2003
Le Moyen Age
Cosmographia Arithmetica:
le monde, ses parties et la numérologie médiévale
[*]
Fransesc RELANÕ
Université de Lisbonne
Fr. RELAÑO, Cosmographia Arithmetica: the world, its parts, and medieval numerology
Since Ancient times people everywhere have always been fascinated with
numbers and their combinations. The present essay starts with the Western world in
the Middle Ages and examines the influence numerology exerted on cosmography.
It then focuses on the adaptation and transformation that medieval numerology
underwent as a result of the changing of geographical perception carried out during
the Renaissance. This resulted in a gradual erosion of the prescriptive value of its
analogical principles in the representation of the world on paper.Keywords :
Medieval numerology, cosmography, geographical discoveries, Renaissance, representations of the world.
Tolle numerum in rebus omnibus, et
omnia pereunt,
ISIDORE DE SÉVILLE, Etimologias,
III, 4, 4, éd. J. OROZ RETA, M.A. MARCOS CASQUERO,
t. 1, Madrid, 1982, p. 426.
Les nombres et les règles intrigantes qui parfois les régissent ont toujours été
un objet de fascination pour l’esprit humain
[1]. Cette fascination était déjà
présente dans l’Antiquité. L’exemple le plus notoire dans la tradition
occidentale serait la pensée pythagoricienne, mais les nombres exercèrent
également une influence notable dans des cultures et des contextes
historiques aussi différents que la Chine, l’Égypte ou l’Inde
[2].
Le Moyen Âge s’intéressa également au caractère particulier de certains
nombres. On pourrait même dire qu’à l’intérieur de la pensée chrétienne les
vertus de certains chiffres acquirent un fort contenu spirituel. Il convient de
se souvenir à ce sujet que la transcendance du nombre et la graduation sont
mises en évidence dans les Écritures. Dans le Livre de la Sagesse, par
exemple, on dit que Dieu disposa tout selon la mesure, le numéro et le poids
[3].
De même, il n’est que se souvenir de l’important rôle symbolique que
jouèrent certaines combinaisons numériques dans la Genèse et dans
l’Apocalypse. Il n’est donc pas étrange que, à l’image de la pensée
cabalistique hébraïque, il ait existé dans la tradition chrétienne ceux qui
conféraient aux nombres un certain sens mystique. C’est comme si Dieu avait
souhaité masquer son message aux hommes par un code secret que seule
l’étude en profondeur de la science numérique pouvait révéler.
Le dogme chrétien dans son ensemble pourrait être interprété en clé
numérique : l’un serait expression de l’unité intemporelle de la Divinité, le
deux marquerait l’union hypostatique de l’identité de Jésus-Christ, trois sont
les personnages de la Sainte-Trinité, quatre le nombre des évangélistes, … et
ainsi successivement jusqu’aux dix commandements, etc. Se détache en
particulier la fascination scolastique pour le chiffre sept, à laquelle nous
reviendrons plus tard et qui est clairement montrée dans le De septem septenis
écrit par Jean de Salisbury (ca 1115-1180). Mais, étant donné qu’on s’intéresse
ici à l’étude des implications cosmographiques de la numérologie
médiévale, on commencera par focaliser l’attention sur la « mystique » de
deux chiffres pour le moins importants : le trois et le quatre.
La « mystique » du chiffre trois
Dans le contexte chrétien, trois n’est pas seulement le nombre de
personnages de la Sainte-Trinité. Trois furent aussi les tentations du Christ
dans le désert et les jours qu’il demeura dans le sépulcre
[4]. En relation avec la
liturgie, triple est l’
Agnus Dei, le
Sanctus, et le
Mea culpa. Trois sont aussi les
étapes de l’homme sur la terre (naissance, vie et mort). Et en commun avec
la tradition judaïque, ressort la croyance en trois régions d’outre-tombe (Ciel,
Purgatoire et Enfer). Triples sont également certains motifs profanes de
l’Antiquité qui ont eu une grande résonance postérieurement, tels que les
trois grâces (Agalé, Euphrosyne et Thalie). Indépendamment de la culture
occidentale, il convient enfin de signaler, en autre, la triade babylonienne
(Anu, Enlil et Ea, les dieux sumériens qui organisèrent le monde en ciel, terre
et eau) et la triade hindoue (Brahma le créateur, Vishnu le conservateur et
Shiva le destructeur)
[5]. Mais plus important encore pour le propos qui nous
occupe est de noter que, parallèlement, la mystique médiévale du chiffre
trois se projeta dans une triple division du monde habité : Europe, Asie et
Afrique.
Cette division ternaire de l’œcoumène médiéval se refléta de façon
stéréotypée dans de nombreuses mappemondes tripartites. Ces cartes sont
souvent connues comme cartes T-O parce que cela correspond précisément
à leur apparence externe. Le « O » représente l’océan circulaire qui entoure
le monde et le « T » le profil des territoires encerclés par lui. Ce sont des cartes
circulaires basées sur les Écritures où le monde est conçu comme un
orbis
terrarum en fonction de la rondeur de l’océan qui l’entoure
[6]. La moitié
supérieure de ce cercle est normalement conçue comme une représentation
de l’Asie, tandis que l’Europe et l’Afrique se situent dans la moitié
inférieure
[7]. Ces deux moitiés sont divisées par une ligne parallèle qui unit le
Don (Tanais) avec le Nil, laquelle forme l’axe horizontal du « T ». Dans la
moitié inférieure, la Méditerranée subdivise le demi-cercle en deux parties et
sépare l’Europe (quart gauche) de l’Afrique (quart droit), définissant de cette
façon l’axe vertical du « T ».
Avec le passage du temps, ce schéma initial s’enrichit de nombreux
ornements iconographiques. À partir du XII
e siècle, et en conformité avec le
Livre d’Ézéchiel
[8], la pratique cartographique d’Occident généralisa
l’emplacement de Jérusalem au centre de l’œcoumène
[9]. Également en accord
avec les Écritures, le Paradis terrestre fut normalement localisé dans les
extrêmes orientaux du monde, entouré selon les cas d’une haute muraille, de
chaînes de montagnes élevées ou d’un anneau de feu pour indiquer que cet
endroit était hors de la portée des hommes
[10]. Mais beaucoup plus important
pour le propos de la présente étude est de signaler que chacune des trois
parties de l’œcoumène fut bientôt associée avec la répartition que Noé fit du
monde entre ses fils, à savoir l’Afrique normalement assignée à Cham, l’Asie
à Sem et l’Europe à Japhet
[11] (fig. 1). Il se consolida ainsi en relation avec les
parties du monde un enjeu d’analogies régi par la cosmovision ternaire.
La « mystique » du chiffre quatre
Aussi ou plus emblématique que le nombre trois fut le symbolisme médiéval
en clé quaternaire. Pour le mettre en évidence, il suffit de penser au plan
cruciforme des églises, avec presque toujours l’abside et l’autel orientés vers
l’Est de façon à ce que les angles principaux de la construction coïncident
avec les quatre points cardinaux. Au-delà de ce détail ponctuel, la littérature
chrétienne étendit le symbolisme du chiffre quatre à toute une série de
correspondances entre l’homme, le monde et les cieux. Tout l’univers et ses
parties, du microcosme au macrocosme, étaient unis en étroite relation
sympathique. Isidore de Séville (ca 560-636), un des compilateurs les plus
influents de la science médiévale, illustre en diverses « roues » la mise en
scène de cet enjeu analogique : les quatre directions cardinales sont mises en
relation avec les quatre saisons, les quatre propriétés matérielles (froid,
chaleur, humidité, sécheresse), les quatre humeurs et les quatre éléments
sublunaires (fig. 2). D’autres associations quaternaires amplement présentes
dans la littérature chrétienne médiévale sont les quatre vents principaux, les
quatre évangélistes, les quatre fleuves du Paradis, etc.
De la même façon, il existait aussi une division quadripartite du monde.
Celle-ci consistait dans les trois parties connues de l’œcoumène (Asie,
Afrique et Europe) plus une quatrième partie additionnelle : la région des
Antipodes. Pour apprécier comment cette division du monde prenait forme
et s’intégrait dans la mystique du chiffre quatre, on peut signaler à titre
d’exemple le programme iconographique élaboré par Hughes de Saint-Victor dans son De arca Noe mystica (1128-1129) pour tracer une
mappemonde :
« On y dispose, selon les quatre parties du monde, les quatre
saisons de l’année : à l’orient, le printemps ; au sud, l’été ; à
l’occident, l’automne ; à l’aquilon, l’hiver. On peint le printemps
comme un petit garçon qui tient une flûte et chante. L’été est un
jeune homme en train de regarder des fleurs ; l’automne, figuré
dans l’âge mur, approche de ses narines, des fruits dont il respire
l’odeur ; l’hiver, en vieillard, mange des fruits. Tous sont
représentés à partir des hanches, chacun au milieu des éléments
qui lui sont propres.
Au printemps, les plaisirs de l’oreille ; à l’été, ceux de la vue ; à
l’automne, ceux de l’odorat ; à l’hiver, ceux du goût… Chacune
[des saisons] occupe une des quatre parties de l’année : l’été, le
haut ; l’hiver, le bas ; le printemps, la droite ; l’automne, la gauche.
Dans chaque partie, parce que chacune de deux propriétés, sont
tendues deux cordes, qui, tour à tour rapprochées, produisent une
musique, sur quoi se règle l’accord de l’harmonie universelle. Le
printemps est humide et chaud ; l’été, chaud et sec ; l’automne, sec
et froid ; l’hiver froid et humide. Pour faire court, on s’abstiendra
d’en dire davantage à ce sujet. » [12]
La cosmovision d’Hughes de Saint-Victor, dont le passage qui vient d’être
cité ne représente qu’une petite partie, incarne l’univers médiéval dans sa
totalité, des détails les plus infimes du monde sensible jusqu’à l’Empyrée, le
tout étant abrité dans une unité harmonique par l’infinie sagesse du
Créateur. Espace et temps, du Paradis à l’Enfer, de la création de l’homme
avec Adam et Ève jusqu’au Jugement Dernier, s’articulent en un cosmos que
tout intègre. C’est donc une vision plurielle où l’on peut apprécier en même
temps une dimension historique, cosmique, théologique et eschatologique.
À l’intérieur de ce schéma, les analogies numériques accomplissent une
fonction didactique importante : elles aident à se souvenir et suscitent les
associations. À partir de cette appréhension du savoir hérité suit sa
compréhension, qui invite à son tour à aller au-delà pour entrer dans les
mystères inexplorés de l’univers. Cela dit, dans la cosmovision médiévale
tout effort en ce sens passe en principe par le respect d’un certain nombre de
prémisses essentielles : l’univers est fini, ordonné et hiérarchisé. C’est un
cosmos où la région sublunaire est régie par les lois immuables du monde
céleste. Peu importe donc que la lecture de l’univers soit faite en clé ternaire
ou quaternaire. L’essentiel est qu’il existe une
harmonia mundi qui permette
d’établir ce type d’associations. De fait, en dehors du trois ou du quatre il
existait la mystique d’autres nombres. Parmi eux, la symbolique autour du
sept. Ce nombre est important parce qu’il résulte de la somme de trois et
quatre, ou, par l’intermédiaire de la symbolique numérique médiévale, de
l’union du divin et de l’humain. Dans son expression cosmographique, ceci
aide à comprendre que dans une carte du IX
e siècle insérée dans le
De natura
rerum de Bède le Vénérable trois (et non quatre) parties du monde soient
mises en relation avec les quatre saisons, les quatre éléments, etc.
[13].
Cependant, l’ordre établi qui cautionnait toutes ces associations numériques
commença à changer à partir de la fin du XV
e siècle.
L’impact de l’Amérique dans la numérologie médiévale
Parmi les divers événements qui favorisèrent un changement de mentalité à
partir du XVe siècle se détache pour ses implications cosmographiques la
découverte des Indes occidentales en 1492. Il s’agissait d’une vaste extension
de territoires, un Nouveau Monde inconnu aux auteurs de l’Antiquité qu’il
fallait intégrer à l’intérieur de l’œcoumène de la Renaissance. Voir comment
ce processus affecta la tradition des enjeux numériques, c’est le principal
problème que l’on va traiter dans les prochains paragraphes.
Au début, il existait un certain nombre d’auteurs pour lesquels les
territoires aperçus par Colomb de l’autre côté de l’Atlantique ne supposaient
aucun changement transcendantal en ce qui concerne la division
traditionnelle du monde. Colomb lui-même était convaincu que les terres
explorées par lui dans les Caraïbes n’étaient pas autre chose que l’extrémité
orientale de l’Asie décrite par Marco Polo. Sans doute, et à mesure qu’allaient
se succéder les navigations transocéaniques, s’accrut dans la conscience
européenne l’idée selon laquelle les territoires dévoilés par les marins
espagnols étaient en réalité une masse continentale indépendante qui n’avait
rien à voir avec le savoir géographique de l’Antiquité et du Moyen Âge.
La reconnaissance de l’Amérique comme une entité géographique
autonome fit penser à un abandon de la mystique cosmographique du chiffre
trois. En échange, se consolida la symbolique du chiffre quatre avec quelques
modifications. Au lieu de s’exprimer par le biais de l’œcoumène classique
tripartite auquel s’ajoute la région des Antipodes, commença à prendre corps
la répartition quaternaire suivante : Europe, Afrique, Asie et Amérique. Tout
au long du XVI
e siècle, ces quatre parties du monde prirent forme visuelle
grâce aux personnifications allégoriques : premièrement à travers le goût de
la Renaissance pour les défilés, où les quatre continents étaient incarnés au
moyen de « tableaux vivants », et plus tard dans leur matérialisation
artistique quand ils apparurent dans toutes sortes d’arts plastiques et
graphiques
[14]. À la fin du siècle, l’allure et les attributs qui accompagnaient
chacune des quatre figures féminines qui représentaient les parties du
monde furent définitivement fixées dans le livre de Cesare Ripa intitulé
Iconologia, qui apparut initialement sans images en 1593 et ensuite richement
illustré dans l’édition padane de 1603
[15] (fig. 3).
À partir de là, les personnifications des quatre parties du monde
commencèrent à occuper les interstices des angles des cartes
contemporaines. La mappemonde du palais Farnèse de Caprarola (Italie),
exécutée par Antonio Vanosino de Varèse entre 1573 et 1574, illustre ce
processus pour les représentations murales (fig. 4). En ce qui concerne les
œuvres cartographiques imprimées, se détachent pour leur beauté et la
qualité de gravure la personnification et les scènes associées aux quatre
parties du monde qui apparaissent dans l’Orbis Terrae Compendiosa Descriptio
de Petrus Plancius (1596).
Alternativement, les angles des cartes du monde furent également ornés
avec d’autres personnifications allégoriques décrites par Cesare Ripa, telles
que les quatre éléments sublunaires ou les quatre saisons
[16]. Dans ces
conditions, et avec les précédents de l’analogie numérique médiévale, il n’est
pas surprenant qu’ait émergé l’idée de combiner tous ces éléments à
l’intérieur d’une même représentation. Un bon exemple de ce processus est
la carte du monde sans titre établie par Claes Janszoon Wisscher (
ca 1617),
aujourd’hui conservée à la Bibliothèque nationale de Vienne
[17]. Au-dessous
de la scène frontale supérieure où l’allégorie de l’Europe reçoit les honneurs
du reste des continents, on observe, dans les interstices contigus à la
représentation hémisphérique du monde, un enjeu de symétries qui met en
relation la personnification des quatre saisons et des quatre éléments. De
plus, les angles du bord extérieur sont occupés par les figures de quatre
grands guerriers de l’Antiquité : Nino, fondateur mythique de Ninive et de
l’empire babylonien ; Ciro, roi des Perses ; Alexandre le Grand et Jules César.
Enfin, l’auteur dessine autour d’un cartouche situé dans l’hémisphère
occidental les quatre marins qui ont navigué tout autour du globe dans les
temps récents : Magellan, Cavendish, Noort et Drake. Tout paraît donc
mettre en exergue un monument cartographique qui combine les emblèmes
de l’époque en clé quaternaire, bien que, comme nous le verrons plus tard,
une lecture attentive de cette carte démontre qu’il n’en fut pas exactement
ainsi.
La démystification des nombres
Contrairement à l’apparente hégémonie du chiffre quatre après la
découverte de l’Amérique, il y eut également des auteurs qui tentèrent de
réactiver la vieille « mystique » ternaire à l’intérieur du nouveau contexte
géographique instauré au XVI
e siècle. L’exemple le plus notoire en cette
matière est Gérard Mercator (1512-1594), qui mena à terme une redéfinition
du terme « continent ». Au lieu de s’en tenir à la conception classique dérivée
de l’expression latine
terra continents, c’est-à-dire terre ferme ou
continuum
terrestre non entouré par les eaux
[18], Mercator propose une division du
monde basée sur le caractère insulaire et compact de trois grandes masses
continentales : la première serait le regroupement de l’œcoumène classique
(Asie, Afrique et Europe), la seconde les Indes occidentales ou Amérique, et
enfin le continent austral que quelques-uns appelèrent
Magellanica
[19].
Bien qu’il fût l’un des cosmographes les plus remarqués de son temps, la
nouvelle partition du monde proposée par Mercator eut une faible
répercussion. Une des raisons principales en est que dans le schéma
mercatorien l’Europe perd son statut de continent leader et indépendant
pour se dissoudre en une unité territoriale plus ample qui inclut l’Asie et
l’Afrique. Tous les cosmographes contemporains n’étaient pas prêts à
admettre ce manque d’identité à un moment où l’Europe était perçue comme
racialement et culturellement supérieure à l’Asie et l’Afrique. Pour l’éviter,
de nombreux auteurs continuèrent à se réfugier dans la vieille mystique du
chiffre quatre.
De toute façon, le schéma de Mercator fit entrer en scène un nouvel
élément qui, effectivement, exerça une influence notable : l’hypothétique
continent austral. Héritier en partie du vieux concept d’Antipodes, Mercator
conçut cette nouvelle masse continentale comme simple conjecture, mais
justifia logiquement son existence par des raisons de symétrie nécessaires
pour préserver l’axe terrestre
[20]. Cette hypothèse commença à être largement
connue grâce à la publication de sa carte intitulée
Nova et aucta Orbis Terrae
Descriptio ad usum navigantium emendate et accomodata (1569), et, par-dessus
tout, à travers l’image de la terre qu’offrait Abraham Ortelius dans son
Tipus
Orbis Terrarum, avec lequel s’ouvrait son fameux
Theatrum (1570). À partir de
là, l’existence d’un continent austral devint un lieu commun pour plusieurs
générations de cartographes.
De même que la découverte de l’Amérique avait conduit à la décadence
d’une vision tripartite du monde, l’acceptation d’un continent austral mit en
péril la vigueur d’une vision du monde en clé quaternaire. Tant et si bien que
la critique du système proposé par Mercator commença à ouvrir la voie à une
vision du monde en cinq parties. Jodocus Hondius, qui, après quelques
querelles au sujet du legs laissé par Mercator, avait réussi à acquérir les
cuivres des cartes, résume très bien dans une des nouvelles éditions de l’Atlas
quelle était, au début du XVIIe siècle, la situation créée autour de la division
du monde :
« Chez les anciens, auxquels le Nouveau Monde n’était pas encore
connu, la distribution du globe comprenait trois parties : l’Europe,
l’Asie et l’Afrique (ou Libye). Mais on découvre l’Amérique et elle
s’ajoute comme quatrième partie de notre âge. Notre Mercator
distingue maintenant le monde en trois continents : le premier est
constitué des trois parties des anciens ; le second ce que nous
appelons Amérique ; et le troisième la Terre Australe ou
Magellanica. Mais nous divisons l’orbe terrestre en cinq parties :
Europe, Afrique, Asie, Amérique et Terre Australe. » [21]
Jusqu’ici, tout paraît garder une certaine logique : de la même manière qu’au
Moyen Âge dominait une vision tripartite et plus tard, avec la découverte de
l’Amérique, était apparue une conception quadripartite, il est légitime de
penser que l’incorporation d’un nouveau continent austral amènerait, pour
la majeure partie des auteurs de l’époque, à une division du monde en cinq
parties. Mais il n’en fut pas ainsi. Comme le mettent en évidence les
frontispices de quelques atlas imprimés à partir de la fin du XVI
e siècle, la
division de la terre en six parties fut également assez courante
[22] (fig. 5). Dans
ce cas, le continent ajouté provient d’une sous-division de l’Amérique en
deux parties différenciées :
Mexicana (Amérique du Nord) et
Peruana
(Amérique du Sud). Et, de surcroît, la partition du monde en quatre parties
déjà mentionnée resta pleinement en vigueur tout au long du XVII
e siècle.
En termes cartographiques, un même auteur peut afficher, dans des cartes
successives, des évolutions en ce qui concerne les parties du monde. Prenons
pour exemple le cas de Petrus Plancius qui, entre 1594 et 1596, réalisa deux
cartes du monde stéréographiques. Dans la première
[23], le cartographe
hollandais dessine dans les interstices de la double représentation
hémisphérique la personnification allégorique de six continents : l’Europe et
l’Asie dans l’angle de la partie supérieure,
Mexicana,
Peruana, Magellanica et
Africa dans les marges de la partie inférieure. Deux ans plus tard seulement,
Plancius dessine une autre carte du même type, où la personnification des
continents est réduite à quatre : l’Europe et l’Asie restent dans la partie
supérieure, tandis que dans l’espace inférieur,
Mexicana et
Peruana sont
regroupés en une seule représentation de l’Amérique (angle gauche),
laissant l’Afrique comme unique personnification continentale dans l’angle
droit (
Magellanica est éliminée pour son caractère fictif)
[24].
Mais le plus important à souligner pour le thème qui nous occupe est que
cette variabilité dans la division continentale du monde fut accompagnée par
l’interruption de relations analogiques stables basées sur un seul chiffre.
Même la carte de Visscher (ca 1617), louée antérieurement pour les
correspondances quaternaires montrées dans les interstices contigus à la
représentation hémisphérique, montre dans son bord extérieur des
articulations numériques d’ordre différent : dans la partie supérieure, six
sont les continents représentés ; dans les angles, comme on l’a signalé,
figurent les portraits de quatre grands guerriers de l’Antiquité ; dans les
marges latérales, sont dessinées des scènes des douze mois de l’année (six de
chaque côté) ; dans la partie inférieure, sont montrées des vignettes des sept
opera charitatis de saint Mathieu ; et enfin, l’axe vertical central est occupé par
deux sphères célestes. Vu dans cette perspective, la carte de Visscher se
révèle plutôt comme un monument cartographique du désajustement
analogique où, sans aucune norme, toutes les combinaisons cohabitent. La
cosmovision mystique médiévale en clé numérique avait, pour ainsi dire,
perdu de sa vigueur.
On pourrait penser que ce fut la découverte ou l’incorporation de
nouvelles masses continentales dans l’ensemble des connaissances
géographiques européennes qui mit fin aux affinités médiévales d’ordre
numérique. En réalité, la raison profonde est à chercher dans un changement
bien plus profond qui affecta la conception générale de l’univers. Il a déjà été
dit que la cosmovision médiévale était entièrement basée sur la présomption
d’un univers fini, « topologiquement » fermé et hiérarchiquement ordonné,
où pouvaient se distinguer deux régions différenciées : un espace céleste
« supralunaire », régi par des lois inaltérables et perpétuelles ; et un espace
« sublunaire », centré dans la Terre et exposé à la corruption, la
métamorphose et la contingence du phénoménique. De plus, on admettait
axiomatiquement qu’il existait une correspondance entre le macrocosme et
le microcosme, laquelle conférait un sens symbolique et normatif aux
relations analogiques de base numérique qui ont été décrites tout au long de
ce travail. Toutefois, cette
harmonia mundi commençait à s’effondrer depuis
la seconde moitié du XVI
e siècle
[25].
La première fissure importante au paradigme aristotélico-ptolémaïque
qui vient d’être décrit suivit la publication du De Revolutionibus Orbium
Coelestium de Nicolas Copernic en 1543, où, comme chacun le sait, l’univers
est décrit comme un système héliocentrique. Cette hypothèse rendit
implicite l’élimination de la hiérarchie céleste jusqu’alors en vigueur, sans
laquelle l’enjeu de relations analogiques qui nous a occupé jusqu’ici perdait
son sens. Pourtant, le système proposé par Copernic était trop abstrait et
géométrique pour exercer une influence immédiate sur l’imaginaire
cosmique de l’époque. Beaucoup plus frappant fut le Sidereus Nuncius de
Galilée qui, dès sa publication, en mars 1610, jouit d’une diffusion et d’une
popularité internationales. L’une des principales raisons pour lesquelles
Galilée souleva un tel intérêt est que, face à la construction au compas de
Copernic, le Siderius racontait de façon claire et directe la cognitio ocularis de
son auteur avec la lentille que ce dernier avait inventée récemment.
Parmi les différentes observations et découvertes que Galilée consigna
dans ce livre, on retient son examen de la topographie lunaire. L’essentiel de
ce qu’il vit avec sa lentille se résume bien dans les mots suivantes :
« La superficie de la Lune n’est pas du tout lisse, uniforme, ni
d’une sphéricité parfaite, comme l’ont prétendu d’elle-même ainsi
que d’autres corps célestes de nombreux philosophes, mais au
contraire, elle est inégale, âpre, pleine de cavités et protubérances,
non autrement que la face même de la Terre. » [26]
Il n’existe donc aucune différence entre la Terre et les corps célestes
supérieurs. La Lune, qui depuis des temps immémoriaux avait toujours
marqué la frontière entre la perfection de l’espace céleste et la corruptibilité
du monde élémentaire, est en réalité une planète irrégulière, avec des reliefs
et des vallées, soumis à la contingence du phénoménique comme le pouvait
être la Terre. En d’autres termes, les observations de Galilée démentaient la
hiérarchie du cosmos qui distinguait un espace « sublunaire » et un autre
« supralunaire ». C’était la fin du paradigme aristotélico-ptolémaïque,
l’évanouissement du vieil « ordre » qui laissait la voie à un « désordre »,
duquel le désajustement entre les parties du monde et les analogies de base
numérique sont seulement le reflet et non la cause. De même que la
découverte de l’Amérique remplaça la cosmovision médiévale ternaire par
une « mystique » du chiffre quatre, l’incorporation de la Terre Australe, des
Mexicana et Peruana pourrait avoir suscité des analogies symboliques d’un
ordre numérique supérieur. Mais dans un contexte où l’univers n’était plus
ordonné, hiérarchique et harmonieux, les relations numériques perdaient
tout leur sens pour se convertir en de simples motifs décoratifs d’une société
chaque fois plus imprégnée par le goût baroque.
Ill. 1. ISIDORE DE SÉVILLE, Etymologiae, Augsbourg, 1472, Carte T-O.
Ill. 2. ISIDORE DE SÉVILLE, De Natura Rerum, Augsbourg, 1472, Roue.
Ill. 3. CESARE RIPA, Iconologia, Padoue, 1603, Allégorie de l’Europe.
Ill. 4. ITALIE, CAPROROLA, Palais Farnèse, ANTONIO VANOSINO DE VARESE,
Mappemonde murale, 1574.
Ill. 5 MERCATOR, Atlas, t. 2, Amsterdam, 1636, frontispice.
[*]
Le présent texte fut initialement produit pour une conférence qui s’est
déroulée à l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve). Je souhaiterais
donc remercier le professeur Jean-François STOFFEL pour son invitation au Séminaire
d’histoire des sciences de ladite université. Pour la version finale présentée ici, j’ai
reçu l’aide linguistique de Mesdames les Professeurs Élisabeth PAULET et Suzanne
DAVEAU. Pour les illustrations, j’ai reçu la collaboration des Professeurs Maria
Fernanda ALEGRIA, Graça ALMEIDA et Luis URTEAGA. Je tiens à leur exprimer à tous mes
sincères remerciements.
[1]
Ce fait peut être illustré, en outre, par les curieuses propriétés du nombre 9
et 37 découvertes par W. Green au XVIII
e siècle. Voir S. BARING-GOULD,
Curious Myths
of the Middle Ages, Londres, 1874, p. 647-649.
[2]
Voir à ce propos la suggestive œuvre de T. CRUMP,
The Anthropology of
Numbers, Cambridge, 1990.
[4]
Sur la triple tentation du Christ, voir Mt 4, 1-11 et Lc 4, 1-13. En ce qui concerne
la résurrection du troisième jour, elle est prophétisée dans Mt 16, 21 ; 17, 22-23 ; 20,
19… et plus tard vérifiée dans Mt 28, 1-20 ; Mc 16, 1-20 ; Lc 24, 1-53 ; Jn 20, 1-29.
[5]
Sur l’importance du numéro trois dans d’autres traditions religieuses, voir G.
FEUERSTEIN,
Il linguaggio spirituale dei Numeri, trad. it, Milan, 1995, p. 45-62.
[6]
L’idée d’un océan qui entoure le monde habité par l’homme s’appuie sur les
Écritures (Es 40, 22 et Gn 1, 9). Sans doute, une telle notion était-elle déjà présente dans
des cultures aussi antiques que la culture babylonienne. Pour les Grecs, la création
d’un océan circulaire est exposée par Homère, Hésiode et d’autres philosophes
ioniques comme Thalès. Plus tard, cette théorie sera soutenue par des auteurs comme
Aristote, Pline, Sénèque, Macrobe et Capella (voir J.K. WRIGHT,
The geographical lore of
the time of the crusades, New York, 1925, p. 18).
[7]
Cf. SAINT AUGUSTIN,
De civitate Dei, XVI, 17, éd. E. MATTHEUS SANFORD et W. MC
ALLEN GREEN, t. 5, Londres, 1965, p. 92.
[9]
En réalité, l’idée de situer Jérusalem au centre du monde était déjà présente
au VII
e siècle (C.R. BEAZLEY,
The drawn of modern geography, t. 1, Londres, 1897-1906, p.
338-339). Mais ce ne fut qu’au XII
e siècle que cette pratique se généralisa. Un exemple
cartographique contemporain peut s’observer dans la carte T-O préservée au St.
John’s College (Oxford), où figure une crois accompagnée de la rubrique
Mons Syon
(K. MILLER,
Mappaemundi die ältesten Weltkarten, t. 3, Stuttgart, 1895, p. 18-19). Il est à
noter que le fait de situer ce lieu le plus sacré dans une position centrale fut une
pratique très commune dans des cultures autres que la chrétienne (WRIGHT,
Op. cit.,
p. 259).
[10]
Sur la contribution biblique de l’emplacement du Paradis en Orient, voir Gn
2, 8. Isidore de Séville, l’autorité la plus représentative pour ce type de mappemondes,
propose également cette localisation (
Etimologias, XIV, 3, 2, éd. J. OROZ RETA, M.A.
MARCOS CASQUERO, t. 2, Madrid, 1982, p. 166). L’exemple le plus ancien d’une carte T-O avec la figuration du paradis en Orient est contenu dans la version manuscrite des
Étymologies datée du IX
e siècle, aujourd’hui conservée à la bibliothèque de l’Escorial
(Ms. I.P.8, f° 187).
[11]
Cf. Gn 10. Bien que les sources cartographiques soient restées en général
fidèles à l’association tripartite signalée, les sources écrites montrèrent a l’occasion
une certaine versatilité en relation avec la répartition de la Terre entre les fils de Noé.
Sur ce point particulier, voir B. BRAUDE, The Sons of Noath and the Construction of
Ethnic and Geographical Identities in the Medieval and Early Modern Periods,
The
William and Mary Quarterly, t. 54, nº 1, 1997, p. 103-142.
[12]
HUGUES DE SAINT-VICTOR,
De Arca Noe Mystica, éd. J.P. MIGNE,
P.L., t. 176, col.
700-701. Trad. fr. par D. LECOCQ, La mappemonde du
De Arca Noe Mystica de Hugues
de Saint-Victor (1128-1129),
Géographie du Monde au Moyen Âge et à la Renaissance, éd.
M. PELLETIER, Paris, 1989, p. 29.
[13]
MUNICH, Bayerische Staatsbibliothek, Ms. Clm. 210, f° 132 v°.
[14]
Voir C. LE CORBEILLER, Miss America and Her Sisters : personifications of the
four parts of the world,
Metropolitan Museum of Art Bulletin, t. 19, nº 8, 1961, p. 209-223.
[15]
Voir l’explication des images dans CESARE RIPA,
Iconologia, éd. P. BUSCALORI, t.
2, Turin, 1986, p. 59-66.
[16]
Comme exemples cartographiques, voir, respectivement, la
Cosmographia
Universalis Et Exactissima Iuxta Postremam Neotericorum Traditionem (Venise, 1567) de
GIOVANNI FRANCESDO CAMOCIO (reprod. par R.W. SHIRLEY,
The Mapping of the World,
Londres, 1984, pl. 101) et la
Novissima Orbis Descriptio Romae Accuratissime Delineata
(Rome, 1597) de FAUSTO RUGHESI (reprod. par
Id., pl. 164).
[17]
FKB 282-2. Reprod. par SHIRLEY,
Op. cit., pl. 228.
[18]
Comme exemple de la conception la plus généralisée du terme « continent »
entre les auteurs du XVI
e siècle, on peut citer la définition de Petrus Apianus :
Continents dicitur omnis terra solida sive fixa, quae nec Insula nec Peninsula nec Isthmus est.
Sed tota sibi constat & cohaeret, aliquantulum tamen (quiod nullius est momenti) sinibus
maris fracta conspicitur, Vt Misnia dulcis patria. Saxonia, Boiemia, Boiaria, Datia, Tuguria,
Pannonia, Sucuria & c. (APIANUS,
Cosmographicus Liber, pt. I, ch. 17, Anvers, 1529, f° 29).
Cf. A. FERNÁNDEZ DE PALENCIA,
Universal Vocabulario, éd. J.M. HILL, Madrid, 1957, p. 42.
[19]
Nostrae continenti quae Asiam, Africam et Europam comprehendit alteram quam
Americam sive novam Indiam vocant ex opposito obiecit, & quia hae duae continentes pro
maxima parte supra aequinoctialem versus pol articum sunt sitae, ideo his sub polo antartico
tertiam continentem opposuit. C’est par ces termes que Mercator exprimait sa
conception tripartite du monde. Ils furent publiés à titre posthume dans
De Muni
Cretonne ca constitution brebis instruction, introduction qui ouvrait son
Atlas sive
Cosmographicae meditationes de fabrica mundi et fabricati figura (Dusseldorf, 1595, sans
pagination).
[20]
Sur l’origine et l’influence de ce continent austral, voir W.A.R. RICHARDSON,
Mercator’s Sourthern Continent : Its Origins, Influence and Gradual Demise,
Terrae
Incognitae, t. 25, 1993, p. 67-98.
[21]
In tres partes distributio, Europam, Asiam, Africam, vel Libyam, maxime celebres
apud veteres, quibus novus Orbis nondum innotuerat. Sed inventa America, eam pro quarta
parte aetas nostra adjecit. Mercator noster, hunc Orbem Terrarum in tres continentes
distinguit : Primam vocat quam veteres in tres partiti sunt : secundam quam nunc Americam
vocamus : tertiam Terram Australem, sive Magellanicam. Nos vero Orbem universum in
quinque partes dividimus Europam, Africam, Asiam, Americam & Terram Australem
(MERCATOR-HONDIUS,
Atlas Minor Gerardi Mercatoris a I. Hondio plurimis aeneis tabulis
auctus atque illustratus, Amsterdam, 1607, p. 5).
[22]
Voir, par exemple, le frontispice de l’
Atlas de Mercator, t. 2, Amsterdam,
1636.
[23]
PETRUS PLANCIUS,
Orbis Terrarum Typus De Integro Multis in Locis Emendatus,
Amsterdam, 1594, reprod. par SHIRLEY,
The Mapping of the World, pl. 152.
[24]
PETRUS PLANCIUS,
Orbis Terrae Compendiosa Descriptio, reprod. par SHIRLEY,
Op.
cit., pl. 157.
[25]
Cf. W.G.L. RANDLES,
The Unmaking of the Medieval Christian Cosmos, 1500-1760.
From Solid Heavens to Boundles Æther, Aldershot, 1999.
[26]
Lunae superficiem, non perpolitam, aequabilem, exactissimaeque sphaericitatis
existere, ut magna philosophorum cohors de ipsa deque reliquis corporibus coelestibus opinata
est, sed, contra, inaequalem, asperam, cavitatibus tumoribusque confertam, non secus ac
ipsiusmet Telluris facies (G. GALILÉE,
Sidereus Nuncius, éd. A. BATTISTINI, Venise, 1993, p.
90).