2003
Le Moyen Age
Comptes rendus
• Michel PARISSE Maria CARERI, Françoise
FERY-HUE, Françoise GASPARRI, Geneviève HASENOHR, Gillette LABORY, Sylvie
LEFÈVRE, Anne-Françoise LEURQUIN, Christine RUBY, Album de manuscrits français du XIIIe
siècle. Mise en page et mise en texte, Rome, Viella, 2001 ; 1 vol.,
XXXIX-238 p., pl. ISBN : 88-8334-029-9.
• HUGUES DE SAINT-VICTOR,
De institutione
novitiorum, De virtute orandi, De laude caritatis, De arrha
animae, éd. H.B. FEISS et P. SICARD, trad. D. POIREL, H.
ROCHAIS et P. SICARD, Turnhout, Brepols, 1997 ; 1 vol., 335 p. (sous la règle de saint Augustin, 3)
La
biographie dans la littérature médiévale, éd. Élisabeth GAUCHER,
Lille, Centre d’Études Médiévales et Dialectales de Lille 3, 2001 ; 1 vol.
in-8°, 194 p. (Bien dire bien aprandre. Revue de
Médiévistique, 20). Prix : € 23.
Sous la direction d’É. Gaucher, cette livraison de
Bien dire bien aprandre est constituée
de quatorze études classées par ordre alphabétique, traitant de la biographie
dans la littérature médiévale. É. Gaucher rappelle qu’il s’agit d’un genre
complexe, à travers la représentation du héros biographique, inscrite dans la
droite ligne des autres biographies chevaleresques et des fictions romanesques,
et marquée par la présence de l’auteur. Les autres contributions explorent
cette ambiguïté générique, soit dans des œuvres qui se donnent pour des
vies, soit dans des textes
historiographiques et romanesques.
S’intéressant à la présence des Vies de philosofes dans la seconde rédaction de
l’Image du monde, Ch.
Connochie-Bourgnes explique que les éléments biographiques participent d’une
démonstration d’ordre moral, afin de louer la lignée des hommes de science.
Dans la Vita Merlini qu’analyse R.
Baudry, ils sont conjugués au récit des métamorphoses de Merlin pour répondre
au canevas traditionnel des scenarii
initiatiques à des fins d’édification. J. Devaux examine pour sa part les liens
étroits que La vie du Prince Noir,
biographie chevaleresque, entretient avec la chronique curiale et avec
l’autobiographie. Cette dernière affleure, comme l’observe M. Santucci, dans
Gillion de Trazegnies, plus prodigue
en renseignements sur le narrateur que sur le personnage de Gillion. Avec
L’histoire de Jason, composée par
Raoul Lefèvre, D. Quéruel choisit de s’interroger sur la manière dont ce héros
mythique devient l’objet d’une biographie chevaleresque, à mi-chemin entre la
littérature et l’histoire, à dessein de propagande politique à la Cour de
Bourgogne. À travers des « textes à valeur biographique » (p. 68) et les
exemples de Guillaume, comte de Bordeaux, de Guibert de Nogent et d’Abélard, Y.
Ferroul s’attache de son côté au moment précis où le fils doit choisir sa vie,
sur les traces ou non, de son père.
Dans le registre des Vies de saints, M.G. Grossel situe la
Vie de Marie d’Oignies, composée par
Jacques de Vitry, aux frontières de la biographie et de l’hagiographie, alors
que la Vie de saint Hugues de Grenoble
étudiée par N. Nabert apparaît davantage comme une biographie spirituelle,
fondée sur les événements de la vie intérieure du saint, mais travaillée aussi
par la présence du narrateur.
Dans la veine historiographique, Y. Guilcher démontre comment,
avec Saladin, l’entreprise biographique, nourrie des fragments réels d’une vie,
est dénaturée au fil du temps et des œuvres, et comment l’image du chef
oriental est gauchie en vertu de projets idéologiques ou narratifs. La démarche
est autre dans Le Livre de Podio ou
Chroniques d’Étienne de Médicis, et la
Chronique de Metz de Philippe de Vigneulles, où, selon D.
Courtemanche et M. Chopin-Pagotto, les éléments biographiques et
autobiographiques permettent de comprendre comment les auteurs perçoivent et
retracent l’histoire de leur ville.
Envisageant l’alliance entre le roman et la biographie, S.
Menegaldo définit le Roman du Castelain de Coucy
et de la dame de Fayel comme une biographie poétique, « c’est-à-dire
spécifiquement consacrée à un personnage de poète » (p. 127), tandis que M.
Vauthier décèle dans le Conte du Graal
de Chrétien de Troyes des éléments biographiques, sans en faire « une
biographie au sens banal du terme, ni une hagiographie » (p. 194). Présence de
la biographie aussi selon Ph. Logié dans les romans antiques et dans les deux
romans de Wace, mais une biographie repensée en termes mythiques.
Par sa diversité, ce recueil a le mérite de proposer des
analyses suggestives, plus ou moins convaincantes, qui, tout en témoignant de
la difficulté à proposer une définition univoque du genre, reflètent la
vitalité de ce vaste champ de recherche.
Catherine CROIZY-NAQUET
L’expansió
catalana a la Mediterrània a la baixa edat mitjana, éd. Maria Teresa
FERRER I MALLOL et Damien COULON, Barcelone, CSIC, 1999 ; 1 vol. in-8°, X-208
p. (Anuario de Estudios medievales, Annex
36). ISBN : 84-00-07840-3.
Ce petit ouvrage est issu de la coopération entre la Casa de
Velázquez (Madrid) et l’Institució Milà i Fontanals du CSIC (Barcelone) qui
s’est manifestée au travers d’un séminaire, tenu à Barcelone en 1998, où
chercheurs catalans et français ont examiné les enjeux économiques de
l’expansion catalane en Méditerranée.
Au milieu du XIVe siècle, les
marchands-armateurs catalans, à travers la figure de Joan Lombarda, étudié par
D. Coulon, apparaissent comme très proches du pouvoir, et ne dédaignent pas,
outre leurs initiatives commerciales en direction de la Méditerranée orientale,
de se rendre utiles à la Couronne lors d’opérations maritimes prenant place
dans le cadre des guerres contre Gènes, la Castille ou lors de la révolte de la
Sardaigne. L’institution des Consulats de Mer (en 1279 à Barcelone) a favorisé
l’organisation collective du commerce dans les villes catalanes ; on sait moins
que leur imitation, dans les ports étrangers, par la création des Consulats
d’Outremer fournit à ces marchands un point d’appui important pour leur
commerce, par exemple à Alexandrie, Palerme, Constantinople, mais aussi Pise,
Gènes et Séville ou Alméria, partout les consuls catalans en poste veillaient
aux bonnes relations avec les autorités locales, garantissaient la sûreté des
marchandises des Catalans dans leurs alfòndecs, les entrepôts maritimes, les
avertissaient des dangers de piraterie (M.T. Ferrer, D. Duran). Même à Grenade,
où l’historiographie privilégie par trop le rôle des Génois, les Catalans
furent actifs (R. Salicrú). Au Maghreb (M.D. Lopez), ou à Bougie (D. Valerian),
comme en Cilicie (C. Mutafian), auprès du royaume arménien fondé en 1198, les
Catalans obtiennent des privilèges de commerce : ces régions fournissaient
cuir, laine, cire, alun et aussi de l’or de provenance africaine, et recevaient
du sel d’Ibiza, de l’huile, des grains, du coton, du fil, des draps en
provenance de Catalogne, mais aussi des produits de réexportation, textiles de
Bourgogne par exemple. Catalans, c’est-à-dire Barcelonais, Valenciens et
Majorquins se répartissaient les aires d’influence commerciale ainsi que les
marchés des produits, en fonction de leurs possibilités d’approvisionnement. Le
commerce maritime est d’ailleurs très souvent complexe : partant de Barcelone
pour la Sicile, les navires passent par Tunis, déchargent et chargent avant de
se rendre à Palerme, puis il n’est pas rare qu’une partie du blé sicilien
revienne à Tunis, nouvelle escale sur le chemin de retour. Les portulans
catalans des XIVe et XVe siècles
gardent témoignage de ces routes commerciales privilégiées : la Cilicie, par
exemple, y est bien située, et désignée une fois comme « Petite Arménie
».
Les relations diplomatiques viennent consolider dans un second
temps ces échanges commerciaux. Un intéressant document publié, en arabe,
transcrit et étudié par M. Viladrich, livre le contenu d’un traité de paix daté
de 1429-1430 entre Alphonse le Magnanime et le sultan mamelouk Barsbay qui
codifie les privilèges des marchands catalans opérant sur le domaine du sultan,
ainsi que les droits et prérogatives des consuls catalans.
J. Aurell avance l’idée selon laquelle les marchands catalans,
au cours du XVe siècle, tournant le dos aux entreprises
risquées, se montrèrent davantage enclins aux investissements plus assurés,
comme l’achat de rentes publiques, de biens immobiliers en ville ou de
propriétés rurales, développant un état d’esprit aristocratique expliquant
qu’ils soient restés bien en retrait par rapport à l’esprit d’entreprise de
leurs homologues italiens.
L’ouvrage se lit avec beaucoup d’intérêt, alternant des études
de cas utilisant une documentation riche avec des visions plus larges de
mentalités, d’aires régionales ou de relations politiques. L’appareil de notes
fournit de riches indications bibliographiques, parfois difficiles à connaître
pour le lecteur français. Un travail utile, qui permettra sans doute de
réévaluer la place des Catalans – de toutes origines et de toutes motivations –
dans la Méditerranée médiévale.
Aymat CATAFAU
La
Commanderie, institution des ordres militaires dans l’Occident
médiéval, éd. Anthony LUTTRELL et Léon PRESSOUYRE, Paris, Éditions
du CTHS, 2001 ; 1 vol. in-8°, 361 p. (Archéologie
et histoire de l’art, 14). ISBN : 2-7355-0485-9. Prix : € 46.
Ce luxueux volume broché rassemble les communications de 22
chercheurs rassemblés à Sainte-Eulalie-de-Cernon (Aveyron) les 13-15 octobre
2000 en vue d’étudier le plus petit dénominateur commun des ordres militaires.
En résultent quatre chapitres tournant autour de la typologie des commanderies,
de leur personnel, de leur organisation, de leurs activités économiques,
complétés par une évocation de la commanderie de Sainte-Eulalie,
remarquablement conservée. L’article de J. Riley-Smith sur l’apparition des
premières commanderies hospitalo-templières en Occident (p. 9-18) précède une
brève analyse de J.M. Carbasse sur le statut juridique reconnu à ces
établissements au Moyen Âge (p. 19-27). Leurs commandeurs tout en étant
protégés par le droit canon semblent ne pas avoir hésité à solliciter la
justice royale en cas de litiges avec leurs sujets ou des baillis sourcilleux.
Une cinquantaine d’affaires consignées dans les registres des
Olim des années 1254-1318 mettent en
évidence les actions communes du Temple et de l’Hôpital dans certains
contentieux au même titre que la suspicion royale à l’égard de leurs
aspirations judiciaires. La monarchie tend en effet sous l’action de saint
Louis à les déposséder de leurs droits de haute-justice quand leurs archives ne
permettent pas de les établir scrupuleusement. Les communications qui suivent
retracent le destin de provinces régionales de l’Hôpital et des grands ordres
ibériques impliqués dans la Reconquista comme celui de Santiago ou de
Montesa au bas Moyen Âge (p. 29-90). C. de Ayala Martínez distingue à ce propos
dans le royaume de Castille des phases de formation, de territorialisation et
de patrimonialisation liée à une pérennisation des chevaliers et commandeurs
ibériques, impensable dans l’Orient des croisades. L’analyse prosopographique
du personnel employé dans les commanderies occidentales s’enorgueillit d’un
article d’H. Nicholson sur la place dévolue aux femmes dans ces sociétés
masculines (p. 125-134). Il résulte de la confrontation de sources ténues que
les femmes ont occupé une place fréquente dans ces établissements militaires
sans avoir été cantonnées nécessairement dans des structures séparées. La suite
du volume rassemble d’intéressantes synthèses sur l’architecture des
commanderies templières catalano-aragonaises (p. 187-217) et l’organisation
stratégique des commanderies teutoniques de Prusse et de Livonie (p. 219-242).
On doit à J. Fuguet Sans de replacer les constructions aragonaises dans la
tradition hispano-mauresque tout en soulignant les emprunts à l’architecture de
Terre sainte comme dans le cas du château de Miravet. Sv. Ekdahl dresse pour sa
part une typologie et un inventaire des commanderies édifiées par les
teutoniques afin de contrôler leurs fragiles conquêtes. On retiendra parmi les
dernières contributions de ce volume l’analyse de R. Favreau sur l’implantation
des hospitaliers dans le diocèse de Saintes en 1373 (p. 261-276), ainsi que
l’article novateur de Zs. Hunyadi sur les compétences notariales dévolues aux
commanderies hospitalières de Hongrie à travers leur
loca credibilia reconnus par la
royauté (p. 285-296). L’ensemble de ces études démontre la vigueur des
recherches en cours sur les ordres militaires comme la diversité de leurs
activités secondaires.
Pierre-Vincent CLAVERIE
PHILIPPE DE COMMYNES,
Mémoires sur Charles VIII et l’Italie. Livres VII et
VIII, éd. Jean DUFOURNET, Paris, GF Flammarion, 2002 ; 1 vol. in-8°,
535 p.
La familiarité de J. Dufournet avec la vie et l’œuvre de
Philippe de Commynes est bien connue : l’édition des livres VII et VIII des
Mémoires s’inscrit dans la continuité
des six premiers livres, que J.D. avait publiés en 1979
[1], et bénéficie de la documentation
rassemblée dans ses essais et articles, dont elle confirme les
positions.
L’établissement du texte original en respecte le style oral et
la rigueur du raisonnement logique. J.D. s’est appuyé sur le manuscrit Polignac
(B.N.F., nouv. acquis. franç. 20960), qui a appartenu à la nièce de Commynes et
qui est le seul à contenir les huit livres des Mémoires. Mais il n’a pas négligé les éditions
antérieures, jusqu’à celle de Denis Sauvage (1552), quand elles aident à la
compréhension de passages ambigus. La traduction en français moderne facilite
l’accès au texte. Outre les éclaircissements historiques, d’abondantes notes
lexicologiques et grammaticales éclairent les faits de langue du moyen
français. L’index des mots expliqués offre un outil très précieux aux
recherches philologiques.
La matière des livres VII et VIII (l’expédition italienne de
Charles VIII en 1494-1495) nécessitait, pour être comprise du lecteur moderne,
que soient explicitées les nombreuses allusions à l’actualité du mémorialiste :
J.D. s’y est consacré en consultant des documents diplomatiques, épistolaires
et historiques. L’abondance des personnages présents sur la scène des
Mémoires justifiait la constitution
d’un index commenté : J.D. n’a pas reculé devant l’ampleur de la tâche et met à
notre disposition vingt-quatre pages de notices alphabétiques. Les maisons
d’Anjou, d’Espagne et de Naples, la dynastie des Sforza, font l’objet d’arbres
généalogiques. Une chronologie des années 1483-1500, ainsi que le rappel des
papes et souverains contemporains de Charles VIII, apportent d’utiles mises au
point sur la période. Enfin, ce voyage en Italie est balisé de repères
géographiques (carte de l’itinéraire entre Turin et Naples). Une bibliographie
guide les pas du lecteur désireux de poursuivre l’enquête.
L’introduction, riche et dense, expose les circonstances de
production de l’œuvre : participation diplomatique et militaire de Commynes à
l’expédition, impact de ses rencontres sur sa pensée (notamment Jérôme
Savonarole, qui suscita peut-être la « conversion » (p. 32) de l’historien en
l’invitant à ne plus envisager la seule intelligence humaine, mais aussi la
lumière de Dieu). J.D. s’applique à mesurer l’évolution des idées commyniennes
au terme des Mémoires. L’expérience
des années 1494-1495 affine les considérations politiques des six premiers
livres et complète le portrait de la nature humaine : préférence de la
diplomatie sur la guerre, critique de la tyrannie, éloge du prince (au modèle
parlementaire anglais succède, désormais, celui du doge de Venise), complexité
d’un univers où le double jeu permanent invite à « un scepticisme méthodique »
(p. 26), quête d’une vérité qui se refuse dans « cet opaque écheveau de
manœuvres retorses et de subtiles combinaisons » (p. 21)… Plus qu’à un idéal
politique, l’Italie amène Commynes à réfléchir à une pragmatique du
gouvernement qui, par la primauté accordée à la conjoncture, annonce les
théories de Machiavel et Guichardin. J.D. renouvelle son invitation à accorder
la plus grande attention au vocabulaire employé par le mémorialiste pour
décrire la vie politique de son temps : les « pratiques » et le « travail »,
les « partialités », les « intelligences », la « bestialité » des princes ou,
au contraire, leur « vertu », sont autant de mots-clés qui permettent de
décrypter le sens du texte.
L’édition des livres VII et VIII des
Mémoires de Commynes nous propose de
voyager non seulement dans l’Italie des années 1494-1495 (Commynes s’attachant
surtout à décrire la beauté et la puissance de Venise) mais aussi à travers les
schèmes de pensée d’un auteur soucieux de mettre le fruit de son expérience
personnelle au service du bien public. Une fois de plus, le travail de J.D.
suscitera l’intérêt d’un public élargi, historiens, littéraires et
philologues.
Élisabeth GAUCHER
Micrologus. Natura, scienze e società medievali.
Nature, sciences and medieval societies, t. 9,
Gli Ebrei e le Scienze. The Jews ans the
Sciences, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2001 ; 1 vol. gr.
in-8°, 300 p., ill.
Ce nouveau volume thématique de la revue
Micrologus rassemble quinze
contributions en anglais, français et italien sur « les juifs et les sciences »
entre le XIe et le XVe siècle. Aucun
lien ou axe particulier ne semble réunir les exposés, qui ne sont pas précédés
d’une introduction générale. À noter pourtant, en annexe (!) de l’article de T.
Lévy, une très utile présentation d’ensemble de la littérature mathématique
hébraïque au Moyen Âge. L’ensemble du volume tend à montrer qu’entre le
XIIe et le XVe s., la langue
hébraïque, d’abord limitée au langage biblique, s’est remarquablement enrichie
de la science grecque et des apports arabes et latins collectés au cours des
émigrations successives et est devenue la lingua
franca de cette communauté. Les juifs espagnols émigrés suite à la
conquête d’Al-Andalus par les
dynasties berbères des Almoravides (1090) et des Almohades (1145), conservèrent
pourtant la langue arabe comme véhicule de la pensée pendant trois
siècles.
Vu la qualité générale du contenu, on pourrait souhaiter
davantage de soin apporté à la typographie et à la composition de l’index
général (nombreuses fautes de frappe, erreurs dans les noms étrangers, index
mélangeant les langues dans les noms d’auteurs : pourquoi tantôt le français,
tantôt l’italien pour certains noms médiévaux espagnols, par ex.).
En dépit de son titre assez général, l’article de R. Barkai
(Origines et sources de la médecine hébraïque au
Moyen Âge) insiste sur la gynécologie au sein de la « renaissance de
la culture hébraïque en terre chrétienne », car c’est la seule discipline qui
échappa au galénisme arabe. Sans entrer dans l’étude de cas particuliers ni
souligner l’importance de telle ou telle source, il retrace les grandes œuvres
en traduction comme autant d’étapes du passage de la « langue sacrée » au
langage scientifique.
L’article, bref, de L. Ferre (The
place of scientific knowledge in some Spanish Jewish authors) montre
que les juifs se sont imprégnés de la culture grecque et arabe dès leur
introduction dans la société savante à Bagdad au VIIIe s.
Dans la recherche du Royaume à travers les sciences de la raison, elle relève
les figures de Shlomoh ibn Gabirol (Fons
vitae), Bahyah ibn Pakudah, Yosef ibn Zaddiq (Sefer ha-Olam ha-Qatan), Maimonide, Yahudah
ha-Levi (opposé aux sciences profanes), Saadiah Gaon (accorde révélation et
raison), Abbraham bar Hiyya.
À souligner, l’excellente et claire contribution spécialisée de
T. Lévy, Les débuts de la littérature
mathématique hébraïque : la géométrie d’Abraham bar Hiyya
(XIe-XIIe s.). Grand
connaisseur des manuscrits originaux, il souligne les traits distinctifs
(contenu, langue, sources, tradition, lien avec le commentaire biblique,
circulation) des premiers textes scientifiques rédigés en hébreu et livre une
étude exemplaire de l’un d’entre eux. Les mathématiques hébraïques sont nées
entre le XIIe et le XIVe s. en
Espagne chrétienne et en Provence, et sont le fait de juifs arabophones qui
traduisirent, pour la plupart, des traités de science grecque de l’arabe vers
l’hébreu, sans qu’on y décèle une véritable tradition de recherche. Bar Hiyya
travailla d’abord dans le royaume arabe de Saragosse, puis surtout en terre
chrétienne de Barcelone, où il aida, entre autres, Platon de Tivoli dans des
traductions latines d’ouvrages d’astrologie et d’astronomie.
L’article encyclopédique de S. Sela se consacre à l’autre
mathématicien juif renommé de la même époque, Abraham ibn Ezra (1089-1167).
Outre l’exploitation d’un matériel inédit, il repose sur une bibliographie
large et une connaissance approfondie de la production scientifique (plus de 20
traités) d’ibn Ezra dont il met en évidence la création d’un lexique
scientifique. M. Grmek (†) édite et traduit les réponses tolérantes et
libérales du moine vénitien Paolo Sarpi (1552-1623) dans le but d’aider le
Sénat de Venise dans son opposition aux abus séculiers de la primauté papale,
dans le cas particulier de l’exercice de la médecine par les juifs dans la
région de Split (Dalmatie).
Sous le titre La polemica
medieval contro la cultura e la scienza degli ebrei, P. Morpurgo
rassemble un catalogue d’opinions, y compris juives, qui tendent à montrer la
supériorité de l’éducation savante (dont celle des enfants) chez les juifs à
l’époque où les Arabes et les Chrétiens ne la pratiquaient pas. La plupart des
témoignages (XIIe-XVe s.) concernent
la médecine. B. Huss illustre brièvement trois modèles de positions de la
philosophie et du mysticisme dans la Kabbale : l’un les situe dans le même
corps de connaissances, l’autre en donne une vue hiérarchisée où la philosophie
est première, tandis que le dernier rejette la philosophie comme fausse et non
juive.
Dans une contribution à la fois sociologique et scientifique,
P. Biller (A « scientific » view of Jews from
Paris around 1300) rassemble des témoignages arabes
(IXe s.) et surtout latins (XIIIe s.)
associant les juifs à la mélancolie, la bile noire et l’affection des
hémorroïdes. G. Freudenthal analyse la perception de la philosophie par les
opposants à son étude (particulièrement Rashba et Abba Mari), au début du
XIVe s., qu’ils soient traditionalistes ou rationalistes ;
ces derniers eurent une attitude ambivalente. J. Schatzmiller apporte, par la
relecture d’un prologue à une traduction, un élément nouveau dans les
controverses historiographiques entourant le personnage de Jacob ben Elie,
traducteur vénitien de la fin du XIIIe s. qui aurait bien
vécu à Venise et non à Valence. M. Zonta identifie un nouveau commentaire à la
Physique d’Aristote par le Juif
Yahudah Messer Leon (1473/5) en dressant une fresque des commentateurs juifs de
ce texte d’Aristote du XIIIe au XVe
s. À l’exception de ce commentaire novateur (influence de l’averroïsme latin),
il montre la prévalence de l’héritage gréco-arabe sur les nouvelles théories
scolastiques. Par l’examen des commentaires et citations, Y. Tzvi Langermann
évalue la place d’un texte pythagoricien fondamental (l’Introduction à l’arithmétique de Nicomaque de
Gérase) dans la tradition hébraïque et traduit deux textes hébraïques sur les
propriétés des nombres. G. Tamani étudie les manuscrits autographes ou non de
la bibliothèque du mantouan Mordekay (= Angelo) Finzi au
XVe s. Elle contenait un grand nombre de textes
astronomiques, astrologiques et mathématiques. D. Quaglioni étudie les
conditions d’accès des juifs au doctorat à Naples et à Trente aux
XVe et XVIe s. Enfin, M. Sivera
relève quelques étapes dans l’évolution de la conception du miracle, des
sources rabbiniques à Spinoza.
Isabelle DRAELANTS
Anne GRONDEUX,
Le Graecismus d’Évrard de Béthune à travers ses
gloses. Entre grammaire positive et grammaire spéculative du
XIIIe au XVe siècle,
Turnhout, Brepols, 2000 ; 1 vol. in-8°, VII-553 p. (Studia Artistarum.
Études sur la Faculté des arts dans les
Universités médiévales, 8). Prix : € 74.
On ne sait à peu près rien d’Évrard de Béthune qui composa
notamment, au début du XIIIe siècle, le fameux
Graecismus, un manuel poétique de
grammaire en 27 chapitres et 4 579 vers. À travers l’étude des gloses de ce
manuel qui a eu beaucoup de succès (on en connaît quelque deux cent cinquante
manuscrits et une dizaine d’éditions), l’A. cherche à montrer qui le lisait et
l’utilisait et comment ils le faisaient. On trouvera donc ici, après un état de
la question sur l’œuvre et son auteur, une enquête minutieuse de la tradition
des gloses qui accompagnent le Graecismus dans un corpus de manuscrits
provenant d’une aire géographique couvrant l’ensemble de l’Europe et allant du
XIIIe au XVe siècle. Dans une
première partie (p. 5-221), l’étude envisage la glose dans son aspect de texte
mouvant et montre que trois traditions de gloses (Jean de Garlande vers
1235-1240, des anonymes vers 1260, Jupiter vers 1300 – celui que L. Delisle
appelait, à la suite d’une lecture fautive, « Maître Yon ») sont successivement
apparues pour éclairer l’œuvre et en faire un instrument scolaire de plus en
plus complet et technique au point de fournir progressivement un véritable
texte autonome, émancipé du texte-support par une mise en page qui instaure une
équivalence de dignité entre le Graecismus et sa glose. La deuxième partie (p.
223-458) examine les apports spécifiques de chaque époque, qui font bénéficier
la glose des trois approches de la grammaire (celles-ci ne coïncidant cependant
pas exactement avec les trois traditions de commentaire) : l’approche
lexicographique qui étudie les mots non pas dans des énoncés, mais dans leurs
rapports de synonymie ou d’homonymie, l’approche intentionnaliste vouée à
l’étude des énoncés figurés et l’approche modiste qui a marqué la Faculté des
arts à partir des années 1270 et qui voit dans les modes de signifier la cause
exclusive de la construction, celle-ci devant rien à la signification. Une
troisième partie comprend une édition critique des cinq prologues du ms. de
Paris, B.N.F., lat. 1474. Cette thèse extrêmement érudite, dont la typographie
et la mise en page – cela mérite d’être souligné – ont été directement assurées
par l’A. avec un soin exemplaire, est parfois assez austère, mais ses apports
dépasse largement le cadre de la grammaire médiévale proprement dite : elle
constitue bien sûr une contribution importante dans le domaine des idées
linguistiques et de l’enseignement de la grammaire et du latin au Moyen Âge,
mais elle éclaire aussi le genre littéraire de la glose qui devient, dans le
cadre des commentaires du Graecismus,
le véritable texte, comme le montre si bien A.G., celui qui intéresse les
enseignants, les vers de l’œuvre commentée n’étant plus là que comme instrument
de mémorisation, non pas d’eux-mêmes, mais du cours qui les accompagne. Ce
travail permet ainsi de pénétrer dans le monde très vivant des copistes, des
maîtres et des jeunes diplômés de la Faculté des arts qui se consacrent à la
grammaire et rédigent des gloses directement inspirées par les cours qu’ils ont
suivis. En définitive, ce livre nous plonge donc au cœur même de l’enseignement
et de la pensée médiévale.
Jean MEYERS
Mentis amore ligati. Lateinische
Freundschaftsdichtung und Dichterfreundschaft in Mittelalter und Neuzeit.
Festgabe für Reinhard Düchting zum 65. Geburtstag, éd. Boris KÖRKEL,
Tino LICHT et Jolanta WIENDLOCHA, Heidelberg, Mattes Verlag, 2001 ; 1 vol.
in-8°, 618 p.
À l’occasion de son 65e anniversaire, ses
collègues et amis ont voulu honorer Reinhard Düchting, qui enseigna, pendant de
nombreuses années, à l’Université de Heidelberg, au Séminaire de Philologie
latine du Moyen Âge et de la Renaissance, fondé en 1957 par son maître Walther
Bulst. Le beau volume d’hommages qui lui est ici dédié, sous une élégante
formule empruntée à un Carmen ad
amicum attribué à Walahfrid (59, 5), rassemble 45 études autour d’un
thème très riche, celui de l’expression de l’amitié dans la littérature latine
de l’Antiquité tardive à la Renaissance, spécialement dans la poésie, à
laquelle R.D. ne cessa de s’intéresser depuis son commentaire remarquable des
Carmina de Sedullus Scottus (1965). Je
ne peux évidemment qu’évoquer ici très brièvement les 45 études rassemblés dans
ce gros ouvrage. Quatre articles touchent à l’Antiquité tardive : celui d’E.O.
Pereira sur l’amour et l’amitié dans les Evangeliorum libri de Juvencus, celui d’E.
Raffel sur le poème de Colomban Fidolio Fratri
Suo (avec texte et trad.), celui de W. Berschin et D. Blume sur les
deux poèmes de Fortunat dédiés à Dyname de Marseille (Carm. VI, 9 et 10, avec
texte et trad.) et l’intéressante analyse que D. Walz consacre à la structure
d’une des élégies les plus célèbres du même Fortunat (App. carm. 1). Le reste
se partage entre les littératures médiévale et humaniste. Parmi les 12 articles
consacrés au Moyen Âge, quelques-uns traversent plusieurs époques, comme
l’histoire des différentes significations du mot sodes (P. Stotz), l’étude originale du rôle des
femmes dans les cercles littéraires du Moyen Âge – celui de Boniface et Lullus
de Mayence ; le cercle des poètes de la Loire (Hildebert, Marbode et Baudri) et
le cercle des auteurs des Carmina
Ratisponensia – (B. Pabst) et la contribution sur l’idée d’amicitia dans le Waltharius,
l’Ecbasis captivi et le
Ruodlieb (B.K. Vollmann). Tous les
autres sont consacrés à une œuvre ou à un auteur : on trouvera ainsi des
réflexions sur le poème ad amicum
attribué à Walahffid (G. Becht-Jördens), sur les liens d’amitié entre Alcuin et
Hraban à travers le témoignage du manuscrit du Liber sanctae crucis dédié à Tours (M.C.
Ferrari), sur le célèbre poème érotique (avec texte et trad.)
O admirabile Veneris idolum (Sv.
Limbeck), sur la réception des pièces de Martial traitant du thème de l’amitié
(11, 24.43 ; 111, 26.46) chez l’épigrammatiste Godefroid de Winchester (W.
Maaz), sur le sens de l’invocation à Thalle dans les poèmes de Folcuin de
Saint-Amand (C. Bottiglieri), sur le De spiritali
amicitia d’Elred de Rievaulx, sur l’emploi et le sens d’amica/-us dans le poème 9 des
Carmina Riuipullensia et dans les
Carmina Ratisponensia (J.M. Gázquez),
sur le De commendatione psalmorum
(avec édition princeps) dédié au XlIe siècle par une
peccatrix M. à son frère, peut-être
abbé ou évêque (P.G. Schmidt) et, enfin, sur le vocabulaire de l’amitié et du
plaisir chez le chancelier impérial Johann von Neumarkt († 1380). Le reste
touche donc au latin humaniste (29 articles, dont quelques-uns d’ailleurs
dépassent le cadre de la Renaissance, comme celui sur la traduction latine par
Benjamin Gottlob Fischer de l’élégie de Goethe Hermann und Dorothea, celui sur le philologue du
XXe siècle Ernst Zinn ou encore celui sur
l’amicitia dans le Far West, qui
évoque l’amitié devenue légendaire entre le marshal Wyatt Earp et le « dentiste
» à la gachette facile « Doc » Holliday) : un grand nombre d’humanistes sont
ici à l’honneur, tels Clemens Ianicius, David Chytraeus, Melanchthon,
Laurentius Schnell, Ursinus Velius, Petrus Lotichius Secundus, Elie Vinet,
Thomas Wyatt, Guilielmus Hesius S.J., Fabio Chigi (le pape Alexandre VII à
partir de 1655), Job Rückersfeld, Johann Ludwig Fabricius. Bref, il s’agit là
d’un très riche volume qui intéressera les spécialistes du latin médiéval comme
ceux du latin humaniste,
Jean MEYERS
Les
fortifications dans les domaines Plantagenêt,
XIIe-XIVe siècles. Actes du Colloque
international tenu à Poitiers du 11 au 13 novembre 1994, sous la
dir. de Marie-Pierre BAUDRY, Poitiers, Centres d’Études Supérieures de
Civilisation Médiévale, 2000 ; 1 vol. in-4°, 138 p. et pl. (Civilisation Médiévale, 10). ISBN :
2-9514506-3-X. Prix : FRF 220.
Peut-on parler d’une architecture militaire « Plantagenêt »,
comme certains parlent d’une architecture « philippienne » ? Cette question fut
au cœur du colloque qui se tint à Poitiers en 1994, dont les actes viennent
seulement d’être publiés. Le volume rassemble neuf communications, et des
comptes rendus de travaux en cours viennent compléter l’ensemble. Une étude
introductive d’A. Debord rappelle les conditions – très contrastées selon que
l’on se trouve en Normandie, en Anjou, ou en Aquitaine – de la politique de
fortification dans les terres relevant de la dynastie, mais postule un début de
territorialisation du pouvoir dans ses principautés. Haut lieu de la présence
anglo-angevine en Normandie, Château-Gaillard relève en fait, comme le montre
Chr. Corvisier, de l’apparat plutôt que des nécessités de la défense : le mythe
qui s’est construit autour de la forteresse de Richard Cœur de Lion est
habilement démonté par la mise en valeur de l’influence des contraintes du site
sur le plan adopté, et du caractère expérimental, voire insolite ou incohérent,
de certains éléments de la fortification. M.P. Baudry montre par contre que le
château de Niort, étroitement associé au port, fut marqué davantage par sa
fonction de défense et d’entrepôt que par celle de résidence. Quelques
caractéristiques architecturales, ainsi les mâchicoulis sur arcs et les
archères, tout comme la qualité de la construction et les moyens financiers
consentis, permettent d’associer directement, pour l’auteur, la construction du
château au patronage de la famille angevine, les tours jumelles du donjon étant
même peut-être la transcription architecturale de la co-souveraineté de Henri
II et de Richard comte de Poitou. Dans son étude des vestiges des
fortifications de Poitiers, Ph. Durand propose de dater l’enceinte du règne de
Henri II, peut-être avant les années 1170-1180, le château ayant sans doute été
élevé plus tard par Philippe Auguste : Poitiers serait ainsi un des premiers
exemples de l’architecture militaire angevine en Aquitaine. Finalement, l’étude
de B. Le Cain sur les fortifications de Harfleur au début du
XVe siècle vient rappeler l’importance de l’investissement
anglais – dans le cas de Harfleur, la tour Perdue, et l’adaptation des
fortifications à l’arme à feu – dans les ouvrages normands pendant la période
d’occupation des Lancastre. J. Miquel, dans sa communication sur l’armement des
châteaux dans la Gascogne anglaise entre 1250 et 1325, apporte un contrepoint
utile : c’est aussi, sinon davantage, la force en hommes et la qualité des
combattants qui font la supériorité d’une fortification.
Deux communications portent sur l’espace des îles Britanniques.
D. Renn examine les constructions royales en Angleterre du début du règne
d’Étienne à la mort de Jean sans Terre. L’intervention de Henri II se
caractérisa par la limitation des constructions baronniales, par le
renforcement de constructions en place (quatre-vingt-dix châteaux royaux, dont
Londres et Douvres, bénéficièrent, à un moment ou à un autre, de campagnes de
travaux), et par la construction sur plusieurs sites de donjons rectangulaires
et dans quelques cas polygonaux, la seule construction entièrement nouvelle
étant le château d’Orford (Suffolk). L’archaïsme de la construction est un
trait dominant de la période angevine en Angleterre, ce qui contraste avec les
innovations perçues par les historiens des fortifications angevines dans
l’espace français : ainsi, ce ne fut qu’après 1200 que l’archère devint commune
dans les constructions militaires anglaises. T.E. McNeill examine les limites
du pouvoir Plantagenêt en Irlande, et ce à plus d’un titre, puisque les rois
d’Angleterre cédèrent le pas, dans la politique de construction, aux grands
nobles sur cette terre périphérique : les seules constructions royales
anglaises importantes sont dues à l’initiative de Jean sans Terre, qui
construisit Dublin et fit agrandir Carrickfergus, lançant également une
campagne de travaux, mais sans pouvoir la terminer, à Limerick. L’introduction
au volume par J. Mesqui et son étude sur les tours à archères tentent de
dégager les « aspects identitaires », des réalisations des Plantagenêt,
expression du pragmatisme, de la coutume et de l’usage, de la reconnaissance
des caractères locaux, et Ph. Durand postule dans la conclusion « une recherche
d’identité à travers l’architecture castrale ». La lecture des différentes
communications oblige à reconnaître l’importance de la défense active des
constructions édifiées dans l’espace français sous le patronage des
Plantagenêt. Mais il est dommage peut-être que les séries financières
disponibles pour l’Angleterre ne le soient pas au même degré pour les terres
françaises de la dynastie angevine, dans la mesure où elles auraient permis de
recourir à d’autres modèles d’explication, comme les modes de recrutement des
maçons ou la circulation des techniques et des styles d’un chantier à
l’autre.
Frédérique LACHAUD
Kirsi SALONEN,
The Penitentiary as a well of grace in the late
Middle Ages. The example of the Province of Uppsala 1448-1527,
Saarijärvi, Gummerus Oy, 2001 ; 1 vol. in-8°, 458 p. (Annales Academiae Scientiarum Fennicae, 313).
ISBN : 951-41-0890-6.
Les Annales Academiae Scientiarum
Fennicae nous offrent ce très bel ouvrage d’une jeune historienne
qui fait ici œuvre de pionnière. Voici maintenant plus de quinze ans que, sur
les traces de Mgr F. Tamburini, des chercheurs, jusqu’ici issus principalement
de l’école historique allemande, s’intéressent aux archives anciennes de la
Pénitencerie apostolique, transférées du Palais de la Chancellerie aux Archives
Vaticanes, à tel point que l’Institut historique allemand de Rome a produit le
Repertorium Poenitentiarie Germanicum,
un instrument de travail incomparable que l’on doit au travail immense de L.
Schmugge et de ses collaborateurs. Contrairement aux éditeurs du
R.P.G., K. Salonen ne nous livre pas
de regestes, mais une analyse approfondie du contenu des suppliques envoyées
par la province ecclésiastique d’Uppsala à la Pénitencerie pendant plus de
trois quarts de siècle. Cette province couvrait une bonne partie de la Suède et
de la Finlande actuelles et comprenait sept diocèses. La Curie romaine devait
apparaître bien lointaine aux Scandinaves. Il n’en demeure pas moins que ces
derniers acquittaient leurs obligations envers la papauté et entretenaient avec
elle des relations suivies.
L’A. entame son propos par un examen général des relations
entre la province d’Uppsala et Rome. Elle poursuit avec la question des sources
en soulignant que, si l’essentiel se trouve aujourd’hui au Vatican, les
archives locales peuvent aussi receler quelques trésors passés inaperçus
jusqu’ici. Elle enchaîne alors avec un parcours historiographique et un aperçu
des entreprises éditoriales et nous lui savons gré de faire allusion à la
contribution belge en la matière. Dans la première partie de l’ouvrage, le
lecteur a droit à un exposé systématique sur ce tribunal d’intense activité que
fut à la fin du Moyen Âge et au début des Temps modernes la Pénitencerie
apostolique. C’est l’occasion pour l’A. de se livrer à une étude diplomatique
approfondie des suppliques et de faire prendre conscience de la longueur du
chemin qui pouvait exister entre la supplique de l’impétrant et la lettre qui y
répondait… Et de rappeler que le travail de la Pénitencerie s’appuyait sur un
outil sans pareil : le droit canon. K.S. regroupe les matières en cinq
catégories, qu’elle traite une par une : les mariages interdits, les crimes de
toute nature, la carrière ecclésiastique, l’illégitimité, la confession d’un
seul péché. La seconde partie est bien entendu réservée à la situation
particulière de la province d’Uppsala. En deux cents pages, l’A. fait le tour
de la question et nous offre ainsi un formidable matériau de comparaison, ne
fût-ce qu’avec les informations contenues déjà dans le
Repertorium Poenitentiarum Germanicum.
Tables et figures insérées dans le texte dispensent de longueurs inutiles et de
commentaires bavards. Le tribunal de la Pénitencerie apparaît bien comme un «
puits » de grâces.
En appendice, on trouvera la liste des registres dépouillés
pour la période concernée, une liste des évêques de la province d’Uppsala, la
structure d’une supplique, celle d’une lettre, la carte de la province, une
bibliographie qui va à l’essentiel et, pour conclure, un index des noms de
personnes et de lieux. Au total, un ouvrage de consultation agréable, dont on
appréciera la grande clarté de l’exposé, et qui deviendra vite une référence
pour les spécialistes de ce fonds d’archives vaticanes.
Monique MAILLARD-LUYPAERT
Der
Fehltritt. Vergehen und Versehen in der Vormoderne, éd. Peter VON
MOOS, Cologne-Weimar-Vienne, Böhlau, 2001 ; 1 vol., XXIV-468 p. (Norm und Struktur. Studien zum sozialen Wandel in
Mittelalter und früher Neuzeit, 15).
Ce volume est le fruit d’une rencontre entre philologues,
historiens et sociologues tous spécialistes de la période médievale ou de la
Renaissance, travaillant sur des cultures et des domaines très variés, mais
rassemblés dans le groupe de travail « Gesellschaft und individuelle
Kommunikation in der Vormoderne ». La notion fédératrice autour de laquelle se
déploient les différentes réflexions présentées ici est celle du « Fehltritt »,
littéralement « faux-pas », pris ici naturellement au sens large, englobant à
la fois l’écart par rapport à une norme sociale et la déviance par rapport à
une attitude morale dominante. La notion est féconde, puisqu’elle permet de
s’interroger sur des concepts aussi divers que le péché et la gaffe et,
surtout, permet de faire apparaître comment certains discours présentent
certaines attitudes comme « naturelles », allant de soi, alors qu’elles sont en
réalité culturelles. On peut ainsi voir comment, et par quels rituels, les
transgressions peuvent être désamorcées, mais aussi comment celles-ci peuvent
constituer soit une remise en question salutaire d’un ordre social fossilisé,
soit l’occasion de cimenter celui-ci encore davantage. De même, l’individu,
face à sa « faute », peut se montrer honteux ou au contraire rebelle et
l’assumer pleinement, tout comme la société peut avoir tendance à étouffer la
transgression ou au contraire à la sanctionner. Bref, le faux-pas est un
excellent détecteur de structures mentales et sociales. Tous ces aspects sont
évoqués en ouverture par P. von Moos, responsable à la fois de la préface (p.
XI-XXIV) et du long essai introductif (p. 1-96) proposant un inventaire des
différents (para)-synonymes en latin, français, allemand et anglais, à l’époque
médiévale et moderne, qui dégage, précisément, les contours des différents
champs notionnels à des époques diverses. Des exemples pris à Joinville,
Chastellain et Commynes illustrent la gamme des possibilités. Les autres
contributions, dont voici la liste, couvrent de vastes pans de la culture
médiévale et moderne : B. Jussen, Nicht einmal
zwischen den Zeilen, p. 97-107 [à propos du faux-pas chez les
écrivains latins chrétiens] ; G.P. Marchal, Fehltritt und Ritual. Die Königskrönung Friedrichs III und
Herrscherbegegnungen in Frankreich : Eine Recherche, p. 109-138
[étude sur la cérémonie du couronnement, comprise comme un rite de transition
entre deux pouvoirs. Les exemples sont du XVe siècle] ; V.
Groebner, Regel, Ausnahme, nachträgliche
Benennung. Ueber Geschenke, Fehltritte und ihre Berichterstatter im 15.
Jahrhundert, p. 139-149 [sur les cadeaux et dons dans le cadre d’un
réseau diplomatique élaboré] ; Kl. Schreiner, Adams und Evas Griff nach dem Apfel-Sündenfall oder
Glücksfall, p. 150-175 [au siècle des Lumières, la consommation du
fruit défendu est présentée comme une felix
culpa, ayant permis l’émancipation de l’Homme] ; Al. Hahn,
Schuld und Fehltritt, Geheimhaltung und
Diskretion, p. 177-202 [enquête sur la façon dont les individus et
sociétés réagissent face à des transgressions d’ordre divers] ; Ach. Wesjohann,
Ut … stultus vel fatuus putaretur – « Fehltritte
» früher Franzikaner, p. 203-234 [étude sur la gestion des écarts de
conduite en milieu franciscain] ; G. Algazi, Gelehrte Zerstreutheit und gelernte
Vergeßlichkeit, p. 235-250 [intéressante étude sur l’étourderie
proverbiale du savant] ; D. Bohler, L’impair ou
la faute ? La question de la responsabilité, p. 251-263 [étude sur
le « manuel » du Chevalier de La Tour Landry qui installe un discours normatif
à travers le recours à des exempla] ;
R. Schnell, Literarische Spielregeln für die
Inszenierung un Wertung von Fehltritten. Das Beispiel der « Mären »,
p. 265-315 [enquête sur la mise en scène du faux pas dans les textes narratifs
brefs en moyen haut allemand] ; J.D. Müller, Kleine Katastrophen, p. 317-342 [les petites
catastrophes en question sont les infractions mineures au code de la courtoise,
examinées ici à l’aide du roman arthurien allemand] ; W. Röcke,
Provokation und Ritual, p. 343-361
[études sur le personnage de Kaie (Keu) dans le Parzifal, vu comme le représentant officiel et
indispensable d’une violence ritualisée et donc contrôlée] ; Arn. Angenendt,
Die Epikie. Im Sinne des Gesetzgebers vom Gesetz
abweichen, p. 363-376 [l’epikeia, selon Aristote, est l’exigence
d’appliquer une sorte d’esprit de la loi à des situations non prévues par le
législateur afin de respecter au mieux l’intention et non la lettre d’un texte.
Chez saint Paul, on retrouve cette exigence appliquée à la situation du
pécheur, auquel on pardonnera ses transgressions] ; R. Newhauser,
Zur Zweideutigkeit in der Moraltheologie. Als
Tugende verkleidete Laster, p. 377-402 [le thème du vice déguisé en
vertu chez les écrivains latins chrétiens permet de faire apparaître chez ces
auteurs la conscience de la perméabilité entre public et privé, l’intentionnel
et le non-intentionnel dans le domaine de la transgression] ; G. Schwerhoff,
Fehltritt oder Provokation ? Theologisch
rechtliche Deutung und soziale Praxis der Gotteslästerung im 15. und 16.
Jahrhundert, p. 403-118 [les théologiens de la Réforme allemande
considèrent le blasphème, en particulier le parjure, comme hautement
condamnable. De même, la loi punit sévèrement le parjure, néanmoins, les
documents montrent que les peines réellement appliquées sont très clémentes,
car le parjure était pratique courante. C’est ce conflit de normes qui est
examiné ici] ; K.S. Rehberg, Der « Fehltritt »
als Heuristik bedrohter Integrität. Ueber Mikroverletzungen institutioneller
Handlungsordnungen, p. 419-446 [vaste étude socio-culturelle sur le
faux pas en tant que révélateur d’un ordre social et moral. Montre à la fois la
permanence et les différences que subit le concept lors du passage dans l’ère
moderne]. En annexe sont reproduits les résumés des contributions en anglais,
et un index assez fin clôt ce volume, qui montre bien la fécondité d’une
approche interdisciplinaire bien comprise : dans la meilleure des hypothèses –
et c’est ici le cas – l’interdisciplinarité permet de comprendre et de mettre
en perspective à la fois les notions sur lesquelles le chercheur s’interroge et
les concepts qu’il met en oeuvre. C’est dire qu’on est ici aux antipodes de
l’interdisciplinarité « additive » destinée à faire fonctionner les pompes à
subvention des organismes publics et des sponsors privés trop facilement
impressionnés par ce terme à la mode.
Richard TRACHSLER
Franz-Reiner ERKENS,
Kurfürsten und Königswahl – Zu neuen Theorien über
den Königswahlparagraphen im Sachsenspiegel und die Entstehung des
Kurfürstenkollegiums, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ; 1 vol.
in-8°, XXIX-125 p. (M.G.H.,
Studien und Texte, 30). Prix : € 20.
Comment expliquer la naissance du collège des princes-électeurs
? Selon la théorie classique, un groupe de princes s’est progressivement
réservé un droit de plus en plus exclusif sur l’élection ; l’évolution a trouvé
un point d’aboutissement avec la double élection de 1257 et n’a plus été remise
en question par la suite. Mais certains auteurs ont voulu donner à la naissance
du collège des électeurs une explication beaucoup plus profonde. La théorie
défendue par A. Wolf en de nombreux travaux voudrait que la possibilité d’être
électeur se soit limitée aux princes descendant des filles d’Othon
Ier; parmi ceux-ci on aurait finalement retenu ceux qui
avaient épousé des filles de Rodolphe de Habsbourg élu roi en 1273. Dans une
telle conception, le collège des électeurs ne peut pas remonter à 1257 mais sa
formation se serait tout juste amorcée avec l’élection de Rodolphe de Habsbourg
en 1273 et n’aurait été vraiment constituée qu’en 1298. Cette post-datation de
l’apparition des électeurs est également défendue par B. Castroph. Fr.R. Erkens
montre cependant qu’il n’y a pas de raison de démasquer comme des
interpolations tardives les passages du Miroir des Saxons et des annales
d’Albert de Stade qui évoquent déjà les futurs électeurs, ou de post-dater
quelques autres textes qui les évoquent également. Il est tout aussi réservé en
ce qui concerne la démonstration proposée par H. Thomas ; ce dernier a proposé
de placer l’apparition des électeurs dans le contexte d’une tentative de coup
d’État menée par le roi de Bohême en 1239 : les conjurés, pour légitimer leur
projet d’élire un nouveau souverain, se seraient référés à un droit des
titulaires d’offices de cour (échanson etc.) d’élire le souverain. Là encore
cependant ni les sources ni la vraisemblance ne viennent véritablement étayer
cette théorie. Reprenant alors le dossier textuel de l’apparition des électeurs
depuis l’élection de 1198 jusqu’à celle de 1257, Fr.R.E. confirme et précise la
théorie classique. La notion de « principaux électeurs » alléguée par Innocent
III à l’occasion de la double élection de 1198 entre Othon de Brunswick et
Philippe de Souabe devrait avoir été reprise à l’argumentation développée par
le parti welf qui cherchait à parer son incontestable déficit de partisans par
rapport à Philippe. Néanmoins, l’on voit effectivement dès les années 1200 un
petit groupe de princes – les trois archevêques rhénans, le comte palatin –
auxquels diverses sources tendent à accorder un rôle honorifique privilégié
dans la procédure de l’élection, celui de premiers électeurs, et cela devrait
aussi correspondre au rôle qu’un fameux paragraphe du Miroir des Saxons
attribue aux futurs princes électeurs dans les années 1220. Parallèlement, on
constate une forte réduction de la participation aux élections impériales de la
part des puissants qui se pressaient encore en nombre au
XIIe siècle. L’autorité du Miroir des Saxons, considéré
dès les années 1250 comme le droit impérial, fait le reste ; elle devrait
notamment avoir consacré la place d’« électeur » du duc de Saxe et du margrave
de Brandebourg – qui pendant longtemps n’avaient pas marqué beaucoup d’intérêt
pour l’élection – ainsi que du roi de Bohême. En tout état de cause, il est
incontestable que, dès la double élection de 1257, les sept électeurs sont en
place. L’élection de Rodolphe de Habsbourg et la reprise du paragraphe sur les
électeurs du Miroir des Saxons dans le Miroir des Souabes établissent
définitivement leurs prérogatives. La démonstration de Fr.R.E. fait simplement
naître le collège des électeurs de l’évolution politique de l’Empire du
XIIe au XIIIe siècle ; moins
séduisante que d’autres, elle n’en est pas moins convaincante.
Jean-Marie MOEGLIN
Chronicon sanctae Sophiae (cod. Vat. Lat.
4939), éd. et com. Jean-Marie MARTIN, coll. Giulia OROFINO, Rome,
Istituto storico italiano per il Medio Evo, 2000 ; 2 vol., 898 p., ill.
(Fonti per la storia dell’Italia medievale-Rerum
italicarum scriptores, 3).
Le manuscrit de la Chronique de Sainte-Sophie (de Bénévent) est
un livre remarquable, depuis longtemps connu et utilisé. Pourquoi ne pas
considérer d’abord les illustrations qui en sont proposées au milieu du premier
volume, en cahier séparé, sur onze pages ? Chaque page présente en réduction
deux pages du manuscrit, en couleurs. Avec un peu d’effort, car la page de 28
cm de haut n’en fait plus que neuf, on a le loisir d’admirer la beauté des
dessins entièrement coloriés, la qualité de l’écriture et des rubriques ; on
est moins bien servi avec les esquisses, dessins au trait trop pâle pour être
parlants. G. Orofino a apporté sa collaboration à J.M. Martin pour faire
l’étude et la description de ces belles images. On en est vite convaincu, c’est
un de ces beaux manuscrits comme savaient les faire les
scriptoria d’Italie du sud au
XlIe siècle, dans une écriture bénéventaine parfaite, de
la main d’un scribe unique du début à la fin du volume, avec des lettrines
teintées. L’ouvrage a été achevé en 1119, au moment où d’autres abbayes
voisines (Farfa, Vulturne, Mont-Cassin) suivaient la même voie. Le but était
naturellement de sauver la situation politique de cette maison, d’assurer
l’inaliénabilité des biens et la liberté de Sainte-Sophie. Cette abbaye avait
été fondée en 737 par le duc Gisulf Il et en 769 sa construction était achevée
; elle abritait alors des moniales. Elle subissait une certaine dépendance
vis-à-vis du Mont-Cassin, sans doute dans le domaine spirituel avant tout.
Puis, en ou vers 940, l’abbesse céda la place à un abbé et l’établissement fut
dès lors ouvert aux moines. Une certaine confusion régna entre la dépendance à
l’égard de la fondation de Benoît de Nursie et la liberté totale d’action. Le
livre dont il s’agit ici avait notamment pour but de passer totalement sous
silence le souvenir d’une quelconque dépendance.
Le livre n’est pas simplement une chronique de Sainte-Sophie de
Bénévent, ni un livre des préceptes comme cela est écrit aussi, ni non plus un
cartulaire. C’est un ouvrage composite dont la composition est le reflet de
l’intention de l’abbé qui en a ordonné la fabrication. Ce dernier était cet
abbé Bernard dont les Annales signalent la mort le 28 juillet 1120 et le
remplacement par l’abbé Jean. Bernard avait été élu en 1107 et avait donc
attendu dix ans avant de commander la Chronique. L’auteur qui ne se nomme pas
pourrait bien être ce Jean, grammairien, qui fut élu abbé en 1120. Les quinze
premières pages sont consacrées à des Annales qui commencent au début de l’ère
chrétienne en puisant dans des sources classiques comme Isidore et Eusèbe et se
prolongent jusqu’en 1120, avec une mention pour 1128. Vient ensuite sur sept
pages une collection canonique rassemblée pour défendre la situation juridique
de l’abbaye. Sur deux pages encore nous est donnée une liste des ducs et
princes de Bénévent. Enfin le « livre des préceptes » est un cartulaire partagé
en six parties et qui fait défiler 181 textes, ordonnés. Deux pièces sont
encore conservées sous leur forme originale, un précepte de Landolf et Pandolf
en 1033 (1, 44) et un diplôme d’Otton Ier en 972 (IV, 1).
Ces deux exceptions permettent de voir dans quelle mesure le copiste a
transcrit fidèlement les actes qu’il avait sous les yeux. Pour le reste on ne
dispose plus que de ce cartulaire. Trois copies en ont été faites autrefois, et
à deux reprises une édition a été donnée. La qualité de ces transcriptions est
très diverse, et on s’étonne qu’aucune édition sérieuse n’ait été faite avant
que J.M.M. s’y consacre. On devine aisément que cette documentation est une
mine pour l’étude de l’histoire des ducs lombards des
VIIIe et IXe siècles, auxquels sont
consacrées les trois premières sections. Les deux parties suivantes s’ouvrent
aux empereurs germaniques et aux papes ; la dernière partie regroupe des actes
concernant la liberté de l’église et surtout postérieurs à l’an Mil. Il y a
donc un souci chronologique réel, rarement contredit. On laissera de côté les
quelques ajouts qui rappellent que les livres les plus précieux et luxueux
laissaient toujours quelque place pour des scribes postérieurs
insouciants.
Il fallait présenter au lecteur un tel chef-d’œuvre. J.M.M. a
consacré de nombreuses années et des efforts importants pour nous livrer une
édition des plus soignées. Bien sûr l’introduction est abondante, elle nous
rapporte d’abord les tribulations de l’ouvrage, de son abbaye d’origine aux
collections du Vatican, où elle se trouve en 1618. L’analyse du livre, la
publication des annales et de la collection canonique par P. Bertolini, auquel
J.M.M. rend souvent hommage et dont il utilise les conclusions, appartiennent
aussi à l’histoire du livre, autant que les copies et les éditions. L’étude
codicologique est faite avec un soin extrême, après celle de Bertolini.
L’histoire de Sainte-Sophie vient à sa place, avec la question brûlante de ses
relations avec le Mont-Cassin ; c’est l’occasion de publier quelques documents
complémentaires sur le sujet (p. 93-113). Les pages de G. Orofino sur la
décoration servent de transition avec l’édition. Rien à redire des textes que
P. Bertolini avait déjà donnés, ni des listes ducales. Le recueil d’actes
commence avec trois actes, dont deux sont datés de 774 et ont été donnés par
Arechis, qui dote l’abbaye, se poursuit par l’édition intégrale des six
sections mentionnées plus haut. Il ne saurait être question ici de multiplier
les remarques de détail, mais il est certain que le
Chronicon va combler les historiens de
l’Italie du haut Moyen Âge. Contentons-nous de deux observations touchant aux
transcriptions. La première concerne la qualité de paléographe et de philologue
du scribe. Ce dernier a été frappé, au début du XlIe
siècle, de la médiocre qualité du latin que lui révélaient les actes à
recopier. Aussi a-t-il jugé bon de proposer à son lecteur des corrections,
indispensables selon lui pour bien comprendre les textes. J.M.M. a jugé
nécessaire de fournir à son utilisateur toutes les corrections proposées et
figurant en encre rouge et en interligne dans le cartulaire. On pourra juger de
ce qu’il en est en regardant de près par exemple les reproductions des folios
91 v° et 92 r°. La conséquence pratique de ce souci de l’É. est que les textes
se trouvent chargés des petites lettres indiquant les variantes reportées à la
fin du texte. L’usage de l’alphabet pour indiquer les variantes est un procédé
partout répandu. L’inconvénient qu’il présente ici est que le grand nombre de
corrections à signaler est tel qu’à la fin de chaque texte on se trouve devant
des exposants allant jusqu’à 8 et 9 petites lettres. Aucune solution
satisfaisante n’a été trouvée pour parer à cet inconvénient ; il faudra dans
ces cas extrêmes changer de système de renvoi. La deuxième observation porte
sur la fiabilité du copiste. À titre d’exemple on peut se reporter à la fin du
volume où le curieux trouva à se satisfaire. On dispose en effet de l’édition
d’un précepte de 1033 (n° XLIIII, p. 416-419), à deux pages de variantes, et
enfin à la transcription de l’original (p. 422-424) permettant de jauger la
fiabilité du scribe du cartulaire. J.M.M. l’a dit, c’était un excellent
paléographe, on peut le vérifier. On s’étonnera cependant que notre moine n’ait
pas jugé bon de reprendre la ligne 22 qui donne le
signum de Landolf. On l’a compris,
cette édition est un modèle de précision et d’érudition. Elle est destinée aux
Italiens et a donc été donnée en italien ; ce n’est pas un inconvénient, la
lecture en est aisée. On ne peut que lui souhaiter le grand succès qu’elle
mérite.
Michel PARISSE Maria CARERI, Françoise
FERY-HUE, Françoise GASPARRI, Geneviève HASENOHR, Gillette LABORY, Sylvie
LEFÈVRE, Anne-Françoise LEURQUIN, Christine RUBY, Album de manuscrits français du XIIIe
siècle. Mise en page et mise en texte, Rome, Viella, 2001 ; 1 vol.,
XXXIX-238 p., pl. ISBN : 88-8334-029-9.
Soutenue par le CNRS et par l’Università degli Studi « G.
d’Annunzio » de Chieti, cette entreprise collective a germé au sein de la
Section Romane de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, et a pris
forme peu à peu sous l’impulsion des responsables qui se sont succédé à la tête
de la Section, G. Hasenohr et S. Lefèvre. Ces dernières signent une
Introduction, sobre mais très
substantielle, où elles exposent l’intérêt de la démarche, la structure de
l’Album et l’organisation des
cinquante-deux analyses qui le composent.
Les A. ont sélectionné dans le plus vaste corpus retenu dans un
premier temps, cinquante-deux volumes transcrits dans le nord de la France
entre 1220 et 1300
[2],
soit un ensemble homogène qui témoigne de la première activité de copistes
voués à la littérature vernaculaire et usant d’une écriture « française »,
distincte de celle des manuscrits latins ou des actes de chancellerie.
Au classement chronologique, bien aléatoire, au groupement
selon les genres arbitrairement définis par la critique moderne, elles ont
préféré un groupement formel (textes en vers – octosyllabes, décasyllabes,
alexandrins – textes en prose), qui met en évidence les relations de la forme
d’un texte avec sa mise en page. Le champ de la littérature vernaculaire est
cependant largement couvert (narration romanesque et épique, satire, chronique,
écrits didactiques) à l’exception des ensembles textuels dont la présentation
est atypique, comme les chansonniers ou les psautiers commentés.
L’
Album présente une
grande variété des formats, échelonnés de 14 x 9 cm à 38, 2 x 27, 8 cm
[3]; les textes sont transcrits
en longues lignes ou en colonnes (deux, trois ou quatre).
Chaque volume est présenté dans le détail : œuvres qui s’y
trouvent rassemblées ; nombre de folios, datation assurée par le copiste ou
datation(s) proposée(s) par les critiques ; origine probable (en fonction de la
langue et/ou de la décoration) ; histoire du volume avant son arrivée dans les
bibliothèques de Paris ou de Chantilly ; nombre de copistes, dimensions et mise
en page. Une page reproduite en cliché est soumise à une analyse technique très
serrée : figure du schéma de la page et commentaire de ce schéma (justification
du texte, marges, réglures, unités de réglure, entrecolonnes, densité de la
transcription, décoration, éléments de hiérarchisation du texte, équilibre de
la page – souvent calculé en fonction de l’unité réelle que constitue la double
page du livre ouvert).
Les particularités de l’écriture sont minutieusement décrites,
non seulement le tracé et le module, mais aussi le choix et le nombre des
abréviations, l’emploi des signes de ponctuation et la segmentation. Pour
permettre à l’utilisateur de comparer ces divers types d’écritures « françaises
» encore mal individualisées, les auteurs ont eu la bonne idée de rassembler
douze extraits en une précieuse double page (XXVIII et XXIX).
L’analyse technique est suivie d’une transcription diplomatique
et d’une édition interprétative
[4].
L’ouvrage, on le voit, va se révéler un outil de tout premier
ordre pour illustrer les enseignements de paléographie, de codicologie ou de
philologie. Et, comme le souligne J. Dalarun dans un
Avant-propos, il offrira aux
chercheurs des thèmes de réflexion, et leur ouvrira des pistes où ils ne
manqueront pas de s’engager. G. Hasenohr et S. Lefèvre en proposent déjà des
exemples dans leur Introduction, en remettant en cause la dénomination «
manuscrits de jongleur » (p. XVI) ou l’idée reçue d’un souci général
d’économiser le matériau support du manuscrit (p. XXIII).
Dans les dernières pages, un glossaire français et un glossaire
italien précisent et nuancent en fonction du corpus le
Vocabulaire codicologique de D.
Muzerelle. Une bibliographie générale et des bibliographies relatives à chacune
des notices achèvent ce volume remarquable, qui bénéficie de surcroît d’une
présentation typographique au-dessus de tout éloge.
Madeleine TYSSENS
Der Tristan
Gottfrieds von Straßburg. Symposion Santiago de Compostela, 5. bis 8. April
2000, sous la dir. de Christoph HUBER et Victor MILLET, Tübingen,
Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-408 p., ill. Prix : € 98.
Cet ouvrage comprend 20 contributions présentées au colloque de
Saint-Jacques de Compostelle en 2000. I. Bennewitz propose des pistes pour
établir enfin une véritable édition critique du Tristan ; E. Brüggen et H.J.
Ziegler analysent le manuscrit de Cologne, la première sous l’angle des
rapports entre illustrations et texte, le second d’un point de vue philologique
; T. Tomasek se penche sur le fragment en bas-francique (Cod. Vind. Ser. Nov.
3968) ; à partir des paires de mots antithétiques, D. Rocher dégage une
conception historique de l’amour, qui vise à une sublimation ; K. Kellermann
compare le monde guerrier à l’idéal d’harmonie du monde courtois et montre, à
l’aide des combats de Tristan contre le Morold puis contre le dragon, qu’ils
représentent le modus operandi de
Gottfried (destruction et re-création) ; E. Schmid interprète le dépeçage du
cerf comme domestication de la nature, refoulement de la mort et réorganisation
de l’animal ; E. Hellgardt compare l’amour de Sigurd pour Brynhild dans la
Saga des Völsungar à celui de Tristan
pour Isolde afin de cerner sa dimension magique et mythique ; G. Dicke se
consacre à la séquence narrative du rendez-vous épié et la replace dans le
contexte de trois types apparentés, répandus en Europe et en Orient ; H.
Lähnemann montre que l’allusion au péché originel n’a pas de fonction
théologique ; B. Wachinger examine la fonction des motifs religieux dans quatre
épisodes (v. 233-240 ; 4859-4907 ; 16923-17138 ; 17858-18114) et souligne la
métaphorisation du discours religieux ; Ch. Young voit dans le philtre un
phénomène de littérarisation : Gottfried joue avec ses auditeurs en utilisant
un discours ambivalent, etc. ; W. Haug se consacre aux digressions de l’auteur
et les comprend comme un commentaire littéraire ; E.C. Luz étudie les
implications de l’écriture de Gottfried qui, selon lui, reprend la situation de
lecture et d’enseignement de la lectio; A. Mühlherr analyse le début du «
catalogue littéraire » (v. 4650-4690) qui a dû permettre à l’auteur de se
situer exactement par rapport à ses confères ; U. Wyss se demande pourquoi
Gottfried parle du Minnesang dans sa digression littéraire (v. 4621-4820) ; à
l’aide du vocabulaire, Ch. Huber met en relief la proximité du texte avec le
lyrisme courtois classique ; V. Millet se penche sur l’épisode d’Isolde aux
blanches mains qui ne signifie pas l’échec de l’amour de Tristan pour Isolde la
blonde ; J.D. Müller propose de très intéressantes réflexions sur les
structures temporelles du Tristan. Certaines contributions proposent des
illustrations (en noir et blanc) et l’ouvrage est accompagné d’un index des
vers cités et d’un second des personnes et des matières. Il reflète
parfaitement les nouvelles tendances de la recherche
Claude LECOUTEUX
Wojciech MROZOWICZ,
Mittelalterliche Handschriften oberschlesischer
Autoren in der Universitätsbibliothek Breslau/Wroclaw, Heidelberg,
Palatinaverlag, 2000 ; 1 vol. in-8°, 112 p. (Archivreihe der Stiftung Haus Oberschlesien, 5).
Prix : € 25.
Ce petit volume qui recense les manuscrits des auteurs de
Haute-Silésie conservés dans la Bibliothèque universitaire de Wroclaw comble
une lacune dans nos connaissances de la littérature médiévale de cette région.
En effet, seuls quatre auteurs de Haute-Silésie ont trouvé leur place dans le
Verfasserslexikon, Die deutsche Literatur des
Mittelalters, comme le fait remarquer G. Kosellek dans son « Zum
Geleit ».
Les recherches de W. Mrozowicz ont porté sur 110 manuscrits,
comprenant les œuvres de 38 auteurs. Ces œuvres représentent divers genres
d’écrits, mais il faut noter que la théologie et notamment les sermons occupent
une place importante.
Le catalogue est organisé en sections correspondant aux auteurs
et à l’intérieur de ces sections, les notices concernant les œuvres procèdent
par manuscrit ; ce n’est pas toujours un avantage, car ainsi, sous Martin de
Troppau, on trouve cinq fois mention de sa chronique. D’autre part, l’ordre
inverse (mention de l’œuvre suivie des manuscrits) appartient davantage au
genre des répertoires qu’à celui des catalogues de manuscrits. Les notices sont
suivies de la liste des sigles, d’un index des manuscrits, des
initia, et des noms de personnes et
des lieux.
Ce catalogue est intéressant non seulement parce qu’il contient
certains auteurs bien connus, mais surtout parce qu’il apporte beaucoup de
sources qui nous sont moins familières. Ainsi, du point de vue de l’histoire
des universités, on rencontre un certain nombre de recteurs d’université, par
exemple Franz Kreisewitz (ca
1370-1433), théologien et deux fois recteur de l’université de Cracovie, et
Laurentius de Ratibor, théologien et astronome, doyen de la Faculté de
théologie et recteur à Cracovie. De même, ce catalogue nous apporte les
références de nombreux discours universitaires, notamment ceux de Franz
Kreisewitz, déjà cité, mais aussi par exemple ceux de Johannes de Kreuzburg,
dont un manuscrit comprend des Principia,
collationes, positiones, determinationes magistri Johannis Cruczeburg habita
Cracovie circa annos 1410-1423. Un autre manuscrit est un recueil de
discours prononcés par Nikolaus Tempelfeld de Brega à la Faculté des arts de
Cracovie.
Bref, cette publication constitue non seulement un outil de
travail précieux pour les recherches sur l’histoire littéraire et culturelle de
la Haute-Silésie, mais aussi pour celles concernant l’histoire des universités,
en particulier de celle de Cracovie. Notons finalement qu’une collection de
discours universitaires concernant Cracovie a été éditée récemment par E.
Jung-Palczewskiej
[5].
Olga WEIJERS
THOMAS D’AQUIN,
Question disputée. L’union du Verbe incarné
(De unione Verbi
incarnati), texte latin de l’édition MARIETTI, introd.,
trad. et notes par Marie-Hélène DELOFFRE, Paris, Vrin, 2000 ; 1 vol. in-8°, 256
p. ISBN : 2-7116-1454-9. Prix : FRF 175.
La question disputée était, avec la lecture de l’Écriture
sainte et la prédication, l’une des trois fonctions du maître en théologie dans
l’université médiévale, laquelle connaît son apogée au
XIII
e s. Le genre de la question disputée était un
exercice caractéristique de l’enseignement d’alors : comme l’écrit le P.
Torrell dans son
Initiation à saint Thomas
d’Aquin, c’était « une pédagogie active où l’on procédait par
objections et réponses sur un thème donné »
[6], thème choisi par le maître en fonction de ses
recherches personnelles. C’est l’une de ces questions – la question disputée
De unione Verbi incarnati dont il
n’existait pas encore de traduction française – que nous donne ici à lire M.H.
Deloffre, moniale à l’abbaye Saint-Michel de Kergonan. Le texte latin est
repris d’après l’édition Marietti
[7], avec en regard la traduction française (p. 79-149),
le tout précédé d’une substantielle introduction (p. 13-78) et suivi de notes
non moins substantielles (p. 151-217), ainsi que d’une annexe sur « La thèse de
l’extase de l’être » (p. 219-229), de la liste des éditions de saint Thomas
utilisées dans ce livre (p. 233-234), d’une bibliographie (reprenant les
ouvrages anciens, p. 235-237, et les travaux récents, p. 237-241) et de divers
index (des termes commentés, p. 243-245, des noms propres, p. 247-249, des
citations de saint Thomas, p. 251-254).
« La question la plus disputée », c’est ainsi que M.H.D.
présente la question sur
L’union du Verbe
incarné. En effet, cette question a suscité les plus vives
controverses chez les disciples de saint Thomas d’Aquin, et ce depuis l’époque
même de l’Aquinate jusqu’à notre temps où elle connut un regain
d’intérêt
[8]. Le nœud du
problème concerne l’unité d’être (
esse) dans le Christ et porte sur l’antériorité
ou la postériorité de l’article 4 par rapport à la
Somme théologique IIIa Pars q. 17 a.
2. En effet, dans le
De unione, Thomas
soutient qu’il y a deux
esse dans le
Christ, un principal (
principale ou
simpliciter) et un secondaire
(
esse secundarium), correspondant à
ses deux natures, humaine et divine. Or, dans la
Somme et dans tous les autres passages où Thomas
a abordé cette question (à l’exception précisément du
De unione), il n’admet qu’un seul
esse. Dès lors, soit le Docteur
Angélique a changé d’avis, soit il faut expliquer l’apparente contradiction du
De unione. Pour résoudre cette
difficulté, certains (comme Cajetan, dont M.H.D. donne une grande citation en
guise d’ouverture à son introduction) estiment que le
De unione serait une œuvre de jeunesse
et que l’Aquinate se serait rétracté. D’autres (Billot) supposent tout
simplement que cette question disputée serait inauthentique, ce que les travaux
de la léonine ne permettent plus d’affirmer (cette question est transmise par
des manuscrits de la fin du XIII
e s. et figure dans les
plus anciens catalogues). Quant à sa datation, on la fixe aujourd’hui au second
séjour parisien, en avril (Weisheipl) ou en mai (Glorieux) 1272, soit peu de
temps après la composition de la
IIIa
Pars
[9]. Il
s’agirait donc d’une œuvre tardive et non d’une œuvre de jeunesse réfutée par
la suite, comme l’a soutenu Cajetan. M.H.D. présente de façon détaillée les
différentes strates de la polémique, jusqu’à aujourd’hui (1998). Au terme d’une
démonstration pointue, elle affirme, contre le point de vue de Cajetan, que la
doctrine de saint Thomas est « d’une stabilité remarquable » (p. 59), même si
elle a été progressivement approfondie. Voici sa conclusion (à propos du
problème de la coexistence de l’unité ontologique du Christ et de la
reconnaissance d’un
esse secundarium)
: « Dans le Christ, est un ce qui relève de la personne, deux ce qui relève de
la nature » (p. 59). Les spécialistes francophones de la philosophie médiévale
et de la pensée de l’Aquinate ne pourront que se réjouir de l’édition et la
traduction en français de cette question qui a déjà suscité (et suscitera
encore sans doute) tant de débats.
Benoît BEYER DE RYKE.
Andrea LORENZ,
Der Jüngere
Titurel als Wolfram-Fortsetzung. Eine Reise zum Mittelpunkt des
Werks, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Oxford-Vienne,
Lang, 2002 ; 1 vol. in-8°, 381 p. (Deutsche
Literatur von den Anfängen bis 1700, 36).
A. Lorenz se propose de dépasser le cadre d’une comparaison
entre le Jüngere Titurel et les deux
œuvres de Wolfram, qui, partant de la source, consiste à se demander dans
quelle mesure Albrecht a su résoudre les problèmes que le caractère laconique
du Parzival et fragmentaire du
Titurel pouvait lui poser.
Pour atteindre son objectif, elle insiste d’abord sur les sens
différents que recouvrent les termes « continuation », « continuateur », «
épigone », ce qui lui permet de montrer qu’Albrecht représente un cas
particulier. Ces considérations d’histoire littéraire l’amènent à consacrer la
première partie de son travail (p. 9-151) aux intentions de l’auteur telles
qu’elles s’expriment dans les passages théoriques du
J.T., ainsi qu’au cadre à l’intérieur
et sous l’influence probable duquel il travaillait (sans doute en étroit
contact avec la piété franciscaine, Bertold von Regensburg entre autres). Cette
étude prudente et détaillée, qui requiert du lecteur une grande attention,
amène A.L. à conclure que, si Albrecht s’est efforcé d’utiliser tous les
embryons d’actions que lui fournissaient Parzival et Titurel, c’était surtout pour élaborer un récit
dont puisse se dégager directement une
leçon, « lere» (cf. à ce propos la
controverse avec Wolfram évoquée p. 84-86).
Dans la deuxième partie (p. 155-346), A.L., entendant définir
le contenu de cette « lere», part
d’une probante distinction entre « continuation en forme d’alternative » et «
continuation en forme de contre-projet ». Dans le cas de la première (p.
155-255), Albrecht, reprenant les deux axes principaux évoqués dans
Pz. et Ti. (quête de la laisse, lutte pour les
te