2003
Le Moyen Age
Souvenir et action de Marc Bloch :
un point de presse
André Joris
Sart-lez-Spa
1941 : le séminaire s’illumine soudain. Fernand Vercauteren présente aux historiens
débutants La Société féodale d’un médiéviste français Marc Bloch. Ce n’est pas un
inconnu certes : « Sorbonnard », n’est-il pas déjà responsable des Caractères originaux
de l’histoire rurale française, qui ont « lancé » la mode justifiée des recherches agraires ?
Ne dirige-t-il pas les rebelles Annales avec son ami Lucien Febvre ? Il a deux fois
échoué au Collège de France (cela, on l’apprendra plus tard), ce qui n’est guère à
l’honneur de cette « prestigieuse » institution, mais traduit bien la réticence de
l’intelligentsia de l’époque aux vues géniales de Bloch.
Le charme s’estompera : la guerre, l’isolement, le silence des contacts. Dans les
années qui suivent la Libération,on apprendra en vrac l’exécution de Fougères-Bloch
près de Lyon, la parution de Métier d’Historien et surtout en 1946, de ce pur bijou qu’est
L’Étrange Défaite. Pour tous ceux qui ont traversé les chemins de cette incroyable
déroute, ce livre apparaît comme un miracle : il démontre la capacité exceptionnelle
de Bloch, son jugement, sa compréhension, bref son intelligence. Prenant part lui-même à la campagne, il en décèle les faiblesses de tous ordres et en démonte les
mécanismes avec une lucidité confondante. Depuis cinquante ans les historiens
professionnels n’ont pu ajouter que quelques compléments annexes : cette fois,
Fabrice avait parfaitement compris ce qui se passait à Waterloo, n’en déplaise à
Stendhal.
Toujours efficace dans plus d’un séminaire d’histoire, la pensée de Marc Bloch et
sa carrière subissaient, en France surtout, une certaine éclipse. Elle prit fin après la
chute du Mur de Berlin – coïncidence ? – avec la création du Centre Marc-Bloch à
Berlin, trait tiré sur de sanglantes oppositions. En peu de temps, ont paru plusieurs
ouvrages qui révèlent la vie et la pensée de celui qui influença – et influence encore –
la recherche historique dans le domaine du Moyen Âge. Au premier rang desquels je
place sans hésiter celui de C. Fink
[1], sorti en 1989. Son mérite n’est pas mince,
puisqu’elle a donné à sa biographie une profonde continuité et une vision d’ensemble
sur une vie dont, on ne connaissait que des fragments plus ou moins cohérents.
Sur le plan personnel proprement dit, c’est au fils de Marc Bloch, Étienne, que l’on
doit une « biographie impossible »
[2] de son père. Au vrai, toute biographie est
impossible,
stricto sensu, du moins si elle ne se contente pas d’égrener les points de
passage, obligés peut-être mais le plus souvent sans grand intérêt, de toute existence.
Le vécu, lui, échappe toujours. N’empêche, la masse de textes et de documents figurés
de tout genre répartie selon un plan chronologique strict et disposée sur un format
in-4
o qui facilite la lisibilité, permet de mieux apprécier sinon la personnalité de Bloch,
du moins les circonstances auxquelles il s’est heurté. Photos, correspondances de
famille, dépêches ministérielles, affiches, pièces militaires, bref le personnel sinon
l’intime, concourent à donner forme humaine à l’auteur de tant d’œuvres hors
normes. Cinq chapitres sont consacrés à la vie familiale à Fougères (dans la Creuse)
où Bloch possédait sa maison de campagne, à ses grandes œuvres historiques
– certaines y virent le jour –, à ses archives personnelles dont les tribulations sont
relatées en détail. Vient ensuite une bibliographie très complète des œuvres
historiques et une liste des hommages officiels et scientifiques rendus à Marc Bloch
[3].
Piété filiale, puisque le maître d’œuvre est Étienne, le fils de l’historien, et scrupule
scientifique se combinent avec le talent d’A. Cruz-Ramirez pour offrir un volume
remarquable, traduit simultanément en anglais, qui conservera dans les meilleures
conditions le souvenir de cet historien génial et novateur que fut celui qui inspira
toute une génération, sans parler des suivantes.
C’est un registre différent, plus académique, qu’exploite le livre intitulé :
Marc
Bloch, l’historien et la cité
[4]. Il s’agit en fait des actes d’un colloque organisé en novembre
1994 dans le cadre de la commémoration du 50
e anniversaire de la Libération de
Strasbourg. Caractère officiel plus marqué dans une université où Bloch enseigna
durant plus de 15 ans et qui, en outre, porte son nom. C’est le maire de la ville, et pour
lors ministre éphémère de la Culture, Catherine Trautmann, qui rédige l’introduction
de circonstance, insistant sur les liens familiaux très anciens et très solides unissant
le médiéviste à l’Alsace et à sa communauté juive. Après les traditionnels discours,
dix-sept contributions, regroupées en trois chapitres :
Une nouvelle histoire,
Aux
fondements d’un engagement et
Un historien dans son temps, dans le plus pur style des
Annales. Ne pouvant consacrer à chacun de ces articles un commentaire particulier,
je me bornerai à pointer les noms de O.G. Oexle (Histoire comparative), de P. Racine
(H. Pirenne et M. Bloch), P. Deyon (réforme de l’enseignement), Ét. Bloch (Première
guerre mondiale) et surtout C. Fink (Marc Bloch
alias Narbonne) d’une grande
objectivité et d’une compréhension tellement chère au médiéviste honoré. Difficile
d’apprécier l’apport de ce colloque qui, comme la plupart des autres, mêle beaucoup
d’accessoire à l’essentiel. Ce qui est parfois retenu de sa vie ou de sa pensée n’aurait
pas manqué de surprendre Marc Bloch, qui, avec raison, pensait que « la tâche de
l’historien se situe en dehors de l’engagement politique ordinaire. La réflexion de
l’historien ne doit pas être asservie à l’action politique » (p. 20).
Avec le livre d’Ulrich Raulff (1995), antérieur de deux ans aux précédents, le
lecteur accède à un autre niveau
[5]. Le but poursuivi par l’A. est moins de retracer la
biographie de Bloch que de l’insérer dans l’histoire intellectuelle française de la
première moitié du XX
e siècle, en ce comprises les deux guerres mondiales. À tel point
que les repères chronologiques proprement dits, doivent être regroupés sur deux
pages en fin de volume ! Ce qui ne veut pas dire que l’A. les ignore ou les connaît mal.
Bien au contraire ! Il en va de même du reste : la bibliographie très étendue, très
fouillée, très exacte et très complète donne bien la mesure de l’information de l’A. et
du sérieux de ses recherches, menées en France et en Allemagne, voire aux USA, avec
une égale conviction et une compréhension méritoire. Il en va de même de
l’illustration : originale et choisie avec grand soin.
Très étendu, le texte s’articule autour de toute une série de questions propres aux
œuvres de Bloch, à leurs tenants et aboutissants en quelque sorte. Au besoin en
évoquant les débats en cours au moment de leur publication ou les controverses
auxquelles elles ont donné lieu. À cet égard, le premier chapitre (p. 31-66) traduit bien
la surprise et la méfiance même qui s’emparèrent de nombre d’historiens chevronnés
devant l’éclatante vigueur et la pénétration de l’Étrange Défaite. Bloch en juge ? en
enquêteur ? en juge d’instruction ? en historien de l’actualité ? Réponse plus simple
d’un témoin : intelligence lucide, perspicace et structurée, vision aiguë, jugement sain
et serein. Bref, travail de maître.
Au fur et à mesure de son exposé, U.R., nourri de la tradition philosophique
allemande, analyse et décortique les aléas de la vie de son héros en même temps que
les turbulences de la vie intellectuelle française. Sur le plan technique, il met en
évidence le scénario en « Problèmes » préconisé par Bloch ainsi que l’utilisation des
« Images » en tant que documents, soumis à critique et à interprétation. Deux acquis
indiscutables développés par l’action des Annales. Moins convaincant en revanche est
le long passage (p. 372-375) qui propose une explication symbolique de l’ex-libris de
Simonne et Marc Bloch. Image d’un vigneron foulant son raisin, au-dessus de la
formule Veritas vinum vitae (à double entente d’ailleurs). Celle-ci me paraît quasiment
banale, puisque les termes In vino veritas figurent (en grec !) dans le Banquet de Platon !
Bonum vinum laetificat cor hominum, autre adage lui aussi extrêmement répandu en
Allemagne et ailleurs ?
Quoiqu’il en soit de ce détail amusant, on retiendra les éléments fondamentaux du
« phénomène » Bloch : analyse, compréhension et présentation des ensembles
historiques, toujours enracinées dans une érudition « à l’allemande », très supérieure
à celle de la plupart de ses collègues français. En outre le nouveau discours du
chercheur qui découpe les chantiers de travail selon un axe de pénétration préétabli.
Finies les énumérations chronologiques, politiques ou psychologiques (à vrai dire de
bazar : ambition, avarice, amour etc.) qui font de l’histoire une variété sans musique
et plus ou moins réussie de l’opéra.
À la base de cette vigueur indiscutable de la pensée de Bloch ne faut-il pas supposer
un très fort penchant vers l’action sous toutes ses formes jusqu’aux plus brutales ? La
tendance est très répandue chez historiens et romanciers de l’époque. Avec Marc
Bloch, songeons à Kantorowicz, Lawrence (historien d’Oxford), mais aussi à
Hemingway, Malraux, Prévost. Sur des théâtres divers et pour des causes variées :
Allemagne, Guerres mondiales I & II, Orient, Espagne, Résistance. Véritable pulsion
qui les conduit à la mort, à l’alcoolisme … ou sous les ors de la République
[6].
[1]
C. FINK,
Marc Bloch. A life in History, Cambridge, 1989 (c. r.
ici-même, t. 98, 1992, p. 285-
287).
[2]
Étienne BLOCH (avec Alfredo CRUZ-RAMIREZ),
Marc Bloch. Une biographie impossible. An
impossible Biography, Limoges, Culture et Patrimoine limousin, 1997 ; 1 vol. in-4
o, 152 p., ill.
[3]
Un souvenir personnel : j’ai visité à la bibliothèque municipale de Lyon en mai-juin
1965 une exposition consacrée à deux résistants régionaux fusillés en 1944 : Marc Bloch et Jean
Prévost (excellent romancier aujourd’hui trop oublié). Peut-être était-ce la plus ancienne ?
(p. 150).
[4]
Marc Bloch. L’historien et la Cité, sous la dir. de Pierre DEYON, Jean-Claude RICHEZ, Léon
STRAUSS, Strasbourg, Presses Universitaires, 1997; 1 vol. in-8
o, 220 p. (
Coll. Maison des Sciences de
l’Homme-Strasbourg, 22).
[5]
Ulrich RAULFF,
Ein Historiker im 20. Jahrhundert. Marc Bloch, Francfort, S. Fischer, 1995 ;
1 vol. in-8
o, 510 p., 24 ill.
[6]
Les ouvrages suivants ne sont pas parvenus à la revue, mais il n’est pas inutile de les
mentionner : O. DUMOULIN,
Marc Bloch, Paris, Presses des Sciences Politiques, s.d. et
S.W. FRIEDMANN,
Marc Bloch, sociology and geography:
encoutering changing disciplines, Cambridge,
Cambridge U.P., 1996.