retenir, et ce sera sans doute la conclusion la plus marquante de l’étude, que cette nouvelle variante du tournoi ne représente ni une imitation futile des exemples héroïques fournis par les chansons de geste ou les romans, ni un jeu gratuit, ni une fuite hors de la réalité. De cette étude très stimulante, on regrettera seulement qu’elle ne revienne pas sur l’ancrage social du tournoi et de sa mise en scène littéraire (écrit ou oral ? et pour quels publics ?) et qu’elle n’ouvre pas mieux les perspectives d’une comparaison avec des situations semblables ou différentes dans d’autres espaces régionaux d’Occident (l’Angleterre bien sûr mais aussi l’Empire…) afin de poser la question d’une éventuelle » spécificité française ».
Pierre MONNET

Bruce M.S. CAMPBELL, English seigniorial agriculture (1250-1450), Cambridge, Cambridge U.P., 2000 ; 1 vol. in-8°, XXVI-517 p. (Cambridge studies in historical geography, 31).

L’ouvrage de Br. Campbell est de ceux qui éveillent chez l’auteur de compte rendu la tentation de renvoyer simplement les lecteurs au livre pour goûter par eux-même l’intérêt et la nouveauté des informations rassemblées, tant celles-ci défient par leur abondance toute tentative de synthèse. On essaiera ici d’en donner l’idée sans dissimuler que les lignes qui suivent ne constituent qu’une approche timide d’un ouvrage réellement monumental. Dans la continuité d’une lignée prestigieuse d’historiens des campagnes anglaises, depuis M.M. Postan et J.Z. Titow, jusqu’à R.H. Britnell et J.L. Langdon, en passant par E.A. Kosminsky, R. H. Hilton, R. Allen et E.A. Wrigley, B.C. s’est attaqué à la masse considérable de la documentation manoriale, muni des outils informatiques et statistiques nécessaires. L’information sérielle ainsi produite permet une approche conjoncturelle et spatiale de l’histoire rurale anglaise, différente cependant, par son point de vue unique, de la monumentale Agrarian history of England and Wales. Simplement construit (9 chapitres distribués en parties bien individualisées, dont le texte est soutenu par pas moins de 82 cartes et schémas et 52 tableaux numériques), le livre s’ouvre, après une introduction sur le contexte et la problématique, par une présentation des sources, suivie d’études détaillées consacrées à une typologie des domaines seigneuriaux, aux problèmes de l’élevage, de la culture et des systèmes agraires. Les trois derniers chapitres traitent des problèmes de la productivité, des liens entre récoltes et démographie et de l’innovation.
La collecte de l’information, travail herculéen poursuivi sur plus de deux décennies, a permis l’élaboration de quatre bases de données ou séries de base de données. Deux d’entre elles sont régionales, l’une rassemblant les quelque 2 000 comptabilités relatives à 220 domaines seigneuriaux du Norfolk (1238-1450), l’autre couvrant les dix comtés de la région de Londres (déjà étudiés par B. Campbell, J.A. Galloway, D.J. Keene et M. Murphy [3]) dans les années 1288-1315 (204 manoirs et 460 comptabilités) et 1375-1400 (141 manoirs, 360 comptabilités) ; elles offrent des recoupements précis sur deux régions d’importance cruciale aux deux bases de données nationales, l’une regroupant les informations offertes par 1904 comptabilités relatives à 873 manoirs, de 1250 à 1450, l’autre rassemblant les données relatives aux domaines (usage et valeur des terres) de quelque 9 000 inventaires après décès (inquisitiones post mortem) enregistrées par l’administration royale entre 1300 et 1349. Moins fiables et précis que les comptabilités manoriales, ces derniers présentent l’avantage de faire toute leur place aux petits manoirs et aux tenures libres, pour lesquels, le plus souvent on ne dispose pas de comptabilités. Pour équilibrer ces données souvent isolées, on a tenu le plus grand compte des séries comptables longues et homogènes des domaines de l’évêché de Winchester, de l’abbaye de Westminster et du prieuré cathédral de Norwich, bien connues par ailleurs. Formellement restreinte à la propriété domaniale ecclésiastique et aristocratique, cette masse d’information ne laisse pourtant pas la paysannerie à l’écart : intégrés aux structures de marché, et donc fortement dépendants de la consommation populaire, les manoirs sont aussi les principaux employeurs d’une main d’œuvre salariée (plus que tributaire), qui représente une part considérable du groupe paysan : on ne trouverait aucune de ses spécificités ou de ses évolutions qui ne renvoie aussi aux caractéristiques et aux changements du secteur paysan et communautaire. Tant par leur importance numérique que par leur bonne répartition géographique, les données ainsi accumulées se prêtent à un traitement statistique parfaitement sûr, qui fait de cet ouvrage une référence pour tous les historiens des campagnes. Il est évidemment impossible de reprendre ici l’ensemble des résultats acquis au cours de la recherche, aussi se contentera-t-on de souligner quelques-uns des points les plus significatifs.
Une première enquête d’ensemble permet d’établir pour l’ensemble du pays une typologie des formes et des pratiques domaniales, tenant en compte la taille des exploitations et le rapport entre espaces cultivés et espaces pastoraux. Si les inventaires donnent une moyenne de 150 acres (1 acre vaut 0,4047 ha) de culture par domaine pour la première moitié du XIVe siècle, les exploitations offrant une surface emblavée supérieure à 250 acres faisant figurer d’exception. La prise en compte des domaines multiples révèle, au-delà de cette relative uniformité, l’existence de patrimoines agraires exceptionnels : en 1282-1283, dans les domaines de Roger Bigod, comte de Norfolk, pas moins de 1 004 acres sont indiqués comme emblavés, face aux 1 436 acres de l’inventaire des biens d’Edmond de Woodstock, comte de Kent (1 330) ou aux 1 655 (670 ha) possédés par Robert de Rowelle à Rothwell (Lincolnshire) en 1304. Comme on pouvait s’y attendre, c’est dans les régions les plus proches des grands marchés de consommation que l’on trouve les plus grands domaines voués à la culture, tandis que les espaces les plus éloignés sont caractérisés par une grande étendue et une grande variété d’espaces pastoraux. Les évaluations données par les inventaires pour l’un et l’autre type de terre permettent de raffiner l’analyse et de montrer l’existence de bassins pastoraux spécialisés, dont la vocation s’explique autant par la place dans un système régional complexe que par les suggestions du milieu. La combinaison des diverses fonctions et valeurs permet de construire une typologie domaniale en six catégories principales (carte p. 98) fondée sur la valeur des terres arables et l’importance et la valeur des espaces de pâture. Par-delà la mise en évidence de fortes identités régionales, ainsi pour les champs ouverts du Norfolk, l’étude montre la fonction agricole dominante de l’institution manoriale, où la culture, sous ses diverses formes, reste la base essentielle, malgré l’importance des activités pastorales.
La richesse et la précision du vocabulaire relatif aux animaux (cf. la liste p. 106, avec l’évaluation moyenne des diverses catégories ou espèces) témoignent pourtant de leur importance dans l’économie manoriale. Les comptabilités permettent de distinguer les animaux de trait (on peut estimer leur nombre dans les manoirs à 6 têtes pour 100 acres semées), pour lesquels se confirme la prédominance des bœufs pour les labours et des chevaux pour les transports, et les bêtes d’élevage. Sur ce dernier point, l’étude montre toute la complexité d’une organisation liée aux diverses demandes des marchés urbains. L’élevage bovin se répartit ainsi entre régions d’élevage de bêtes à viande, souvent expédiées vers la ville avant la saison froide (ce qui fait varier considérablement le cheptel des manoirs d’élevage entre printemps et automne), et des régions laitières, caractérisées par des troupeaux nombreux (une quarantaine de bêtes en moyenne), la présence de prés et de prairies permettant d’alterner le pâturage aux beaux jours et la stabulation l’hiver, et l’existence de laiteries-fromageries bien équipées. La partie dédiée à l’élevage ovin est particulièrement importante, et conduit à des conclusions surprenantes. Par rapport aux autres produits de l’agriculture, la laine présente la particularité de se transporter sur de longues distances sans perdre de sa valeur, ce qui permet à des domaines éloignés de participer à cette activité fortement monétarisée. B.C. estime à un minimum de 20 millions de têtes, soit une densité de 300 bêtes pour 100 acres d’emblavures le cheptel ovin anglais vers 1310. Pour cette période cruciale des premières décennies du XIVe siècle, où les laines anglaises sont un acteur essentiel de l’économie européenne, B.C. montre qu’elles tiennent dans les bilans des manoirs une place moins importante qu’on ne l’aurait cru, moindre que l’élevage bovin en particulier. Dans le Norfolk, où en 1341 la taxe sur les laines rapporte plus qu’en aucun autre comté anglais, les sources font état d’une densité ovine sur les domaines seigneuriaux inférieure à la densité générale : il est certain que les troupeaux possédés par les paysans et élevés sur les pâturages communaux tenaient dans cette production une place majeure. L’évolution par la suite vient confirmer le caractère extrêmement complexe de la production et du marché de la laine : en hausse durant tout le XIVe siècle, l’élevage ovin souffre, comme les autres activités rurales, de la hausse du prix de la main d’œuvre, et l’on constate une baisse continue du poids des toisons durant le XVe siècle, ainsi qu’une simplification de la complexe hiérarchie de qualité des laines, deux indices d’une production plus extensive dans son organisation et plus grossière dans ses produits. L’éviction des paysans de ce marché stratégique, en particulier par la mainmise sur les pâturages collectifs est une autre conséquence des modifications du secteur : dans les premières années du XVIe siècle, comme en témoigne un passage bien connu de l’Utopie de Thomas More, la production lainière est devenue un oligopole seigneurial.
Fréquemment évoquées à propos de l’élevage, les pratiques agraires font l’objet de deux chapitres denses et précis, où la complexité des systèmes et de leurs variantes est bien mise en lumière, le premier consacré à l’ensemble des cultures et à leur insertion dans l’économie seigneuriale, le second relatif aux pratiques agraires et aux dynamiques de spécialisation régionale que celles-ci traduisent. Attentif ici encore à la complexité des situations, B.C. s’attache dans un premier temps à rechercher les objectifs de production recherchés par les exploitants des domaines, n’oubliant pas l’approvisionnement des maisonnées et des tables aristocratiques et montrant la fonction nutritive et commerciale spécifique de chaque produit. Cette remise en contexte du cadre d’ensemble de la production agricole permet de présenter d’une façon remarquablement claire et convaincante une typologie des systèmes de culture, tenant compte de tous les facteurs explicatifs (p. 249-300). Six grandes catégories sont ainsi proposées, où le choix des cultures tient une place fondamentale : l’alternance biennale jachère/blé d’hiver ou d’été, dépourvue de caractère programmatique, n’y figure pas comme élément caractéristique. La rotation triennale y apparaît dans sa variante jachère/froment/avoine (type 5), comme particulièrement caractéristique du bassin d’approvisionnement londonien. Dans le Norfolk, on voit apparaître une série de cycles complexes, caractérisés par l’allongement des périodes sans jachère (cinq ans ou plus), l’importance de l’orge (deux ou trois fois dans une rotation) et l’introduction de légumineuses en cours de rotation. Pour chacun de ces types, l’exposé est illustré de schémas rendant compte des récoltes effectivement pratiquées sur les coutures de domaines seigneuriaux bien documentés. On ne saurait trop recommander à ceux pour qui l’assolement, biennal ou triennal, est en soi une structure contraignante dictant leur conduite à tous les acteurs de l’agriculture de s’y reporter pour constater l’étonnante désinvolture avec laquelle les cultivateurs interprètent les leçons de Walter de Henley et de ses successeurs : si l’allure d’ensemble des cycles y est identifiable, son rôle dans la mise en culture de chaque parcelle révèle la capacité de choix laissée à l’exploitant, et l’importance, en particulier après la Peste noire, des périodes de jachère imposées à la terre sans souci de régularité.
On ne rentrera pas dans le détail des chapitres complexes consacrés aux calculs de productivité et à l’impact démographique des récoltes, où l’exigence de précision ne nuit pas à la prudence, voire au scepticisme, en raison de l’importance des biais statistiques. En se fondant sur le consensus des comptabilités du Norfolk, de la région de Londres et de l’évêché de Winchester « most lowland demesne could normally expect a two-and-half to four-and-half-fold return on the seed sown (dîme déduite), the return for wheat, rye and barley usually being significantly better than for oats ». Dans ces conditions, les rendements mirifiques promis à ses lecteurs des dernières années du XIIIe siècle par l’auteur du traité Husbandry (5 pour le froment, 7 pour le seigle, 6 pour le méteil, 8 pour l’avoine, 4 pour l’orge et 6 pour la dragée) restent hors d’atteinte de tous les exploitants dont nous avons conservé les comptes. À la lecture de cette leçon de prudence, le lecteur français ne peut s’empêcher de s’interroger sur les résultats obtenus au même moment sur les domaines de Thierry d’Hirson, que B.C. évoque à titre de comparaison (de 7,3 à 16 pour le froment, de 2,6 à 8,2 pour l’avoine) : plus d’un siècle après les recherches de J.M. Richard (1892), les comptabilités du gentilhomme artésien seraient peut-être à relire attentivement ! La sûreté de la méthode, l’importance des sources mises en œuvre et le souci de rester dans tous les cas au niveau le plus concret font donc de ces deux chapitres une référence pour les historiens soucieux de quantification et moins favorisés par la générosité des archives. On en retiendra, au terme d’un examen précis de la littérature antérieure et d’une estimation du total des surfaces emblavées (3,3 millions d’acres en 1086, 6,2 millions vers 1300, 4 millions en 1375 : il faudra attendre l’épisode du Blocus napoléonien pour retrouver les surfaces de la fin du XIIIe siècle) et des récoltes qu’on peut en attendre, une hypothèse d’évolution démographique du royaume d’Angleterre partant de 2 ou 2,25 millions d’habitants en 1086 pour monter à 4 ou 4,25 millions vers 1300 (loin des 6 millions de l’estimation de M. Postan !) et chuter à 2,25 ou 2,5 millions vers 1375.
Soucieux en chaque point de son analyse de donner toute leur place aux logiques d’organisation des espaces de production, de commercialisation et de consommation (l’analyse se réfère régulièrement aux hypothèses de von Thünen), le livre n’est pas moins attentif aux impératifs de la chronologie, présentée en détail, à partir de la littérature antérieure dans le chapitre introductif, qui énonce les hypothèses de recherche, et dans la conclusion, qui remet les acquis de l’enquête dans la perspective de la longue durée de l’histoire rurale anglaise. Les sources elles-mêmes imposent une telle réflexion : la période choisie, de 1250 à 1450, est celle de plus grande abondance et précision des manorial records. Dès les premières décennies du XVe siècle, le faire-valoir direct des domaines seigneuriaux commence à faire place à l’affermage, si avare de sources comptables, et il faudra attendre les enquêtes agraires de la fin du XIXe siècle pour retrouver une documentation d’un niveau équivalent. Dans cette longue période tout vient confirmer l’importance de la Peste noire comme charnière. Au terme de son enquête, B.C. n’a pas de doute sur l’ampleur cataclysmique de l’épidémie, dont les documents manoriaux enregistrent à tous les niveaux de l’économie et de la société les diverses conséquences, préparées dès 1315 par le retour de la famine. Les comptabilités mettent en évidence l’ampleur des évolutions entraînées par la pandémie de 1348 et ses répliques de 1361, 1369 et 1375 : « au terme du dernier quart du XIVe siècle, la transition vers le nouvel équilibre de l’après-peste était pratiquement achevée. La populeuse Angleterre s’était transformée en un pays sous-peuplé doté d’un système agraire extensif hérité des défrichements d’avant la peste. Baisse démographique et surabondance des terres exposaient le secteur agricole à une série de défis nouveaux, marqués par la hausse des salaires et la baisse des prix. La faiblesse de la demande et la tendance à la surproduction maintenaient à la baisse les prix des denrées agricoles, pesaient sur le prix des terres et décourageaient l’investissement, même dans la conjoncture d’intérêts bas qui marqua sur le demi-siècle après la peste. Il fallut longtemps pour que s’amorce un processus de retrait massif des surfaces cultivées, qui ébranlait à la fois les cadres institutionnels de la vie rurale et les structures de propriété du sol. Ce retard contraria la mise en place d’un système économique rationnel et renchérit d’autant le coût social de la mutation. Par la suite, on vit des villages entiers auparavant voués à la culture remplacés par des fermes d’élevage ovin ou bovin, la force du pouvoir seigneurial déterminant la capacité d’un habitat à survivre durant cette période difficile (p. 9). » C’est donc dans les années 1348-1375 que se mettent en mouvement les évolutions caractéristiques de l’histoire anglaise de la première modernité. Cependant, l’étude globale de ce processus de conversion d’une agriculture à nuances intensives en un système où l’élevage extensif tend à prendre une place dominante révèle aussi l’importance de la période qui précède les catastrophe, et en particulier des années 1280-1315. L’étude des systèmes régionaux établis autour de Londres et dans le Norfolk permet de montrer que c’est dans cette période que s’éprouvent en vraie grandeur les innovations économiques et agronomiques qui sont à la base de la croissance de l’Angleterre moderne. C’est alors que se construit autour de Londres, mais aussi dans l’ensemble du royaume, le système de spécialisation agraire et d’approvisionnement qui permet dès lors, et à nouveau au cours du XVIe siècle, la croissance urbaine de la capitale. C’est au même moment que les propriétaires de manoirs du Norfolk expérimentent les cycles de cultures intensives et de réduction de la jachère, poussent au maximum l’intégration de la culture et de l’élevage et ouvrent la voie aux innovations qui caractériseront par la suite le Norfolk System of Husbandry.
Fondé sur un travail d’enquête et de bibliographie considérable, construit et rédigé de manière à offrir au lecteur à la fois une synthèse et un instrument de réflexion analytique, le livre de B.C. marque donc une date dans l’histoire des campagnes médiévales. On pourra y chercher les acquis les plus récents et les plus solides de la tradition historiographique anglaise. On ne rendrait pas justice à son A. en se bornant à lui demander des informations sur le cas anglais. Si la documentation manoriale anglaise est incomparable, il ne s’ensuit pas que les autres pays européens soient dépourvus de sources pour la même périodes : actes notariés, cadastres et compoix, chartriers laïques ou monastiques offrent aux chercheurs des autres pays des bases d’enquêtes comparatives dont il faut espérer que le livre de B.C. les suscitera : on ne peut manquer ainsi de s’interroger sur les analogies et les différences que présentent les bassins d’approvisionnement de Londres et de Paris, où les capacités d’innovations agronomiques que paraissent avoir développé, aux marges de ces deux bassins les campagnes du Norfolk ou les confins normanno-picard du bassin parisien. C’est donc vers une histoire globale des espaces régionaux européens que nous mène ce livre magnifique. Il reste à espérer que son A. et ses lecteurs auront le cœur de se mettre à l’ouvrage.
Mathieu ARNOUX

Jan-Dirk MÜLLER, Minnesang und Literaturtheorie, Tübingen, Niemeyer, 2001 ; 1 vol. in-8°, VII-246 p. ISBN : 3-484-10837-1. Prix : € 60,00.

Ce recueil rassemble 9 articles parus entre 1983 et 2001 et vise à contribuer à une approche théorique des chants d’amour courtois. Les réflexions de l’A. couvrent toute la période du Minnesang et se fondent principalement sur les écrits de Walther von der Vogelweide, Reinmar, Neidhart et Ulrich von Lichtenstein.
J.D.M. s’intéresse notamment à la notion de représentation et aux conditions requises pour la réalisation de cette communication orale, mais aussi aux voix des personnages et des acteurs, et surtout à l’identité et au rôle du porte-parole, à ce je qui, dès qu’il se nomme, devient lui-même personnage de la fiction, ce qui impose de remettre en cause la dimension biographique des textes.
Dès lors, apparaît le hiatus qui existe entre le contexte historique et les modèles littéraires, ce qui pose la question de la fonction du texte : dans quelle mesure le Minnesang comble-t-il les insuffisances de la réalité ? Il ne s’agit donc pas de considérer ces chants comme l’expression véritable des mœurs de l’époque, mais plutôt comme l’expression d’une mode littéraire ayant recours à des clichés.
Observant le rythme des saisons comme fondement littéraire, l’A. nous explique comment la littérature en langue populaire s’en émancipe. Les saisons ne sont pas envisagées comme une constante biologique et anthropologique, mais comme un mode d’appréhension du monde historiquement établi. Dans son article Jahreszeiten als Kunstprinzip, J.D.M. montre de quelle manière le monde fermé de l’hiver s’accorde au modèle courtois archaïque, celui, ouvert, du monde des vilains, portant les traits de la nouveauté et de l’anarchie. Ainsi s’établit une frontière entre deux types distincts de parole, de comportement et de socialisation.
Par ce biais, on constate que les auteurs intègrent dans leurs chants des motifs et des personnages issus de la poésie populaire et tendent vers la remise en question du monde courtois, de son ordre. Par ailleurs, en ayant recours à la déformation parodique, à l’exagération formaliste, à la contradiction et à l’apparente incohérence, ils rendent sensible la différence entre littérature savante respectant les quatre temps de l’année et le Minnesang optant pour un rythme binaire, voire, plus rarement, ternaire.
J.D.M. s’attache donc à étudier le fonctionnement de ces textes en les comparant aux rythmes et aux rites sociaux et se demande si le Minnesang ne pourrait pas avoir une fonction para-rituelle.
La dimension didactique et morale que ces chants acquièrent dans la période tardive du Moyen Âge n’est pas oubliée. Elle témoigne de cette tendance populaire que les auteurs introduisent dans la sphère courtoise, parfois à des fins plus ou moins subversives, et c’est par un retour sur la voix que J.D.M. évoque l’effondrement du modèle culturel de l’amour courtois, s’intéressant à l’impossibilité pour le lecteur de faire la distinction entre les différentes voix, féminines et masculines, particulièrement dans les chants d’été de Neidhart. C’est précisément cette confusion des voix qui met en évidence ce déclin.
Finalement, il s’avère difficile de bien saisir quelle théorie développe l’A., sans doute parce que le choix des articles couvre une période de 18 années. Le recueil, dont la ligne directrice est chronologique, vise d’abord à témoigner des étapes qui ont marqué l’évolution du discours théorique sur le Minnesang au cours de ces 20 dernières années.
J.D.M. ouvre les perspectives. Il souligne la difficulté de retrouver les conditions de réalisation de la représentation, de cerner la notion d’auteur et de repérer les différents codes d’expression propres à ces chants. Il réoriente, précise ou remet en cause les certitudes. Ses travaux témoignent des préoccupations de la recherche axée sur le rapport écrit/oral.
Florence BAYARD

Jacques VOISENET, Bêtes et hommes dans le monde médiéval. Le bestiaire des clercs du Ve au XIIe siècle, Turnhout, Brepols, 2000 ; 1 vol. in-8°, 535 p. ISBN : 2-503-50960-6. Prix : € 57,00.

J. Voisenet est bien connu de tous ceux qui s’intéressent à la symbolique médiévale des animaux. Docteur en histoire (1990), docteur ès lettres (1996) et professeur à Toulouse, il est en effet l’auteur d’un remarquable ouvrage consacré au Bestaire chrétien. L’imagerie animale des auteurs du haut Moyen Âge (Ve-XIe s.) [4]. Il prépare par ailleurs une traduction française du Physiologus de Berne (IXe siècle) et achève la composition d’un dictionnaire illustré des animaux au Moyen Âge, mettant en parallèle textes et représentations. C’est ici l’adaptation de sa thèse de doctorat ès lettres [5] qui nous est proposée, sous le titre générique de Bêtes et Hommes dans le monde médiéval, Le bestiaire des clercs du Ve au XIIe siècle, précédée d’une belle et longue préface de J. Le Goff (p. VII-XVI). Alors que dans son ouvrage antérieur sur le Bestaire chrétien, J.V. identifiait les sources dont les clercs s’inspirèrent pour leurs écrits sur les animaux (essentiellement les quatre héritages biblique, gréco-romain, paléochrétien et celto-germano-scandinave), il s’attelle ici à définir la nature des relations entre l’homme et l’animal au Moyen Âge, et les fonctions que l’homme médiéval assigne à l’animal. On ne doit donc pas s’attendre à trouver une étude sur les animaux réels, à la façon des travaux de zoohistoire [6] de R. Delort, Fr. Audouin-Rouzeau ou C. Beck. C’est uniquement la symbolique médiévale de l’animal qui intéresse l’A., et ceci à partir d’une analyse de l’idéologie cléricale. Quant à la période envisagée, c’est celle d’un long haut Moyen Âge, allant du Ve au XIIe siècle. À ce propos, J.V. refuse de considérer cette époque comme une période infantile préparant le Moyen Âge central des XIIe-XIIIe siècles, lequel verrait l’épanouissement de la symbolique chrétienne. Le haut Moyen Âge ainsi envisagé est une période spécifique, originale, dotée d’une relative autonomie et de créativité.
J.V. a mis à contribution divers types de sources textuelles (vies de saints, encyclopédies, homélies, exégèses bibliques, …) dont l’hétérogénéité est cependant compensée par l’appartenance de la plupart des écrivains au clergé (le sous-titre l’annonce, c’est du « bestiaire des clercs » qu’il va s’agir) et par une forte unité des conceptions et des représentations qui les sous-tendent. Parmi ces sources, deux sont plus particulièrement exploitées : la source hagiographique d’une part (le saint est un interlocuteur privilégié de l’animal), la source encyclopédique de l’autre (Isidore de Séville et Raban Maur) [7]. À quoi il faut ajouter le Physiologus, sorte d’» encyclopédie » anonyme de la symbolique animalière, composée en grec – vraisemblablement à Alexandrie – au IIe siècle après J.-C., traduite ensuite en latin, et dont les bestiaires médiévaux (ces traités moralisés sur les propriétés des animaux) dérivent tous plus ou moins directement.
Divisé en onze chapitres distribués en trois grandes parties de tailles plus ou moins semblables les unes par rapport aux autres, Bêtes et Hommes dans le monde médiéval est un volumineux ouvrage de plus de 500 pages, dont l’écriture de même que la présentation sont agréables. La première partie expose « le grand livre des animaux » (p. 11-144) : une véritable « arche de Noé » détaillant tous les animaux du bestiaire altomédiéval, aussi bien les animaux réels que les animaux (que nous jugeons) imaginaires. Les subdivisions de la zoologie moderne ne convenant pas à la pensée médiévale, la classification retenue par l’A. est celle des encyclopédistes du haut Moyen Âge (essentiellement Isidore et Raban Maur). La seconde section envisage « la relation entre l’animal et l’homme » (p. 145-326) : c’est une sorte de typologie de toutes les relations possibles entre ces deux acteurs de la création divine (modes de révélation de l’animal à l’homme – prodiges, miracles, rêves –, rapports d’affrontement ou de domestication, panorama des multiples rôles de l’animal). La troisième et dernière partie se penche sur « la bête réquisitionnée » (p. 327-409) : ou comment l’animal fut l’objet de nombreuses manipulations de la part de l’idéologie cléricale. Il est pour l’homme un outil lui permettant de se connaître lui-même, mais c’est également un instrument pédagogique au service d’un ordre moral, une arme au service de la puissance terrestre de l’institution ecclésiale, et l’un des grands moyens d’évasion dans le domaine du merveilleux.
Avec ce livre, J.V. nous offre le deuxième volet d’un triptyque – commencé avec le Bestiaire chrétien et dont le dictionnaire imagé constituera l’achèvement – qui s’impose déjà comme un guide incontournable pour la connaissance et la compréhension de la symbolique animalière au Moyen Âge. Comme l’écrit J. Le Goff, « quand on l’aura lu on ne pourra plus concevoir le Moyen Âge […] sans les animaux et sans qu’à côté d’Adam et Ève un autre couple essentiel apparaisse : l’homme et l’animal. »
Benoît BEYER DE RYKE

Brian STOCK, After Augustine : the meditative reader and the text, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol. in-8°, 132 p. (Material Texts). ISBN : 0-8122-3602-5. Prix : USD 32,50.

Durant l’Antiquité et le Moyen Âge, les exercices spirituels qui sont associés au perfectionnement de soi sont généralement basés sur de longues périodes de lecture et de méditation. Ce livre – en fait un recueil d’articles réactualisés – a précisément pour thème central la lecture méditative, avec pour pierre de touche la figure de saint Augustin. Si ce dernier a été le plus fécond et le plus influent des écrivains ayant écrit sur la lecture entre l’Antiquité et la Renaissance, il ne nous a cependant pas laissé de traité systématique sur le sujet, peut-être parce qu’il était dubitatif quant à la possibilité de figer dans une forme théorique ses réflexions sur la lecture.
Br. Stock, professeur d’histoire et de littérature comparée à l’Université de Toronto (Canada), est un spécialiste reconnu des questions relatives à la lecture et à la connaissance de soi pendant l’Antiquité tardive et au Moyen Âge, en particulier à partir de l’œuvre de saint Augustin. On lui doit un riche ensemble d’ouvrages [8]. Dans le dernier livre mentionné en note, Br.S. établissait systématiquement quelle était la théorie de la lecture élaborée par l’évêque d’Hippone. After Augustine est en quelque sorte la suite : prenant Augustin comme fondement, l’ouvrage considère l’évolution des pratiques de lecture en Occident, de l’Antiquité à la Renaissance.
Aujourd’hui, il peut sembler naturel de penser qu’on peut se libérer des contraintes extérieures en se détournant du monde et en se tournant vers son être intérieur. La vérité doit être trouvée par une exploration de la vie intérieure et certains textes peuvent nous guider dans cette voie. Or, selon Br.S., cette attitude vis-à-vis de la lecture est apparue dans l’Antiquité tardive : c’est un héritage d’Augustin, et avant lui de Plotin, qui tous deux incitent le lecteur à rentrer en soi-même afin de trouver la vérité.
En sept courts chapitres, l’A. brosse l’émergence de la lecture méditative au cours de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge. Il envisage d’abord la question de l’influence de la lecture sur les techniques de connaissance de soi pendant l’Antiquité tardive (ce premier chapitre – p. 8 à 23 – est la version remaniée de la leçon inaugurale que fit l’A. au Collège de France, en 1998, sur le thème « La connaissance de soi au Moyen Âge »). Ensuite, Br.S. se penche sur les relations, toujours pendant l’Antiquité tardive, entre les valeurs éthiques et l’expérience littéraire (p. 24-37). Puis il reconsidère certains aspects de l’interprétation du grand philologue E. Auerbach sur le réalisme littéraire antique (p. 38-51). Dans un quatrième chapitre (p. 52-70), Br.S. se déplace vers le Moyen Âge pour envisager la manière dont les auteurs médiévaux latins considèrent l’autobiographie comme un moyen pour la représentation de soi (par exemple chez Pierre Abélard ou Guibert de Nogent). Augustin est évidemment le premier – et le plus important – à promouvoir l’idée que l’autobiographie a pour principale fonction de nous permettre de comprendre notre relation à Dieu. Dans le chapitre suivant, l’A. analyse les questions de la lecture, de l’écriture et du soi chez Pétrarque, toujours par référence à la théorie augustinienne de la lecture (Petrarch’s portrait of Augustine, p. 71-85). Br.S. compare, dans Two versions of Utopia (p. 86-100), le rôle du lecteur dans La cité de Dieu d’Augustin et dans l’Utopie de Thomas More. Le livre se clôt sur un chapitre consacré à la lectio spiritualis : lecture spirituelle et silencieuse qui s’est développée à partir du Moyen Âge (p. 101-114).
Ce livre constitue une importante contribution à l’histoire de la lecture en Occident, de l’Antiquité tardive jusqu’au Moyen Âge et à la Renaissance. Il montre comment la lecture méditative, qui s’est mise en place au cours de cette période, a pu constituer un moyen privilégié de découverte de soi. Nous vivons encore sur cet héritage.
Benoît BEYER DE RYKE

After Rome’s fall. Narrators and sources of early medieval history. Essays presented to Walter Goffart, éd. Alexander C. MURRAY, Toronto-Buffalo-Londres, University of Toronto Press, 1998 ; 1 vol. in-8°, X-388 p. ISBN : 0-8020-0779-1.

Cet ouvrage est un volume d’hommage au grand historien canadien, d’origine belge, Walter Goffart (le titre s’inspire d’ailleurs de la collection d’articles que Goffart avait réunie en 1989 sous le titre Rome’s fall and after). Toutes les contributions ou presque touchent à l’histoire des nouveaux royaumes qui ont succédé à l’Empire romain, spécialement en Gaule et en Italie, et les auteurs, comme W. Goffart dont ils ont voulu poursuivre ici les travaux, s’intéressent pour la plupart aux sources et à l’interprétation des Narrators of Barbarian history.
L’ouvrage comprend, outre une présentation biographique et bibliographique de W. Goffart par A.C. Murray, 17 contributions dont voici un aperçu nécessairement rapide. S. Reynolds (p. 17-36) étudie l’emploi dans les textes du haut Moyen Âge de mots tels que gentes, nationes et populi, montre les problèmes d’interprétation qu’ils posent et les erreurs de perspective qu’ils ont souvent entraînées chez les historiens soucieux de retrouver les ancêtres de nos nations modernes. A. Gillett (p. 37-50) dénie aux Variae de Cassiodore toute intention propagandiste et soutient que la publication de ces lettres, comme Cassiodore l’affirme lui-même, n’a d’autre but que de fournir aux futurs bureaucrates une collection modèle de correspondance administrative. E. James (p. 51-66), après G. Kurth, M. Rouche et W. Goffart, s’attaque au problème délicat du sens de Francus, Franci chez Grégoire de Tours et pense qu’il faudrait revenir à la position de l’historien liégeois G. Kurth. M. Heinzelmann (p. 67-82), en étudiant l’hérésie dans les livres I et II des Historiae de Grégoire de Tours, montre que pour l’évêque, le Christ est omnium principium et que toute atteinte à ce principe, que ce soit dans l’ordre théologique ou social, est preuve d’hérésie. St. Muhlberger (p. 83-98) compare l’attitude vis-à-vis de la guerre chez des chroniqueurs tels que Jean de Biclar, Isidore de Séville et le continuateur de Prosper, dit de Copenhague, et révèle que leurs positions diffèrent beaucoup de celles des historiens chrétiens de la période précédente, moins enclins à louer les vertus militaires de leurs souverains et à justifier leurs guerres. I. Wood (p. 99-120), en confrontant les diplômes mérovingiens et la Vita Columbani de Jonas, rappelle que les écrits du haut Moyen Âge ont souvent des implications politiques et sont loin d’être de simples enregistrements des événements. A.C. Murray (p. 121-152) se penche sur l’histoire de Mérovée telle que la raconte Frédégaire et propose une grille de lecture stimulante pour interpréter les passages légendaires de la Chronique. Chr. Wickham (p. 153-170) éclaire l’importance du pouvoir aristocratique dans l’Italie lombarde du VIIIe siècle. J.L. Nelson (p. 171-190) suit la destinée de trois des quatre filles que le roi lombard Didier (757-774) eut avec sa femme Ansa et révèle l’importance politique de leur position et de leurs alliances. R. Collins (p. 191-213) apporte une contribution importante à l’étude critique des Annales Regni Francorum et de leur version révisée et secoue sérieusement les certitudes acquises à leur sujet depuis le XIXe siècle. B.S. Bachrach (p. 214-231) suggère que Charlemagne est un excellent symbole pour représenter l’histoire de la civilisation occidentale et que sa conduite elle-même est un symbole de continuité : il soutient ainsi que si d’après Pirenne, Charlemagne eût été inconcevable sans Mahomet, il l’eût été bien plus encore sans Constantin le Grand et Théodose Ier. Th.F.X. Noble (p. 232-250) dévoile un autre Loup de Ferrières, moins proto-humaniste que le Loup conventionnel, mais sans doute plus historique et plus typique de la culture carolingienne. R.E. Sullivan (p. 251-287) propose une nouvelle approche à l’étude si négligée et si difficile des caractéristiques distinctives du monachisme carolingien en tentant de voir dans le fameux « plan de Saint-Gall » un « texte » unique représentant visuellement la relation entre le cloître et le monde et définissant graphiquement ce qu’est la vie monastique. M.I. Allen (p. 288-319) met en valeur les particularités et les mérites de la Chronique de Claude de Turin. G. Constable (p. 320-336) donne le texte latin d’un document concernant l’apostat Rigrannus du Mans, le traduit et en tire des enseignements sur les rapports entre moines et chanoines à l’époque carolingienne. J. Shatzmiller (p. 337-347) éclaire les raisons et les motivations particulières du périple du rabbin Benjamin de Tudela (XIIe siècle). E.A.R. Brown, enfin (p. 348-384), offre d’intéressantes réflexions sur la manière dont les Français refusèrent peu à peu au XVIe siècle le mythe des origines troyennes des Francs et analyse en particulier l’œuvre des frères Jean du Tillet (morts en 1570) et l’influence qu’eurent sur elle les humanistes allemands Heinrich Bebel, Hermann de Neuenar et Beatus Rhenanus.
Toutes ces contributions, dont la consultation eût été facilitée par un index, rappellent, si besoin en était, combien les recherches de Goffart dans le domaine de l’historiographie du haut Moyen Âge ont été novatrices et multiples et combien elles restent aujourd’hui fondamentales et stimulantes. Elles trouvent donc tout naturellement ici, dans les différents prolongements que lui donnent les auteurs de ce volume, un bel hommage, amplement mérité.
Jean MEYERS

Claude-France HOLLARD, Cartulaire et chartes de la commanderie de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem d’Avignon au temps de la Commune (1170-1250), Paris, CNRS Éd., 2001 ; 1 vol. in-4°, 303 p. (Documents, études et répertoires publiés par l’Institut de recherche et d’histoire des textes, 63).

Le Midi de la France est riche en cartulaires produits par les ordres du Temple et de l’Hôpital. La région de la basse vallée du Rhône conserve à elle seule une dizaine de ces instruments pour ces ordres, parmi lesquels figure celui de l’Hôpital d’Avignon désormais édité par Cl.Fr. Hollard, conservateur aux archives départementales de Vaucluse. Ce volume nous a transmis les copies de 93 actes s’échelonnant de 1184 à 1245 auxquels l’édition a rajouté 61 chartes issues du beau fonds des ordres militaires conservé aux archives départementales des Bouches-du-Rhône (série 56 H).
L’édition est précédée d’une introduction fort soignée présentant les grands traits politiques et économiques du milieu avignonnais puis l’origine et le développement de la commanderie Saint-Jean (p. 7-18). La présentation matérielle et diplomatique du cartulaire est complétée par une réflexion sur la tenue des archives (p. 18-28). Celle-ci révèle entre autres l’intérêt des inventaires d’époque moderne qui livrent des analyses de chartes perdues.
Il n’y a rien à redire sur l’édition proprement dite qui suit scrupuleusement les normes en vigueur. Celle-ci est en outre enrichie d’une bibliographie à jour, d’une carte du terroir d’Avignon, et des index d’usage : matière, noms de lieux et noms propres – ce dernier, qui fait figurer pour chaque personnage les dates de mention, facilite grandement les vérifications prosopographiques.
Avec les chartes, l’édition couvre donc les années 1170-1250 : une période marquée par l’affirmation de l’autorité communale et qui connaît également un essor économique dont les investissements de l’Hôpital, dans la ville comme dans son territoire, constituent un éclatant témoignage. La chronologie adoptée cible en effet parfaitement le développement de l’ordre en Avignon et permet d’en dégager les différentes étapes : les premières donations comme souvent redevables à un bienfaiteur particulièrement dévoué à la cause des moines soldats – un chevalier du nom de Brocard –, l’établissement matériel d’une commanderie marqué par son déplacement de l’implantation initiale excentrée vers le cœur de la cité, l’accumulation du temporel selon un principe maintenant bien connu pour les ordres militaires (complémentarité entre achats, donations et échanges), et la revendication d’une fonction pastorale — souvent difficile à affirmer face à l’autorité épiscopale. L’ouvrage, qui vient compléter les éditions des cartulaires de l’Hôpital de Trinquetaille (A. Amargier, 1972) et de Saint-Gilles (D. Le Blévec et A. Venturini, 1997), apporte également des éléments à la connaissance de l’organisation interne de l’ordre : hiérarchie des commanderies soumises au Prieuré de Saint-Gilles, recrutement et déplacements des frères au niveau local, organisation des archives sous l’Ancien régime… Il permettra encore d’alimenter les réflexions sur la présence des ordres militaires en milieu urbain, particulièrement évidente dans cette région. Les chartes révèlent ainsi la proximité des hospitaliers avec la chevalerie citadine mais aussi avec les autorités communales, même au plus fort des troubles anticléricaux qui ont animé la ville autour de 1226. Elles montrent aussi l’originalité de l’exploitation du patrimoine qui combine appropriation du sol urbain – l’ordre possédait plus d’une centaine de maisons acensées – et exploitation du terroir environnant. Ce travail facilitera en outre les recherches sur Avignon au temps de la commune puisque les actes livrent par exemple des renseignements inédits sur la topographie locale ou sur les usages immobiliers, et ouvrent la voie à une prosopographie des élites citadines (chevalerie, milieux consulaires et notariaux…). Loin de limiter son éclairage à la seule histoire locale, cette source contribue à approfondir les connaissances sur un ordre international dans l’une des régions d’Occident où sa présence fut la plus ancienne. Elle devrait aussi, avec l’édition toute récente des Actes de la famille Porcelet d’Arles par M. Aurell [9] et celle attendue du chartrier des archevêques d’Arles (E. Bœuf), susciter un regain d’intérêt pour l’histoire des villes provençales aux XIIe-XIIIe siècles, trop souvent délaissée pour l’éclat de la période pontificale – et c’est particulièrement vrai à Avignon.
Damien CARRAZ

Catherine OTTEN-FROUX, Une enquête à Chypre au XVe siècle. Le sindicamentum de Napoleone Lomellini, capitaine génois de Famagouste (1459), Nicosie, Centre de Recherche Scientifique, 2000 ; 1 vol. in-8°, 310 p. (Sources et études de l’histoire de Chypre, 36). ISBN : 9963-0-8052-9. Prix : 12 £ chypriotes.

Ce volume publié par le Centre de la Recherche Scientifique Chypriote rassemble le texte de l’enquête administrative qu’eut à subir en 1459 le capitaine et podestat de la cité de Famagouste, Napoleone Lomellini, à la résiliation de sa charge. Ce texte retrouvé par C. Otten dans l’Archivio di Stato de Gênes est le second dont on dispose sur l’époque de l’occupation génoise de Famagouste après celui instruit en 1448-1449 contre Pietro de Marco [10]. Ce type d’enquête portait à Gênes le nom de sindicamentum et de sindicatum à Venise en raison de son instruction par un collège de quatre sindicatores, élus en vertu de règles mouvantes au XVe siècle. On doit à l’A. une remarquable introduction sur l’histoire de cette pratique ponctuée de nombreuses citations systématiquement traduites en notes (p. 7-98). Ces prolégomènes s’accompagnent d’une véritable étude sur l’enquête de 1459, menée au terme d’un mandat de deux ans de Napoleone Lomellini. C.O. met en exergue la coalition montée par le père de la Commune, Antonio Reibaldo, pour perdre l’ancien capitaine à l’aide de huit complices dont les témoignages s’égrènent du 11 au 25 octobre 1459. Les motivations de l’ancien capitaine du château de Limassol restent mal connues en dépit des efforts déployés par l’A. pour dépasser sa rhétorique emphatique. On hésite en effet à déceler derrière sa déposition une querelle personnelle ou une lutte de clans liée à la politique intérieure génoise. La requalification pendant le procès des 38 chefs d’accusation initiaux en fonction des statuts en vigueur à Gênes tend, pour le moins, à prouver une longue préparation de l’accusation. Le verdict rendu dans la matinée du 23 octobre 1459 se révèle mitigé en condamnant N. Lomellini à 167 ducats et 700 besants tout en l’absolvant de 18 chefs d’inculpation. Plusieurs accusations de collusion avec des pirates ou de mises en danger de Famagouste sont, en outre, renvoyées devant l’Officio di San Giorgio à qui la Superbe avait cédé l’administration de la ville douze ans plus tôt. Les registres comptables de Giovanni da Parma publiés par l’A. (p. 262-265) attestent du paiement effectif de ses sommes en attendant l’appel hypothétique lancé en métropole par l’accusé et son fils. La rigueur des sindicatores n’épargna aucun des chevaliers placés sous leurs ordres, qui se virent infliger une amende de 500 besants, ni Antonio Reibaldo, coupable d’accusations non fondées. Ce dernier écopa d’une amende de 1 125 besants vouée à sanctionner toute future tentative de déstabilisation du pouvoir central. L’édition de ce procès hors du commun réalisée par C.O. bénéficie de notes précieuses sur ses acteurs (p. 213-243) plus ou moins anonymes. Certaines précisions prosopographiques peuvent toutefois être apportées sur des protagonistes hispaniques, étrangers à l’A. On doit ainsi corriger en Fàbregues ou Fàbregas la forme « Fabriges » donne pour le pirate catalan Joan Pere Fàbregues et en Joan Pujol la forme Johannes Empoiholus intégrant le titre de courtoisie « En » intercalé au Moyen Âge devant nombre de noms catalans ou occitans. Il en va ainsi du marchand Joan Chalar (Johannes Encalar) dont l’origine ibérique ne fait pas grand doute et dans un autre registre du mercenaire Íñigo Nadal, toujours désigné dans l’enquête à travers son patronyme. Quant au dénommé Lupe de Bardaia, il s’agit probablement d’un parent du capitaine portugais Afonso Gonçalves de Baldaia qui franchit en 1435 le tropique du Cancer en compagnie de Gil Eanes avant d’explorer le Rio de Oro l’année suivante. Son origine lusitanienne est confirmée par la mention de son baleinier d’une trentaine de tonneaux de port, adapté aux sorties rapides sur le littoral atlantique. Une autre hypothèse peut être avancée concernant le pirate Pere Planella qualifié dans l’énoncé de l’accusation de « ser » sans avoir marqué pour autant la documentation levantine (§ 32 p. 120 et n. 99, p. 229). Peut-être s’agit-il du seigneur de Castellnou de Moià, Pere de Planella qui se distingua dans les années 1440 aux côtés d’Alphonse le Magnanime en Italie avant de soutenir les revendications de la maison d’Urgel à partir de 1465 ? Ces détails ne font qu’amender un travail remarquable, éclairant les derniers temps du royaume latin de Chypre comme le déclin de l’emporium de Famagouste.
Pierre-Vincent CLAVERIE

Robert GODDING, Prêtres en Gaule mérovingienne, Bruxelles, Société des Bollandistes, 2001 ; 1 vol. in-8°, LXVIII-560 p. (Subsidia hagiographica, 82). ISBN : 2-87365-010-9.

A priori on pourrait s’étonner qu’un Subsidia hagiographica n’incorpore pas dans son titre le mot « saint ». C’est que, pour découvrir les « prêtres en Gaule mérovingienne », outre les canons des conciles et Grégoire de Tours, R. Godding a dû recourir à environ 80 vitae de saints évêques ou abbés. La Société des Bollandistes, dont il est un membre actif, lui ouvre ses prestigieuses publications.
Les « petits » sont toujours les plus mal aimés de l’Histoire. Tel est le sort du prêtre. Les sources sont peu bavardes à son égard et c’est vraiment une performance que d’avoir su les « traquer » dans toute leur vie quotidienne. Le terrain était quasi vierge pour la Gaule, de 481, date de l’avènement de Clovis, jusqu’à 714, mort de Pépin de Herstal, suivie de la prise de pouvoir de Charles Martel. L’évêque est en effet la figure de proue d’une Église en chantier, chef du gouvernement de la cité mais aussi participant aux conciles. Le chanoine H. Platelle en avait fait une synthèse à partir de l’ouvrage de G. Scheilbelreiter [11], auquel on peut ajouter les travaux parus sous les plumes particulièrement érudites de M. Heinzelmann, M. van Uytfanghe, O. Pontal et bien d’autres. Le prêtre, lui, a une place plus discrète dans la société de l’époque. Dès l’abord R.G. met en garde sur l’application pratique des conciles, souvent éloignée de la théorie des canons et, qui peut encore varier géographiquement, tout comme il souligne les différences régionales de l’image du prêtre.
L’ouvrage comprend deux parties principales, avant et après l’ordination. « Avant » : tout ce que l’on peut savoir de sa famille, de sa vocation, de sa formation, des conditions d’admission au sacerdoce et de la liturgie de l’ordination. « Après » : la théologie et la spiritualité sacerdotale, l’intégration du prêtre en ville ou à la campagne, les problèmes rencontrés, son activité pastorale, la liturgie suivie, … jusqu’à sa mort. Outre tous ces aspects capitaux évoqués (législation, justice, liturgie), au gré de nos propres centres d’intérêt, nous relèverons des chapitre(s) ou paragraphe(s) sur le vêtement (p. 27-32), sur l’école monastique (p. 66-67), sur l’habitat et le mode de vie (p. 223-229), sur la magie, sur les ressources matérielles (p. 331-358), la superstition et le paganisme (p. 407-410). La terminologie presbyter et sacerdos, les noms du prêtre, est pleinement explorée.
En conclusion, R.G. constate l’existence simultanée de deux types de prêtres : les uns célibataires avec un cursus irréprochable qui forment l’essentiel du clergé de la cité, et les autres mariés, sans doute des hommes d’un certain âge, notables des campagnes ordonnés pour parer au besoin d’une Église en pleine croissance, sans regarder de trop près au célibat et à la chasteté. Un deuxième trait essentiel qui se dégage est l’autonomie croissante du prêtre par rapport à l’évêque.
C’est une étude brillante, en tous points remarquable, couronnée par l’Académie Royale de Belgique, et complétée de tous les instruments utiles de consultation (index des sources, bibliographie, tableaux, carte, et surtout une précieuse prosopographie des prêtres de la Gaule mérovingienne).
Philippe GEORGE

The letter of the law. Legal practice and literary production in medieval England, éd. Emily STEINER et Candace BARRINGTON, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 2002 ; 1 vol. in-8º, X-257 p. Prix : relié GBP 30,50 ; broché GBP 13,50.

Collection d’essais voués essentiellement à la littérature en langue anglaise entre 1225 et 1475, ce volume se situe loin d’une certaine idée de la critique littéraire « théorique », pour décrypter, comme le font nombre de spécialistes de la génération actuelle, les relations entre texte et contexte, langage et société. Plus, les A. s’orientent, d’une façon novatrice, vers le thème particulier qu’annonce le titre, la rencontre entre la littérature et le droit. Il s’agit aussi bien des irruptions ponctuelles du droit dans la poésie ou la prose vernaculaires (sujet déjà traité par plusieurs commentateurs de la dernière décennie) que du rôle quasi légal de certains textes normalement considérés uniquement pour leur qualité esthétique ou linguistique.
Neuf articles par autant d’auteurs, tous américains, tous anglicistes (dont E.S., l’une des deux éditrices), sont consacrés à un corpus déjà bien connu : pour le XIIIe siècle, Le Débat du Hibou et du Rossignol (Br. Holsinger) ; pour Chaucer, le Chevalier (R. Firth Green) et l’Homme de Loi (M. Nolan) ; pour les contemporains de Chaucer, la Confessio Amantis de Gower (A. Galloway), les autres poètes ricardiens (Fr. Grady), et la prédication des dissidents religieux (E. Steiner) ; pour le XVe siècle, d’abord l’article précédent sur les Lollards, qui s’étale sur plusieurs générations, puis Le Testament de Cresseid d’Henryson (J. Matthews), suivi par les ballades de Robin des Bois (Chr. Chism), et enfin, Le Jugement de Marie et Joseph, pièce du cycle dramatique « N » (E. Lipton). En appendice, A. Galloway ajoute une traduction, en anglais moderne, d’un document conséquent de 22 pages, fondamental pour l’histoire constitutionnelle du règne de Richard II : le récit des événements opposant le roi aux puissants seigneurs « appelants » en 1386 et 1388, dont l’original latin était l’œuvre du secrétaire parlementaire, Thomas Favent.
Un critère important des A. du présent volume est le désir de montrer que le croisement entre droit et littérature que représentent ces textes dépasse la simple notation, presque accidentelle, de phénomènes culturels. Une œuvre littéraire ne se réduit pas à un « miroir de la société », même si elle peut être aussi cela. En effet, il n’est pas satisfaisant