2003
Le Moyen Age
L’image de Mahomet et de l’Islam dans une grande encyclopédie du
Moyen Âge, le Speculum historiale de
Vincent de Beauvais
Michel Tarayre
Université Paul-Valéry – Montpellier 3
Quand, dans le Speculum historiale, Vincent de Beauvais présente Mahomet, il
nous dévoile quel regard portaient sur ce personnages les chrétiens
occidentaux de son temps. A travers des propos très vite polémiques,
l'objectivité disparaît et le récit s'inscrit dans le cadre des discussions
et des affrontements entre le christianisme et l'Islam qui parcoururent tout
le Moyen Âge. Le lecteur constate alors que la peinture du prophète que lui
propose Vincent de Beauvais met en évidence les traits les plus négatifs,
susceptibles de provoquer son rejet et que Mahomet est présenté en antithèse
constante avec ce qui est perçu comme le plus positif dans la religion
chrétienne. Mais, au-delà de ce qui pourrait apparaître comme des écrits de
propagande, la rudesse de l'attaque laisse entrevoir une fascination nourrie
de crainte profonde à l'égard de l'Islam, de son fondateur et des ses
fidèles.
Mots-clés :
Vincent de Beauvais
,
Encyclopédisme médiéval
,
Mahomet
,
Islam et chrétienté au XIII° siècle
,
Portrait
.
Dans ce XIIIe siècle où vécut Vincent de Beauvais
[1], le problème des relations
avec l’Islam se posait de façon aiguë
[2]. La chrétienté se trouvait très fréquemment en
contact avec cette religion et les peuples qui la pratiquaient, tantôt dans une
lutte ouverte pour la domination du monde, lutte à laquelle pouvaient
s’associer des motifs religieux (on pense bien sûr aux croisades), tantôt à
travers des relations commerciales, techniques et intellectuelles, ces
dernières si profitables par exemple pour la transmission des textes de
l’Antiquité. Rien de surprenant donc à ce que de nombreux auteurs aient
souhaité exposer, selon leur sensibilité, à des lecteurs souvent inquiets, les
croyances de ceux qui étaient à la fois des adversaires et des
partenaires
[3]. Les
textes qu’ils nous ont laissés se parent d’une apparente objectivité car ils
prennent souvent leur point de départ dans des écrits produits par des hommes
en contact étroit avec le monde musulman
[4]. Ainsi, quand Vincent de Beauvais
présente à son tour Mahomet, il le fait par l’intermédiaire d’un dialogue
supposé entre un chrétien et un musulman, dont une des sources est le
Dialogue entre un chrétien et un
Sarrasin de Pierre Alfonse
[5]. Mais très vite les propos deviennent polémiques,
l’objectivité disparaît et le récit s’inscrit dans le cadre des discussions et
des affrontements entre le christianisme et l’Islam qui parcoururent tout le
Moyen Âge. Le lecteur constate alors que la peinture du prophète que lui
propose Vincent de Beauvais met en évidence les traits les plus négatifs,
susceptibles de provoquer son rejet et que Mahomet est présenté en antithèse
constante avec ce qui est perçu comme le plus positif dans la religion
chrétienne. Si l’auteur a choisi de fournir les éléments de son information en
suivant l’ordre chronologique des événements de la vie du personnage, il est
toutefois possible de discerner des lignes de forces qui sous-tendent la
peinture de ses travers les plus insupportables et permettent la mise en œuvre
de divers éclairages en contraste pour valoriser le christianisme dans la
personne du Christ, dans celle des saints ainsi que dans son contenu dogmatique
et moral. Deux axes essentiels seront ainsi dégagés des composantes de ce
portrait : un portrait antithétique de celui du Christ, conçu pour discréditer
un Mahomet qui se dit envoyé de Dieu et une présentation de ses actes les plus
sombres, en référence avec les pires des péchés, dans le but de discréditer
aussi l’homme.
Vincent de Beauvais oriente donc son propos vers la création
d’un anti~portrait du Christ, cherchant à offrir à ses lecteurs une vision
totalement négative du personnage de Mahomet. La méthode employée est simple
mais d’une grande efficacité. Sous une apparence d’objectivité créée par la
volonté de réduire les commentaires, le trait est peu à peu grossi de sorte que
le lecteur se voit conduit aux conclusions attendues tout en ayant l’impression
de garder sa liberté de pensée et de jugement. Très vite, les textes laissent
transparaître leur aspect polémique. Au début de son histoire, Mahomet est
présenté, comme la plupart des prophètes, comme surtout les figures de
l’Évangile auxquelles il sera souvent comparé, le Christ et Jean-Baptiste, à
l’opposé d’un héros. Il n’a pas connu une naissance extraordinaire, aucun signe
miraculeux n’est venu désigner comme un personnage hors du commun celui qui
n’était qu’un orphelin sous la tutelle de son oncle :
Homo igitur iste uidelicet
Machomet pupillus fuit in sinu patrui sui
Abdamanef, qui cognominatur
Abdemutalla [6]. In cuius tuitione
Pater ipsius moriens eum commendauerat eratque tutor et curator illius. Ipse
uero praeterea cultor fuit Idolorum quae uocantur Ellechet Aleze
in
Mecha cum omni domo et
generatione sua, sicuti in sua scriptura testificatur dicens, ista dictum sibi
fuisse : « Nonne tu fuisti pupillus et collectus es ? et in errore et
iustificatus es ? et pauper et ditatus es? [7]»
Malgré un propos dans lequel perce le mépris (
iste Machomet), le ton général est celui d’un
exposé objectif. Mahomet a commencé sa vie dans l’obscurité. Conducteur de
caravanes, marchand, il ne possédait rien de plus que ses compagnons. Il
n’était certes pas au bas de l’échelle sociale, mais rien dans tout cela ne
laissait prévoir son avenir étonnant. Indirectement, discrètement, la
comparaison avec le Christ se met en place par référence implicite à la
tradition qui présente Jésus comme le fils d’un charpentier, donc issu d’une
famille modeste, obligé de travailler pour subvenir à ses besoins. Toutefois,
les portraits divergent très vite car, s’il n’est jamais dit de Jésus qu’il a
de quelque façon travaillé à s’enrichir, Mahomet, dans une quête de biens
matériels, est devenu peu à peu fort riche après avoir rencontré Khadija
[8]:
Post aliquantulum uero spatium
annorum mercenarius apud quamdam nobilissimam uiduam nomine Chadigiam, ita in
breui dominae suae animum obtinuit, ut iure coniugii rebus omnibus rerumque
pariter dominatu potiretur [9].
L’acquisition de l’aisance matérielle n’a en soi rien de
répréhensible, pour peu que les moyens mis en œuvre soient honnêtes, mais
Mahomet a aussi usé de la tromperie et du mensonge pour abuser Khadija et jouir
de ses richesses. C’est sur elle qu’il a expérimenté pour la première fois les
moyens qui devaient lui permettre de se faire passer pour un envoyé de Dieu
:
[…] quae cum diuersas species
quas secum Machomet attulerat miraretur, caepit ei praefata mulier familiarius
adhaerere. Quam
Machomet incantationum suarum
praestrictam fantasmate caepit astu paulatim in errorem indicere, dicens ei
quod ipse esset Messias quem esse uenturum adhuc Iudaei expectant.
Suffragabantur uerbis eius tam incantationum praestigia quam calliditatis eius
ingenia copiosa […] [10].
Le succès qu’il a rencontré laissait présager la suite et ce
titre de Messie dont s’est paré Mahomet est devenu pour lui un moyen d’étendre
sa domination, mais il est d’ores et déjà clair que ce sont ruse et tromperie
qui ont permis la captation des biens de Khadija. Mahomet a ainsi découvert
grâce à elles l’élément central de la supercherie sur laquelle il a construit
par la suite tout son système, le point d’appui qui devait lui permettre,
progressivement, d’étendre son emprise sur d’autres personnes puis de l’asseoir
sur toute une région, prélude à des guerres de conquêtes. En effet, poussé par
cette volonté de pouvoir, il s’est vu confronté à un problème difficile :
comment parvenir à une telle fin quand on n’est qu’un marchand, peu au fait de
l’art militaire et, de plus, effrayé par les possibles réactions de l’entourage
à un coup de force ? La solution n’existait visiblement pas du côté d’une
action purement humaine. Il convenait donc de changer de registre et de se
placer, une nouvelle fois par cette tromperie qui s’avérait si efficace, sur le
terrain religieux. Mahomet inventa alors une religion dont il se présenta comme
le prophète :
Postquam uero se diuitem factum
eiusdem mulieris opibus uidit, conatus est super gentem et patriam suam regnum
arripere, sed dum hoc ad effectum prout cupiebat non posset perducere,
praesertim cum paucos adhuc fautores haberet et arte et ingenio magno usus est,
ut qui rex esse non poterat, prophetam se dei simularet esse, et nuncium. Hoc
displicuit omni parentelae et generationi eius quae uocabatur
Chorais [11].
Le texte montre donc le personnage jouant sur deux tableaux.
Si, à ses débuts, dans l’intimité du couple qu’il formait avec Khadija, il a
tenté, avec succès d’ailleurs, d’endosser les traits du Messie, c’est-à-dire
ceux d’un personnage inséré dans la tradition d’une religion existante, il
semble avoir pris conscience de la nécessité d’infléchir sa route pour devenir
le prophète d’une religion qu’il créerait. Ici se trouve le point central du
parallèle établi en le Prophète et le Christ et, si la dernière phrase citée
les place dans une apparente égalité (nul n’est prophète dans son pays…), les
divergences apparaissent fondamentales dans les intentions et la méthode
employée pour atteindre le but. Mahomet a su toutefois utiliser habilement ses
capacités, notamment sa fourberie qu’il a associée à son éloquence, dans un
comportement totalement opposé à ce que déclarent les textes de l’Écriture qui
condamnaient les faux prophètes et leur promettaient le châtiment
[12]:
Viam tamen excogitans, qua id
posset efficere uoluit se Prophetam confingere. Ea uidelicet facetia fretus
eloquentiae, quam apud diuersas nationes, dum negociationi desudaret, ingenii
susceperat leuitate [13].
Ce n’est donc que grâce à une supercherie que Mahomet parvint à
se parer des caractéristiques extraordinaires des prophètes. Il donna ainsi le
départ à la tradition de l’Islam qui le présente comme le dernier d’entre eux,
aboutissement d’une lignée qui parcourt tout l’
Ancien Testament. Il voulut donc s’inscrire à la
suite d’Abraham, le premier à recevoir ce titre, et de Moïse, qui se présente
plus comme une source par rapport à la prophétie qu’en tant que prophète au
sens plein du terme, car personne ne s’est égalé à lui, et il n’est pas
indifférent pour la référence qu’il fait à ces deux personnages qu’ils aient
porté ce titre
[14].
Mais lorsque Mahomet s’attribue ce titre de prophète, il présente le spectacle
d’une métamorphose effectuée par l’individu lui-même, totalement contraire à
l’esprit dans lequel les prophètes pouvaient être instaurés :
[…] qualiter etiam uester
propheta docuerat uideamus ; propheta est ignota praedicens, siue de
praeteritis, siue de futuris. Scimus autem quod olim quando prophetae fuerunt
non statim quicumque hoc nomen usurpasset auctoritatem habebat, sed longa et
diuturna uitae sanctitate signis quoque et miraculis a principibus et populis
Dei primitus comprobatus, huius nominis gloriam obtinebat [15].
Sous couvert d’une enquête qui doit lui permettre d’obtenir une
plus grande certitude, l’auteur entreprend l’examen de l’œuvre prophétique de
Mahomet dont la partie la plus aisément vérifiable doit être sa façon de parler
du passé. Les termes ne sont pas assez forts pour traduire une indignation qui
transparaît dans les procédés d’énonciation, la force de l’exclamation, la
grinçante ironie sous-tendue par les interrogations :
Si dixeris eum multa praeterita
enarrasse, ueluti de Adam, de Noe, de
Abraham, de Moyse et de
Christo, utinam sicut apud nos erant ipse ea ueraciter praedicaret et non per
multa mendacia delirans, totam pene scripturae sanctae ueritatem subuerteret.
Quantum ergo ad praeterita iam de ordine prophetarum cecidit, qui tot mendaciis
ueritatem corrupit.
Sane si aliquas fabulas
forsitan ad suum libitum composuit, quae nunquam auditae sunt, nullatenus ei
credendum est quia hoc a quolibet facile potest fieri et ipse iam in aliis
mendax probatus est [16].
Voilà un prophète qui se montre bien peu compétent lorsqu’il
s’agit de parler du passé, peut-être a-t’il été un efficace descripteur de
l’avenir ? Cette fois encore, la réponse est négative et la conclusion
s’impose, implacable : Mahomet ne peut en aucun cas se prévaloir à bon droit du
titre de prophète car le mensonge dont il a été convaincu est manifeste
:
De futuris uero quod nihil
dixerit, nec teipsum ignorare puto, maxime cum in tota scriptura eius nihil
tale inueniatur, unde et quantum ad futura a prophetali gratia exclusus, iam
nec signis nec miraculis nec prophetia nec uita inter prophetas esse merebitur
: nam illum totum quod de Paradiso quasi praedixisse uidetur, ad nihil aliud
nos cogit nisi ut dicamus eum ita mentiri de futuris sicut probatus est
mentitus fuisse de praeteritis [17].
Par ailleurs, Dieu a de toute évidence refusé son appui à celui
qui se déclarait son dernier prophète. Que nul ne croie Mahomet aurait pu
sembler lié au sort tragique de nombre de ces prophètes, méprisés par le peuple
auquel ils s’adressaient et reconnus seulement après leur disparition ! Mais
alors, on aurait pu s’attendre à ce que Dieu lui donnât la possibilité
d’accomplir signes ou miracles. Rien de tout cela ne s’est produit et le
personnage ne s’est tiré d’affaire que par une de ces pirouettes dont il avait
le secret, retournant en sa faveur une situation en apparence fort compromise
:
De signis uero et miraculis
quod non sint illi data a Deo, ipse sibi testis est dicens, ita sibi dictum a
Deo, nisi sciremus eos tibi non credituros, sicut nec aliis crediderunt,
daremus tibi signa et prodigia [18].
Peut-on tirer argument des victoires remportées par Mahomet ou
du nombre de ses disciples ? Sans aucun doute, non. En effet, une victoire
n’est pas toujours acquise par la seule vertu du vainqueur et le contre-exemple
tiré des saintes Écritures est à ce propos tout à fait significatif. Par
ailleurs, s’il a réussi à s’attirer des disciples, ce n’est qu’en raison de
leur ignorance et de leur incapacité à porter un jugement correct sur cette
religion nouvelle qui se présentait à eux : à un prophète de mauvaise vie
correspondent des disciples qui se comportent comme des bêtes. Les termes sont
abrupts et la charge, féroce :
Iterum forsitan dices quia nisi
esset propheta nunquam ad talem potentiam peruenisset, maxime cum sociis eius
pauci essent numero quando pugnauit contra Regem Persarum, qui erat fortissimus
ac potentissimus, et obtinuit triumphum. Quamuis uero illi qui Dei cultores
sunt hostes suos superent, tamen inueniuntur etiam in scriptura sacra pauci
Idolatrae multos Israelitas fugasse. Sed et illi qui semper uincunt, non proter
sua merita semper uincunt, sed quia illi contra quos dimicant tali paena digni
sunt. Nihil enim mirum est
Persarum gentem Idolatram et
sprucissimam a Machomet uictam esse, non quia ipse melior illis erat, sed
quoniam ipsi hoc promeruerant, ut a sibi consimili diabolo punirentur. Illud
denique quod sibi dicit Deum dixisse, nisi sciremus eos non tibi credituros,
etc, ad Arabes quid pertinebat, qui nec prophetam uiderant et ideo nec signa
prophetica contempsisse unquam potuerant. Cuius autem impudentiae est dicere
illos signis eius non credituros, qui non sine signis tantum se et sine aliquo
aliciuius boni iudicio, quod nec pecora facere debuissent, pessimae uitae
homini crediderunt [19].
Ce menteur est aussi un affabulateur, à l’origine de toutes
sortes d’histoires destinées à renforcer l’image qu’il souhaitait donner de
lui-même et l’auteur se plaît à raconter ces petites anecdotes pleines de sel
sur un ton rempli de fiel, en y insérant des commentaires vigoureux. Voici tout
d’abord celles des loups dans lesquelles l’ironie transparaît clairement
:
[…] restat ut quales sint
fabulae in quibus contra id quod supra dixerat signa se fecisse asserit
uideamus. Dicitur itaque ibi quod aliquando audiens ululantem lupum sociis ait
se ex uoce eius intelligere quia lupus ille inter alios maior et princeps
omnium esset. O signum propheticum.
Nonne similiter potuit dicere
quod lupus eum in illa uoce prophetam esse signaret ? Quis enim inde illum
posset arguere cum quid inter se lupi dicant, homines nesciant. Certe fabulam
hanc multo urbanius si quid intelligeret componere potuisset. Sicut et de
quodam alio lupo ibi refertur, quod cum allocutus fuisset Vehebem filium Heum
statim sic factus est
Saracenus, ubi si leonem pro
lupo ille fabularum compositor posuisset, multo elegantior fabula extitisset.
Sed non immerito fabulis suis praecipue lupos intexuit, qui more lupi rabidus
semper et cruentus incessit [20].
À deux courtes anecdotes succède celle de l’œuf empoisonné qui
parle. Sous le rythme allègre du récit, le narrateur laisse poindre son
indignation et pose des questions qui ne sont pas seulement rhétoriques, mais
qui, dans l’esprit du chrétien, enclenchent toute une réflexion sur le
comportement à l’égard des autres de celui qui se dit envoyé de Dieu. Était-il
juste que Mahomet se sauvât lui-même ? qu’il laissât mourir un de ses proches
alors qu’il aurait pu le prévenir ? Comment admettre qu’il ait trahi ainsi la
foi mise en lui, alors qu’il était incapable de ressusciter celui qu’il avait
laissé mourir ? Tous ces comportements sont, en effet, aux antipodes de ceux
que l’on prête au Christ :
Qui etiam bouem Zozai domino
suo locutum fuisse dixit et quod super ubera Humemabet mulieris manum suam
posuerit. Item quod ipse praeceperit arbori et statim adorauit eum. Quod tamen
Saraceni ipsi falsum esse testantur. Iterum dicit quod cum Zameth Iudeae
uxor
Zenehim filii Muslim Iudaei, in
oue assa uenenum sibi apposuisset, scapula ouis locuta sit ei, dicens : « Noli
me comedere quia ueneno confecta sum. » et ipse noluit comedere. Comedit autem
inde Elbetem filius Mazum et mortuus est. Vellem scire utrum ipse solus an
omnes qui cum eo aderant uocem illius scapulae audierint : si enim ille solus
audiuit, quare socium suum inde comedere permisit, si uero omnes audierunt,
mirum est quomodo ille comedere ausus fuit, nisi forte de suo propheta sperans
quod etiam mortuum resuscitare potuerit. Iterum narratur ibi quod aliquando
miserit manum suam in cauernam unde exierunt aquae de quibus ipse bibit et
socii eius et pecora eius [21].
La véracité de ses propos est par ailleurs fortement mise en
doute par l’auteur quand il décide de placer en parallèle deux affirmations de
Mahomet pour démontrer la contradiction qu’elles contiennent, le désir affirmé
de soumettre tous les hommes à la religion nouvelle passant par le mépris de la
méthode employée :
Ipse quoque ista omnium
mendacissima esse testatur cum in maiori scriptura sua dicat signa sibi a Deo
non esse data. Et cum iterum loquitur dicens : « Non sum missus nisi uirtute
gladii, et qui non susceperit meam prophetiam occidatur, aut reddat tributum
pro infelitate sua et dimittatur. » Vnde uero apertius aut manifestius ipso
teste falsa esse illa omnia comprobantur, quam ex suis iterum dictis quibus in
Alchorano sic loquitur : « Quicquid inueneritis scriptum per me conferte illud
cum
Alchorano et si non
concordauerit, scitote quia innocens sum ab illa scriptura et non est mea. »
ergo secundum istam regulam signa illa omnia respuenda sunt quae nullatenus in
Alchoran inueniuntur [22].
Comment attacher foi à ce que dit une personne qui fait
comprendre elle-même de la façon la plus catégorique que ce qu’elle a pu dire
est mensonge ? Si une parole est entachée de suspicion, toutes les autres
paroles seront bien vite sujettes à caution. Il est sûr que les choses furent
grandement facilitées à Mahomet par l’ignorance de ceux qui l’entouraient et
cette constatation ouvre la voie à la poursuite d’une comparaison implicite
avec le Christ, mais une comparaison inversée, totalement défavorable au
prophète. Le Christ a réuni autour de lui des hommes simples, mais il les a
respectés et conduits vers la vérité ; au contraire, Mahomet a conduit les
hommes simples qui lui ont fait confiance vers le mensonge et l’erreur d’une
religion fabriquée pour la circonstance dans la seule intention de les
soumettre à ses volontés :
Cumque hoc modo prophetae sibi
nomen usurpasset, ingressus est ad homines qui tanto facilius qualibet
astutiaemachinatione decipi poterant, quanto longius ab omni sapientia et usu
ciuilitatis totiusque humanae prudentiae honestate per agros et uillulas
sequestrari, quid Dei nuncius uel propheta esset, aut in quo cognosci deberet,
denique quid inter ueritatem et mendacium, inter fatuitatem distaret et
sapientiam, discernere nesciebant [23].
Son entreprise s’est poursuivie par la constitution de cercles
d’intermédiaires destinés à lui permettre de donner à son pouvoir l’assise la
plus efficace. On retrouve encore dans ce récit un contrepoint de l’Histoire de
l’Église naissante, mais les disciples dont se sont entourés les Apôtres dès le
début de leur prédication sont bien différents de ces individus fort peu
recommandables auxquels il est fait allusion. Leur comportement, les buts
qu’ils cherchent à atteindre n’ont d’ailleurs que fort peu de rapports avec la
diffusion d’une parole divine et le lecteur ne peut manquer de se demander
comment une telle association aurait pu être l’œuvre d’un envoyé de Dieu
:
Ad hos decipiendos, cuiusdam
astrologi cuius postea nomen et causam dicemus, opere et consilio non
mediocriter confortatus, homines ad se pestiferos, et uiarum insidiatores,
fugitiuos quoque et homicidas sibi aggregauit, quos etiam ad deuia siluarum, ad
cacumina montium et ad proxima fontibus loca, circunquaque mittebat, insidiari
scilicet negociatoribus et iter agentibus ad interficiendum eos et diripiendum
tam camelos quam caetera quae ducebant uel quae negociationis uel necessitatis
causa portabant [24].
Pseudo-Prophète, vrai chef de bande, Mahomet a-t-il au moins
été capable d’inventer lui-même cette religion nouvelle dont il se présenterait
comme le messager ? Certes non : c’est un hérétique qui lui a procuré les
fondements théoriques qu’il n’aurait su découvrir, même si on lui reconnaît une
certaine habileté intellectuelle
[25]. L’intervention de ce jacobite
[26], déçu de s’être vu condamné et d’avoir
perdu tous ses privilèges, fut, elle aussi, grandement facilitée par ce
qu’étaient les hommes qui entouraient Mahomet :
Caeterum tunc temporibus maior
pars Arabum milites erant et agricolae, ipsique fere et omnes idolatrae praeter
quosdam qui secundum
Samaritanos legem Moysi
tenebant cum haereticis aliis Christianis, qui
Nestoriani erant et Iacobitae.
Iacobitae namque sunt haeretici a quodam
Iacobo dicti, circuncisionem
praedicantes, Christumque non Deum sed hominem tantummodo iustum de Spiritu
sancto conceptum ac de uirgine natum, non tamen crucifixum neque mortuum
credentes [27]. Fuit etiam illo
tempore in regione Antiochiae quidam Archidiaconus amicus
Machomet et Iacobita. Vnde ad
concilium uocatus est et damnatus, cuius damnationis pudore contristatus, de
regione aufugit et ad Machomet deuenit. Huius ergo consilio Machomet usus fuit,
et quod cogitabat, sed per se adimplere non poterat, ad effectum perduxit.
Fuerunt quoque ex illis Arabiae quos diximus haereticis duo Iudaei, Abdias et
Cabalahabar dicti, qui et ipsi Machometo se adhibuerunt, et ad complendam eius
stultitiam auxilium praebuerunt. Et hi tres Machometi legem quisque secundum
haeresim suam contemperauerunt, eique talia ex parte Dei dicere monstrauerunt,
quae et haeretici Iudaei, et haeretici Christiani, qui erant in Arabia uera
esse crediderunt, qui uero sponte credere noluerunt, ui tamen et gladii timore
crediderunt [28].
Le manipulateur, que son désir de soumettre les hommes par tous
les moyens, mais surtout par la ruse, et de les écarter de la vraie foi,
rapproche de l’image du démon, s’est donc associé à des hérétiques qui ont
suppléé la faiblesse de sa pensée. La supercherie était en place, la religion,
créée, l’adhésion fut demandée ; si elle n’était pas obtenue de plein gré, elle
l’était par la force des armes. Vincent réunit ici ce qui était perçu comme les
composantes de l’Islam : fausseté, mystification, violence. Retrouvant alors
une idée qu’il avait expérimentée à ses débuts, Mahomet s’employa à amplifier
son rôle, en se présentant ouvertement comme le Messie attendu par les juifs.
De cette façon, il touchait un point particulièrement sensible des croyances
juives et même chrétiennes (on se rappellera dans quelle attente se trouvait
l’Église primitive) et se plaçait sur un terrain très favorable. Il créa le
doute, suscita la curiosité et, ainsi, s’empara beaucoup plus aisément de
l’esprit de ceux qu’il voulait abuser. Il étendit donc peu à peu à tous les
membres de son entourage, puis bien au-delà, les tromperies qui avaient si bien
réussi avec son épouse, jouant sur l’attente insatisfaite de ce Messie que les
juifs n’avaient pas voulu voir en Jésus-Christ :
[…] qua opinione non solum
mulier potens est decepta, sed et omnes
Iudaei ad quos fama eius
pertingere poterat, ad eum cum Saracenis cateruatim confluebant attoniti tanta
nouitate rei [29].
Comme si cela ne suffisait pas, Mahomet en est venu ensuite à
l’emploi de supercheries qui ne paraissaient pas même dignes d’un vil magicien
tant elles étaient grossières. Le faux prophète s’est mis en comparaison avec
Moïse dans une tentative de revêtir les caractéristiques de celui que l’Ancien
Testament présente comme un des principaux conducteurs du peuple de Dieu, comme
l’homme qui a libéré Israël de l’esclavage en Égypte et donné au peuple la Loi
qui lui a été dictée sur le Sinaï
[30]. Mais il n’a réussi qu’à fournir de pâles imitations
construites sur l’apparence. Ainsi, de même que Moïse avait assemblé le peuple
au pied du Sinaï, dans une atmosphère pleine de mystères :
Et ut eiusdem missioni ad
instar Moysi prodigia quaedam uiderentur testari, populum assignata die
conuocauit ad certum locum, quasi legem diuinitus missam in signis et prodigiis
accepturum [31].
Ailleurs, Mahomet a manipulé un ensemble de symboles courants
dans la religion chrétienne et mélangé les allusions à l’Ancien et au Nouveau
Testament. L’Esprit-Saint était apparu sous la forme d’une colombe au dessus du
Christ lors de son baptême par Jean, symbole de l’amour de Dieu pour la terre
ou signe d’une création nouvelle, le même animal survint et se posa sur son
épaule :
Tunc eo sermocinante ad populum
columba quae in uicino erat ad hoc ipsum fallaciter edocta super humerum eius
aduolans stetit et in eius aure iuxta morem solitum grana inibi reposita
comedens, quasi uerba legis ei suggerere simulauit [32].
Le taureau a une signification symbolique importante. Il fait
partie des quatre Vivants mentionnés par l’
Apocalypse
[33] de Jean, qui soutiennent le trône et clament la
sainteté de Dieu et sa souveraineté sur la création. Il est l’emblème des
tribus d’Éphraïm, de Manassé et de Benjamin
[34]. Dans la tradition juive qui associe un être à
chacune des lettres du tétragramme divin
YHWH, au
W correspond le taureau. Mahomet ne pouvait
manquer de faire intervenir cet animal pour garantir l’origine divine de la loi
qu’il promulguait
[35]:
Taurus quoque similiter ad hoc
ipsum consuetudine quadam edoctus ut de manu eius pabulum acciperet, ad uocem
eius coram populo uenit, et quasi legis nouae mandata caelitus missa, quae ipse
cornibus eius alligauerat detulit [36].
Mais en tout cela, il n’est question que d’animaux dressés et
d’apparences ; seule subsiste pour des yeux qui sont incapables de voir la
réalité l’illusion d’une intervention divine. Le trompeur a continué à puiser
dans les références à l’Ancien Testament : Dieu avait donné à son peuple errant
dans le désert la manne
[38], à la fois nourriture et symbole du soutien qu’Il
apportait à ceux qui étaient dans l’errance. Mahomet feignit d’en découvrir à
son tour, gage de la véracité de ses paroles, incitation à le suivre car, de
même que le peuple hébreu qui avait suivi la loi de Moïse était parvenu à la
terre promise, de même ceux qui suivraient le prophète pourraient parvenir à
l’opulence et au bonheur. Le raisonnement est spécieux, mais susceptible de
convaincre les esprits simples :
Sed et picerias lacte ac melle
plenas, quas ipse in certis locis terrae latenter infoderat quasi per diuinam
reuelationem ibidem effodi fecit et populo uelut in signum abundantiae futurae
quam per eiusdem legis obseruantiam idem populus mereri iuberetur
ostendit [38].
Le lait et le miel reprennent l’image des bénédictions divines
et de la prospérité. Ils avaient été promis par Dieu à son peuple :
« Le Seigneur dit : “J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte
et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais
ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et
le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays ruisselant de lait et de
miel…” »
[39].
Pour l’œil critique de l’auteur, la conclusion de chrétien
ensemble de récits traitant du mélange des symboles ne peut être que la
manifestation du faux dans la naissance d’une religion :
Sicque quasi miraculis et
magnalibus diuinis congratulantes et acclamantes seduxit, atque ad legem suam
quasi diuinam recipiendam pertinaciter animauit [40].
Peu à peu, Vincent de Beauvais introduit dans la constitution
du portrait de Mahomet des éléments plus abstraits. L’auteur quitte le registre
de l’anecdote pour mettre en évidence dans l’exposition de la religion créée
par Mahomet la place qu’occupent la fausseté et la tromperie. Il est clair
d’abord que la loi qui constitue le fondement de cette religion n’est pas
d’origine divine. Il a déjà été démontré que seul le fait qu’il aurait accompli
des miracles aurait permis de ranger Mahomet au rang des prophètes. Ajoutons à
cela que sa prétention à être prophète se heurte à l’Écriture :
Sed iterum si forte dixeris non
debuisse me reprehendere illum si aliquando uindicauit, cum hoc inueniatur
fecisse Iosue et ceteri multi
Prophetae, scias aliud esse
quod si praecipiente Deo, aliud quod homo praesumit, Deus enim hoc illis
praecipiebit, de cuius praecepto quodcumque sit, quandocumque sit, non licet
hominibus iudicare. Ergo, inquis, nec Machomet de his reprehendi, siquidem et
illi Deus talia praecepit ; unde tamen probas quod Deus illi praecepit ? Deus
enim ille, si Deus fuit, in aliquo se Deum esse ostendere debuit, secundum ea
uero quae superius ostendimus, nec signis nec miraculis hoc ostendit. Nos
igitur Deum fuisse non credimus, nam si Deus esset, nunquam sine miralis legem
daret. Quod enim de Deo credimus tam in nouo quam in ueteri testamento signis
et miraulis confirmatum est, nec alium unquam pro Deo habebimus, nisi illum
unum et uerum qui quotiens legens dare uoluit, signis hanc diuinis ac
mirabilibus confirmauit, Propheta uero tuus, quis fuerit, uel unde uenerit
nescio, cum dicatur mihi a Domino meo Iesu Christo, quod in Ioanne Baptista
finis fit omnium
Prophetarum [41].
Par ailleurs, il est facile d’envisager que l’enseignement
dispensé par Mahomet, contenu dans le Coran, et qu’il prétend d’origine divine,
a été fabriqué de toutes pièces. L’auteur explique que cette construction s’est
faite en deux étapes, sous une double influence. Au point de départ se trouve
l’influence qu’eurent sur Mahomet des Nestoriens. Il reçut d’eux sa première
instruction, il était donc obligatoire que ce qu’il pourrait écrire à la suite
de cela fût hérétique :
Sergius monachus cum in
monasterio grauiter peccasset et propter hoc excommunicatus et expulsus
fuisset, uenit ad regionem Cuhennae et inde usque ad Mecham descendens ubi
erant duo populi, unius cultor
Idolorum et alter Iudaicus,
inuenit ibi Machomet qui colebat Idola, uolensque aliquid facere unde monachis
illis qui eum expulerant placeret et reconciliari mereretur (erant enim
haeretici Nestoriani, qui dicunt
Mariam non peperisse deum sed
hominem tantum) omni studio et conamini persuadebat ei ut ab idolis recederet
et Christianus Nestorianus esset. Quod cum effectui mandasset, discipulus eius
factus est Machomet et ille se propter hoc Nestorium nuncupauit. Et ita factum
est ut ab ipso monacho aliqua de ueteri et nouo testamento edoctus ipse in
Alchorano suo fabulose ac mendose intexeret. Haec ille persensit ut in
Alchorano suo poneret dictum a Deo, quod monachi et presbyteri Christi
familiares ei esse deberent, quia non superbiunt [42].
La seconde étape est pire encore, car Mahomet fut aidé pour
compléter sa loi par des Juifs agissant par strict intérêt. On découvre ici
l’association qui deviendra tristement traditionnelle dans la polémique contre
les juifs de deux éléments : l’hostilité à l’égard de ces hommes perçus comme
les membres du peuple déicide qui persistent dans leur erreur (il s’agit
d’empêcher la conversion de Mahomet à la religion chrétienne) et l’idée que
seul l’intérêt peut les faire agir, sans aucune considération de la gravité de
leurs actes :
Cum uero cognouissent Iudaei
quod multi et etiam Machomet ipse ad qualemcumque quasi umbram Christianitatis
illum monachum sequerentur et pene illud quod postea factum est per Machomet
per istum
Nestorianum iam consumatum
esset, prosilierunt tres Iudaei et timentes ne in ueram Christianitatem
quandoque Machomet incideret accesserunt ad eum et malitiosa caliditate socios
uel discipulos eius se esse in hac secta eique omnia quae turpiora uel
Alchorano sunt scribere persuadentes usque ad finem eius cum eo
superfuerunt [43].
Par ailleurs, il est clair qu’il a tiré sa loi d’un ensemble de
tromperies et de malversations. La construction du discours se fait rigoureuse
pour parvenir à une argumentation serrée et implacable, susceptible de conduire
à de la manifestation de la vérité. À travers cette recherche, on voit
apparaître un système en triangle qui implique, selon l’auteur, de passer par
le pôle diabolique si l’on veut comprendre comment Mahomet a créé sa loi. On
remarque bien évidemment tout de suite l’aspect spécieux de cette argumentation
qui ne pourra convaincre que ceux qui le souhaitent vraiment. Elle est
toutefois le reflet d’une mentalité dont il est nécessaire de bien prendre en
compte la complexité. Cette première apparition du diable ouvrira le champ à
des développements riches :
Iterum tamen ad praecepata eius
diligentius inspicienda reuertamur, quae ego nescio ad quam legem pertinere
uideantur. Duas enim a Deo accepimus leges unam gratiae, alteram iustitiae, lex
gratiae a Christo data est, lex iustitiae a Moyse. Lex gratiae talia iubet :
Diligite innimicos uestros, benefacite his qui oderunt uos [44], et
caetera huiusmodi. Lex iustitiae : oculum pro oculo, dentem pro dente, usturam
pro ustura, percussuram pro percussura [45], etc,
quae ad talionem reddi imperat.
Harum duarum nullam socii tui
esse manifestum est. Antequam enim ipse emergeret, una a Christo, altera a
Moyse data est. Cum enim istae duae tantummodo leges hominibus datae sint,
quarum altera diuina, altera humana magis esse uidetur : ista tertia lex a
socio tuo inuenta, quid erit nisi diabolica ? Diabolo enim inspirante maxime
hanc, subito nescio unde emersisse cognoscimus, quae nec humana nec diuina esse
probatur, sed inter utrumque prodigiosa facit, nunc hoc nunc illud uideri
uolens et se nunc illam nunc istam esse confingens, nullum alium nisi diabolum
qui se inter Deum et homines semper medium facere nisus est
imitatur [46].
Par cette construction méthodique de sa tromperie, par
l’expérimentation qu’il a faite sur son épouse de ce qu’il entendait proposer
ensuite à ceux qu’il voulait s’attacher, Mahomet apparaît de plus en plus comme
un être pervers, dénué du plus élémentaire des scrupules, et on peut relever là
une inconséquence dans le texte : dans le désir d’offrir la peinture la plus
négative possible du personnage, au risque d’être accusé de contradiction, le
personnage est crédité d’une intelligence limitée. D’un autre côté, l’auteur
insiste lourdement à nouveau sur les relations qu’entretenait Mahomet avec le
monde de l’illusion, à travers laquelle il a appuyé l’apparence sur le mensonge
pour décevoir les esprits crédules. Il ne restait plus qu’à parfaire ce qui
avait été commencé en donnant une loi nouvelle à cette foule :
Quibus caepit nouas leges
fingere et eis tradere, adhibens etiam ipsis legibus testimonia de utroque
testamento. Quas leges Ismahelitae [47] suas appellant, eumque
suum legislatorem esse fatentur [48].
Vincent de Beauvais poursuit sa démonstration en mettant en
avant, sous sa propre plume
[49], l’existence d’un texte qui a une valeur de preuve
d’autant plus forte qu’il se trouve au-delà de la mer, donc dans les
territoires mêmes des Sarrasins. Ce livre présente suivant un ordre progressif
les diverses tromperies mises en œuvre par le faux prophète. C’est tout d’abord
l’instauration d’une loi agréable, beaucoup plus facile à mettre en pratique
que la loi mosaïque au caractère rigide :
Author. Fertur autem esse
libellus in partibus transmarinis de
Machometi fallaciis in quo
legitur quod ipse uolens sibi conciliare animos populi Arabum dixerat se esse
Prophetam ad eorum salutem diuinitus missum ut uidelicet legem Iudeis et
Christianis quae mirum rigida nimis ac seuera esset mitiorum praeceptorum
promulgatione temperaret [50].
Ces accusations de tromperie, en elles-mêmes graves, avaient
aussi pour rôle de préparer une nouvelle attaque contre Mahomet, celle d’être
un adepte des pratiques magiques, donc un sectateur du diable :
Porro iste Machomet Saracenorum
et Arabum Princepset
Pseudoprophet […] et Magus
perfectissimus effectus est [51].
Les magiciens sont présentés comme des personnages négatifs dès
l’Ancien Testament, ceux qui détournent du vrai Dieu, falsifient la doctrine.
La pratique de la magie était déjà sévèrement condamnée, punie de mort par les
trois grands codes mosaïques
[52]. Dans de nombreux récits de l’Ancien Testament et du
Nouveau Testament, des magiciens sont confondus par la puissance divine : Moïse
triomphe des magiciens d’Égypte, Simon le magicien reconnaît la supériorité de
Pierre
[53]… Par
ailleurs, à l’époque de Vincent de Beauvais, les magiciens étaient suspectés
d’être en relations avec le diable lui-même. Le lecteur du
Speculum historiale n’aura aucune
peine à reconnaître Mahomet comme un de ces personnages dont le
Speculum doctrinale fournit une
description précise :
Magi sunt qui uulgo malefici ob
facinorum multitudinem nuncupantur ; hi et elementa concutiunt, turbant mentes
hominum, ac sine ullo ueneni haustu, uiolentia tantum carminis interimunt.
Daemonibus enim accitis audent uentilare, ut quisquis suos perimat malis
artibus inimicos, hi etiam sanguine utuntur et uictimis et saepe continguunt
corpora mortuorum… [54] Ars itaque magica sub
philosophia continetur, sed foris falsa professione de uero mentiens, et
ueraciter laedens, homines a diuina relatione sedulcit, cultum daemonum suadet
et ad omne nefas sequaces suos impellit [55].
L’accusation prend là toute sa force pour faire, par
l’intermédiaire d’un seul mot, basculer Mahomet du côté des puissances
diaboliques, car la magie est un des premiers moyens directs que le démon,
présenté comme son inventeur, utilise lui-même pour abuser les hommes. Les
lecteurs de Vincent de Beauvais connaissent le lien étroit établi entre le
monde diabolique et celui de la magie créatrice d’illusions, qui revêtent
souvent l’apparence de manifestations miraculeuses. L’identification de Mahomet
aux personnages des magiciens se crée facilement dans leur esprit
[56]. La complète
superpo~sition qui en découle de l’image de Mahomet et de celle du
magus construit le portrait d’un
personnage qui ne peut que susciter l’horreur, le rejet et la
condamnation.
Nous conclurons cette première esquisse du portrait de Mahomet
(le Speculum historiale contient
encore beaucoup de textes le concernant) par ce qui est dit de sa mort. Dans un
système continué de contrastes, cette mort, par son côté honteux du fait des
événements qui la suivirent immédiatement, est montrée comme se situant à
l’opposé de celle du Christ. Au milieu d’une atmosphère d’agitation, de
désordre, sans aucune véritable grandeur, les derniers moments du prophète
traduisent une lente déchéance. C’est tout d’abord une mort banale, provoquée
par une pleurésie, au terme d’une assez longue maladie. C’est ensuite, et
surtout, l’ignominie de la pourriture qui s’empare de son corps (les termes
sont d’une rare violence) et la nécessaire et décevante sépulture après la
vaine attente d’une ascension. Nous sommes là bien loin de la mort du Christ,
entourée d’événements extraordinaires, à l’issue de laquelle non seulement son
corps ne subit aucune altération, mais encore se trouve glorifié avant que
n’intervienne son ascension. Tous les mouvements sont contradictoires, la
signification est claire :
Iam illud tam ridiculum nobis
quam lamentabile suis est quod cum praecepisset eis ut mortuum se non
sepelirent, eo quod tertia die assumendus esset in caelum ipsique praeceptum
obseruantes magnis hoc desideriis expectarent et iam a secunda feria in qu
mortuus fuerat usque ad uesperam 4 feria longa expectatione fatigati, nihil
aliud in eo quam faetoris magnitudinem supercrescere cernerent, tandem sicut
retulit
Humbram nudum eum proiecerunt.
Gumebram tamen filius Hebazam dixit quod lotus et tribus uestibus indutus
sepultusque sit per manus Hai filii Abitalib et Afaldi filii Alahabet filii
Abdemutalla patrui sui. Fertur enim quod per septem dies morbo pleuretico
aegrotauerit et amisertit sensum, septimo uero die conualuerit. Iratus est Hai
filius Abitalib eo quod perdiderat sensum et dixit hoc ei. At ille iussit
nullum amplius remanere secum in domo nisi Alahabet filium Abdemutalla. Alia
uero die septima mortuus est, et intumuit uenter eius, et retro curuatus est
minimus digitus eius. Et fuit obitus eius secunda feria 12 die
mensis
Rabeg primi anno 63 uitae
ipsius, postquam aegrotare caepit 14 die [57].
Une deuxième approche permet de constater que le portrait de
Mahomet offert par les textes du Speculum
maius fait aussi clairement référence à divers péchés, notamment aux
péchés capitaux tels que les définit la religion chrétienne. Il s’agit bien
évidemment de poursuivre la discréditation du personnage. L’ensemble des points
mis en évidence jusque là tendait à démontrer que Mahomet ne pouvait être un
envoyé de Dieu. Une charge supplémentaire est portée dans la tentative de mise
en évidence de défauts qui font de lui un pécheur infâme. Même sur le plan
strictement humain, le personnage doit être rejeté. L’enrichissement que connut
Mahomet après sa rencontre avec Khadija a joué un rôle important dans la mise
en œuvre de la supercherie. Il lui a d’abord donné la puissance nécessaire pour
entreprendre son œuvre, puis il lui a fourni des arguments car il a su, avec
beaucoup de duplicité, le présenter, dans un mouvement rhétorique astucieux,
comme une preuve du soutien de Dieu :
Idolorum tunc temporis cultui
cum uniuersa gente Arabum inseruiens, quemadmodum in Alchorano suo testatur,
Deum sibi dixisse referens : « Orfanus fuisti et te in errore suscepi, teque
direxi, pauperem et locupletaui. » [58]
On voit apparaître ici les allusions à l’avarice, car un
prophète qui est dans la main de Dieu n’a aucun besoin d’amasser des richesses,
et au mensonge. De telles paroles sont propres à réveiller dans l’esprit des
lecteurs chrétiens le souvenir de références diamétralement opposées, par
lesquelles l’Église montre comment les enrichissements trop rapides ou
l’accroissement considérable du pouvoir sont dus la plupart du temps au démon :
des exemples comme celui de Théophile et de son pacte avec le diable était dans
tous les esprits
[59].
Ces richesses ont conduit ensuite Mahomet à commettre le péché d’orgueil, dans
son incapacité à se contenter de son existence pourtant relativement fastueuse
:
Cuius opibus, de pauperrimo
diuitissimus effectus, in tantam mentis superbiam prorupit, ut regnum Arabum
sibi sperandum polliceretur, nisi suos timeret contribules, quia uidelicet pro
Rege eum non tenerent, cum sibi et aequales fuissent et
maiores [60].
Le peintre ajoute d’autres touches à son tableau. Khadija ne
tarda pas à déplorer son alliance avec un homme « très impur et
épileptique
[61]», même
s’il explique son état par l’impossibilité devant laquelle il se trouve de
supporter la vue de l’archange Gabriel venant lui communiquer les préceptes de
sa loi. Son comportement vis-à-vis des femmes conduit à envisager le péché de
luxure et un long passage est consacré à ses turpitudes en matière sexuelle qui
montrent un personnage à l’opposé de ce que doit être le prophète, entièrement
tourné vers Dieu :
Qui tale dedecus in scriptura
prophetiae suae sibi facre non erubuit, ut diceret datum suis renibus a Deo
quadraginta uiros in coitum potentissimos fortitudine libidinis adaequare ; ubi
quoque inter caetera rebus odoriferis et mulieribus se delectari dicit. […]
Quid uero turpius dici potest, quam quod se in sua uxore quae uocabatur Ayssa,
ipse fecisse dicitur ? Haec enim cum pulchra esset et libidini dedita
diligebatur a
Zhaphagam filio Almuhathan
Ethsulemi, qui et consuetudinarium cum ea stuprum gerebat ipso Machomet sciente
et consentiente. Cumque unde multi loquerentur et testificarentur maximeque
Musatha et Hazen, ad ultimum uero Hali filius Abitalib, princeps et nobilis
inter suos, inde eum liberius argueret, copiam mulierum esse dicens, nec decere
tantum hominem a muliercula dehonestari, dignamque esse repudio confirmaret ;
respondit nullam sibi adeo charam uel dilectam, utpote quam uirginem acceperat
et adhuc iuuencula uidebatur, non se inde curare nec propter hoc mulierem sibi
habilem dimissuram, unde usque hodie odium est in Arabia inter generationem
Ayssae et generationem
Hali. Postmodum uero dicit in
Alchorano mulierem illam innocentem esse et sibi hoc diuinitus reuelatum.
Fuerunt autem uxores eius quidecim ingenuae et duae ancillae, […] O quam longe
est ab ista impura et turbulenta doctrina, christianae disciplinae pia et
sancta religio, si una sola uxor a Dei amore impedit hominem, quam qui tantas
habebat officium prophetae congrue adimplere poterat ? Officium namque
prophetae non aliud est quam ieiunare, orare et praedicare, et his similia bona
opera facere, quibus miror si homo tantis flagitiis deditus unquam potuit
uacare [62].
Par ailleurs, celui qui se présente comme le prophète d’une
nouvelle religion n’est rien d’autre qu’un voleur. L’antinomie est grande entre
les deux fonctions et l’inscription du personnage dans une catégorie sévèrement
condamnée, toujours rejetée, revêt une valeur symbolique forte. Mahomet
n’apporte pas une nouvelle religion, tout ce qu’il recherche est la tromperie
afin de s’emparer des biens de ceux qu’il fourvoie. C’est alors avec ironie que
sont racontés ses débuts de prophète :
De ipso etiam scimus quod primo
tempore prophetiae suae cum de ciuitate ueniret ad Mecham et inueniret hominem
camelum habentem, eundem illi camelum abstulit et cum iam quinquaginta trium
annorum esset, tali beneficio praedicationis suae primordia
dedicauit [63].
Il ne fut pas perçu autrement par les habitants de La
Mecque
[64]:
Habuit autem ibi quadraginta de
suis qui affuerunt custodientes eum ab illis de Mecha, quos ualde insectos
habebat, eo quod ipsi omnes artes eius et maleficia nossent. Oderant quippe
illum nimis quia cum latro et pestifer esset prophetam Dei se esse stultis
hominibus mentiebatur [65].
La construction à Médine de la première mosquée de l’histoire
de l’Islam sera aussi associée au vol :
Abiit autem in ciuitatem
quandam destructam [66], quam ex maiori
parte
Iudaei pauperes inhabitabant,
in quam cum ingrederetur uolens ostendere iustitiae suae regulam et prophetiae
modum, pupillis cuiusdam carpentarii filiis domum abstulit et in eam Meskidam
fecit [67].
La charge est rude et la transformation de l’histoire paraît
évidente pour le lecteur moderne, mais était-ce aussi évident au
XIII
e siècle ? Sans aucun doute, non. Médine était à cette
époque dans un équilibre instable du fait de rivalités entre les clans qui
composaient sa population, toutefois le malaise qui pouvait y régner n’était
pas vraiment plus sérieux que celui que connaissait La Mecque. Il n’est guère
douteux que des juifs se soient trouvés à Médine lors de l’arrivée de Mahomet,
car un incontestable mélange des communautés se produisait par le biais des
mariages. Certains des Arabes qui arrivaient adoptèrent probablement la
religion juive : rien de surprenant alors à ce que des clans arabes aient été
dits « juifs ». Mais on sait aussi que la communauté juive perdait peu à peu de
sa force, dans une unité précaire. Ces Arabes judaïsés, et désireux de
préserver avec fermeté leur différence confessionnelle et rituelle, se
trouvaient minoritaires au milieu d’une population composée en majeure partie
de Banû Qaylah, qu’on appellera plus tard Ançâr
[68]. Lorsque Mahomet arrive en 622 à
Médine, il doit trouver un endroit où loger et c’est la maison qu’il fait
construire au centre de l’oasis qui deviendra plus tard la mosquée au centre de
la ville moderne
[69].
Les modifications présentées par le récit que propose Vincent de Beauvais,
accompagnées d’ironie, permettent de camper le personnage dans sa noirceur et
son inconsistance : sa religion est si vraie qu’il doit partir la pratiquer
dans une ville en crise profonde au lieu de l’étendre rapidement autour de lui
; cette ville est sous l’emprise des descendants de ceux qui ont mis Jésus en
croix, les plus abominables des hommes ; Mahomet dépouille pour s’installer les
plus humbles des habitants, sans se souvenir un seul instant qu’il avait été
lui-même pupille de son oncle. Si Mahomet a été présenté comme un voleur, il
est aussi dépeint comme l’organisateur d’expéditions dont le seul but était de
s’emparer des caravanes qui commerçaient avec La Mecque. Il se montre alors un
chef de peu d’efficacité, associé à des couards :
Deinde misit in prima sua
expeditione Hanzetam [70] filium Abdimelech cum
equitatu triginta uirorum, ad siluas regionis Mehemer rapere camelos Chorais
quando reuertebantur de Syria. Cumque illi occurreret
Hebagel filius Gyffen, in
trecentis uiris de Mecha dispersis, ubique cum eo erant, nullum certamen ausus
committere fugit [71].
Le fondement historique est quelque peu différent. Mahomet et
ses fidèles, s’ils n’obtinrent pas de résultats extraordinaires lors de ces
expéditions, inquiétèrent suffisamment les Mecquois qui voyaient leurs
caravanes soumises à la menace de troupes pouvant se déplacer facilement,
d’autant que l’intention provocatrice était évidente
[72]. Mais le texte tient à
insister sur la couardise du personnage :
Nam illam ridiculosam
expeditionem superfluum puto retexere in qua cum ei praesciso labro dentium
etiam inferiorum medius excussus fuisset. Insuper et a Gutheba filio Abhiacad
in fronte et facie uulnera suscepisset, filius Cumennae dextrum cum humero
brachium pene illi sustulerat, nisi a Thala filio Humecalla qui ibi digitum
perdidit defensus euaderet, cui tamen digitum quod satis prophetam decuisset
non restituit, ostendens quam alienus sit ab illo qui sicut euangelium narrat,
etiam inimico auriculam abscissam reddidit [73]. Iste
enim nec amico qui se pro illo mori obiecerat in aliquo subuenire potuit. Et
ubi erant Angeli qui olim cum prophetis semper fuisse leguntur, eosque a
persecutoribus defendisse, sicut Heliam ab Achab [74], Danielem et sociis eius a
Nabuchodonosor [75], multosque alios quos
enumerare logum est. Ego autem mirari non sufficio, quo pacto tibi persuasum
sit Dei esse nuncium prophetam hominem, cuius ut breuiter eius facinorosam
uitam demonstrem, nulla fuit alla operatio uel meditatio, quam homines
interficere, aliena diripere, incestus et adulteria
perpetrare [76].
Cette couardise s’accompagne d’une cruauté repoussante, en
contradiction avec le message de l’Évangile mais aussi avec son propre
enseignement :
Faciebat enim quod peius est,
ut si ei in istis suis maleficiis contradicerent, uel in aliquo cum
reprehenderent statim eos ubicumque sibi contingeret, aut per se aut per suos,
dormientes siue uigilantes proditorie iugularet, sicuti senem illum Iudeaum
dormientem securum in lecto suo ideo iugulari fecit, quia se ab illo
uituperatum dicebat. […]
Quis unquam non dico prophetam,
sed qui uel in modico qualemcumque
Dei notitiam haberet talia
fecisse auditus est ? an non poterat aliter de
Iudaeo illo suas iniurias
uindicare, nisi dormientem confoderet quod non solum apud Deum sed et apud
omnem creaturam ipso auditu super omnia mala horribile est. […] Vbi est quod
dicebas eum in sua scriptura dixisse : Missus sum ad homines cum pace et
misericordia. Haec et his similia quae si per singula dicerentur possent
fatigare legentem tu uide si prophetae Dei opera sunt [77].
Au terme de cette étude, nous pouvons nous rappeler les paroles
de Paul dans son Épître aux Galates,
paroles dans lesquelles nous découvrons les éléments du portrait qui vient
d’être brossé et son antithèse, le serviteur de la chair, ennemi de Dieu,
s’opposant au serviteur de l’Esprit qui sera exclu du Royaume de Dieu
:
« […] La chair, en ses désirs, s’oppose à l’Esprit, et
l’Esprit à la chair. […] On les connaît, les œuvres de la chair : libertinage,
impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements,
rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses
semblables ; leurs auteurs, je vous en préviens, comme je l’ai déjà dit,
n’hériteront pas du Royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l’Esprit : amour,
joie, paix, patience, bonté, foi, douceur, maîtrise de soi […] [78]. »
Les traits dominants de ce portrait sont certes motivés par le
désir de propagande. Les attaques sont rudes, parfois dépourvues de finesse,
souvent fort partisanes. Il convient de ne jamais oublier les circonstances
dans lesquelles ces lignes ont été écrites ni combien la menace de l’Islam
était perçue comme redoutable. Les peuples adeptes de cette religion ne
rendaient-ils pas sinon impossible, du moins très difficile, l’accès aux lieux
les plus sacrés de la chrétienté ? Cette religion, encore revêtue de sa
nouveauté, ne venait-elle pas s’opposer au christianisme, dont l’un des désirs
les plus chers était de se répandre dans le monde entier ? On comprend alors
pourquoi le dialogue entre un chrétien et un musulman dont il était question
plus haut se clôt par cette prière :
Quomodo ergo illum mendacem me
credere hortaris, cum in omnibus fallacem inueneris ? Dei omnipotentis deprecor
pietatem, ut me ab errore illius liberet et quam coepi legem implere perficiat.
Amen [79].
[1]
Vincent de Beauvais est sans nul doute, grâce à
l’extraordinaire succès de son œuvre, un acteur essentiel du passage de la
diffusion restreinte de textes à leur appropriation par un plus grand nombre.
Né à Beauvais vers 1190, Vincent est entré chez les dominicains probablement en
1218, après des études à Paris. Il a sans doute pris part, en 1225, à la
fondation du couvent de Beauvais dont il devient le sous-prieur. Il rencontre
Saint Louis vers 1243-1245 et obtient en 1246 la charge de lecteur à l’abbaye
de Royaumont. Le roi lui commande une encyclopédie (ou s’intéresse à celle
qu’il a déjà entreprise). Vincent compose donc le
Speculum maius, divisé en trois parties :
Speculum naturale: miroir de la
nature,
Speculum doctrinale: miroir
des sciences,
Speculum historiale:
miroir de l’Histoire. Il publie en outre quelques œuvres plus brèves, notamment
un traité pédagogique, le
De eruditione filiorum
nobilium et, ce qui ne manque pas d’intérêt pour nous,
De laudibus uirginis gloriosae
(Louanges à la Vierge de gloire)
. Il
meurt en 1264. Les textes cités font référence à l’édition de 1624 du
SPECVLVM MAIVS, dite édition de Douai,
reproduite par procédé photomécanique à Graz (Autriche) en 1965 sous le titre :
VINCENTIVS BELLOVACENSIS (VINCENT DE
BEAUVAIS),
SPECVLVM QVADRVPLEX siue SPECVLVM
MAIVS (Naturale / Doctrinale / Morale / Historiale), Graz,
1964-1965.
[2]
Voir N. DANIEL,
Islam and the
West, making of an image, Édimbourg, 1960 et
The Arabs and he mediaeval Europe,
Londres, 1976.
[3]
Voir M.Th. D’ALVERNY, La connaissance de l’Islam en Occident du
IX
e au milieu du XII
e siècle,
Occidente e l ‘Islam nell’Alto
Medioevo, Spolète, 1965, p. 577-602 ou L’Islam et la raison d’après
quelques auteurs latins des IX
e et
XII
e siècles,
L’art des
confins. Mélanges offerts à Maurice de Gandillac, sous la dir. de A.
CAZENAVE et J.F. LYOTARD, Paris, 1985.
[4]
Voir par exemple JEAN DAMASCÈNE,
Écrits sur l’Islam et
Dialogue avec un Sarrasin, Paris, 1992
ou PIERRE ABÉLARD,
Dialogus, dans J.L.
MIGNE,
Patrologie latine, t. 178,
ainsi que les commentaires d’A
.
GRABOÏS, Un chapitre de tolérance intellectuelle dans la société occidentale du
XII
e siècle ; le
Dialogus de Pierre Abélard et le
Kusari d’Yehuda Halevi,
Pierre Abélard-Pierre le Vénérable,
Paris, 1975, p. 641-654. On pourra ajouter J. KRITZECH,
Peter the Venerable and Islam,
Princeton, 1964 et trouver des informations plus générales chez G. ANAWATI, La
rencontre de deux cultures en Occident au Moyen Âge : dialogue islamo-chrétien
et activité missionnaire,
Estudios
Lusitanos, t. 29, 1989 et Polémique, apologie et dialogue
islamo-chrétien. Positions classiques médiévales et positions contemporaines,
Euntes docete, t. 22, 1969, p.
375-452.
[5]
PIERRE ALPHONSE,
Dialogue entre
un chrétien et un Sarrasin, dans MIGNE,
Patrologie latine, t. 157.
[6]
Orphelin, c’est en 580 que Mahomet fut recueilli d’abord par
son grand-père, Abd al-Mutallib, par son oncle, Abou Talib. L’auteur semble
faire un seul personnage de ces deux.
[7]
« Cet homme donc, ce Mahomet, fut pupille dans la famille de
son oncle paternel Abou Talib, surnommé Abd al-Muttalib. Son père l’avait
confié à lui au moment de sa mort et il était son tuteur et le curateur de ses
biens. Mais ce dernier était aussi, de même que toute sa maison et sa
descendance, adorateur des idoles qu’à La Mecque on nomme Ellechet Aleze, comme
il l’atteste dans ses écrits en rapportant ces paroles qui lui avaient été
adressées : “N’as-tu pas été pupille et enfant recueilli ? dans l’erreur et
remis dans le droit chemin ? pauvre et enrichi ?” » :
Speculum historiale, XXIII,
41.
[8]
Mahomet l’épousa en 595. Elle joua un rôle important auprès de
lui et il lui resta fidèle jusqu’à ce qu’elle décède en 619.
[9]
« Au bout de quelques années comme employé chez une très noble
veuve du nom de Khadija, il prit un tel ascendant sur l’esprit de sa maîtresse
qu’il se rendit maître par le droit du mariage de tous ses biens et les
administra à égalité avec elle. » :
Speculum
historiale, XXV, 142.
[10]
« Cette femme admira divers objets de valeur que Mahomet avait
apportés avec lui et, peu à peu, s’attacha intimement à lui. Mahomet entreprit
par la ruse de la faire tomber progressivement dans l’erreur, aveuglée qu’elle
était par le mirage de ses sortilèges ; il lui disait qu’il était le Messie
dont les juifs attendent encore la venue. Par ses paroles, il donnait un
fondement tant à l’imposture de ses sortilèges qu’à la tromperie dont son
esprit était fécond. » :
Speculum
historiale, XXIII, 39.
[11]
« Mais après qu’il se vit devenu riche grâce aux biens de cette
femme, il s’efforça de prendre le pouvoir sur le peuple et sur sa patrie. Comme
il ne parvenait pas à obtenir ce qu’il désirait, surtout parce qu’il avait
encore peu de partisans, il fit preuve de beaucoup d’habileté et d’intelligence
car lui qui ne pouvait être roi feignit d’être un prophète, messager de Dieu.
Ceci déplut à toute sa parenté et à sa tribu qu’on appelait Koraïchites. » :
Speculum historiale, XXIII, 41. Les
Koraïchites constituent une tribu qui dirigeait La Mecque avant l’époque de
Mahomet et tirait sa richesse de l’expansion de la ville.
[12]
Voir par exemple Dt, 18, 20 : « Un prophète qui oserait dire en
mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom
d’autres dieux, ce prophète-là mourra. »
[13]
« Il cherchait par quel moyen il pourrait obtenir ce qu’il
désirait et il décida de se changer en prophète. Il accomplit ce tour grâce à
son éloquence, qu’il avait mise en œuvre, car il avait l’esprit délié, au cours
de difficiles négociations commerciales dans diverses nations. » :
Speculum historiale, XXV,
142.
[14]
La tradition prophétique, qui s’impose à partir de l’exil du
peuple hébreu à Babylone (VI
e siècle avant Jésus-Christ),
trouve son unité dans le fait que les prophètes ont tous été animés par le même
Esprit de Dieu et ils tiennent leur parole de Dieu même, révélant à l’homme ce
qu’il ne pourrait découvrir par lui-même. Le prophète qui est, avec les rois et
les prêtres, un des pôles nécessaires de la communauté d’Israël, n’existe que
par sa vocation. Mais l’initiative reste toujours à Dieu qui conduit une
mission dont l’instrument est la bouche de son prophète qui dira sa Parole. La
révélation de la Parole ne se contente pas nécessairement de mots : elle peut
s’accompagner de gestes symboliques, dont fait partie la vie conjugale et
familiale. Tous les prophètes traversent des épreuves, et Dieu, dont la
reconnaissance n’intervient généralement qu’après coup, ne laisse guère espérer
à ses envoyés le succès pour leur mission. Leur rôle est de dénoncer les fautes
contre la Loi, non pour modifier cette Loi mais pour lui redonner une nouvelle
force en dépassant ses interprétations figées, sources d’immobilisme ou
d’injustice. Ils cherchent à faire dépasser l’idée que ce qui est acquis est le
meilleur et qu’il faut seulement se soucier de le préserver pour remettre dans
un axe vrai la religion du peuple, qu’ils conduisent vers une réelle
purification. S’ils annoncent souvent le châtiment qui doit suivre les fautes,
ils ne parlent pas moins du Salut, appuyé sur la fidélité de Dieu envers son
peuple dans le respect de l’Alliance conclue. Ils annoncent aussi l’Alliance
nouvelle qui sera abondamment présentée dans le Nouveau Testament. (cf.
Vocabulaire de théologie biblique,
sous la dir. de X. LÉON-DUFOUR et J. DUPLACY, 3
e éd.,
Paris, 1974).
[15]
« […] voyons donc comment votre prophète a enseigné. Un
prophète annonce ce que l’on ne connaît pas, sur le passé ou sur le futur. Nous
savons par ailleurs que, autrefois, quand il y eut des prophètes, nul n’avait
d’autorité aussitôt après s’être attribué ce nom, mais ce n’était qu’après
avoir été reconnu pour tel par le peuple de Dieu et par les chefs, grâce à une
vie de sainteté longue et sans failles, ainsi que par des signes et des
miracles qu’il obtenait la gloire de ce nom. » :
Speculum historiale, XXIII, 45.
[16]
« Tu dis qu’il a beaucoup raconté des événements du passé,
concernant par exemple Adam, Noé, Abraham, Moïse et le Christ : que ne les
prêchait-il en vérité, tels qu’ils avaient été sur cette terre, sans
bouleverser presque entièrement la vérité de la sainte Écriture dans le délire
d’une masse de mensonges. Combien de fois en est-il venu à parler du passé de
l’ordre des prophètes, pour corrompre la vérité par tant de mensonges.
Peut-être a-t-il composé à son gré ces histoires qu’on n’avait jamais entendues
? Il n’y a donc vraiment aucune raison de lui faire confiance puisque n’importe
qui peut faire cela et que lui-même a été reconnu comme menteur sur d’autres
points. » :
Speculum historiale,
XXIII, 45.
[17]
« En outre, il n’a rien dit du futur, et je ne pense pas que tu
l’ignores, d’autant plus qu’on ne trouve rien de tel dans tous ses écrits. On
peut en conclure, que le fait qu’il lui a été refusé le don de prophétiser
l’avenir montre qu’il ne mérite d’être mis au rang des prophètes, rang qu’il ne
méritait ni par ses signes, ni par ses miracles, ni par sa prophétie, ni par sa
vie : car tout ce qu’il semble avoir prédit, si l’on peut dire, à propos du
Paradis ne peut que nous pousser à dire qu’il a menti sur le futur comme il est
prouvé qu’il a menti sur le passé. » :
Speculum
historiale, XXIII, 45.
[18]
« En ce qui concerne le fait que Dieu ne lui a accordé le
pouvoir de faire ni signes ni miracles, il se donne lui-même pour témoin en
disant que Dieu lui a adressé ces paroles : “Si nous ne savions pas qu’ils ne
croiront pas en toi, pas plus qu’il n’ont cru aux autres, nous te donnerions le
pouvoir d’accomplir signes et prodiges.” » :
Speculum historiale, XXIII, 45
[19]
« Tu diras peut-être encore que, s’il n’était pas prophète, il
ne serait jamais parvenu à une telle puissance, d’autant plus que ses
compagnons étaient peu nombreux quand il se battit contre le roi des Perses,
qui était très courageux et très puissant, et qu’il obtint la victoire. Mais,
bien que les fidèles de Dieu triomphent de leurs ennemis, on trouve aussi dans
les saintes Écritures qu’un petit nombre d’Idolâtres ont mis en fuite un nombre
important d’Israélites. De plus, ceux qui triomphent toujours, ne triomphent
pas toujours en raison de leurs mérites, mais parce que ceux contre qui ils se
battent sont dignes d’un tel châtiment. Rien donc d’étonnant à ce que les
Perses, peuple idolâtre, vraiment immonde, aient été vaincus par Mahomet : ce
n’est pas parce qu’il était meilleur qu’eux, mais parce qu’ils avaient mérité
d’être punis par un diable comme eux. En somme, ce qu’il affirme que Dieu lui a
dit : “Si nous ne savions pas qu’ils ne croiront pas en toi […]”, en quoi cela
concernait-il les Arabes, qui n’avaient pas vu de prophète et n’avaient donc
jamais pu mépriser des signes prophétiques. C’est bien la marque de son
impudence de dire qu’ils ne croiraient pas en ses signes, alors qu’ils ont cru
en un homme de très mauvaise vie, sans autre signe que lui, sans aucun avis
favorable de qui que ce fût, parce qu’ils ont dû agir que comme des bêtes
n’auraient pas agi. » :
Speculum
historiale, XXIII, 45.
[20]
« […] il nous reste à voir quelles sont ces histoires dans
lesquelles il affirme, contre tout ce qui a été dit plus haut, avoir accompli
des signes. On dit par exemple qu’un jour, entendant hurler un loup, il dit à
ses compagnons qu’il avait compris à son hurlement que ce loup était plus noble
que les autres et leur chef à tous. Ô le beau signe prophétique ! Ne pouvait-il
pas dire de la même façon que le loup indiquait par ce hurlement qu’il était
prophète ? Qui donc aurait pu le contredire, puisque les hommes ne comprennent
pas ce que les loups se disent entre eux ? Pour sûr, s’il avait été un tant
soit peu intelligent, il aurait pu inventer une histoire beaucoup plus subtile.
De la même façon, on rapporte ici qu’un autre loup, lorsqu’il eut parlé à
Vehebem, fils d’Heum, devint ainsi aussitôt Sarrasin. Si l’inventeur de ces
histoires avait mis un lion à la place du loup, l’histoire en aurait eu
beaucoup plus d’élégance. Mais ce n’est pas sans raison qu’il a introduit
surtout des loups dans ses histoires, car il s’est toujours avancé à la façon
d’un loup, toujours enragé et avide de sang. » :
Speculum historiale, XXIII, 45.
[21]
« Il dit même que le bœuf de Zozaus parla à son maître et qu’il
posa la patte sur le sein de l’épouse d’Humemabet ; que lui-même ordonna à un
arbre de l’adorer et que celui-ci le fit aussitôt. Il dit encore qu’alors que
Zameth, épouse juive du juif Muslim, fils de Zenehim, avait mis pour lui du
poison dans un œuf cuit, la coquille de l’œuf lui parla en ces termes : “Ne me
mange pas, car je suis remplie de poison.” et il refusa de manger ; Elbetem,
fils de Mazum, en mangea et il mourut. Je voudrais bien savoir s’il fut le seul
à entendre la voix de cette coquille ou si tous ceux qui étaient avec lui
l’entendirent aussi : s’il fut le seul à l’entendre, pourquoi a-t-il laissé
manger son compagnon, mais si tous l’ont entendue, il est étonnant que celui-ci
ait osé manger, sauf si par hasard il espérait que son prophète le
ressusciterait s’il venait à mourir. Il y raconte encore qu’un jour, il enfonça
sa main dans un trou et qu’il en sortit de l’eau dont il but, ainsi que ses
compagnons et son bétail. » :
Speculum
historiale, XXIII, 45.
[22]
« Lui-même confirme que ces écrits sont mensongers entre tous
lorsqu’il dit, dans le plus important d’entre eux, que des signes ne lui ont
pas été donnés par Dieu et lorsqu’il parle à nouveau ainsi : “Je n’ai été
envoyé que pour faire que celui qui ne recevra pas ma prophétie meure par la
force du glaive, sauf s’il paie tribut pour son incrédulité, auquel cas il
pourra partir.” Car tout cela est, de son propre témoignage, reconnu comme
ouvertement et manifestement faux. Il en parle en effet à nouveau dans le Coran
en ces termes : “Comparez au Coran tout ce que vous trouverez écrit par moi, et
si cela ne concorde pas, sachez que je ne suis pas responsable de cet écrit et
qu’il n’est pas de moi.” Selon cette règle donc on doit rejeter tous les signes
qu’on ne trouve absolument pas dans le Coran. » :
Speculum historiale, XXIII, 46.
[23]
« Comme il avait ainsi usurpé le nom de prophète, il se tourna
vers des hommes que l’habileté de sa machination pouvait abuser d’autant plus
facilement, qu’ils étaient à travers leurs champs et leurs petites fermes tenus
bien éloignés de la sagesse, de l’usage de la civilité et de l’honnêteté de
toute prudence humaine, et se trouvaient incapables de discerner ce qu’était un
prophète ou un envoyé de Dieu, ou même ce qui séparait la vérité du mensonge,
la sottise de la sagesse. » :
Speculum
historiale, XXIII, 41.
[24]
« Pour les tromper, conforté grandement par l’œuvre et les
conseils d’un astrologue dont nous dirons plus loin le nom et l’histoire, il
s’attacha des pestiférés, des bandits de grands chemins, des fugitifs et des
homicides. Il les envoyait tout aux alentours, vers des forêts écartées, vers
les sommets des monts et vers les lieux proches des points d’eau, tendre des
embuscades aux marchands et aux voyageurs pour les tuer et s’emparer aussi bien
de leurs chameaux que de ce qu’ils transportaient, ou bien de ce qu’ils
portaient avec eux pour leur commerce ou leurs besoins. » :
Speculum historiale, XXIII,
41.
[25]
Mais il s’agit de négociations d’affaires, la restriction vaut
d’être notée…
[26]
Depuis la fin du VIII
e siècle, on appelle
souvent jacobites les membres de l’Église monophysite syrienne occidentale,
parce qu’elle doit la constitution de son épiscopat à Jacques Baradée (env.
500-578). Ce moine fut ordonné évêque pour les tribus ghassanides, Arabes
passés au service de l’Empire byzantin sur les frontières sassanides. Loin de
confiner son ministère à ces tribus, dont le monophysisme était toléré, il
entreprit de doter ses coreligionnaires de Syrie, d’Asie Mineure, d’Arménie et
d’Égypte des cadres hiérarchiques qui leur faisaient défaut. Grâce à ses
déguisements (d’où son surnom de Baradée, « couvert de haillons »), il échappa
constamment aux poursuites de la police impériale.
[27]
On se rapproche ici du monophysisme, courant doctrinal complexe
qui refusait les termes, ou la réalité, de la définition du concile œcuménique
de Chalcédoine (451). Selon ce concile, le Christ, à la fois vrai Dieu et homme
véritable, est néanmoins « une seule personne en deux natures » unies sans
mélange et sans confusion. Le monophysisme réel prit autant de formes qu’il y a
d’explications possibles de l’union des deux natures, notamment
l’aphtartodocétisme des disciples de Julien d’Halicarnasse, dont la thèse de
l’incorruptibilité du corps du Christ avant la résurrection ne fut probablement
pas sans influence sur la christologie du Coran.
[28]
« D’ailleurs, en ce temps-là, la majorité des Arabes étaient
des soldats et des paysans. Ils étaient eux-mêmes presque tous idolâtres
exceptés certains qui gardaient la loi de Moïse en compagnie d’autres chrétiens
hérétiques, nestoriens et jacobites comme l’avaient transmise les samaritains.
Les jacobites tirent leur nom d’un certain Jacob, ils prêchent la circoncision,
croient que le Christ n’est pas Dieu, mais seulement un homme juste conçu et né
d’une vierge par l’intervention du Saint-Esprit, et qu’en plus il n’a pas été
crucifié et n’est pas mort. Il y eut aussi en ce temps-là dans la région
d’Antioche un archidiacre jacobite, ami de Mahomet. Quand il fut convoqué à un
concile et condamné, profondément attristé par la honte qu’il éprouvait à la
suite de sa condamnation, il fuit la région où il vivait et se rendit auprès de
Mahomet. Mahomet fit usage de ses conseils, et mena à terme ce à quoi il
pensait, mais qu’il ne pouvait accomplir lui-même. Il y eut aussi chez ces
habitants d’Arabie que nous appelons hérétiques deux juifs, Abdias et
Cabalahabar, qui eurent de l’influence sur Mahomet et l’aidèrent à accomplir sa
folie. Ces trois personnages, chacun selon son hérésie, confectionnèrent la loi
de Mahomet, lui apprirent à dire qu’elle venait de Dieu et les hérétiques juifs
comme les hérétiques chrétiens qui étaient en Arabie crurent que c’était vrai.
Mais ceux qui ne voulurent pas le croire spontanément crurent de force, sous la
menace de l’épée. » :
Speculum
historiale, XXV, 142.
[29]
« […] Par cette croyance, ce n’est pas seulement une femme
puissante qui fut trompée : tous les juifs à qui sa renommée pouvait parvenir
accouraient vers lui en compagnie des Sarrasins, en bandes, abasourdis par un
événement aussi inattendu. » :
Speculum
historiale, XXIII, 39.
[30]
Ex, 19, 6 et s. ; 20, 19.
[31]
« Afin que les merveilles de ce même envoyé leur parussent
attestées à l’instar de celles de Moïse, il convoqua le peuple à un jour et
dans un endroit fixés, comme pour recevoir au milieu de signes et de merveilles
la loi envoyée par Dieu. » :
Speculum
historiale, XXIII, 40.
[32]
« Alors, tandis qu’il s’adressait au peuple, une colombe qui se
trouvait dans les parages, dressée à accomplir cette tromperie, vint en volant
se poser sur son épaule et, mangeant dans son oreille comme elle y avait été
habituée une graine qu’il y avait mise, sembla lui souffler les mots de la loi.
» :
Speculum historiale, XXIII,
40.
[34]
Dans le targoum du pseudo-Jonathan qui regroupe les douze
tribus d’Israël en quatre ensembles de trois sous un même emblème.
[35]
Voir G. DE CHAMPEAUX et S. STERCKX,
Introduction au monde des symboles,
4
e éd., St Léger-Vauban, 1989.
[36]
« De même, un taureau habitué à recevoir sa nourriture de sa
main, vint à son appel devant le peuple et feignit d’apporter les commandements
de la loi nouvelle que Mahomet lui-même avait attachés à ses cornes. » :
Speculum historiale, XXIII,
40.
[38]
« Il fit aussi extraire, comme s’il en avait reçu révélation
divine, des boulettes pleines de lait et de miel que lui-même avait enfouies en
cachette en des endroits précis de la terre et les montra au peuple comme en
signe de l’abondance future qu’il lui ferait obtenir par l’observance de cette
même loi. » :
Speculum historiale,
XXIII, 40.
[39]
Ex, 3, 7 et 8 (traduction de la TOB).
[40]
« Ainsi les séduisit-il par de faux miracles et de supposées
grandes œuvres divines, et ils le félicitaient et l’acclamaient, et il les
poussa avec obstination à recevoir sa loi comme si elle venait de Dieu. » :
Speculum historiale, XXIII,
40.
[41]
« Mais, si par hasard tu disais encore que je n’aurais pas dû
le blâmer pour s’être vengé un jour, puisqu’on trouve que Josué et de nombreux
autres prophètes ont agi ainsi, sache que c’est bien différent selon que c’est
Dieu qui prescrit la vengeance ou un homme. C’est Dieu en effet qui prescrira
leurs actions aux prophètes, et de sa prescription, de son contenu ou de son
moment, il n’est pas permis aux hommes de juger. Tu dis donc qu’il ne peut être
question de blâmer Mahomet pour cela, puisque, à lui aussi, c’est Dieu qui le
lui a ordonné : mais d’où tires-tu la preuve que Dieu le lui a ordonné ? Ce
dieu, en effet, si c’était Dieu, a dû lui montrer par un moyen ou un autre
qu’il l’était. Or, comme nous l’avons mis en évidence plus haut, il ne le
montra ni par des signes ni par des miracles. Nous, nous croyons qu’il n’était
pas Dieu, car s’il avait été Dieu, il n’aurait jamais donné sa loi sans
miracles. En effet, ce que nous croyons de Dieu, tant dans le Nouveau que dans
l’Ancien Testament, a été confirmé par des signes et des miracles, et nous ne
considérerons jamais un autre dieu comme Dieu, sauf ce Dieu unique et vrai, qui
voulut donner sa loi chaque jour et la confirma par des signes et des
merveilles venus de lui. Mais ton prophète, je ne sais qui il fut ni d’où il
est venu, puisque mon Seigneur Jésus-Christ me dit qu’en Jean-Baptiste se
trouve la fin de tous les prophètes. » :
Speculum
historiale, XXIII, 40.
[42]
« Le moine Serge avait gravement péché dans son monastère, ce
qui lui avait valu d’être excommunié et chassé. Il vint donc dans la région de
Cuhenna d’où il descendit jusqu’à La Mecque ; là vivaient deux peuples, l’un
adorateur d’Idoles, l’autre juif. Il rencontra Mahomet qui adorait les Idoles
et, voulant faire quelque chose qui plairait aux moines qui l’avaient chassé et
lui vaudrait de se réconcilier avec eux (c’étaient des hérétiques Nestoriens,
qui disent que Marie n’a pas engendré un dieu, mais seulement un homme), il
mettait tout son zèle et tous ses efforts à l’éloigner des idoles et à le faire
devenir chrétien Nestorien. Comme il s’en était donné mission, Mahomet devint
son disciple et se déclara donc Nestorien. Aussi introduisit-il dans son Coran,
d’une manière fausse et mensongère, des extraits de l’Ancien et du Nouveau
Testament qui lui avaient été enseignés par ce moine. Il s’en imprégna
profondément au point d’introduire dans son Coran des paroles de Dieu, parce
que moines et prêtres du Christ devaient être familiers avec lui, car ils n’ont
pas d’orgueil. » :
Speculum
historiale, XXIII, 51.
[43]
« Mais comme les juifs avaient appris que de nombreuses
personnes et Mahomet lui-même suivaient en tout ce moine comme un modèle de
chrétienté et que ce moine nestorien avait déjà presque accompli ce qui fut
fait plus tard par Mahomet, trois d’entre eux se précipitèrent. Ils craignaient
que Mahomet ne tombât dans une vraie chrétienté, ils vinrent donc à lui, le
persuadèrent avec une chaleur trompeuse qu’ils étaient ses amis et ses
disciples dans cette secte, écrivirent pour lui toutes les choses honteuses qui
sont dans le Coran et restèrent avec lui jusqu’à sa fin. » :
Speculum historiale, XXIII,
51.
[46]
« Mais revenons à une étude plus attentive de ses préceptes,
dont j’ignore à quelle loi ils peuvent se rattacher. Nous avons en effet reçu
de Dieu deux lois : la première est celle de l’amour, la seconde, celle