2003
Le Moyen Age
Enjeux d’un travail de réécriture : les
incipits du
Pèlerinage de Vie humaine de Guillaume
de Digulleville et leurs remaniements ultérieurs
[*]
Fabienne Pomel
Université de Rennes 2
Guillaume de Digulleville (1355), le clerc d’Angers (mise en
prose en 1465) puis le moine de Clairvaux (remaniement en vers, vers 1500)
réécrivent tour à tour le Pèlerinage de Vie humaine. Les incipits permettent
d’analyser notamment le mode de transmission et de représentation du texte. Si
l’auto-réécriture apparaît comme reniement et rachat, les réécritures
ultérieures tentent de réactualiser le texte ou inversement de le rétablir dans
son état d’origine. L’élimination du dispositif oral chez Guillaume témoigne du
passage à une réception individuelle et silencieuse qui favorise une lecture
fragmentée. Sa réécriture repose sur un réemploi partiel de la première
version, tandis que le passage du vers à la prose consacre un travail
syntaxique et lexical. La position du moine de Clairvaux est intéressante en ce
qu’elle défend le texte en vers contre la prose « dépravée » et la seconde
version contre la première. Mots-clés :
Guillaume de Digulleville, Pèlerinage de Vie Humaine, réception, lecture, mise en prose.
Guillaume de Digulleville (1355), the Angers cleric (who rewrote
the work in prose in 1465), and the Clairvaux monk (who revised it in verse
around 1500) all worked on Pèlerinage de Vie humaine. The incipits make it
possible for us to analyse the mode of transmission and representation of the
text. While self-rewriting appears as a form of recanting or redeeming one’s
words, later rewritings attempt either update the text or to restore it to its
original state. The cancellation of the oral aspect to be found in Guillaume’s
version testifies to a shift to an individual and silent reception which is
favourable to a fragmented mode of reading. His rewriting rests on a partial
use of the first version while the shift from verse to prose involves lexical
and syntactical work. The Clairvaux monk’s position is interesting in that he
stands for a text in verse against “depraved” prose, and thus for the first
version against the second.Keywords :
Guillaume de Digulleville, Pèlerinage de Vie Humaine, reception, reading, rewriting into prose.
Le
Pèlerinage de Vie
humaine de Guillaume de Digulleville
[1] présente le cas intéressant et assez rare d’un texte
réécrit par le même auteur à vingt-cinq ans d’intervalle : la deuxième version
(1355), inédite
[2], est
distincte de la première (1330) par des coupes, des ajouts, des amplifications
et un réaménagement interne de certains épisodes
[3]. En outre, ce texte a fait l’objet de remaniements
ultérieurs, avec une mise en prose de la première rédaction par un clerc
d’Angers en 1465 et un remaniement en vers de la seconde rédaction par un moine
anonyme de Clairvaux après 1500
[4]. Le premier volet de la trilogie
[5] de Guillaume de Digulleville offre donc
un poste d’observation privilégié sur les phénomènes de réécriture.
L’approche sera limitée ici à l’
incipit, qui tiendra lieu d’échantillon et qui
représente un lieu stratégique de commentaire sur la réécriture
[6]. Des paramètres à la fois
historiques, idéologiques et esthétiques, entrent en jeu dans le travail du
remaniement. La réécriture permet de mesurer des changements dans le mode de
réception et de transmission du texte, et met en œuvre un travail et une
réflexion sur la langue et le texte littéraire.
1. Les objectifs des différentes réécritures
L’adjonction d’éléments métatextuels dans les réécritures de
l’incipit fournit un commentaire sur
les objectifs poursuivis.
L’auto-réécriture comme reniement et
rachat
Le vers 24 de la seconde rédaction, après avoir rappelé la date
du songe, l’an mil .CCCX., situe
l’expérience au vers 96 passé a des ans
XXV. C’est donc un quart de siècle qui s’est écoulé entre les deux
versions : le contexte idéologique et culturel a forcément évolué et la
réécriture va témoigner de ce changement. Guillaume, pourtant, présente son
travail de réécriture sous un angle strictement personnel. Il qualifie d’abord
sa première rédaction du songe allégorique de premier jet, de version grossière
et inachevée, à travers l’opposition entre le temps du réveil, où le souvenir
n’est que partiel, et le temps de la réflexion ultérieure :
Au lever on est
sommeilleus
Et sont les sens si
pereceus
Que son songe point on
n’entent
Se n’est en gros
sommierement.
Mais quant on s’est bien
avisé
Et on y a apres
pensé,
Lors en souvient il plus a
plain. v. 13-19
À une représentation grossière initiale se substituerait donc
une mise en forme plus approfondie grâce au travail de la mémoire et de la
réflexion, autrement dit grâce au travail de l’écriture. Pourtant, Guillaume
lui-même souligne le paradoxe : si la première rédaction est une version un peu
fraîche et précipitée, la seconde ne serait-elle pas un peu tardive ? Pourquoi
avoir attendu si longtemps ?
Quar trop atendre le
feroit
Oublier et n’en
souvendroit. v. 21-22
Il aurait donc fixé le songe pour mémoire afin de le
corriger
[7] et l’affiner
ensuite, mais le projet aurait été contrarié :
Et le cuidoy je bien
faire
Se n’eüsse eu
contraire. v. 33-34
Guillaume explique alors que sa première version a été diffusée
sans son accord.
Sans mon sceü et
volenté
Tout mon escript me fut
osté
Par tout divulgué v.
35-37
Dès lors, la première rédaction fait figure de version reniée.
Désormais, elle n’est plus cautionnée par son auteur qui la désavoue au nom de
son imperfection. Cette histoire de vol paraît pourtant assez peu crédible. Le
temps de réaction semble d’abord excessivement long. Certes, M.A. Lofthouse a
fait l’hypothèse d’une autre rédaction intermédiaire à partir d’un manuscrit
qui mixe les deux autres rédactions
[8]. Certes Guillaume semble sujet à une tendance
paranoïaque perceptible dans la seconde version avec les figures de Trahison et
Détraction, et elle a pu être alimentée par quelques déboires ou conflits dans
son monastère
[9]. Mais
on a du mal à croire qu’il ne se soit pas satisfait dans un premier temps de sa
première rédaction. Les justifications sur l’expérience et la mémoire du songe,
qui peuvent être lues comme des métaphores de l’écriture, sont également peu
convaincantes. Le scénario du vol pourrait donc être une fiction destinée à ne
pas assumer totalement les critiques dont la première rédaction a dû faire
l’objet. Il est à noter qu’Éloquence Théologienne, dans le
Traictié d’une vision faite contre le Ronmant de
la Rose par le Chancelier de Paris
[10], envisage une défense analogue et les mêmes
prétextes pour Jean de Meun :
Mais bel ami, […] tu diras par
aventure que tu ne fus pas maistre de ravoir ton livre quant il fu publié ; ou
par aventure te fu il amblé sans ton sceu ou autremant ; je ne le
say
[11].
La deuxième rédaction semble précisément redoubler de prudence
et traduire une volonté accrue d’orthodoxie religieuse, politique et morale :
elle supprime par exemple les critiques envers le roi ou les religieux frappés
par Avarice, et fustige les ennemis de l’Église comme Hérésie, Nigromancie ou
Superstition. Elle supprime les plaintes du pèlerin qui concernent l’armure des
vertus, lourde à porter, rendant le pèlerin plus convenable (mais moins
sympathique !). Elle accentue encore les adjuvants au salut avec de multiples
interventions de la colombe de Grâce de Dieu, les signes de croix et les
prières. Guillaume aurait donc réécrit son texte pour le rendre plus conforme à
une idéologie politique et religieuse, vraisemblablement à l’instigation de
certains de ses proches ou supérieurs. P.Y. Badel l’a bien suggéré : « […] le
Pèlerinage n’a-t-il pas vulgarisé avec maladresse auprès d’un public peu
compétent des vérités qu’il peut mal comprendre ? Guillaume retouche son œuvre
pour lui ôter toute ambiguïté théologique et il cherche un public mieux
informé. »
[12] La
seconde rédaction apparaît dès lors comme un avocat de Guillaume en quête de
réhabilitation : le vocabulaire juridique est fortement présent dans le second
incipit avec
prouvains ou
amendement
[13], et le livre est personnifié en envoyé
chargé de réparer et de racheter la réputation de Guillaume :
Et iceluy
amandement
Quel qu’il soit et
adrecement
Tout entour le coul luy pendray
[…]
Si que songe tu t’en
iras
Par tous les lieux ou esté
as.
A tous tes prouvains
t’envoie
Pour ce que y sces la
voye.
De par moy les va tous
tailler
Et metre a point et
adrecier,
Quant sanz mon congié tu y
alas,
Par congié aler y
devras. v. 67-69 et 73-80
La réécriture permet un second itinéraire – une seconde
diffusion – qui aurait valeur de pénitence rédemptrice pour son auteur. La
seconde rédaction s’inscrit dans le projet du salut lui-même, comme si elle
était un viatique pour Guillaume, un
loial
message/ De tout [s]on pelerinage
[14], destiné à corriger et réparer les errements
idéologiques de la première version, et à assurer ainsi le salut de son
auteur.
Les réécritures ultérieures : entre
réactualisation et rétablissement du texte
La mise en prose par le clerc anonyme d’Angers
[15], datée dans les
manuscrits de 1464, se présente comme une œuvre de commande,
pour obeir a la requeste de très haulte et
excellente princesse, [s]a tres redoubtée dame, dame Jehane de Laval, par la
grace de Dieu royne de Jherusalem et de Cecile, Duchesse d’Anjou et de Bar,
Contesse de Provence
[16]. Œuvre anonyme d’un
tres humble clerc serviteur et subject d’icelle
dame, qui selon le topos d’humilité, se dit indigne de se nommer et
désireux d’
evader vaine gloyre, elle
se donne comme un travail de
translateur consistant à
convertir de ryme en prose franchoyse le livre du
pelerinaige de vie humaine. Cette prosification n’est qu’un cas
parmi d’autres d’un procédé fréquent au XV
e siècle. Si
elle ne fait ici l’objet d’aucun commentaire précis, elle est généralement
destinée à rajeunir des textes en modernisant et actualisant la langue et le
style. La prose, perçue comme forme privilégiée de la vérité, peut apparaître
comme un meilleur outil pour des œuvres didactiques et religieuses dont elle
faciliterait la lecture.
Prenant le contre-pied de l’entreprise précédente, le
remaniement en vers du moine de Clairvaux sur la seconde rédaction revendique
une recherche du texte original avec la volonté de le nettoyer des
modifications qu’il a pu subir :
Jadis fut fait par
equité
En bonne rime et
mesurée,
Mais par tres longue
antiquité
A esté beaucoup
depravée
Puis de present bien
reparée,
A moult grans peines et
travaulx
Et a forme deüe
redigée
Par l’ung des moynes de
Clervaulx. § 3
Ces deux remaniements sont donc de nature opposée : actualiser
ou restaurer le texte dans son intégrité première, tels sont les enjeux d’un
débat qui traduit des approches discutées et diverses du texte.
2. Les réécritures : signes de changements dans la réception du
texte littéraire
De la réception orale et collective à
la réception silencieuse et individuelle
Le premier
incipit de
Guillaume recourt à un dispositif oral, en convoquant un auditoire qu’il veut
diversifié –
riche, povre, sage et fol/ Soient
roys, soient roynes/ Pelerins et pelerines,
grans et petis
[17]– à venir écouter son récit, à grand
renfort de verbes d’écoute et de notations spatio-temporelles :
Or (i) viengnent pres et se
aroutent
Toute gent et bien
escoutent v. 15-16
Or entendez la
vision v. 31
Le découpage de l’ensemble du récit en quatre séances de
lecture, prenant en compte la fatigue des auditeurs et la nécessité de
pauses
[18], va de pair
avec la recherche d’un auditoire laïque. Guillaume insiste :
En francois toute mise
l’ai
A ce que l’entende li
lai. v. 23-24
Les images dans les manuscrits traduisent souvent ce mode de
réception oral, programmé par le texte par un cercle de représentants divers de
la société autour d’un récitant placé sur une sorte de chaire
[19]. Dans sa réécriture,
Guillaume abandonne ce dispositif, considéré vraisemblablement comme archaïque.
Cet aspect de la réécriture traduit une évolution générale amorcée au
XIV
e siècle et renforcée au XV
e: le
développement de la lecture individuelle et silencieuse, dont P. Saenger a
retracé l’histoire
[20]. Elle traduit aussi une restriction du destinataire,
qui doit désormais savoir lire lui-même et connaître en outre le latin s’il
veut accéder à la totalité du texte, puisque sont insérés de nouveaux passages
en latin. La seconde rédaction à cet égard est quelque peu en porte-à-faux :
visant un destinataire plus érudit, elle met en fiction allégorique une
problématique religieuse pour un public qui peut accéder directement à des
traités, que ce soit en français ou en latin. Elle présente donc un intérêt
didactique moindre et le nombre nettement inférieur de manuscrits de cette
seconde version, qui sera pourtant imprimée et traduite par Lydgate, reflète
peut-être un succès moins net.
Guillaume, par sa réécriture, se situe ainsi à un moment
charnière entre deux modes de lecture, et son abandon du dispositif oral trouve
un écho inversé dans les écarts des miniatures par rapport au texte,
lorsqu’elles maintiennent la mise en scène orale que le texte a supprimée,
comme c’est le cas dans le manuscrit B.N. fr. 377. Si le remaniement en vers ne
précise pas de mode de lecture particulier, la mise en prose s’attache à
maintenir les deux possibilités en convoquant ceux qui
le voudront ouir, mais en évoquant
aussi les lisans et
escoutans.
De la lecture continue à la possible
lecture fragmentée
L’adjonction d’un paratexte accompagnant les remaniements dans
les premières versions imprimées
[21] signale un autre changement dans la réception du
texte : la sélection possible de fragments grâce à un meilleur repérage du
contenu. L’édition de la mise en prose par M. Husz en 1486 est ainsi
accompagnée d’une table qui présente en quelques lignes le résumé détaillé de
chaque chapitre numéroté des quatre livres, repris ensuite en tête de chaque
chapitre. De même, mais plus brièvement, l’édition du remaniement en vers par
Vérard en 1511 propose une table résumant, sans les numéroter, les principaux
épisodes du texte. Il est à noter que l’édition du même remaniement par Rembolt
et Petit adopte un autre dispositif de repérage, nommé
table ou repertoire. C’est un index
alphabétique, qui tient aussi de la table puisqu’il fournit des titres ou
résumés brefs, mais peu performant avec ses 733 entrées pour 404 mots initiaux
(soit 39 % des entrées à une seule occurrence), parfois sans pertinence
sémantique comme des prépositions ou articles
[22]. Cette table pousse à ses limites la possibilité
d’une lecture transversale et partielle de l’œuvre en faisant éclater sa
linéarité et son unité jusqu’à offrir une lecture par morceaux, à la manière
d’une anthologie ou d’un recueil, pour un lecteur pressé ou peu soucieux d’une
lecture continue et complète. Cette fragmentation présente l’avantage de rendre
plus digeste et accessible la lecture d’un texte qui reste dense et long.
L’apparition d’un paratexte et de différents systèmes de repérages est donc
concomitant aux remaniements et au développement de la lecture individuelle et
silencieuse, dont P. Saenger a montré qu’elle relevait aussi de l’esprit
scolastique : le lecteur, plus qualifié, est appelé à circuler dans le texte,
entre ses parties, entre le texte et son paratexte. L’édition de Vérard propose
même des références textuelles en marge, invitant le lecteur à la glose et à
une pratique de l’intertextualité.
Le reniement du
Roman de la Rose comme modèle dans le
second incipit de Guillaume ? Les
changements dans la réception du texte littéraire
Le premier incipit
présentait la lecture attentive et admirative du Roman de la Rose comme la source d’inspiration
littéraire de Guillaume :
En veillant avoie
leü,
Consideré et bien
veü
Le biau roumans de la
Rose.
Bien croi que ce fu la
chose
Qui plus m’esmut a ce
songier
Que ci apres vous vueil
nuncier. v. 9-14
En effet, le
Pèlerinage de Vie
Humaine peut se lire comme une transposition religieuse du modèle
allégorique de Guillaume de Lorris : à la quête amoureuse de la rose se
substitue la quête sotériologique de la Jérusalem céleste, toutes deux
contemplées au seuil du récit dans un miroir, instigateur du désir et fondateur
de la dynamique narrative
[23]. Or la seconde rédaction de l’
incipit élimine cette référence au
Roman de la Rose. Est-ce pour autant
un reniement ? Il est vraisemblable que la renommée croissante de Jean de Meun
et le caractère sulfureux de son dénouement (et de certains autres passages),
qui parodie en outre les voies de paradis, rendent difficile pour un moine
cistercien la revendication de ce texte comme modèle, ou du moins, la rendent
ambiguë du fait de ses deux parties
[24]. La scène finale risquait de contaminer le texte de
Guillaume de Digulleville en lui offrant une caricature grotesque et anticipée
par la transposition du pèlerinage en métaphore sexuelle. Guillaume se montre
du coup explicitement critique dans sa seconde rédaction envers le second
Roman de la Rose en ajoutant plus loin
dans son texte une attaque par la bouche de Vénus
[25]. Là encore, la dimension idéologique,
religieuse et morale semble devenir prioritaire chez Guillaume et reléguer au
second plan des considérations littéraires
[26]. Guillaume de Digulleville, dans son revirement qui
ne va pas je crois jusqu’au reniement
[27], en tout cas pour le premier
Roman de la Rose et pour les modèles
littéraires allégoriques que restent Guillaume et Jean, peut apparaître comme
un des premiers à montrer des réticences envers le
Roman de la Rose
[28], annonçant en cela la querelle à venir
et la position morale des rhodophobes comme Jean Gerson ou Christine de
Pizan
[29]. Comme
Guillaume, Christine sera prise entre la reconnaissance de la valeur littéraire
du texte et sa critique morale. Le gommage initial de la référence au modèle
allégorique du
Roman de la Rose
signale un changement dans la réception du
Roman
de la Rose et plus généralement du texte littéraire avec l’essor
d’un débat sur la responsabilité morale et idéologique de l’auteur et sur le
statut du texte littéraire
[30]. P.Y. Badel l’a bien noté :
« […] l’essor de la littérature de fiction, plus apte à
satisfaire les désirs des hommes qu’à exhorter les pécheurs à la repentance ou
à édifier les croyants, a rencontré de réelles résistances et la réprobation de
moines et de clercs qui refusaient tout compromis avec le monde. » [31]
La réécriture de Guillaume reflète la pression morale et
idéologique exercée sur les textes littéraires, à laquelle il a semble-t-il
cédé, et la suspicion dont ils font l’objet, alors précisément que le champ
littéraire tend à s’affirmer comme autonome.
3. Le travail sur la langue et le texte
La réécriture du
Pèlerinage de Vie Humaine par
Guillaume :
le remploi
partiel
Si Guillaume rédige un
incipit entièrement nouveau dans les 98 premiers
vers pour expliquer les raisons de sa réécriture, il recycle ensuite
partiellement des bribes de vers de la première rédaction ou des séries
entières de vers. On retrouve ainsi au v. 109 la formule
de loing (PVH1
[32], v. 42) à propos de la vision au miroir
ou les vers 45-50 et 51-58 du PVH1 décrivant la Jérusalem céleste aux v.
115-120 puis v. 127-134 du PVH2, désormais enchâssés dans une reformulation
paraphrastique du début du songe, où apparaissent des éléments nouveaux comme
les anges assis sur le mur d’enceinte. Guillaume suit le même ordre de
présentation et mélange paraphrase et remploi tout en ajoutant de ci, de là
quelques nouveautés. On peut comparer pour exemple deux passages :
Mes ce mont me
desconfortoit
Que chascun pas (bien) n’i
entroit
A son plaisir pour
l’entrée
Qu’estoit mont forment
gardée.
Cherubin portier en
estoit
Qui un glaive fourbi
tenoit,
Bien esmoulu a deux
taillans,
Tout versatile et bien
tournans.
Mont s’en savoit cil bien
aidier (…).
PVH1 v.59-67
Tant i avoit que
l’entrée
Tres formant en estoit
gardée.
Cherubin portier en
estoit,
Qui un glaive fourbi
tenoit
Dont il se savoit bien
aidier.
PVH2 v.135-139
Deux vers sont gardés entièrement, mais d’autres sont omis ou
quelque peu revus (mais les copistes ont pu aussi intervenir). Parfois, ce sont
seulement les mots à la rime qui sont gardés. La remarque de regret sur la
difficulté à entrer dans l’enceinte a été transformée en un constat moins
subjectif avec les nouveaux vers sur les anges, assis sur le mur :
[…] angelz
estoient
Qui tous temps le guet
faisoient
Et gardoient que
l’entrée
Point ne fust
abandonnée
Fors aus pelerins
seulement
Qui y venoient
devotement. PVH2 v. 121-126
Ces quelques changements sont à l’image de la réécriture
d’ensemble qui opère une refonte avec remploi partiel de morceaux, selon une
tendance générale à l’alourdissement quantitatif et qualitatif. Comme le
remarque M.A. Lofthouse, Guillaume disposait vraisemblablement d’une copie de
la première rédaction, qu’il dit avoir dû
mender/
Aus estranges et emprunter […] pour li bien corrigier
[33].
Du vers à la prose : travail
syntaxique et lexical
La mise en prose apparaît comme une transformation
essentiellement syntaxique du texte avec le développement de la subordination
là où le vers optait pour la simple juxtaposition de propositions. Les
premières phrases montrent bien cette tendance à privilégier la subordination,
avec la circonstancielle de temps ou la relative :
Une vision vueil
nuncier
Qui en dormant m’avint
l’autrier.
En veillant avoie
leü
Consideré et bien
veü
Le biaus roumans de la
Rose.
Bien croi que ce fu la
chose
Qui plus m’esmut a ce
songier
Que ci apres vous vueil
nuncier. v. 9-14
[…] anoncer vueil une vision
que en mon lyt dormant a l’abbaye de Chalis
pres la cité de Senlis m’est
advenue, apres ce que j’avoye paravant vueillé
a estudier et lire le tres beau
Roman de la Rose, lequel comme je croy fut
occasion de mon songe que je
songe et que j’entens ycy apres declarer
La mise en prose renforce aussi la coordination en multipliant
les « et », « et si », « et aussi ». Le changement que représente la mise en
prose est donc d’abord rythmique, avec le passage de l’octosyllabe à une prose
plus ample et cumulative, correspondant à la fois à la dissociation entre
lecture et oralité et à l’évolution générale de la langue en moyen français
vers un ordre syntaxique et non plus rythmique des mots. Par ailleurs, la mise
en prose opère des changements lexicaux, substituant par exemple à
mansion la formule
demoure permanente
[34], à c
onsideré et bien veü les verbes
estudier et lire ou encore à
nuncier le verbe
desclarer. Il s’agit le plus souvent
d’un rajeunissement ou d’un ajustement du vocabulaire.
Le clerc d’Angers s’autorise également des libertés comme la
contraction, le déplacement de vers ou l’ajout. Ainsi, il n’évoque pas
l’auditoire divers de Guillaume,
Riche, povre,
sage et fol,/ Soient roys, soient roynes
[35], mais s’adresse seulement
A tous, princes, princesses. Il
supprime aussi l’invitation à s’asseoir (bien qu’il maintienne celle à
s’approcher pour écouter) ou encore la mention de la distance dans la vision
qu’il a eue de la Jérusalem au miroir. Inversement, il ajoute deux mentions de
Dieu
[36] et l’image
didactique du miroir en appelant son public à se mirer dans ce récit de songe.
Enfin, il anticipe dans la première phrase la référence spatiale
a l’abbaie de Chaalit/ Si com j’estoie en mon
lit
[37] en
précisant en outre
pres de Senlis.
Mais globalement, le translateur semble suivre d’assez près le texte en
vers.
L’amorce d’une réflexion sur
l’établissement d’un texte :
la défense du texte original par le
moine de Clairvaux
La mise en prose du clerc d’Angers a fait l’objet d’une
critique virulente par le moine de Clairvaux qui n’y a vu qu’une dégradation
littéraire : la
bonne rime et mesurée
a été
depravée et le
plaisant stile
[38] du texte corrompu.
Pieca quelque ung, ne scay
pourquoy,
Le translata de rime en
prose,
En quoy mal fist comme je
croy,
Car mal a droit vient ceste
chose,
Comme se le
Methamorphose
L’en mettoit en langue
rural
Ou toute poesie est
enclose,
Exponible a bon sens
moral. § 5
Le jugement de condamnation est radical et sans pitié
:
Car quiconque a
entendement
De sens acquis ou de
clergie,
En lisant ce
translatement
De ceste prose mal
ordie,
Congnoistra que nulle
energie
En elle n’y a, ne
prouffit,
Mais n’est que droicte
mocquerie.
N’en desplaise a cil qui la
fist. § 7
Le moine considère donc la réécriture en prose comme un
sacrilège stylistique et se montre soucieux de la forme au point de lui
rattacher le profit didactique du texte. La seconde raison de critiquer cette
réécriture tient au choix de la première rédaction comme base :
Encore ceste
translation
A esté tyrée et
extraite
De la premiere
ediction
De l’acteur, qu’estoit
imperfaicte
Ainsi que lui mesme
l’atteste
Evidemment en son
prologue.
Raison est donc qu’on la
rejecte
Puis qu’ainsi a verité
derogue. § 8
Le moine de Clairvaux se montre donc attentif non seulement au
respect du texte, mais aussi à la volonté de l’auteur. Il se propose un travail
de correction et de restauration du texte en vers, d’après la deuxième
rédaction, que Guillaume a voulu substituer à la première. Il s’agit de
reparer et d’emender le texte que le temps (la tres longue antiquité, et peut-être aussi les
copistes) a dégradé. Cette restauration, présentée comme un
labeur, est motivée par la communauté
religieuse – tous deux sont cisterciens – et le bénéfice didactique potentiel
:
Car luy et du livre
l’acteur
Sont de mesme
profession.
Aussi pour la
devotion
De ceulx qui sont
entalenté
Faire
peregrination
En Jherusalem la
cité. § 4
L’intervention du moine de Clairvaux sur le texte de Guillaume
est effectivement minime ; mais il est difficile de faire la part de ce qui lui
revient et celle des copistes antérieurs, d’autant que l’on ne sait pas sur
quel manuscrit il s’est lui-même appuyé. Si l’on compare avec le manuscrit B.N.
fr. 377, on observe l’ajout systématique de petits mots comme des pronoms
sujets, des conjonctions de subordination ou de coordination.
Mieux amender je le
povoie
Quant tout seul je le
tenoie
Que ne feroie
maintenant.
PVH2, B.N.F. fr. 377
Car mieulx amender le
povoie
Quant devers moy tout seul
l’avoye
Que je ne feroye
maintenant.
Clairvaux
Ces monosyllabes permettent en effet d’obtenir le compte
d’octosyllabes, sachant que Guillaume adoptait la spécificité anglo-normande
qui consiste à compter le e atone, mais que les copistes intervenaient déjà
pour modifier ce principe
[39]. La volonté de restauration du texte original est
donc paradoxale puisqu’elle s’accompagne d’une pratique normative dans le
compte des syllabes qui annonce les interventions de certains éditeurs modernes
dans le même sens
[40]
et ignore la spécificité de Guillaume à cet égard. Les retouches semblent donc
ténues, mais fréquentes et minutieuses, et portent essentiellement sur la
versification et la syntaxe. Le moine de Clairvaux est ainsi un personnage
difficile à classer, entre le remanieur et le copiste assumant son rôle
d’éditeur. Il témoigne en tout cas d’un débat et d’une réflexion sur le statut
du texte littéraire et sur les modalités de sa transmission.
* * *
Le travail de la réécriture peut donc emprunter des procédés
fort divers, en passant par la prosification, le remploi, la correction ou
l’auto-correction. Il met surtout en jeu le statut même du texte littéraire,
dans la dimension esthétique, mais aussi idéologique, religieuse et morale, de
sa réception. Il s’inscrit dans la pratique médiévale d’une « mouvance », pour
reprendre le terme de P. Zumthor, qui consiste à appréhender le texte comme non
fixé définitivement, perfectible, vivant et propriété collective. En ce sens,
toute réécriture est légitime et peut développer de nouvelles potentialités
stylistiques du texte, lui accordant une autre vie et une plus large diffusion,
prenant en compte les changements dans le mode de réception du texte comme le
passage fondamental à la lecture silencieuse et individuelle ou les nouvelles
pratiques de la langue
[41].
La position du moine de Clairvaux représente pourtant une
approche radicalement nouvelle du texte qui vient s’opposer à la mouvance : le
texte présenterait une cohérence stylistique que l’on n’est pas en droit de
modifier et qu’il s’agit de respecter. On voit ici s’esquisser à la fois une
conception fixe du texte et un statut reconnu à l’auteur qui devient caution
esthétique et idéologique du texte. Car ce que révèle le travail de la
réécriture par Guillaume, c’est bien cette question de la responsabilité morale
et idéologique de l’écrivain et du statut du texte littéraire, qui se voit
reconnaître un pouvoir : celui de mésuser de sa force esthétique pour diffuser
des idées nocives ou dangereuses, parfois même à son insu. Ainsi, dans sa bonne
volonté édifiante, Guillaume aurait été accusé de vulgarisation dangereuse ou
de dérive. Guillaume n’est pourtant pas Jean de Meun ! Ne seraient-ce pas les
plaisirs même de la littérature, voire l’esthétique allégorique qui font plus
généralement l’objet d’une suspicion ? La querelle du
Roman de la Rose viendra expliciter ce
débat sur les liens entre littérature et morale, qui n’est qu’implicite autour
de Guillaume de Digulleville, mais où se joue aussi l’autonomie du champ de la
littérature. Guillaume, malgré une certaine amertume, s’acharne à concilier les
deux pôles, et à subordonner la première à la seconde, là où Jean de Meun
s’amuse à exacerber leur tension et à œuvrer pour leur distinction.
[*]
Cet article a été rédigé en 2000 et remis à jour en
2003.
[1]
Éd. J.J. STÜRZINGER, Londres, 1893.
[2]
Elle sera citée ici d’après le manuscrit B.N.F. fr.
377.
[3]
E. FARAL, Guillaume de Diguleville, moine de Chaalis,
Histoire Littéraire de la France, t.
39, 1962, p. 1-132, propose une analyse comparée des deux textes, ainsi que
M.A. LOFTHOUSE,
Le Pèlerinage de Vie
humaine by Guillaume de Deguilleville, with special reference to the
french manuscript of the John Rylands Library,
Bulletin of the John Rylands Society, t. 19,
1935, p. 170-215. P.Y. BADEL dans
Le Roman de la
Rose au XIVe siècle. Étude de la réception de
l’œuvre, Genève, 1980, propose une analyse des principales
modifications.
[4]
C’est encore à E. FARAL qu’on doit une précieuse mise au point
sur ces remaniements ainsi que ceux du
Pèlerinage
de l’Ame. Voir Guillaume de Diguleville, Jean Galloppes et Pierre
Virgin,
Études romanes dédiées à Mario Roques par
ses amis, collègues et élèves de France, Paris, 1946, p. 89-102. Il
met clairement en lumière les erreurs d’attributions propagées par les
critiques : 1
re erreur : le remaniement en vers était
attribué à Pierre Virgin, identifié comme le moine de Clairvaux, alors qu’il
n’a que révisé le remaniement en prose du clerc d’Angers.
2
e erreur : la mise en prose du
Pèlerinage de Vie Humaine a faussement
été attribuée à Jean Galloppes, qui est le remanieur du
Pèlerinage de l’Âme. Si la date de la
mise en prose est fournie par les manuscrits, celle du remaniement en vers est
moins sûre : des deux versions imprimées de la B.N.F., seule celle d’A. Vérard
est datée avec certitude de 1511. Celle de Berthole Rembolt et Jean Petit est
d’une date indéterminée et pourrait, d’après l’histoire des éditeurs de
l’époque, être parue entre 1510 et 1511 ou entre 1514 et 1518. Dans le second
cas, on aurait une reprise. E. Faral cite le catalogue de la B.N.F. et un
critique pour proposer la date de 1500 pour la réécriture. Je citerai ici
l’édition de Vérard. LOFTHOUSE,
op.
cit., propose, comme E. Faral, une liste des documents dont on
dispose pour les remaniements, manuscrits et éditions imprimées, mais se trompe
dans les attributions.
[5]
Le
Pèlerinage de Vie
Humaine, le
Pèlerinage de
l’Âme et le
Pèlerinage de Jésus
Christ (également édités par J.J. STÜRZINGER en 1895 et 1897)
forment un tout qui décline les enjeux du salut successivement ici-bas et dans
l’au-delà pour ce qui concerne le salut individuel, puis les enjeux collectifs
du salut à travers l’histoire de la rédemption par le Christ.
[6]
Le moine de Clairvaux ajoute ainsi au texte de Guillaume neuf
paragraphes explicatifs.
[7]
Le texte est insistant sur la nécessité de correction avec
corigeasse v. 30,
li bien corriger v. 45,
corriger et ordener v. 39,
mettre,
oster v. 38 et 62,
amender v. 55 ou
amendement v. 64 et 66.
[8]
Op. cit. « It would
seem then almost certain that we have in the Rylands manuscript a third version
of the
Pèlerinage de Vie Humaine», p.
206. Cette version aurait été écrite selon lui assez vite après la première, ce
qui serait plus logique et comblerait un long silence jugé étonnant chez un
auteur prolixe qui écrit les deux derniers volets de la trilogie entre 1355 et
1358 tout en remaniant simultanément le premier volet d’une trilogie qui compte
36 000 vers.
[9]
Une intervention extérieure semble perceptible :
Or le m’a fallu mender/ Aus estranges et
emprunter, v. 44-45 ;
celui qui le
m’osta/A mon proufit petit pensa, v. 53-54. Guillaume semble très
affecté :
Et scet Dieu/ Que je ne le tien mie a
gieu, v. 37-38.
[10]
É. HICKS,
Le débat sur le Roman
de la Rose, Paris, 1977, réd. Genève, 1996.
[11]
Op. cit., p.
69.
[12]
Op. cit., p. 273.
[13]
V. 75, 64 et 67.
[15]
Je la cite ici d’après l’édition de Mathieu Husz à Lyon en 1486
(2
e édition après celle de 1485 et avant celle de 1499
chez le même éditeur), PARIS, B.N.F., Rés Ye 136. Pour la liste des manuscrits
et éditions, voir les articles de FARAL et LOFTHOUSE, cités
ci-dessus.
[16]
E. Faral rappelle qu’elle garde ces titres de 1454, date de son
mariage, à 1480, date de la mort de son mari le roi René
d’Anjou.
[17]
V. 4-6 et v. 21.
[18]
Les tranches sont d’environ 5 000, 4 000, 2 500 et 2 500
vers.
[19]
Voir mon article : La théâtralité des
Pèlerinages de Guillaume de
Digulleville, Maistre Pierre Pathelin.
Lectures
et contextes, sous la dir. de D. HÜE et D. SMITH, Rennes, 2000, p.
159-170.
[20]
Silent reading : its impact on late medieval script and
society,
Viator, t. 13, 1982, p.
367-414 ou Manières de lire médiévales,
Histoire
de l’Édition française, sous la dir. de R. CHARTIER et H.J. MARTIN,
t. 1, Paris, 1982, p. 147-161.
[21]
Il faudrait consulter l’ensemble des manuscrits pour comparer
en détail les pratiques.
[22]
J’ai étudié plus en détail cette table dans
Les Voies de l’au-delà et l’essor de
l’allégorie, Paris, 2001, p. 531-533.
[23]
BADEL, dans
Le Roman de la Rose
au XIVe siècle, s’est essentiellement focalisé
sur le rapport de Guillaume de Digulleville à Jean de Meun et insiste sur la
critique formulée par Guillaume à son égard dans une « contrepartie religieuse,
édifiante, sans équivoque » (p. 365) et un « anti-roman » (p. 375). Sans nier «
un caractère polémique, fût-il voilé » (p. 365) à l’égard du
Roman de la Rose, il me semble
pourtant que la référence première et admirative vise la partie de Guillaume de
Lorris. C’est aussi l’avis de S. WRIGHT dans Deguileville’s
Pèlerinage de Vie Humaine as «
contrepartie édifiante » of the
Roman de la
Rose,
Philological
Quaterly, t. 68, 1989, p. 399-422. Il affirme ainsi : « […]
Deguileville drew more heavily on Guillaume’s part of the
Roman de la Rose than on Jean’s
continuation. […]. Deguileville seems to have look chiefly to Guillaume and not
to the
Roman de la Rose as a whole for
help in arriving at a structure for his own poem », p. 417. « From Jean de
Meun’s part of the poem, he took little », p. 418. L’article propose une
analyse comparée de certaines scènes et du déroulement narratif des deux
œuvres. On trouve aussi une comparaison détaillée chez FARAL, dans
Histoire de la Littérature Française,
dans J.E. HULTMANN,
Guillaume de Digulleville. En
Studie i fransi Litteraturhistorie, Upsala, 1902, p. 119-139 et dans
le chapitre consacré par BADEL à Guillaume de Digulleville,
op. cit., p. 362-376. G. PARIS, cité
par LOFTHOUSE,
op. cit., p. 191 avait
souligné la contre-écriture : le
Pèlerinage aurait été écrit « pour réagir au
Roman de la Rose; l’auteur a cru
habile d’emprunter le système des personnifications au poème en vogue qu’il
voulait supplanter » (
Esquisse historique de la
littérature française au Moyen Âge, Paris, 1907, p.
215).
[24]
BADEL l’a souligné : « […] au XIV
e siècle,
l’auteur du
Roman de la Rose est Jean
de Meun. […] la tendance la plus forte conduit à traiter le
Roman comme un tout, porté au crédit
du génie d’un Jean de Meun de légende »,
op.
cit., p. 68. « Il est donc permis de penser que Digulleville a voulu
dans la seconde rédaction du
Pèlerinage lever l’équivoque qui pesait sur les
relations de son œuvre à celle de Jean de Meun. Il a été ainsi amené à modifier
le prologue de son poème pour supprimer tout rapport entre la lecture du
Roman et l’écriture du
Pèlerinage […] », p.
375.
[25]
On peut en lire une édition dans l’ouvrage de BADEL,
op. cit., p. 368-370 ou chez
LOFTHOUSE,
op. cit., p.
188-190.
[26]
Les copistes pourtant, se sont montrés conscients de la parenté
des deux œuvres dans leurs rubriques ou les explicits. Ainsi, STÜRZINGER dans
son édition signale par exemple le suivant,
op.
cit., p. 423 :
Chi fine le romans du
moisne/ Du pelerinage de vie humaine (…)/ Prins sur le roman de le rose/ Ou
l’art d’amours est toute enclose […]. BADEL cite une rubrique du
manuscrit d’Arras, 845 :
[…] Et est fais par
poetrie, comme li Livres de le Roze, qui est en grant partie de philozofie, mes
cilz pelerinages est de theologie,
op.
cit., p. 362.
[27]
LOFTHOUSE analyse ainsi l’effacement de la référence : « This
complete change of opinion may perhaps be explained by the fact that in 1355
the poet was about sixty years old and possibly regretted his youthful
admiration for a definitely profane poem »,
op.
cit., p. 190.
[28]
« Guillaume de Digulleville fait figure d’être l’un des rares
adversaires du
Roman à côté de
l’auteur inconnu d’une paraphrase du
Cantique des
Cantiques », BADEL,
op.
cit., p. 370.
[29]
Voir HICKS,
Le débat sur le Roman
de la Rose.
[30]
Voir mon article dans
Une
histoire de la « fonction-auteur » est-elle possible ? Actes du Colloque
organisé par le Centre de recherches LiDiSa, Littérature et discours du savoir,
11-13 mai 2000, E.N.S. Fontenaz-Saint-Cloud, sous la dir. de N.
JACQUES-LEFÈVRE et Fr. REGARD, Saint-Étienne, 2001, p. 89-106 : La
fonction-auteur dans le
Roman de la
Rose de Jean de Meun : le double jeu de la consécration et de
l'esquive.
[31]
Op. cit., p.
371.
[32]
Je note PVH1 la première rédaction et PVH2 la
seconde.
[33]
V. 43-45, PVH2.
[34]
Le substantif de
mansion est également repris dans l’adresse aux
autres habitans sur la terre, alors
que Guillaume n’évoquait que
ceuz de ceste
region au v. 1.
[36]
C’est à propos de la portée du songe et de son travail de «
translation » :
tant com il plaist a
Dieu, et
moyennant l’aide de Dieu qui
me vueille donner grace de bien le desclarer.
[37]
PVH1, v. 33-34.
[39]
On constate que dans le ms. B.N.F. fr. 377 le e final ne compte
pas au premier vers, mais compte au second…
[40]
Voir B. CERQUIGLINI,
L’Éloge de
la variante. Histoire critique de la philologie, Paris,
1989.
[41]
Le
Pèlerinage de Vie
humaine a aussi donné lieu à une adaptation théâtrale d’un de ses
passages (Voir G. COHEN,
Mystères et moralités du
manuscrit 617 de Chantilly, Paris, 1920) et à des traductions dans
différentes langues européennes.