2002
Le Moyen Age
Comptes rendus
• Palatia Sacra. Kirchen- und Pfründebeschreibung
der Pfalz in vorreformatorischer Zeit, 1, Bistum Speyer. Der Archidiakonat des Dompropstes von
Speyer, 2, Der Landdekanat Weissenburg
(mit Kloster St. Peter in Weissenburg), sous la dir. de L. Anton
DOLL, coll. Hans AMMERICH, Mayence, Verlag der Gesellschaft für
mittelrheinische Kirchengeschichte, 1999 ; 1 vol. in-8°, XXXVII-354 p.
(Quellen und Abhandlungen zur mittelrheinischen
Kirchengeschichte, 61.2). ISBN : 3-929135-29-9.
• La
fondazione di Bobbio nello sviluppo delle comunicazioni tra Langobardia e
Toscana nel Medioevo. Atti del Convegno internazionale, Bobbio, Auditorium di
S. Chiara, 1-2 ottobre 1999, éd. Flavio G. NUVOLONE, Bobbio,
Associazione culturale Amici di Archivum
Bobiense, 2000 ; 1 vol. in-8°, 304 p., cartes, ill., croq.
(Archivum Bobiense, Studia, 3). Prix :
ITL 60 000.
• JAN VAN RUUSBROEC,
Écrits IV : Les Douze béguines, Les Quatre
tentations, La Foi chrétienne, Lettres, prés. et trad. Dom André
LOUF, o.c.s.o., Bégrolles-en-Mauges, Abbaye de Bellefontaine, 1999 ; 1 vol.,
281 p. (Spiritualité occidentale, 5).
ISBN : 2-85589-205-8. Prix : FRF 140.
• Handschriftenarchiv Bernhard Bischoff (Bibliothek der Monumenta
Germaniae Historica, Hs. C 1, C 2). Microfiche-Edition, éd. Arno
MENTZEL-REUTERS, mit einem Verzeichnis der beschriebenen Handschriften von
Zdenka STOKLASKOVÁ und Marcus STUMPF, Munich, Monumenta Germaniae Historica,
1997 ; 1 vol. in-8o et 1 coffret de microfiches, 219 p. et
87 microfiches (Monumenta Germaniae Historica,
Hilfsmittel, 16). Prix : € 101,24.
Les sermons
et la visite pastorale de Federico Visconti archevêque de Pise
(1253-1277), sous la dir. de Nicole BÉRIOU, coll. Pascale BOURGAIN,
Marina INNOCENTI et Isabelle LE MASNE DE CHERMONT, Rome, École française de
Rome, 2001 ; 1 vol. in-8°, XII-1 188 p. (Sources
et documents d’histoire du Moyen Âge publiés par l’École française de
Rome, 3). ISBN : 2-7283-0548-X.
À partir d’environ 1200, la prédication connut une croissance «
spectaculaire », selon l’expression de N. Bériou. Cet essor appuyait une «
offensive pastorale », qui se renforçait depuis la fin du
XII
e siècle. Les Mendiants, qui lui donnaient bientôt une
nouvelle ampleur, recoururent plus que d’autres à l’éloquence sacrée. Ils
contribuèrent beaucoup à répandre sur l’Occident chrétien un flot de
rhétorique. Néanmoins, le mouvement partit principalement de Paris, de ses
écoles et de leurs maîtres. Là se produisit ce que N.B. a joliment appelé «
l’avènement de maîtres de la parole ». En parallèle, ceux-ci élaboraient, sur
la fin du XII
e siècle encore, un art de prêcher original.
Il consistait à bâtir le développement de chaque sermon sur un unique verset
scripturaire de départ, le « thème ». Sa division fournissait, ensuite, le plan
d’un discours aussi rigoureusement ordonné que possible. Cette forme « moderne
» du sermon s’imposait partout pendant le XIII
e siècle,
confirmant l’influence décisive desdits maîtres parisiens. Les travaux de N.B.
ont établi de façon définitive cette genèse d’une prédication renouvelée, sans
jamais négliger la dimension européenne du phénomène
[1].
Après une dense série de recherches consacrées aux milieux
parisiens, la logique de sa démarche l’invitait donc à étendre ses
investigations. Voici chose faite avec le sermonnaire conçu par l’archevêque de
Pise Federico Visconti, dans le troisième quart du XIIIe
siècle. Par sa remarquable richesse, il méritait l’attention de N.B. En même
temps, seule une grande familiarité avec les maîtres parisiens, comme
initiateurs et inspirateurs de la nouvelle pédagogie religieuse, permettait de
rendre à cette collection sa place et son sens exacts.
En réalité, les sermonnaires importants ne se conservent pas en
très grand nombre pour l’Italie du XIIIe siècle, surtout
quand on écarte ceux formés de simples modèles, non prêchés. La compilation due
à l’archevêque de Pise représente l’un des plus précieux souvenirs de ce genre
littéraire, et à plusieurs titres. Elle compte 105 sermons, mais ne vaut pas
que par sa taille. Federico Visconti choisit ses textes dans sa prédication
effective. Donc, il ne s’agit pas non plus de reportationes, de notes prises à l’audition,
restituant le discours d’autrui avec une fidélité incertaine. Federico Visconti
réalisa une anthologie de sa prédication, qui rendait compte de sa diversité.
Aussi ne se limita-t-il pas aux habituels sermons de tempore ou de
sanctis. Il fit une bonne place aux sermons de circonstance, compris
de la manière la plus large, depuis ceux prononcés lors de synodes jusqu’aux
discours adressés aux autorités civiles, dans des situations d’ordre politique.
Sans doute l’archevêque désirait-il transmettre à ses successeurs une espèce de
bilan de son activité. Ceci expliquerait qu’il ait encore annexé au sermonnaire
le récit circonstancié de sa visite pastorale en Sardaigne, de 1263, en tant
que primat et légat du siège apostolique. Il faut enfin ajouter que le recueil
le révèle, tout au long, comme un lettré de grande classe.
Son œuvre n’avait pourtant suscité que quelques études. Depuis
longtemps, une édition complète était espérée. Toutefois, l’ampleur de cette
tâche décourageait les érudits. N.B. l’a réalisée, en donnant par la même
occasion une solide leçon de méthode. Dominant les individualismes chers aux
médiévistes, elle a conjugué les efforts d’une équipe franco-italienne. Grâce à
cette addition de compétences, les textes n’ont pas été simplement recopiés.
Ils ont bénéficié d’analyses d’une exceptionnelle minutie. Les É. ne se sont
pas satisfaits, par exemple, de contrôler les « autorités » mentionnées par
Federico Visconti et de préciser ses références explicites, comme il se
pratique trop souvent. Ils ont systématiquement reconnu ses modèles cachés, de
beaucoup les plus nombreux, selon l’usage des auteurs médiévaux. Ils ont repéré
les intermédiaires qui s’interposaient, éventuellement, entre les sources
originales et le prédicateur. Chacun sait, en effet, qu’idées et citations se
transmettaient au long de chaînes d’auteurs, de glossateurs et de florilèges,
qui les déformaient peu ou prou. Jusqu’aux différentes variantes utilisées de
la Bible ont été identifiées. Les É. ont pu établir que, à côté de la Vulgate
selon sa version parisienne, Federico Visconti se servait de formulations
propres à la Vetus latina. Devant la
complexité de son bagage culturel, on comprend que seule l’exploration
méthodique des textes a garanti l’impeccable qualité de leur transcription.
Mais elle a permis, également, de tirer tout le profit de cette
entreprise.
Si l’importance de l’apparat critique, des annexes et des
présentations atteste la presque démesure du labeur consenti, elle en préserve
avant tout les résultats. L’ouvrage se transforme, de la sorte, en instrument
pour de futures prospections sur la prédication et sur la culture cléricale. Le
paragraphe que P. Bourgain réserve à la « langue de Federico Visconti » (p.
301-317) décrit avec un soin extrême orthographe, morphologie, syntaxe et
stylistique. Ceux qu’intrigue le latin des prédicateurs de la fin du Moyen Âge
trouveront là plus d’une réponse à leurs hésitations. Des répertoires et des
indices nombreux faciliteront des
recherches allant de l’origine et de la fréquence d’une métaphore à la renommée
d’une œuvre ou d’un auteur. La connaissance intime des sermons de Federico
Visconti a aussi fourni, à N.B., la matière de ce qu’elle nomme une «
introduction historique » (p. 27-265). Le titre de cette partie est trop
modeste, eu égard à sa longueur et à son propos. Elle constitue davantage, à
elle seule, un petit livre sur la prédication et sur la carrière de
l’archevêque de Pise, à la fois exhaustif et attentif à l’exemplarité du sujet
traité.
Comme nombre d’autres princes de l’Église, Federico Visconti
avait étudié à Paris. Tout son portrait intellectuel confirme le magistère
exercé sur l’Occident par les écoles et les savants de cette ville, en
particulier pour la théologie. Cette conclusion s’impose que l’on considère le
contenu ou la forme des sermons. De fait, Federico Visconti suivait exactement
les règles du sermon « moderne ». Imprégné par la scolastique, il paraît rompu
à ses exercices. Il en venait à développer de véritables questions dans ses
discours. Cette pratique, encore inhabituelle, était appelée à un bel avenir
chez certains prédicateurs d’orientation universitaire. Par ailleurs, Federico
Visconti admirait les Mendiants. Il les donnait volontiers en exemple. Ce fut
pour partie, sans doute, sous leur influence qu’il déploya une prédication
conquérante, qui débordait des célébrations liturgiques et multipliait les
sermons de circonstance. Il manifestait par là un souci pastoral digne d’être
relevé. Celui-ci découlait, toutefois, autant de la conception élevée que
Federico Visconti se faisait de sa charge que d’une imitation des Mendiants. Il
se comportait donc, également, en pontife soucieux de sa position. Il la
défendit fermement face au chapitre cathédral ou aux autorités urbaines. Il
raviva assurément dans cette perspective la dévotion pour saint Pierre. Un
article complémentaire de N.B. expose plus longuement ce point et lève toute
incertitude
[2]. La
légende voulait que l’apôtre fût passé à Pise. Outre que d’incarner l’idéal du
prélat, il offrait à l’archevêque une justification spéciale de ses
prérogatives.
En revanche, la figure de Pierre ne lui servait guère à
rappeler la prééminence du pape. Cette discrétion n’était pas exceptionnelle
chez les prédicateurs du temps, mais elle correspondait à la position parfois
ambiguë de l’archevêque de Pise. Elle n’était pas commode dans une cité
gibeline. Or Federico Visconti choisit, au bout du compte, d’entretenir un
commerce plutôt amical avec la commune. Il y avait certes des explications fort
simples à son attitude. Elle prouvait sa circonspection. Sa place dans la
ville, dont il était de surcroît originaire, le conduisait à partager les
aspirations de ses ouailles. Son voyage en Sardaigne le démontra. Il soutenait
l’ambition de sa cité, qui désirait étendre son emprise sur l’île. La conduite
de ce grand prélat n’en devenait pas moins, à l’occasion, quelque peu gibeline
à son tour.
En dernier ressort, il se faisait pourtant le porte-parole du
pape, face au pouvoir communal. En 1267, il invitait, au nom de Clément IV, les
Pisans à rallier le nouveau roi de Sicile, Charles Ier
(sermon 14). La même année, il proclamait l’interdit dont le Saint-Père
frappait la cité, pour châtier sa complicité avec Conradin (sermon 93). Au
travers de ses engagements un peu contradictoires, l’archevêque trahissait
peut-être une certaine faiblesse de l’idéologie gibeline. Elle ne se détachait
pas d’un modèle d’Église dont le pontife romain représentait la tête. En tout
cas, la personnalité et la prédication de Federico Visconti contribuent à
éclairer le contexte qui présida à l’installation de la dynastie « angevine »
en Italie.
L’ouvrage dirigé par N.B. achève de révéler ici toute sa
densité. Il ne se recommande pas seulement au titre de l’histoire religieuse.
Il trouve place dans une bibliographie de l’histoire politique
italienne.
Jean-Paul BOYER
Martina NEUMEYER,
Vom Kriegshandwerk zum ritterlichen Theater. Das
Turnier im mittelalterlichen Frankreich, Bonn, Romanistischer
Verlag, 1998 ; 1 vol. in-8°, 542 p. (Abhandlungen
zur Sprache und Literatur, 89). Prix : DEM 64.
L’étude, résolument placée entre histoire et histoire de la
littérature, a pour objet l’analyse des caractères esthético-culturels du
tournoi chevaleresque au Moyen Âge. Une attention particulière est accordée à
la question de savoir comment et pourquoi un exercice dicté par le métier des
armes et conçu pour les besoins de la guerre a pu se transformer en une
manifestation ouvrant à la noblesse toutes les ressources du spectacle et de la
représentation.
Après un bilan historiographique et terminologique, l’ouvrage
suit les traces du torneamentum en
dégageant avant tout son caractère pluriel relevé, semble-t-il, dès l’origine
par les chroniqueurs, en premier lieu le Chronicon Hanoniense de Gislebert de Mons et
l’anonyme Histoire de Guillaume le
Maréchal. La lecture de ces sources montre de quelle manière le
tournoi, surtout dans ses aspects esthétiques et ludiques, a répondu aux
besoins de représentation de l’aristocratie et permis ainsi une transformation
de l’exercice militaire au sein d’une mise en scène orchestrée par et pour la
noblesse dont la genèse se construit au même moment. On comprend dès lors mieux
pourquoi l’Église, très active sur le plan du contrôle des représentations
sociales, ne fut pas la dernière à condamner cette évolution. Il resterait
cependant à étayer la thèse de l’A. selon lequel cette critique, en dressant un
sombre portrait des activités chevaleresques, confirmerait
ex negativo que cet entraînement s’est
transformé très peu de temps après son invention en une manifestation
ostentatoire de la chevalerie. Il faudrait également s’assurer que la
littérature courtoise a eu pour souci de répondre précisément à de telles
critiques. En manière d’application ou de vérification des hypothèses
proposées, l’A. s’attarde sur le récit d’un tournoi de la fin du
XIIIe siècle, c’est-à-dire le
Tournoi de Chauvency de Jacques
Bretel, texte emblématique selon l’A. d’une écriture qui entend mêler les
stratégies de 1’histoire et du roman au profit d’une idéalisation du tournoi et
de ses acteurs. La réflexion se prolonge en observant l’accueil réservé à cette
littérature de tournoi et l’évolution qui, au début du
XIIIe siècle, voit les intérêts culturels et littéraires
de la chevalerie créer une nouvelle forme de combat sous la forme de la Table
Ronde, motif où l’influence de l’épique ne s’exprime pas seulement dans le nom
mais également dans la structure de cette variante de combat. Le
Roman du Hem manifesterait ainsi une
forme dramatisée du tournoi dégageant une éthique chevaleresque exacerbée et
annonçant, par les ressorts employés et son écho social, le profane du drame
médiéval. Cette théatralisation du tournoi aurait suivi son cours et fait
naître au XVe siècle les pas d’armes, une forme de joutes
insérant le combat chevaleresque dans un scénario emprunté plus ou moins
fidèlement à la littérature courtoise.
Du matériel historiographique bourguignon et angevin ici
rassemblé on peut retenir, et ce sera sans doute la conclusion la plus
marquante de l’étude, que cette nouvelle variante du tournoi ne représente ni
une imitation futile des exemples héroïques fournis par les chansons de geste
ou les romans, ni un jeu gratuit, ni une fuite hors de la réalité. De cette
étude très stimulante, on regrettera seulement qu’elle ne revienne pas sur
l’ancrage social du tournoi et de sa mise en scène littéraire (écrit ou oral ?
et pour quels publics ?) et qu’elle n’ouvre pas mieux les perspectives d’une
comparaison avec des situations semblables ou différentes dans d’autres espaces
régionaux d’Occident (l’Angleterre bien sûr mais aussi l’Empire…) afin de poser
la question d’une éventuelle » spécificité française ».
Pierre MONNET
Bruce M.S. CAMPBELL,
English seigniorial agriculture
(1250-1450), Cambridge, Cambridge U.P., 2000 ; 1 vol. in-8°,
XXVI-517 p. (Cambridge studies in historical
geography, 31).
L’ouvrage de Br. Campbell est de ceux qui éveillent chez
l’auteur de compte rendu la tentation de renvoyer simplement les lecteurs au
livre pour goûter par eux-même l’intérêt et la nouveauté des informations
rassemblées, tant celles-ci défient par leur abondance toute tentative de
synthèse. On essaiera ici d’en donner l’idée sans dissimuler que les lignes qui
suivent ne constituent qu’une approche timide d’un ouvrage réellement
monumental. Dans la continuité d’une lignée prestigieuse d’historiens des
campagnes anglaises, depuis M.M. Postan et J.Z. Titow, jusqu’à R.H. Britnell et
J.L. Langdon, en passant par E.A. Kosminsky, R. H. Hilton, R. Allen et E.A.
Wrigley, B.C. s’est attaqué à la masse considérable de la documentation
manoriale, muni des outils informatiques et statistiques nécessaires.
L’information sérielle ainsi produite permet une approche conjoncturelle et
spatiale de l’histoire rurale anglaise, différente cependant, par son point de
vue unique, de la monumentale Agrarian history of
England and Wales. Simplement construit (9 chapitres distribués en
parties bien individualisées, dont le texte est soutenu par pas moins de 82
cartes et schémas et 52 tableaux numériques), le livre s’ouvre, après une
introduction sur le contexte et la problématique, par une présentation des
sources, suivie d’études détaillées consacrées à une typologie des domaines
seigneuriaux, aux problèmes de l’élevage, de la culture et des systèmes
agraires. Les trois derniers chapitres traitent des problèmes de la
productivité, des liens entre récoltes et démographie et de
l’innovation.
La collecte de l’information, travail herculéen poursuivi sur
plus de deux décennies, a permis l’élaboration de quatre bases de données ou
séries de base de données. Deux d’entre elles sont régionales, l’une
rassemblant les quelque 2 000 comptabilités relatives à 220 domaines
seigneuriaux du Norfolk (1238-1450), l’autre couvrant les dix comtés de la
région de Londres (déjà étudiés par B. Campbell, J.A. Galloway, D.J. Keene et
M. Murphy
[3]) dans les
années 1288-1315 (204 manoirs et 460 comptabilités) et 1375-1400 (141 manoirs,
360 comptabilités) ; elles offrent des recoupements précis sur deux régions
d’importance cruciale aux deux bases de données nationales, l’une regroupant
les informations offertes par 1904 comptabilités relatives à 873 manoirs, de
1250 à 1450, l’autre rassemblant les données relatives aux domaines (usage et
valeur des terres) de quelque 9 000 inventaires après décès (
inquisitiones
post mortem) enregistrées par l’administration royale entre 1300 et
1349. Moins fiables et précis que les comptabilités manoriales, ces derniers
présentent l’avantage de faire toute leur place aux petits manoirs et aux
tenures libres, pour lesquels, le plus souvent on ne dispose pas de
comptabilités. Pour équilibrer ces données souvent isolées, on a tenu le plus
grand compte des séries comptables longues et homogènes des domaines de
l’évêché de Winchester, de l’abbaye de Westminster et du prieuré cathédral de
Norwich, bien connues par ailleurs. Formellement restreinte à la propriété
domaniale ecclésiastique et aristocratique, cette masse d’information ne laisse
pourtant pas la paysannerie à l’écart : intégrés aux structures de marché, et
donc fortement dépendants de la consommation populaire, les manoirs sont aussi
les principaux employeurs d’une main d’œuvre salariée (plus que tributaire),
qui représente une part considérable du groupe paysan : on ne trouverait aucune
de ses spécificités ou de ses évolutions qui ne renvoie aussi aux
caractéristiques et aux changements du secteur paysan et communautaire. Tant
par leur importance numérique que par leur bonne répartition géographique, les
données ainsi accumulées se prêtent à un traitement statistique parfaitement
sûr, qui fait de cet ouvrage une référence pour tous les historiens des
campagnes. Il est évidemment impossible de reprendre ici l’ensemble des
résultats acquis au cours de la recherche, aussi se contentera-t-on de
souligner quelques-uns des points les plus significatifs.
Une première enquête d’ensemble permet d’établir pour
l’ensemble du pays une typologie des formes et des pratiques domaniales, tenant
en compte la taille des exploitations et le rapport entre espaces cultivés et
espaces pastoraux. Si les inventaires donnent une moyenne de 150 acres (1 acre
vaut 0,4047 ha) de culture par domaine pour la première moitié du
XIVe siècle, les exploitations offrant une surface
emblavée supérieure à 250 acres faisant figurer d’exception. La prise en compte
des domaines multiples révèle, au-delà de cette relative uniformité,
l’existence de patrimoines agraires exceptionnels : en 1282-1283, dans les
domaines de Roger Bigod, comte de Norfolk, pas moins de 1 004 acres sont
indiqués comme emblavés, face aux 1 436 acres de l’inventaire des biens
d’Edmond de Woodstock, comte de Kent (1 330) ou aux 1 655 (670 ha) possédés par
Robert de Rowelle à Rothwell (Lincolnshire) en 1304. Comme on pouvait s’y
attendre, c’est dans les régions les plus proches des grands marchés de
consommation que l’on trouve les plus grands domaines voués à la culture,
tandis que les espaces les plus éloignés sont caractérisés par une grande
étendue et une grande variété d’espaces pastoraux. Les évaluations données par
les inventaires pour l’un et l’autre type de terre permettent de raffiner
l’analyse et de montrer l’existence de bassins pastoraux spécialisés, dont la
vocation s’explique autant par la place dans un système régional complexe que
par les suggestions du milieu. La combinaison des diverses fonctions et valeurs
permet de construire une typologie domaniale en six catégories principales
(carte p. 98) fondée sur la valeur des terres arables et l’importance et la
valeur des espaces de pâture. Par-delà la mise en évidence de fortes identités
régionales, ainsi pour les champs ouverts du Norfolk, l’étude montre la
fonction agricole dominante de l’institution manoriale, où la culture, sous ses
diverses formes, reste la base essentielle, malgré l’importance des activités
pastorales.
La richesse et la précision du vocabulaire relatif aux animaux
(cf. la liste p. 106, avec
l’évaluation moyenne des diverses catégories ou espèces) témoignent pourtant de
leur importance dans l’économie manoriale. Les comptabilités permettent de
distinguer les animaux de trait (on peut estimer leur nombre dans les manoirs à
6 têtes pour 100 acres semées), pour lesquels se confirme la prédominance des
bœufs pour les labours et des chevaux pour les transports, et les bêtes
d’élevage. Sur ce dernier point, l’étude montre toute la complexité d’une
organisation liée aux diverses demandes des marchés urbains. L’élevage bovin se
répartit ainsi entre régions d’élevage de bêtes à viande, souvent expédiées
vers la ville avant la saison froide (ce qui fait varier considérablement le
cheptel des manoirs d’élevage entre printemps et automne), et des régions
laitières, caractérisées par des troupeaux nombreux (une quarantaine de bêtes
en moyenne), la présence de prés et de prairies permettant d’alterner le
pâturage aux beaux jours et la stabulation l’hiver, et l’existence de
laiteries-fromageries bien équipées. La partie dédiée à l’élevage ovin est
particulièrement importante, et conduit à des conclusions surprenantes. Par
rapport aux autres produits de l’agriculture, la laine présente la
particularité de se transporter sur de longues distances sans perdre de sa
valeur, ce qui permet à des domaines éloignés de participer à cette activité
fortement monétarisée. B.C. estime à un minimum de 20 millions de têtes, soit
une densité de 300 bêtes pour 100 acres d’emblavures le cheptel ovin anglais
vers 1310. Pour cette période cruciale des premières décennies du
XIVe siècle, où les laines anglaises sont un acteur
essentiel de l’économie européenne, B.C. montre qu’elles tiennent dans les
bilans des manoirs une place moins importante qu’on ne l’aurait cru, moindre
que l’élevage bovin en particulier. Dans le Norfolk, où en 1341 la taxe sur les
laines rapporte plus qu’en aucun autre comté anglais, les sources font état
d’une densité ovine sur les domaines seigneuriaux inférieure à la densité
générale : il est certain que les troupeaux possédés par les paysans et élevés
sur les pâturages communaux tenaient dans cette production une place majeure.
L’évolution par la suite vient confirmer le caractère extrêmement complexe de
la production et du marché de la laine : en hausse durant tout le
XIVe siècle, l’élevage ovin souffre, comme les autres
activités rurales, de la hausse du prix de la main d’œuvre, et l’on constate
une baisse continue du poids des toisons durant le XVe
siècle, ainsi qu’une simplification de la complexe hiérarchie de qualité des
laines, deux indices d’une production plus extensive dans son organisation et
plus grossière dans ses produits. L’éviction des paysans de ce marché
stratégique, en particulier par la mainmise sur les pâturages collectifs est
une autre conséquence des modifications du secteur : dans les premières années
du XVIe siècle, comme en témoigne un passage bien connu de
l’Utopie de Thomas More, la production
lainière est devenue un oligopole seigneurial.
Fréquemment évoquées à propos de l’élevage, les pratiques
agraires font l’objet de deux chapitres denses et précis, où la complexité des
systèmes et de leurs variantes est bien mise en lumière, le premier consacré à
l’ensemble des cultures et à leur insertion dans l’économie seigneuriale, le
second relatif aux pratiques agraires et aux dynamiques de spécialisation
régionale que celles-ci traduisent. Attentif ici encore à la complexité des
situations, B.C. s’attache dans un premier temps à rechercher les objectifs de
production recherchés par les exploitants des domaines, n’oubliant pas
l’approvisionnement des maisonnées et des tables aristocratiques et montrant la
fonction nutritive et commerciale spécifique de chaque produit. Cette remise en
contexte du cadre d’ensemble de la production agricole permet de présenter
d’une façon remarquablement claire et convaincante une typologie des systèmes
de culture, tenant compte de tous les facteurs explicatifs (p. 249-300). Six
grandes catégories sont ainsi proposées, où le choix des cultures tient une
place fondamentale : l’alternance biennale jachère/blé d’hiver ou d’été,
dépourvue de caractère programmatique, n’y figure pas comme élément
caractéristique. La rotation triennale y apparaît dans sa variante
jachère/froment/avoine (type 5), comme particulièrement caractéristique du
bassin d’approvisionnement londonien. Dans le Norfolk, on voit apparaître une
série de cycles complexes, caractérisés par l’allongement des périodes sans
jachère (cinq ans ou plus), l’importance de l’orge (deux ou trois fois dans une
rotation) et l’introduction de légumineuses en cours de rotation. Pour chacun
de ces types, l’exposé est illustré de schémas rendant compte des récoltes
effectivement pratiquées sur les coutures de domaines seigneuriaux bien
documentés. On ne saurait trop recommander à ceux pour qui l’assolement,
biennal ou triennal, est en soi une structure contraignante dictant leur
conduite à tous les acteurs de l’agriculture de s’y reporter pour constater
l’étonnante désinvolture avec laquelle les cultivateurs interprètent les leçons
de Walter de Henley et de ses successeurs : si l’allure d’ensemble des cycles y
est identifiable, son rôle dans la mise en culture de chaque parcelle révèle la
capacité de choix laissée à l’exploitant, et l’importance, en particulier après
la Peste noire, des périodes de jachère imposées à la terre sans souci de
régularité.
On ne rentrera pas dans le détail des chapitres complexes
consacrés aux calculs de productivité et à l’impact démographique des récoltes,
où l’exigence de précision ne nuit pas à la prudence, voire au scepticisme, en
raison de l’importance des biais statistiques. En se fondant sur le consensus
des comptabilités du Norfolk, de la région de Londres et de l’évêché de
Winchester « most lowland demesne could normally expect a two-and-half to
four-and-half-fold return on the seed sown (dîme déduite), the return for
wheat, rye and barley usually being significantly better than for oats ». Dans
ces conditions, les rendements mirifiques promis à ses lecteurs des dernières
années du XIIIe siècle par l’auteur du traité
Husbandry (5 pour le froment, 7 pour
le seigle, 6 pour le méteil, 8 pour l’avoine, 4 pour l’orge et 6 pour la
dragée) restent hors d’atteinte de tous les exploitants dont nous avons
conservé les comptes. À la lecture de cette leçon de prudence, le lecteur
français ne peut s’empêcher de s’interroger sur les résultats obtenus au même
moment sur les domaines de Thierry d’Hirson, que B.C. évoque à titre de
comparaison (de 7,3 à 16 pour le froment, de 2,6 à 8,2 pour l’avoine) : plus
d’un siècle après les recherches de J.M. Richard (1892), les comptabilités du
gentilhomme artésien seraient peut-être à relire attentivement ! La sûreté de
la méthode, l’importance des sources mises en œuvre et le souci de rester dans
tous les cas au niveau le plus concret font donc de ces deux chapitres une
référence pour les historiens soucieux de quantification et moins favorisés par
la générosité des archives. On en retiendra, au terme d’un examen précis de la
littérature antérieure et d’une estimation du total des surfaces emblavées (3,3
millions d’acres en 1086, 6,2 millions vers 1300, 4 millions en 1375 : il
faudra attendre l’épisode du Blocus napoléonien pour retrouver les surfaces de
la fin du XIIIe siècle) et des récoltes qu’on peut en
attendre, une hypothèse d’évolution démographique du royaume d’Angleterre
partant de 2 ou 2,25 millions d’habitants en 1086 pour monter à 4 ou 4,25
millions vers 1300 (loin des 6 millions de l’estimation de M. Postan !) et
chuter à 2,25 ou 2,5 millions vers 1375.
Soucieux en chaque point de son analyse de donner toute leur
place aux logiques d’organisation des espaces de production, de
commercialisation et de consommation (l’analyse se réfère régulièrement aux
hypothèses de von Thünen), le livre n’est pas moins attentif aux impératifs de
la chronologie, présentée en détail, à partir de la littérature antérieure dans
le chapitre introductif, qui énonce les hypothèses de recherche, et dans la
conclusion, qui remet les acquis de l’enquête dans la perspective de la longue
durée de l’histoire rurale anglaise. Les sources elles-mêmes imposent une telle
réflexion : la période choisie, de 1250 à 1450, est celle de plus grande
abondance et précision des manorial
records. Dès les premières décennies du XVe
siècle, le faire-valoir direct des domaines seigneuriaux commence à faire place
à l’affermage, si avare de sources comptables, et il faudra attendre les
enquêtes agraires de la fin du XIXe siècle pour retrouver
une documentation d’un niveau équivalent. Dans cette longue période tout vient
confirmer l’importance de la Peste noire comme charnière. Au terme de son
enquête, B.C. n’a pas de doute sur l’ampleur cataclysmique de l’épidémie, dont
les documents manoriaux enregistrent à tous les niveaux de l’économie et de la
société les diverses conséquences, préparées dès 1315 par le retour de la
famine. Les comptabilités mettent en évidence l’ampleur des évolutions
entraînées par la pandémie de 1348 et ses répliques de 1361, 1369 et 1375 : «
au terme du dernier quart du XIVe siècle, la transition
vers le nouvel équilibre de l’après-peste était pratiquement achevée. La
populeuse Angleterre s’était transformée en un pays sous-peuplé doté d’un
système agraire extensif hérité des défrichements d’avant la peste. Baisse
démographique et surabondance des terres exposaient le secteur agricole à une
série de défis nouveaux, marqués par la hausse des salaires et la baisse des
prix. La faiblesse de la demande et la tendance à la surproduction maintenaient
à la baisse les prix des denrées agricoles, pesaient sur le prix des terres et
décourageaient l’investissement, même dans la conjoncture d’intérêts bas qui
marqua sur le demi-siècle après la peste. Il fallut longtemps pour que s’amorce
un processus de retrait massif des surfaces cultivées, qui ébranlait à la fois
les cadres institutionnels de la vie rurale et les structures de propriété du
sol. Ce retard contraria la mise en place d’un système économique rationnel et
renchérit d’autant le coût social de la mutation. Par la suite, on vit des
villages entiers auparavant voués à la culture remplacés par des fermes
d’élevage ovin ou bovin, la force du pouvoir seigneurial déterminant la
capacité d’un habitat à survivre durant cette période difficile (p. 9). » C’est
donc dans les années 1348-1375 que se mettent en mouvement les évolutions
caractéristiques de l’histoire anglaise de la première modernité. Cependant,
l’étude globale de ce processus de conversion d’une agriculture à nuances
intensives en un système où l’élevage extensif tend à prendre une place
dominante révèle aussi l’importance de la période qui précède les catastrophe,
et en particulier des années 1280-1315. L’étude des systèmes régionaux établis
autour de Londres et dans le Norfolk permet de montrer que c’est dans cette
période que s’éprouvent en vraie grandeur les innovations économiques et
agronomiques qui sont à la base de la croissance de l’Angleterre moderne. C’est
alors que se construit autour de Londres, mais aussi dans l’ensemble du
royaume, le système de spécialisation agraire et d’approvisionnement qui permet
dès lors, et à nouveau au cours du XVIe siècle, la
croissance urbaine de la capitale. C’est au même moment que les propriétaires
de manoirs du Norfolk expérimentent les cycles de cultures intensives et de
réduction de la jachère, poussent au maximum l’intégration de la culture et de
l’élevage et ouvrent la voie aux innovations qui caractériseront par la suite
le Norfolk System of
Husbandry.
Fondé sur un travail d’enquête et de bibliographie
considérable, construit et rédigé de manière à offrir au lecteur à la fois une
synthèse et un instrument de réflexion analytique, le livre de B.C. marque donc
une date dans l’histoire des campagnes médiévales. On pourra y chercher les
acquis les plus récents et les plus solides de la tradition historiographique
anglaise. On ne rendrait pas justice à son A. en se bornant à lui demander des
informations sur le cas anglais. Si la documentation manoriale anglaise est
incomparable, il ne s’ensuit pas que les autres pays européens soient dépourvus
de sources pour la même périodes : actes notariés, cadastres et compoix,
chartriers laïques ou monastiques offrent aux chercheurs des autres pays des
bases d’enquêtes comparatives dont il faut espérer que le livre de B.C. les
suscitera : on ne peut manquer ainsi de s’interroger sur les analogies et les
différences que présentent les bassins d’approvisionnement de Londres et de
Paris, où les capacités d’innovations agronomiques que paraissent avoir
développé, aux marges de ces deux bassins les campagnes du Norfolk ou les
confins normanno-picard du bassin parisien. C’est donc vers une histoire
globale des espaces régionaux européens que nous mène ce livre magnifique. Il
reste à espérer que son A. et ses lecteurs auront le cœur de se mettre à
l’ouvrage.
Mathieu ARNOUX
Jan-Dirk MÜLLER,
Minnesang und Literaturtheorie, Tübingen,
Niemeyer, 2001 ; 1 vol. in-8°, VII-246 p. ISBN : 3-484-10837-1. Prix : € 60,00.
Ce recueil rassemble 9 articles parus entre 1983 et 2001 et
vise à contribuer à une approche théorique des chants d’amour courtois. Les
réflexions de l’A. couvrent toute la période du Minnesang et se fondent principalement sur les
écrits de Walther von der Vogelweide, Reinmar, Neidhart et Ulrich von
Lichtenstein.
J.D.M. s’intéresse notamment à la notion de représentation et
aux conditions requises pour la réalisation de cette communication orale, mais
aussi aux voix des personnages et des acteurs, et surtout à l’identité et au
rôle du porte-parole, à ce je qui, dès
qu’il se nomme, devient lui-même personnage de la fiction, ce qui impose de
remettre en cause la dimension biographique des textes.
Dès lors, apparaît le hiatus qui existe entre le contexte
historique et les modèles littéraires, ce qui pose la question de la fonction
du texte : dans quelle mesure le Minnesang comble-t-il les insuffisances de la
réalité ? Il ne s’agit donc pas de considérer ces chants comme l’expression
véritable des mœurs de l’époque, mais plutôt comme l’expression d’une mode
littéraire ayant recours à des clichés.
Observant le rythme des saisons comme fondement littéraire,
l’A. nous explique comment la littérature en langue populaire s’en émancipe.
Les saisons ne sont pas envisagées comme une constante biologique et
anthropologique, mais comme un mode d’appréhension du monde historiquement
établi. Dans son article Jahreszeiten als
Kunstprinzip, J.D.M. montre de quelle manière le monde fermé de
l’hiver s’accorde au modèle courtois archaïque, celui, ouvert, du monde des
vilains, portant les traits de la nouveauté et de l’anarchie. Ainsi s’établit
une frontière entre deux types distincts de parole, de comportement et de
socialisation.
Par ce biais, on constate que les auteurs intègrent dans leurs
chants des motifs et des personnages issus de la poésie populaire et tendent
vers la remise en question du monde courtois, de son ordre. Par ailleurs, en
ayant recours à la déformation parodique, à l’exagération formaliste, à la
contradiction et à l’apparente incohérence, ils rendent sensible la différence
entre littérature savante respectant les quatre temps de l’année et le
Minnesang optant pour un rythme
binaire, voire, plus rarement, ternaire.
J.D.M. s’attache donc à étudier le fonctionnement de ces textes
en les comparant aux rythmes et aux rites sociaux et se demande si le
Minnesang ne pourrait pas avoir une
fonction para-rituelle.
La dimension didactique et morale que ces chants acquièrent
dans la période tardive du Moyen Âge n’est pas oubliée. Elle témoigne de cette
tendance populaire que les auteurs introduisent dans la sphère courtoise,
parfois à des fins plus ou moins subversives, et c’est par un retour sur la
voix que J.D.M. évoque l’effondrement du modèle culturel de l’amour courtois,
s’intéressant à l’impossibilité pour le lecteur de faire la distinction entre
les différentes voix, féminines et masculines, particulièrement dans les chants
d’été de Neidhart. C’est précisément cette confusion des voix qui met en
évidence ce déclin.
Finalement, il s’avère difficile de bien saisir quelle théorie
développe l’A., sans doute parce que le choix des articles couvre une période
de 18 années. Le recueil, dont la ligne directrice est chronologique, vise
d’abord à témoigner des étapes qui ont marqué l’évolution du discours théorique
sur le Minnesang au cours de ces 20
dernières années.
J.D.M. ouvre les perspectives. Il souligne la difficulté de
retrouver les conditions de réalisation de la représentation, de cerner la
notion d’auteur et de repérer les différents codes d’expression propres à ces
chants. Il réoriente, précise ou remet en cause les certitudes. Ses travaux
témoignent des préoccupations de la recherche axée sur le rapport
écrit/oral.
Florence BAYARD
Jacques VOISENET,
Bêtes et hommes dans le monde médiéval. Le bestiaire
des clercs du Ve au XIIe
siècle, Turnhout, Brepols, 2000 ; 1 vol. in-8°, 535 p. ISBN :
2-503-50960-6. Prix : € 57,00.
J. Voisenet est bien connu de tous ceux qui s’intéressent à la
symbolique médiévale des animaux. Docteur en histoire (1990), docteur ès
lettres (1996) et professeur à Toulouse, il est en effet l’auteur d’un
remarquable ouvrage consacré au
Bestaire
chrétien. L’imagerie animale des auteurs du haut Moyen Âge
(Ve-XIe s.)
[4]. Il prépare par ailleurs une
traduction française du
Physiologus de
Berne (IX
e siècle) et achève la composition d’un
dictionnaire illustré des animaux au Moyen Âge, mettant en parallèle textes et
représentations. C’est ici l’adaptation de sa thèse de doctorat ès
lettres
[5] qui nous est
proposée, sous le titre générique de
Bêtes et
Hommes dans le monde médiéval, Le bestiaire des clercs du
Ve au XIIe siècle,
précédée d’une belle et longue préface de J. Le Goff (p. VII-XVI). Alors que
dans son ouvrage antérieur sur le
Bestaire
chrétien, J.V. identifiait les sources dont les clercs s’inspirèrent
pour leurs écrits sur les animaux (essentiellement les quatre héritages
biblique, gréco-romain, paléochrétien et celto-germano-scandinave), il
s’attelle ici à définir la nature des relations entre l’homme et l’animal au
Moyen Âge, et les fonctions que l’homme médiéval assigne à l’animal. On ne doit
donc pas s’attendre à trouver une étude sur les animaux réels, à la façon des
travaux de zoohistoire
[6]
de R. Delort, Fr. Audouin-Rouzeau ou C. Beck. C’est uniquement la symbolique
médiévale de l’animal qui intéresse l’A., et ceci à partir d’une analyse de
l’idéologie cléricale. Quant à la période envisagée, c’est celle d’un long haut
Moyen Âge, allant du V
e au XII
e
siècle. À ce propos, J.V. refuse de considérer cette époque comme une période
infantile préparant le Moyen Âge central des
XII
e-XIII
e siècles, lequel verrait
l’épanouissement de la symbolique chrétienne. Le haut Moyen Âge ainsi envisagé
est une période spécifique, originale, dotée d’une relative autonomie et de
créativité.
J.V. a mis à contribution divers types de sources textuelles
(vies de saints, encyclopédies, homélies, exégèses bibliques, …) dont
l’hétérogénéité est cependant compensée par l’appartenance de la plupart des
écrivains au clergé (le sous-titre l’annonce, c’est du « bestiaire des clercs »
qu’il va s’agir) et par une forte unité des conceptions et des représentations
qui les sous-tendent. Parmi ces sources, deux sont plus particulièrement
exploitées : la source hagiographique d’une part (le saint est un interlocuteur
privilégié de l’animal), la source encyclopédique de l’autre (Isidore de
Séville et Raban Maur)
[7]. À quoi il faut ajouter le
Physiologus, sorte d’» encyclopédie »
anonyme de la symbolique animalière, composée en grec – vraisemblablement à
Alexandrie – au II
e siècle après J.-C., traduite ensuite
en latin, et dont les bestiaires médiévaux (ces traités moralisés sur les
propriétés des animaux) dérivent tous plus ou moins directement.
Divisé en onze chapitres distribués en trois grandes parties de
tailles plus ou moins semblables les unes par rapport aux autres,
Bêtes et Hommes dans le monde médiéval
est un volumineux ouvrage de plus de 500 pages, dont l’écriture de même que la
présentation sont agréables. La première partie expose « le grand livre des
animaux » (p. 11-144) : une véritable « arche de Noé » détaillant tous les
animaux du bestiaire altomédiéval, aussi bien les animaux réels que les animaux
(que nous jugeons) imaginaires. Les subdivisions de la zoologie moderne ne
convenant pas à la pensée médiévale, la classification retenue par l’A. est
celle des encyclopédistes du haut Moyen Âge (essentiellement Isidore et Raban
Maur). La seconde section envisage « la relation entre l’animal et l’homme »
(p. 145-326) : c’est une sorte de typologie de toutes les relations possibles
entre ces deux acteurs de la création divine (modes de révélation de l’animal à
l’homme – prodiges, miracles, rêves –, rapports d’affrontement ou de
domestication, panorama des multiples rôles de l’animal). La troisième et
dernière partie se penche sur « la bête réquisitionnée » (p. 327-409) : ou
comment l’animal fut l’objet de nombreuses manipulations de la part de
l’idéologie cléricale. Il est pour l’homme un outil lui permettant de se
connaître lui-même, mais c’est également un instrument pédagogique au service
d’un ordre moral, une arme au service de la puissance terrestre de
l’institution ecclésiale, et l’un des grands moyens d’évasion dans le domaine
du merveilleux.
Avec ce livre, J.V. nous offre le deuxième volet d’un triptyque
– commencé avec le Bestiaire chrétien
et dont le dictionnaire imagé constituera l’achèvement – qui s’impose déjà
comme un guide incontournable pour la connaissance et la compréhension de la
symbolique animalière au Moyen Âge. Comme l’écrit J. Le Goff, « quand on l’aura
lu on ne pourra plus concevoir le Moyen Âge […] sans les animaux et sans qu’à
côté d’Adam et Ève un autre couple essentiel apparaisse : l’homme et l’animal.
»
Benoît BEYER DE RYKE
Brian STOCK, After Augustine : the meditative reader and the
text, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 1 vol.
in-8°, 132 p. (Material Texts). ISBN :
0-8122-3602-5. Prix : USD 32,50.
Durant l’Antiquité et le Moyen Âge, les exercices spirituels
qui sont associés au perfectionnement de soi sont généralement basés sur de
longues périodes de lecture et de méditation. Ce livre – en fait un recueil
d’articles réactualisés – a précisément pour thème central la lecture
méditative, avec pour pierre de touche la figure de saint Augustin. Si ce
dernier a été le plus fécond et le plus influent des écrivains ayant écrit sur
la lecture entre l’Antiquité et la Renaissance, il ne nous a cependant pas
laissé de traité systématique sur le sujet, peut-être parce qu’il était
dubitatif quant à la possibilité de figer dans une forme théorique ses
réflexions sur la lecture.
Br. Stock, professeur d’histoire et de littérature comparée à
l’Université de Toronto (Canada), est un spécialiste reconnu des questions
relatives à la lecture et à la connaissance de soi pendant l’Antiquité tardive
et au Moyen Âge, en particulier à partir de l’œuvre de saint Augustin. On lui
doit un riche ensemble d’ouvrages
[8]. Dans le dernier livre mentionné en note, Br.S.
établissait systématiquement quelle était la théorie de la lecture élaborée par
l’évêque d’Hippone.
After Augustine
est en quelque sorte la suite : prenant Augustin comme fondement, l’ouvrage
considère l’évolution des pratiques de lecture en Occident, de l’Antiquité à la
Renaissance.
Aujourd’hui, il peut sembler naturel de penser qu’on peut se
libérer des contraintes extérieures en se détournant du monde et en se tournant
vers son être intérieur. La vérité doit être trouvée par une exploration de la
vie intérieure et certains textes peuvent nous guider dans cette voie. Or,
selon Br.S., cette attitude vis-à-vis de la lecture est apparue dans
l’Antiquité tardive : c’est un héritage d’Augustin, et avant lui de Plotin, qui
tous deux incitent le lecteur à rentrer en soi-même afin de trouver la
vérité.
En sept courts chapitres, l’A. brosse l’émergence de la lecture
méditative au cours de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge. Il envisage d’abord
la question de l’influence de la lecture sur les techniques de connaissance de
soi pendant l’Antiquité tardive (ce premier chapitre – p. 8 à 23 – est la
version remaniée de la leçon inaugurale que fit l’A. au Collège de France, en
1998, sur le thème « La connaissance de soi au Moyen Âge »). Ensuite, Br.S. se
penche sur les relations, toujours pendant l’Antiquité tardive, entre les
valeurs éthiques et l’expérience littéraire (p. 24-37). Puis il reconsidère
certains aspects de l’interprétation du grand philologue E. Auerbach sur le
réalisme littéraire antique (p. 38-51). Dans un quatrième chapitre (p. 52-70),
Br.S. se déplace vers le Moyen Âge pour envisager la manière dont les auteurs
médiévaux latins considèrent l’autobiographie comme un moyen pour la
représentation de soi (par exemple chez Pierre Abélard ou Guibert de Nogent).
Augustin est évidemment le premier – et le plus important – à promouvoir l’idée
que l’autobiographie a pour principale fonction de nous permettre de comprendre
notre relation à Dieu. Dans le chapitre suivant, l’A. analyse les questions de
la lecture, de l’écriture et du soi chez Pétrarque, toujours par référence à la
théorie augustinienne de la lecture (Petrarch’s
portrait of Augustine, p. 71-85). Br.S. compare, dans
Two versions of Utopia (p. 86-100), le
rôle du lecteur dans La cité de Dieu
d’Augustin et dans l’Utopie de Thomas
More. Le livre se clôt sur un chapitre consacré à la
lectio spiritualis : lecture
spirituelle et silencieuse qui s’est développée à partir du Moyen Âge (p.
101-114).
Ce livre constitue une importante contribution à l’histoire de
la lecture en Occident, de l’Antiquité tardive jusqu’au Moyen Âge et à la
Renaissance. Il montre comment la lecture méditative, qui s’est mise en place
au cours de cette période, a pu constituer un moyen privilégié de découverte de
soi. Nous vivons encore sur cet héritage.
Benoît BEYER DE RYKE
After Rome’s
fall. Narrators and sources of early medieval history. Essays presented to
Walter Goffart, éd. Alexander C. MURRAY, Toronto-Buffalo-Londres,
University of Toronto Press, 1998 ; 1 vol. in-8°, X-388 p. ISBN :
0-8020-0779-1.
Cet ouvrage est un volume d’hommage au grand historien
canadien, d’origine belge, Walter Goffart (le titre s’inspire d’ailleurs de la
collection d’articles que Goffart avait réunie en 1989 sous le titre
Rome’s fall and after). Toutes les
contributions ou presque touchent à l’histoire des nouveaux royaumes qui ont
succédé à l’Empire romain, spécialement en Gaule et en Italie, et les auteurs,
comme W. Goffart dont ils ont voulu poursuivre ici les travaux, s’intéressent
pour la plupart aux sources et à l’interprétation des
Narrators of Barbarian
history.
L’ouvrage comprend, outre une présentation biographique et
bibliographique de W. Goffart par A.C. Murray, 17 contributions dont voici un
aperçu nécessairement rapide. S. Reynolds (p. 17-36) étudie l’emploi dans les
textes du haut Moyen Âge de mots tels que gentes, nationes et populi, montre les problèmes d’interprétation
qu’ils posent et les erreurs de perspective qu’ils ont souvent entraînées chez
les historiens soucieux de retrouver les ancêtres de nos nations modernes. A.
Gillett (p. 37-50) dénie aux Variae de
Cassiodore toute intention propagandiste et soutient que la publication de ces
lettres, comme Cassiodore l’affirme lui-même, n’a d’autre but que de fournir
aux futurs bureaucrates une collection modèle de correspondance administrative.
E. James (p. 51-66), après G. Kurth, M. Rouche et W. Goffart, s’attaque au
problème délicat du sens de Francus,
Franci chez Grégoire de Tours et pense qu’il faudrait revenir à la
position de l’historien liégeois G. Kurth. M. Heinzelmann (p. 67-82), en
étudiant l’hérésie dans les livres I et II des Historiae de Grégoire de Tours, montre que pour
l’évêque, le Christ est omnium
principium et que toute atteinte à ce principe, que ce soit dans
l’ordre théologique ou social, est preuve d’hérésie. St. Muhlberger (p. 83-98)
compare l’attitude vis-à-vis de la guerre chez des chroniqueurs tels que Jean
de Biclar, Isidore de Séville et le continuateur de Prosper, dit de Copenhague,
et révèle que leurs positions diffèrent beaucoup de celles des historiens
chrétiens de la période précédente, moins enclins à louer les vertus militaires
de leurs souverains et à justifier leurs guerres. I. Wood (p. 99-120), en
confrontant les diplômes mérovingiens et la Vita
Columbani de Jonas, rappelle que les écrits du haut Moyen Âge ont
souvent des implications politiques et sont loin d’être de simples
enregistrements des événements. A.C. Murray (p. 121-152) se penche sur
l’histoire de Mérovée telle que la raconte Frédégaire et propose une grille de
lecture stimulante pour interpréter les passages légendaires de la
Chronique. Chr. Wickham (p. 153-170)
éclaire l’importance du pouvoir aristocratique dans l’Italie lombarde du
VIIIe siècle. J.L. Nelson (p. 171-190) suit la destinée de
trois des quatre filles que le roi lombard Didier (757-774) eut avec sa femme
Ansa et révèle l’importance politique de leur position et de leurs alliances.
R. Collins (p. 191-213) apporte une contribution importante à l’étude critique
des Annales Regni Francorum et de leur
version révisée et secoue sérieusement les certitudes acquises à leur sujet
depuis le XIXe siècle. B.S. Bachrach (p. 214-231) suggère
que Charlemagne est un excellent symbole pour représenter l’histoire de la
civilisation occidentale et que sa conduite elle-même est un symbole de
continuité : il soutient ainsi que si d’après Pirenne, Charlemagne eût été
inconcevable sans Mahomet, il l’eût été bien plus encore sans Constantin le
Grand et Théodose Ier. Th.F.X. Noble (p. 232-250) dévoile
un autre Loup de Ferrières, moins proto-humaniste que le Loup conventionnel,
mais sans doute plus historique et plus typique de la culture carolingienne.
R.E. Sullivan (p. 251-287) propose une nouvelle approche à l’étude si négligée
et si difficile des caractéristiques distinctives du monachisme carolingien en
tentant de voir dans le fameux « plan de Saint-Gall » un « texte » unique
représentant visuellement la relation entre le cloître et le monde et
définissant graphiquement ce qu’est la vie monastique. M.I. Allen (p. 288-319)
met en valeur les particularités et les mérites de la
Chronique de Claude de Turin. G.
Constable (p. 320-336) donne le texte latin d’un document concernant l’apostat
Rigrannus du Mans, le traduit et en tire des enseignements sur les rapports
entre moines et chanoines à l’époque carolingienne. J. Shatzmiller (p. 337-347)
éclaire les raisons et les motivations particulières du périple du rabbin
Benjamin de Tudela (XIIe siècle). E.A.R. Brown, enfin (p.
348-384), offre d’intéressantes réflexions sur la manière dont les Français
refusèrent peu à peu au XVIe siècle le mythe des origines
troyennes des Francs et analyse en particulier l’œuvre des frères Jean du
Tillet (morts en 1570) et l’influence qu’eurent sur elle les humanistes
allemands Heinrich Bebel, Hermann de Neuenar et Beatus Rhenanus.
Toutes ces contributions, dont la consultation eût été
facilitée par un index, rappellent, si besoin en était, combien les recherches
de Goffart dans le domaine de l’historiographie du haut Moyen Âge ont été
novatrices et multiples et combien elles restent aujourd’hui fondamentales et
stimulantes. Elles trouvent donc tout naturellement ici, dans les différents
prolongements que lui donnent les auteurs de ce volume, un bel hommage,
amplement mérité.
Jean MEYERS
Claude-France HOLLARD,
Cartulaire et chartes de la commanderie de l’Hôpital
de Saint-Jean de Jérusalem d’Avignon au temps de la Commune
(1170-1250), Paris, CNRS Éd., 2001 ; 1 vol. in-4°, 303 p. (Documents, études et répertoires publiés par l’Institut de
recherche et d’histoire des textes, 63).
Le Midi de la France est riche en cartulaires produits par les
ordres du Temple et de l’Hôpital. La région de la basse vallée du Rhône
conserve à elle seule une dizaine de ces instruments pour ces ordres, parmi
lesquels figure celui de l’Hôpital d’Avignon désormais édité par Cl.Fr.
Hollard, conservateur aux archives départementales de Vaucluse. Ce volume nous
a transmis les copies de 93 actes s’échelonnant de 1184 à 1245 auxquels
l’édition a rajouté 61 chartes issues du beau fonds des ordres militaires
conservé aux archives départementales des Bouches-du-Rhône (série 56
H).
L’édition est précédée d’une introduction fort soignée
présentant les grands traits politiques et économiques du milieu avignonnais
puis l’origine et le développement de la commanderie Saint-Jean (p. 7-18). La
présentation matérielle et diplomatique du cartulaire est complétée par une
réflexion sur la tenue des archives (p. 18-28). Celle-ci révèle entre autres
l’intérêt des inventaires d’époque moderne qui livrent des analyses de chartes
perdues.
Il n’y a rien à redire sur l’édition proprement dite qui suit
scrupuleusement les normes en vigueur. Celle-ci est en outre enrichie d’une
bibliographie à jour, d’une carte du terroir d’Avignon, et des index d’usage :
matière, noms de lieux et noms propres – ce dernier, qui fait figurer pour
chaque personnage les dates de mention, facilite grandement les vérifications
prosopographiques.
Avec les chartes, l’édition couvre donc les années 1170-1250 :
une période marquée par l’affirmation de l’autorité communale et qui connaît
également un essor économique dont les investissements de l’Hôpital, dans la
ville comme dans son territoire, constituent un éclatant témoignage. La
chronologie adoptée cible en effet parfaitement le développement de l’ordre en
Avignon et permet d’en dégager les différentes étapes : les premières donations
comme souvent redevables à un bienfaiteur particulièrement dévoué à la cause
des moines soldats – un chevalier du nom de Brocard –, l’établissement matériel
d’une commanderie marqué par son déplacement de l’implantation initiale
excentrée vers le cœur de la cité, l’accumulation du temporel selon un principe
maintenant bien connu pour les ordres militaires (complémentarité entre achats,
donations et échanges), et la revendication d’une fonction pastorale — souvent
difficile à affirmer face à l’autorité épiscopale. L’ouvrage, qui vient
compléter les éditions des cartulaires de l’Hôpital de Trinquetaille (A.
Amargier, 1972) et de Saint-Gilles (D. Le Blévec et A. Venturini, 1997),
apporte également des éléments à la connaissance de l’organisation interne de
l’ordre : hiérarchie des commanderies soumises au Prieuré de Saint-Gilles,
recrutement et déplacements des frères au niveau local, organisation des
archives sous l’Ancien régime… Il permettra encore d’alimenter les réflexions
sur la présence des ordres militaires en milieu urbain, particulièrement
évidente dans cette région. Les chartes révèlent ainsi la proximité des
hospitaliers avec la chevalerie citadine mais aussi avec les autorités
communales, même au plus fort des troubles anticléricaux qui ont animé la ville
autour de 1226. Elles montrent aussi l’originalité de l’exploitation du
patrimoine qui combine appropriation du sol urbain – l’ordre possédait plus
d’une centaine de maisons acensées – et exploitation du terroir environnant. Ce
travail facilitera en outre les recherches sur Avignon au temps de la commune
puisque les actes livrent par exemple des renseignements inédits sur la
topographie locale ou sur les usages immobiliers, et ouvrent la voie à une
prosopographie des élites citadines (chevalerie, milieux consulaires et
notariaux…). Loin de limiter son éclairage à la seule histoire locale, cette
source contribue à approfondir les connaissances sur un ordre international
dans l’une des régions d’Occident où sa présence fut la plus ancienne. Elle
devrait aussi, avec l’édition toute récente des Actes de la famille Porcelet
d’Arles par M. Aurell
[9]
et celle attendue du chartrier des archevêques d’Arles (E. Bœuf), susciter un
regain d’intérêt pour l’histoire des villes provençales aux
XII
e-XIII
e siècles, trop souvent
délaissée pour l’éclat de la période pontificale – et c’est particulièrement
vrai à Avignon.
Damien CARRAZ
Catherine OTTEN-FROUX,
Une enquête à Chypre au XVe
siècle. Le sindicamentum de Napoleone
Lomellini, capitaine génois de Famagouste (1459), Nicosie, Centre de
Recherche Scientifique, 2000 ; 1 vol. in-8°, 310 p. (Sources et études de l’histoire de Chypre, 36).
ISBN : 9963-0-8052-9. Prix : 12 £ chypriotes.
Ce volume publié par le Centre de la Recherche Scientifique
Chypriote rassemble le texte de l’enquête administrative qu’eut à subir en 1459
le capitaine et podestat de la cité de Famagouste, Napoleone Lomellini, à la
résiliation de sa charge. Ce texte retrouvé par C. Otten dans l’Archivio di
Stato de Gênes est le second dont on dispose sur l’époque de l’occupation
génoise de Famagouste après celui instruit en 1448-1449 contre Pietro de
Marco
[10]. Ce type
d’enquête portait à Gênes le nom de
sindicamentum et de
sindicatum à Venise en raison de son
instruction par un collège de quatre
sindicatores, élus en vertu de règles mouvantes
au XV
e siècle. On doit à l’A. une remarquable introduction
sur l’histoire de cette pratique ponctuée de nombreuses citations
systématiquement traduites en notes (p. 7-98). Ces prolégomènes s’accompagnent
d’une véritable étude sur l’enquête de 1459, menée au terme d’un mandat de deux
ans de Napoleone Lomellini. C.O. met en exergue la coalition montée par le père
de la Commune, Antonio Reibaldo, pour perdre l’ancien capitaine à l’aide de
huit complices dont les témoignages s’égrènent du 11 au 25 octobre 1459. Les
motivations de l’ancien capitaine du château de Limassol restent mal connues en
dépit des efforts déployés par l’A. pour dépasser sa rhétorique emphatique. On
hésite en effet à déceler derrière sa déposition une querelle personnelle ou
une lutte de clans liée à la politique intérieure génoise. La requalification
pendant le procès des 38 chefs d’accusation initiaux en fonction des statuts en
vigueur à Gênes tend, pour le moins, à prouver une longue préparation de
l’accusation. Le verdict rendu dans la matinée du 23 octobre 1459 se révèle
mitigé en condamnant N. Lomellini à 167 ducats et 700 besants tout en
l’absolvant de 18 chefs d’inculpation. Plusieurs accusations de collusion avec
des pirates ou de mises en danger de Famagouste sont, en outre, renvoyées
devant l’Officio di San Giorgio à qui la Superbe avait cédé l’administration de
la ville douze ans plus tôt. Les registres comptables de Giovanni da Parma
publiés par l’A. (p. 262-265) attestent du paiement effectif de ses sommes en
attendant l’appel hypothétique lancé en métropole par l’accusé et son fils. La
rigueur des
sindicatores n’épargna
aucun des chevaliers placés sous leurs ordres, qui se virent infliger une
amende de 500 besants, ni Antonio Reibaldo, coupable d’accusations non fondées.
Ce dernier écopa d’une amende de 1 125 besants vouée à sanctionner toute future
tentative de déstabilisation du pouvoir central. L’édition de ce procès hors du
commun réalisée par C.O. bénéficie de notes précieuses sur ses acteurs (p.
213-243) plus ou moins anonymes. Certaines précisions prosopographiques peuvent
toutefois être apportées sur des protagonistes hispaniques, étrangers à l’A. On
doit ainsi corriger en Fàbregues ou Fàbregas la forme « Fabriges » donne pour
le pirate catalan Joan Pere Fàbregues et en Joan Pujol la forme
Johannes Empoiholus intégrant le titre
de courtoisie « En » intercalé au Moyen Âge devant nombre de noms catalans ou
occitans. Il en va ainsi du marchand Joan Chalar (
Johannes Encalar) dont l’origine ibérique ne
fait pas grand doute et dans un autre registre du mercenaire Íñigo Nadal,
toujours désigné dans l’enquête à travers son patronyme. Quant au dénommé
Lupe de Bardaia, il s’agit
probablement d’un parent du capitaine portugais Afonso Gonçalves de Baldaia qui
franchit en 1435 le tropique du Cancer en compagnie de Gil Eanes avant
d’explorer le Rio de Oro l’année suivante. Son origine lusitanienne est
confirmée par la mention de son baleinier d’une trentaine de tonneaux de port,
adapté aux sorties rapides sur le littoral atlantique. Une autre hypothèse peut
être avancée concernant le pirate Pere Planella qualifié dans l’énoncé de
l’accusation de
« ser » sans avoir
marqué pour autant la documentation levantine (§ 32 p. 120 et n. 99, p. 229).
Peut-être s’agit-il du seigneur de Castellnou de Moià, Pere de Planella qui se
distingua dans les années 1440 aux côtés d’Alphonse le Magnanime en Italie
avant de soutenir les revendications de la maison d’Urgel à partir de 1465 ?
Ces détails ne font qu’amender un travail remarquable, éclairant les derniers
temps du royaume latin de Chypre comme le déclin de l’emporium de
Famagouste.
Pierre-Vincent CLAVERIE
Robert GODDING,
Prêtres en Gaule mérovingienne, Bruxelles,
Société des Bollandistes, 2001 ; 1 vol. in-8°, LXVIII-560 p. (Subsidia hagiographica, 82). ISBN :
2-87365-010-9.
A priori on pourrait
s’étonner qu’un Subsidia hagiographica
n’incorpore pas dans son titre le mot « saint ». C’est que, pour découvrir les
« prêtres en Gaule mérovingienne », outre les canons des conciles et Grégoire
de Tours, R. Godding a dû recourir à environ 80 vitae de saints évêques ou abbés. La Société des
Bollandistes, dont il est un membre actif, lui ouvre ses prestigieuses
publications.
Les « petits » sont toujours les plus mal aimés de l’Histoire.
Tel est le sort du prêtre. Les sources sont peu bavardes à son égard et c’est
vraiment une performance que d’avoir su les « traquer » dans toute leur vie
quotidienne. Le terrain était quasi vierge pour la Gaule, de 481, date de
l’avènement de Clovis, jusqu’à 714, mort de Pépin de Herstal, suivie de la
prise de pouvoir de Charles Martel. L’évêque est en effet la figure de proue
d’une Église en chantier, chef du gouvernement de la cité mais aussi
participant aux conciles. Le chanoine H. Platelle en avait fait une synthèse à
partir de l’ouvrage de G. Scheilbelreiter
[11], auquel on peut ajouter les travaux parus sous les
plumes particulièrement érudites de M. Heinzelmann, M. van Uytfanghe, O. Pontal
et bien d’autres. Le prêtre, lui, a une place plus discrète dans la société de
l’époque. Dès l’abord R.G. met en garde sur l’application pratique des
conciles, souvent éloignée de la théorie des canons et, qui peut encore varier
géographiquement, tout comme il souligne les différences régionales de l’image
du prêtre.
L’ouvrage comprend deux parties principales, avant et après
l’ordination. « Avant » : tout ce que l’on peut savoir de sa famille, de sa
vocation, de sa formation, des conditions d’admission au sacerdoce et de la
liturgie de l’ordination. « Après » : la théologie et la spiritualité
sacerdotale, l’intégration du prêtre en ville ou à la campagne, les problèmes
rencontrés, son activité pastorale, la liturgie suivie, … jusqu’à sa mort.
Outre tous ces aspects capitaux évoqués (législation, justice, liturgie), au
gré de nos propres centres d’intérêt, nous relèverons des chapitre(s) ou
paragraphe(s) sur le vêtement (p. 27-32), sur l’école monastique (p. 66-67),
sur l’habitat et le mode de vie (p. 223-229), sur la magie, sur les ressources
matérielles (p. 331-358), la superstition et le paganisme (p. 407-410). La
terminologie presbyter et
sacerdos, les noms du prêtre, est
pleinement explorée.
En conclusion, R.G. constate l’existence simultanée de deux
types de prêtres : les uns célibataires avec un cursus irréprochable qui
forment l’essentiel du clergé de la cité, et les autres mariés, sans doute des
hommes d’un certain âge, notables des campagnes ordonnés pour parer au besoin
d’une Église en pleine croissance, sans regarder de trop près au célibat et à
la chasteté. Un deuxième trait essentiel qui se dégage est l’autonomie
croissante du prêtre par rapport à l’évêque.
C’est une étude brillante, en tous points remarquable,
couronnée par l’Académie Royale de Belgique, et complétée de tous les
instruments utiles de consultation (index des sources, bibliographie, tableaux,
carte, et surtout une précieuse prosopographie des prêtres de la Gaule
mérovingienne).
Philippe GEORGE
The letter
of the law. Legal practice and literary production in medieval
England, éd. Emily STEINER et Candace BARRINGTON, Ithaca-Londres,
Cornell U.P., 2002 ; 1 vol. in-8º, X-257 p. Prix : relié GBP 30,50 ; broché GBP
13,50.
Collection d’essais voués essentiellement à la littérature en
langue anglaise entre 1225 et 1475, ce volume se situe loin d’une certaine idée
de la critique littéraire « théorique », pour décrypter, comme le font nombre
de spécialistes de la génération actuelle, les relations entre texte et
contexte, langage et société. Plus, les A. s’orientent, d’une façon novatrice,
vers le thème particulier qu’annonce le titre, la rencontre entre la
littérature et le droit. Il s’agit aussi bien des irruptions ponctuelles du
droit dans la poésie ou la prose vernaculaires (sujet déjà traité par plusieurs
commentateurs de la dernière décennie) que du rôle quasi légal de certains
textes normalement considérés uniquement pour leur qualité esthétique ou
linguistique.
Neuf articles par autant d’auteurs, tous américains, tous
anglicistes (dont E.S., l’une des deux éditrices), sont consacrés à un corpus
déjà bien connu : pour le XIIIe siècle,
Le Débat du Hibou et du Rossignol (Br.
Holsinger) ; pour Chaucer, le Chevalier (R. Firth Green) et l’Homme de Loi (M.
Nolan) ; pour les contemporains de Chaucer, la Confessio Amantis de Gower (A. Galloway), les
autres poètes ricardiens (Fr. Grady), et la prédication des dissidents
religieux (E. Steiner) ; pour le XVe siècle, d’abord
l’article précédent sur les Lollards, qui s’étale sur plusieurs générations,
puis Le Testament de Cresseid
d’Henryson (J. Matthews), suivi par les ballades de Robin des Bois (Chr.
Chism), et enfin, Le Jugement de Marie et
Joseph, pièce du cycle dramatique « N » (E. Lipton). En appendice,
A. Galloway ajoute une traduction, en anglais moderne, d’un document conséquent
de 22 pages, fondamental pour l’histoire constitutionnelle du règne de Richard
II : le récit des événements opposant le roi aux puissants seigneurs «
appelants » en 1386 et 1388, dont l’original latin était l’œuvre du secrétaire
parlementaire, Thomas Favent.
Un critère important des A. du présent volume est le désir de
montrer que le croisement entre droit et littérature que représentent ces
textes dépasse la simple notation, presque accidentelle, de phénomènes
culturels. Une œuvre littéraire ne se réduit pas à un « miroir de la société »,
même si elle peut être aussi cela. En effet, il n’est pas satisfaisant