Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4206-X
220 pages

p. 367 à 370
doi: en cours

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Tome CIX 2003/2

2003 Le Moyen Age

Érotisme, merveilleux et littérature. À propos d’un ouvrage récent  [*]

Jean Dufournet Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Le livre, que Fr. Gingras vient de publier, est très agréable à lire, sans cesse relevé de formules heureuses et profondes dont on pourrait faire un florilège. L’A. a un talent indéniable pour présenter ses idées et ses découvertes sous un jour attrayant, quelquefois surprenant, sans jamais tomber dans le jargon et le faux brillant, fidèle en cela aux recommandations de Maupassant, qui, dans son étude sur « Le Roman », refusait le « vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et chinois », et recommandait « plus de phrases différentes, diversement construites, ingénieusement coupées, pleines de sonorités et de rythmes savants ». Le travail a été soigné dans son élaboration comme dans sa présentation.
Une première partie (Évolutions) met en place des personnages emblématiques, l’amant-poète, la dame courtoise, la fée. La deuxième (Intégrations) s’attache à des figures mythiques : nains, géants, loups-garous. La troisième (Variations) analyse les espaces symboliques de la relation amoureuse. La quatrième (Appropriations) met en lumière des structures de l’imaginaire autour de l’espace (l’orient, l’île, le cimetière) et du temps (la nuit). La dernière (Affirmations) dégage des textes une éthique et une esthétique originales.
Cet ouvrage nous apparaît très important à plusieurs points de vue. D’abord, par l’ampleur des investigations, puisque son corpus comprend un grand nombre de récits français des XIIe et XIIIe siècles, entremêlés de va-et-vient constants avec d’autres textes, avec la mythologie gréco-latine, d’Homère et de Virgile à Ovide et à Horace. Peut-être eût-il été bon de sortir davantage des grands textes canoniques (les Tristan, les romans de Chrétien de Troyes, les lais féeriques) et de recourir plus souvent à d’autres types de romans, fût-ce pour souligner les différences : « nouveau roman » comme Joufroi de Poitiers et Galeran de Bretagne, roman d’aventures en vers tel que Sone de Nansay, véritable somme romanesque, voire le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris. La documentation est hors de pair, variée, même si elle se greffe, pour une part, sur les travaux de Fr. Dubost, et on a quelquefois l’impression que Fr.G. n’a pas jugé bon de répéter dans sa bibliographie les titres cités et utilisés par son maître. Cette richesse apparaît dès le début dans le jeu des définitions très strictes qu’il propose pour « érotisme », « motifs » et « merveille », quitte à utiliser le meilleur de ce qu’ont apporté des chercheurs comme J. Le Goff ou J.-P. Martin. Mais pourquoi ne pas reprendre l’opposition qu’Y. Ferroul a décelée entre « amour » et « passion » dans son article La Passion selon Tristan et Iseut [1]?
Ce livre est important aussi par l’intérêt du sujet qu’il a choisi de traiter et qui, curieusement, n’avait jamais été étudié de façon systématique, à savoir « l’érotisme propre aux textes narratifs français des XIIe et XIIIe siècles » qui infléchissent considérablement l’érotisme de la fine amor en recourant spécialement au merveilleux. De là un nouvel examen des romans, des thèmes et des motifs, une foule de réflexions souvent originales sur divers sujets, comme le temps ou la jeunesse.
Enfin, l’ouvrage est intéressant dans la mesure où il s’appuie sur des travaux antérieurs de grande qualité, en particulier sur ceux du maître de Fr.G., Fr. Dubost, qui ont été une vivifiante source d’inspiration. Il explore le même univers romanesque (et, à l’occasion, épique) dans ses relations avec les expressions du désir, comme Fr. Dubost le faisait pour le fantastique. Ainsi en est-il pour l’île, tous deux insistant sur l’insularité et Fr.G. nous proposant à son tour des jugements très pertinents : « L’île à la fois attrayante et terrifiante figure le champ clos du combat et le cadre retiré d’une sexualité déviante et barbare (p. 311) [...] L’ île offre au créateur une palette infinie de tons, allant du noir infernal au blanc paradisiaque (p. 315) [...] L’île devient, dans le roman courtois, le lieu où s’isolent et se disent les désirs et les peurs que l’érotique des troubadours n’a pas réussi à policer [...] elle permet de décliner une autre vision du désir où la femme et la merveille ont partie liée (p. 316) ». Sur chaque sujet, même les plus rebattus, l’A. ajoute une note personnelle et procure de nouveaux éléments de réflexion. Par exemple, sur Frocin/Frocine : « L’ambiguïté du nom trahit l’indétermination sexuelle du personnage. Sa monstruosité le prive d’une vie amoureuse, ce qui explique peut-être son acharnement à s’opposer aux plaisirs des amants [...] le nanisme s’accompagne encore d’une mise à l’écart de toute vie sexuelle » (p. 175). Ou encore sur la mandragore : « Cette vertu mortifère entre en contradiction avec la propriété fécondante qui lui est reconnue par ailleurs [...] La mandragore dit à demi-mot la menace qui plane sur la sexualité des fiers guerriers d’Alexandre » (p. 330).
Toutefois, ce livre ne se dilue pas ni ne se délite en une succession de monographies, car il comporte une profonde unité autour de quelques axes dont il démontre l’importance.
1. La civilisation occidentale s’affirme, aux XIIe et XIIIe siècles, par la création d’un nouveau genre, d’une forme romanesque originale, qui se distingue de la poésie lyrique, héritière de la poésie des troubadours, comme en témoignent les développements sur le secret (« À la différence du celar courtois, l’interdit féerique ne protège pas les amants, mais l’amant mortel, seul menacé par la nature extraordinaire de sa dame [...] ») ou encore sur la dame, qui est une femme magique, reine d’un Autre Monde qui s’apparente au royaume des morts. Le roman, qui tend à être un genre omnivore, et qui opère en toute liberté, révèle la face cachée de l’imaginaire. La langue vulgaire offrait une terre presque vierge pour mettre en roman des désirs encore enfouis qui ne trouvaient pas à se dire dans la langue savante.
2. La dimension sociale et esthétique de ce mouvement d’affirmation dans le roman courtois du Nord de la France se réalise par l’évolution des personnages, héros tels que Tristan, Lancelot, Gauvain... ou femmes (la dame courtoise cédant la place à la femme faée) ; par l’intégration d’éléments folkloriques ; par le jeu des variations sur les lieux communs de la rhétorique classique ; par l’appropriation des structures anthropologiques de l’imaginaire.
3. L’affirmation du genre est particulièrement sensible à travers les modalités de la rencontre amoureuse transformée par l’intervention de la merveille. Une autre poétique du désir se conjugue avec une poétique de la merveille, qui introduit un nouvel art d’écrire. La merveille est au cœur de l’amour courtois comme du roman arthurien, qui en choisit le versant trouble.
4. L’association du désir et de la merveille amène à en explorer toutes les formes, de l’amour-passion, lié à la mort, à l’amour-médecin et à la protection magique. Le roman courtois est l’exploration de nouvelles formes de l’amour par la rencontre de la fine amor et du substrat folklorique.
Ainsi est-on amené à la suite de Fr.G., à revisiter l’érotique courtoise dans les récits des XIIe et XIIIe siècles, et dans le même temps, à réévaluer celle des troubadours. L’auteur met en évidence la part sauvage, asociale, du désir que les civilités de l’art d’aimer n’ont su apprivoiser, jusqu’aux ravages du désir animal. Les trois récits de loup-garou présentent d’ailleurs la femme comme une menace plus grande que celle de l’homme-loup, dont le retour de l’instinct sauvage semble pouvoir être canalisé par la caste des mâles qui y retrouve vigueur et vitalité. De même, les femmes guerrières, les amazones, sont traitées avec une certaine bienveillance : si la mutilation est un dangereux refus de la féminité, c’est aussi le sacrifice purificateur d’une fille d’Ève qui se rapproche ainsi de la Vierge mère ; l’union de la femme et du guerrier est l’alliance extraordinaire des deux pôles du roman courtois, l’amour et la chevalerie ; enfin le personnage est réorienté vers la féminité surnaturelle. La forêt, qui reflète la complexité de l’âme, fournit le décor archétypal où se donne à voir l’aspect sauvage de la sexualité. À travers l’appel de la forêt se dit l’appel du désir illicite, la part maudite, inavouable et inadmissible de la sexualité masculine. La sexualité de la forêt est violence, déraison et folie, en même temps qu’elle réhabilite le corps par une sensualité assumée, voire assouvie.
Au fond du désir se retrouve la crainte immémoriale que continue de susciter la magie féminine, malgré ou plutôt à travers la fine amor. La femme-fée accaparante menace l’organisation sociale dans ses deux fondements, les liens du sang et les liens du fief. On peut, par la même occasion, pointer la portée diabolique du désir dont les conséquences sont déterminantes dans la chute du monde arthurien, et dont le dévoiement ne dédaigne pas même les offices du diable pour se réaliser. L’amour est lié à la mort dont la fée amante est une figure qui reproduit la face monstrueuse de Gorgo de la mythologie grecque ; de là l’intérêt des scènes du chevalier au tombeau et de la fausse morte. La rencontre avec l’univers de la femme féerique est aussi la découverte de la mort. L’on comprend les liens de la femme avec l’eau, « femme et mère qui, par sa pureté même, invite à la souillure [...] Les fées et les filles de l’ève accentuent l’érotisme latent de l’eau en surdéterminant l’ambiguïté de la femme, comme elles porteuse de vie et de mort suivant l’adage augustinien. En violant une créature des eaux le chevalier s’attaque à ce nœud gordien et rompt les tabous de l’inceste (maternité de l’eau), et de la virginité (pureté de l’eau) » (p. 339).
Cette toute-puissance du désir rend compte du côté subversif du Tristan de Beroul qui place les amants du côté de la civilisation au moment où est révélée la part bestiale qui frappe la cour à sa tête et qui déplace le sacré dans l’orbite de la passion amoureuse. Elle explique tout autant l’attitude de Lancelot dans le lit périlleux quand surgit la lance de feu : « [...] il semble défier Dieu Lui-même en rejetant les attributs divins sans même quitter son lit (v. 531). Dès son entrée en aventure, Lancelot choisit le parti des damnés pour être de ceux qui se laissent conduire par le seul Désir » (p. 295).
L’on ne saurait méconnaître la forte unité de cet ouvrage exceptionnellement riche de réflexions et de remarques portant sur les mots, leurs doubles sens et leur genre, sur les motifs (comme le lit « figure de la page blanche où s’écrit le délit des amants», ou le locus amoenus infléchi dans le sens d’une érotique nouvelle qui semble s’interroger sur les dangers d’une jouissance sans fin), sur les notions (le secret, par ex.), sur les personnages : les pages sur Tristan et Gauvain sont excellentes. Avec le premier, l’amant-poète, maître de son destin, devient un jouet du destin, submergé par le désir, et son amour, qui s’écrit hors des normes courtoises, renoue avec les puissances surnaturelles qui présidaient aux amours mortelles dans la tragédie grecque. Le second est étranger aussi bien à l’amour sans borne d’un Lancelot qu’à la fulgurance de la merveille. Homme du passé par ses exploits, c’est une sorte d’agent exogamique, proche du déflorateur sacral des sociétés traditionnelles. Avec sa puissance fluctuante, tant sexuelle que guerrière, il représente une forme d’érotisme assez peu associé au merveilleux, une autre façon d’aimer, esquissée avant le règne des amours romanesques accommodées à la sauce courtoise.
On l’a deviné : nous avons affaire à un livre remarquable dans lequel l’A. a atteint le but qu’il s’était assigné : « [...] donner, à travers une vision d’ensemble, un portrait nuancé et assez complet de l’érotique des premiers romanciers [...] chercher les traces, parfois microscopiques, d’une écriture nouvelle à partir de la vieille fascination pour le désir et pour la merveille ».
 
NOTES
 
[*] Francis GINGRAS, Érotisme et merveilles dans le récit français des XIIe et XIIIe siècles, Paris, Champion, 2002 ; 1 vol., 524 p., bibl., index (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 63).
[1] Et c’est la fin pour quoy sommes ensemble, t. 2, Paris, 1993, p. 571-578.
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