2003
Le Moyen Age
Le renard dans le cubiculum taxi:
les avatars d’un exemplum
et le symbolisme du blaireau
Bohdana Librová
Université de Brno
B. LIBROVÁ, The fox in the cubiculum taxi: modifications of an exemplum and the
symbolism of the badger.
The present paper is intended as a contribution to the analysis of the symbolical
values of the badger in medieval literature. It examines the modifications that an
animal exemplum goes through in various genres. The badger is not conspicuous in
literature, yet its significance lies in its relationship with divine symbolism, especially
in the story of the lair taken over by the devil-fox. The drama, which fits zoological
facts, is treated differently in different genres. Encyclopedias refer to specific
zoological facts. Preachers turn it into an exemplum, though innovative features are
not necessarily excluded. In a French school book and in Petite Philosophie the badger’s
appearance boils down to a few brief phrases, to images that seem to go back to
empirical observation. Another aspect of the same reality appears through the
patterns formed by characters in Roman de Renart. The confusion with the marmot that
derived from a misreading of Pliny and from paronymic habits shows how easily the
symbolic significance attached to an animal can be shifted to another. The
indeterminacy of the badger’s senefiances is confirmed by the negative connotations
attached to it outside this exemplum, which in turn shed light on other aspects typical
of the way it was perceived through history.Keywords :
Imaginary representations of animals, badger, exemplum, encyclopedia, literary echoes of zoological facts.
Lorsqu’on parle de « prédateurs », ce sont d’abord les carnassiers classiques,
« mangeurs de chair »
[1] par excellence, qui se présentent à l’esprit. Les
habitudes prédatrices de tels fauves, notamment celles du loup et du renard,
ont fourni une matière abondante à la création symbolique et prêté un ressort
d’action important à la littérature animalière. Les textes qui participent de la
conception symbolique du monde les montrent en général négativement
connotés. Cependant, hormis ces carnassiers qu’on pourrait qualifier de
« prototypiques »
[2], la catégorie de prédateurs contient des animaux moins
caractéristiques de leur genre. Ces prédateurs occasionnels, les omnivores,
possèdent une figure littéraire moins caractérisée et bénéficient d’un statut
symbolique plus ambigu
[3]. Un cas particulièrement marquant de cette
ambiguïté est représenté par le blaireau. Tout en pouvant infliger des pertes
non négligeables à la basse-cour, voire assommer un agneau
[4], le blaireau
n’est guère envisagé dans les textes médiévaux sous son aspect carnivore.
Avec un éclectisme caractéristique visant à confiner différents animaux dans
des comportements spécifiques, les auteurs ont choisi un aspect particulier
du blaireau : sa vie souterraine.
L’étonnante efficacité du blaireau au creusement n’a pas été sans susciter
la fantaisie des auteurs de
mirabilia. Tout fin observateur qu’il est
[5], Giraud de
Barri se laisse pourtant emporter par son goût du merveilleux en racontant
dans la
Topographia Hibernica (vers 1188) une curieuse collaboration des
blaireaux à l’édification de leur tanière : il nous montre un troupeau de ces
animaux chargeant de terre le ventre d’un de leurs congénères, puis
l’entraînant hors de la tanière à l’aide d’un bâton placé en travers de sa
bouche :
Scrobes subteraneos tanquam refugii loca munimentaque pedibus
scalpens et efodiens sibi ipse conformat. Quidam vero ex hiis nature
imperio servire parati terram ab aliis effossam ventrisque supino
impositam quatuor pedibus complectentes lignoque in ore ex transverso
locato dentibus ab aliis hinc inde coherentibus retrogradeque trahentibus
non absque intuentium admiratione simul cum honeribus extrahuntur [6].
L’activité souterraine du blaireau a trouvé ses reflets jusque dans des emplois
de la langue : trois des six expressions imagées relatives au blaireau que nous
avons relevées dans des textes médiévaux se rattachent à la tanière
[7]. La
création morphologique a permis de forger sur
taisson des verbes dérivés
dont le sémantisme rend l’idée d’un mouvement dirigé vers l’intérieur
[8]. Le
mot « tanière » lui-même, désignant dès l’époque médiévale des terriers de
toutes sortes d’animaux, signifie dans son acception plénière « terrier du
blaireau ». Pourquoi ce glissement métonymique et pourquoi est-ce le terrier
du renard qui se voit particulièrement volontiers désigné comme
taisniere
[9]?
Est-ce là simplement la qualité du blaireau comme fouisseur qui aurait
engendré cette superposition linguistique de deux réalités ? Les choses sont
peut-être plus complexes et il n’est pas interdit de conjecturer que nous ayons
là un reflet des représentations qui se sont développées autour de la lutte
territoriale entre le renard et le blaireau.
De même que les observateurs médiévaux admiraient le blaireau creusant
énergiquement le labyrinthe de sa tanière, de même n’ont-ils pas failli à
remarquer que la maison luxueuse faisait des envieux. En effet, la tanière
spacieuse du blaireau attire toutes sortes d’occupants secondaires. Le plus
souvent, ces animaux n’osent venir qu’après l’abandon définitif de la tanière
par son propriétaire. Parfois cependant, ils essaient de pénétrer à l’intérieur
pendant que le blaireau exerce encore ses droits de propriété sur les lieux. Le
renard roux, animal qui ne creuse qu’exceptionnellement son propre trou,
convoite particulièrement la demeure du blaireau, ce qui le rend audacieux
au point de pouvoir même en chasser son propriétaire
[10]. Ce fait biologique
ponctuel a fait la fortune du blaireau dans les encyclopédies médiévales et
dans des textes parénétiques.
Dans les pages qui suivent, nous nous proposons d’examiner la tradition
textuelle de l’usurpation de la tanière du blaireau dans la littérature
médiévale latine et française, en insistant tout particulièrement sur le procès
de l’élaboration de la senefiance dans le contexte du symbolisme de l’époque.
En un deuxième temps, nous allons essayer de définir les différentes
composantes qui ont concouru à l’élaboration de la valeur symbolique du
blaireau – protagoniste de l’épisode. Une réflexion sur la stabilité de son
symbolisme nous amènera à quelques cas curieux de commutation du
blaireau avec d’autres bêtes à l’intérieur des exempla. Nous allons également
considérer les rapports, à première vue inconciliables, existant entre le
blaireau et le renard dans l’histoire de la tanière usurpée et dans le Roman de
Renart. En dernier lieu, nous aborderons quelques cas de l’image dans des
contextes privilégiant sa stabilisation.
À quel moment l’épisode est-t-il apparu et quelles ont été les circonstances
de son avènement littéraire ? Il est frappant de constater que, malgré une
affirmation explicite de Barthélemy l’Anglais
[11], l’histoire fait défaut dans la
longue énumération que fait Aristote des cas de rivalité entre les bêtes (livre
IX de
l’Histoire des animaux). L’épisode semble également être absent des
autres écrits zoologiques de l’Antiquité. Il semblerait donc que nous ayons
affaire à une des rares découvertes médiévales.
Le récit que nous venons d’évoquer, mettant en scène des blaireaux
occupés à construire leur tanière, semble être à l’origine de la carrière
littéraire de l’histoire. À en juger de la succession des deux scènes dans les
premiers textes, c’est ce mirabilium qui aurait suggéré aux auteurs
d’enchaîner en racontant l’intrusion du renard.
Dans le
De naturis rerum d’Alexandre Neckam (vers 1200-1204)
[12], la première
en date des œuvres nous ayant conservé le récit de la lutte opposant le renard
au blaireau, l’épisode du creusement ouvre le tableau. Alexandre tient sans
doute cette description de Giraud de Barri car, à quelques innovations près,
il décrit de la même façon le travail collectif des blaireaux
[13]:
Taxi mansiones subterraneas sibi parant labore multo. Unum enim sibi
eligunt taxum terae pedibus ipsorum effossae vectorem, et oneri tali ex
longa consuetudine idoneum. Supinatur quidem, et cruribus extensis et
erectis, super ventrem ipsius terra effossa accumulatur. Oneratus satis
per pedes ab aliis exportatur, tociensque labor assumptus iteratur usque
dum capacitas domus habitatoribus suis sufficiat.
Immédiatement après, il focalise sur le renard : Après avoir attendu
l’absence des blaireaux, le renard pénètre dans la tanière qu’il marque de la
manière caractéristique. À leur retour, les blaireaux abhorrent l’odeur et
cèdent leur maison à l’usurpateur :
Latitans interim in insidiis animal dolosum, vulpem loquor, sustinet
usque dum mansio subterranea parata sit, et tempus absentiae taxorum
sibi reputans idoneum, signum turpe inditium hospitum novorum
ibidem relinquit. Revertentes melotae, lares proprios indignantur
inhabitare, et alias sibi construentes aedes, foedatam domum foedo
hospiti, sed praedoni, relinquunt [14].
Dans le
Speculum naturale de Vincent de Beauvais
[15], la continuité logique du
récit éclate. Vincent rapporte d’abord l’histoire de la tanière usurpée, en
s’inspirant, semble-t-il, de Thomas de Cantimpré :
Fertur autem huic vulpes quodammodo esse contraria, vulpes enim
nunquam sibi foueam parat, sed foueam taxi per dolum occupat. Cum
enim eum exisse inde scit, ad introitum vadit, et ibi stercorat sicque taxo
propter immunditiam locum deserente, vulpes eum occupat.
Il poursuit ensuite à rebours en racontant la fabrication laborieuse de la
tanière par la collaboration de plusieurs individus, tout en affirmant l’avoir
puisée dans un livre qu’il désigne comme
Phisiologus. Plusieurs éléments du
récit permettent d’identifier ce modèle au
De naturis rerum d’Alexandre
Neckam
[16]:
Taxi mansiones sibi subterraneas labore parant, et unum taxum eligunt,
terrae pedibus suis effossae vectorem, itaque supinatus quidem,
extensisque cruribus et erectis supra ventrem suum terra effossa
accumulatur, oneraturque, per pedes ab aliis exportatur. Totiensque hoc
faciunt, quousque domus latitudo habitatoribus sufficere possit [17].
Vincent et Alexandre sont les seuls encyclopédistes à avoir raconté à la fois
l’épisode du creusement et celui de la tanière usurpée. Les auteurs des autres
encyclopédies et les prédicateurs ne retiennent que la deuxième histoire.
Ainsi, nous pouvons comparer la première partie de la description de
Vincent au récit tel qu’il se trouve dans le Liber de natura rerum de Thomas de
Cantimpré (vers 1240), au chapitre De vulpe:
Dicit Experimentator, quod vulpes in fodiendis foveis non laborat, sed
bestia quedam, quam daxum dicimus ; daxus enim cum foveam in terram
foderit ad quietem, vulpes dolosa in ingressu fovee ventrem suum
stercoribus exonerat, ut fetore digestionis putride fovea polluta vilescat.
Et revera daxus bestia fetorem digesti stercoris abhominabiliter
detestatur locumque dimittit ; et sic dolosa bestia locum possidet [18].
Barthélemy l’Anglais (De proprietatibus rerum, vers 1234-1245) cite quant à lui
un Physiologue inconnu comme la source de l’épisode qu’il raconte au
chapitre De taxo:
Haec bestia, ut dicit idem [Physiologus], vulpem odit et cum eadem
dimicare consuevit, sed videns vulpes quod propter duritiam et villosam
eius pellem eum laedere non poterit, se victam simulans, fugam petit, et
dum taxus praedam quaerit, vulpes eius latibulum subintrans, urina et
aliis immunditiis taxi cubiculum inficere consuevit, cuius foetorem
abhorrens melis defoedatum domicilium derelinquit, et aliam
mansiunculam necessariam sibi quaerit [19].
2. L’épisode devient exemplum homilétique
Pourvoir de prolongements moralisateurs les épisodes de la vie animale
n’est pas une préoccupation primordiale des encyclopédistes. Le seul d’entre
eux à avoir explicitement moralisé l’épisode – Alexandre Neckam –
transpose les événements dans le domaine de la justice séculière, en faisant
du renard l’image d’un usurpateur qui s’approprie à tort le bien d’autrui :
Sic multi sunt qui turpiter res alienas invadunt, jus sibi dicentes, cum
nemini liceat jus sibi dicere. Turpiter acquisita detinent injuste, et
dominium usurpant sibi illicite. Difficile est autem ut laetum sortiantur
exitum, quae inhoneste inchoata sunt principio. Fundum sibi jure
haereditario competentem linquere coguntur veri domini, et in remotis
partibus agentes nova vix demum sibi aut construunt aut conducunt
tuguria [20].
Cependant, l’absence des commentaires au sein du texte même risque de
nous faire échapper une de ses dimensions. Une volonté d’allégorisation
peut se lire au-delà des sobres descriptions zoologiques, en marge des
manuscrits. En effet, la majorité des manuscrits du
De proprietatibus rerum et
certains manuscrits du
Liber de natura rerum sont pourvus d’annotations
marginales traçant la possibilité des développements moralisateurs,
destinées sans doute à l’usage des prédicateurs. La présence de ces notes
dans la plupart des manuscrits anciens et leur caractère homogène ont amené
des chercheurs à conjecturer qu’elles remonteraient aux auteurs
[21]. Nous
avons pu confirmer l’homogénéité de cette matière par l’examen des notes
marginales de l’épisode du blaireau dans trois manuscrits différents du
De
proprietatibus rerum
[22]. Toutefois, quoiqu’il en soit des origines de ces
annotations, dans la plupart des ouvrages de nature encyclopédique, le souci
de la moralisation reste un aspect mineur, relégué à l’ombre de la
considération des faits de l’histoire naturelle.
Comme le font pressentir ces notes marginales des encyclopédies,
l’épisode possède des atouts qui le rendent particulièrement propice à la
moralisation religieuse. Il n’a pas fallu aux prédicateurs une imagination
exubérante pour en faire un
exemplum à portée allégorique. L’image biblique
de l’âme en tant que maison de Dieu exposée à l’invasion du diable invitait
à mettre cette
senefiance en œuvre
[23].
La prédication médiévale est remplie de métaphores superposant le
vocabulaire de l’habitation au concept de l’âme chrétienne. Le sermon
Mansionem de Jean Gerson, comme une homélie d’Olivier Maillard destinée
à des religieuses sont propres à illustrer la métaphore : À l’occasion de la
Pentecôte, les auditeurs sont invités à préparer l’hôtel de leur conscience
pour y accueillir le Saint-Esprit. À partir de là, l’image se voit développée au
moyen d’une longue allégorie, où la maison-âme est remplie de plusieurs
personnifications – Oraison qui a pour fonction d’appeler l’agréable hôte,
Obéissance qui exerce le métier de portière, et enfin Paix qui se charge des
obligations hospitalières
[24].
Un des Sermoni subalpini se rapproche singulièrement de l’atmosphère de
notre exemplum. Le fameux passage du Cantique des Cantiques y donne lieu à
une « intériorisation » de l’imaginaire : le renard (et le loup) figurent non pas
les hérétiques, comme il est commun dans les interprétations traditionnelles
du passage, mais les pensées impies dévastant la vigne de l’âme chrétienne :
Encor poem entendre que cascun de noi de garder so coratge e sei meesme
per lealtà, per bone ovre, que el no sea vastà per lo volp e per li luf, zo son
le heretie cogitaciun e li hereti pensement e le male coveitisie, qui vasten
l’arma, qui est vigna de De e temple [25].
La tradition parénétique n’aurait pu être plus favorable à l’allégorisation de
l’épisode de la tanière usurpée. Ainsi, le premier prédicateur qui l’évoque,
Jacques de Vitry (né entre 1160-1170 et mort en 1240), en fait une
interprétation du registre symbolique où intervient un jeu subtil sur la
métaphore de l’habitation :
Dicitur autem quod natura sit melocis ut dentibus et unguibus in rupe
domum faciat, et est mundissimum animal quod fetorem sustinere non
potest. Quod videns vulpes dolosa coinquinat ejus fossam, et ita melos
dimittit eam et sic vulpes habitat in domo illa quam non construxit, et pro
qua non laboravit.
Ita est de Deo et de dyabolo. Deus autem animas nostras creavit et pro
ipsis redimendis multum laboravit ; postquam autem dyabolus domum
nostram coinquinat, Deus, qui fetorem sustinere non potest, recedit et
domum dyabolo relinquit [26].
Le blaireau, donc, représente le Dieu créateur et rédempteur. Le goupil,
d’une façon peu surprenante, figure le diable. Depuis Jacques de Vitry, ce
symbolisme sera infatigablement repris par les prédicateurs, qui
emprunteront pour la plupart au cardinal de Tusculum des éléments de la
narration, en les amplifiant pour certains, comme Gilles d’Orléans.
Gilles apporte dans le récit une innovation curieuse – une juxtaposition
puis un remplacement du blaireau par la marmotte :
Quedam scriptura dicit quod la marmote et taxus [27] sunt animalia valde
munda. Unde la marmote facit nidum suum in aliqua rupe valde
munde, et ibi vulpis non audet accedere, vel se trahere quamdiu la
marmote est ibi. Sed quando inde recessit et bene hoc per artem suam
epiavit, tunc venit et intrat et facit ibi per totam villoniam suam et postea
cito fugit. Sed quare hoc facit, certe quidem bene scit. Sic natura eum
docuit, quod statim, quando la marmote sentiet illum fetorem, fugiet nec
ibi amodo habitare curabit, et hoc verum est, quia statim quando venit et
invenit domum suam + ita, scilicet + fedatam et horendatam, ele criet et
bret et s’enfuit [28].
La moralisation qui s’ensuit est étayée par le vers 3, 16 de la première Épître
aux Corinthiens alléguant la métaphore du cœur-bâtiment :
Sic dominus qui nunquam habitat nisi in pura mente, et quanto est
mundior, tanto in ea libentius inhabitat. Apostol : Templum Dei
sciendum est quod estis vos [29].
Le même manuscrit contient un sermon de Ranulphe de la Houblonnière
(prêché à Paris le 12 mars 1273), qui utilise l’exemplum en guise de
comparaison, encadrée par le récit comparé-allégorisé. Dieu fait de l’âme sa
demeure, semblable au blaireau qui s’installe dans la tanière qu’il vient de
creuser :
[…] et postea se ibi ponit sicut in castro suo et facit sicut taxus vel
melota, « maremote », que cum dentibus et unguibus facit foveam
suam, sa « thaynere », et est ita animal mundum et tantum diligit
mundiciam quod nullam immundiciam potest sustinere. Tunc venit
vulpes, et ordurat totam foveam eius, et postea recedit.Tunc veniens
melota, sentiens immundiciam, clamat et fugit, et tunc ille revenit et
habitat ibi. Sic de tricheria sua diabolus immittit orduram malarum
cogitationum quibus quando consentimus, fugatur dulcis hospes et
recipitur hospes crudelissimus.
La moralisation évoque une fois de plus l’autorité biblique, en jouant encore
sur la métaphore de l’habitation :
Egestas a domino in domo impii [30], scilicet Domino permittente vel
deserente, quando homo recipit suum adversarium, qui non facit nisi
exspoliare domum suam [31].
La présence de coïncidences d’un caractère exceptionnel (la mention
expressive du cri poussé par l’animal effrayé, la contamination avec la
marmotte) dans deux sermons différents contenus dans le même manuscrit
ne semble pas être due au hasard. En effet, l’absence de l’épisode des modèles
du sermon de Ranulphe
[32], la structure du récit chez ce prédicateur, moins
cohérente et contenant une anacoluthe, de même que l’ordre dans lequel les
deux homélies se suivent dans le manuscrit Paris, B.N.F., lat. 16481
[33] peuvent
jeter la suspicion sur l’authenticité de l’
exemplum chez Ranulphe. N’aurait-il
pu être transposé dans son sermon par le copiste à partir du texte de Gilles ?
Cependant, après avoir confronté les passages concernés des attestations
plus anciennes de notre
exemplum, nous avons résolument exclu la thèse
d’une dépendance directe des deux textes : l’
exemplum de Ranulphe contient
trop de mentions précises qui tirent leurs origines de l’
exemplum de Jacques
de Vitry et que Gilles ne mentionne pas (
dentibus et unguibus facit foveam suam,
est ita animal mundum et tantum diligit mundiciam quod nullam immundiciam
potest sustinere, […] vulpes […] ordurat totam foveam eius) pour que cette
hypothèse puisse rester tenable. Restent donc deux possibilités pour
expliquer les coïncidences frappantes entre les textes de Gilles et de
Ranulphe : 1) un modèle commun partant de Jacques de Vitry, en circulation
vers 1272-1273 dans le milieu des prédicateurs français et que les deux clercs
auraient plus ou moins adapté ; 2) l’intervention secondaire du copiste/
compilateur qui aurait transposé dans l’
exemplum de Ranulphe certains
détails frappants à partir de celui de Gilles, qu’il venait de coucher lui-même
sur les folios précédents du manuscrit.
L’épisode a été répertorié dans plusieurs recueils d’exempla. Ainsi,
Humbert de Romans l’enregistre dans son Tractatus de habundancia
exemplorum in sermonibus ad omnem materiam. Plusieurs éléments (l’intrusion
du renard présentée comme immédiatement conséquente au façonnement
de la demeure, la mention des efforts déployés par le blaireau) inscrivent
cette version, malgré sa concision, dans la même tradition textuelle que les
exemples cités dans les pages précédentes :
Dicitur quod postquam taxus fecit sibi habitaculum subterraneum cum
cuncta diligencia, vulpes volens illud lucrari, stercorrat illud, et sic
recedit taxus indignans. Sic Christus de hospicio anime propter
inmundiciam dyaboli scilicet peccatum fugit, quia non potest illam
inmundiciam sustinere. Unde Abbac. .i. : Mundi sunt oculi tui, Domine,
et respicere ad iniquitatem non poterunt et Io. Vulpes multas habent
foveas sicut lucratas [34].
Deux
exempla anonymes ont été signalés par J.A. Herbert
[35]. Ayant suivi les
traces de ce chercheur, nous avons découvert deux histoires concises, dont
chacune représente un abrégé des versions que les compilateurs devaient
connaître à travers des sources du type parénétique. L’
exemplum contenu
dans le ms. Harley 2316 (XIV
e s., rubrique
contra incautos et minime se
custodientes) présente plus d’affinités avec celui de Gilles d’Orléans qu’avec
celui de Jacques de Vitry, dont il est pourtant rapproché par Herbert :
Taxus enim habet nidum mundum et dum est in nido, vulpes non audet
accedere. Sed quando est absens, et tunc fedat nidum et ex tunc taxus non
intrat amplius.
On remarquera que la perspective téléologique a amené une schématisation
extrême dans la moralisation :
Taxus deus. Vulpes diabolus. Taxus + mordet graviter + [36] et vulpes vult
habere nidum sine labore. Nidus taxi est anima hominis quam violat
dyabolus.Unde Dominus Proverbiorum 8 : Delicie mee esse cum filiis
hominum [37].
L’exemplum d’un recueil contenu dans le ms. Arundel 506, XIVe s., f° 44, suit
de près le texte de Vitry :
Dicitur de melote quod unguibus et dentibus in rupe domum faciat. Et
est tam mundum animal quod nullum fetorem sustinere potest. Quod
senciens vulpes coinquinat eius fossam et sic melos dimittit eam et vulpes
habitat in illa domo quam non construxit.
La moralité opère l’allégorèse habituelle, sans toutefois rapprocher
explicitement la maison de l’âme :
Sic dyabolus domum quam intrat inquinat. Deus fetorem sustinere non
potest, recedit et diabolo domum relinquit.
Une autre variété de l’exemplum, différant par un certain nombre de détails
de la tradition précédemment décrite, est représentée par la version de
Thomas de Chobham (mort vers 1233-1236). Thomas recommande l’usage
de l’exemplum dans sa Summa de arte praedicandi :
Quia vulpes ante foveam taxi ponunt inquinamenta sua, quibus visis,
taxus non ingreditur domum suam ; sic diabolus ponit inquinamenta sua
ante hostium cordis humani, ut Dominus ingredi non possit
[38].
Il met en pratique ses propres recommandations dans deux sermons
[39]. En
portant un accent sur le caractère malpropre du renard, il avive l’épisode à
l’aide de quelques détails nouveaux :
Diabolus enim, habitans in corde humano facit ibi latrinam suam, quia
diabolus sicut bubo semper coinquinat nidum suum, quia scit quod in
loco sordidato Dominus non habitabit. Facit enim diabolus sicut vulpes :
cum numquam habeat domum propriam, querit foveam animalis quod
dicitur taxus sive melota, et ponit stercora sua ante ingressum fovee,
propter quorum immunditiam numquam revertitur taxus in foveam
suam et ita liberam habet domum vulpecula [40].
Le schéma interprétatif traditionnel a été suivi dans des allégorisations du
De
proprietatibus rerum
[41]. Leurs auteurs sont loin de se limiter aux notes
marginales dont est pourvue la scène dans bon nombre des manuscrits de
Barthélemy et qui ne dépassent pas le cadre de l’existence terrestre (
nota quod
boni odiunt malos, contra diffamatores bonorum, contra simulatores, nota quod boni
cedunt malis…)
[42]. L’auteur du
Liber Septiformis de moralitatibus rerum (1280-1290) ne tient même aucunement compte de ces annotations. Pour lui, la
scène évoque l’attaque du diable menée contre la chasteté de l’âme pieuse :
Significat diabolum pugnantem contra religiosum hominem pro ipsius
habenda anima et inhabitanda […] [43]
Pierre Bersuire dans son
Reductorium morale (vers 1340), puisant aussi bien à
Barthélemy qu’au
Liber septiformis, offre un éventail d’interprétations
beaucoup plus varié. Tout en retenant également la possibilité d’une
signification transcendante (
Vel dic, quod taxus est Christus, caverna eius cor
humanum in qua quando vulpes, i. diabolus, stercus divitiarum […] imponit […])
[44],
il semble s’appuyer sur les notes marginales pour évoquer simplement la
lutte des bons contre les mauvais :
Charissimi, taxus est bona persona vel prelatus, vulpes autem est malus
subditus inter quos est perpetua pugna […] [45].
On dirait que Pierre veut puiser jusqu’au fond dans la richesse des
annotations marginales, si bien que l’on peut tenir son commentaire pour
caractéristique de la variété des significations symboliques qui prolifèrent à
la fin du Moyen Âge :
Naturale est odium inter vulpem et taxum, sicut supra patuit de taxo. Et
si vis, per istos intellige malos, quorum alter alteri invidet [46].
Enfin, un recueil d’exempla français rédigé vers 1318, le Ci nous dit, rapporte
l’épisode d’une manière schématique, tout en lui maintenant sa dimension
classique : le renard évoque la pensée pécheresse, le blaireau laborieux
correspond au Dieu rédempteur. L’association métaphorique tanière-âme
du chrétien demeure elliptique :
Toutes foiz que nous sonmes sans pechié mortel, Nostre Sires, de sa
courtoisie, est ovecques nous. En l’eure que nous pechons mortelment,
nous l’en boutons hors et y heberjons l’anemi (Laide chose est a nous de
heberjer oste qui nous hait a mort) et banissons de nos cuers celui qui si
chier a achatee nostre amour [47].
3. Les transformations textuelles liées aux caractéristiques
des genres
Une fois passé en revue un échantillon représentatif du traitement
encyclopédique et homilétique de l’
exemplum
[48], le temps est venu de
s’interroger sur la part de la réalité dans ces faits à première vue si
pittoresques. Or, il s’avère qu’il ne s’agit pas d’une élucubration des
amateurs des
mirabilia ou bien d’une fable imaginée pour l’édification des
âmes, mais bien d’une preuve de la pertinence scientifique des
encyclopédies, voire d’une certaine catégorie d’
exempla médiévaux. En effet,
les zoologues modernes confirment entièrement le réalisme de la scène. Le
spécialiste du blaireau, E. Neal, atteste que la répugnance du blaireau pour
l’urine et les excréments du renard est si spectaculaire qu’il préfère quitter la
tanière souillée par le renard, ce dont cet animal profite pour s’y installer :
« Rotting remains of prey, fox scent and urine are greatly disliked
by badgers, and this causes them to use different parts of the sett
or, if not breeding themselves, leaving the vixen and her cubs in
possession. » [49]
Qu’elle se voit traitée par les encyclopédistes ou par les prédicateurs, la trame
est donc entièrement conforme à la réalité zoologique. Cependant, nous
avons remarqué qu’un certain nombre de particularités caractérisent le
traitement de l’épisode dans chacun des deux genres. Ces changements nous
semblaient être régis par des constantes dictées par la finalité des œuvres. On
va maintenant évoquer ces différences, dans l’espoir de pouvoir contribuer
ainsi à une meilleure compréhension du traitement des récits animaliers par
les deux types de textes.
D’un genre à l’autre, on observe une certaine différence dans la
caractérisation des motifs du comportement animalier. Pour rendre compte
de l’intrusion du renard, les encyclopédistes prennent le soin de préciser
qu’il ne creuse pas son propre terrier, tout en cherchant à profiter des tanières
déjà construites. À cet égard, il peut être illustratif de comparer l’assertion
d’E. Neal : « Foxes occasionally dig their own earths…, but they are lazy
diggers and much prefer to use badger setts if available […]
[50]» aux passages
médiévaux suivants :
vulpes enim nunquam sibi foveam parat, sed foveam taxi per
dolum occupat (Vincent de Beauvais) ;
Dicit Experimentator, quod vulpes in
fodiendis foveis non laborat, sed bestia quedam, quam daxum dicimus (Thomas de
Cantimpré).
Les luttes farouches du blaireau et du renard, dont le blaireau peut sortir
définitivement victorieux, sont également bien connues dans la nature.
Comparons encore l’observation d’E. Neal : « When badgers have cubs
below, any intrusion by a fox usually meets with strong aggression […]
Fights between foxes and badgers often attract attention because of the noise
that ensues
[51]» et le témoignage de Barthélemy l’Anglais :
Haec bestia, ut dicit
idem [Physiologus], vulpem odit et cum eadem dimicare consueuit […]. Un détail
réaliste explique plus subtilement encore le subterfuge du renard :
[…] sed
videns vulpes quod propter duritiam et villosam eius pellem eum laedere non poterit,
se victam simulans, fugam petit. Cette désertion des lieux par le renard est
également un fait plus ou moins confirmé par l’observation directe :
« Usually, these fights end with the fox running away
[…]
[52]».
Les naturalistes décrivent donc les événements en des termes réalistes,
tout en cherchant à expliquer, dans un esprit scientifique, les motifs du
comportement du renard.
Au passage vers les textes parénétiques surviennent des transformations
importantes. Certains prédicateurs, il est vrai, aiment abriter leurs dires
derrière la caution d’une observation objective : ainsi, Gilles d’Orléans réfère
aux lois de la nature :
sic natura eum docuit
[53] et Thomas de Chobham semble
suivre un encyclopédiste en donnant du renard la caractérisation suivante :
vulpes, que nunquam habet latibulum nisi in fovea aliena
[54].
Cependant, le souci d’explication scientifique disparaît de la plupart des
texte parénétiques. On voit déjà cette évolution en germe dans l’ouvrage
d’Alexandre Neckam chez qui l’instinct du renard, naturellement non
fouisseur et cherchant un abri pour sa future famille est interprété comme
une ruse pure et simple (animal dolosum). Lorsque Alexandre affirme que le
renard, caché, observe la labeur des blaireaux (latitans interim […] sustinet
usque mansio subterranea parrata sit […]) et lorsqu’au lieu des termes
naturalistes qui seront utilisés plus tard par les encyclopédistes (urina chez
Barthélemy, les effets très concrets du verbe stercorare chez Vincent de
Beauvais ou des termes encore plus évocateurs de stercoribus exonerare, ut
fetore digestionis putride fovea polluta vilescat chez Barthélemy) on lit que le
renard laisse dans la tanière signum turpe hospitum novorum, on constate que
le processus de l’affabulation est une question de la finalité des œuvres, et
non d’une évolution chronologique, car, dans ce premier texte attestant
l’histoire, il est déjà bien amorcé.
Une solution lexicale du même ordre au problème délicat a été adoptée par
certains prédicateurs : le renard coinquinat la tanière chez Jacques de Vitry, il
y facit per totam villoniam suam chez Gilles d’Orléans. D’autres s’expriment en
des termes plus verts, ce qui se conçoit facilement, étant donné qu’il fallait
insister sur l’effet répugnant de l’intrusion du renard-diable : ordurat
(Ranulphe), fedat (Harley 2316) ; l’euphémisme initial n’empêche pas Gilles
d’insister par la suite sur l’état souillé de la tanière à l’aide des termes fedata
et horendata.
Mais le changement principal s’observe ailleurs dans les textes. C’est
encore l’examen du plan lexical qui nous permettra de l’observer : les termes
crus mentionnés ci-dessus qui soulignent l’effet de la visite du renard ont
pour fonction stylistique de faire contraste avec une insistance constante,
voire subjectivement redondante sur la propreté du blaireau – motivation du
comportement animal méconnue de la littérature encyclopédique : et est
mundissimum animal quod fetorem sustinere non potest (Jacques de Vitry, cf.
Arundel 506), sunt animalia valde munda (Gilles), et est ita animal mundum et
tantum diligit mundiciam quod nullam immundiciam […] (Ranulphe) ; habet
nidum mundum (Harley 2316). Quoique l’observation du blaireau dans la
nature puisse aboutir à une conclusion semblable, le concept biblique de la
mundicia est évidemment à l’arrière-plan de ces innovations. Il n’est guère
surprenant de voir cette insistance dans notre exemplum, vu que l’image de
l’âme-maison propre a été développée par les prédicateurs. On lit dans le
sermon déjà cité d’Olivier Maillard :
Se tu desires doncques, ame deuote, receuoir cel hoste, sur toutes choses
garde que ton hostel, c’est a dire ta conscience, soit nette e despeschée de
tout ce qui luy pourroit desplaire.
La suite du sermon, évoquant l’autorité de saint Grégoire, révèle que le
thème de la conscience nette, et de ce fait prête à recevoir Dieu, fait partie
d’une véritable tradition :
Comme dit saint Gregoire en l’omelie de la presente solennité [la Pentecôte], se aucun prince vouloit venir en nostre hostel pour nous
honnorer ou remunerer, nous ferions toute diligence que nostre hostel
fust bien net. Quant doncques ton Dieu et souuerain prince desire entrer
en ta conscience, quelle diligence dois tu faire qu’elle soit pure et nette ! [55]
L’innovation la plus intéressante introduite dans des textes parénétiques est
le rocher dans lequel l’animal est censé bâtir sa demeure. Aux trois textes qui
contiennent cette modification on peut ajouter celui de Ranulphe de la
Houblonnière, où les résidus du groupe syntagmatique lié avec in rupe
montrent que sa source devait contenir le mot. Il semble à peu près certain
que la mention du rocher vienne dans les textes homilétiques de Jacques de
Vitry, il subsiste cependant la question d’où la tient celui-ci. Faute de pouvoir
y apporter une réponse définitive, nous nous contenterons d’avancer trois
motifs possibles de cette modification.
La mention de la maison construite dans un rocher pouvait appeler à
l’esprit des souvenirs bibliques. On pense bien sûr à la parabole des maisons
fondées sur le rocher et sur le sable (Mt 7, 24 et Lc 6, 48) et aux préfigurations
vétérotestamentaires de cette allégorie
[56]. Le détail du rocher était donc
évocateur. Il convenait aussi bien aux besoins de la cohérence entre les plans
littéral et allégorisant, car il fallait insister sur le caractère pénible du
creusement, pour évoquer les souffrances du rédempteur. Peut-on affirmer
pour autant que le rocher a été amené dans le texte par un souci de rapprocher
l’histoire de l’ambiance biblique ? Nous n’en sommes pas persuadée. Cette
ambiance nous semble être un effet secondaire d’une modification survenue
pour des motifs différents.
Cette innovation pourrait être due à une influence de la
Topographia
Hibernica ou de l’un des bestiaires ayant repris ce texte, qui caractérisent le
blaireau comme
mollia frequentans et montana (
Topographia Hibernica)
[57] ou
montana frequentans et saxosa (bestiaires)
[58].
Enfin, il peut y avoir un troisième motif, lié au changement de
protagoniste. On le verra tout à l’heure.
4. Pour un symbolisme du blaireau
Nous venons de voir que les usages parénétiques de l’exemplum pourvoient
systématiquement le propriétaire de la tanière d’un symbolisme divin.
Pourra-t-on déceler des éléments constitutifs qui ont contribué à
l’élaboration de cette valeur symbolique ?
Au départ, rien ne semble avoir prédestiné le blaireau à une
senefiance
positive. Il tenait une place importante au sein des pratiques magiques
[59] et
passait plutôt pour maléfique. On sait que l’antique
meles (devenu entre
temps
melos, melota etc.) tendait à être remplacé par
taxus probablement pour
des motifs de tabou. Les fables ne sont pas non plus favorables au blaireau :
commutant dans un schéma narratif avec la chauve-souris, il incarne la
duplicité
[60].
Mais assez tôt apparaît dans des textes une autre perception du blaireau,
positive celle-ci. Tout en célébrant l’admirable vigueur de l’animal,
Hildegarde de Bingen rend hommage à sa clémence :
[…] et fere tam fortes vires in se habet ut leo, sed virtutem quam in se
habet pro nihilo reputat, nisi quod eam interdum repente ostendit et
iterum cito cessat, quoniam si eam semper ostenderet, viribus leonis fere
compararetur. Sed eum taedet vires suas ostendere, nisi quod interdum
eas prae laetitia et exultatione ostendit [61].
Les mêmes qualités du blaireau sont mises en avant par Vincent de Beauvais :
Melosus est bestia valde magna, que truculentos hostes persequitur,
tanquam ad haec creata. Rictus habet ingentes, dentes quoque fortes et
prominentes, cum quibus audacter bella cum advesariis partitur, haec
cum hominibus fortibus terribilis sit, puerorum tamen innocentiam et
eorum paruuitatem mirabiliter perhorrescit, eorum verbera fugit. In quo
digne magnificentia innocentiae comprobatur [62].
C’est ce comportement judicieux du blaireau qui sera mis en œuvre dans le
cycle renardien. Malgré sa complicité avec le perfide roux, le blaireau n’y
perdra rien de son sérieux – c’est le seul protagoniste du cycle qui ait un
caractère sans tâche :
Grimbert qui molt fu enterrin / De loiauté et de valor (XI, v.
2750)
[63].
Nous venons de suggérer quelques éléments dont certains ont pu
favoriser l’implantation du symbolisme divin et sotériologique du blaireau.
L’essentiel de la réponse se trouve cependant ailleurs : c’est par opposition
à la négativité canonique du renard que le blaireau a pris une
senefiance
positive. Il est connu que même des animaux dont le symbolisme est
traditionnellement négatif peuvent acquérir une
senefiance positive face à
plus mauvais qu’eux. Donc même si le blaireau n’avait pas de lui-même un
symbolisme nettement tranché, sa rivalité avec le renard a décidé de sa place
dans l’interprétation allégorique
[64]. On trouve la confirmation de ce
mécanisme de détermination par opposition dans l’allégorisation dont
Gilles d’Orléans pourvoit son
exemplum.
Dans son interprétation, la tanière est assimilée à la pensée du fidèle et le
renard au diable qui, ne pouvant y pénétrer autrement, l’âme se refusant au
péché, lui inculque du moins de mauvaises pensées. La présence de celles-ci
est suffisante pour chasser Dieu, qui, comme ce
mundum animal,
nunquam
habitat nisi in pura mente. Par la suite, tout en insistant sur l’image du Dieu
fuyant l’âme salie par le péché, la moralité ne s’embarrasse plus du
propriétaire du terrier (en l’occurrence de la marmotte), alors qu’elle ne cesse
de filer la métaphore du renard-diable : vulpis diabolus
multum nititur istam
cameram vel garde robe deo caram et secretam suis fecibus hordeare […
] Sic quidem
facit benignus dominus quando redit ad animam : purgat eam ab omni hordura
inmissa par vulpem diabolum
[65]. Que la construction
vulpis diabolus soit
effectivement un syntagme consacré, est prouvé par sa présence dans la
moralisation de Pierre Bersuire :
[…] videt eam per malitiam vulpis diaboli
tot
et tantis pollutionibus plenam esse
[66].
L’exemple de Gilles qui vient d’être allégué nous ramène à un autre
argument qui s’oppose à la thèse d’un symbolisme spécifique au blaireau :
c’est l’intrusion de la marmotte qui vient concurrencer le blaireau chez ce
prédicateur et chez Ranulphe de la Houblonnière.
Chez Ranulphe, nous hésitons quant à la disparité/égalité des deux
référents désignés respectivement par taxus et melota, maremote (et facit sicut
taxus vel melota, « maremote ») la conjonction vel pouvant assumer la fonction
d’un coordonnant aussi bien que celle d’un disjonctif. S’agit-il d’une lacune
du prédicateur dans le domaine de la taxinomie zoologique vernaculaire
(serait-ce par une sorte d’attraction paronymique que Ranulphe appliquerait
au blaireau simultanément ses deux noms latins et le français maremote,
attribuant à celui-ci le sens de « blaireau » ?) ou bien d’une ignorance de l’une
des dénominations latines du blaireau, melota, et de son assimilation fautive
au référent « marmotte » ? Plus loin, la marmotte n’apparaît plus et c’est
melota, pris comme féminin, qui est retenu comme actant par le prédicateur.
Malgré cela nous n’avons pas de possibilité de trancher avec netteté le
problème du signifié du terme.
Le sermon de Gilles d’Orléans, puisé de toute évidence à la même source
que celui de Ranulphe, nous permet d’avancer dans le sens de la deuxième
hypothèse. Grâce à la forme plurielle du prédicat et à la conjonction de
coordination, il est évident qu’il s’agit de deux référents distincts : Quedam
scriptura dicit quod la marmote et taxus sunt animalia valde munda. Comme c’était
le cas pour l’animal désigné comme melota chez Ranulphe, chez Gilles la
marmotte esquive totalement le blaireau dans la suite de l’histoire.
Des éléments de la narration peuvent venir à notre secours lors de la
détermination du signifié des termes
marmote/melota dans les deux textes
homilétiques. Il est remarquable que les auteurs désignant l’animal comme
melota ou
marmote, situent également sa tanière dans le rocher. De même, le
comportement de l’animal face aux traces de la présence du renard – son cri
perçant et sa fuite subséquente – tel qu’il est décrit par Gilles et par Ranulphe,
correspond exactement à l’attitude de la marmotte face à un prédateur
[67]. Ces
détails pourraient être des arguments supplémentaires pour voir derrière
melota le signifié « marmotte ». Les prédicateurs auraient ainsi cherché à
rapprocher le texte de la réalité zoologique.
Quant aux motivations de la substitution
taxus-
melota/marmote, un recours
à une explication linguistique semble être plausible. Le terme
melota comme
désignation du blaireau ne semble pas avoir été courant au XIII
e siècle. La
dénomination vernaculaire ayant été
taisson, on aurait préféré son
homologue latin
taxus. De surcroît,
melota est un terme parasite dans la
famille des noms issus de
meles (
melo, melos, melus…), un intrus linguistique
qui ne s’est vu qu’occasionnellement assigner le signifié « blaireau » par une
attraction paronymique fautive. À la différence de tous ces mots,
melota est
d’origine grecque et signifiait au départ « peau de chèvre ou de brebis ». Des
attestations du mot répertoriées par le Nouveau Du Cange nous apprennent
que le mot est associé au Moyen Âge notamment à un type de vêtement
(confectionné avec des poils durs, vêtement monastique ou pénitentiel),
alors que, quoiqu’on établisse un faux lien étymologique
[68], on continue le
plus souvent à en dissocier
melos ou
melus pour désigner le blaireau
[69].
Nous pouvons donc poser que le mot
melota en tant que signifiant d’un
signifié animal aurait été méconnu des prédicateurs français du XIII
e siècle.
La ressemblance phonique des mots
marmote et
melota (
m – liquide
– t – e issu
du
a final)
(m – liquide –
t –a final) aurait conduit à une assimilation du lexème
melota au terme vernaculaire plus familier, très probablement à partir d’un
passage littéraire utilisant les mots
taxus et
melota comme des termes
synonymes. Plus d’un texte célèbre contient cette association. Elle se trouve
dans la version d’Alexandre Neckam, où c’est cependant
taxus qui se voit
privilégié,
melota n’intervenant qu’une fois à la fin de l’
exemplum, à titre de
variation stylistique. Les deux termes sont plus étroitement associés dans la
Topographia Hibernica (et dans les bestiaires inspirés de ce texte), dont nous
avons dit plus haut qu’elle nous semble avoir influé sur le traitement
homilétique de l’
exemplum:
Est taxus qui et melota dicitur… Plus près de nos
prédicateurs, la synonymie est pratiquée par Thomas de Chobham :
foveam
animalis quod dicitur taxus sive melota […]
[70] La disjonction des deux
synonymes aurait donc été entraînée à partir d’une mauvaise lecture d’un de
ces passages, par un prédicateur ignorant la signification du mot
melota.
Toutefois, les choses pourraient être plus complexes et il s’avère que, par
un jeu de hasards de la transmission textuelle, les prédicateurs se retrouvent
plus près de la tradition zoologique antique que les encyclopédistes eux-mêmes. Nous en trouvons la preuve dans le texte des plus classiques, le
chapitre 55 du livre VIII de la Naturalis Historia de Pline, curieusement assez,
au chapitre consacré à la famille de mus.
Il est question de la technique utilisée par les mures alpini – les marmottes
– lors de la préparation de leur logement pour l’hiver : le mâle et la femelle
transportent une botte d’herbe sur leur ventre, tout en se traînant
alternativement l’un l’autre sur le dos jusqu’à leur trou :
Conduntur et Alpini [mures], quibus magnitudo melium est, sed hi
pabulo ante in specus conuecto, cum quidem narrant alternos marem ac
feminam subrosae conplexos fascem herbae supinos, cauda mordicus
adprehensa, inuicem detrahi ad specum, ideoque illo tempore detrito esse
dorso [71].
La confusion pourrait bien avoir été engendrée par la caractérisation que fait
Pline de la taille des marmottes, qu’il compare à celle des blaireaux.
Avec ce texte antique, nous nous retrouvons au tout début de la tradition
textuelle de l’épisode du creusement de la tanière. À partir de là, nous
pouvons reconstituer l’histoire de ce texte : Giraud le Cambrien – érudit
versé dans la culture classique – aurait pris la description directement à Pline
(elle ne figure pas chez Solin ni dans aucun autre ouvrage encyclopédique
postérieur de l’Antiquité)
[72], en comprenant mal le nom de l’animal et en
contaminant le comparant avec le comparé (
mures alpini – « marmottes » avec
meles).
Il y a certes plus d’une divergence entre cette description de la
collaboration du mâle et de la femelle à la préparation de leur lit et entre le
texte du clerc gallois. Cependant, que le passage de Giraud soit effectivement
tributaire de Pline, est prouvé par le chapitre 26 de la
Topographia ainsi que
par deux chapitres de deux autres ouvrages de Giraud où l’épisode est repris
à propos du castor. Certains détails présents dans ces passages (notamment
la mention du dos pelé comme conséquence de la friction de l’animal contre
le sol) font abandonner toute hésitation
[73].
Une deuxième hypothèse surgit donc devant nous : une connaissance du
passage de Pline directe ou médiatisée par une autre œuvre que celle de
Giraud, aurait ramené dans les textes de Gilles et de Ranulphe la marmotte
originelle.
Enfin, n’oublions pas que la commutation pourrait avoir été encouragée
par une observation réaliste. Dans la nature, en effet, le renard est susceptible
d’occuper des terriers abandonnés par la marmotte. Dans des cas très rares,
des conflits territoriaux entre les deux animaux ont été enregistrés
[74].
Cependant, vu la rareté avec laquelle cet événement a été constaté même par
des zoologues modernes, il faut croire que, si jamais un conflit entre le renard
et la marmotte a fourni des éléments nouveaux à notre
exemplum – théorie qui
doit rester sujette à caution, vu que les marmottes européennes occupent des
terrains difficilement accessibles à l’observateur humain
[75] – il s’agirait de la
scène de la prédation, plutôt que de celle d’un conflit territorial
[76]. Quoiqu’il
en soit, il semble hautement improbable que les prédicateurs, dans leur
conservatisme, auraient pris l’initiative de changer de protagoniste de
l’histoire, sans y avoir été amenés par un texte d’autorité.
La question de la substitution de la marmotte laisse donc plusieurs
hypothèses ouvertes. Ce qui est sûr cependant est que, en proie à toutes ces
ambiguïtés, le blaireau est loin de détenir le monopole de la scène.
Or, si cette promiscuité de rôles est observable dans certaines occurrences
de l’épisode de la tanière usurpée, la scène du creusement est encore moins
particulière au blaireau. Par la double attribution du même procédé de
construction au blaireau et au castor par Giraud de Barri
[77], le blaireau se voit
fondamentalement condamné à partager son rôle.
Thomas de Cantimpré, se référant à l’Experimentator, retient la scène du
creusement à propos du castor, tout en expliquant le fait de l’esclavage par
une attitude xénophobe :
Ut dicit Experimentator, castores in grege vivunt et in multitudine ad
silvas vadunt lignisque dentibus abscisis ea ad cavernas suas miro modo
deferunt. Nam unum pro vehiculo resupinatum pedibus elevatis in
terram proiciunt et inter eius crura ligna abscisa artificiose componunt
et sic eum cauda trahentes ad propria tecta deducunt. Talem iniuriam
non faciunt castores hiis castoribus, qui inter eos educati sunt, sed illis
qui de alienis partibus ad se venerunt talesque sub custodia in servitutem
redigunt [78].
Ce texte sera repris par Vincent de Beauvais
[79]. Jacques de Lausanne (mort en
1321) aussi retient le castor comme l’acteur des événements. Il abrège la
description et la transforme en un
exemplum allégorisé : le sort du castor –
esclave évoque le portement de la croix :
Ligna holocausti posuit super filium. Ysaac portabat ligna quibus
debebat succendi. Sic Christus exit baiulans sibi crucem, ut dicitur Jo.
.XIX. Nota quod Physiologus dicit quod inter crura et tibia unius castoris
ponuntur ligna ex quibus edificatur domus aliorum. Sic Christus tulit
crucem ex qua edificata est domus ecclesie. Et in hoc docemur portare
crucem penitencie in proprio corpore et non solum confidere in suffragiis
aliorum [80].
L’allégorisation de Pierre Bersuire, énoncée également à propos du castor, va
dans le même sens mais est élaborée davantage. Les bois dont est chargé le
ventre du castor-esclave représentent les hommes sauvés par le sacrifice du
Seigneur :
[…] inter eius pedes, et bracchia, id est, inter ipsius charitativos
amplexus, ligna quae de silva mundi huius praesciderant, peccatores
quos ab infidelitate retraxerant, posuerunt, et sic de eo fecerunt
quadrigam ad deferendum ligna, id est homines ad habitaculum paradisi,
[…] ligna, id est homines quos redemerat, secum tulit [81].
Les deux occurrences moralisées de l’épisode de la construction de demeure,
les seules que nous ayons pu relever, racontent l’histoire à propos du castor.
Il semble en effet que cet animal, par le fait que son matériel de construction
est le bois, pouvant évoquer celui de la croix, se prêtait mieux que le blaireau
à la moralisation de l’épisode.
Dans tous les exemples répertoriés jusqu’ici, le blaireau ou ses substituts
représentaient des entités éminemment positives. Cependant, comme cela
arrive parfois même pour des animaux dont la senefiance est fondée sur des
traditions solides, nous rencontrons des cas d’interprétation contraire. Un
renversement symbolique est en germe dans une note marginale
introduisant la scène du conflit du renard et du blaireau au chapitre 112 du
livre XVIII du De proprietatibus rerum, conservée par trois manuscrits : Nota
de discordia malorum. Cette annotation, tout à fait exceptionnelle dans la
prédominance des interprétations positives du blaireau présentes dans ces
notes, n’a été actualisée que par Pierre Bersuire, qui, on l’a vu, s’est attaché
à développer la majorité des annotations marginales des manuscrits de
Barthélemy.
Mis à part ce fruit d’une reprise consciencieuse, un seul passage littéraire
contenant l’épisode est défavorable au blaireau. Il laisse cependant sans
interprétation symbolique le motif du conflit avec le renard, l’attribution de
la senefiance négative passant par l’évocation de la vie souterraine et de
l’alimentation du blaireau : il s’agit du conte 144 de Nicole Bozon. Nicole
accuse l’animal d’être impur et, tout en lui reconnaissant sa diligence
traditionnelle, il l’assimile au riche qui ne se soucie que d’amasser des
opulences, qui refuse même de prendre femme de peur qu’elle ne le fasse
excessivement dépenser. Comme le blaireau qui disparaît dans les méandres
de sa tanière, le riche se tapit dans un recoin de sa maison, pour ne pas être
dérangé si un nécessiteux venait lui demander un service :
Et autre rien ne pensent forz de tresor acquiller e de aver petitez e basses
meisoñz pur sauver lur purchace, od estreite garde de entree a la porte, qe
Dieux ne nul bon homme ne entre pur part avoir des ses bienz, e dedenz
devers diverciles ou tapir purra si nul bon homme le quierge [82].
Si cette interprétation est surprenante pour un texte contenant l’histoire de
la tanière usurpée, le symbolisme du blaireau choisi par Bozon n’est toutefois
pas sans précédent. Bozon amalgame le récit du renard-usurpateur avec une
description d’une variété particulière du blaireau, qui quant à elle a connu un
certain succès, comme en témoigne un
exemplum de Jacques de Lausanne,
sans aucun doute inspiré de Barthélemy l’Anglais d’où d’ailleurs Bozon doit
le tenir aussi
[83]. On y remarquera la récurrence du motif de l’hostilité envers
la femelle. Mais ce qui mérite notre attention en particulier, est la valeur
symbolique du blaireau précisément contraire à celle qu’on connaît de notre
épisode – il y figure le diable :
Exemplum in natura est quedam species taxi : qui quidem taxus cum
femella in estate congregat cibum pro toto anno in fovea. Sed taxus timens
ne parum habeat de cibo, expellit femellam. Sic demon iuvat usurarium
vel raptorem ad congregandum, et dum usurarius credit uti bonis
congregatis, expellit eum. Unde Lu. Xii. [20] De illo qui dicebat anime
sue : « Comede etc. » – « Stulte, hac nocte repetent animam tuam a te
etc. » [84]
Une fois épuisé le stock des histoires tournant autour de la tanière, le temps
est venu de se demander ce qu’il en est du symbolisme du blaireau en dehors
de ces épisodes. Force est de constater que ces évocations sont rares, et nous
n’en avons repéré qu’une pour laquelle il est loisible de parler d’une valeur
symbolique de l’animal : il s’agit d’une harangue de Jean Gerson prononcée
devant le roi. Ce texte est propre à montrer que, même chez des prédicateurs
sans doute familiers avec le symbolisme positif du blaireau issu de
l’
exemplum de la tanière usurpée, cet animal peut figurer des penchants
pécheurs, et qu’il peut même dans ce rôle amicalement côtoyer son ennemi
héréditaire. Gerson transpose au blaireau un trait du renard souligné par
Isidore (mais remontant au moins à saint Grégoire)
[85] et patiemment repris
par toute sa postérité (
numquam rectis itineribus, sed tortuosis anfractibus
currit)
[86], pour signifier la sinuosité de l’esprit des hypocrites, dont doit se
garder le roi :
Nous trouvons que les bestes fraudulentes, et astutes, et dommageuses,
comme le renard, et le tesson, et le serpent, ne peuvent aller le droit
chemin ; mais vont toujours en variant, et en declinant, puis çà, puis là,
et en tapinage, ou en mucettes. Ce ne sont pas vos loïaux sujets, pour les
quels je parle ; car ils vont le droit chemin, et le chemin Roïal [87].
5. Le cas Grimbert : un retournement de la scène
Cette association des deux bêtes traditionnellement considérées comme
ennemies ne saurait manquer d’évoquer le
Roman de Renart. Un peu comme
dans la comparaison gersonienne, le renard et le blaireau s’y voient réunis
dans une relation de parenté et d’amitié
[88]. Comment expliquer ce
renversement ? Il se peut que, outre des rapprochements opérés par des
auteurs de traités zoologiques
[89], la juxtaposition fréquente du blaireau et du
renard dans les
exempla ait engendré, paradoxalement, une connivence entre
les deux bêtes. Lorsque les trouvères, conformément à l’esprit des chansons
de geste, cherchaient au renard un adjuvant fidèle, leur choix aurait pu en
être déterminé.
Cette constatation ne doit cependant pas nous décourager de creuser
l’enquête dans un autre sens. Comme l’a observé H. Class dans sa thèse
consacrée aux fondements zoologiques des mœurs animales décrites dans le
Roman de Renart, il y a dans le
Roman une partie considérable d’exactitude
zoologique
[90]. Curieusement, la discordance entre l’amitié imperturbable du
couple des actants fondamental et la tradition littéraire n’a pas frappé son
attention. On peut donc combler cette lacune en rapprochant la fiction du
Roman de quelques éléments de la réalité zoologique.
La lutte du renard et du blaireau, quelque spectaculaire qu’elle soit, ne
peut pas être tenue pour caractéristique des relations entre les deux espèces.
E. Neal explique que les tanières sont souvent si spacieuses qu’elles
permettent une cohabitation paisible des renards et des blaireaux. Les deux
espèces occupent alors chacune une partie distincte d’une même demeure
tout en se portant un respect mutuel
[91]. M. Artois et A. Le Gall confirment cette
constatation dans leur monographie consacrée au renard :
« […] en France, dans de nombreux cas, le renard s’installe dans
un terrier de blaireau et ou de lapin, au réseau de galeries souvent
complexe. Il peut même y vivre en bonne entente avec le vrai
propriétaire. Ce comportement suppose l’existence de très grands
terriers dans lesquels chaque animal dispose de ses propres
“appartements” » [92].
Il a même été observé des cas d’une cohabitation étonnamment étroite entre
les deux espèces, où de petits blaireaux ont été élevés dans la même partie de
la tanière que des renards du même âge. Une fois atteint l’âge de sortir, ils ont
émergé en concorde par le même orifice
[93].
L’ambiance des liens de parenté du
Roman est entièrement recouvrée
lorsqu’un témoignage d’un zoologue nous apprend qu’une femelle de
blaireau a adopté de petits renards dont les parents avaient été tués par des
chasseurs
[94].
Forts de ces découvertes, nous pouvons conclure que l’amitié entre Renart
et Grimbert n’est pas dépourvue de tout fondement réaliste, et que, bien qu’il
ne s’agisse peut-être pas d’un effet prémédité, lorsque Grimbert appelle
Renart son
biau voisin
[95], au fond il fait référence à une réalité zoologique.
6. Là où la scène reste intacte
Revenons cependant à notre histoire. Nous avons vu que ni les œuvres
fondées sur le symbolisme, ni les ouvrages animaliers narratifs ne tiennent
à conserver au blaireau le rôle qui lui a été assigné par la tradition des textes
racontant ses déboires avec le renard. Il faut aller chercher du côté des
emplois didactiques et des expressions à caractère figé pour retourner au sein
de la tradition.
Que la scène ait dû être familière au commun du peuple de l’époque, c’est
ce que témoigne sa présence dans le manuel linguistique de Walter de
Biblesworth, texte qui s’appuie, pour des raisons pédagogiques, sur des
situations familières des plus courantes (la description d’une maison, d’une
charrue, du corps humain, des animaux et des plantes ordinaires) :
Jo vey cy un teissoun/, Ke ad gerpi sa mesoun,/Pur la fiente de goupil,/
Ke l’ad mis en exil [96].
Le prologue d’un poème anglo-normand du début du XIII
e siècle
[97], la
Petite
philosophie, exploite la scène dans une mention moralisatrice profane, tout en
l’infléchissant dans le même sens que les emplois homilétiques. L’envieux
qui détracte les bons écrits des autres est semblable au renard qui souille la
tanière du blaireau :
Si akun counte bone parole / Ou rien escrit de bone eschole / L’envïous
honist et deprave / Com gopil a teisson se cave, / Ou il dist : « ceo ne fist
il mye./Tel sens n’est il pas de bone vie,/Ou il n’est pas de tiel clergie / Ne
issi fundez q’il issi die. » [98]
Que cette mention ait été ou non suggérée par la lecture d’Alexandre
Neckam, comme le propose l’éditeur W.H. Trethewey
[99], son caractère
elliptique semble indiquer qu’il s’agissait à l’époque d’une image familière.
Nous ne sommes quant à nous aucunement persuadée de la nécessité de
postuler une source écrite pour cette mention succincte. La voie littéraire
n’était certainement pas le seul canal par lequel l’épisode pouvait être connu.
Il s’agissait d’une réalité rustique courante, sans doute plus accessible à
l’observation que les périples autour du terrier de la marmotte, et les fidèles
tenaient de leur propre expérience de quoi ramener à une réalité familière les
innovations des prédicateurs.
Notons aussi que la scène a, probablement indépendamment du
traitement littéraire, inspiré l’imagination populaire : les histoires
d’usurpation territoriale entre deux animaux ne sont pas rares dans le
répertoire folklorique de différentes populations européennes. Le catalogue
d’Aarne et de Thompson en recense de nombreuses. Dans plusieurs de ces
épisodes interviennent le blaireau et/ou le renard
[100]. Nous pouvons donc
supposer que l’expérience quotidienne et le fonds folklorique entraient en
interaction avec les évocations littéraires et qu’ils ont contribué à une
stabilisation de l’image du blaireau dans un type d’évocations spécifique.
Concluons en deux points.
1. Nous avons pu suivre à travers des survivances représentées par des
textes français et latins une partie de la tradition textuelle de l’épisode de la
tanière usurpée.
Notre enquête a révélé que, malgré un conservatisme propre à la tradition
des exempla, il n’est pas dépourvu d’intérêt d’étudier les différents cas de
leurs utilisations contextuelles. Chaque genre a sa manière particulière de
traiter les épisodes de la vie animale. Les prédicateurs focalisent sur des
éléments qui leur permettent de souligner le cheminement vers la senefiance
religieuse. Nous avons pourtant observé que certains d’entre eux cherchent
à contenir le récit dans les limites d’une certaine probabilité scientifique. Il
s’est donc avéré que l’exemplum homilétique n’est pas toujours une imitation
servile des sources : il s’agit d’une création originale qui va dans plusieurs
sens différents, amplifiée dans la perspective d’une interprétation
chrétienne, mais pouvant également témoigner d’une sensibilité vis-à-vis du
monde naturel, voire montrer la voie vers d’authentiques sources littéraires.
2. Les cas de commutation avec la marmotte et avec le castor dans le cadre
des exempla, de même que plusieurs occurrences de la signification négative
du blaireau nous ont amenée à constater que le blaireau ne possède pas de
symbolisme univoque. Comme aux auteurs d’une œuvre narrative
animalière, tel le Roman de Renart, il importe peu aux prédicateurs de rester
conformes à une tradition. Ils usent avec profit du symbolisme canonique qui
s’impose de lui même – le vulpes reste imperturbablement dans le rôle du
diabolus d’un bout à l’autre de la tradition textuelle de l’exemplum –, tandis
que l’autre protagoniste a une position bien moins stable.
Ainsi, l’analyse de l’
exemplum nous a permis de confirmer notre hypothèse
de départ. Le phénomène de l’instabilité de valeurs symboliques est, on l’a
maintes fois souligné, observable dans une certaine mesure pour toutes les
bêtes
[101]. Même les animaux jouissant d’une réputation foncièrement
négative, tel le loup, peuvent devenir occasionnellement parangons d’un
comportement exemplaire. Toutefois, ce n’est que rarement, dans une
ambiance particulière d’un genre spécifique (hagiographie) ou d’une
écriture personnelle
[102] qu’un tel renversement peut avoir lieu. Dans la
mentalité médiévale, ces animaux n’en portent pas moins une marque
indélébile d’appartenance au monde du mal.
En revanche, des bêtes moins caractérisées, ne venant que rarement au
contact de l’homme et/ou ne représentant pas pour lui une menace
économique notable
[103], ont un potentiel symbolique beaucoup plus
diversifié, composé de tout un éventail de significations, souvent opposées
entre elles. Le blaireau comme le castor ne bénéficient pas d’une tradition
symbolique préalable et la valeur positive qui leur était assignée dans
quelques épisodes particuliers, où seul le dynamisme de l’histoire permettait
de leur conférer une
senefiance, n’a pas été suffisamment puissante pour faire
prévaloir ce symbolisme dans d’autres contextes
[104].
[1]
Cf. le terme
sarkophagos employé entre autres par ARISTOTE,
Histoire des
animaux, éd. P. LOUIS, t. 1, Paris, 1964, p. 488 a ; t. 3, p. 594 a et
passim.
[2]
Au sens où ce terme est utilisé par les sémanticiens du prototype : « qui
présente des traits considérés comme typiques de sa catégorie par la majorité des
locuteurs ». Bien qu’elle reflète pour l’essentiel les faits zoologiques, une telle
représentation ne recouvre pas complètement la réalité naturelle (cf. G. KLEIBER,
La
sémantique du prototype,
catégories et sens lexical, Paris, 1990, p. 69-73, 190 et
passim). La
perception humaine fait peu de cas du fait que les animaux à régime majoritairement
carnivore ne se privent pourtant pas de nourriture végétale. Dans le cas du renard,
celle-ci peut même prédominer sur la composante animale à certaines périodes de
l’année peu propices à la prédation (cf. M. ARTOIS, A. LE GALL,
Le renard, Paris, 1988,
p. 53).
[3]
Des exemples du rôle narratif et du symbolisme positifs des omnivores
comme l’ours ou le sanglier sont nombreux, notamment dans le domaine de la
légende et de l’
exemplum. On se bornera à évoquer un texte intéressant pour son
arrière-fond « taxinomique », révélateur de la perception de l’auteur – une fable
insérée à titre d’
exemplum dans le
Loquar in tribulatione de Jean Juvénal des Ursins : les
omnivores s’y rangent du côté des herbivores, dans l’opposition contre les animaux
au régime majoritairement carnivore (le léopard
et autres pareilles bestes vivant de char)
qui, avec le renard à la tête, travaillent à la destruction du royaume (JEAN JUVÉNAL DES
URSINS,
Écrits politiques, éd. P.S. LEWIS, t. 1, Paris, 1985, p. 347 et s.). Pour les différentes
versions de cette fable, originaire du
Panchatantra indien, et pour les variations
survenues dans l’exploitation narrative de l’opposition carnivores/herbivores, voir
J. BATANY, Renart au XV
e siècle : Une réécriture du
Livre des Bêtes de Raymond Lulle
par Jean Juvénal des Ursins,
Reinardus, t. 2, 1989, p. 3-13.
[4]
Cf. H. KRUUK,
The Social Badger, Oxford, 1989, p. 125-126.
[5]
Cf. U.T. HOLMES, Gerald the naturalist,
Speculum, t. 11, 1936, p. 110 et s. A.
GRANSDEN, dans son article Realistic observation in the 12
th century England,
Speculum, t. 47, 1972, p. 29-51, souligne le rôle de Giraud de Cambrai pour l’histoire
du traitement réaliste de la nature.
[6]
Liv. I, ch. 25 ; LONDRES, British Museum, ms. Royal 13.B.VIII, f° 10 v°. De la
Topographia Hibernica, cette description a pénétré dans plusieurs bestiaires de ce qu’on
appelle la troisième famille. Cf. à ce propos les mss Bodley 764 (
Bestiary being an
English version of the Bodelian Library, Oxford ms. Bodley 764, with all the originale
miniatures…, trad. R. BARBER, Woodbridge, 1993, p. 108) et Harley 4751 du British
Museum, f° 30 r°. Les deux manuscrits sont du XIII
e siècle. R. Bartlett précise que c’est
en compagnie de trois chapitres consacrés à d’autres animaux que celui dévolu au
blaireau est passé dans ces bestiaires, par l’intermédiaire de la première rédaction de
la
Topographia Hibernica (R. BARTLETT,
Gerald of Wales, 1146-1223, Oxford, 1982, p. 143
n. 84).
[7]
Les Mervelles de Rigomer von Jehan, éd. W. FOERSTER, t. 1, Dresde, 1908, p. 412,
v. 13944 ;
Petite Philosophie, cf. n. 97, et le texte correspondant,
Recueil général des Sotties,
éd. E. PICOT, t. 1, Paris, 1902, p. 97, v. 381 et s.
[8]
Taschoner, tassoner, « enfouir », « enfermer » (A. TOBLER, E. LOMMATZSCH,
Altfranzösisches Wörterbuch, t. 10, Wiesbaden, 1976, col. 131 ; Fr. GODEFROY,
Dictionnaire
de l’ancienne langue française, t. 7, Paris, 1892, p. 653) ;
entaisnier, (entesnier) soi (dérivé
apparemment de
taisniere, mot forgé à son tour sur
taisson) « entrer dans une tanière »
(TOBLER, LOMMATZSCH,
Altfranzösisches Wörterbuch, t. 3, col. 549 ; GODEFROY,
Dictionnaire
de l’ancienne langue française, t. 3, p. 248). Cf. W. VON WARTBURG,
Französisches
Etymologisches Wörterbuch, t. 131, Bâle, 1966, p. 145, 146.
[9]
Pour un échantillon représentatif des dénominations des habitations
animales, on peut se reporter au corpus lexical du
Roman de Renart, rendu facilement
exploitable grâce à l’
Index des thèmes et des personnages, par M. DE COMBARIEU DU GRÈS
et J. SUBRENAT, Aix-en-Provence, 1987.
[10]
Cf. ARTOIS, LE GALL,
Op. cit., p. 84, et E. NEAL,
The Natural History of Badgers, 3
e
tir., Londres, 1990, p. 80 et s.
[11]
BARTHÉLEMY L’ANGLAIS,
De proprietatibus rerum coelestium, terrestrium et
inferarum libri XVIII, Francfort, 1601, reprint 1964, liv. XVIII, ch. 112,
De vulpe, p. 1127-1128 (cf. n. 19). Pareillement, Pierre Bersuire, dans son élan de moralisateur, calque
l’histoire du renard et du blaireau sur la description aristotelicienne des alliances
entre les bêtes, en faisant du corbeau un allié du renard (la mention de l’amitié de ces
deux bêtes se trouve effectivement chez Aristote) dans la lutte contre le blaireau, et
en attribuant toute cette invention à Isidore (PIERRE BERSUIRE,
Opera omnia, t. 1,
Opus
reductorii moralis super tota Biblia, Cologne, 1620, p. 730 a). L’affirmation est d’emblée
suspecte, au vu du numéro du livre dont le renseignement serait prétendument
extrait (du moins selon l’édition de Cologne, il s’agirait d’un livre XXI inexistant !).
[12]
La datation est de R.W. HUNT,
The Schools and the cloister, The Life and Writings
of Alexander Nequam (1157-1217), éd. M. GIBSON, Oxford, 1984, p. 30.
[13]
Il a été prouvé qu’Alexandre a emprunté plusieurs passages à la
Topographia,
œuvre qui a connu un succès hors du commun peu après sa rédaction. R.W. Hunt
remarque : « It would have been surprising if he [Alexandre] had not made some use
of the work of his contemporaries, and it can be shown that he borrowed a good deal
from Gerald » (
Ibid., p. 74).
[14]
ALEXANDRE NECKAM,
De Naturis Rerum libri duo…, éd. Th. WRIGHT, Londres,
1863, ch. 127,
De taxo et vulpe, p. 207.
[15]
Le
Speculum quadruplex a été achevé vers 1257-1258.
[16]
Cette identification peut être appuyée par l’observation de B. van den Abeele
qui a remarqué la même équation entre la source désignée comme
Physiologus et le
De
naturis rerum dans quelques chapitres du
Speculum naturale consacrés aux oiseaux (B.
VAN DEN ABEELE, Vincent de Beauvais naturaliste : les sources des livres d’animaux du
Speculum naturale, Lector et compilator.
Vincent de Beauvais, frère prêcheur, un
intellectuel et son milieu au XIIIe siècle, éd. S. LUSIGNAN et M. PAULMIER-FOUCART, Grâne,
1997, p. 140).
[17]
VINCENT DE BEAUVAIS,
Speculum quadruplex, t. 1,
Speculum naturale, Douai, 1624,
reprint Graz, 1964-1965, liv. XIX, ch. 110,
De taxo, col. 1442-1443. Dans le deuxième des
passages cités, quelques insuffisances syntaxiques témoignent de la dépendance de
Vincent par rapport à son modèle (l’omission du complément
multo incident
logiquement à
labore et l’accumulation des coordonnants brouillant les liens logiques
entre les phrases). L’histoire de l’usurpation territoriale est reprise plus loin au
chapitre consacré au renard. On remarquera dans ce passage un mixage d’emprunts
littéraux à Thomas de Cantimpré et à Alexandre Neckam :
[…] Cum autem (ut dictum
est), taxi habitacula sua preparaverint, absentibus illis accedit vulpes et intrat eorum labores.
Signumque turpe novorum hospitum relinquit, ut egestionis putore fovea polluta vilescat. Et
revera taxus fetorem detestans locum dimittit sicque dolosa bestia illum occupat (liv. XIX, ch.
122,
De vulpis dolositate, PARIS, B.N.F. Rés. G 532 (t. 2) ; col. 1442-1443 de l’édition
Douai).
[18]
THOMAS DE CANTIMPRÉ,
Liber de natura rerum, éd. H. BOESE, t. 1, Berlin-New
York, 1973, liv. 4, ch. 108, lignes 14-18, p. 171.
[19]
Barthélemy reprend le même renseignement au chapitre
De vulpe, tout en
ajoutant un curieux détail sur le cerf-allié du renard, qu’il proclame tenir d’Aristote
mais qui en réalité ne se trouve pas chez le zoologue antique :
Et ut dicit Aristoteles libro
8 : «
ceruus est amicus vulpis, et proper hoc pugnat contra melem, id est, contra taxum et
ipsum iuuat. » Naturale est odium inter vulpeculam et melem siue taxum, quem saepe superat
vulpes, dolo potius quam virtute (
Op. cit., liv. XVIII, ch. 112, p. 1127-1128).
[20]
ALEXANDRE NECKAM,
De Naturis Rerum, chap. 127,
De taxo et vulpe, p. 207.
[21]
Pour les manuscrits pourvus de ces annotations et pour la bibliographie les
concernant, cf. B. VAN DEN ABEELE, L’allégorie animale dans les encyclopédies latines,
L’animal exemplaire au Moyen Âge (Ve-XVe siècles), éd. J. BERLIOZ et M.A. POLO DE
BEAULIEU, Rennes, 1999, p. 125-127.
[22]
VATICAN, Biblioteca Apostolica, ms. Reg. lat. 1064, f° 200 v°, 202 r°, PRAGUE,
Bibliothèque du chapitre, ms. L 55/1, f° 257 r° a, 259 r° a et PARIS, B.N.F., ms. lat. 16098,
f° 236 r°, 238 r°-v°. Les trois manuscrits concordent, à de menues variantes près, à
pourvoir la scène des mêmes notes marginales. Le ms. de Prague et celui de Paris
inaugurent l’épisode du liv. XVIII, ch. 101 par un résumé en marge
Nota quod boni
odiunt malos. Plus loin, à l’endroit correspondant au subterfuge du renard, les trois
manuscrits notent
contra diffamatores bonorum (les manuscrits de Paris et de Vatican
ajoutent
contra simulatores), pour finir de concert sur une constatation résignée
Nota
quod boni cedunt malis. La version rapportée dans le ch. 112 est pourvue elle aussi d’une
annotation identique dans les trois manuscrits :
Nota de discordia malorum (on
remarquera dans ce cas la bascule négative de la
senefiance du blaireau). Seul le
manuscrit de Paris conclut à propos de cette scène, dans l’esprit des annotations
précédentes,
Nota de pugna malorum contra bonos. Il est intéressant que, malgré
l’homogénéité de ces indications, les emplois homilétiques de l’
exemplum conservés
ne s’en font pas l’écho. Il faut cependant ménager l’exception pour une note du
manuscrit de Paris qui, sur un ton tout à fait conforme au traitement homilétique de
l’
exemplum (cf.
infra), rapproche la scène de l’invasion du diable dans l’âme humaine
(à propos du ch. 112). Les deux manuscrits du
De natura rerum qui nous ont été
signalés par B. Van Den Abeele comme contenant le même apparat d’annotations
(PARIS, B.N.F., mss lat. 347 B et 347 C), en sont malheureusement dépourvus aux
passages concernés.
[23]
Dans cette conception, l’âme devient le siège des forces divines ou
diaboliques. Cf. par exemple Rm 7, 17 et 8, 9 ; 2 Tm 1, 14 ; le passage biblique le plus
proche de notre scène se trouve dans Mt 12, 45 et Lc 11, 24-26 : « Quand l’esprit impur
est sorti d’un homme, il hante les lieux arides, en quête d’un repos qu’il ne trouve
point. Il dit alors : “Je vais regagner la maison d’où je viens.” À son retour, il la trouve
déblayée, balayée, en bel ordre. Il s’en va quérir alors sept autres esprits plus
méchants que lui ; puis ils entrent dans cette maison, s’y établissent, et la condition
finale de cet homme devient pire que la première. » (Mt 12, 45). Et en effet, ce passage
a été associé à l’
exemplum du blaireau dans un sermon de Thomas de Chobham
(THOMAS DE CHOBHAM,
Sermones, éd. Fr. MORENZONI, Turnhout, 1993, Sermon XVI, p.
166).
[24]
Cf. L. MOURIN,
Jean Gerson, prédicateur français, Bruges, 1952, p. 465. Pour
l’imaginaire de l’âme – maison en général cf. p. 449 et s. Pour le sermon de Maillard,
voir OLIVIER MAILLARD,
Œuvres françaises.
Sermons et poésies, éd. A. DE LA BORDERIE,
Nantes, 1877, IV, Sermon de la Pentecôte, p. 31 et s. L’activité de prédication de Gerson
est à situer entre 1387 et 1413, celle de Maillard entre 1460 et 1501. Des échos de
l’écriture du premier dans l’œuvre du second s’avèrent donc fort possibles.
[25]
Éd. W. BABILAS,
Untersuchungen zu den Sermoni Subalpini, mit einem Exkurs über
die Zehn-Engelchor-Lehre, Munich, 1968, p. 261, lignes 53 et s.
[26]
L’
exemplum est édité par T.F. CRANE,
The Exempla
or Illustrative Stories from the
Sermones vulgares
of Jacques de Vitry, Londres, 1890, p. 123, n° 292.
[27]
C’est nous qui soulignons.
[28]
PARIS, B.N.F., ms. lat. 16481, f° 39 v° b. Le sermon a été prêché à Paris le 11
décembre 1272.
[29]
La forme précise du passage biblique est la suivante :
Nescitis quia templum
Dei estis, et Spiritus Dei habitat in vobis.
[30]
Egestas a domino in domo impii, habitacula autem justorum benedicentur (Pr 3, 33).
[31]
Sermo In Dominica III in quadragesima, éd. N. BÉRIOU,
La prédication de Ranulphe
de la Houblonnière, Sermons aux clercs et aux simples gens à Paris au XIIIe siècle, t. 2, Paris,
1987, p. 87. N. Bériou a remarqué que ce sermon de Ranulphe se compose en grande
partie d’emprunts à deux autres sermons – un de Guillaume de Mailly et à un de
Nicolas