Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4206-X
220 pages

p. 313 à 343
doi: en cours

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Tome CIX 2003/2

2003 Le Moyen Age

L’image de Mahomet et de l’Islam dans une grande encyclopédie du Moyen Âge, le Speculum historiale de Vincent de Beauvais

Michel Tarayre Université Paul-Valéry – Montpellier 3
Quand, dans le Speculum historiale, Vincent de Beauvais présente Mahomet, il nous dévoile quel regard portaient sur ce personnages les chrétiens occidentaux de son temps. A travers des propos très vite polémiques, l'objectivité disparaît et le récit s'inscrit dans le cadre des discussions et des affrontements entre le christianisme et l'Islam qui parcoururent tout le Moyen Âge. Le lecteur constate alors que la peinture du prophète que lui propose Vincent de Beauvais met en évidence les traits les plus négatifs, susceptibles de provoquer son rejet et que Mahomet est présenté en antithèse constante avec ce qui est perçu comme le plus positif dans la religion chrétienne. Mais, au-delà de ce qui pourrait apparaître comme des écrits de propagande, la rudesse de l'attaque laisse entrevoir une fascination nourrie de crainte profonde à l'égard de l'Islam, de son fondateur et des ses fidèles. Mots-clés : Vincent de Beauvais , Encyclopédisme médiéval , Mahomet , Islam et chrétienté au XIII° siècle , Portrait .
Dans ce XIIIe siècle où vécut Vincent de Beauvais [1], le problème des relations avec l’Islam se posait de façon aiguë [2]. La chrétienté se trouvait très fréquemment en contact avec cette religion et les peuples qui la pratiquaient, tantôt dans une lutte ouverte pour la domination du monde, lutte à laquelle pouvaient s’associer des motifs religieux (on pense bien sûr aux croisades), tantôt à travers des relations commerciales, techniques et intellectuelles, ces dernières si profitables par exemple pour la transmission des textes de l’Antiquité. Rien de surprenant donc à ce que de nombreux auteurs aient souhaité exposer, selon leur sensibilité, à des lecteurs souvent inquiets, les croyances de ceux qui étaient à la fois des adversaires et des partenaires [3]. Les textes qu’ils nous ont laissés se parent d’une apparente objectivité car ils prennent souvent leur point de départ dans des écrits produits par des hommes en contact étroit avec le monde musulman [4]. Ainsi, quand Vincent de Beauvais présente à son tour Mahomet, il le fait par l’intermédiaire d’un dialogue supposé entre un chrétien et un musulman, dont une des sources est le Dialogue entre un chrétien et un Sarrasin de Pierre Alfonse [5]. Mais très vite les propos deviennent polémiques, l’objectivité disparaît et le récit s’inscrit dans le cadre des discussions et des affrontements entre le christianisme et l’Islam qui parcoururent tout le Moyen Âge. Le lecteur constate alors que la peinture du prophète que lui propose Vincent de Beauvais met en évidence les traits les plus négatifs, susceptibles de provoquer son rejet et que Mahomet est présenté en antithèse constante avec ce qui est perçu comme le plus positif dans la religion chrétienne. Si l’auteur a choisi de fournir les éléments de son information en suivant l’ordre chronologique des événements de la vie du personnage, il est toutefois possible de discerner des lignes de forces qui sous-tendent la peinture de ses travers les plus insupportables et permettent la mise en œuvre de divers éclairages en contraste pour valoriser le christianisme dans la personne du Christ, dans celle des saints ainsi que dans son contenu dogmatique et moral. Deux axes essentiels seront ainsi dégagés des composantes de ce portrait : un portrait antithétique de celui du Christ, conçu pour discréditer un Mahomet qui se dit envoyé de Dieu et une présentation de ses actes les plus sombres, en référence avec les pires des péchés, dans le but de discréditer aussi l’homme.
Vincent de Beauvais oriente donc son propos vers la création d’un anti~portrait du Christ, cherchant à offrir à ses lecteurs une vision totalement négative du personnage de Mahomet. La méthode employée est simple mais d’une grande efficacité. Sous une apparence d’objectivité créée par la volonté de réduire les commentaires, le trait est peu à peu grossi de sorte que le lecteur se voit conduit aux conclusions attendues tout en ayant l’impression de garder sa liberté de pensée et de jugement. Très vite, les textes laissent transparaître leur aspect polémique. Au début de son histoire, Mahomet est présenté, comme la plupart des prophètes, comme surtout les figures de l’Évangile auxquelles il sera souvent comparé, le Christ et Jean-Baptiste, à l’opposé d’un héros. Il n’a pas connu une naissance extraordinaire, aucun signe miraculeux n’est venu désigner comme un personnage hors du commun celui qui n’était qu’un orphelin sous la tutelle de son oncle :
Homo igitur iste uidelicet Machomet pupillus fuit in sinu patrui sui
Abdamanef, qui cognominatur Abdemutalla [6]. In cuius tuitione Pater ipsius moriens eum commendauerat eratque tutor et curator illius. Ipse uero praeterea cultor fuit Idolorum quae uocantur Ellechet Aleze in
Mecha cum omni domo et generatione sua, sicuti in sua scriptura testificatur dicens, ista dictum sibi fuisse : « Nonne tu fuisti pupillus et collectus es ? et in errore et iustificatus es ? et pauper et ditatus es? [7]»
Malgré un propos dans lequel perce le mépris (iste Machomet), le ton général est celui d’un exposé objectif. Mahomet a commencé sa vie dans l’obscurité. Conducteur de caravanes, marchand, il ne possédait rien de plus que ses compagnons. Il n’était certes pas au bas de l’échelle sociale, mais rien dans tout cela ne laissait prévoir son avenir étonnant. Indirectement, discrètement, la comparaison avec le Christ se met en place par référence implicite à la tradition qui présente Jésus comme le fils d’un charpentier, donc issu d’une famille modeste, obligé de travailler pour subvenir à ses besoins. Toutefois, les portraits divergent très vite car, s’il n’est jamais dit de Jésus qu’il a de quelque façon travaillé à s’enrichir, Mahomet, dans une quête de biens matériels, est devenu peu à peu fort riche après avoir rencontré Khadija [8]:
Post aliquantulum uero spatium annorum mercenarius apud quamdam nobilissimam uiduam nomine Chadigiam, ita in breui dominae suae animum obtinuit, ut iure coniugii rebus omnibus rerumque pariter dominatu potiretur [9].
L’acquisition de l’aisance matérielle n’a en soi rien de répréhensible, pour peu que les moyens mis en œuvre soient honnêtes, mais Mahomet a aussi usé de la tromperie et du mensonge pour abuser Khadija et jouir de ses richesses. C’est sur elle qu’il a expérimenté pour la première fois les moyens qui devaient lui permettre de se faire passer pour un envoyé de Dieu :
[…] quae cum diuersas species quas secum Machomet attulerat miraretur, caepit ei praefata mulier familiarius adhaerere. Quam
Machomet incantationum suarum praestrictam fantasmate caepit astu paulatim in errorem indicere, dicens ei quod ipse esset Messias quem esse uenturum adhuc Iudaei expectant. Suffragabantur uerbis eius tam incantationum praestigia quam calliditatis eius ingenia copiosa […] [10].
Le succès qu’il a rencontré laissait présager la suite et ce titre de Messie dont s’est paré Mahomet est devenu pour lui un moyen d’étendre sa domination, mais il est d’ores et déjà clair que ce sont ruse et tromperie qui ont permis la captation des biens de Khadija. Mahomet a ainsi découvert grâce à elles l’élément central de la supercherie sur laquelle il a construit par la suite tout son système, le point d’appui qui devait lui permettre, progressivement, d’étendre son emprise sur d’autres personnes puis de l’asseoir sur toute une région, prélude à des guerres de conquêtes. En effet, poussé par cette volonté de pouvoir, il s’est vu confronté à un problème difficile : comment parvenir à une telle fin quand on n’est qu’un marchand, peu au fait de l’art militaire et, de plus, effrayé par les possibles réactions de l’entourage à un coup de force ? La solution n’existait visiblement pas du côté d’une action purement humaine. Il convenait donc de changer de registre et de se placer, une nouvelle fois par cette tromperie qui s’avérait si efficace, sur le terrain religieux. Mahomet inventa alors une religion dont il se présenta comme le prophète :
Postquam uero se diuitem factum eiusdem mulieris opibus uidit, conatus est super gentem et patriam suam regnum arripere, sed dum hoc ad effectum prout cupiebat non posset perducere, praesertim cum paucos adhuc fautores haberet et arte et ingenio magno usus est, ut qui rex esse non poterat, prophetam se dei simularet esse, et nuncium. Hoc displicuit omni parentelae et generationi eius quae uocabatur Chorais [11].
Le texte montre donc le personnage jouant sur deux tableaux. Si, à ses débuts, dans l’intimité du couple qu’il formait avec Khadija, il a tenté, avec succès d’ailleurs, d’endosser les traits du Messie, c’est-à-dire ceux d’un personnage inséré dans la tradition d’une religion existante, il semble avoir pris conscience de la nécessité d’infléchir sa route pour devenir le prophète d’une religion qu’il créerait. Ici se trouve le point central du parallèle établi en le Prophète et le Christ et, si la dernière phrase citée les place dans une apparente égalité (nul n’est prophète dans son pays…), les divergences apparaissent fondamentales dans les intentions et la méthode employée pour atteindre le but. Mahomet a su toutefois utiliser habilement ses capacités, notamment sa fourberie qu’il a associée à son éloquence, dans un comportement totalement opposé à ce que déclarent les textes de l’Écriture qui condamnaient les faux prophètes et leur promettaient le châtiment [12]:
Viam tamen excogitans, qua id posset efficere uoluit se Prophetam confingere. Ea uidelicet facetia fretus eloquentiae, quam apud diuersas nationes, dum negociationi desudaret, ingenii susceperat leuitate [13].
Ce n’est donc que grâce à une supercherie que Mahomet parvint à se parer des caractéristiques extraordinaires des prophètes. Il donna ainsi le départ à la tradition de l’Islam qui le présente comme le dernier d’entre eux, aboutissement d’une lignée qui parcourt tout l’Ancien Testament. Il voulut donc s’inscrire à la suite d’Abraham, le premier à recevoir ce titre, et de Moïse, qui se présente plus comme une source par rapport à la prophétie qu’en tant que prophète au sens plein du terme, car personne ne s’est égalé à lui, et il n’est pas indifférent pour la référence qu’il fait à ces deux personnages qu’ils aient porté ce titre [14]. Mais lorsque Mahomet s’attribue ce titre de prophète, il présente le spectacle d’une métamorphose effectuée par l’individu lui-même, totalement contraire à l’esprit dans lequel les prophètes pouvaient être instaurés :
[…] qualiter etiam uester propheta docuerat uideamus ; propheta est ignota praedicens, siue de praeteritis, siue de futuris. Scimus autem quod olim quando prophetae fuerunt non statim quicumque hoc nomen usurpasset auctoritatem habebat, sed longa et diuturna uitae sanctitate signis quoque et miraculis a principibus et populis Dei primitus comprobatus, huius nominis gloriam obtinebat [15].
Sous couvert d’une enquête qui doit lui permettre d’obtenir une plus grande certitude, l’auteur entreprend l’examen de l’œuvre prophétique de Mahomet dont la partie la plus aisément vérifiable doit être sa façon de parler du passé. Les termes ne sont pas assez forts pour traduire une indignation qui transparaît dans les procédés d’énonciation, la force de l’exclamation, la grinçante ironie sous-tendue par les interrogations :
Si dixeris eum multa praeterita enarrasse, ueluti de Adam, de Noe, de
Abraham, de Moyse et de Christo, utinam sicut apud nos erant ipse ea ueraciter praedicaret et non per multa mendacia delirans, totam pene scripturae sanctae ueritatem subuerteret. Quantum ergo ad praeterita iam de ordine prophetarum cecidit, qui tot mendaciis ueritatem corrupit.
Sane si aliquas fabulas forsitan ad suum libitum composuit, quae nunquam auditae sunt, nullatenus ei credendum est quia hoc a quolibet facile potest fieri et ipse iam in aliis mendax probatus est [16].
Voilà un prophète qui se montre bien peu compétent lorsqu’il s’agit de parler du passé, peut-être a-t’il été un efficace descripteur de l’avenir ? Cette fois encore, la réponse est négative et la conclusion s’impose, implacable : Mahomet ne peut en aucun cas se prévaloir à bon droit du titre de prophète car le mensonge dont il a été convaincu est manifeste :
De futuris uero quod nihil dixerit, nec teipsum ignorare puto, maxime cum in tota scriptura eius nihil tale inueniatur, unde et quantum ad futura a prophetali gratia exclusus, iam nec signis nec miraculis nec prophetia nec uita inter prophetas esse merebitur : nam illum totum quod de Paradiso quasi praedixisse uidetur, ad nihil aliud nos cogit nisi ut dicamus eum ita mentiri de futuris sicut probatus est mentitus fuisse de praeteritis [17].
Par ailleurs, Dieu a de toute évidence refusé son appui à celui qui se déclarait son dernier prophète. Que nul ne croie Mahomet aurait pu sembler lié au sort tragique de nombre de ces prophètes, méprisés par le peuple auquel ils s’adressaient et reconnus seulement après leur disparition ! Mais alors, on aurait pu s’attendre à ce que Dieu lui donnât la possibilité d’accomplir signes ou miracles. Rien de tout cela ne s’est produit et le personnage ne s’est tiré d’affaire que par une de ces pirouettes dont il avait le secret, retournant en sa faveur une situation en apparence fort compromise :
De signis uero et miraculis quod non sint illi data a Deo, ipse sibi testis est dicens, ita sibi dictum a Deo, nisi sciremus eos tibi non credituros, sicut nec aliis crediderunt, daremus tibi signa et prodigia [18].
Peut-on tirer argument des victoires remportées par Mahomet ou du nombre de ses disciples ? Sans aucun doute, non. En effet, une victoire n’est pas toujours acquise par la seule vertu du vainqueur et le contre-exemple tiré des saintes Écritures est à ce propos tout à fait significatif. Par ailleurs, s’il a réussi à s’attirer des disciples, ce n’est qu’en raison de leur ignorance et de leur incapacité à porter un jugement correct sur cette religion nouvelle qui se présentait à eux : à un prophète de mauvaise vie correspondent des disciples qui se comportent comme des bêtes. Les termes sont abrupts et la charge, féroce :
Iterum forsitan dices quia nisi esset propheta nunquam ad talem potentiam peruenisset, maxime cum sociis eius pauci essent numero quando pugnauit contra Regem Persarum, qui erat fortissimus ac potentissimus, et obtinuit triumphum. Quamuis uero illi qui Dei cultores sunt hostes suos superent, tamen inueniuntur etiam in scriptura sacra pauci Idolatrae multos Israelitas fugasse. Sed et illi qui semper uincunt, non proter sua merita semper uincunt, sed quia illi contra quos dimicant tali paena digni sunt. Nihil enim mirum est
Persarum gentem Idolatram et sprucissimam a Machomet uictam esse, non quia ipse melior illis erat, sed quoniam ipsi hoc promeruerant, ut a sibi consimili diabolo punirentur. Illud denique quod sibi dicit Deum dixisse, nisi sciremus eos non tibi credituros, etc, ad Arabes quid pertinebat, qui nec prophetam uiderant et ideo nec signa prophetica contempsisse unquam potuerant. Cuius autem impudentiae est dicere illos signis eius non credituros, qui non sine signis tantum se et sine aliquo aliciuius boni iudicio, quod nec pecora facere debuissent, pessimae uitae homini crediderunt [19].
Ce menteur est aussi un affabulateur, à l’origine de toutes sortes d’histoires destinées à renforcer l’image qu’il souhaitait donner de lui-même et l’auteur se plaît à raconter ces petites anecdotes pleines de sel sur un ton rempli de fiel, en y insérant des commentaires vigoureux. Voici tout d’abord celles des loups dans lesquelles l’ironie transparaît clairement :
[…] restat ut quales sint fabulae in quibus contra id quod supra dixerat signa se fecisse asserit uideamus. Dicitur itaque ibi quod aliquando audiens ululantem lupum sociis ait se ex uoce eius intelligere quia lupus ille inter alios maior et princeps omnium esset. O signum propheticum.
Nonne similiter potuit dicere quod lupus eum in illa uoce prophetam esse signaret ? Quis enim inde illum posset arguere cum quid inter se lupi dicant, homines nesciant. Certe fabulam hanc multo urbanius si quid intelligeret componere potuisset. Sicut et de quodam alio lupo ibi refertur, quod cum allocutus fuisset Vehebem filium Heum statim sic factus est
Saracenus, ubi si leonem pro lupo ille fabularum compositor posuisset, multo elegantior fabula extitisset. Sed non immerito fabulis suis praecipue lupos intexuit, qui more lupi rabidus semper et cruentus incessit [20].
À deux courtes anecdotes succède celle de l’œuf empoisonné qui parle. Sous le rythme allègre du récit, le narrateur laisse poindre son indignation et pose des questions qui ne sont pas seulement rhétoriques, mais qui, dans l’esprit du chrétien, enclenchent toute une réflexion sur le comportement à l’égard des autres de celui qui se dit envoyé de Dieu. Était-il juste que Mahomet se sauvât lui-même ? qu’il laissât mourir un de ses proches alors qu’il aurait pu le prévenir ? Comment admettre qu’il ait trahi ainsi la foi mise en lui, alors qu’il était incapable de ressusciter celui qu’il avait laissé mourir ? Tous ces comportements sont, en effet, aux antipodes de ceux que l’on prête au Christ :
Qui etiam bouem Zozai domino suo locutum fuisse dixit et quod super ubera Humemabet mulieris manum suam posuerit. Item quod ipse praeceperit arbori et statim adorauit eum. Quod tamen Saraceni ipsi falsum esse testantur. Iterum dicit quod cum Zameth Iudeae uxor
Zenehim filii Muslim Iudaei, in oue assa uenenum sibi apposuisset, scapula ouis locuta sit ei, dicens : « Noli me comedere quia ueneno confecta sum. » et ipse noluit comedere. Comedit autem inde Elbetem filius Mazum et mortuus est. Vellem scire utrum ipse solus an omnes qui cum eo aderant uocem illius scapulae audierint : si enim ille solus audiuit, quare socium suum inde comedere permisit, si uero omnes audierunt, mirum est quomodo ille comedere ausus fuit, nisi forte de suo propheta sperans quod etiam mortuum resuscitare potuerit. Iterum narratur ibi quod aliquando miserit manum suam in cauernam unde exierunt aquae de quibus ipse bibit et socii eius et pecora eius [21].
La véracité de ses propos est par ailleurs fortement mise en doute par l’auteur quand il décide de placer en parallèle deux affirmations de Mahomet pour démontrer la contradiction qu’elles contiennent, le désir affirmé de soumettre tous les hommes à la religion nouvelle passant par le mépris de la méthode employée :
Ipse quoque ista omnium mendacissima esse testatur cum in maiori scriptura sua dicat signa sibi a Deo non esse data. Et cum iterum loquitur dicens : « Non sum missus nisi uirtute gladii, et qui non susceperit meam prophetiam occidatur, aut reddat tributum pro infelitate sua et dimittatur. » Vnde uero apertius aut manifestius ipso teste falsa esse illa omnia comprobantur, quam ex suis iterum dictis quibus in Alchorano sic loquitur : « Quicquid inueneritis scriptum per me conferte illud cum
Alchorano et si non concordauerit, scitote quia innocens sum ab illa scriptura et non est mea. » ergo secundum istam regulam signa illa omnia respuenda sunt quae nullatenus in Alchoran inueniuntur [22].
Comment attacher foi à ce que dit une personne qui fait comprendre elle-même de la façon la plus catégorique que ce qu’elle a pu dire est mensonge ? Si une parole est entachée de suspicion, toutes les autres paroles seront bien vite sujettes à caution. Il est sûr que les choses furent grandement facilitées à Mahomet par l’ignorance de ceux qui l’entouraient et cette constatation ouvre la voie à la poursuite d’une comparaison implicite avec le Christ, mais une comparaison inversée, totalement défavorable au prophète. Le Christ a réuni autour de lui des hommes simples, mais il les a respectés et conduits vers la vérité ; au contraire, Mahomet a conduit les hommes simples qui lui ont fait confiance vers le mensonge et l’erreur d’une religion fabriquée pour la circonstance dans la seule intention de les soumettre à ses volontés :
Cumque hoc modo prophetae sibi nomen usurpasset, ingressus est ad homines qui tanto facilius qualibet astutiaemachinatione decipi poterant, quanto longius ab omni sapientia et usu ciuilitatis totiusque humanae prudentiae honestate per agros et uillulas sequestrari, quid Dei nuncius uel propheta esset, aut in quo cognosci deberet, denique quid inter ueritatem et mendacium, inter fatuitatem distaret et sapientiam, discernere nesciebant [23].
Son entreprise s’est poursuivie par la constitution de cercles d’intermédiaires destinés à lui permettre de donner à son pouvoir l’assise la plus efficace. On retrouve encore dans ce récit un contrepoint de l’Histoire de l’Église naissante, mais les disciples dont se sont entourés les Apôtres dès le début de leur prédication sont bien différents de ces individus fort peu recommandables auxquels il est fait allusion. Leur comportement, les buts qu’ils cherchent à atteindre n’ont d’ailleurs que fort peu de rapports avec la diffusion d’une parole divine et le lecteur ne peut manquer de se demander comment une telle association aurait pu être l’œuvre d’un envoyé de Dieu :
Ad hos decipiendos, cuiusdam astrologi cuius postea nomen et causam dicemus, opere et consilio non mediocriter confortatus, homines ad se pestiferos, et uiarum insidiatores, fugitiuos quoque et homicidas sibi aggregauit, quos etiam ad deuia siluarum, ad cacumina montium et ad proxima fontibus loca, circunquaque mittebat, insidiari scilicet negociatoribus et iter agentibus ad interficiendum eos et diripiendum tam camelos quam caetera quae ducebant uel quae negociationis uel necessitatis causa portabant [24].
Pseudo-Prophète, vrai chef de bande, Mahomet a-t-il au moins été capable d’inventer lui-même cette religion nouvelle dont il se présenterait comme le messager ? Certes non : c’est un hérétique qui lui a procuré les fondements théoriques qu’il n’aurait su découvrir, même si on lui reconnaît une certaine habileté intellectuelle [25]. L’intervention de ce jacobite [26], déçu de s’être vu condamné et d’avoir perdu tous ses privilèges, fut, elle aussi, grandement facilitée par ce qu’étaient les hommes qui entouraient Mahomet :
Caeterum tunc temporibus maior pars Arabum milites erant et agricolae, ipsique fere et omnes idolatrae praeter quosdam qui secundum
Samaritanos legem Moysi tenebant cum haereticis aliis Christianis, qui
Nestoriani erant et Iacobitae. Iacobitae namque sunt haeretici a quodam
Iacobo dicti, circuncisionem praedicantes, Christumque non Deum sed hominem tantummodo iustum de Spiritu sancto conceptum ac de uirgine natum, non tamen crucifixum neque mortuum credentes [27]. Fuit etiam illo tempore in regione Antiochiae quidam Archidiaconus amicus
Machomet et Iacobita. Vnde ad concilium uocatus est et damnatus, cuius damnationis pudore contristatus, de regione aufugit et ad Machomet deuenit. Huius ergo consilio Machomet usus fuit, et quod cogitabat, sed per se adimplere non poterat, ad effectum perduxit. Fuerunt quoque ex illis Arabiae quos diximus haereticis duo Iudaei, Abdias et Cabalahabar dicti, qui et ipsi Machometo se adhibuerunt, et ad complendam eius stultitiam auxilium praebuerunt. Et hi tres Machometi legem quisque secundum haeresim suam contemperauerunt, eique talia ex parte Dei dicere monstrauerunt, quae et haeretici Iudaei, et haeretici Christiani, qui erant in Arabia uera esse crediderunt, qui uero sponte credere noluerunt, ui tamen et gladii timore crediderunt [28].
Le manipulateur, que son désir de soumettre les hommes par tous les moyens, mais surtout par la ruse, et de les écarter de la vraie foi, rapproche de l’image du démon, s’est donc associé à des hérétiques qui ont suppléé la faiblesse de sa pensée. La supercherie était en place, la religion, créée, l’adhésion fut demandée ; si elle n’était pas obtenue de plein gré, elle l’était par la force des armes. Vincent réunit ici ce qui était perçu comme les composantes de l’Islam : fausseté, mystification, violence. Retrouvant alors une idée qu’il avait expérimentée à ses débuts, Mahomet s’employa à amplifier son rôle, en se présentant ouvertement comme le Messie attendu par les juifs. De cette façon, il touchait un point particulièrement sensible des croyances juives et même chrétiennes (on se rappellera dans quelle attente se trouvait l’Église primitive) et se plaçait sur un terrain très favorable. Il créa le doute, suscita la curiosité et, ainsi, s’empara beaucoup plus aisément de l’esprit de ceux qu’il voulait abuser. Il étendit donc peu à peu à tous les membres de son entourage, puis bien au-delà, les tromperies qui avaient si bien réussi avec son épouse, jouant sur l’attente insatisfaite de ce Messie que les juifs n’avaient pas voulu voir en Jésus-Christ :
[…] qua opinione non solum mulier potens est decepta, sed et omnes
Iudaei ad quos fama eius pertingere poterat, ad eum cum Saracenis cateruatim confluebant attoniti tanta nouitate rei [29].
Comme si cela ne suffisait pas, Mahomet en est venu ensuite à l’emploi de supercheries qui ne paraissaient pas même dignes d’un vil magicien tant elles étaient grossières. Le faux prophète s’est mis en comparaison avec Moïse dans une tentative de revêtir les caractéristiques de celui que l’Ancien Testament présente comme un des principaux conducteurs du peuple de Dieu, comme l’homme qui a libéré Israël de l’esclavage en Égypte et donné au peuple la Loi qui lui a été dictée sur le Sinaï [30]. Mais il n’a réussi qu’à fournir de pâles imitations construites sur l’apparence. Ainsi, de même que Moïse avait assemblé le peuple au pied du Sinaï, dans une atmosphère pleine de mystères :
Et ut eiusdem missioni ad instar Moysi prodigia quaedam uiderentur testari, populum assignata die conuocauit ad certum locum, quasi legem diuinitus missam in signis et prodigiis accepturum [31].
Ailleurs, Mahomet a manipulé un ensemble de symboles courants dans la religion chrétienne et mélangé les allusions à l’Ancien et au Nouveau Testament. L’Esprit-Saint était apparu sous la forme d’une colombe au dessus du Christ lors de son baptême par Jean, symbole de l’amour de Dieu pour la terre ou signe d’une création nouvelle, le même animal survint et se posa sur son épaule :
Tunc eo sermocinante ad populum columba quae in uicino erat ad hoc ipsum fallaciter edocta super humerum eius aduolans stetit et in eius aure iuxta morem solitum grana inibi reposita comedens, quasi uerba legis ei suggerere simulauit [32].
Le taureau a une signification symbolique importante. Il fait partie des quatre Vivants mentionnés par l’Apocalypse [33] de Jean, qui soutiennent le trône et clament la sainteté de Dieu et sa souveraineté sur la création. Il est l’emblème des tribus d’Éphraïm, de Manassé et de Benjamin [34]. Dans la tradition juive qui associe un être à chacune des lettres du tétragramme divin YHWH, au W correspond le taureau. Mahomet ne pouvait manquer de faire intervenir cet animal pour garantir l’origine divine de la loi qu’il promulguait [35]:
Taurus quoque similiter ad hoc ipsum consuetudine quadam edoctus ut de manu eius pabulum acciperet, ad uocem eius coram populo uenit, et quasi legis nouae mandata caelitus missa, quae ipse cornibus eius alligauerat detulit [36].
Mais en tout cela, il n’est question que d’animaux dressés et d’apparences ; seule subsiste pour des yeux qui sont incapables de voir la réalité l’illusion d’une intervention divine. Le trompeur a continué à puiser dans les références à l’Ancien Testament : Dieu avait donné à son peuple errant dans le désert la manne [38], à la fois nourriture et symbole du soutien qu’Il apportait à ceux qui étaient dans l’errance. Mahomet feignit d’en découvrir à son tour, gage de la véracité de ses paroles, incitation à le suivre car, de même que le peuple hébreu qui avait suivi la loi de Moïse était parvenu à la terre promise, de même ceux qui suivraient le prophète pourraient parvenir à l’opulence et au bonheur. Le raisonnement est spécieux, mais susceptible de convaincre les esprits simples :
Sed et picerias lacte ac melle plenas, quas ipse in certis locis terrae latenter infoderat quasi per diuinam reuelationem ibidem effodi fecit et populo uelut in signum abundantiae futurae quam per eiusdem legis obseruantiam idem populus mereri iuberetur ostendit [38].
Le lait et le miel reprennent l’image des bénédictions divines et de la prospérité. Ils avaient été promis par Dieu à son peuple :
« Le Seigneur dit : “J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays ruisselant de lait et de miel…” » [39].
Pour l’œil critique de l’auteur, la conclusion de chrétien ensemble de récits traitant du mélange des symboles ne peut être que la manifestation du faux dans la naissance d’une religion :
Sicque quasi miraculis et magnalibus diuinis congratulantes et acclamantes seduxit, atque ad legem suam quasi diuinam recipiendam pertinaciter animauit [40].
Peu à peu, Vincent de Beauvais introduit dans la constitution du portrait de Mahomet des éléments plus abstraits. L’auteur quitte le registre de l’anecdote pour mettre en évidence dans l’exposition de la religion créée par Mahomet la place qu’occupent la fausseté et la tromperie. Il est clair d’abord que la loi qui constitue le fondement de cette religion n’est pas d’origine divine. Il a déjà été démontré que seul le fait qu’il aurait accompli des miracles aurait permis de ranger Mahomet au rang des prophètes. Ajoutons à cela que sa prétention à être prophète se heurte à l’Écriture :
Sed iterum si forte dixeris non debuisse me reprehendere illum si aliquando uindicauit, cum hoc inueniatur fecisse Iosue et ceteri multi
Prophetae, scias aliud esse quod si praecipiente Deo, aliud quod homo praesumit, Deus enim hoc illis praecipiebit, de cuius praecepto quodcumque sit, quandocumque sit, non licet hominibus iudicare. Ergo, inquis, nec Machomet de his reprehendi, siquidem et illi Deus talia praecepit ; unde tamen probas quod Deus illi praecepit ? Deus enim ille, si Deus fuit, in aliquo se Deum esse ostendere debuit, secundum ea uero quae superius ostendimus, nec signis nec miraculis hoc ostendit. Nos igitur Deum fuisse non credimus, nam si Deus esset, nunquam sine miralis legem daret. Quod enim de Deo credimus tam in nouo quam in ueteri testamento signis et miraulis confirmatum est, nec alium unquam pro Deo habebimus, nisi illum unum et uerum qui quotiens legens dare uoluit, signis hanc diuinis ac mirabilibus confirmauit, Propheta uero tuus, quis fuerit, uel unde uenerit nescio, cum dicatur mihi a Domino meo Iesu Christo, quod in Ioanne Baptista finis fit omnium
Prophetarum [41].
Par ailleurs, il est facile d’envisager que l’enseignement dispensé par Mahomet, contenu dans le Coran, et qu’il prétend d’origine divine, a été fabriqué de toutes pièces. L’auteur explique que cette construction s’est faite en deux étapes, sous une double influence. Au point de départ se trouve l’influence qu’eurent sur Mahomet des Nestoriens. Il reçut d’eux sa première instruction, il était donc obligatoire que ce qu’il pourrait écrire à la suite de cela fût hérétique :
Sergius monachus cum in monasterio grauiter peccasset et propter hoc excommunicatus et expulsus fuisset, uenit ad regionem Cuhennae et inde usque ad Mecham descendens ubi erant duo populi, unius cultor
Idolorum et alter Iudaicus, inuenit ibi Machomet qui colebat Idola, uolensque aliquid facere unde monachis illis qui eum expulerant placeret et reconciliari mereretur (erant enim haeretici Nestoriani, qui dicunt
Mariam non peperisse deum sed hominem tantum) omni studio et conamini persuadebat ei ut ab idolis recederet et Christianus Nestorianus esset. Quod cum effectui mandasset, discipulus eius factus est Machomet et ille se propter hoc Nestorium nuncupauit. Et ita factum est ut ab ipso monacho aliqua de ueteri et nouo testamento edoctus ipse in Alchorano suo fabulose ac mendose intexeret. Haec ille persensit ut in Alchorano suo poneret dictum a Deo, quod monachi et presbyteri Christi familiares ei esse deberent, quia non superbiunt [42].
La seconde étape est pire encore, car Mahomet fut aidé pour compléter sa loi par des Juifs agissant par strict intérêt. On découvre ici l’association qui deviendra tristement traditionnelle dans la polémique contre les juifs de deux éléments : l’hostilité à l’égard de ces hommes perçus comme les membres du peuple déicide qui persistent dans leur erreur (il s’agit d’empêcher la conversion de Mahomet à la religion chrétienne) et l’idée que seul l’intérêt peut les faire agir, sans aucune considération de la gravité de leurs actes :
Cum uero cognouissent Iudaei quod multi et etiam Machomet ipse ad qualemcumque quasi umbram Christianitatis illum monachum sequerentur et pene illud quod postea factum est per Machomet per istum
Nestorianum iam consumatum esset, prosilierunt tres Iudaei et timentes ne in ueram Christianitatem quandoque Machomet incideret accesserunt ad eum et malitiosa caliditate socios uel discipulos eius se esse in hac secta eique omnia quae turpiora uel Alchorano sunt scribere persuadentes usque ad finem eius cum eo superfuerunt [43].
Par ailleurs, il est clair qu’il a tiré sa loi d’un ensemble de tromperies et de malversations. La construction du discours se fait rigoureuse pour parvenir à une argumentation serrée et implacable, susceptible de conduire à de la manifestation de la vérité. À travers cette recherche, on voit apparaître un système en triangle qui implique, selon l’auteur, de passer par le pôle diabolique si l’on veut comprendre comment Mahomet a créé sa loi. On remarque bien évidemment tout de suite l’aspect spécieux de cette argumentation qui ne pourra convaincre que ceux qui le souhaitent vraiment. Elle est toutefois le reflet d’une mentalité dont il est nécessaire de bien prendre en compte la complexité. Cette première apparition du diable ouvrira le champ à des développements riches :
Iterum tamen ad praecepata eius diligentius inspicienda reuertamur, quae ego nescio ad quam legem pertinere uideantur. Duas enim a Deo accepimus leges unam gratiae, alteram iustitiae, lex gratiae a Christo data est, lex iustitiae a Moyse. Lex gratiae talia iubet : Diligite innimicos uestros, benefacite his qui oderunt uos [44], et caetera huiusmodi. Lex iustitiae : oculum pro oculo, dentem pro dente, usturam pro ustura, percussuram pro percussura [45], etc, quae ad talionem reddi imperat.
Harum duarum nullam socii tui esse manifestum est. Antequam enim ipse emergeret, una a Christo, altera a Moyse data est. Cum enim istae duae tantummodo leges hominibus datae sint, quarum altera diuina, altera humana magis esse uidetur : ista tertia lex a socio tuo inuenta, quid erit nisi diabolica ? Diabolo enim inspirante maxime hanc, subito nescio unde emersisse cognoscimus, quae nec humana nec diuina esse probatur, sed inter utrumque prodigiosa facit, nunc hoc nunc illud uideri uolens et se nunc illam nunc istam esse confingens, nullum alium nisi diabolum qui se inter Deum et homines semper medium facere nisus est imitatur [46].
Par cette construction méthodique de sa tromperie, par l’expérimentation qu’il a faite sur son épouse de ce qu’il entendait proposer ensuite à ceux qu’il voulait s’attacher, Mahomet apparaît de plus en plus comme un être pervers, dénué du plus élémentaire des scrupules, et on peut relever là une inconséquence dans le texte : dans le désir d’offrir la peinture la plus négative possible du personnage, au risque d’être accusé de contradiction, le personnage est crédité d’une intelligence limitée. D’un autre côté, l’auteur insiste lourdement à nouveau sur les relations qu’entretenait Mahomet avec le monde de l’illusion, à travers laquelle il a appuyé l’apparence sur le mensonge pour décevoir les esprits crédules. Il ne restait plus qu’à parfaire ce qui avait été commencé en donnant une loi nouvelle à cette foule :
Quibus caepit nouas leges fingere et eis tradere, adhibens etiam ipsis legibus testimonia de utroque testamento. Quas leges Ismahelitae [47] suas appellant, eumque suum legislatorem esse fatentur [48].
Vincent de Beauvais poursuit sa démonstration en mettant en avant, sous sa propre plume [49], l’existence d’un texte qui a une valeur de preuve d’autant plus forte qu’il se trouve au-delà de la mer, donc dans les territoires mêmes des Sarrasins. Ce livre présente suivant un ordre progressif les diverses tromperies mises en œuvre par le faux prophète. C’est tout d’abord l’instauration d’une loi agréable, beaucoup plus facile à mettre en pratique que la loi mosaïque au caractère rigide :
Author. Fertur autem esse libellus in partibus transmarinis de
Machometi fallaciis in quo legitur quod ipse uolens sibi conciliare animos populi Arabum dixerat se esse Prophetam ad eorum salutem diuinitus missum ut uidelicet legem Iudeis et Christianis quae mirum rigida nimis ac seuera esset mitiorum praeceptorum promulgatione temperaret [50].
Ces accusations de tromperie, en elles-mêmes graves, avaient aussi pour rôle de préparer une nouvelle attaque contre Mahomet, celle d’être un adepte des pratiques magiques, donc un sectateur du diable :
Porro iste Machomet Saracenorum et Arabum Princepset
Pseudoprophet […] et Magus perfectissimus effectus est [51].
Les magiciens sont présentés comme des personnages négatifs dès l’Ancien Testament, ceux qui détournent du vrai Dieu, falsifient la doctrine. La pratique de la magie était déjà sévèrement condamnée, punie de mort par les trois grands codes mosaïques [52]. Dans de nombreux récits de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, des magiciens sont confondus par la puissance divine : Moïse triomphe des magiciens d’Égypte, Simon le magicien reconnaît la supériorité de Pierre [53]… Par ailleurs, à l’époque de Vincent de Beauvais, les magiciens étaient suspectés d’être en relations avec le diable lui-même. Le lecteur du Speculum historiale n’aura aucune peine à reconnaître Mahomet comme un de ces personnages dont le Speculum doctrinale fournit une description précise :
Magi sunt qui uulgo malefici ob facinorum multitudinem nuncupantur ; hi et elementa concutiunt, turbant mentes hominum, ac sine ullo ueneni haustu, uiolentia tantum carminis interimunt. Daemonibus enim accitis audent uentilare, ut quisquis suos perimat malis artibus inimicos, hi etiam sanguine utuntur et uictimis et saepe continguunt corpora mortuorum… [54] Ars itaque magica sub philosophia continetur, sed foris falsa professione de uero mentiens, et ueraciter laedens, homines a diuina relatione sedulcit, cultum daemonum suadet et ad omne nefas sequaces suos impellit [55].
L’accusation prend là toute sa force pour faire, par l’intermédiaire d’un seul mot, basculer Mahomet du côté des puissances diaboliques, car la magie est un des premiers moyens directs que le démon, présenté comme son inventeur, utilise lui-même pour abuser les hommes. Les lecteurs de Vincent de Beauvais connaissent le lien étroit établi entre le monde diabolique et celui de la magie créatrice d’illusions, qui revêtent souvent l’apparence de manifestations miraculeuses. L’identification de Mahomet aux personnages des magiciens se crée facilement dans leur esprit [56]. La complète superpo~sition qui en découle de l’image de Mahomet et de celle du magus construit le portrait d’un personnage qui ne peut que susciter l’horreur, le rejet et la condamnation.
Nous conclurons cette première esquisse du portrait de Mahomet (le Speculum historiale contient encore beaucoup de textes le concernant) par ce qui est dit de sa mort. Dans un système continué de contrastes, cette mort, par son côté honteux du fait des événements qui la suivirent immédiatement, est montrée comme se situant à l’opposé de celle du Christ. Au milieu d’une atmosphère d’agitation, de désordre, sans aucune véritable grandeur, les derniers moments du prophète traduisent une lente déchéance. C’est tout d’abord une mort banale, provoquée par une pleurésie, au terme d’une assez longue maladie. C’est ensuite, et surtout, l’ignominie de la pourriture qui s’empare de son corps (les termes sont d’une rare violence) et la nécessaire et décevante sépulture après la vaine attente d’une ascension. Nous sommes là bien loin de la mort du Christ, entourée d’événements extraordinaires, à l’issue de laquelle non seulement son corps ne subit aucune altération, mais encore se trouve glorifié avant que n’intervienne son ascension. Tous les mouvements sont contradictoires, la signification est claire :
Iam illud tam ridiculum nobis quam lamentabile suis est quod cum praecepisset eis ut mortuum se non sepelirent, eo quod tertia die assumendus esset in caelum ipsique praeceptum obseruantes magnis hoc desideriis expectarent et iam a secunda feria in qu mortuus fuerat usque ad uesperam 4 feria longa expectatione fatigati, nihil aliud in eo quam faetoris magnitudinem supercrescere cernerent, tandem sicut retulit
Humbram nudum eum proiecerunt. Gumebram tamen filius Hebazam dixit quod lotus et tribus uestibus indutus sepultusque sit per manus Hai filii Abitalib et Afaldi filii Alahabet filii Abdemutalla patrui sui. Fertur enim quod per septem dies morbo pleuretico aegrotauerit et amisertit sensum, septimo uero die conualuerit. Iratus est Hai filius Abitalib eo quod perdiderat sensum et dixit hoc ei. At ille iussit nullum amplius remanere secum in domo nisi Alahabet filium Abdemutalla. Alia uero die septima mortuus est, et intumuit uenter eius, et retro curuatus est minimus digitus eius. Et fuit obitus eius secunda feria 12 die mensis
Rabeg primi anno 63 uitae ipsius, postquam aegrotare caepit 14 die [57].
Une deuxième approche permet de constater que le portrait de Mahomet offert par les textes du Speculum maius fait aussi clairement référence à divers péchés, notamment aux péchés capitaux tels que les définit la religion chrétienne. Il s’agit bien évidemment de poursuivre la discréditation du personnage. L’ensemble des points mis en évidence jusque là tendait à démontrer que Mahomet ne pouvait être un envoyé de Dieu. Une charge supplémentaire est portée dans la tentative de mise en évidence de défauts qui font de lui un pécheur infâme. Même sur le plan strictement humain, le personnage doit être rejeté. L’enrichissement que connut Mahomet après sa rencontre avec Khadija a joué un rôle important dans la mise en œuvre de la supercherie. Il lui a d’abord donné la puissance nécessaire pour entreprendre son œuvre, puis il lui a fourni des arguments car il a su, avec beaucoup de duplicité, le présenter, dans un mouvement rhétorique astucieux, comme une preuve du soutien de Dieu :
Idolorum tunc temporis cultui cum uniuersa gente Arabum inseruiens, quemadmodum in Alchorano suo testatur, Deum sibi dixisse referens : « Orfanus fuisti et te in errore suscepi, teque direxi, pauperem et locupletaui. » [58]
On voit apparaître ici les allusions à l’avarice, car un prophète qui est dans la main de Dieu n’a aucun besoin d’amasser des richesses, et au mensonge. De telles paroles sont propres à réveiller dans l’esprit des lecteurs chrétiens le souvenir de références diamétralement opposées, par lesquelles l’Église montre comment les enrichissements trop rapides ou l’accroissement considérable du pouvoir sont dus la plupart du temps au démon : des exemples comme celui de Théophile et de son pacte avec le diable était dans tous les esprits [59]. Ces richesses ont conduit ensuite Mahomet à commettre le péché d’orgueil, dans son incapacité à se contenter de son existence pourtant relativement fastueuse :
Cuius opibus, de pauperrimo diuitissimus effectus, in tantam mentis superbiam prorupit, ut regnum Arabum sibi sperandum polliceretur, nisi suos timeret contribules, quia uidelicet pro Rege eum non tenerent, cum sibi et aequales fuissent et maiores [60].
Le peintre ajoute d’autres touches à son tableau. Khadija ne tarda pas à déplorer son alliance avec un homme « très impur et épileptique [61]», même s’il explique son état par l’impossibilité devant laquelle il se trouve de supporter la vue de l’archange Gabriel venant lui communiquer les préceptes de sa loi. Son comportement vis-à-vis des femmes conduit à envisager le péché de luxure et un long passage est consacré à ses turpitudes en matière sexuelle qui montrent un personnage à l’opposé de ce que doit être le prophète, entièrement tourné vers Dieu :
Qui tale dedecus in scriptura prophetiae suae sibi facre non erubuit, ut diceret datum suis renibus a Deo quadraginta uiros in coitum potentissimos fortitudine libidinis adaequare ; ubi quoque inter caetera rebus odoriferis et mulieribus se delectari dicit. […] Quid uero turpius dici potest, quam quod se in sua uxore quae uocabatur Ayssa, ipse fecisse dicitur ? Haec enim cum pulchra esset et libidini dedita diligebatur a
Zhaphagam filio Almuhathan Ethsulemi, qui et consuetudinarium cum ea stuprum gerebat ipso Machomet sciente et consentiente. Cumque unde multi loquerentur et testificarentur maximeque Musatha et Hazen, ad ultimum uero Hali filius Abitalib, princeps et nobilis inter suos, inde eum liberius argueret, copiam mulierum esse dicens, nec decere tantum hominem a muliercula dehonestari, dignamque esse repudio confirmaret ; respondit nullam sibi adeo charam uel dilectam, utpote quam uirginem acceperat et adhuc iuuencula uidebatur, non se inde curare nec propter hoc mulierem sibi habilem dimissuram, unde usque hodie odium est in Arabia inter generationem Ayssae et generationem
Hali. Postmodum uero dicit in Alchorano mulierem illam innocentem esse et sibi hoc diuinitus reuelatum. Fuerunt autem uxores eius quidecim ingenuae et duae ancillae, […] O quam longe est ab ista impura et turbulenta doctrina, christianae disciplinae pia et sancta religio, si una sola uxor a Dei amore impedit hominem, quam qui tantas habebat officium prophetae congrue adimplere poterat ? Officium namque prophetae non aliud est quam ieiunare, orare et praedicare, et his similia bona opera facere, quibus miror si homo tantis flagitiis deditus unquam potuit uacare [62].
Par ailleurs, celui qui se présente comme le prophète d’une nouvelle religion n’est rien d’autre qu’un voleur. L’antinomie est grande entre les deux fonctions et l’inscription du personnage dans une catégorie sévèrement condamnée, toujours rejetée, revêt une valeur symbolique forte. Mahomet n’apporte pas une nouvelle religion, tout ce qu’il recherche est la tromperie afin de s’emparer des biens de ceux qu’il fourvoie. C’est alors avec ironie que sont racontés ses débuts de prophète :
De ipso etiam scimus quod primo tempore prophetiae suae cum de ciuitate ueniret ad Mecham et inueniret hominem camelum habentem, eundem illi camelum abstulit et cum iam quinquaginta trium annorum esset, tali beneficio praedicationis suae primordia dedicauit [63].
Il ne fut pas perçu autrement par les habitants de La Mecque [64]:
Habuit autem ibi quadraginta de suis qui affuerunt custodientes eum ab illis de Mecha, quos ualde insectos habebat, eo quod ipsi omnes artes eius et maleficia nossent. Oderant quippe illum nimis quia cum latro et pestifer esset prophetam Dei se esse stultis hominibus mentiebatur [65].
La construction à Médine de la première mosquée de l’histoire de l’Islam sera aussi associée au vol :
Abiit autem in ciuitatem quandam destructam [66], quam ex maiori parte
Iudaei pauperes inhabitabant, in quam cum ingrederetur uolens ostendere iustitiae suae regulam et prophetiae modum, pupillis cuiusdam carpentarii filiis domum abstulit et in eam Meskidam fecit [67].
La charge est rude et la transformation de l’histoire paraît évidente pour le lecteur moderne, mais était-ce aussi évident au XIIIe siècle ? Sans aucun doute, non. Médine était à cette époque dans un équilibre instable du fait de rivalités entre les clans qui composaient sa population, toutefois le malaise qui pouvait y régner n’était pas vraiment plus sérieux que celui que connaissait La Mecque. Il n’est guère douteux que des juifs se soient trouvés à Médine lors de l’arrivée de Mahomet, car un incontestable mélange des communautés se produisait par le biais des mariages. Certains des Arabes qui arrivaient adoptèrent probablement la religion juive : rien de surprenant alors à ce que des clans arabes aient été dits « juifs ». Mais on sait aussi que la communauté juive perdait peu à peu de sa force, dans une unité précaire. Ces Arabes judaïsés, et désireux de préserver avec fermeté leur différence confessionnelle et rituelle, se trouvaient minoritaires au milieu d’une population composée en majeure partie de Banû Qaylah, qu’on appellera plus tard Ançâr [68]. Lorsque Mahomet arrive en 622 à Médine, il doit trouver un endroit où loger et c’est la maison qu’il fait construire au centre de l’oasis qui deviendra plus tard la mosquée au centre de la ville moderne [69]. Les modifications présentées par le récit que propose Vincent de Beauvais, accompagnées d’ironie, permettent de camper le personnage dans sa noirceur et son inconsistance : sa religion est si vraie qu’il doit partir la pratiquer dans une ville en crise profonde au lieu de l’étendre rapidement autour de lui ; cette ville est sous l’emprise des descendants de ceux qui ont mis Jésus en croix, les plus abominables des hommes ; Mahomet dépouille pour s’installer les plus humbles des habitants, sans se souvenir un seul instant qu’il avait été lui-même pupille de son oncle. Si Mahomet a été présenté comme un voleur, il est aussi dépeint comme l’organisateur d’expéditions dont le seul but était de s’emparer des caravanes qui commerçaient avec La Mecque. Il se montre alors un chef de peu d’efficacité, associé à des couards :
Deinde misit in prima sua expeditione Hanzetam [70] filium Abdimelech cum equitatu triginta uirorum, ad siluas regionis Mehemer rapere camelos Chorais quando reuertebantur de Syria. Cumque illi occurreret
Hebagel filius Gyffen, in trecentis uiris de Mecha dispersis, ubique cum eo erant, nullum certamen ausus committere fugit [71].
Le fondement historique est quelque peu différent. Mahomet et ses fidèles, s’ils n’obtinrent pas de résultats extraordinaires lors de ces expéditions, inquiétèrent suffisamment les Mecquois qui voyaient leurs caravanes soumises à la menace de troupes pouvant se déplacer facilement, d’autant que l’intention provocatrice était évidente [72]. Mais le texte tient à insister sur la couardise du personnage :
Nam illam ridiculosam expeditionem superfluum puto retexere in qua cum ei praesciso labro dentium etiam inferiorum medius excussus fuisset. Insuper et a Gutheba filio Abhiacad in fronte et facie uulnera suscepisset, filius Cumennae dextrum cum humero brachium pene illi sustulerat, nisi a Thala filio Humecalla qui ibi digitum perdidit defensus euaderet, cui tamen digitum quod satis prophetam decuisset non restituit, ostendens quam alienus sit ab illo qui sicut euangelium narrat, etiam inimico auriculam abscissam reddidit [73]. Iste enim nec amico qui se pro illo mori obiecerat in aliquo subuenire potuit. Et ubi erant Angeli qui olim cum prophetis semper fuisse leguntur, eosque a persecutoribus defendisse, sicut Heliam ab Achab [74], Danielem et sociis eius a
Nabuchodonosor [75], multosque alios quos enumerare logum est. Ego autem mirari non sufficio, quo pacto tibi persuasum sit Dei esse nuncium prophetam hominem, cuius ut breuiter eius facinorosam uitam demonstrem, nulla fuit alla operatio uel meditatio, quam homines interficere, aliena diripere, incestus et adulteria perpetrare [76].
Cette couardise s’accompagne d’une cruauté repoussante, en contradiction avec le message de l’Évangile mais aussi avec son propre enseignement :
Faciebat enim quod peius est, ut si ei in istis suis maleficiis contradicerent, uel in aliquo cum reprehenderent statim eos ubicumque sibi contingeret, aut per se aut per suos, dormientes siue uigilantes proditorie iugularet, sicuti senem illum Iudeaum dormientem securum in lecto suo ideo iugulari fecit, quia se ab illo uituperatum dicebat. […]
Quis unquam non dico prophetam, sed qui uel in modico qualemcumque
Dei notitiam haberet talia fecisse auditus est ? an non poterat aliter de
Iudaeo illo suas iniurias uindicare, nisi dormientem confoderet quod non solum apud Deum sed et apud omnem creaturam ipso auditu super omnia mala horribile est. […] Vbi est quod dicebas eum in sua scriptura dixisse : Missus sum ad homines cum pace et misericordia. Haec et his similia quae si per singula dicerentur possent fatigare legentem tu uide si prophetae Dei opera sunt [77].
Au terme de cette étude, nous pouvons nous rappeler les paroles de Paul dans son Épître aux Galates, paroles dans lesquelles nous découvrons les éléments du portrait qui vient d’être brossé et son antithèse, le serviteur de la chair, ennemi de Dieu, s’opposant au serviteur de l’Esprit qui sera exclu du Royaume de Dieu :
« […] La chair, en ses désirs, s’oppose à l’Esprit, et l’Esprit à la chair. […] On les connaît, les œuvres de la chair : libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs, je vous en préviens, comme je l’ai déjà dit, n’hériteront pas du Royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, foi, douceur, maîtrise de soi […] [78]. »
Les traits dominants de ce portrait sont certes motivés par le désir de propagande. Les attaques sont rudes, parfois dépourvues de finesse, souvent fort partisanes. Il convient de ne jamais oublier les circonstances dans lesquelles ces lignes ont été écrites ni combien la menace de l’Islam était perçue comme redoutable. Les peuples adeptes de cette religion ne rendaient-ils pas sinon impossible, du moins très difficile, l’accès aux lieux les plus sacrés de la chrétienté ? Cette religion, encore revêtue de sa nouveauté, ne venait-elle pas s’opposer au christianisme, dont l’un des désirs les plus chers était de se répandre dans le monde entier ? On comprend alors pourquoi le dialogue entre un chrétien et un musulman dont il était question plus haut se clôt par cette prière :
Quomodo ergo illum mendacem me credere hortaris, cum in omnibus fallacem inueneris ? Dei omnipotentis deprecor pietatem, ut me ab errore illius liberet et quam coepi legem implere perficiat. Amen [79].
 
NOTES
 
[1] Vincent de Beauvais est sans nul doute, grâce à l’extraordinaire succès de son œuvre, un acteur essentiel du passage de la diffusion restreinte de textes à leur appropriation par un plus grand nombre. Né à Beauvais vers 1190, Vincent est entré chez les dominicains probablement en 1218, après des études à Paris. Il a sans doute pris part, en 1225, à la fondation du couvent de Beauvais dont il devient le sous-prieur. Il rencontre Saint Louis vers 1243-1245 et obtient en 1246 la charge de lecteur à l’abbaye de Royaumont. Le roi lui commande une encyclopédie (ou s’intéresse à celle qu’il a déjà entreprise). Vincent compose donc le Speculum maius, divisé en trois parties : Speculum naturale: miroir de la nature, Speculum doctrinale: miroir des sciences, Speculum historiale: miroir de l’Histoire. Il publie en outre quelques œuvres plus brèves, notamment un traité pédagogique, le De eruditione filiorum nobilium et, ce qui ne manque pas d’intérêt pour nous, De laudibus uirginis gloriosae (Louanges à la Vierge de gloire). Il meurt en 1264. Les textes cités font référence à l’édition de 1624 du SPECVLVM MAIVS, dite édition de Douai, reproduite par procédé photomécanique à Graz (Autriche) en 1965 sous le titre : VINCENTIVS BELLOVACENSIS (VINCENT DE BEAUVAIS), SPECVLVM QVADRVPLEX siue SPECVLVM MAIVS (Naturale / Doctrinale / Morale / Historiale), Graz, 1964-1965.
[2] Voir N. DANIEL, Islam and the West, making of an image, Édimbourg, 1960 et The Arabs and he mediaeval Europe, Londres, 1976.
[3] Voir M.Th. D’ALVERNY, La connaissance de l’Islam en Occident du IXe au milieu du XIIe siècle, Occidente e l ‘Islam nell’Alto Medioevo, Spolète, 1965, p. 577-602 ou L’Islam et la raison d’après quelques auteurs latins des IXe et XIIe siècles, L’art des confins. Mélanges offerts à Maurice de Gandillac, sous la dir. de A. CAZENAVE et J.F. LYOTARD, Paris, 1985.
[4] Voir par exemple JEAN DAMASCÈNE, Écrits sur l’Islam et Dialogue avec un Sarrasin, Paris, 1992 ou PIERRE ABÉLARD, Dialogus, dans J.L. MIGNE, Patrologie latine, t. 178, ainsi que les commentaires d’A. GRABOÏS, Un chapitre de tolérance intellectuelle dans la société occidentale du XIIe siècle ; le Dialogus de Pierre Abélard et le Kusari d’Yehuda Halevi, Pierre Abélard-Pierre le Vénérable, Paris, 1975, p. 641-654. On pourra ajouter J. KRITZECH, Peter the Venerable and Islam, Princeton, 1964 et trouver des informations plus générales chez G. ANAWATI, La rencontre de deux cultures en Occident au Moyen Âge : dialogue islamo-chrétien et activité missionnaire, Estudios Lusitanos, t. 29, 1989 et Polémique, apologie et dialogue islamo-chrétien. Positions classiques médiévales et positions contemporaines, Euntes docete, t. 22, 1969, p. 375-452.
[5] PIERRE ALPHONSE, Dialogue entre un chrétien et un Sarrasin, dans MIGNE, Patrologie latine, t. 157.
[6] Orphelin, c’est en 580 que Mahomet fut recueilli d’abord par son grand-père, Abd al-Mutallib, par son oncle, Abou Talib. L’auteur semble faire un seul personnage de ces deux.
[7] « Cet homme donc, ce Mahomet, fut pupille dans la famille de son oncle paternel Abou Talib, surnommé Abd al-Muttalib. Son père l’avait confié à lui au moment de sa mort et il était son tuteur et le curateur de ses biens. Mais ce dernier était aussi, de même que toute sa maison et sa descendance, adorateur des idoles qu’à La Mecque on nomme Ellechet Aleze, comme il l’atteste dans ses écrits en rapportant ces paroles qui lui avaient été adressées : “N’as-tu pas été pupille et enfant recueilli ? dans l’erreur et remis dans le droit chemin ? pauvre et enrichi ?” » : Speculum historiale, XXIII, 41.
[8] Mahomet l’épousa en 595. Elle joua un rôle important auprès de lui et il lui resta fidèle jusqu’à ce qu’elle décède en 619.
[9] « Au bout de quelques années comme employé chez une très noble veuve du nom de Khadija, il prit un tel ascendant sur l’esprit de sa maîtresse qu’il se rendit maître par le droit du mariage de tous ses biens et les administra à égalité avec elle. » : Speculum historiale, XXV, 142.
[10] « Cette femme admira divers objets de valeur que Mahomet avait apportés avec lui et, peu à peu, s’attacha intimement à lui. Mahomet entreprit par la ruse de la faire tomber progressivement dans l’erreur, aveuglée qu’elle était par le mirage de ses sortilèges ; il lui disait qu’il était le Messie dont les juifs attendent encore la venue. Par ses paroles, il donnait un fondement tant à l’imposture de ses sortilèges qu’à la tromperie dont son esprit était fécond. » : Speculum historiale, XXIII, 39.
[11] « Mais après qu’il se vit devenu riche grâce aux biens de cette femme, il s’efforça de prendre le pouvoir sur le peuple et sur sa patrie. Comme il ne parvenait pas à obtenir ce qu’il désirait, surtout parce qu’il avait encore peu de partisans, il fit preuve de beaucoup d’habileté et d’intelligence car lui qui ne pouvait être roi feignit d’être un prophète, messager de Dieu. Ceci déplut à toute sa parenté et à sa tribu qu’on appelait Koraïchites. » : Speculum historiale, XXIII, 41. Les Koraïchites constituent une tribu qui dirigeait La Mecque avant l’époque de Mahomet et tirait sa richesse de l’expansion de la ville.
[12] Voir par exemple Dt, 18, 20 : « Un prophète qui oserait dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra. »
[13] « Il cherchait par quel moyen il pourrait obtenir ce qu’il désirait et il décida de se changer en prophète. Il accomplit ce tour grâce à son éloquence, qu’il avait mise en œuvre, car il avait l’esprit délié, au cours de difficiles négociations commerciales dans diverses nations. » : Speculum historiale, XXV, 142.
[14] La tradition prophétique, qui s’impose à partir de l’exil du peuple hébreu à Babylone (VIe siècle avant Jésus-Christ), trouve son unité dans le fait que les prophètes ont tous été animés par le même Esprit de Dieu et ils tiennent leur parole de Dieu même, révélant à l’homme ce qu’il ne pourrait découvrir par lui-même. Le prophète qui est, avec les rois et les prêtres, un des pôles nécessaires de la communauté d’Israël, n’existe que par sa vocation. Mais l’initiative reste toujours à Dieu qui conduit une mission dont l’instrument est la bouche de son prophète qui dira sa Parole. La révélation de la Parole ne se contente pas nécessairement de mots : elle peut s’accompagner de gestes symboliques, dont fait partie la vie conjugale et familiale. Tous les prophètes traversent des épreuves, et Dieu, dont la reconnaissance n’intervient généralement qu’après coup, ne laisse guère espérer à ses envoyés le succès pour leur mission. Leur rôle est de dénoncer les fautes contre la Loi, non pour modifier cette Loi mais pour lui redonner une nouvelle force en dépassant ses interprétations figées, sources d’immobilisme ou d’injustice. Ils cherchent à faire dépasser l’idée que ce qui est acquis est le meilleur et qu’il faut seulement se soucier de le préserver pour remettre dans un axe vrai la religion du peuple, qu’ils conduisent vers une réelle purification. S’ils annoncent souvent le châtiment qui doit suivre les fautes, ils ne parlent pas moins du Salut, appuyé sur la fidélité de Dieu envers son peuple dans le respect de l’Alliance conclue. Ils annoncent aussi l’Alliance nouvelle qui sera abondamment présentée dans le Nouveau Testament. (cf. Vocabulaire de théologie biblique, sous la dir. de X. LÉON-DUFOUR et J. DUPLACY, 3e éd., Paris, 1974).
[15] « […] voyons donc comment votre prophète a enseigné. Un prophète annonce ce que l’on ne connaît pas, sur le passé ou sur le futur. Nous savons par ailleurs que, autrefois, quand il y eut des prophètes, nul n’avait d’autorité aussitôt après s’être attribué ce nom, mais ce n’était qu’après avoir été reconnu pour tel par le peuple de Dieu et par les chefs, grâce à une vie de sainteté longue et sans failles, ainsi que par des signes et des miracles qu’il obtenait la gloire de ce nom. » : Speculum historiale, XXIII, 45.
[16] « Tu dis qu’il a beaucoup raconté des événements du passé, concernant par exemple Adam, Noé, Abraham, Moïse et le Christ : que ne les prêchait-il en vérité, tels qu’ils avaient été sur cette terre, sans bouleverser presque entièrement la vérité de la sainte Écriture dans le délire d’une masse de mensonges. Combien de fois en est-il venu à parler du passé de l’ordre des prophètes, pour corrompre la vérité par tant de mensonges. Peut-être a-t-il composé à son gré ces histoires qu’on n’avait jamais entendues ? Il n’y a donc vraiment aucune raison de lui faire confiance puisque n’importe qui peut faire cela et que lui-même a été reconnu comme menteur sur d’autres points. » : Speculum historiale, XXIII, 45.
[17] « En outre, il n’a rien dit du futur, et je ne pense pas que tu l’ignores, d’autant plus qu’on ne trouve rien de tel dans tous ses écrits. On peut en conclure, que le fait qu’il lui a été refusé le don de prophétiser l’avenir montre qu’il ne mérite d’être mis au rang des prophètes, rang qu’il ne méritait ni par ses signes, ni par ses miracles, ni par sa prophétie, ni par sa vie : car tout ce qu’il semble avoir prédit, si l’on peut dire, à propos du Paradis ne peut que nous pousser à dire qu’il a menti sur le futur comme il est prouvé qu’il a menti sur le passé. » : Speculum historiale, XXIII, 45.
[18] « En ce qui concerne le fait que Dieu ne lui a accordé le pouvoir de faire ni signes ni miracles, il se donne lui-même pour témoin en disant que Dieu lui a adressé ces paroles : “Si nous ne savions pas qu’ils ne croiront pas en toi, pas plus qu’il n’ont cru aux autres, nous te donnerions le pouvoir d’accomplir signes et prodiges.” » : Speculum historiale, XXIII, 45
[19] « Tu diras peut-être encore que, s’il n’était pas prophète, il ne serait jamais parvenu à une telle puissance, d’autant plus que ses compagnons étaient peu nombreux quand il se battit contre le roi des Perses, qui était très courageux et très puissant, et qu’il obtint la victoire. Mais, bien que les fidèles de Dieu triomphent de leurs ennemis, on trouve aussi dans les saintes Écritures qu’un petit nombre d’Idolâtres ont mis en fuite un nombre important d’Israélites. De plus, ceux qui triomphent toujours, ne triomphent pas toujours en raison de leurs mérites, mais parce que ceux contre qui ils se battent sont dignes d’un tel châtiment. Rien donc d’étonnant à ce que les Perses, peuple idolâtre, vraiment immonde, aient été vaincus par Mahomet : ce n’est pas parce qu’il était meilleur qu’eux, mais parce qu’ils avaient mérité d’être punis par un diable comme eux. En somme, ce qu’il affirme que Dieu lui a dit : “Si nous ne savions pas qu’ils ne croiront pas en toi […]”, en quoi cela concernait-il les Arabes, qui n’avaient pas vu de prophète et n’avaient donc jamais pu mépriser des signes prophétiques. C’est bien la marque de son impudence de dire qu’ils ne croiraient pas en ses signes, alors qu’ils ont cru en un homme de très mauvaise vie, sans autre signe que lui, sans aucun avis favorable de qui que ce fût, parce qu’ils ont dû agir que comme des bêtes n’auraient pas agi. » : Speculum historiale, XXIII, 45.
[20] « […] il nous reste à voir quelles sont ces histoires dans lesquelles il affirme, contre tout ce qui a été dit plus haut, avoir accompli des signes. On dit par exemple qu’un jour, entendant hurler un loup, il dit à ses compagnons qu’il avait compris à son hurlement que ce loup était plus noble que les autres et leur chef à tous. Ô le beau signe prophétique ! Ne pouvait-il pas dire de la même façon que le loup indiquait par ce hurlement qu’il était prophète ? Qui donc aurait pu le contredire, puisque les hommes ne comprennent pas ce que les loups se disent entre eux ? Pour sûr, s’il avait été un tant soit peu intelligent, il aurait pu inventer une histoire beaucoup plus subtile. De la même façon, on rapporte ici qu’un autre loup, lorsqu’il eut parlé à Vehebem, fils d’Heum, devint ainsi aussitôt Sarrasin. Si l’inventeur de ces histoires avait mis un lion à la place du loup, l’histoire en aurait eu beaucoup plus d’élégance. Mais ce n’est pas sans raison qu’il a introduit surtout des loups dans ses histoires, car il s’est toujours avancé à la façon d’un loup, toujours enragé et avide de sang. » : Speculum historiale, XXIII, 45.
[21] « Il dit même que le bœuf de Zozaus parla à son maître et qu’il posa la patte sur le sein de l’épouse d’Humemabet ; que lui-même ordonna à un arbre de l’adorer et que celui-ci le fit aussitôt. Il dit encore qu’alors que Zameth, épouse juive du juif Muslim, fils de Zenehim, avait mis pour lui du poison dans un œuf cuit, la coquille de l’œuf lui parla en ces termes : “Ne me mange pas, car je suis remplie de poison.” et il refusa de manger ; Elbetem, fils de Mazum, en mangea et il mourut. Je voudrais bien savoir s’il fut le seul à entendre la voix de cette coquille ou si tous ceux qui étaient avec lui l’entendirent aussi : s’il fut le seul à l’entendre, pourquoi a-t-il laissé manger son compagnon, mais si tous l’ont entendue, il est étonnant que celui-ci ait osé manger, sauf si par hasard il espérait que son prophète le ressusciterait s’il venait à mourir. Il y raconte encore qu’un jour, il enfonça sa main dans un trou et qu’il en sortit de l’eau dont il but, ainsi que ses compagnons et son bétail. » : Speculum historiale, XXIII, 45.
[22] « Lui-même confirme que ces écrits sont mensongers entre tous lorsqu’il dit, dans le plus important d’entre eux, que des signes ne lui ont pas été donnés par Dieu et lorsqu’il parle à nouveau ainsi : “Je n’ai été envoyé que pour faire que celui qui ne recevra pas ma prophétie meure par la force du glaive, sauf s’il paie tribut pour son incrédulité, auquel cas il pourra partir.” Car tout cela est, de son propre témoignage, reconnu comme ouvertement et manifestement faux. Il en parle en effet à nouveau dans le Coran en ces termes : “Comparez au Coran tout ce que vous trouverez écrit par moi, et si cela ne concorde pas, sachez que je ne suis pas responsable de cet écrit et qu’il n’est pas de moi.” Selon cette règle donc on doit rejeter tous les signes qu’on ne trouve absolument pas dans le Coran. » : Speculum historiale, XXIII, 46.
[23] « Comme il avait ainsi usurpé le nom de prophète, il se tourna vers des hommes que l’habileté de sa machination pouvait abuser d’autant plus facilement, qu’ils étaient à travers leurs champs et leurs petites fermes tenus bien éloignés de la sagesse, de l’usage de la civilité et de l’honnêteté de toute prudence humaine, et se trouvaient incapables de discerner ce qu’était un prophète ou un envoyé de Dieu, ou même ce qui séparait la vérité du mensonge, la sottise de la sagesse. » : Speculum historiale, XXIII, 41.
[24] « Pour les tromper, conforté grandement par l’œuvre et les conseils d’un astrologue dont nous dirons plus loin le nom et l’histoire, il s’attacha des pestiférés, des bandits de grands chemins, des fugitifs et des homicides. Il les envoyait tout aux alentours, vers des forêts écartées, vers les sommets des monts et vers les lieux proches des points d’eau, tendre des embuscades aux marchands et aux voyageurs pour les tuer et s’emparer aussi bien de leurs chameaux que de ce qu’ils transportaient, ou bien de ce qu’ils portaient avec eux pour leur commerce ou leurs besoins. » : Speculum historiale, XXIII, 41.
[25] Mais il s’agit de négociations d’affaires, la restriction vaut d’être notée…
[26] Depuis la fin du VIIIe siècle, on appelle souvent jacobites les membres de l’Église monophysite syrienne occidentale, parce qu’elle doit la constitution de son épiscopat à Jacques Baradée (env. 500-578). Ce moine fut ordonné évêque pour les tribus ghassanides, Arabes passés au service de l’Empire byzantin sur les frontières sassanides. Loin de confiner son ministère à ces tribus, dont le monophysisme était toléré, il entreprit de doter ses coreligionnaires de Syrie, d’Asie Mineure, d’Arménie et d’Égypte des cadres hiérarchiques qui leur faisaient défaut. Grâce à ses déguisements (d’où son surnom de Baradée, « couvert de haillons »), il échappa constamment aux poursuites de la police impériale.
[27] On se rapproche ici du monophysisme, courant doctrinal complexe qui refusait les termes, ou la réalité, de la définition du concile œcuménique de Chalcédoine (451). Selon ce concile, le Christ, à la fois vrai Dieu et homme véritable, est néanmoins « une seule personne en deux natures » unies sans mélange et sans confusion. Le monophysisme réel prit autant de formes qu’il y a d’explications possibles de l’union des deux natures, notamment l’aphtartodocétisme des disciples de Julien d’Halicarnasse, dont la thèse de l’incorruptibilité du corps du Christ avant la résurrection ne fut probablement pas sans influence sur la christologie du Coran.
[28] « D’ailleurs, en ce temps-là, la majorité des Arabes étaient des soldats et des paysans. Ils étaient eux-mêmes presque tous idolâtres exceptés certains qui gardaient la loi de Moïse en compagnie d’autres chrétiens hérétiques, nestoriens et jacobites comme l’avaient transmise les samaritains. Les jacobites tirent leur nom d’un certain Jacob, ils prêchent la circoncision, croient que le Christ n’est pas Dieu, mais seulement un homme juste conçu et né d’une vierge par l’intervention du Saint-Esprit, et qu’en plus il n’a pas été crucifié et n’est pas mort. Il y eut aussi en ce temps-là dans la région d’Antioche un archidiacre jacobite, ami de Mahomet. Quand il fut convoqué à un concile et condamné, profondément attristé par la honte qu’il éprouvait à la suite de sa condamnation, il fuit la région où il vivait et se rendit auprès de Mahomet. Mahomet fit usage de ses conseils, et mena à terme ce à quoi il pensait, mais qu’il ne pouvait accomplir lui-même. Il y eut aussi chez ces habitants d’Arabie que nous appelons hérétiques deux juifs, Abdias et Cabalahabar, qui eurent de l’influence sur Mahomet et l’aidèrent à accomplir sa folie. Ces trois personnages, chacun selon son hérésie, confectionnèrent la loi de Mahomet, lui apprirent à dire qu’elle venait de Dieu et les hérétiques juifs comme les hérétiques chrétiens qui étaient en Arabie crurent que c’était vrai. Mais ceux qui ne voulurent pas le croire spontanément crurent de force, sous la menace de l’épée. » : Speculum historiale, XXV, 142.
[29] « […] Par cette croyance, ce n’est pas seulement une femme puissante qui fut trompée : tous les juifs à qui sa renommée pouvait parvenir accouraient vers lui en compagnie des Sarrasins, en bandes, abasourdis par un événement aussi inattendu. » : Speculum historiale, XXIII, 39.
[30] Ex, 19, 6 et s. ; 20, 19.
[31] « Afin que les merveilles de ce même envoyé leur parussent attestées à l’instar de celles de Moïse, il convoqua le peuple à un jour et dans un endroit fixés, comme pour recevoir au milieu de signes et de merveilles la loi envoyée par Dieu. » : Speculum historiale, XXIII, 40.
[32] « Alors, tandis qu’il s’adressait au peuple, une colombe qui se trouvait dans les parages, dressée à accomplir cette tromperie, vint en volant se poser sur son épaule et, mangeant dans son oreille comme elle y avait été habituée une graine qu’il y avait mise, sembla lui souffler les mots de la loi. » : Speculum historiale, XXIII, 40.
[33] Ap, 5.
[34] Dans le targoum du pseudo-Jonathan qui regroupe les douze tribus d’Israël en quatre ensembles de trois sous un même emblème.
[35] Voir G. DE CHAMPEAUX et S. STERCKX, Introduction au monde des symboles, 4e éd., St Léger-Vauban, 1989.
[36] « De même, un taureau habitué à recevoir sa nourriture de sa main, vint à son appel devant le peuple et feignit d’apporter les commandements de la loi nouvelle que Mahomet lui-même avait attachés à ses cornes. » : Speculum historiale, XXIII, 40.
[37] Ex, 16, 15.
[38] « Il fit aussi extraire, comme s’il en avait reçu révélation divine, des boulettes pleines de lait et de miel que lui-même avait enfouies en cachette en des endroits précis de la terre et les montra au peuple comme en signe de l’abondance future qu’il lui ferait obtenir par l’observance de cette même loi. » : Speculum historiale, XXIII, 40.
[39] Ex, 3, 7 et 8 (traduction de la TOB).
[40] « Ainsi les séduisit-il par de faux miracles et de supposées grandes œuvres divines, et ils le félicitaient et l’acclamaient, et il les poussa avec obstination à recevoir sa loi comme si elle venait de Dieu. » : Speculum historiale, XXIII, 40.
[41] « Mais, si par hasard tu disais encore que je n’aurais pas dû le blâmer pour s’être vengé un jour, puisqu’on trouve que Josué et de nombreux autres prophètes ont agi ainsi, sache que c’est bien différent selon que c’est Dieu qui prescrit la vengeance ou un homme. C’est Dieu en effet qui prescrira leurs actions aux prophètes, et de sa prescription, de son contenu ou de son moment, il n’est pas permis aux hommes de juger. Tu dis donc qu’il ne peut être question de blâmer Mahomet pour cela, puisque, à lui aussi, c’est Dieu qui le lui a ordonné : mais d’où tires-tu la preuve que Dieu le lui a ordonné ? Ce dieu, en effet, si c’était Dieu, a dû lui montrer par un moyen ou un autre qu’il l’était. Or, comme nous l’avons mis en évidence plus haut, il ne le montra ni par des signes ni par des miracles. Nous, nous croyons qu’il n’était pas Dieu, car s’il avait été Dieu, il n’aurait jamais donné sa loi sans miracles. En effet, ce que nous croyons de Dieu, tant dans le Nouveau que dans l’Ancien Testament, a été confirmé par des signes et des miracles, et nous ne considérerons jamais un autre dieu comme Dieu, sauf ce Dieu unique et vrai, qui voulut donner sa loi chaque jour et la confirma par des signes et des merveilles venus de lui. Mais ton prophète, je ne sais qui il fut ni d’où il est venu, puisque mon Seigneur Jésus-Christ me dit qu’en Jean-Baptiste se trouve la fin de tous les prophètes. » : Speculum historiale, XXIII, 40.
[42] « Le moine Serge avait gravement péché dans son monastère, ce qui lui avait valu d’être excommunié et chassé. Il vint donc dans la région de Cuhenna d’où il descendit jusqu’à La Mecque ; là vivaient deux peuples, l’un adorateur d’Idoles, l’autre juif. Il rencontra Mahomet qui adorait les Idoles et, voulant faire quelque chose qui plairait aux moines qui l’avaient chassé et lui vaudrait de se réconcilier avec eux (c’étaient des hérétiques Nestoriens, qui disent que Marie n’a pas engendré un dieu, mais seulement un homme), il mettait tout son zèle et tous ses efforts à l’éloigner des idoles et à le faire devenir chrétien Nestorien. Comme il s’en était donné mission, Mahomet devint son disciple et se déclara donc Nestorien. Aussi introduisit-il dans son Coran, d’une manière fausse et mensongère, des extraits de l’Ancien et du Nouveau Testament qui lui avaient été enseignés par ce moine. Il s’en imprégna profondément au point d’introduire dans son Coran des paroles de Dieu, parce que moines et prêtres du Christ devaient être familiers avec lui, car ils n’ont pas d’orgueil. » : Speculum historiale, XXIII, 51.
[43] « Mais comme les juifs avaient appris que de nombreuses personnes et Mahomet lui-même suivaient en tout ce moine comme un modèle de chrétienté et que ce moine nestorien avait déjà presque accompli ce qui fut fait plus tard par Mahomet, trois d’entre eux se précipitèrent. Ils craignaient que Mahomet ne tombât dans une vraie chrétienté, ils vinrent donc à lui, le persuadèrent avec une chaleur trompeuse qu’ils étaient ses amis et ses disciples dans cette secte, écrivirent pour lui toutes les choses honteuses qui sont dans le Coran et restèrent avec lui jusqu’à sa fin. » : Speculum historiale, XXIII, 51.
[44] Mt, 5.
[45] Gn, 21.
[46] « Mais revenons à une étude plus attentive de ses préceptes, dont j’ignore à quelle loi ils peuvent se rattacher. Nous avons en effet reçu de Dieu deux lois : la première est celle de l’amour, la seconde, celle