2003
Le Moyen Age
Comptes rendus
• Marlies HAMM, Der deutsche Lucidarius, t. 3, Kommentar, Tübingen, Niemeyer,
2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-36*-603 p., bibl., index (Texte und Textgeschichte, 37). Prix :
€ 146,00 ; CHF 251.
• Egypt and Syria in the Fatimid, Ayyubid and Mamluk Eras, t. 3, Proceedings of the
6th, 7th and 8th International Colloquium organized at the Katholieke
Universiteit Leuven in May 1997, 1998 and 1999, éd. Urbain VERMEULEN et Jo VAN
STEENBERGEN, Louvain, Peeters, 2001 ; 1 vol. in-8°, XII-471 p. (Orientalia Lovanensia
Analecta, 102). ISBN : 90-429-0970-6. Prix : € 65,00.
• HUGUES DE SAINT-VICTOR, De tribus diebus, éd. Dominique POIREL, Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol. in-8°, 368 p. [266* p., 102 p.] (Corpus Christianorum. Continuatio Mediaevalis, 177). ISBN : 2-503-04772-6. Prix : € 142,00.
Dominique POIREL, Livre de la nature et débat trinitaire au XIIe siècle. Le De tribus
diebus de Hugues de Saint-Victor, Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol. in-8°, 511 p.
(Bibliotheca Victorina, 14). ISBN : 2-503-51253-4. Prix : € 90,00.
• Registros de Teobaldo II, 1259, 1266, éd. Juan CARRASCO, Fermín MIRANDA GARCÍA et
Eloísa RAMÍREZ VAQUERO, Registros de la Casa de Francia. 1280, 1282, 1283, éd. Juan
CARRASCO et Pascual TAMBURRI, Registros de la Casa de Francia. Felipe I el
Hermoso. 1284-1287, éd. Juan CARRASCO et Pascual TAMBURRI, Pampelune,
Gobierno de Navarra-Departamento de Economia y Hacienda, 1999 ; 3 vol., 420,
415 et 820 p., ill., index (Acta Vectigalia Regni Navarrae. Documentos financieros para
el estudio de la Hacienda Real de Navarra, 1re sér., Comptos males, registros, 1, 2,1 et 2,2).
• André BERELOWITCH, Michel CAZACU, Pierre GONNEAU, dir. Vladimir VODOFF, Histoire
des Slaves orientaux des origines à 1689. Bibliographie des sources traduites en
langues occidentales, Paris, CNRS-IES, 1998 ; 1 vol. in-8o, 256 p. (Documents, études
et répertoires – Coll. historique de l’Institut d’études slaves, 39) ISBN : 2-271-05609-08.
• Mittelhochdeutsche Minnereden und Minneallegorien der Prager Handschrift R
VI Fc 26, sous la dir. de Michael MAREINER, t. 2, « Standhaftigkeit in der
Liebesqual ». Wörterbuch und Reimwörterbuch, Berne-Berlin-Bruxelles,
Francfort-New York-Oxford-Vienne, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, 436 p. (Europäische
Hochschulschriften. Publications universitaires européennes. European University
Studies, 1re sér., Deutsche Sprache und Literatur. Langue et littérature allemandes.
German Language and Literature, 1 807). Prix : € 53,60.
Andrea ESMYOL, Geliebte oder Ehefrau ? Konkubinen im frühen Mittelalter,
Cologne-Weimar, Böhlau, 2002 ; 1 vol. in-8o, IX-315 p. Prix : €29,90 (Beiheifte zum
Archiv für Kulturgeschichte, 52).
Il y a quelques années, dans un article des Mélanges Duby, j’avais souhaité que le
rôle des concubines et leur présence auprès des souverains soient appréciés avec plus
de réalisme et d’objectivité. Les faits montrent que les mariages chrétiens, en dépit des
traités théologiques et des commentaires plus ou moins « inspirés » de la même veine,
ne répondent qu’en nombre infime aux prescriptions canoniques. Gislebert de Mons,
chroniqueur intelligent et observateur, le constate sans surprise vers 1200.
C’est dans cette bonne direction, à mon avis, que s’est dirigée l’A. Je dis tout de
suite que sa documentation est impeccable, tant du point de vue des sources
religieuses et juridiques alléguées que de la bibliographie utilisée. Sa méthode ne le
cède en rien en qualité : solide technique, « germanique », sérieuse, perspicace,
minutieuse, bref digne de son maître à Brême, D. Hägermann.
Le plan d’ensemble est simple : la première partie étudie le concubinat jusqu’au
milieu du VIIIe siècle, tandis que la seconde concerne le concubinat franc du milieu
du VIIIe à la fin du IXe s. Chemin faisant, plusieurs paragraphes sont consacrés à des
points particuliers : rois mérovingiens, Carolingiens, rapt de femmes,
réglementation de la sexualité par l’Église (au moins en théorie), condition sociale de
la concubine et ses conséquences, etc. Le point de vue juridique de l’A. parfois – mais
rarement – un peu étriqué est prédominant.
En revanche l’introduction de l’A. est à faire lire et étudier dans tous les séminaires
d’histoire et de droit – s’il en existe encore !. A.E. y démolit consciencieusement et
méthodiquement la fameuse conception de la « Friedelehe » : cérémonie d’union
entre libres, reposant sur un consentement réciproque dans laquelle la femme reçoit
le morgengabe et par la même le statut d’épouse. Cette théorie (1927) qui érigeait le
mariage « à la germanique » en modèle rival du mariage dit chrétien, connut chez les
juristes et les historiens des années 1940 et postérieures un succès incroyable que A.E.
détaille fort bien, avant d’établir qu’il s’agit tout crûment d’une vue (orientée) de
l’esprit (« Konstrukt »). Il convient donc de la rayer purement et simplement… des
manuels pour commencer.
Ce volume contient encore d’autres trésors : la place me manque pour les analyser
un à un. Je souhaite à ce livre solide et décapant le succès le plus mérité.
André JORIS
Das Brief- und Memorialbuch des Albert Behaim, éd. Thomas FRENZ et Peter HERDE,
Munich, Monumenta Germaniae Historica, 2000 ; 1 vol. in-4°, XVI-655 p., cartes
(Monumenta Germaniae Historica, Briefe des späteren Mittelalters, 1). Prix : € 90,00.
Le chanoine et doyen de l’évêché de Passau, Albert Behaim, était jusqu’à présent
un personnage connu avant tout des historiens de Frédéric II – légat pontifical dans
le sud de l’Allemagne à partir de 1239, il avait mené avec acharnement la lutte en
Bavière contre le puissant parti impérial – et des plus rares spécialistes de
l’historiographie bavaroise ; on lui attribue en effet, mais sans preuve absolue, la
rédaction de textes historiques s’inscrivant dans l’entreprise de falsification menée
dès le Xe siècle à Passau pour accréditer l’existence d’un antique archevêché de Lorch.
La présente édition donne sur lui un éclairage neuf.
Qu’Albert Behaim ait été l’auteur d’un registre dans lequel il avait réuni des textes
de toute nature était en effet connu depuis la redécouverte de ce manuscrit à la
bibliothèque de Munich par J.Fr. Böhmer en 1843 et C. Höfler en avait fourni dans ces
mêmes années une édition mais celle-ci se limitait aux textes de nature politique
contenus dans le registre. Un projet de nouvelle édition par G. Leidinger entre les
deux guerres n’avait jamais abouti. La présente édition, commencée par P. Herde il
y a plusieurs décennies, poursuivie et achevée avec l’aide de Th. Frenz, n’est donc pas
seulement, comme il arrive parfois, une meilleure édition d’un ouvrage déjà bien
connu ; elle révèle véritablement un nouveau document.
Albert Behaim a fait copier ce registre à Lyon et à Passau entre 1244 et 1260 par une
série de 16 scribes. Ce manuscrit (Munich, clm 2574b) original et resté unique présente
la particularité d’être en papier (c’est le plus ancien manuscrit de papier conservé en
Allemagne), sans doute d’origine espagnole et qu’Albert avait dû se procurer à Lyon.
Conservé sans reliure, il n’est malheureusement plus intact mais il est difficile
d’apprécier l’étendue exacte des pertes qu’il a subies.
On y trouve réunies dans le plus grand désordre des notices d’usage pratique dans
la vie courante – recettes médicales, indications astrologiques, notices sur les pierres
précieuses et leur usage, sur les poids et mesures etc. –, des manifestes politiques
célèbres produits au cours de la lutte entre l’empereur et le pape (on les retrouve
ensuite dans la collection de Pierre de la Vigne) mais aussi des extraits de traités
apocalyptiques (le Pseudo-Méthode) ou historico-religieux (l’historia scholastica de
Petrus Comestor notamment), diverses lettres illustrant la part personnelle prise par
Albert Behaim en Bavière dans la lutte contre les partisans de l’empereur, ainsi que
les documents qui concernent ses propres affaires, ceux notamment par lesquels il
essaye de récupérer ses prébendes ou encore l’ébauche de son testament. L’ensemble
constitue un document étonnant et passionnant. Si aucun des textes rassemblés ne
constitue une véritable découverte, nombre d’entre eux retiennent l’attention, telle
cette notice (n° 135) sur le commerce des fourrures en Pologne ou cette recette
médicinale (n° 157) pour avortement partiellement écrite en tchèque, ou encore cette
notice historique (n°177) indiquant que le premier dux Theutonicorum s’est appelé
Theutomundus, et la liste pourrait être allongée sans problème. Mais surtout, la
réunion volontaire de ces textes si variés permet d’apprécier les intérêts d’un clerc de
rang élevé au milieu du XIIIe siècle, non seulement d’ordre politique et culturel mais
aussi dans les domaines les plus personnels et privés de la vie (on constate par
exemple qu’Albert Behaim y rassemble avec prédilection toutes les recettes
médicinales qui peuvent permettre de lutter contre les outrages de la vieillesse, cécité,
surdité etc.). C’est à cet égard un document qu’il n’est peut-être pas exagéré de
qualifier d’exceptionnel. Un point néanmoins intrigue : nombre de textes, et tout
particulièrement les textes qui relèvent de la « grande » politique – on notera que ce
sont souvent les versions les plus anciennes dont on dispose – contiennent des fautes
de latin et des bévues monumentales (que les É. ont été fort bien inspirés de laisser
telles quelles dans l’édition tout en les signalant dans l’apparat critique) telles que l’on
peut se demander ce qu’ont compris ou pouvaient comprendre ceux qui recopiaient
ces textes et celui ou ceux qui comptait les lire et les utiliser. Cela conduit à s’interroger
sur l’usage réel qu’Albert Behaim a pu faire de son registre mais n’en diminue pas
l’intérêt. Des index des personnes et des lieux, des termes médicinaux et scientifiques
ainsi que six cartes localisant les différents lieux évoqués dans le registre terminent
cette édition d’une facture bien entendu impeccable. Grâce à P.H. et Th.F., les
historiens disposent désormais d’un remarquable document tout particulièrement
dans le domaine de l’histoire de la culture.
Jean-Marie MOEGLIN
Medieval Woman’s Song. Cross-Cultural Approaches, éd. Anne L. KLINCK et Ann
Marie RASMUSSEN, Philadephie, University of Pennsylvannia Press, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-280 p. ISBN : 0-8122-3624-6.
Depuis une vingtaine d’années, la « chanson de femme » a retenu l’attention de la
critique anglo-saxonne, particulièrement outre Atlantique. Les travaux, soutenus par
les études désormais classiques de P. Bec et les réflexions de R. Barthes et de P.
Zumthor, vont des problèmes d’attribution aux interprétations les plus résolument
féministes.
Le présent volume se situe explicitement dans le prolongement de celui qu’édita
J.F. Plummer sous le titre Vox Feminae (Kalamazoo, 1981), et fait écho aux recherches
plus récentes.
Précédés d’une Introduction de A.L. Klinck, qui évoque à grands traits le corpus et
ses problèmes, dix chapitres, tous écrits par des femmes, constituent la collection. Ils
s’attachent successivement à la filière qui semble relier la chanson de femme de
l’Antiquité et la chanson médiévale (1. A.L. Klinck) ; aux lamentations de femme de
la plus ancienne littérature anglaise (2. P. Belanoff) ; au rôle de la femme dans la
création, l’exécution et la conservation de la lyrique avant 1500 selon le témoignage
de textes littéraires de toute l’Europe (3. S. Boynton) ; à son rôle de créatrice et
d’exécutante dans la péninsule ibérique, principalement dans les milieux arabes,
ainsi qu’au parti que la musicologie peut tirer des musiques traditionnelles de Galice
et des zones juives et arabes de la Méditerranée (4. J.R. Cohen) ; aux cantigas d’amigo
galégo-portugaises (5. E. Corral) ; à la chanson de toile française (6. E.J. Burns) ; à la
position des trobairitz (la Comtesse de Die, Castelloza) entre voix de femna, voix de
domna et voix de poète (7. M. Tomaryn Bruckner) ; à la vision de la femme que révèlent
les strophes « féminines » de Reinmar le Vieux, comparées aux chansons de la
Comtesse de Die (8. I. Kasten) et à la vision bien différente que révèlent les poèmes
de Walther von der Wogelweide (9. A.M. Rasmussen) ; enfin, au regard que portent
sur la société quelques chansons de danse anglaises du Moyen Âge tardif (10. J.M.
Bennett).
Le champ d’investigation est donc géographiquement et historiquement très
vaste ; d’autre part le corpus retenu prend en compte toutes les voix génétiquement
ou textuellement féminines, non seulement les effusions purement lyriques, mais
aussi les discours insérés dans des narrations (chansons de toile,
Nibelungenlied …),
dialogues rapportés par un narrateur, etc. Les points de vue et les méthodes varient
naturellement, mais la collection rend sensible la diversité des images ainsi
construites selon l’optique de poètes le plus souvent masculins
[1].
La bibliographie des Notes rassemblées en fin de volume est abondante et, même
incomplète, peut rendre bien des services.
Madeleine TYSSENS
Die Geschichtsschreibung in Mitteleuropa, éd. Iaroslaw WENTA, Torun,
Wydawnictwo Uniwersytetu Mikolaja Kopernika, 1999 ; 1 vol. in-8°, 338 p.
(Subsidia Historiographica, 1). ISBN : 83-231-1043-3.
Le présent ouvrage réunit les actes du colloque tenu à Torun (Thorn) du 29
septembre au 1er octobre 1997. Comme le titre l’indique, celui-ci avait vocation à
rassembler des historiens venus de divers pays de ce que l’on peut appeler l’« Europe
Centrale » : Allemagne (sept représentants), République tchèque (trois
représentants) et Pologne (sept représentants) pour ce qui se veut avant tout, dans le
cadre du premier volume de cette nouvelle collection consacrée aux problématiques
de l’historiographie médiévale, un état des lieux de la recherche au sein de cette aire
géographique.
La question de la réédition des sources, si chère à I. Wenta, à l’origine de cette
rencontre, est au cœur de plusieurs interventions. La mise au point de J. Zachová
(Prague) sur la chronique de François de Prague est inséparable du vaste projet de
refonte en cours des
Fontes Rerum Bohemicarum (FRB)
[2] dont les premiers fruits sont
déjà tangibles. W. Mrozowicz (Wroclaw) insiste également sur l’urgente nécessité de
retravailler en profondeur la vaste série des
Scriptores Rerum Silesiacarum (SRS)
[3], et le
très utile inventaire des éditions de sources historiographiques silésiennes et
lusaciennes qui clôt son article constitue une première base de travail dans cette
direction. À l’aide de quelques exemples, enfin, I. Wenta (Torun) montre toute
l’insuffisance du travail codicologique des éditeurs des cinq premiers volumes des
Scriptores Rerum Prussicarum
[1] qui demeurent encore aujourd’hui la seule édition
(semi-)critique de référence pour les grands textes de l’historiographie prussienne. R.
Grzesik (Poznan) se penche lui sur les problèmes propres aux éditions de sources
consacrées à l’histoire primitive des Slaves, pour lesquelles se pose de façon
récurrente la question de la présentation (faut-il tronçonner les sources sélectionnées
pour ne retenir que les passages concernant l’histoire slave ? Faut-il ou non en donner
une traduction ?). Là encore cet exposé dresse un bilan circonstancié des activités
éditoriales en la matière, embrassant l’ensemble du monde slave, depuis les travaux
soviétiques jusqu’aux publications yougoslaves, tchèques ou même bulgares, ce que
ne manquera pas d’apprécier le lecteur peu au fait des grands recueils de sources de
ce type. Mais les nouvelles séries qui viennent progressivement prendre la relève des
grandes éditions de la fin du XIX
e siècle ne sont pas toujours exemptes de lacunes : K.
Ozóg (Wroclaw) déplore ainsi les manques des
Monumenta Poloniae Historica Nova
Series en matière de repérage et d’identification des citations bibliques et patristiques.
À coté de quelques exposés monographiques et plus pointus sur l’annalistique de
Petite Pologne (W. Drelicharz, Cracovie), sur les influences du scotinisme sur Pierre
de Dusburg (S. Kwiatkowski, Torun), qui ont le mérite d’ouvrir de nouvelles
perspectives sur des textes que l’on croyait bien connus, la plupart des contributions
se fait l’écho des plus récents progrès et renouvellements conceptuels dans le champ
de l’historiographie de la fin du Moyen Âge. Les deux exposés de Z. Benes et M.
Bláhová (Prague), respectivement sur les relations complexes entre héritage
médiéval et paradigme humaniste dans la production historique au XVI
e siècle, et sur
le problème de la dimension « officielle » de l’historiographie de l’époque de Charles
IV se situent dans le sillage des travaux de Fr. Graus sur les traditions et les
consciences historiques dans la Bohème médiévale
[2]. Les participants allemands
témoignent du dynamisme des deux centres de Münster et Würzburg, qui ont mis la
production historiographique de la fin du Moyen Âge au centre de leurs projets de
recherche. Dans des exposés de facture plus synthétique et conceptuelle sont abordés
autant de points qui constituent les pistes les plus fructueuses de la recherche actuelle.
Il s’agit au premier chef de la prise en compte pour elle-même d’« activités »
historiographiques typiquement médiévales mais trop souvent négligées par le passé
au nom d’une conception moderne de l’œuvre historique (grands manuscrits~recueils du XIV
e et XV
e siècles pour R. Leng, « continuations » pour H.J. Mierau). Se
trouve également posée sous un jour nouveau la question de la « destination » de la
production historique au sens large (B. Studt), et notamment, dans ce cadre, celle de
la production bilingue (J. Schneider). Une place importante est faite à la
problématique féconde des rapports entre image et production historiographique (H.
Boockmann, P. Johanek).
On peut regretter, peut-être, que, en dépit du titre, la question de l’éventuelle unité
et cohérence du cadre centre-européen dans une perspective historiographique ne
soit guère traitée, sinon dans la contribution de N. Kersken qui précisément la met en
doute. Plus généralement, l’absence d’introduction et de conclusion se fait sentir, et
l’on aurait souhaité disposer d’un index. Mais, si cet « état des lieux » sur tel ou tel
point peut déjà paraître daté, il n’en reste pas moins qu’il constitue une lecture très
instructive pour quiconque souhaiterait se faire une idée des acquis les plus récents
en matière d’historiographie médiévale de l’Europe du Centre-Est. On ne peut que
saluer, en outre, la volonté, à travers cette publication, de mettre à la disposition d’un
public plus large les résultats et les acquis de la recherche des pays slaves par le choix
de l’allemand comme langue de travail.
Mathieu OLIVIER
De Sion exibit et verbum domini de Hierusalem. Essays on Medieval Law, Liturgy
and Literature in Honour of Amnon Linder, éd. Yitzhak HEN, Turnhout, Brepols,
2001 ; 1 vol., IX-214 p.
Le nom du médiéviste A. Linder, ancien doyen de la Faculté des Lettres de
Jérusalem, est connu hors du cercle restreint des spécialistes grâce aux deux volumes
en langue anglaise sur les juifs dans la législation romaine et dans les sources du haut
Moyen Âge
[1]. Ce corpus monumental qui est l’aboutissement d’un travail acharné et
systématique s’étendant sur plusieurs années présente la totalité de la documentation
accompagnée des traductions et surtout des commentaires. A. Linder fut d’abord
disciple de J. Prawer à Jérusalem ; par la suite, il a soutenu sa thèse en France à
l’université de Dijon. Tout au long de sa carrière qui s’étale sur plus de trente ans, il
s’est consacré à des sujets aussi divers et éloignés les uns des autres que la liturgie des
croisés en Terre sainte, la pensée politique de Jean de Salisbury, la communauté
chrétienne à Jérusalem, et notamment les rapports judéo-chrétiens dans l’Antiquité
tardive.
Les treize auteurs qui ont contribué à ce volume d’hommage ne se sont limités ni
dans le temps ni dans l’espace. Si la première étude concerne le pèlerinage en Terre
sainte (vers la fin du IVe siècle) de deux dames dont l’une s’appelait Égérie et l’autre
Paule, l’avant-dernière, en revanche, de M. Toch, remonte au XIIIe siècle et même au
XVe et porte sur la communauté paysanne de la Bavière. Ph.B. Roberts, de son côté,
apporte des informations captivantes, d’importance majeure sur la défiance de
l’homme médiéval envers les juristes de son époque. A. Kleinberg publie, traduit et
analyse deux concilia de canonistes italiens de la fin du Moyen Âge, Caspar de
Calderinis et Pïerre de Ancarano, à propos du baptême forcé des enfants juifs. À
l’encontre de la tradition ecclésiastique prédominante, ces deux savants soutenaient
que les parents (juifs) avaient le droit de tutelle sur ces petits convertis. Dans le même
ordre d’idées, B.Sh. Albert analyse l’image des juifs et du judaïsme en Espagne alors
sous domination wisigothe. Elle s’appuie surtout sur l’ancien culte de sainte Eulalie
à Mérida. Il n’est pas surprenant que l’histoire du royaume latin de Jérusalem soit le
sujet d’étude de la moitié des auteurs du recueil : comme A. Linder, ils sont presque
tous des élèves du célèbre J. Prawer. Ainsi, D. Jacoby présente-t-il des chiffres
étonnants : il compte par milliers les pèlerins arrivant au port de Saint-Jean-d’Acre,
même après 1244, alors que les portes de la ville sainte au temps de la domination
musulmane avaient été fermées de façon quasi définitive. Deux autres études sont
consacrées aux problèmes juridiques, si importants dans la pensée de Prawer. S.
Schein tente de définir – sur la base d’une comparaison entre l’Angleterre et la Terre
sainte – la marge de liberté des jeunes femmes dans le choix de leur conjoint. Y.
Friedman, toujours dans ce domaine du droit, se demande si les croisés ont recouru
à une « loi de guerre » particulière ou s’ils ont appliqué dans ce nouvel
environnement que constituait le Moyen Orient, le code d’honneur de la chevalerie
européenne. Un autre représentant de l’école de Jérusalem, B.Z. Kedar, consacre son
étude à un culte des saints assez étrange qui était célébré dans une localité syrienne
proche de Damas appelée « Saydnaya ». À l’origine, le retable qui se trouvait dans le
monastère de ce lieu offrait une représentation de la Vierge : or cette peinture subit
une transformation miraculeuse lorsqu’une partie du corps prit une forme charnelle,
comme s’il s’agissait d’un corps humain. De plus, le retable commença à produire une
huile qui fut considérée comme sacrée non seulement par les chrétiens, mais aussi par
les Sarrasins. La question du miracle chrétien est également débattue par E. Cohen.
Elle relate l’histoire d’un hérétique nommé Jehan Langlois, ancien élève de la faculté
de théologie de Paris, et qui fut condamné au bûcher après avoir nié la véracité du
sacrement du vin et du pain. Dans ce volume encore, Y. Hen se référant à un manuscrit
qu’il a restauré, publie une étude sur l’éducation du clergé carolingien. J. Ziegler,
quant à lui, étudie l’histoire de la physionomie médiévale, en insistant sur le profit
que la noblesse tirait de cette pseudo-science. M. Goodich, enfin, se penche sur
l’exorcisme qui devait être pratiqué devant une grande foule.
Presque tous ceux qui ont collaboré à ce volume, si intéressant, sont des élèves de
l’Université hébraïque de Jérusalem. Ils représentent la quintessence des études
médiévales israéliennes dont A. Linder est l’un des maîtres les plus remarquables.
Joseph SHATZMILLER
Jean-Michel DOULET, Quand les démons enlevaient les enfants. Les changelins :
étude d’une figure mythique, Paris, Presses de l’Université de Paris–Sorbonne,
2002 ; 1 vol. in-8°, 433 p. (Croyances et Traditions). ISBN : 2-84050-236-4. Prix : €
28,00.
Les histoires de changelins sont des récits oraux qui racontaient comment des
créatures surnaturelles pouvaient, à la faveur d’une distraction momentanée,
substituer leur propre enfant (les changelins) à un beau bébé sain et vigoureux et
comment les mères devaient s’y prendre pour retrouver leur progéniture. Cette
croyance à la substitution de très jeunes enfants s’organise autour de cinq séquences
narratives : substitution, constat de la disparition de l’enfant, conseil des voisines
pour s’assurer de la réalité de la permutation, dévoilement du caractère diabolique
de l’enfant, restitution de l’enfant original). L’A. analyse ces différentes étapes du
drame avec beaucoup de précision et de clarté mais aussi avec cette grande élégance
d’écriture qui n’exclut ni le sens de la formule ni les soulignements pédagogiques des
points forts de la démonstration. L’étude est divisée en une quinzaine de chapitres qui
conduisent le lecteur à s’intéresser tour à tour aux fées changeuses d’enfants, aux rites
de dévoilement et de restitution, aux figures de la peur, aux imaginaires du corps et
de la mort ou encore aux fonctions du silence et de l’absence… J.M.D. travaille sur un
corpus de récits européens qui s’échelonnent sur le temps long des mutations
culturelles dans le monde rural (XIIe-XXe s.). Il vise à montrer « comment ces récits,
rituels, pratiques sociales et croyances se lient autour du berceau pour former un
ensemble parfaitement cohérent » (p. 14). L’analyse est menée avec une sobriété
érudite et une ingéniosité étonnante de bout en bout (un index aurait été utile).
L’étude monte comment les actions maléfiques et bénéfiques mettent en interaction
la mauvaise fée et la bonne mère dans une lutte pratique et symbolique pour la
sauvegarde de la pérennité et de la légitimité du lignage. Le changelin est en effet un
enfant contrefait, un bambin velu à mine de petit vieux ; cette anormalité semble bien
en marquer l’origine surnaturelle voire diabolique. J.M.D. retrace avec beaucoup de
science les situations culturelles de la croyance aux changelins. Il explicite aussi les
positions ou oppositions des clercs et des savants par rapport à ces histoires de bonnes
femmes. L’A. excelle enfin particulièrement dans l’analyse discursive des jeux croisés
de la parole (conteuse, magique, sociale) ou de sa suspension dans l’économie même
de ces histoires d’enfants volés puis retrouvés, histoires ancrées dans un imaginaire
culturel où le scénario cauchemardesque se nourrit sans doute de peurs véritables.
Ces récits qui se christianisent progressivement exposent comment échapper à la
malédiction par une démarche rituelle qui contraint l’enfant du diable à s’énoncer et
donc à se dénoncer comme tel, au péril de sa vie. La mère feint par exemple de
préparer à dîner dans une seule coquille d’œuf pour les cinq ou dix hommes de la
maisonnée : « Que faites-vous là, la mère, dit alors le nain avec étonnement […] ? J’ai
vu l’œuf avant de voir la poule blanche ; j’ai vu le gland avant d’avoir vu l’arbre […],
mais je n’ai jamais vu pareille chose ! – Tu as vu trop de chose mon fils : clic ! clac ! clic !
clac ! vieux gaillard, ah ! je te tiens ! » (p. 46). Et devant la menace de voir son faiteau
jeter au feu ou abandonné sur un tas de fumier, la fée échange son vilain rejeton contre
l’enfant humain. Ce livre issu d’une thèse (Paris VII, 2000) est le résultat passionnant
d’une enquête comparative et interdisciplinaire (anthropologie culturelle, histoire
des religions, ethnologie de l’Europe, folkloristique). Il constitue une excellente
initiation à la démarche compréhensive de l’ethnohistoire, ouvre des horizons de
réflexions nombreux et souvent inattendus sur la construction culturelle de
l’efficacité symbolique d’objets, pratiques et discours que l’on retrouvera longtemps
dans la culture folklorique ou liturgique européenne, inscrit enfin ces micro-récits
dans l’intertextualité foisonnante et singulière de la littérature mouvante médiévale
et moderne.
Jean-Marie PRIVAT
Barbara HARVEY, The Obedientiaries of Westminster Abbey and their financial
records c. 1275 to 1540, Woodbridge, Boydell, 2002 ; 1 vol. in-8°, LXII-270 p.
(Westminster Abbey Records Series, 3). Prix : GBP 60 ; USD 110.
L’abbaye de Westminster, fondée vers le milieu du Xe siècle, devint dès le siècle
suivant une des plus riches communautés religieuses d’Angleterre. En dépit d’aléas
divers et d’une légère réduction du nombre de ses moines, elle bénéficia jusqu’à la fin
du Moyen Âge de donations importantes, dont certaines étaient réservées au
financement d’offices ou obédiences spécifiques dans la communauté. La pratique
s’imposa en effet assez tôt dans de nombreux monastères d’assigner des parties du
revenu monastique à des offices particuliers, un système associé au partage des biens
du monastère en deux portions, pour l’abbé et pour le couvent. Ces offices, dont on
comptait une quarantaine au XIIIe siècle, étaient tenus pour la plupart par les moines
eux-mêmes, y compris ceux relatifs aux tâches extérieures. Dans un ouvrage qui est
une sorte de pendant aux deux ouvrages du même auteur sur l’abbaye de
Westminster, The estates of Westminster Abbey in the Middle Ages (1977), et son plus
récent Living and dying in England, 1100-1540 : the monastic experience (1993), et qu’il
faut lire en conjonction avec eux, B. Harvey propose une liste raisonnée des comptes
financiers de ces offices. À une date précoce, les moines responsables d’obédiences
durent présenter un compte annuel, tout d’abord uniquement à l’abbé puis à l’abbé
dans le chapitre. Ces comptes furent longtemps oraux, puis, avec le caractère de plus
en plus complexe de la tâche, conséquence de la reprise en main des manoirs pour
profiter de la hausse des prix à partir de la fin du XIIe siècle, ainsi que du souci de
contrôler les activités de certains moines officiers, sensible par exemple dans le
Coutumier de l’abbé Richard de Ware (1258-1283), on recourut à l’écrit, dans le même
temps que l’audit devenait une occasion de plus en plus formelle. À côté des comptes
annuels, on trouve aussi des comptes spécialisés, détails de comptes, inventaires et
enquêtes, dont la liste complète, classée par obédiences, est donnée dans l’ouvrage
avec une courte description. Chaque section s’ouvre sur une mise au point très utile
sur l’histoire et la place de chaque office dans la vie de ce grand monastère. Le tout
est précédé d’une longue étude de l’évolution des obédiences dans l’abbaye de
Westminster, et des traits fondamentaux de leur comptabilité : la qualité de celle-ci
s’explique certainement par la proximité de l’Échiquier royal, et sa complexité par la
pratique qui consista, dès le XIIIe siècle, à assigner des rentes aux offices. B.H. peint
aussi un tableau fascinant de la vie des moines officiers, qui pouvaient mener une vie
relativement indépendante dans des offices parfois situés loin du cloître, une
tendance renforcée par la diffusion des gages au profit des moines à partir du XIIIe
siècle, qui leur permettaient d’acheter leur propre mobilier et accessoires et de dormir
dans des quartiers séparés, voire d’y prendre leurs repas. Les tâches extra-murales de
plusieurs officiers expliquent aussi qu’ils aient passé des périodes parfois assez
longues loin de la communauté, surtout pendant la phase d’exploitation des manoirs
en faire-valoir direct, de la fin du XIIe siècle jusqu’au début du XIVe siècle. On voit
aussi le moine chargé de la cuisine se rendre régulièrement aux marchés de Londres
pour y contrôler la qualité du poisson, et dans la première moitié du XIIIe siècle
certains moines représentaient encore leur communauté dans les cours de justice.
L’abbaye de Westminster offre un cas particulièrement bien documenté de grande
communauté ecclésiastique : dès la fin du XIIIe siècle l’abondance des archives
financières relatives à l’activité de chaque obédience donne un éclairage précis sur la
composition du revenu du monastère, ses relations avec la société environnante et le
mode de vie des moines. À partir du milieu du XIVe siècle, les comptes annuels des
différentes obédiences furent conservés dans la galerie située au-dessus de la partie
orientale du cloître, une politique ensuite étendue aux autres documents financiers
des offices. C’est toujours là qu’ils se trouvent aujourd’hui, et l’ouvrage de B.H. est
une introduction indispensable à leur étude, tout en s’avérant un modèle de méthode
pour des travaux semblables.
Frédérique LACHAUD
A Companion to the Anglo-Norman world, éd. Christopher HARPER-BILL et Elisabeth
VAN HOUTS, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 1 vol., IX-298 p. Prix : GBP 40.
Le titre un peu trompeur de cet ouvrage recouvre une dizaine de mises au point,
par des spécialistes de la question, sur l’Angleterre et la Normandie aux XIe et XIIe
siècles. L’originalité de l’ouvrage est d’envisager dans le même cadre les
développements insulaires et l’évolution de la Normandie, et d’élargir le débat aux
rapports avec la Scandinavie ou à la présence normande en Méditerranée, sans pour
autant tomber dans le piège d’une prétendue « supériorité normande ». Certains
auteurs ont choisi de s’arrêter en 1154, d’autres sont allés jusqu’au début du règne de
Jean sans Terre voire jusqu’en 1204, ce qui ôte un peu de sa cohérence à l’ouvrage et
fait souhaiter la présence de considérations plus étendues, pour la période
postérieure à 1154, sur les autres territoires angevins. On peut également regretter
que les É. aient choisi de laisser de côté les contacts avec les autres régions des îles
britanniques ou encore le domaine de l’histoire sociale – à moins que l’on ne choisisse
de faire rentrer dans ce cadre l’article de M. Chibnall, déjà paru en 1999, sur la
seigneurie et la féodalité : l’histoire urbaine et d’autres secteurs comme l’histoire de
la culture matérielle sont ainsi délibérément ignorés. En dépit de ces quelques
réserves, ce companion pourra rendre d’immenses services au spécialiste comme au
non-spécialiste des régions sous influence normande aux XIe et XIIe siècles, qui
doivent faire face à une production historiographique exponentielle dans ce
domaine. La première partie de l’ouvrage comprend plusieurs contributions qui
fournissent un cadre chronologique en même temps qu’une mise au point sur
l’historiographie des développements politiques. A. Williams offre une étude
classique de l’évolution politique de l’Angleterre au XIe siècle, mais s’interroge aussi
sur l’historiographie récente des causes de la défaite anglaise de 1066 : tout en faisant
une place aux avancées administratives du gouvernement anglo-saxon, et à la
thématique de l’« État » anglo-saxon, elle rappelle le déséquilibre des pouvoirs
introduit par la montée en puissance des Godwine, devenus plus riches et plus
puissants que la dynastie royale, et le fait que ce fut, paradoxalement, leur accession
au trône qui put faciliter la mainmise des Normands sur le royaume. Les rapports
entre la Scandinavie, l’Angleterre et la Normandie sont étudiés par L. Abrams, qui
précise que les sources, plus abondantes à partir du début du XIe siècle, nous
permettent de voir que si la Normandie continuait à faire partie, à certains égards, du
monde scandinave, c’était avant tout par le biais des influences insulaires. La menace
hégémonique présentée par Cnut contribua à détériorer les sentiments amicaux des
Normands pour leurs cousins scandinaves, tout comme l’enjeu que représentait
l’Angleterre, avec pour conséquence des tensions croissantes entre les Norvégiens,
les Danois et les Normands. L’évolution politique de la Normandie fait l’objet de deux
contributions. C. Potts et D. Power mettent en valeur l’unité en fait relative du duché,
avant comme après la mainmise des Angevins sur la Normandie en 1144 : les lignes
de fracture nombreuses, en particulier dans les régions frontalières, et une identité et
un pouvoir normands plus incertains que ce que la terminologie laisserait penser,
contribuent largement à rendre compte de la perte de la Normandie par les Angevins.
Mais la période angevine fut importante pour le renforcement des structures
administratives de la Normandie, sur le modèle de celles qui existaient en Angleterre,
lesquelles contribuèrent ensuite à donner à cette région son originalité au sein du
royaume de France.
La seconde partie du volume est composée d’une série de tableaux sur la question
linguistique et la production littéraire, l’écriture de l’histoire, l’architecture
ecclésiastique, l’administration et le gouvernement, et l’Église anglo-normande. I.
Short confirme l’importance de la Conquête comme point tournant sur le plan
culturel et le terrain favorable que constituait un milieu multilingue et multiculturel
pour la production littéraire. L’article d’E. Mason est une présentation
chronologique, depuis les travaux de J. Le Patourel, des développements
historiographiques sur l’évolution administrative de l’Angleterre et de la
Normandie : étant donné la complexité de la question, ce choix, qui peut à première
vue déconcerter, s’avère en fait d’une lecture pratique. L’élégante et riche étude de
Chr. Harper-Bill sur l’Église anglaise s’intéresse à l’évolution des structures
ecclésiastiques depuis le Xe siècle – période des grandes réformes à la suite des
destructions opérées par les Scandinaves – jusqu’à la fin du règne d’Étienne, et
souligne en particulier les modalités de l’introduction des idées réformatrices en
Angleterre. La contribution de R. Plant dépasse presque le cadre de l’ouvrage : il
s’agit d’une importante synthèse sur l’évolution de l’architecture en Angleterre et en
Normandie depuis le début du XIe siècle et la coexistence des deux côtés de la Manche
de traditions architecturales tout à fait opposées, reflet de modes de patronage et de
pratiques liturgiques différentes, jusqu’à la fin du XIIe siècle, qui vit l’adaptation des
solutions architecturales gothiques dans les édifices insulaires dans un esprit
« national ». L’étude la plus stimulante du volume est peut-être, cependant, celle d’E.
Van Houts sur l’écriture de l’histoire en Angleterre et en Normandie : une succession
d’excellentes analyses sur les principaux ouvrages historiques de la période met en
valeur les ressorts de l’écriture de l’histoire, et en particulier le besoin de préserver
une tradition ancienne et des droits menacés, en particulier en milieu monastique, ou
au contraire de justifier les entreprises de conquête.
Frédérique LACHAUD
Philippe DAIN, Mythographe du Vatican II. Traduction et commentaire, Besançon,
P.U. Franc-Comtoises (diff. Paris, Les Belles Lettres), 2000 ; 1 vol. in-8°, 339 p. Prix :
€ 42, 69.
On sait que l’on appelle « Mythographes du Vatican » les trois
fabularii découverts
dans le manuscrit
Vat. Reg. Lat. 1401 et édités pour la première fois par A. Mai en 1831.
Ph. Dain, qui avait donné une traduction du premier Mythographe en 1995 (chez le
même éditeur, l’année même où paraissait dans la collection des Belles Lettres une
nouvelle éd. de N. Zorzetti avec une trad. de J. Berlioz), poursuit son travail avec ce
volume consacré au deuxième Mythographe, daté en général de la première moitié
du X
e siècle. Je ne répéterai pas ici ce que je disais dans ma recension du tome 1
[1] sur
les problèmes que posent nécessairement au traducteur les défauts de l’édition qu’il
utilise, celle de P. Kulcsar (Turnhout, 1987), qui comprend de nombreuses mélectures
et néglige beaucoup trop la tradition manuscrite des sources, essentielle pour éditer
des compilations comme celle des Mythographes. Ph.D. d’ailleurs fait un effort
louable pour compenser ces défauts par des notes très nombreuses et très riches dans
lesquelles il étudie spécialement les sources et les problèmes de texte (ceci dit, en
l’absence de texte latin et d’apparat, il est parfois un peu difficile de suivre ses
raisonnements critiques et d’apprécier, comme elles le mériteraient, des conjectures
parfois très subtiles). L’introduction, en 43 pages, fait utilement le point sur l’auteur
et son œuvre, mais comme dans le tome 1, elle a un côté un peu scolaire et contient
quelques remarques surprenantes de la part d’un médiolatiniste. Elle souligne
notamment et à juste titre la supériorité (spécialement dans le traitement et le
« collage » des sources) du deuxième Mythographe sur le premier, mais il est
évidemment saugrenu d’invoquer en guise d’explication « la substitution du
codex au
uolumen dans les premiers siècles de l’ère chrétienne » (p. 27) : le premier
Mythographe pouvait profiter de ce progrès tout aussi bien que le deuxième. On
notera au passage que plus personne ne croit à la théorie de la source unique dont
auraient été prisonniers les Anciens ne disposant que de
uolumina (depuis les pages
que J. Bayet a consacrées à la recherche des sources chez Tite-Live et que Ph. Dain cite
à ce propos en exemple p. 27 n. 24, il y a eu bien des travaux prouvant le contraire).
Enfin, je conteste à nouveau l’idée que le Mythographe II, comme le premier ou le
troisième, serait « un homme de Dieu qui a charge d’âmes et d’esprits » (p. 31) et qui
« est obligé d’expliquer et de condamner ce monde de la mythologie » (p. 32). Notre
auteur, qu’il soit moine ou non, est avant tout un érudit, un homme d’une érudition
assez exceptionnelle d’ailleurs, même si sa science étymologique, héritée de
l’Antiquité, peut nous faire de temps en temps sourire : c’est un homme qui, par son
travail de compilation et d’explication rationnelle de la mythologie, vise d’une part
à transmettre, de la façon la plus complète possible, un savoir et d’autre part à montrer
non pas que le monde de la fable est condamnable, mais qu’au contraire on peut, par
l’interprétation allégorique ou rationnelle, en faire une lecture en accord avec les
valeurs chrétiennes. La finalité de l’œuvre est donc loin d’être apotreptique. Ph.D. au
reste s’en rend bien compte, puisqu’il écrit aussi – et comme en contradiction avec lui-même – que son Mythographe « sait que ces fables, par les voies de la rationalisation,
de l’évhémérisme ou de l’étymologie moralisée sont une source de connaissances,
que ces
exempla… peuvent et doivent servir à l’instruction des fidèles » (p. 36). Quoi
qu’il en soit, on remerciera l’A. pour le soin avec lequel il a élaboré cette première
traduction française, enrichie ici d’une précieuse annotation qui rendra bien des
services au lecteur.
Jean MEYERS
K. THOMPSON, Power and border lordship in medieval France. The county of the
Perche, 1000-1226, Woodbridge-Rochester, The royal historical society-Boydell,
2002 ; 1 vol. in-8°, XI-225 p. (Studies in History). ISBN : 0861932544.
Avec cet ouvrage, fruit d’une recherche doctorale menée à l’université de
Sheffield, K. Thompson propose une histoire politique du comté du Perche aux XIe et
XIIe siècles, ou plutôt une histoire de la famille des comtes du Perche, jusqu’à leur
extinction en 1226. Le propos est en effet résolument généalogique, dynastique (à
partir de l’apparition du titre comtal), comme en témoigne un plan strictement
chronologique – chaque chapitre évoquant un des chefs successifs du lignage –,
programme auquel seul fait exception un dernier chapitre thématique consacré aux
domaines anglais de la famille. L’ensemble est complété par plusieurs généalogies et
par deux annexes consacrées au délicat problème des origines du lignage. L’intérêt
de la famille est évident et tient à plusieurs motifs : la capacité de ses membres, à
l’image des nouvelles dynasties comtales qui fleurissent au même moment ailleurs en
Francia, à construire une véritable petite principauté à la charnière des comtés de
Blois-Chartres, du Maine et de la Normandie ; une position frontalière complexe et
ce qu’elle suppose de connexions avec les grandes rivalités princières du XIe (Anjou/
Normandie) ou du XIIe siècle (Plantagenêts/Capétiens) ; un dynamisme
chevaleresque qui conduit les membres du lignage à participer à la conquête de
l’Angleterre et à plusieurs croisades en Terre sainte et en Espagne ; un réseau
d’alliances matrimoniales qui insère les comtes du Perche dans les plus hautes
sphères de l’aristocratie européenne (les rois d’Angleterre ducs de Normandie, les
rois de Castille, de France, les souverains germaniques, les comtes de Blois-Chartres,
de Champagne, de Sancerre…). Le propos est servi par une méthode rigoureuse,
fondée sur une reprise systématique de l’ensemble de la documentation disponible
(actes de la pratique et chroniques, français et anglais), ce qui fait de l’ouvrage un
instrument de travail indispensable pour l’étude des familles seigneuriales et des
aléas politiques de l’ouest de la France. Plusieurs points s’avèrent plus
particulièrement intéressants. C’est le cas de l’étude fine et mesurée des origines de
la puissance familiale : revenant sur les analyses de J. Boussard et d’A. Chédeville, l’A.
met en relief l’enracinement ancien de la puissance des Rotrous, qu’elle relie à une
probable connexion avec la parentèle carolingienne des Rorgonides et au contexte de
délégation locale d’amples pouvoirs militaires face aux Scandinaves, contexte qui
caractérise les futures marches méridionales normandes aux IXe-Xe siècles. Les
relations avec les Thibaudiens et le contrôle temporaire de la vicomté de Châteaudun
seraient dès lors seconds dans l’essor de la famille, même s’ils préparent le saut
qualitatif dont rend compte l’adoption d’une titulature comtale au cours du XIe siècle.
Le processus d’adoption de cette titulature, long et complexe (les Rotrous hésitant
entre les titres de comtes de Corbonnais, de Mortagne ou du Perche), et sa
signification sont eux aussi finement analysés, de même que le choix judicieux d’une
alliance normande qui, de Guillaume le Conquérant à Richard Cœur de Lion, assure
la montée en puissance de la famille sans la couper de ses attaches capétiennes.
Cependant, en dépit de ces qualités, les limites de l’ouvrage apparaissent rapidement
et sont dues à une approche exclusivement analytique, descriptive et généalogique,
qui accorde la primauté à l’événementiel et au politique dans leur acception la plus
réduite. Les sources ne sont pas présentées de manière claire et il faut aller puiser ici
ou là les éléments permettant de se faire une idée de leur distribution (chronologique,
géographique ou « institutionnelle »), de leur intérêt et de leurs limites. Les thèmes
fondamentaux que l’on est en droit d’attendre de ce genre d’étude sont traités de
manière dispersée, éclatée même, et parcellaire : il en va ainsi des structures de
parenté et des stratégies matrimoniales, comme des modalités de gestion de la
seigneurie comtale. D’autres sont à peine effleurés, comme le rôle des fondations
monastiques et des relations avec les institutions ecclésiastiques (dont l’A. souligne
pourtant l’importance primordiale et le constant renouvellement), les formes de
l’emprise seigneuriale et des liens clientélaires ou encore l’anthroponymie. Le propos
souffre en outre de l’absence (hormis deux cartes de situation bien pauvres) de
cartographie castrale, seigneuriale, ecclésiastique du Perche et de ses environs, alors
que le titre de l’ouvrage semblait souligner l’importance accordée par l’auteur aux
dimensions spatiale et territoriale du pouvoir. Au-delà de la constatation que les
comtes du Perche surent « habilement » (mais qu’est-ce à dire exactement ?) jouer
d’une politique de « balance » entre les grandes puissances limitrophes, on ne nous
propose pas de véritable réflexion sur le rôle joué par la position « frontalière » et la
dynamique territoriale dans une réussite familiale que l’A. a pourtant bien su mettre
en relief.
Florian MAZEL
Celia CHAZELIE, The Crucified God in the Carolingian Era. Theology and Art of
Christ’s Passion, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., 338 p. ISBN :
0521801036. Prix : GBP 47,50 ; USD 69,95.
Ce beau livre explore le développement du thème du Dieu crucifié à l’époque
carolingienne, à la fois dans la production artistique et dans les œuvres écrites. Alcuin
a souligné dans ses écrits le rôle de la croix et du sang versé par le Christ. Le principe
vétéro-testamentaire est que la victime doit être non seulement tuée mais d’abord
saignée. Le commentaire de Jn, 19, 34, les soldats transpercent son flanc et il en sort
du sang et de l’eau, est fondamental dans cette perspective. On suit ce sacrifice à
travers quatre polémiques majeures : c’est d’abord, à la fin du VIIle siècle, la
polémique sur les images et la polémique contre l’adoptianisme hispanique. Toutes
deux se retrouvent dans le concile de Francfort de 794. La polémique sur les images
est évidemment liée à l’iconoclasme byzantin condamné au concile de Nicée Il de 787.
Dans l’Opus Caroli regis, Théodulf rejette la théologie de l’image qui ne permettrait
pas de saisir l’union entre Dieu et l’homme dans le sacrifice de la croix. Il ne considère
comme objets sacrés que ceux désignés par l’Écriture ainsi l’Arche d’Alliance – et ceci
est bien sûr confirmé par le décor de l’église de Germigny-des-Prés (et non pas Saint-Germigny-des-Prés selon une coquille malheureuse plusieurs fois répétée) – mais le
statut de la croix n’est pas exempt de contradiction ; il n’est pas clairement affirmé
qu’elle est représentable. Dans la lutte contre l’adoptianisme, pour Alcuin la Passion
est la preuve décisive que le Christ est le vrai fils de Dieu et non pas un fils adoptif ou
adopté. La croix manifeste pleinement l’union de Dieu et de l’homme dans la
personne du Christ. C’est ce que montre le sacramentaire de Gellone composé vers
790-804. Le T du Te igitur contient une grande miniature du Christ en croix avec un
flot de sang jaillissant de son côté ; parallèlement le Christ a les yeux ouverts et il est
surmonté par deux anges largement déployés qui chantent le Sanctus et qui semblent
en même temps réaliser son Ascension. L’A. s’arrête aussi, dans ce contexte, sur le
poème exceptionnel de Raban Maur In honorem sanctae crucis ; carmenfiguratum
inspiré par des poèmes d’Alcuin dont Raban fut l’élève. Les vers sont disposés de
manière à représenter une image d’une manière originale et unique. La croix et le
Christ en croix tiennent une place centrale dans ce poème réalisé vers 813-814 et qui
connut un succès considérable si on en juge au grand nombre de manuscrits
conservés. La question des images et du sacrifice a été de nouveau soulevée entre
Claude de Turin et Agobard puis Jonas d’Orléans, entre Amalaire et Florus. Mais c’est
seulement à partir des années 40 que nous voyons émerger la querelle de la
prédestination autour de Gottschalk d’Orbais auquel s’opposent Raban Maur et
Hincmar de Reims. La rédemption apportée par la croix vaut-elle pour les seuls élus
ou pour toute l’humanité ? Hincmar reproche ainsi à Gottschalk d’affaiblir la
dimension universelle de la croix. Dans la querelle de l’eucharistie qui implique a
nouveau Gottschalk, Hincmar mais aussi Paschase Radbert, dans les mêmes années,
la question de la croix est centrale : il faut à la fois maintenir l’unicité de la mort sur
la croix et la participation au corps et au sang du Christ dans l’eucharistie. Ces
querelles constituent l’amère-plan de trois images exceptionnelles de crucifixion : le
dessin correspondant au psaume 115 dans le psautier d’Utrecht habituellement daté
de 820-835 mais que l’A. propose de dater vers 845-855 ; une miniature de la
crucifixion dans le sacramentaire de Drogon (vers 850-855) ; enfin la couverture
d’ivoire des péricopes de Henri Il. Cette plaque d’ivoire réemployée au XIe siècle est
un travail qu’on peut dater de 850-870 exécuté à Reims ou à Metz. Dans ces trois
images la crucifixion permet de montrer comment le sang versé par le Christ est aussi
le vin du calice tenu par l’Église. En outre l’ivoire des péricopes montre clairement
l’avertissement de Hincmar à Charles le Chauve sur la vanité du titre impérial.
L’étude attentive des figures de la croix comme expressions théologiques au même
titre que les textes, et en tant que texte, est la grande force de ce livre ; on y suit les
étapes d’une histoire qui n’est pas seulement religieuse.
Bruno JUDIC
Marlies HAMM, Der deutsche Lucidarius, t. 3, Kommentar, Tübingen, Niemeyer,
2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-36*-603 p., bibl., index (Texte und Textgeschichte, 37). Prix :
€ 146,00 ; CHF 251.
Composé dans le dernier tiers du XIIe siècle dans l’aire linguistique alémanique,
le Lucidarius est la première œuvre en allemand et en prose qui s’est fixée pour but de
transmettre le savoir du monde et des choses divines. M. Hamm nous donne ici une
analyse de l’auteur et de ses intentions, puis rappelle les sources principales :
Honorius Augustodunensis (Elucidarium, Imago mundi, Gemma animae), Philosophia de
Guillaume de Conches, Liber de divinis officiis de Rupert de Deutz, – avant de se tourner
vers l’examen des deux prologues, afin de savoir, inter alia, où ils furent écrits, et de
les analyser dans le détail (p. 1-48). Vient alors le commentaire ponctuel des trois
livres de l’œuvre (p. 49-559), monument d’érudition où sont consignés tous les
emprunts aux auteurs cités ci-dessus ainsi que les parallèles avec d’autres textes.
Nous regrettons qu’il n’y ait pas de renvois entre les passages commentés. Il est
question, par exemple, du jugement particulier du pécheur après sa mort (p. 422 : S.
123,1 s.) et l’information doit être complétée par celles de la p. 430 (S. 123,15-17). Les
emprunts scripturaires (Évangiles, Psaumes…) sont signalés et replacés dans le
contexte de la vie religieuse de l’époque, comme le Psaume 40, p. 317.
Tout aussi intéressantes sont les commentaires linguistiques où le lemme latin est
mis en regard de son interprétation (par ex. verhengen : permittere ; perfecti : uollebracht
an guotete) avec renvois aux dictionnaires usuels et aux tournures synonymiques
rencontrées dans d’autres textes ; pour les Parfaits, nous avons ainsi durnahtigi et
volchummen. Un index regroupe ces termes, mais ne liste la plupart du temps que la
première occurrence. Pour verhengen, il faut ajouter p. 435 et 475.
Une liste des abréviations utilisées, une bibliographie, un index des critiques et un
index des concepts explicités confèrent à l’ouvrage une valeur supplémentaire. Il sera
désormais incontournable pour les chercheurs travaillant sur les Lucidaires, quelle
qu’en soit la langue.
Claude LECOUTEUX
Karin SCHNEIDER, Paläographie und Handschriftenkunde für Germanisten. Eine
Einführung, Tübingen, Niemeyer, 1999 ; 1 vol. in-8o, VII-237 p., ill. (Sammlung
kurzer Grammatiken germanischer Dialekte, B, Ergänzungsreihe, 8) ISBN : 3-484-64.009-X. Prix : DEM 44 ; ATS 321 ; CHF 41.
Curieusement, on ne possédait pas jusqu’ici de manuels de paléographie et de
codicologie réservés aux germanistes travaillant sur des documents allemands, et
c’est pour cette raison que l’A. nous propose enfin un tel manuel. Dans son
introduction, K. Schneider situe les manuscrits médiévaux dans l’histoire de la
germanistique et donne un aperçu des principales collections, indiquant où elles sont
conservées et sous quels sigles. La première partie du livre est entièrement consacrée
à la paléographie et commence par traiter de l’écriture, de la minuscule carolingienne
jusqu’à la bâtarde du XV
e siècle, en passant par le gothique, la
textura et la cursive, avec
quelques reproductions de manuscrits illustrant son propos. On regrettera, puisqu’il
s’agit d’une introduction à la paléographie, de ne pas trouver la transcription des
textes présentés, comme nous l’avons fait dans
L’allemand du Moyen Âge
[1]. Puis l’A.
examine les abréviations, la ponctuation et autres signes, la façon de rendre les
diphtongues et l’apophonie, les accents, les chiffres, les notes de musique ; un petit
développement est consacré aux écritures secrètes (codées), puis nous passons aux
moyens de reconnaître et distinguer la main des différents copistes. La deuxième
partie traite de codicologie de façon exhaustive : d’abord des supports, encre,
ustensiles, cahiers, foliotation, partition des pages, ajouts des copistes (colophon,
formules d’invocation, datation), puis de l’ornementation, des aides destinées au
lecteur (index, intertitres, notes marginales), et enfin de tout ce qui touche à la reliure.
Un court développement est consacré aux autres formes de manuscrits : rouleaux,
feuilles isolées, tablettes et tablettes de cire. La dernière partie s’attache aux
problèmes d’origine, repérable, entre autre chose, grâce à la mention d’ex-libris, de
blasons, aux mentions de propriétaire, aux essais de plume. K.S. rappelle les grandes
collections privées de manuscrits et celles anciennement détenues par les monastères
et autres institutions religieuses et termine par les « voyages » des manuscrits.
L’ouvrage est accompagné d’un index des personnes, des lieux et des matières, et
d’un autre des manuscrits cités. En dehors de la liste des études citées sous un titre
abrégé, la bibliographie est à tirer des notes, ce qui n’est guère pratique.
Ce livre est une excellente introduction à qui doit un jour ou l’autre travailler sur
les manuscrits allemands car il présente, sous une forme condensée mais très claire,
tout ce qu’il faut savoir.
Claude LECOUTEUX
Erudizione e devozione. Le Raccolte di Vite di santi in Età moderna e contem~poranea, sous la dir. de Gennaro LUONGO, Roma, Viella, 2000 ; 1 vol., VIII-367 p.
Né d’un séminaire tenu à l’Université de Catane autour de S. Pricoco et de son
équipe, ce livre s’inscrit dans la dynamique dont bénéficient actuellement les études
hagiographiques un peu partout en Europe et spécialement en Italie, notamment
grâce aux travaux de l’AISSCA (Associazione italiana per lo studio della santità, dei
culti e dell’agiografia). Bien qu’il soit consacré à l’hagiographie des époques moderne
et contemporaine, le médiéviste pourra en tirer de riches enseignements, en
particulier dans le domaine de l’historiographie ou de l’histoire de la sainteté, et dans
celui de l’histoire des textes.
Ainsi la première étude, signée par S. Spanò Martinelli (p. 1-18), est consacrée à
Boninus Mombritius (Bonino Mombrizio, 1425-ca 1482), humaniste célèbre, qui pour
les hagiologues actuels est surtout l’éditeur du Sanctuarium. Pour beaucoup de textes
hagiographiques médiévaux, ce recueil de Vies de saints en deux volumes, imprimé
à Milan vers 1478, fournit en effet, dans un ordre alphabétique approximatif – qui, à
partir du précédent milanais du Liber notitiae, triomphera définitivement dans les
légendiers modernes –, non seulement la version la plus accessible, mais parfois le
témoin unique en l’état actuel des recherches. Il peut être qualifié de « légendier
d’auteur » : Mombrizio a opéré un choix personnel, en juxtaposant les grandes vitae
classiques écrites par des auteurs connus, les récits anonymes anciens (les plus
nombreux), et les legendae novae, sans que les critères de sélection apparaissent
nettement ; les évêques lombards y occupent une part non négligeable, sans qu’elle
soit envahissante, Mombrizio ayant le souci de préserver le caractère universel de sa
compilation. La présentation rapide qui en est faite ici rassemble les résultats des
recherches déjà menées autrefois par A. Poncelet, B. De Gaiffier et G. Eis,
spécialement sur les sources de l’ouvrage, et suggère des pistes nouvelles.
Malgré son intérêt et son importance pour la diffusion de la Légende dorée et des
flores sanctorum, nous ne ferons que signaler le deuxième article, dont on peut lire
ailleurs une version française quasiment identique (références en note liminaire) : il
s’agit de l’étude, par Br. Dunn-Lardeau (p. 19-35), des conséquences de l’humanisme
et du concile de Trente sur l’écriture hagiographique, menée en particulier à travers
le cas des traductions en langues vulgaires de la Légende dorée, et de ses premières
éditions.
Impossible également de développer ici les présentations très riches et très neuves
d’hagiographes italiens d’intérêt régional (l’expression n’a rien de péjoratif) : le
remanieur calabro-napolitain du XVIe siècle, Davide Romeo, présenté par G. Luongo
(p. 37-72), qui développe à titre d’exemple le dossier de saint Janvier ; l’hagiographe
ombrien du XVIIe siècle, Ludovico Jacobilli, présenté par R. Michetti (p. 73-158) ;
l’Historia ecclesiastica de la ville de Vicenza, rédigée au XVIIe siècle par le capucin
Francesco Barbarano et présentée ici par T. Caliò (p. 159-195). Les trois études ont en
commun leur attention à l’ancrage des textes dans les réalités géographiques et
historiques, et leur souci de les utiliser comme moyens de pénétrer le tissu social dont
ils sont partie intégrante. Pour les Vitae sanctorum Siculorum du jésuite Ottavio
Gaetani, M. Stelladoro (p. 221-312) fournit une présentation méthodique des
documents préparatoires à l’édition de 1657, conservés à Palerme, qui s’élèvent à 725
au total ; ce classement permet d’entrevoir les remaniements effectués entre le
moment de la copie et celui de l’édition (bouleversement de l’ordre des textes,
suppression et ajout de textes, modification des titres), donc d’approcher la genèse de
l’œuvre. Ce travail permettra d’établir sur des bases sûres une édition critique des
Vitae sanctorum Siculorum, et d’étudier le travail de remaniement au niveau du texte
et non plus seulement au niveau du livre.
Pour finir, A. Spotti (p. 313-328) propose une liste de textes hagiographiques
(manuscrits ou édités) conservés dans quelques bibliothèques ecclésiastiques
romaines, à partir du dépouillement de catalogues de la 2e moitié du XVIIIe siècle, et
St. Dichiara (p. 329-364), en un total de 550 entrées, offre un recensement de legendae
novae médiévales et de textes hagiographiques modernes édités depuis 1846 et classés
par ordre chronologique, suivi d’une liste d’études portant sur ces mêmes textes,
depuis 1895. Cette dernière liste demande à être sérieusement toilettée, car les
coquilles, trop nombreuses, sont d’autant plus gênantes que l’informatisation des
consultations bibliographiques actuelles exige une orthographe strictement exacte.
Pour être complet, il faut citer encore la contribution de Fr. De Palma (p. 197-218)
sur l’étrange galerie des 186 « saints » introduits par le jésuite Domenico Mondrone
(mort en 1985) dans sa collection hagiographique intitulée I santi ci sono ancora; la
plupart sont privés d’auréole officielle, et Mère Teresa y voisine avec André Frossard
et Martin Luther King, ce qui conduit bien évidemment à s’interroger sur les rapports
entre procédures officielles de canonisation et fama sanctitatis, mais aussi sur les
formes contemporaines d’une sainteté laïque.
Monique GOULLET
Marielle LAMY, L’Immaculée Conception : étapes et enjeux d’une controverse au
Moyen Âge (XIIe-XVe siècles), Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2000 ; 1
vol., 676 p. (Collection des Études Augustiniennes, Série Moyen Age et Temps Modernes,
35). ISBN : 2-85121-179-X. Prix : € 39,64.
En 1854, Pie IX proclame en grandes pompes le dogme de l’Immaculée Conception
définissant la Vierge comme préservée du péché originel. Cette nouvelle obligation
de foi au sein de l’Église catholique ne surgit cependant pas ex nihilo, mais est
l’aboutissement, en Occident, d’une longue et conflictuelle élaboration dogmatique
marquée par le poids de la lourde tradition augustinienne de la culpabilité
héréditaire. M. Lamy propose une histoire critique et rigoureuse de cette controverse
depuis sa naissance au début du XIIe siècle jusqu’à la définition de l’Immaculée
Conception lors du concile de Bâle qui met un terme aux débats médiévaux. Elle
s’aventure ainsi dans une périlleuse histoire des dogmes et s’en sort avec brio,
refusant toute visée apologétique et appliquant fermement les méthodes critiques de
la démarche historique dans son étude minutieuse des textes et de leur contexte.
L’examen attentif de traités aussi célèbres que la lettre de saint Bernard aux
chanoines de Lyon ou des œuvres de Jean Duns Scot, mais également celui d’une
multitude d’écrits moins connus et aux genres variés, permet de mettre en lumière
l’évolution de cette controverse complexe. Lorsque au début du XIIe siècle, la fête de
la Conception de la Vierge, d’origine orientale, est adoptée en Angleterre, elle suscite
échos favorables et virulentes réactions sur le continent. Pendant un siècle, zélateurs
et adversaires de la Conception s’affrontent jusqu’à ce qu’au XIIIe siècle, les docteurs
scolastiques rejettent unanimement le privilège immaculiste, impossible et
inconvenant dans l’ordre et la hiérarchie universels voulus par Dieu. Néanmoins, des
résistances sont à l’œuvre et travaillent à la diffusion progressive et incoercible de la
fête de la Conception s’opposant au refus persistant des maîtres universitaires.
L’établissement de cette fête relance le processus de définition doctrinale qui connaît,
à la charnière des XIIIe et XIVe siècles, un virage décisif grâce à des auteurs en rupture
avec la tradition scolastique, comme Guillaume de Ware ou Jean Duns Scot. La
doctrine immaculiste est dès lors reconnue et largement diffusée dans différents
milieux, qu’ils soient monastiques, universitaires ou populaires tandis qu’elle
provoque de véhémentes réactions de la part des dominicains. Rapidement, les
débats dégénèrent en affrontements violents et l’on cherche à apaiser les conflits lors
du concile schismatique de Bâle qui proclame en 1439 la conception sans tache de
Marie comme dogme de foi mais dont la décision restera sans réels effets.
Un des atouts de cet ouvrage, outre l’analyse détaillée du discours théologique et
de ses articulations, réside dans l’importance qu’accorde l’A. à la définition des
circonstances qui ont conditionné l’élaboration de ce dernier. Elle met ainsi en
évidence le rôle des hommes qui ont fait la controverse, les milieux dans lesquels ils
ont évolué, leur mode de connaissance et de pensée, leurs conceptions
ecclésiologiques et politiques, leurs rivalités et rapports de force. Elle donne ainsi une
dimension sociologique particulièrement intéressante à l’histoire de ce dogme. Peut-être, d’autre part, pourra-t-on regretter le choix, impliquant forcément des
répétitions, d’une présentation qui suit l’ordre chronologique des débats. Toutefois,
il semble difficile, vu la complexité de la controverse, de trouver une organisation qui
offre autant de cohérence.
Cette étude renouvelle l’histoire du dogme de l’Immaculée Conception, non
seulement par l’utilisation d’un corpus élargi de textes, mais aussi par l’élaboration
de questionnements nouveaux qui permettent à l’A. de montrer avec pertinence et
justesse le développement médiéval de la doctrine en même temps que ses
persistances, ses ruptures et ses enjeux.
Annick DELFOSSE
Medieval futures. Attitudes to the future in the Middle Ages, éd. John A. BURROW
et Ian P. WEI, Woodbridge, Boydell, 2000 ; 1 vol. in-8°, 188 p. ISBN : 0-85115-779-3. Prix : GBP 45.
Les ouvrages anglo-saxons sur la manière dont le Moyen Âge est perçu aux
époques ultérieures sont nombreux actuellement. Cette fois, cependant, nous
sommes en présence d’un recueil d’articles qui va en sens inverse : comment les gens
vivant au Moyen Âge voient l’avenir. Étudier celui-ci à l’époque médiévale, c’est
s’intéresser à l’annonce de la venue de l’Antéchrist, de la fin du monde et du jugement
dernier, aux utopies et même au passage à l’an mil. Mais c’est aussi s’attarder à des
préoccupations plus terre à terre : comment chacun pense à son avenir, le planifie et
agit pour lui. Les croyances eschatologiques et prophétiques sont souvent sous-estimées ou considérées comme bizarres. Elles ont donc rarement été étudiées
sérieusement et n’ont pas été considérées sur le même pied que d’autres aspects de
la culture médiévale. D’où l’intérêt de ce recueil de contributions sur le sujet, sachant
que les possibilités d’études sont infinies.
Le vocabulaire utilisé dans les chartes de donation, par exemple, fournit des
informations insoupçonnées sur les différentes conceptions du futur. Il peut être
simplement personnel, en se terminant par la mort du donateur ou continuant à
travers les générations successives. Il peut aussi être cyclique avec la nécessité de
répéter un même rituel à intervalles réguliers, ou encore eschatologique quand le
donateur espère de son acte un salut éternel (J.Cl. Schmitt). Les théologiens de
l’Université de Paris au XIIIe siècle, vu leur position dominante dans l’enseignement,
se considèrent comme responsables du bien-être moral de la société chrétienne et
donc aussi de son avenir. Ils font la distinction entre la connaissance de l’avenir
compris comme une séquence de cause à effet et qui peut être utilisé dans le but
d’améliorer la vie sur terre, et la prophétie proprement dite, présentée comme une
connaissance de nature différente, tirant son origine de la révélation divine (I.P. Wei).
La vertu de prudence intervient dans le futur. Elle peut être utile dans un grand
nombre d’activités humaines et permettre le succès futur dans notre monde, comme
elle peut apporter le bonheur après la mort (J. Burrow).
Ces trois contributions discutent sur le futur et ses différentes acceptions. Les deux
suivantes s’intéressent au traitement de la prophétie. Dante relie traditions païennes
et chrétiennes et invente un nouvel avenir pour la poésie (P. Boitani). L’usage des
prophéties se rapportant à Thomas Beckett se modifie entre 1170 et le XVIe siècle, en
fonction du contexte politique : elles contribuent d’abord à augmenter son culte, puis
elles soutiennent l’autorité royale aux XIVe et XVe siècles, avant d’attaquer ce même
pouvoir au XVIe siècle (Ph.B. Roberts).
Enfin, une troisième partie comprend des contributions qui se placent dans un
contexte plus concret : elles étudient les moyens par lesquels on essaie d’inspirer ce
qui devrait arriver dans le futur. Les rois de France, par exemple, ont fait des
tentatives à plusieurs reprises pour contrôler ce qui arriverait après leur mort, voulant
assurer la prospérité future de leur reine et de leurs proches par des donations (E.A.R.
Brown). L’aristocratie aux XIe et XIIe siècles en France pense à son avenir et veille à
assurer son bien-être ici-bas et son bonheur spirituel après sa mort (M. Bull). Le droit
coutumier anglais, à partir de 1200, commence à donner plus de poids aux garants des
propriétés (P. Brand). Enfin, les jeux de dés, pour ceux qui jouaient leur avenir sur la
chance, avaient des règles à respecter, ce qui n’empêchait pas les tricheries et
encourageait les moralistes à critiquer cette activité populaire (Rh. Purdie).
Le problème, lors de l’élaboration d’un tel recueil de contributions, est de lui
assurer une certaine cohérence et de donner une vue d’ensemble du problème
abordé. Il faut reconnaître que les auteurs abordent des sujets très variés, n’ayant pas
de lien entre eux. De plus, tout le Moyen Âge n’est pas abordé ici, ni
géographiquement (Byzance et l’Islam sont absents totalement) ni
chronologiquement (pratiquement tout est postérieur au XIIe siècle). Cette remarque
n’enlève certainement rien à la valeur des différents travaux pris séparément.
Quelques idées maîtresses apparaissent toutefois à travers le livre. L’avenir
préoccupait au Moyen Âge comme à toutes les époques. Il se situe sur deux plans : la
situation de chacun sur terre, jusqu’à sa mort, et le bonheur dans l’au-delà. Il est à deux
niveaux : des prédictions, ou plutôt des prévisions, sont faites à partir des situations
présentes et des connaissances du moment, tandis que les prophéties divines sont en
principe indépendantes de la vie matérielle et du monde terrestre.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Kirsten A. SEAVER, The Frozen Echo : Greenland and the Exploration of North
America ca A.D. 1000-1500, Stanford, Stanford U.P., 1998 ; 1 vol. in-8°, XVI-408 p.,
ill., cartes. ISBN : 0-8047-3161-6. Prix : GBP 14,95 ; USD 19,95.
Il est aujourd’hui admis que la découverte de l’Amérique ne date pas de 1492, mais
qu’elle est antérieure de 500 ans. Le « Vinland », quelque part en Amérique du Nord,
fut fréquenté par des pêcheurs venus des pays scandinaves vers l’an mil, donc bien
avant la redécouverte de ces terres froides par Jean Cabot en 1497. Les formidables
navigateurs que furent les Vikings, et parmi eux Erik le Rouge, sont partis de
Norvège, ont occupé l’Islande au IXe, puis ont cinglé vers l’Ouest pour atteindre le
Sud du Groenland un siècle plus tard. Finalement ils ont traversé le détroit de Davis
pour débarquer sur les côtes du continent américain, sans doute à Terre Neuve et en
Nouvelle Écosse. S’ensuivit une véritable colonisation du Groenland et de certains
territoires de l’Amérique septentrionale, ces derniers étant propices à la chasse, à la
pêche et à la récolte de bois. Ces faits sont attestés par trop de textes et confirmés par
trop de découvertes archéologiques pour pouvoir être récusés.
Le problème n’est donc plus de dater la première découverte de l’Amérique du
Nord, mais de savoir ce qui s’est vraiment passé pendant les 500 ans qui séparent le
débarquement d’Erik le Rouge et des Vikings et l’arrivée des explorateurs de la fin du
XVe siècle. L’ouvrage de K.A. Seaver est ambitieux puisqu’il entend couvrir ce demi-millénaire. Familière des langues anglaise et scandinaves, l’A. établit des liens entre
les traditions et méthodes scientifiques qui expliquent l’exploration et la colonisation
de l’Atlantique du Nord de telle ou telle manière selon qu’ils sont Anglophones ou
Scandinaves.
Elle décrit, sources à l’appui, le premier établissement des Scandinaves au
Groenland à la fin du Xe siècle, puis leur avancée vers l’Ouest. Mais son sujet de
prédilection est également la fin généralement admise du Groenland norvégien et par
conséquent la disparition des colons scandinaves autour du détroit de Davis. En
réalité, elle récuse les vieilles hypothèses suivant lesquelles la colonisation du
Groenland était condamnée à cause de l’environnement hostile très dur, de
l’éloignement de l’Europe et de leur abandon par les autorités norvégiennes, dont ils
étaient supposés recevoir du grain nécessaire pour leur survie. Elle démontre que la
malnutrition qui en aurait résulté n’est qu’une grossière invention. Suffisamment de
preuves archéologiques et documentaires (en langues scandinaves, donc peut-être
insuffisamment exploités par les historiens anglophones) permettent de soutenir que
les communications furent maintenues entre le Groenland et l’Europe et entre le
Groenland et l’Amérique jusqu’au XVesiècle. Les colons traversent au moins
occasionnellement le détroit pour les fourrures et pour le bois. K.A.S. se demande s’il
peut exister une coïncidence entre la fin de la colonie du Groenland et la nouvelle
exploration de l’Atlantique Nord. Elle évoque, pour expliquer la disparition des
colons au Groenland et en Amérique du Nord à la fin du XVe et au début du XVIe une
violente attaque extérieure, une émigration rapide ou une disparition lente due à un
isolement de plus en plus grand. À l’époque, en effet, les nouveaux explorateurs qui
voudront pêcher à Terre Neuve prendront une route plus directe et plus sûre, évitant
complètement le Groenland, et cela au moment où le Danemark et la Norvège sont
dans une période de crise économique et politique au point d’oublier une colonie
aussi éloignée que le Groenland.
Devrait-on attribuer des conclusions erronées au fait que des historiens
anglophones ne connaissent pas suffisamment les langues danoise, suédoise,
norvégienne et islandaise ? Si tel est le cas, les recherches de K.A.S. seraient d’un
grand apport…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Christopher YOUNG, Narrativische Perspektiven in Wolframs Willehalm, Tübingen,
Niemeyer, 2000 ; 1 vol. in-8°, VIII-203 p. (Untersuchungen zur deutschen
Literaturgeschichte, 104). ISBN : 3-484-32104-0. Prix : DEM 76 ; ATS 555 ; CHF 69.
Constatant que, quelle que soit leur nature, aucune des études portant sur
Willehalm n’est exempte de graves lacunes, Chr.Y. se propose de remédier à cet état
de fait. Il commence par analyser les propos du narrateur et des personnages afin de
préciser « les perspectives que ces deux instances projettent sur le texte dans une
interaction dynamique » (p. 8, 14-105), puis, utilisant les enseignements ainsi
recueillis, il s’efforce de caractériser l’œuvre de manière exhaustive (p. 106-187).
Après plus de 160 pages d’analyses et de réflexions sur les personnages et l’auteur
(ou narrateur), Chr.Y. pense pouvoir refuser l’attitude « harmonisante » (p. 177) qui
choisit une perspective unificatrice, voire unilatérale, laissant de côté des éléments
fondamentaux du texte. Il estime également avoir montré que l’attitude
« aporétique » (p. 178) d’après laquelle Wolfram n’est pas parvenu à donner à son
œuvre une parfaite consistance ne rend pas justice aux éminents talents du poète. Il
préfère affirmer que Wolfram a non seulement assumé et intensifié les contradictions
que les « harmonisateurs » éliminent et qui, pour les « aporétistes », sont la preuve de
son impuissance, mais qu’il en a joué, laissant à ses auditeurs-lecteurs le soin de faire
leur choix : « Le sens du Willehalm consiste finalement à montrer qu’il n’y a pas un
sens unique. […] Sans aucun doute, la sensation herméneutique que représente
Willehalm doit être recherchée dans son multiperspectivisme. » (p. 187).
Une fois encore, il s’agit de prouver que, en dépit des défauts, lacunes et
contradictions que d’excellentes analyses mettent en relief (cf. par exemple p. 38-64
sur Gyburc, passim dans toute la deuxième partie), Wolfram est un auteur génial, en
avance sur son temps, bien supérieur en tout cas aux auteurs de ses deux sources, la
Chanson des Aliscans et le Conte du Graal. En cela, Chr.Y. réagit conformément à la très
grande majorité des critiques dont il croit pourtant se distinguer. Cette attitude plus
que séculaire se traduit par le refus de partir de la source, du rapport, en l’occurrence
fort é