Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4206-X
220 pages

p. 363 à 366
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tome CIX 2003/2

2003 Le Moyen Age

Souvenir et action de Marc Bloch : un point de presse

André Joris Sart-lez-Spa
1941 : le séminaire s’illumine soudain. Fernand Vercauteren présente aux historiens débutants La Société féodale d’un médiéviste français Marc Bloch. Ce n’est pas un inconnu certes : « Sorbonnard », n’est-il pas déjà responsable des Caractères originaux de l’histoire rurale française, qui ont « lancé » la mode justifiée des recherches agraires ? Ne dirige-t-il pas les rebelles Annales avec son ami Lucien Febvre ? Il a deux fois échoué au Collège de France (cela, on l’apprendra plus tard), ce qui n’est guère à l’honneur de cette « prestigieuse » institution, mais traduit bien la réticence de l’intelligentsia de l’époque aux vues géniales de Bloch.
Le charme s’estompera : la guerre, l’isolement, le silence des contacts. Dans les années qui suivent la Libération,on apprendra en vrac l’exécution de Fougères-Bloch près de Lyon, la parution de Métier d’Historien et surtout en 1946, de ce pur bijou qu’est L’Étrange Défaite. Pour tous ceux qui ont traversé les chemins de cette incroyable déroute, ce livre apparaît comme un miracle : il démontre la capacité exceptionnelle de Bloch, son jugement, sa compréhension, bref son intelligence. Prenant part lui-même à la campagne, il en décèle les faiblesses de tous ordres et en démonte les mécanismes avec une lucidité confondante. Depuis cinquante ans les historiens professionnels n’ont pu ajouter que quelques compléments annexes : cette fois, Fabrice avait parfaitement compris ce qui se passait à Waterloo, n’en déplaise à Stendhal.
Toujours efficace dans plus d’un séminaire d’histoire, la pensée de Marc Bloch et sa carrière subissaient, en France surtout, une certaine éclipse. Elle prit fin après la chute du Mur de Berlin – coïncidence ? – avec la création du Centre Marc-Bloch à Berlin, trait tiré sur de sanglantes oppositions. En peu de temps, ont paru plusieurs ouvrages qui révèlent la vie et la pensée de celui qui influença – et influence encore – la recherche historique dans le domaine du Moyen Âge. Au premier rang desquels je place sans hésiter celui de C. Fink [1], sorti en 1989. Son mérite n’est pas mince, puisqu’elle a donné à sa biographie une profonde continuité et une vision d’ensemble sur une vie dont, on ne connaissait que des fragments plus ou moins cohérents.
Sur le plan personnel proprement dit, c’est au fils de Marc Bloch, Étienne, que l’on doit une « biographie impossible » [2] de son père. Au vrai, toute biographie est impossible, stricto sensu, du moins si elle ne se contente pas d’égrener les points de passage, obligés peut-être mais le plus souvent sans grand intérêt, de toute existence. Le vécu, lui, échappe toujours. N’empêche, la masse de textes et de documents figurés de tout genre répartie selon un plan chronologique strict et disposée sur un format in-4o qui facilite la lisibilité, permet de mieux apprécier sinon la personnalité de Bloch, du moins les circonstances auxquelles il s’est heurté. Photos, correspondances de famille, dépêches ministérielles, affiches, pièces militaires, bref le personnel sinon l’intime, concourent à donner forme humaine à l’auteur de tant d’œuvres hors normes. Cinq chapitres sont consacrés à la vie familiale à Fougères (dans la Creuse) où Bloch possédait sa maison de campagne, à ses grandes œuvres historiques – certaines y virent le jour –, à ses archives personnelles dont les tribulations sont relatées en détail. Vient ensuite une bibliographie très complète des œuvres historiques et une liste des hommages officiels et scientifiques rendus à Marc Bloch [3]. Piété filiale, puisque le maître d’œuvre est Étienne, le fils de l’historien, et scrupule scientifique se combinent avec le talent d’A. Cruz-Ramirez pour offrir un volume remarquable, traduit simultanément en anglais, qui conservera dans les meilleures conditions le souvenir de cet historien génial et novateur que fut celui qui inspira toute une génération, sans parler des suivantes.
C’est un registre différent, plus académique, qu’exploite le livre intitulé : Marc Bloch, l’historien et la cité [4]. Il s’agit en fait des actes d’un colloque organisé en novembre 1994 dans le cadre de la commémoration du 50e anniversaire de la Libération de Strasbourg. Caractère officiel plus marqué dans une université où Bloch enseigna durant plus de 15 ans et qui, en outre, porte son nom. C’est le maire de la ville, et pour lors ministre éphémère de la Culture, Catherine Trautmann, qui rédige l’introduction de circonstance, insistant sur les liens familiaux très anciens et très solides unissant le médiéviste à l’Alsace et à sa communauté juive. Après les traditionnels discours, dix-sept contributions, regroupées en trois chapitres : Une nouvelle histoire, Aux fondements d’un engagement et Un historien dans son temps, dans le plus pur style des Annales. Ne pouvant consacrer à chacun de ces articles un commentaire particulier, je me bornerai à pointer les noms de O.G. Oexle (Histoire comparative), de P. Racine (H. Pirenne et M. Bloch), P. Deyon (réforme de l’enseignement), Ét. Bloch (Première guerre mondiale) et surtout C. Fink (Marc Bloch alias Narbonne) d’une grande objectivité et d’une compréhension tellement chère au médiéviste honoré. Difficile d’apprécier l’apport de ce colloque qui, comme la plupart des autres, mêle beaucoup d’accessoire à l’essentiel. Ce qui est parfois retenu de sa vie ou de sa pensée n’aurait pas manqué de surprendre Marc Bloch, qui, avec raison, pensait que « la tâche de l’historien se situe en dehors de l’engagement politique ordinaire. La réflexion de l’historien ne doit pas être asservie à l’action politique » (p. 20).
Avec le livre d’Ulrich Raulff (1995), antérieur de deux ans aux précédents, le lecteur accède à un autre niveau [5]. Le but poursuivi par l’A. est moins de retracer la biographie de Bloch que de l’insérer dans l’histoire intellectuelle française de la première moitié du XXe siècle, en ce comprises les deux guerres mondiales. À tel point que les repères chronologiques proprement dits, doivent être regroupés sur deux pages en fin de volume ! Ce qui ne veut pas dire que l’A. les ignore ou les connaît mal. Bien au contraire ! Il en va de même du reste : la bibliographie très étendue, très fouillée, très exacte et très complète donne bien la mesure de l’information de l’A. et du sérieux de ses recherches, menées en France et en Allemagne, voire aux USA, avec une égale conviction et une compréhension méritoire. Il en va de même de l’illustration : originale et choisie avec grand soin.
Très étendu, le texte s’articule autour de toute une série de questions propres aux œuvres de Bloch, à leurs tenants et aboutissants en quelque sorte. Au besoin en évoquant les débats en cours au moment de leur publication ou les controverses auxquelles elles ont donné lieu. À cet égard, le premier chapitre (p. 31-66) traduit bien la surprise et la méfiance même qui s’emparèrent de nombre d’historiens chevronnés devant l’éclatante vigueur et la pénétration de l’Étrange Défaite. Bloch en juge ? en enquêteur ? en juge d’instruction ? en historien de l’actualité ? Réponse plus simple d’un témoin : intelligence lucide, perspicace et structurée, vision aiguë, jugement sain et serein. Bref, travail de maître.
Au fur et à mesure de son exposé, U.R., nourri de la tradition philosophique allemande, analyse et décortique les aléas de la vie de son héros en même temps que les turbulences de la vie intellectuelle française. Sur le plan technique, il met en évidence le scénario en « Problèmes » préconisé par Bloch ainsi que l’utilisation des « Images » en tant que documents, soumis à critique et à interprétation. Deux acquis indiscutables développés par l’action des Annales. Moins convaincant en revanche est le long passage (p. 372-375) qui propose une explication symbolique de l’ex-libris de Simonne et Marc Bloch. Image d’un vigneron foulant son raisin, au-dessus de la formule Veritas vinum vitae (à double entente d’ailleurs). Celle-ci me paraît quasiment banale, puisque les termes In vino veritas figurent (en grec !) dans le Banquet de Platon ! Bonum vinum laetificat cor hominum, autre adage lui aussi extrêmement répandu en Allemagne et ailleurs ?
Quoiqu’il en soit de ce détail amusant, on retiendra les éléments fondamentaux du « phénomène » Bloch : analyse, compréhension et présentation des ensembles historiques, toujours enracinées dans une érudition « à l’allemande », très supérieure à celle de la plupart de ses collègues français. En outre le nouveau discours du chercheur qui découpe les chantiers de travail selon un axe de pénétration préétabli. Finies les énumérations chronologiques, politiques ou psychologiques (à vrai dire de bazar : ambition, avarice, amour etc.) qui font de l’histoire une variété sans musique et plus ou moins réussie de l’opéra.
À la base de cette vigueur indiscutable de la pensée de Bloch ne faut-il pas supposer un très fort penchant vers l’action sous toutes ses formes jusqu’aux plus brutales ? La tendance est très répandue chez historiens et romanciers de l’époque. Avec Marc Bloch, songeons à Kantorowicz, Lawrence (historien d’Oxford), mais aussi à Hemingway, Malraux, Prévost. Sur des théâtres divers et pour des causes variées : Allemagne, Guerres mondiales I & II, Orient, Espagne, Résistance. Véritable pulsion qui les conduit à la mort, à l’alcoolisme … ou sous les ors de la République [6].
 
NOTES
 
[1] C. FINK, Marc Bloch. A life in History, Cambridge, 1989 (c. r. ici-même, t. 98, 1992, p. 285- 287).
[2] Étienne BLOCH (avec Alfredo CRUZ-RAMIREZ), Marc Bloch. Une biographie impossible. An impossible Biography, Limoges, Culture et Patrimoine limousin, 1997 ; 1 vol. in-4o, 152 p., ill.
[3] Un souvenir personnel : j’ai visité à la bibliothèque municipale de Lyon en mai-juin 1965 une exposition consacrée à deux résistants régionaux fusillés en 1944 : Marc Bloch et Jean Prévost (excellent romancier aujourd’hui trop oublié). Peut-être était-ce la plus ancienne ? (p. 150).
[4] Marc Bloch. L’historien et la Cité, sous la dir. de Pierre DEYON, Jean-Claude RICHEZ, Léon STRAUSS, Strasbourg, Presses Universitaires, 1997; 1 vol. in-8o, 220 p. (Coll. Maison des Sciences de l’Homme-Strasbourg, 22).
[5] Ulrich RAULFF, Ein Historiker im 20. Jahrhundert. Marc Bloch, Francfort, S. Fischer, 1995 ; 1 vol. in-8o, 510 p., 24 ill.
[6] Les ouvrages suivants ne sont pas parvenus à la revue, mais il n’est pas inutile de les mentionner : O. DUMOULIN, Marc Bloch, Paris, Presses des Sciences Politiques, s.d. et S.W. FRIEDMANN, Marc Bloch, sociology and geography: encoutering changing disciplines, Cambridge, Cambridge U.P., 1996.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
C. FINK, Marc Bloch. A life in History, Cambridge, 1989 (c....
[suite] Suite de la note...
[2]
Étienne BLOCH (avec Alfredo CRUZ-RAMIREZ), Marc Bloch. Une ...
[suite] Suite de la note...
[3]
Un souvenir personnel : j’ai visité à la bibliothèque munic...
[suite] Suite de la note...
[4]
Marc Bloch. L’historien et la Cité, sous la dir. de Pierre ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Ulrich RAULFF, Ein Historiker im 20. Jahrhundert. Marc Blo...
[suite] Suite de la note...
[6]
Les ouvrages suivants ne sont pas parvenus à la revue, mais...
[suite] Suite de la note...