Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4206-X
220 pages

p. 371 à 429
doi: en cours

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Tome CIX 2003/2

2003 Le Moyen Age

Comptes rendus

Andrea ESMYOL, Geliebte oder Ehefrau ? Konkubinen im frühen Mittelalter, Cologne-Weimar, Böhlau, 2002 ; 1 vol. in-8o, IX-315 p. Prix : €29,90 (Beiheifte zum Archiv für Kulturgeschichte, 52).

Il y a quelques années, dans un article des Mélanges Duby, j’avais souhaité que le rôle des concubines et leur présence auprès des souverains soient appréciés avec plus de réalisme et d’objectivité. Les faits montrent que les mariages chrétiens, en dépit des traités théologiques et des commentaires plus ou moins « inspirés » de la même veine, ne répondent qu’en nombre infime aux prescriptions canoniques. Gislebert de Mons, chroniqueur intelligent et observateur, le constate sans surprise vers 1200.
C’est dans cette bonne direction, à mon avis, que s’est dirigée l’A. Je dis tout de suite que sa documentation est impeccable, tant du point de vue des sources religieuses et juridiques alléguées que de la bibliographie utilisée. Sa méthode ne le cède en rien en qualité : solide technique, « germanique », sérieuse, perspicace, minutieuse, bref digne de son maître à Brême, D. Hägermann.
Le plan d’ensemble est simple : la première partie étudie le concubinat jusqu’au milieu du VIIIe siècle, tandis que la seconde concerne le concubinat franc du milieu du VIIIe à la fin du IXe s. Chemin faisant, plusieurs paragraphes sont consacrés à des points particuliers : rois mérovingiens, Carolingiens, rapt de femmes, réglementation de la sexualité par l’Église (au moins en théorie), condition sociale de la concubine et ses conséquences, etc. Le point de vue juridique de l’A. parfois – mais rarement – un peu étriqué est prédominant.
En revanche l’introduction de l’A. est à faire lire et étudier dans tous les séminaires d’histoire et de droit – s’il en existe encore !. A.E. y démolit consciencieusement et méthodiquement la fameuse conception de la « Friedelehe » : cérémonie d’union entre libres, reposant sur un consentement réciproque dans laquelle la femme reçoit le morgengabe et par la même le statut d’épouse. Cette théorie (1927) qui érigeait le mariage « à la germanique » en modèle rival du mariage dit chrétien, connut chez les juristes et les historiens des années 1940 et postérieures un succès incroyable que A.E. détaille fort bien, avant d’établir qu’il s’agit tout crûment d’une vue (orientée) de l’esprit (« Konstrukt »). Il convient donc de la rayer purement et simplement… des manuels pour commencer.
Ce volume contient encore d’autres trésors : la place me manque pour les analyser un à un. Je souhaite à ce livre solide et décapant le succès le plus mérité.
André JORIS

Das Brief- und Memorialbuch des Albert Behaim, éd. Thomas FRENZ et Peter HERDE, Munich, Monumenta Germaniae Historica, 2000 ; 1 vol. in-4°, XVI-655 p., cartes (Monumenta Germaniae Historica, Briefe des späteren Mittelalters, 1). Prix : € 90,00.

Le chanoine et doyen de l’évêché de Passau, Albert Behaim, était jusqu’à présent un personnage connu avant tout des historiens de Frédéric II – légat pontifical dans le sud de l’Allemagne à partir de 1239, il avait mené avec acharnement la lutte en Bavière contre le puissant parti impérial – et des plus rares spécialistes de l’historiographie bavaroise ; on lui attribue en effet, mais sans preuve absolue, la rédaction de textes historiques s’inscrivant dans l’entreprise de falsification menée dès le Xe siècle à Passau pour accréditer l’existence d’un antique archevêché de Lorch. La présente édition donne sur lui un éclairage neuf.
Qu’Albert Behaim ait été l’auteur d’un registre dans lequel il avait réuni des textes de toute nature était en effet connu depuis la redécouverte de ce manuscrit à la bibliothèque de Munich par J.Fr. Böhmer en 1843 et C. Höfler en avait fourni dans ces mêmes années une édition mais celle-ci se limitait aux textes de nature politique contenus dans le registre. Un projet de nouvelle édition par G. Leidinger entre les deux guerres n’avait jamais abouti. La présente édition, commencée par P. Herde il y a plusieurs décennies, poursuivie et achevée avec l’aide de Th. Frenz, n’est donc pas seulement, comme il arrive parfois, une meilleure édition d’un ouvrage déjà bien connu ; elle révèle véritablement un nouveau document.
Albert Behaim a fait copier ce registre à Lyon et à Passau entre 1244 et 1260 par une série de 16 scribes. Ce manuscrit (Munich, clm 2574b) original et resté unique présente la particularité d’être en papier (c’est le plus ancien manuscrit de papier conservé en Allemagne), sans doute d’origine espagnole et qu’Albert avait dû se procurer à Lyon. Conservé sans reliure, il n’est malheureusement plus intact mais il est difficile d’apprécier l’étendue exacte des pertes qu’il a subies.
On y trouve réunies dans le plus grand désordre des notices d’usage pratique dans la vie courante – recettes médicales, indications astrologiques, notices sur les pierres précieuses et leur usage, sur les poids et mesures etc. –, des manifestes politiques célèbres produits au cours de la lutte entre l’empereur et le pape (on les retrouve ensuite dans la collection de Pierre de la Vigne) mais aussi des extraits de traités apocalyptiques (le Pseudo-Méthode) ou historico-religieux (l’historia scholastica de Petrus Comestor notamment), diverses lettres illustrant la part personnelle prise par Albert Behaim en Bavière dans la lutte contre les partisans de l’empereur, ainsi que les documents qui concernent ses propres affaires, ceux notamment par lesquels il essaye de récupérer ses prébendes ou encore l’ébauche de son testament. L’ensemble constitue un document étonnant et passionnant. Si aucun des textes rassemblés ne constitue une véritable découverte, nombre d’entre eux retiennent l’attention, telle cette notice (n° 135) sur le commerce des fourrures en Pologne ou cette recette médicinale (n° 157) pour avortement partiellement écrite en tchèque, ou encore cette notice historique (n°177) indiquant que le premier dux Theutonicorum s’est appelé Theutomundus, et la liste pourrait être allongée sans problème. Mais surtout, la réunion volontaire de ces textes si variés permet d’apprécier les intérêts d’un clerc de rang élevé au milieu du XIIIe siècle, non seulement d’ordre politique et culturel mais aussi dans les domaines les plus personnels et privés de la vie (on constate par exemple qu’Albert Behaim y rassemble avec prédilection toutes les recettes médicinales qui peuvent permettre de lutter contre les outrages de la vieillesse, cécité, surdité etc.). C’est à cet égard un document qu’il n’est peut-être pas exagéré de qualifier d’exceptionnel. Un point néanmoins intrigue : nombre de textes, et tout particulièrement les textes qui relèvent de la « grande » politique – on notera que ce sont souvent les versions les plus anciennes dont on dispose – contiennent des fautes de latin et des bévues monumentales (que les É. ont été fort bien inspirés de laisser telles quelles dans l’édition tout en les signalant dans l’apparat critique) telles que l’on peut se demander ce qu’ont compris ou pouvaient comprendre ceux qui recopiaient ces textes et celui ou ceux qui comptait les lire et les utiliser. Cela conduit à s’interroger sur l’usage réel qu’Albert Behaim a pu faire de son registre mais n’en diminue pas l’intérêt. Des index des personnes et des lieux, des termes médicinaux et scientifiques ainsi que six cartes localisant les différents lieux évoqués dans le registre terminent cette édition d’une facture bien entendu impeccable. Grâce à P.H. et Th.F., les historiens disposent désormais d’un remarquable document tout particulièrement dans le domaine de l’histoire de la culture.
Jean-Marie MOEGLIN

Medieval Woman’s Song. Cross-Cultural Approaches, éd. Anne L. KLINCK et Ann Marie RASMUSSEN, Philadephie, University of Pennsylvannia Press, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-280 p. ISBN : 0-8122-3624-6.

Depuis une vingtaine d’années, la « chanson de femme » a retenu l’attention de la critique anglo-saxonne, particulièrement outre Atlantique. Les travaux, soutenus par les études désormais classiques de P. Bec et les réflexions de R. Barthes et de P. Zumthor, vont des problèmes d’attribution aux interprétations les plus résolument féministes.
Le présent volume se situe explicitement dans le prolongement de celui qu’édita J.F. Plummer sous le titre Vox Feminae (Kalamazoo, 1981), et fait écho aux recherches plus récentes.
Précédés d’une Introduction de A.L. Klinck, qui évoque à grands traits le corpus et ses problèmes, dix chapitres, tous écrits par des femmes, constituent la collection. Ils s’attachent successivement à la filière qui semble relier la chanson de femme de l’Antiquité et la chanson médiévale (1. A.L. Klinck) ; aux lamentations de femme de la plus ancienne littérature anglaise (2. P. Belanoff) ; au rôle de la femme dans la création, l’exécution et la conservation de la lyrique avant 1500 selon le témoignage de textes littéraires de toute l’Europe (3. S. Boynton) ; à son rôle de créatrice et d’exécutante dans la péninsule ibérique, principalement dans les milieux arabes, ainsi qu’au parti que la musicologie peut tirer des musiques traditionnelles de Galice et des zones juives et arabes de la Méditerranée (4. J.R. Cohen) ; aux cantigas d’amigo galégo-portugaises (5. E. Corral) ; à la chanson de toile française (6. E.J. Burns) ; à la position des trobairitz (la Comtesse de Die, Castelloza) entre voix de femna, voix de domna et voix de poète (7. M. Tomaryn Bruckner) ; à la vision de la femme que révèlent les strophes « féminines » de Reinmar le Vieux, comparées aux chansons de la Comtesse de Die (8. I. Kasten) et à la vision bien différente que révèlent les poèmes de Walther von der Wogelweide (9. A.M. Rasmussen) ; enfin, au regard que portent sur la société quelques chansons de danse anglaises du Moyen Âge tardif (10. J.M. Bennett).
Le champ d’investigation est donc géographiquement et historiquement très vaste ; d’autre part le corpus retenu prend en compte toutes les voix génétiquement ou textuellement féminines, non seulement les effusions purement lyriques, mais aussi les discours insérés dans des narrations (chansons de toile, Nibelungenlied …), dialogues rapportés par un narrateur, etc. Les points de vue et les méthodes varient naturellement, mais la collection rend sensible la diversité des images ainsi construites selon l’optique de poètes le plus souvent masculins [1].
La bibliographie des Notes rassemblées en fin de volume est abondante et, même incomplète, peut rendre bien des services.
Madeleine TYSSENS

Die Geschichtsschreibung in Mitteleuropa, éd. Iaroslaw WENTA, Torun, Wydawnictwo Uniwersytetu Mikolaja Kopernika, 1999 ; 1 vol. in-8°, 338 p. (Subsidia Historiographica, 1). ISBN : 83-231-1043-3.

Le présent ouvrage réunit les actes du colloque tenu à Torun (Thorn) du 29 septembre au 1er octobre 1997. Comme le titre l’indique, celui-ci avait vocation à rassembler des historiens venus de divers pays de ce que l’on peut appeler l’« Europe Centrale » : Allemagne (sept représentants), République tchèque (trois représentants) et Pologne (sept représentants) pour ce qui se veut avant tout, dans le cadre du premier volume de cette nouvelle collection consacrée aux problématiques de l’historiographie médiévale, un état des lieux de la recherche au sein de cette aire géographique.
La question de la réédition des sources, si chère à I. Wenta, à l’origine de cette rencontre, est au cœur de plusieurs interventions. La mise au point de J. Zachová (Prague) sur la chronique de François de Prague est inséparable du vaste projet de refonte en cours des Fontes Rerum Bohemicarum (FRB) [2] dont les premiers fruits sont déjà tangibles. W. Mrozowicz (Wroclaw) insiste également sur l’urgente nécessité de retravailler en profondeur la vaste série des Scriptores Rerum Silesiacarum (SRS) [3], et le très utile inventaire des éditions de sources historiographiques silésiennes et lusaciennes qui clôt son article constitue une première base de travail dans cette direction. À l’aide de quelques exemples, enfin, I. Wenta (Torun) montre toute l’insuffisance du travail codicologique des éditeurs des cinq premiers volumes des Scriptores Rerum Prussicarum [1] qui demeurent encore aujourd’hui la seule édition (semi-)critique de référence pour les grands textes de l’historiographie prussienne. R. Grzesik (Poznan) se penche lui sur les problèmes propres aux éditions de sources consacrées à l’histoire primitive des Slaves, pour lesquelles se pose de façon récurrente la question de la présentation (faut-il tronçonner les sources sélectionnées pour ne retenir que les passages concernant l’histoire slave ? Faut-il ou non en donner une traduction ?). Là encore cet exposé dresse un bilan circonstancié des activités éditoriales en la matière, embrassant l’ensemble du monde slave, depuis les travaux soviétiques jusqu’aux publications yougoslaves, tchèques ou même bulgares, ce que ne manquera pas d’apprécier le lecteur peu au fait des grands recueils de sources de ce type. Mais les nouvelles séries qui viennent progressivement prendre la relève des grandes éditions de la fin du XIXe siècle ne sont pas toujours exemptes de lacunes : K. Ozóg (Wroclaw) déplore ainsi les manques des Monumenta Poloniae Historica Nova Series en matière de repérage et d’identification des citations bibliques et patristiques.
À coté de quelques exposés monographiques et plus pointus sur l’annalistique de Petite Pologne (W. Drelicharz, Cracovie), sur les influences du scotinisme sur Pierre de Dusburg (S. Kwiatkowski, Torun), qui ont le mérite d’ouvrir de nouvelles perspectives sur des textes que l’on croyait bien connus, la plupart des contributions se fait l’écho des plus récents progrès et renouvellements conceptuels dans le champ de l’historiographie de la fin du Moyen Âge. Les deux exposés de Z. Benes et M. Bláhová (Prague), respectivement sur les relations complexes entre héritage médiéval et paradigme humaniste dans la production historique au XVIe siècle, et sur le problème de la dimension « officielle » de l’historiographie de l’époque de Charles IV se situent dans le sillage des travaux de Fr. Graus sur les traditions et les consciences historiques dans la Bohème médiévale [2]. Les participants allemands témoignent du dynamisme des deux centres de Münster et Würzburg, qui ont mis la production historiographique de la fin du Moyen Âge au centre de leurs projets de recherche. Dans des exposés de facture plus synthétique et conceptuelle sont abordés autant de points qui constituent les pistes les plus fructueuses de la recherche actuelle. Il s’agit au premier chef de la prise en compte pour elle-même d’« activités » historiographiques typiquement médiévales mais trop souvent négligées par le passé au nom d’une conception moderne de l’œuvre historique (grands manuscrits~recueils du XIVe et XVe siècles pour R. Leng, « continuations » pour H.J. Mierau). Se trouve également posée sous un jour nouveau la question de la « destination » de la production historique au sens large (B. Studt), et notamment, dans ce cadre, celle de la production bilingue (J. Schneider). Une place importante est faite à la problématique féconde des rapports entre image et production historiographique (H. Boockmann, P. Johanek).
On peut regretter, peut-être, que, en dépit du titre, la question de l’éventuelle unité et cohérence du cadre centre-européen dans une perspective historiographique ne soit guère traitée, sinon dans la contribution de N. Kersken qui précisément la met en doute. Plus généralement, l’absence d’introduction et de conclusion se fait sentir, et l’on aurait souhaité disposer d’un index. Mais, si cet « état des lieux » sur tel ou tel point peut déjà paraître daté, il n’en reste pas moins qu’il constitue une lecture très instructive pour quiconque souhaiterait se faire une idée des acquis les plus récents en matière d’historiographie médiévale de l’Europe du Centre-Est. On ne peut que saluer, en outre, la volonté, à travers cette publication, de mettre à la disposition d’un public plus large les résultats et les acquis de la recherche des pays slaves par le choix de l’allemand comme langue de travail.
Mathieu OLIVIER

De Sion exibit et verbum domini de Hierusalem. Essays on Medieval Law, Liturgy and Literature in Honour of Amnon Linder, éd. Yitzhak HEN, Turnhout, Brepols, 2001 ; 1 vol., IX-214 p.

Le nom du médiéviste A. Linder, ancien doyen de la Faculté des Lettres de Jérusalem, est connu hors du cercle restreint des spécialistes grâce aux deux volumes en langue anglaise sur les juifs dans la législation romaine et dans les sources du haut Moyen Âge [1]. Ce corpus monumental qui est l’aboutissement d’un travail acharné et systématique s’étendant sur plusieurs années présente la totalité de la documentation accompagnée des traductions et surtout des commentaires. A. Linder fut d’abord disciple de J. Prawer à Jérusalem ; par la suite, il a soutenu sa thèse en France à l’université de Dijon. Tout au long de sa carrière qui s’étale sur plus de trente ans, il s’est consacré à des sujets aussi divers et éloignés les uns des autres que la liturgie des croisés en Terre sainte, la pensée politique de Jean de Salisbury, la communauté chrétienne à Jérusalem, et notamment les rapports judéo-chrétiens dans l’Antiquité tardive.
Les treize auteurs qui ont contribué à ce volume d’hommage ne se sont limités ni dans le temps ni dans l’espace. Si la première étude concerne le pèlerinage en Terre sainte (vers la fin du IVe siècle) de deux dames dont l’une s’appelait Égérie et l’autre Paule, l’avant-dernière, en revanche, de M. Toch, remonte au XIIIe siècle et même au XVe et porte sur la communauté paysanne de la Bavière. Ph.B. Roberts, de son côté, apporte des informations captivantes, d’importance majeure sur la défiance de l’homme médiéval envers les juristes de son époque. A. Kleinberg publie, traduit et analyse deux concilia de canonistes italiens de la fin du Moyen Âge, Caspar de Calderinis et Pïerre de Ancarano, à propos du baptême forcé des enfants juifs. À l’encontre de la tradition ecclésiastique prédominante, ces deux savants soutenaient que les parents (juifs) avaient le droit de tutelle sur ces petits convertis. Dans le même ordre d’idées, B.Sh. Albert analyse l’image des juifs et du judaïsme en Espagne alors sous domination wisigothe. Elle s’appuie surtout sur l’ancien culte de sainte Eulalie à Mérida. Il n’est pas surprenant que l’histoire du royaume latin de Jérusalem soit le sujet d’étude de la moitié des auteurs du recueil : comme A. Linder, ils sont presque tous des élèves du célèbre J. Prawer. Ainsi, D. Jacoby présente-t-il des chiffres étonnants : il compte par milliers les pèlerins arrivant au port de Saint-Jean-d’Acre, même après 1244, alors que les portes de la ville sainte au temps de la domination musulmane avaient été fermées de façon quasi définitive. Deux autres études sont consacrées aux problèmes juridiques, si importants dans la pensée de Prawer. S. Schein tente de définir – sur la base d’une comparaison entre l’Angleterre et la Terre sainte – la marge de liberté des jeunes femmes dans le choix de leur conjoint. Y. Friedman, toujours dans ce domaine du droit, se demande si les croisés ont recouru à une « loi de guerre » particulière ou s’ils ont appliqué dans ce nouvel environnement que constituait le Moyen Orient, le code d’honneur de la chevalerie européenne. Un autre représentant de l’école de Jérusalem, B.Z. Kedar, consacre son étude à un culte des saints assez étrange qui était célébré dans une localité syrienne proche de Damas appelée « Saydnaya ». À l’origine, le retable qui se trouvait dans le monastère de ce lieu offrait une représentation de la Vierge : or cette peinture subit une transformation miraculeuse lorsqu’une partie du corps prit une forme charnelle, comme s’il s’agissait d’un corps humain. De plus, le retable commença à produire une huile qui fut considérée comme sacrée non seulement par les chrétiens, mais aussi par les Sarrasins. La question du miracle chrétien est également débattue par E. Cohen. Elle relate l’histoire d’un hérétique nommé Jehan Langlois, ancien élève de la faculté de théologie de Paris, et qui fut condamné au bûcher après avoir nié la véracité du sacrement du vin et du pain. Dans ce volume encore, Y. Hen se référant à un manuscrit qu’il a restauré, publie une étude sur l’éducation du clergé carolingien. J. Ziegler, quant à lui, étudie l’histoire de la physionomie médiévale, en insistant sur le profit que la noblesse tirait de cette pseudo-science. M. Goodich, enfin, se penche sur l’exorcisme qui devait être pratiqué devant une grande foule.
Presque tous ceux qui ont collaboré à ce volume, si intéressant, sont des élèves de l’Université hébraïque de Jérusalem. Ils représentent la quintessence des études médiévales israéliennes dont A. Linder est l’un des maîtres les plus remarquables.
Joseph SHATZMILLER

Jean-Michel DOULET, Quand les démons enlevaient les enfants. Les changelins : étude d’une figure mythique, Paris, Presses de l’Université de Paris–Sorbonne, 2002 ; 1 vol. in-8°, 433 p. (Croyances et Traditions). ISBN : 2-84050-236-4. Prix : € 28,00.

Les histoires de changelins sont des récits oraux qui racontaient comment des créatures surnaturelles pouvaient, à la faveur d’une distraction momentanée, substituer leur propre enfant (les changelins) à un beau bébé sain et vigoureux et comment les mères devaient s’y prendre pour retrouver leur progéniture. Cette croyance à la substitution de très jeunes enfants s’organise autour de cinq séquences narratives : substitution, constat de la disparition de l’enfant, conseil des voisines pour s’assurer de la réalité de la permutation, dévoilement du caractère diabolique de l’enfant, restitution de l’enfant original). L’A. analyse ces différentes étapes du drame avec beaucoup de précision et de clarté mais aussi avec cette grande élégance d’écriture qui n’exclut ni le sens de la formule ni les soulignements pédagogiques des points forts de la démonstration. L’étude est divisée en une quinzaine de chapitres qui conduisent le lecteur à s’intéresser tour à tour aux fées changeuses d’enfants, aux rites de dévoilement et de restitution, aux figures de la peur, aux imaginaires du corps et de la mort ou encore aux fonctions du silence et de l’absence… J.M.D. travaille sur un corpus de récits européens qui s’échelonnent sur le temps long des mutations culturelles dans le monde rural (XIIe-XXe s.). Il vise à montrer « comment ces récits, rituels, pratiques sociales et croyances se lient autour du berceau pour former un ensemble parfaitement cohérent » (p. 14). L’analyse est menée avec une sobriété érudite et une ingéniosité étonnante de bout en bout (un index aurait été utile). L’étude monte comment les actions maléfiques et bénéfiques mettent en interaction la mauvaise fée et la bonne mère dans une lutte pratique et symbolique pour la sauvegarde de la pérennité et de la légitimité du lignage. Le changelin est en effet un enfant contrefait, un bambin velu à mine de petit vieux ; cette anormalité semble bien en marquer l’origine surnaturelle voire diabolique. J.M.D. retrace avec beaucoup de science les situations culturelles de la croyance aux changelins. Il explicite aussi les positions ou oppositions des clercs et des savants par rapport à ces histoires de bonnes femmes. L’A. excelle enfin particulièrement dans l’analyse discursive des jeux croisés de la parole (conteuse, magique, sociale) ou de sa suspension dans l’économie même de ces histoires d’enfants volés puis retrouvés, histoires ancrées dans un imaginaire culturel où le scénario cauchemardesque se nourrit sans doute de peurs véritables. Ces récits qui se christianisent progressivement exposent comment échapper à la malédiction par une démarche rituelle qui contraint l’enfant du diable à s’énoncer et donc à se dénoncer comme tel, au péril de sa vie. La mère feint par exemple de préparer à dîner dans une seule coquille d’œuf pour les cinq ou dix hommes de la maisonnée : « Que faites-vous là, la mère, dit alors le nain avec étonnement […] ? J’ai vu l’œuf avant de voir la poule blanche ; j’ai vu le gland avant d’avoir vu l’arbre […], mais je n’ai jamais vu pareille chose ! – Tu as vu trop de chose mon fils : clic ! clac ! clic ! clac ! vieux gaillard, ah ! je te tiens ! » (p. 46). Et devant la menace de voir son faiteau jeter au feu ou abandonné sur un tas de fumier, la fée échange son vilain rejeton contre l’enfant humain. Ce livre issu d’une thèse (Paris VII, 2000) est le résultat passionnant d’une enquête comparative et interdisciplinaire (anthropologie culturelle, histoire des religions, ethnologie de l’Europe, folkloristique). Il constitue une excellente initiation à la démarche compréhensive de l’ethnohistoire, ouvre des horizons de réflexions nombreux et souvent inattendus sur la construction culturelle de l’efficacité symbolique d’objets, pratiques et discours que l’on retrouvera longtemps dans la culture folklorique ou liturgique européenne, inscrit enfin ces micro-récits dans l’intertextualité foisonnante et singulière de la littérature mouvante médiévale et moderne.
Jean-Marie PRIVAT

Barbara HARVEY, The Obedientiaries of Westminster Abbey and their financial records c. 1275 to 1540, Woodbridge, Boydell, 2002 ; 1 vol. in-8°, LXII-270 p. (Westminster Abbey Records Series, 3). Prix : GBP 60 ; USD 110.

L’abbaye de Westminster, fondée vers le milieu du Xe siècle, devint dès le siècle suivant une des plus riches communautés religieuses d’Angleterre. En dépit d’aléas divers et d’une légère réduction du nombre de ses moines, elle bénéficia jusqu’à la fin du Moyen Âge de donations importantes, dont certaines étaient réservées au financement d’offices ou obédiences spécifiques dans la communauté. La pratique s’imposa en effet assez tôt dans de nombreux monastères d’assigner des parties du revenu monastique à des offices particuliers, un système associé au partage des biens du monastère en deux portions, pour l’abbé et pour le couvent. Ces offices, dont on comptait une quarantaine au XIIIe siècle, étaient tenus pour la plupart par les moines eux-mêmes, y compris ceux relatifs aux tâches extérieures. Dans un ouvrage qui est une sorte de pendant aux deux ouvrages du même auteur sur l’abbaye de Westminster, The estates of Westminster Abbey in the Middle Ages (1977), et son plus récent Living and dying in England, 1100-1540 : the monastic experience (1993), et qu’il faut lire en conjonction avec eux, B. Harvey propose une liste raisonnée des comptes financiers de ces offices. À une date précoce, les moines responsables d’obédiences durent présenter un compte annuel, tout d’abord uniquement à l’abbé puis à l’abbé dans le chapitre. Ces comptes furent longtemps oraux, puis, avec le caractère de plus en plus complexe de la tâche, conséquence de la reprise en main des manoirs pour profiter de la hausse des prix à partir de la fin du XIIe siècle, ainsi que du souci de contrôler les activités de certains moines officiers, sensible par exemple dans le Coutumier de l’abbé Richard de Ware (1258-1283), on recourut à l’écrit, dans le même temps que l’audit devenait une occasion de plus en plus formelle. À côté des comptes annuels, on trouve aussi des comptes spécialisés, détails de comptes, inventaires et enquêtes, dont la liste complète, classée par obédiences, est donnée dans l’ouvrage avec une courte description. Chaque section s’ouvre sur une mise au point très utile sur l’histoire et la place de chaque office dans la vie de ce grand monastère. Le tout est précédé d’une longue étude de l’évolution des obédiences dans l’abbaye de Westminster, et des traits fondamentaux de leur comptabilité : la qualité de celle-ci s’explique certainement par la proximité de l’Échiquier royal, et sa complexité par la pratique qui consista, dès le XIIIe siècle, à assigner des rentes aux offices. B.H. peint aussi un tableau fascinant de la vie des moines officiers, qui pouvaient mener une vie relativement indépendante dans des offices parfois situés loin du cloître, une tendance renforcée par la diffusion des gages au profit des moines à partir du XIIIe siècle, qui leur permettaient d’acheter leur propre mobilier et accessoires et de dormir dans des quartiers séparés, voire d’y prendre leurs repas. Les tâches extra-murales de plusieurs officiers expliquent aussi qu’ils aient passé des périodes parfois assez longues loin de la communauté, surtout pendant la phase d’exploitation des manoirs en faire-valoir direct, de la fin du XIIe siècle jusqu’au début du XIVe siècle. On voit aussi le moine chargé de la cuisine se rendre régulièrement aux marchés de Londres pour y contrôler la qualité du poisson, et dans la première moitié du XIIIe siècle certains moines représentaient encore leur communauté dans les cours de justice.
L’abbaye de Westminster offre un cas particulièrement bien documenté de grande communauté ecclésiastique : dès la fin du XIIIe siècle l’abondance des archives financières relatives à l’activité de chaque obédience donne un éclairage précis sur la composition du revenu du monastère, ses relations avec la société environnante et le mode de vie des moines. À partir du milieu du XIVe siècle, les comptes annuels des différentes obédiences furent conservés dans la galerie située au-dessus de la partie orientale du cloître, une politique ensuite étendue aux autres documents financiers des offices. C’est toujours là qu’ils se trouvent aujourd’hui, et l’ouvrage de B.H. est une introduction indispensable à leur étude, tout en s’avérant un modèle de méthode pour des travaux semblables.
Frédérique LACHAUD

A Companion to the Anglo-Norman world, éd. Christopher HARPER-BILL et Elisabeth VAN HOUTS, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 1 vol., IX-298 p. Prix : GBP 40.

Le titre un peu trompeur de cet ouvrage recouvre une dizaine de mises au point, par des spécialistes de la question, sur l’Angleterre et la Normandie aux XIe et XIIe siècles. L’originalité de l’ouvrage est d’envisager dans le même cadre les développements insulaires et l’évolution de la Normandie, et d’élargir le débat aux rapports avec la Scandinavie ou à la présence normande en Méditerranée, sans pour autant tomber dans le piège d’une prétendue « supériorité normande ». Certains auteurs ont choisi de s’arrêter en 1154, d’autres sont allés jusqu’au début du règne de Jean sans Terre voire jusqu’en 1204, ce qui ôte un peu de sa cohérence à l’ouvrage et fait souhaiter la présence de considérations plus étendues, pour la période postérieure à 1154, sur les autres territoires angevins. On peut également regretter que les É. aient choisi de laisser de côté les contacts avec les autres régions des îles britanniques ou encore le domaine de l’histoire sociale – à moins que l’on ne choisisse de faire rentrer dans ce cadre l’article de M. Chibnall, déjà paru en 1999, sur la seigneurie et la féodalité : l’histoire urbaine et d’autres secteurs comme l’histoire de la culture matérielle sont ainsi délibérément ignorés. En dépit de ces quelques réserves, ce companion pourra rendre d’immenses services au spécialiste comme au non-spécialiste des régions sous influence normande aux XIe et XIIe siècles, qui doivent faire face à une production historiographique exponentielle dans ce domaine. La première partie de l’ouvrage comprend plusieurs contributions qui fournissent un cadre chronologique en même temps qu’une mise au point sur l’historiographie des développements politiques. A. Williams offre une étude classique de l’évolution politique de l’Angleterre au XIe siècle, mais s’interroge aussi sur l’historiographie récente des causes de la défaite anglaise de 1066 : tout en faisant une place aux avancées administratives du gouvernement anglo-saxon, et à la thématique de l’« État » anglo-saxon, elle rappelle le déséquilibre des pouvoirs introduit par la montée en puissance des Godwine, devenus plus riches et plus puissants que la dynastie royale, et le fait que ce fut, paradoxalement, leur accession au trône qui put faciliter la mainmise des Normands sur le royaume. Les rapports entre la Scandinavie, l’Angleterre et la Normandie sont étudiés par L. Abrams, qui précise que les sources, plus abondantes à partir du début du XIe siècle, nous permettent de voir que si la Normandie continuait à faire partie, à certains égards, du monde scandinave, c’était avant tout par le biais des influences insulaires. La menace hégémonique présentée par Cnut contribua à détériorer les sentiments amicaux des Normands pour leurs cousins scandinaves, tout comme l’enjeu que représentait l’Angleterre, avec pour conséquence des tensions croissantes entre les Norvégiens, les Danois et les Normands. L’évolution politique de la Normandie fait l’objet de deux contributions. C. Potts et D. Power mettent en valeur l’unité en fait relative du duché, avant comme après la mainmise des Angevins sur la Normandie en 1144 : les lignes de fracture nombreuses, en particulier dans les régions frontalières, et une identité et un pouvoir normands plus incertains que ce que la terminologie laisserait penser, contribuent largement à rendre compte de la perte de la Normandie par les Angevins. Mais la période angevine fut importante pour le renforcement des structures administratives de la Normandie, sur le modèle de celles qui existaient en Angleterre, lesquelles contribuèrent ensuite à donner à cette région son originalité au sein du royaume de France.
La seconde partie du volume est composée d’une série de tableaux sur la question linguistique et la production littéraire, l’écriture de l’histoire, l’architecture ecclésiastique, l’administration et le gouvernement, et l’Église anglo-normande. I. Short confirme l’importance de la Conquête comme point tournant sur le plan culturel et le terrain favorable que constituait un milieu multilingue et multiculturel pour la production littéraire. L’article d’E. Mason est une présentation chronologique, depuis les travaux de J. Le Patourel, des développements historiographiques sur l’évolution administrative de l’Angleterre et de la Normandie : étant donné la complexité de la question, ce choix, qui peut à première vue déconcerter, s’avère en fait d’une lecture pratique. L’élégante et riche étude de Chr. Harper-Bill sur l’Église anglaise s’intéresse à l’évolution des structures ecclésiastiques depuis le Xe siècle – période des grandes réformes à la suite des destructions opérées par les Scandinaves – jusqu’à la fin du règne d’Étienne, et souligne en particulier les modalités de l’introduction des idées réformatrices en Angleterre. La contribution de R. Plant dépasse presque le cadre de l’ouvrage : il s’agit d’une importante synthèse sur l’évolution de l’architecture en Angleterre et en Normandie depuis le début du XIe siècle et la coexistence des deux côtés de la Manche de traditions architecturales tout à fait opposées, reflet de modes de patronage et de pratiques liturgiques différentes, jusqu’à la fin du XIIe siècle, qui vit l’adaptation des solutions architecturales gothiques dans les édifices insulaires dans un esprit « national ». L’étude la plus stimulante du volume est peut-être, cependant, celle d’E. Van Houts sur l’écriture de l’histoire en Angleterre et en Normandie : une succession d’excellentes analyses sur les principaux ouvrages historiques de la période met en valeur les ressorts de l’écriture de l’histoire, et en particulier le besoin de préserver une tradition ancienne et des droits menacés, en particulier en milieu monastique, ou au contraire de justifier les entreprises de conquête.
Frédérique LACHAUD

Philippe DAIN, Mythographe du Vatican II. Traduction et commentaire, Besançon, P.U. Franc-Comtoises (diff. Paris, Les Belles Lettres), 2000 ; 1 vol. in-8°, 339 p. Prix : € 42, 69.

On sait que l’on appelle « Mythographes du Vatican » les trois fabularii découverts dans le manuscrit Vat. Reg. Lat. 1401 et édités pour la première fois par A. Mai en 1831. Ph. Dain, qui avait donné une traduction du premier Mythographe en 1995 (chez le même éditeur, l’année même où paraissait dans la collection des Belles Lettres une nouvelle éd. de N. Zorzetti avec une trad. de J. Berlioz), poursuit son travail avec ce volume consacré au deuxième Mythographe, daté en général de la première moitié du Xe siècle. Je ne répéterai pas ici ce que je disais dans ma recension du tome 1 [1] sur les problèmes que posent nécessairement au traducteur les défauts de l’édition qu’il utilise, celle de P. Kulcsar (Turnhout, 1987), qui comprend de nombreuses mélectures et néglige beaucoup trop la tradition manuscrite des sources, essentielle pour éditer des compilations comme celle des Mythographes. Ph.D. d’ailleurs fait un effort louable pour compenser ces défauts par des notes très nombreuses et très riches dans lesquelles il étudie spécialement les sources et les problèmes de texte (ceci dit, en l’absence de texte latin et d’apparat, il est parfois un peu difficile de suivre ses raisonnements critiques et d’apprécier, comme elles le mériteraient, des conjectures parfois très subtiles). L’introduction, en 43 pages, fait utilement le point sur l’auteur et son œuvre, mais comme dans le tome 1, elle a un côté un peu scolaire et contient quelques remarques surprenantes de la part d’un médiolatiniste. Elle souligne notamment et à juste titre la supériorité (spécialement dans le traitement et le « collage » des sources) du deuxième Mythographe sur le premier, mais il est évidemment saugrenu d’invoquer en guise d’explication « la substitution du codex au uolumen dans les premiers siècles de l’ère chrétienne » (p. 27) : le premier Mythographe pouvait profiter de ce progrès tout aussi bien que le deuxième. On notera au passage que plus personne ne croit à la théorie de la source unique dont auraient été prisonniers les Anciens ne disposant que de uolumina (depuis les pages que J. Bayet a consacrées à la recherche des sources chez Tite-Live et que Ph. Dain cite à ce propos en exemple p. 27 n. 24, il y a eu bien des travaux prouvant le contraire). Enfin, je conteste à nouveau l’idée que le Mythographe II, comme le premier ou le troisième, serait « un homme de Dieu qui a charge d’âmes et d’esprits » (p. 31) et qui « est obligé d’expliquer et de condamner ce monde de la mythologie » (p. 32). Notre auteur, qu’il soit moine ou non, est avant tout un érudit, un homme d’une érudition assez exceptionnelle d’ailleurs, même si sa science étymologique, héritée de l’Antiquité, peut nous faire de temps en temps sourire : c’est un homme qui, par son travail de compilation et d’explication rationnelle de la mythologie, vise d’une part à transmettre, de la façon la plus complète possible, un savoir et d’autre part à montrer non pas que le monde de la fable est condamnable, mais qu’au contraire on peut, par l’interprétation allégorique ou rationnelle, en faire une lecture en accord avec les valeurs chrétiennes. La finalité de l’œuvre est donc loin d’être apotreptique. Ph.D. au reste s’en rend bien compte, puisqu’il écrit aussi – et comme en contradiction avec lui-même – que son Mythographe « sait que ces fables, par les voies de la rationalisation, de l’évhémérisme ou de l’étymologie moralisée sont une source de connaissances, que ces exempla… peuvent et doivent servir à l’instruction des fidèles » (p. 36). Quoi qu’il en soit, on remerciera l’A. pour le soin avec lequel il a élaboré cette première traduction française, enrichie ici d’une précieuse annotation qui rendra bien des services au lecteur.
Jean MEYERS

K. THOMPSON, Power and border lordship in medieval France. The county of the Perche, 1000-1226, Woodbridge-Rochester, The royal historical society-Boydell, 2002 ; 1 vol. in-8°, XI-225 p. (Studies in History). ISBN : 0861932544.

Avec cet ouvrage, fruit d’une recherche doctorale menée à l’université de Sheffield, K. Thompson propose une histoire politique du comté du Perche aux XIe et XIIe siècles, ou plutôt une histoire de la famille des comtes du Perche, jusqu’à leur extinction en 1226. Le propos est en effet résolument généalogique, dynastique (à partir de l’apparition du titre comtal), comme en témoigne un plan strictement chronologique – chaque chapitre évoquant un des chefs successifs du lignage –, programme auquel seul fait exception un dernier chapitre thématique consacré aux domaines anglais de la famille. L’ensemble est complété par plusieurs généalogies et par deux annexes consacrées au délicat problème des origines du lignage. L’intérêt de la famille est évident et tient à plusieurs motifs : la capacité de ses membres, à l’image des nouvelles dynasties comtales qui fleurissent au même moment ailleurs en Francia, à construire une véritable petite principauté à la charnière des comtés de Blois-Chartres, du Maine et de la Normandie ; une position frontalière complexe et ce qu’elle suppose de connexions avec les grandes rivalités princières du XIe (Anjou/ Normandie) ou du XIIe siècle (Plantagenêts/Capétiens) ; un dynamisme chevaleresque qui conduit les membres du lignage à participer à la conquête de l’Angleterre et à plusieurs croisades en Terre sainte et en Espagne ; un réseau d’alliances matrimoniales qui insère les comtes du Perche dans les plus hautes sphères de l’aristocratie européenne (les rois d’Angleterre ducs de Normandie, les rois de Castille, de France, les souverains germaniques, les comtes de Blois-Chartres, de Champagne, de Sancerre…). Le propos est servi par une méthode rigoureuse, fondée sur une reprise systématique de l’ensemble de la documentation disponible (actes de la pratique et chroniques, français et anglais), ce qui fait de l’ouvrage un instrument de travail indispensable pour l’étude des familles seigneuriales et des aléas politiques de l’ouest de la France. Plusieurs points s’avèrent plus particulièrement intéressants. C’est le cas de l’étude fine et mesurée des origines de la puissance familiale : revenant sur les analyses de J. Boussard et d’A. Chédeville, l’A. met en relief l’enracinement ancien de la puissance des Rotrous, qu’elle relie à une probable connexion avec la parentèle carolingienne des Rorgonides et au contexte de délégation locale d’amples pouvoirs militaires face aux Scandinaves, contexte qui caractérise les futures marches méridionales normandes aux IXe-Xe siècles. Les relations avec les Thibaudiens et le contrôle temporaire de la vicomté de Châteaudun seraient dès lors seconds dans l’essor de la famille, même s’ils préparent le saut qualitatif dont rend compte l’adoption d’une titulature comtale au cours du XIe siècle. Le processus d’adoption de cette titulature, long et complexe (les Rotrous hésitant entre les titres de comtes de Corbonnais, de Mortagne ou du Perche), et sa signification sont eux aussi finement analysés, de même que le choix judicieux d’une alliance normande qui, de Guillaume le Conquérant à Richard Cœur de Lion, assure la montée en puissance de la famille sans la couper de ses attaches capétiennes. Cependant, en dépit de ces qualités, les limites de l’ouvrage apparaissent rapidement et sont dues à une approche exclusivement analytique, descriptive et généalogique, qui accorde la primauté à l’événementiel et au politique dans leur acception la plus réduite. Les sources ne sont pas présentées de manière claire et il faut aller puiser ici ou là les éléments permettant de se faire une idée de leur distribution (chronologique, géographique ou « institutionnelle »), de leur intérêt et de leurs limites. Les thèmes fondamentaux que l’on est en droit d’attendre de ce genre d’étude sont traités de manière dispersée, éclatée même, et parcellaire : il en va ainsi des structures de parenté et des stratégies matrimoniales, comme des modalités de gestion de la seigneurie comtale. D’autres sont à peine effleurés, comme le rôle des fondations monastiques et des relations avec les institutions ecclésiastiques (dont l’A. souligne pourtant l’importance primordiale et le constant renouvellement), les formes de l’emprise seigneuriale et des liens clientélaires ou encore l’anthroponymie. Le propos souffre en outre de l’absence (hormis deux cartes de situation bien pauvres) de cartographie castrale, seigneuriale, ecclésiastique du Perche et de ses environs, alors que le titre de l’ouvrage semblait souligner l’importance accordée par l’auteur aux dimensions spatiale et territoriale du pouvoir. Au-delà de la constatation que les comtes du Perche surent « habilement » (mais qu’est-ce à dire exactement ?) jouer d’une politique de « balance » entre les grandes puissances limitrophes, on ne nous propose pas de véritable réflexion sur le rôle joué par la position « frontalière » et la dynamique territoriale dans une réussite familiale que l’A. a pourtant bien su mettre en relief.
Florian MAZEL

Celia CHAZELIE, The Crucified God in the Carolingian Era. Theology and Art of Christ’s Passion, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., 338 p. ISBN : 0521801036. Prix : GBP 47,50 ; USD 69,95.

Ce beau livre explore le développement du thème du Dieu crucifié à l’époque carolingienne, à la fois dans la production artistique et dans les œuvres écrites. Alcuin a souligné dans ses écrits le rôle de la croix et du sang versé par le Christ. Le principe vétéro-testamentaire est que la victime doit être non seulement tuée mais d’abord saignée. Le commentaire de Jn, 19, 34, les soldats transpercent son flanc et il en sort du sang et de l’eau, est fondamental dans cette perspective. On suit ce sacrifice à travers quatre polémiques majeures : c’est d’abord, à la fin du VIIle siècle, la polémique sur les images et la polémique contre l’adoptianisme hispanique. Toutes deux se retrouvent dans le concile de Francfort de 794. La polémique sur les images est évidemment liée à l’iconoclasme byzantin condamné au concile de Nicée Il de 787. Dans l’Opus Caroli regis, Théodulf rejette la théologie de l’image qui ne permettrait pas de saisir l’union entre Dieu et l’homme dans le sacrifice de la croix. Il ne considère comme objets sacrés que ceux désignés par l’Écriture ainsi l’Arche d’Alliance – et ceci est bien sûr confirmé par le décor de l’église de Germigny-des-Prés (et non pas Saint-Germigny-des-Prés selon une coquille malheureuse plusieurs fois répétée) – mais le statut de la croix n’est pas exempt de contradiction ; il n’est pas clairement affirmé qu’elle est représentable. Dans la lutte contre l’adoptianisme, pour Alcuin la Passion est la preuve décisive que le Christ est le vrai fils de Dieu et non pas un fils adoptif ou adopté. La croix manifeste pleinement l’union de Dieu et de l’homme dans la personne du Christ. C’est ce que montre le sacramentaire de Gellone composé vers 790-804. Le T du Te igitur contient une grande miniature du Christ en croix avec un flot de sang jaillissant de son côté ; parallèlement le Christ a les yeux ouverts et il est surmonté par deux anges largement déployés qui chantent le Sanctus et qui semblent en même temps réaliser son Ascension. L’A. s’arrête aussi, dans ce contexte, sur le poème exceptionnel de Raban Maur In honorem sanctae crucis ; carmenfiguratum inspiré par des poèmes d’Alcuin dont Raban fut l’élève. Les vers sont disposés de manière à représenter une image d’une manière originale et unique. La croix et le Christ en croix tiennent une place centrale dans ce poème réalisé vers 813-814 et qui connut un succès considérable si on en juge au grand nombre de manuscrits conservés. La question des images et du sacrifice a été de nouveau soulevée entre Claude de Turin et Agobard puis Jonas d’Orléans, entre Amalaire et Florus. Mais c’est seulement à partir des années 40 que nous voyons émerger la querelle de la prédestination autour de Gottschalk d’Orbais auquel s’opposent Raban Maur et Hincmar de Reims. La rédemption apportée par la croix vaut-elle pour les seuls élus ou pour toute l’humanité ? Hincmar reproche ainsi à Gottschalk d’affaiblir la dimension universelle de la croix. Dans la querelle de l’eucharistie qui implique a nouveau Gottschalk, Hincmar mais aussi Paschase Radbert, dans les mêmes années, la question de la croix est centrale : il faut à la fois maintenir l’unicité de la mort sur la croix et la participation au corps et au sang du Christ dans l’eucharistie. Ces querelles constituent l’amère-plan de trois images exceptionnelles de crucifixion : le dessin correspondant au psaume 115 dans le psautier d’Utrecht habituellement daté de 820-835 mais que l’A. propose de dater vers 845-855 ; une miniature de la crucifixion dans le sacramentaire de Drogon (vers 850-855) ; enfin la couverture d’ivoire des péricopes de Henri Il. Cette plaque d’ivoire réemployée au XIe siècle est un travail qu’on peut dater de 850-870 exécuté à Reims ou à Metz. Dans ces trois images la crucifixion permet de montrer comment le sang versé par le Christ est aussi le vin du calice tenu par l’Église. En outre l’ivoire des péricopes montre clairement l’avertissement de Hincmar à Charles le Chauve sur la vanité du titre impérial. L’étude attentive des figures de la croix comme expressions théologiques au même titre que les textes, et en tant que texte, est la grande force de ce livre ; on y suit les étapes d’une histoire qui n’est pas seulement religieuse.
Bruno JUDIC

Marlies HAMM, Der deutsche Lucidarius, t. 3, Kommentar, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-36*-603 p., bibl., index (Texte und Textgeschichte, 37). Prix : € 146,00 ; CHF 251.

Composé dans le dernier tiers du XIIe siècle dans l’aire linguistique alémanique, le Lucidarius est la première œuvre en allemand et en prose qui s’est fixée pour but de transmettre le savoir du monde et des choses divines. M. Hamm nous donne ici une analyse de l’auteur et de ses intentions, puis rappelle les sources principales : Honorius Augustodunensis (Elucidarium, Imago mundi, Gemma animae), Philosophia de Guillaume de Conches, Liber de divinis officiis de Rupert de Deutz, – avant de se tourner vers l’examen des deux prologues, afin de savoir, inter alia, où ils furent écrits, et de les analyser dans le détail (p. 1-48). Vient alors le commentaire ponctuel des trois livres de l’œuvre (p. 49-559), monument d’érudition où sont consignés tous les emprunts aux auteurs cités ci-dessus ainsi que les parallèles avec d’autres textes. Nous regrettons qu’il n’y ait pas de renvois entre les passages commentés. Il est question, par exemple, du jugement particulier du pécheur après sa mort (p. 422 : S. 123,1 s.) et l’information doit être complétée par celles de la p. 430 (S. 123,15-17). Les emprunts scripturaires (Évangiles, Psaumes…) sont signalés et replacés dans le contexte de la vie religieuse de l’époque, comme le Psaume 40, p. 317.
Tout aussi intéressantes sont les commentaires linguistiques où le lemme latin est mis en regard de son interprétation (par ex. verhengen : permittere ; perfecti : uollebracht an guotete) avec renvois aux dictionnaires usuels et aux tournures synonymiques rencontrées dans d’autres textes ; pour les Parfaits, nous avons ainsi durnahtigi et volchummen. Un index regroupe ces termes, mais ne liste la plupart du temps que la première occurrence. Pour verhengen, il faut ajouter p. 435 et 475.
Une liste des abréviations utilisées, une bibliographie, un index des critiques et un index des concepts explicités confèrent à l’ouvrage une valeur supplémentaire. Il sera désormais incontournable pour les chercheurs travaillant sur les Lucidaires, quelle qu’en soit la langue.
Claude LECOUTEUX

Karin SCHNEIDER, Paläographie und Handschriftenkunde für Germanisten. Eine Einführung, Tübingen, Niemeyer, 1999 ; 1 vol. in-8o, VII-237 p., ill. (Sammlung kurzer Grammatiken germanischer Dialekte, B, Ergänzungsreihe, 8) ISBN : 3-484-64.009-X. Prix : DEM 44 ; ATS 321 ; CHF 41.

Curieusement, on ne possédait pas jusqu’ici de manuels de paléographie et de codicologie réservés aux germanistes travaillant sur des documents allemands, et c’est pour cette raison que l’A. nous propose enfin un tel manuel. Dans son introduction, K. Schneider situe les manuscrits médiévaux dans l’histoire de la germanistique et donne un aperçu des principales collections, indiquant où elles sont conservées et sous quels sigles. La première partie du livre est entièrement consacrée à la paléographie et commence par traiter de l’écriture, de la minuscule carolingienne jusqu’à la bâtarde du XVe siècle, en passant par le gothique, la textura et la cursive, avec quelques reproductions de manuscrits illustrant son propos. On regrettera, puisqu’il s’agit d’une introduction à la paléographie, de ne pas trouver la transcription des textes présentés, comme nous l’avons fait dans L’allemand du Moyen Âge [1]. Puis l’A. examine les abréviations, la ponctuation et autres signes, la façon de rendre les diphtongues et l’apophonie, les accents, les chiffres, les notes de musique ; un petit développement est consacré aux écritures secrètes (codées), puis nous passons aux moyens de reconnaître et distinguer la main des différents copistes. La deuxième partie traite de codicologie de façon exhaustive : d’abord des supports, encre, ustensiles, cahiers, foliotation, partition des pages, ajouts des copistes (colophon, formules d’invocation, datation), puis de l’ornementation, des aides destinées au lecteur (index, intertitres, notes marginales), et enfin de tout ce qui touche à la reliure. Un court développement est consacré aux autres formes de manuscrits : rouleaux, feuilles isolées, tablettes et tablettes de cire. La dernière partie s’attache aux problèmes d’origine, repérable, entre autre chose, grâce à la mention d’ex-libris, de blasons, aux mentions de propriétaire, aux essais de plume. K.S. rappelle les grandes collections privées de manuscrits et celles anciennement détenues par les monastères et autres institutions religieuses et termine par les « voyages » des manuscrits. L’ouvrage est accompagné d’un index des personnes, des lieux et des matières, et d’un autre des manuscrits cités. En dehors de la liste des études citées sous un titre abrégé, la bibliographie est à tirer des notes, ce qui n’est guère pratique.
Ce livre est une excellente introduction à qui doit un jour ou l’autre travailler sur les manuscrits allemands car il présente, sous une forme condensée mais très claire, tout ce qu’il faut savoir.
Claude LECOUTEUX

Erudizione e devozione. Le Raccolte di Vite di santi in Età moderna e contem~poranea, sous la dir. de Gennaro LUONGO, Roma, Viella, 2000 ; 1 vol., VIII-367 p.

Né d’un séminaire tenu à l’Université de Catane autour de S. Pricoco et de son équipe, ce livre s’inscrit dans la dynamique dont bénéficient actuellement les études hagiographiques un peu partout en Europe et spécialement en Italie, notamment grâce aux travaux de l’AISSCA (Associazione italiana per lo studio della santità, dei culti e dell’agiografia). Bien qu’il soit consacré à l’hagiographie des époques moderne et contemporaine, le médiéviste pourra en tirer de riches enseignements, en particulier dans le domaine de l’historiographie ou de l’histoire de la sainteté, et dans celui de l’histoire des textes.
Ainsi la première étude, signée par S. Spanò Martinelli (p. 1-18), est consacrée à Boninus Mombritius (Bonino Mombrizio, 1425-ca 1482), humaniste célèbre, qui pour les hagiologues actuels est surtout l’éditeur du Sanctuarium. Pour beaucoup de textes hagiographiques médiévaux, ce recueil de Vies de saints en deux volumes, imprimé à Milan vers 1478, fournit en effet, dans un ordre alphabétique approximatif – qui, à partir du précédent milanais du Liber notitiae, triomphera définitivement dans les légendiers modernes –, non seulement la version la plus accessible, mais parfois le témoin unique en l’état actuel des recherches. Il peut être qualifié de « légendier d’auteur » : Mombrizio a opéré un choix personnel, en juxtaposant les grandes vitae classiques écrites par des auteurs connus, les récits anonymes anciens (les plus nombreux), et les legendae novae, sans que les critères de sélection apparaissent nettement ; les évêques lombards y occupent une part non négligeable, sans qu’elle soit envahissante, Mombrizio ayant le souci de préserver le caractère universel de sa compilation. La présentation rapide qui en est faite ici rassemble les résultats des recherches déjà menées autrefois par A. Poncelet, B. De Gaiffier et G. Eis, spécialement sur les sources de l’ouvrage, et suggère des pistes nouvelles.
Malgré son intérêt et son importance pour la diffusion de la Légende dorée et des flores sanctorum, nous ne ferons que signaler le deuxième article, dont on peut lire ailleurs une version française quasiment identique (références en note liminaire) : il s’agit de l’étude, par Br. Dunn-Lardeau (p. 19-35), des conséquences de l’humanisme et du concile de Trente sur l’écriture hagiographique, menée en particulier à travers le cas des traductions en langues vulgaires de la Légende dorée, et de ses premières éditions.
Impossible également de développer ici les présentations très riches et très neuves d’hagiographes italiens d’intérêt régional (l’expression n’a rien de péjoratif) : le remanieur calabro-napolitain du XVIe siècle, Davide Romeo, présenté par G. Luongo (p. 37-72), qui développe à titre d’exemple le dossier de saint Janvier ; l’hagiographe ombrien du XVIIe siècle, Ludovico Jacobilli, présenté par R. Michetti (p. 73-158) ; l’Historia ecclesiastica de la ville de Vicenza, rédigée au XVIIe siècle par le capucin Francesco Barbarano et présentée ici par T. Caliò (p. 159-195). Les trois études ont en commun leur attention à l’ancrage des textes dans les réalités géographiques et historiques, et leur souci de les utiliser comme moyens de pénétrer le tissu social dont ils sont partie intégrante. Pour les Vitae sanctorum Siculorum du jésuite Ottavio Gaetani, M. Stelladoro (p. 221-312) fournit une présentation méthodique des documents préparatoires à l’édition de 1657, conservés à Palerme, qui s’élèvent à 725 au total ; ce classement permet d’entrevoir les remaniements effectués entre le moment de la copie et celui de l’édition (bouleversement de l’ordre des textes, suppression et ajout de textes, modification des titres), donc d’approcher la genèse de l’œuvre. Ce travail permettra d’établir sur des bases sûres une édition critique des Vitae sanctorum Siculorum, et d’étudier le travail de remaniement au niveau du texte et non plus seulement au niveau du livre.
Pour finir, A. Spotti (p. 313-328) propose une liste de textes hagiographiques (manuscrits ou édités) conservés dans quelques bibliothèques ecclésiastiques romaines, à partir du dépouillement de catalogues de la 2e moitié du XVIIIe siècle, et St. Dichiara (p. 329-364), en un total de 550 entrées, offre un recensement de legendae novae médiévales et de textes hagiographiques modernes édités depuis 1846 et classés par ordre chronologique, suivi d’une liste d’études portant sur ces mêmes textes, depuis 1895. Cette dernière liste demande à être sérieusement toilettée, car les coquilles, trop nombreuses, sont d’autant plus gênantes que l’informatisation des consultations bibliographiques actuelles exige une orthographe strictement exacte.
Pour être complet, il faut citer encore la contribution de Fr. De Palma (p. 197-218) sur l’étrange galerie des 186 « saints » introduits par le jésuite Domenico Mondrone (mort en 1985) dans sa collection hagiographique intitulée I santi ci sono ancora; la plupart sont privés d’auréole officielle, et Mère Teresa y voisine avec André Frossard et Martin Luther King, ce qui conduit bien évidemment à s’interroger sur les rapports entre procédures officielles de canonisation et fama sanctitatis, mais aussi sur les formes contemporaines d’une sainteté laïque.
Monique GOULLET

Marielle LAMY, L’Immaculée Conception : étapes et enjeux d’une controverse au Moyen Âge (XIIe-XVe siècles), Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2000 ; 1 vol., 676 p. (Collection des Études Augustiniennes, Série Moyen Age et Temps Modernes, 35). ISBN : 2-85121-179-X. Prix : € 39,64.

En 1854, Pie IX proclame en grandes pompes le dogme de l’Immaculée Conception définissant la Vierge comme préservée du péché originel. Cette nouvelle obligation de foi au sein de l’Église catholique ne surgit cependant pas ex nihilo, mais est l’aboutissement, en Occident, d’une longue et conflictuelle élaboration dogmatique marquée par le poids de la lourde tradition augustinienne de la culpabilité héréditaire. M. Lamy propose une histoire critique et rigoureuse de cette controverse depuis sa naissance au début du XIIe siècle jusqu’à la définition de l’Immaculée Conception lors du concile de Bâle qui met un terme aux débats médiévaux. Elle s’aventure ainsi dans une périlleuse histoire des dogmes et s’en sort avec brio, refusant toute visée apologétique et appliquant fermement les méthodes critiques de la démarche historique dans son étude minutieuse des textes et de leur contexte.
L’examen attentif de traités aussi célèbres que la lettre de saint Bernard aux chanoines de Lyon ou des œuvres de Jean Duns Scot, mais également celui d’une multitude d’écrits moins connus et aux genres variés, permet de mettre en lumière l’évolution de cette controverse complexe. Lorsque au début du XIIe siècle, la fête de la Conception de la Vierge, d’origine orientale, est adoptée en Angleterre, elle suscite échos favorables et virulentes réactions sur le continent. Pendant un siècle, zélateurs et adversaires de la Conception s’affrontent jusqu’à ce qu’au XIIIe siècle, les docteurs scolastiques rejettent unanimement le privilège immaculiste, impossible et inconvenant dans l’ordre et la hiérarchie universels voulus par Dieu. Néanmoins, des résistances sont à l’œuvre et travaillent à la diffusion progressive et incoercible de la fête de la Conception s’opposant au refus persistant des maîtres universitaires. L’établissement de cette fête relance le processus de définition doctrinale qui connaît, à la charnière des XIIIe et XIVe siècles, un virage décisif grâce à des auteurs en rupture avec la tradition scolastique, comme Guillaume de Ware ou Jean Duns Scot. La doctrine immaculiste est dès lors reconnue et largement diffusée dans différents milieux, qu’ils soient monastiques, universitaires ou populaires tandis qu’elle provoque de véhémentes réactions de la part des dominicains. Rapidement, les débats dégénèrent en affrontements violents et l’on cherche à apaiser les conflits lors du concile schismatique de Bâle qui proclame en 1439 la conception sans tache de Marie comme dogme de foi mais dont la décision restera sans réels effets.
Un des atouts de cet ouvrage, outre l’analyse détaillée du discours théologique et de ses articulations, réside dans l’importance qu’accorde l’A. à la définition des circonstances qui ont conditionné l’élaboration de ce dernier. Elle met ainsi en évidence le rôle des hommes qui ont fait la controverse, les milieux dans lesquels ils ont évolué, leur mode de connaissance et de pensée, leurs conceptions ecclésiologiques et politiques, leurs rivalités et rapports de force. Elle donne ainsi une dimension sociologique particulièrement intéressante à l’histoire de ce dogme. Peut-être, d’autre part, pourra-t-on regretter le choix, impliquant forcément des répétitions, d’une présentation qui suit l’ordre chronologique des débats. Toutefois, il semble difficile, vu la complexité de la controverse, de trouver une organisation qui offre autant de cohérence.
Cette étude renouvelle l’histoire du dogme de l’Immaculée Conception, non seulement par l’utilisation d’un corpus élargi de textes, mais aussi par l’élaboration de questionnements nouveaux qui permettent à l’A. de montrer avec pertinence et justesse le développement médiéval de la doctrine en même temps que ses persistances, ses ruptures et ses enjeux.
Annick DELFOSSE

Medieval futures. Attitudes to the future in the Middle Ages, éd. John A. BURROW et Ian P. WEI, Woodbridge, Boydell, 2000 ; 1 vol. in-8°, 188 p. ISBN : 0-85115-779-3. Prix : GBP 45.

Les ouvrages anglo-saxons sur la manière dont le Moyen Âge est perçu aux époques ultérieures sont nombreux actuellement. Cette fois, cependant, nous sommes en présence d’un recueil d’articles qui va en sens inverse : comment les gens vivant au Moyen Âge voient l’avenir. Étudier celui-ci à l’époque médiévale, c’est s’intéresser à l’annonce de la venue de l’Antéchrist, de la fin du monde et du jugement dernier, aux utopies et même au passage à l’an mil. Mais c’est aussi s’attarder à des préoccupations plus terre à terre : comment chacun pense à son avenir, le planifie et agit pour lui. Les croyances eschatologiques et prophétiques sont souvent sous-estimées ou considérées comme bizarres. Elles ont donc rarement été étudiées sérieusement et n’ont pas été considérées sur le même pied que d’autres aspects de la culture médiévale. D’où l’intérêt de ce recueil de contributions sur le sujet, sachant que les possibilités d’études sont infinies.
Le vocabulaire utilisé dans les chartes de donation, par exemple, fournit des informations insoupçonnées sur les différentes conceptions du futur. Il peut être simplement personnel, en se terminant par la mort du donateur ou continuant à travers les générations successives. Il peut aussi être cyclique avec la nécessité de répéter un même rituel à intervalles réguliers, ou encore eschatologique quand le donateur espère de son acte un salut éternel (J.Cl. Schmitt). Les théologiens de l’Université de Paris au XIIIe siècle, vu leur position dominante dans l’enseignement, se considèrent comme responsables du bien-être moral de la société chrétienne et donc aussi de son avenir. Ils font la distinction entre la connaissance de l’avenir compris comme une séquence de cause à effet et qui peut être utilisé dans le but d’améliorer la vie sur terre, et la prophétie proprement dite, présentée comme une connaissance de nature différente, tirant son origine de la révélation divine (I.P. Wei). La vertu de prudence intervient dans le futur. Elle peut être utile dans un grand nombre d’activités humaines et permettre le succès futur dans notre monde, comme elle peut apporter le bonheur après la mort (J. Burrow).
Ces trois contributions discutent sur le futur et ses différentes acceptions. Les deux suivantes s’intéressent au traitement de la prophétie. Dante relie traditions païennes et chrétiennes et invente un nouvel avenir pour la poésie (P. Boitani). L’usage des prophéties se rapportant à Thomas Beckett se modifie entre 1170 et le XVIe siècle, en fonction du contexte politique : elles contribuent d’abord à augmenter son culte, puis elles soutiennent l’autorité royale aux XIVe et XVe siècles, avant d’attaquer ce même pouvoir au XVIe siècle (Ph.B. Roberts).
Enfin, une troisième partie comprend des contributions qui se placent dans un contexte plus concret : elles étudient les moyens par lesquels on essaie d’inspirer ce qui devrait arriver dans le futur. Les rois de France, par exemple, ont fait des tentatives à plusieurs reprises pour contrôler ce qui arriverait après leur mort, voulant assurer la prospérité future de leur reine et de leurs proches par des donations (E.A.R. Brown). L’aristocratie aux XIe et XIIe siècles en France pense à son avenir et veille à assurer son bien-être ici-bas et son bonheur spirituel après sa mort (M. Bull). Le droit coutumier anglais, à partir de 1200, commence à donner plus de poids aux garants des propriétés (P. Brand). Enfin, les jeux de dés, pour ceux qui jouaient leur avenir sur la chance, avaient des règles à respecter, ce qui n’empêchait pas les tricheries et encourageait les moralistes à critiquer cette activité populaire (Rh. Purdie).
Le problème, lors de l’élaboration d’un tel recueil de contributions, est de lui assurer une certaine cohérence et de donner une vue d’ensemble du problème abordé. Il faut reconnaître que les auteurs abordent des sujets très variés, n’ayant pas de lien entre eux. De plus, tout le Moyen Âge n’est pas abordé ici, ni géographiquement (Byzance et l’Islam sont absents totalement) ni chronologiquement (pratiquement tout est postérieur au XIIe siècle). Cette remarque n’enlève certainement rien à la valeur des différents travaux pris séparément. Quelques idées maîtresses apparaissent toutefois à travers le livre. L’avenir préoccupait au Moyen Âge comme à toutes les époques. Il se situe sur deux plans : la situation de chacun sur terre, jusqu’à sa mort, et le bonheur dans l’au-delà. Il est à deux niveaux : des prédictions, ou plutôt des prévisions, sont faites à partir des situations présentes et des connaissances du moment, tandis que les prophéties divines sont en principe indépendantes de la vie matérielle et du monde terrestre.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Kirsten A. SEAVER, The Frozen Echo : Greenland and the Exploration of North America ca A.D. 1000-1500, Stanford, Stanford U.P., 1998 ; 1 vol. in-8°, XVI-408 p., ill., cartes. ISBN : 0-8047-3161-6. Prix : GBP 14,95 ; USD 19,95.

Il est aujourd’hui admis que la découverte de l’Amérique ne date pas de 1492, mais qu’elle est antérieure de 500 ans. Le « Vinland », quelque part en Amérique du Nord, fut fréquenté par des pêcheurs venus des pays scandinaves vers l’an mil, donc bien avant la redécouverte de ces terres froides par Jean Cabot en 1497. Les formidables navigateurs que furent les Vikings, et parmi eux Erik le Rouge, sont partis de Norvège, ont occupé l’Islande au IXe, puis ont cinglé vers l’Ouest pour atteindre le Sud du Groenland un siècle plus tard. Finalement ils ont traversé le détroit de Davis pour débarquer sur les côtes du continent américain, sans doute à Terre Neuve et en Nouvelle Écosse. S’ensuivit une véritable colonisation du Groenland et de certains territoires de l’Amérique septentrionale, ces derniers étant propices à la chasse, à la pêche et à la récolte de bois. Ces faits sont attestés par trop de textes et confirmés par trop de découvertes archéologiques pour pouvoir être récusés.
Le problème n’est donc plus de dater la première découverte de l’Amérique du Nord, mais de savoir ce qui s’est vraiment passé pendant les 500 ans qui séparent le débarquement d’Erik le Rouge et des Vikings et l’arrivée des explorateurs de la fin du XVe siècle. L’ouvrage de K.A. Seaver est ambitieux puisqu’il entend couvrir ce demi-millénaire. Familière des langues anglaise et scandinaves, l’A. établit des liens entre les traditions et méthodes scientifiques qui expliquent l’exploration et la colonisation de l’Atlantique du Nord de telle ou telle manière selon qu’ils sont Anglophones ou Scandinaves.
Elle décrit, sources à l’appui, le premier établissement des Scandinaves au Groenland à la fin du Xe siècle, puis leur avancée vers l’Ouest. Mais son sujet de prédilection est également la fin généralement admise du Groenland norvégien et par conséquent la disparition des colons scandinaves autour du détroit de Davis. En réalité, elle récuse les vieilles hypothèses suivant lesquelles la colonisation du Groenland était condamnée à cause de l’environnement hostile très dur, de l’éloignement de l’Europe et de leur abandon par les autorités norvégiennes, dont ils étaient supposés recevoir du grain nécessaire pour leur survie. Elle démontre que la malnutrition qui en aurait résulté n’est qu’une grossière invention. Suffisamment de preuves archéologiques et documentaires (en langues scandinaves, donc peut-être insuffisamment exploités par les historiens anglophones) permettent de soutenir que les communications furent maintenues entre le Groenland et l’Europe et entre le Groenland et l’Amérique jusqu’au XVesiècle. Les colons traversent au moins occasionnellement le détroit pour les fourrures et pour le bois. K.A.S. se demande s’il peut exister une coïncidence entre la fin de la colonie du Groenland et la nouvelle exploration de l’Atlantique Nord. Elle évoque, pour expliquer la disparition des colons au Groenland et en Amérique du Nord à la fin du XVe et au début du XVIe une violente attaque extérieure, une émigration rapide ou une disparition lente due à un isolement de plus en plus grand. À l’époque, en effet, les nouveaux explorateurs qui voudront pêcher à Terre Neuve prendront une route plus directe et plus sûre, évitant complètement le Groenland, et cela au moment où le Danemark et la Norvège sont dans une période de crise économique et politique au point d’oublier une colonie aussi éloignée que le Groenland.
Devrait-on attribuer des conclusions erronées au fait que des historiens anglophones ne connaissent pas suffisamment les langues danoise, suédoise, norvégienne et islandaise ? Si tel est le cas, les recherches de K.A.S. seraient d’un grand apport…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Christopher YOUNG, Narrativische Perspektiven in Wolframs Willehalm, Tübingen, Niemeyer, 2000 ; 1 vol. in-8°, VIII-203 p. (Untersuchungen zur deutschen Literaturgeschichte, 104). ISBN : 3-484-32104-0. Prix : DEM 76 ; ATS 555 ; CHF 69.

Constatant que, quelle que soit leur nature, aucune des études portant sur Willehalm n’est exempte de graves lacunes, Chr.Y. se propose de remédier à cet état de fait. Il commence par analyser les propos du narrateur et des personnages afin de préciser « les perspectives que ces deux instances projettent sur le texte dans une interaction dynamique » (p. 8, 14-105), puis, utilisant les enseignements ainsi recueillis, il s’efforce de caractériser l’œuvre de manière exhaustive (p. 106-187).
Après plus de 160 pages d’analyses et de réflexions sur les personnages et l’auteur (ou narrateur), Chr.Y. pense pouvoir refuser l’attitude « harmonisante » (p. 177) qui choisit une perspective unificatrice, voire unilatérale, laissant de côté des éléments fondamentaux du texte. Il estime également avoir montré que l’attitude « aporétique » (p. 178) d’après laquelle Wolfram n’est pas parvenu à donner à son œuvre une parfaite consistance ne rend pas justice aux éminents talents du poète. Il préfère affirmer que Wolfram a non seulement assumé et intensifié les contradictions que les « harmonisateurs » éliminent et qui, pour les « aporétistes », sont la preuve de son impuissance, mais qu’il en a joué, laissant à ses auditeurs-lecteurs le soin de faire leur choix : « Le sens du Willehalm consiste finalement à montrer qu’il n’y a pas un sens unique. […] Sans aucun doute, la sensation herméneutique que représente Willehalm doit être recherchée dans son multiperspectivisme. » (p. 187).
Une fois encore, il s’agit de prouver que, en dépit des défauts, lacunes et contradictions que d’excellentes analyses mettent en relief (cf. par exemple p. 38-64 sur Gyburc, passim dans toute la deuxième partie), Wolfram est un auteur génial, en avance sur son temps, bien supérieur en tout cas aux auteurs de ses deux sources, la Chanson des Aliscans et le Conte du Graal. En cela, Chr.Y. réagit conformément à la très grande majorité des critiques dont il croit pourtant se distinguer. Cette attitude plus que séculaire se traduit par le refus de partir de la source, du rapport, en l’occurrence fort é