Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4207-8
272 pages

p. 563 à 566
doi: 10.3917/rma.093.0563

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Tome CIX 2003/3-4

2003 Le Moyen Age

Une réussite : les moines du Der, 673-1790  [*]

Pierre Alain MARIAUX, Warmond d’Ivrée et ses images. Politique et création iconographique autour de l’an mil, Berne, Lang, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIV-279 p., pl., fig. (Publications universitaires européennes, Sér. 28, Histoire de l’art, 388). ISBN : 3-906768-88-0. Prix : € 49,00.

Le codex LXXXVI de la Bibliothèque Capitulaire d’Ivrée contient le sacramentaire dit de Warmond, célèbre pour la richesse et l’abondance de son iconographie. Une image en particulier (f° 160 v°) montre la Vierge – une femme couverte d’un voile et la tête nimbée – qui couronne un homme légèrement incliné devant elle. Une légende disposée dans un cadre autour de l’image évoque le don du diadème au César Otton pour la bonne défense de l’évêque Warmond. L’A. part de l’interprétation donnée par R. Deshman en 1971 : l’image concernerait Otton III (la légende ne précise pas en effet de quel Otton il s’agit) et serait une manifestation de l’idéologie de la renovatio imperii. Prudemment mais méthodiquement l’A. avance des arguments pour une thèse très différente. Il reprend l’ensemble de la carrière de Warmond d’une part et d’autre part non seulement l’ensemble des images du sacramentaire mais aussi les autres manuscrits commandités par cet évêque. Warmond devient évêque d’Ivrée vers 966 – peut-être exerça-t-il une fonction à la cour auparavant – il reste que, au temps d’Otton III, son épiscopat fort long touche à sa fin, une fin qui se situerait vers 1005-1006. Le distique qui entoure le couronnement d’Otton évoque Warmond praesule facto ce qui suppose qu’il fut défendu dans le contexte de son accession à l’épiscopat, donc plutôt par Otton Ier que par Otton III. Mais l’ensemble des images permet de mieux cerner trois figures fondamentales : la figure impériale, la figure épiscopale, la figure mariale. En dehors d’Otton, d’autres souverains sont représentés soit en mauvaise part : Hérode, Néron, Domitien, Dèce, soit en bonne part dans le cas de Constantin. Mais l’A. ne voit pas dans l’image du baptême de Constantin une allusion à Otton III et Sylvestre II mais plutôt l’héritage de la doctrine gélasienne des deux pouvoirs. Peut-être cette doctrine « gélasienne » est-elle un peu surévaluée si on suit les travaux récents de P. Toubert à ce sujet. La figure épiscopale est magnifiquement examinée par le rapprochement très éclairant de différents textes de Grégoire le Grand et de certaines images du sacramentaire. Rappelons que la Bibliothèque Capitulaire d’Ivrée possède encore un manuscrit de la Règle pastorale copié en 680 pour un évêque d’Ivrée ; or Warmond est tout entier pénétré de la doctrine de Grégoire le Grand. Plusieurs images, originales, apparaissent comme l’écho et la reprise de thèmes grégoriens venant de la troisième partie de la Règle pastorale et des Homélies sur l’Évangile. On notera aussi un excellent passage sur les seins du Christ à partir des Moralia in Job. D’ailleurs le sacramentaire comporte aussi une image de Grégoire en tant qu’« auteur », ce qu’on trouve aussi dans d’autres sacramentaires mais jamais, jusque là, semble-t-il, dans des sacramentaires d’origine italienne. Enfin la figure mariale est présente à plusieurs reprises. Elle est directement héritière des développements carolingiens ; en outre la cathédrale d’Ivrée est consacrée à la Vierge, or Warmond fit aussi reconstruire sa cathédrale. Le croisement de ces trois figures souligne avant tout l’exaltation de la fonction épiscopale, en particulier dans l’acte essentiel de la consécration ; il souligne aussi l’émergence de certaines équivalences : Marie et l’Église, le Christ et l’évêque, et la figure impériale n’apparaît pas du tout dans un contexte de renovatio de l’antiquité romaine.
Quelques remarques de détail : pourquoi certains noms de ville sont-ils en italien, Vercelli, Piacenza, alors que tous les autres noms sont en français, Ivrée, Novare, Pavie, etc. ? La disposition des figures semble peu commode : pourquoi, par exemple, les quatre éléments du ciboire de saint Ambroise de Milan ne sont-ils pas à la suite ? La figure 18 montre-t-elle un couple nu dans une attitude grotesque ? Le contexte ne pourrait-il pas suggérer Adam et Ève et la fécondité, ce qui pourrait renforcer la figure impériale qui précède (p. 128).
Au total, ce très beau livre s’appuie sur une riche bibliographie et croise avec brio à la fois l’histoire de l’art et l’histoire des textes au service d’une histoire de l’idéologie très convaincante.
Bruno JUDIC

À l’ombre du pouvoir. Les entourages princiers au Moyen Âge. Études réunies par Alain MARCHANDISSE et Jean-Louis KUPPER, Genève, Droz, 2003 ; 1 vol. in-8°, 412 p. (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 283). ISBN : 2-870-19-283-5.

Consacrer un colloque international à l’étude de ceux qui composaient au Moyen Âge l’entourage des grands de ce monde, évêques et cardinaux, rois et princes territoriaux, paraîtra peut-être démodé aux tenants de la Nouvelle Histoire. Force est pourtant de constater qu’ils auraient bien tort de ranger cette étude au musée de l’histoire hagiographique ou événementielle. L’approche prosopographique préconisée ici permet en vérité une analyse très fine de la société politique du Moyen Âge et plus exactement des groupes qui la composent, des tensions qui opposent ceux-ci, des pressions qu’ils exercent et subissent. En un mot, comme il fut d’ailleurs rappelé lors du colloque, au-delà des cadres institutionnels, c’est la chair humaine que cette étude a cherché à flairer.
Ce volume n’est pas une simple compilation de monographies isolées. Bien au contraire. Les différentes contributions permettent une véritable approche comparée des entourages politiques médiévaux, dans le temps comme dans l’espace. On peut ainsi saisir des évolutions dans la longue durée, depuis l’entourage des rois du regnum Burgundiae au VIe siècle (R. Kaiser), en passant par la familia regis francorum (E. Bournazel) des XIe et XIIe siècles jusqu’aux « conseillers et ministres » de Philippe le Beau à l’aube des Temps modernes (J.M. Cauchies). À cette approche « verticale » ou chronologique s’ajoute une analyse horizontale de la problématique qui permet, à une époque donnée, de confronter l’entourage des rois d’Angleterre (Chr. Allmand et J.Ph. Genet) avec celui des rois de France (Ph. Contamine) et des empereurs germaniques (M. Kintzinger), ou encore de comparer les particularités régionales à travers l’exemple des comtes de Savoie (B. Demotz), des ducs de Bretagne (M. Jones) ou de la cour de Navarre (B. Leroy). Plusieurs contributions sont consacrées à l’entourage des ducs de Bourgogne et fournissent là encore la possibilité de suivre in vivo évolutions et mutations, ruptures et continuités dans l’entourage domestique, politique et militaire de Jean sans Peur (B. Schnerb), d’Isabelle de Portugal (M. Sommé), de Charles le Téméraire (W. Paravicini) et de Philippe le Beau. Enfin, on soulignera qu’un parallèle peut également être tracé entre princes laïques et ecclésiastiques à travers l’exemple d’un évêque de Cambrai (M. Maillard-Luypaert), d’un prince-évêque de Liège (A. Marchandisse) ou encore de l’entourage des cardinaux à Avignon (B. Guillemain).
Tout l’intérêt de cette étude des hommes, mais également des femmes, qui entourent rois et princes réside, comme l’indique J.L. Kupper en conclusion, dans les éléments « permanents » et « évolutifs » qui se dégagent des diverses expériences présentées. D’une part, il y a l’importance continue accordée au rang (N. Bock), la permanence du caractère militaire ou encore la fragilité d’un corps social toujours soumis au bon vouloir d’un prince ou aux fluctuations des évènements politiques. D’autre part, l’historien découvre dans la composition des entourages princiers comme dans les missions qui leur sont assignées la traduction des mutations politiques, économiques et intellectuelles du Moyen Âge. On peut ainsi évoquer le rôle croissant des techniciens et, en particuliers des légistes, qu’entraîne la redécouverte du droit romain (J. Richard), la professionnalisation des fonctions qu’exigent des structures administratives et financières plus spécialisées ou encore, conséquence de ce qui précède, l’arrivée d’hommes nouveaux dans des entourages longtemps réservés aux seuls représentants des vieilles familles nobiliaires (G. Croenen). À côté des nobles et des clercs apparaissent, avec l’émergence des villes, des bourgeois qui recherchent, par l’anoblissement, la promotion sociale, des serviteurs de l’État dévoués… et amovibles (M. Boone et M. Vandermaesen).
Étudier ceux qui entourent les puissants du Moyen Âge, c’est donc bien, comme le souligne A. Marchandisse en introduction, faire de l’histoire politique, économique et sociale, mais en s’intéressant aux hommes plutôt qu’aux cadres institutionnels. Un exemple à suivre donc, aussi bien dans sa démarche intellectuelle que dans la présentation exemplaire de ses résultats.
Serge DAUCHY

Jacques DALARUN, La Malaventure de François d’Assise : pour un usage historique des légendes franciscaines, trad. fr. P. BEGUIN, Paris, Éditions franciscaines, 2002 ; 1 vol. in-8o, 286 p. ISBN : 2204074454. Prix : € 28,00.

La « question franciscaine » a pris une telle ampleur depuis son émergence dans l’historiographie, à la fin du XIXesiècle, que sa présentation, fût-elle à destination de « ceux qui sont dehors » ou des « débutants » (ainsi que le dit lui-même l’A., p. 17), ne pouvait se satisfaire d’un article mais demandait bien un livre entier.
Tel est l’objet de ce petit ouvrage qui reprend le contenu d’une série de conférences prononcées par J. Dalarun au cours de l’année universitaire 1994-1995 à l’université du Sacré-Coeur de Milan. Délibérément, auteur et éditeur ont conservé au texte son allure orale qui lui donne un ton vif et agréable à lire. L’A. prend soin de préciser en avertissement qu’il n’a pas procédé à la mise à jour de la bibliographie, laquelle continue cependant de fleurir sur le sujet, y compris sous sa propre plume. En dépit de cette réserve, le volume rendra grand service à tous ceux – et ils sont nombreux – qui, de près ou de loin, sont conduits à aborder cet événement central de l’histoire occidentale : l’aventure franciscaine.
Qu’on ne s’y trompe pas : si J.D. propose au fil des pages quelques vues plus personnelles sur le sujet, il s’emploie avant tout ici à reconstituer la stratification complexe de la question franciscaine en véritable archéologue du savoir. Celle-ci, on le sait, est née du titre d’un article de S. Minocchi, publié en 1902, qui résumait les « vifs débats » déclenchés par les recherches de l’historien français P. Sabatier sur saint François et les sources franciscaines. Or, il n’y a pas que le titre de l’article qui ait fait mouche : il en allait de l’interprétation donnée à ce que l’historien pouvait saisir de la vie du Poverello et de l’histoire du spectaculaire développement de son ordre. Peut-on dire, comme l’affirme G. Merlo, que la « question franciscaine » a été résolue par la riche contribution sur saint François et l’ordre des frères mineurs due à la plume de G. Miccoli dans le tome 1 du second volume de la Storia d’Italia? On en douterait presque à constater le rythme continu de la production historiographique qu’elle continue de générer.
L’ouvrage de J.D. a le grand mérite de permettre au lecteur de s’orienter dans ce dossier touffu, en brossant un vaste panorama bibliographique. Après la présentation et le commentaire des grandes contributions de synthèse, en un premier chapitre, suivi d’un deuxième consacré à des considérations méthodologiques, l’A. s’engage dans une étude détaillée des principales sources franciscaines. Sont ainsi abordées successivement l’œuvre de Thomas de Celano : Vita prima, Vita secunda et le Traité des miracles, puis les recueils des compagnons (l’Anonyme de Pérouse, la Légende des trois compagnons et la Légende de Pérouse). L’étude se clôt sur l’œuvre de Bonaventure, censée apporter un point final à la question de la biographie de François, si les sources antérieures n’avaient survécu à la consigne de destruction donnée par le chapitre général de Paris en 1266, au terme de la rédaction de la Legenda major. C’est face à cet opus que J.D., dans un jeu de mots dont il est coutumier, a construit la « malaventure » de François qui donne son titre à l’ouvrage. Il s’agit de réunir l’ensemble de tous les « rejets » de la « bonaventure », une reconstruction face à laquelle l’A. nous met en garde : « pourvu que l’on n’aille pas imaginer que “le saint d’Assiste y soit” exclusivement contenu » (p. 246).
Un ouvrage utile et stimulant, on l’aura compris…
Catherine VINCENT

Edward GRANT, God and Reason in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., IX-397 p. ISBN : 0-521-00337-7. Prix : € 26,30.

Il semble que l’œuvre d’E. Grant soit tout entière dominée par une idée centrale : la civilisation occidentale moderne (et spécialement ses aspects scientifiques) a été créée dans l’Europe médiévale. Dans cette perspective, ce nouveau livre d’E.G. poursuit deux objectifs : montrer que le Moyen Âge a été un « Âge de Raison » (condition d’émergence de cet autre Âge de Raison qui se développera au XVIIe siècle) et, à l’inverse, expliquer comment et pourquoi ce même Moyen Âge s’est vu décerner la réputation peu flatteuse d’un âge de superstition, de barbarie et d’ignorance.
Historien internationalement reconnu des sciences de l’époque médiévale, E.G. (né en 1926) a enseigné à Indiana University et reçu en 1992 la prestigieuse médaille Sarton. Il est l’auteur de nombreux travaux sur les sciences médiévales, dont un ouvrage – traduit en français – sur La physique au Moyen Âge [1], prolongé récemment par The Foundations of Modern Science in the Middle Ages : Their Religious, Institutional, and Intellectual Contexts [2] qui accentue encore la thèse de l’A. selon laquelle le Moyen Âge tardif fut la véritable période de formation de la science moderne. Il se place de la sorte dans le sillage ouvert, à la charnière des XIXe et XXe siècles, par le grand historien et philosophe des sciences français P. Duhem, qui voyait dans certains théologiens médiévaux (Oresme et Buridan) les précurseurs de Galilée. Cette thèse « continuiste » s’oppose à la thèse « discontinuiste », brillamment illustrée par A. Koyré, pour qui la Renaissance marque au contraire l’émergence véritable de la science moderne grâce à la rupture avec la scolastique médiévale. E.G. a prolongé également le travail de P. Duhem dans le domaine de l’histoire de la cosmologie en proposant une somme sur l’astronomie, du XIIIe au XVIIe siècle, Planets, Stars and Orbs : The Medieval Cosmos, 1200-1687 [3].
God and Reason in the Middle Ages est un gros ouvrage de près de 400 pages, organisé selon une répartition en sept chapitres, précédés d’une introduction et suivis d’une conclusion. Il n’est pas possible ici de résumer de manière exhaustive le contenu de ce livre (dont le sujet est avant tout la « raison » au Moyen Âge, beaucoup plus que « Dieu et la raison »). Contentons-nous d’en parcourir les lignes de faîtes. Dans l’introduction (p. 1-16), l’A. développe la manière dont il considérera la raison dans son étude. Tout d’abord, il fait le constat que sans un usage rigoureux de la raison pour interpréter les phénomènes naturels de notre monde physique, la société occidentale n’aurait pu développer les sciences jusqu’à leur niveau actuel. La question est donc quand, comment et pourquoi l’Occident a placé la raison au cœur de sa vie intellectuelle, rendant ainsi possible par la suite le développement de la science moderne ? À la question « quand ? », E.G. répond : dès le Moyen Âge tardif (selon l’A., de 1100 à 1500). Mais cela ne nous dit pas encore ce qu’est la raison. Pour la définir, l’A. l’oppose (classiquement) à la révélation. La grande différence toutefois dans l’usage fait de la raison par les médiévaux et par les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles est que les premiers maintenaient celle-ci dans les limites de la foi (jamais la raison ne pouvait infirmer les vérités de la religion révélée), alors que les seconds franchiront cette frontière. Pourtant, il y a un point commun entre les hommes du Moyen Âge et ceux des XVIIe et XVIIIe siècles. E.G. prend l’exemple de Thomas d’Aquin et de Voltaire. Tous deux soutenaient des idées fort différentes, mais ils ont la profonde conviction que leurs croyances peuvent être démontrées par la raison. De telle sorte que l’on peut dire avec C. Becker (cité p. 7) que « le XVIIIe siècle est un âge de foi autant que de raison, et que le XIIIe siècle est un âge de raison autant que de foi ». C’est à fournir une matière et des preuves argumentées à cette assertion que s’attache E.G. dans son ouvrage.
Les trois premiers chapitres brossent l’histoire de la raison jusqu’au XIIIe siècle. Le court chapitre I (p. 17-30) envisage le faible niveau de développement de la société européenne pendant le haut Moyen Âge (400-1000) et l’émergence d’une nouvelle civilisation dynamique en Europe occidentale à partir du XIe-XIIe siècle. Le second chapitre (p. 31-82) montre comment la raison est devenue un facteur de plus en plus important au cours de la période qui va de haut Moyen Âge au XIIe siècle. Le troisième chapitre (p. 83-114) analyse les nouveaux éléments qui ont permis l’« institutionnalisation » de la raison au sein de la civilisation européenne : à savoir essentiellement les traductions gréco-arabes (tout particulièrement celles d’Aristote qui marquent l’arrivée massive de ce dernier en Occident) et la création des universités (point sur lequel E.G. insiste abondamment). Les trois chapitres qui suivent montrent « la raison en action » : dans les domaines de la logique (à la faculté des arts, p. 115-147), de la philosophie naturelle (également à la faculté des arts, p. 148-206), et de la théologie (cette fois-ci, comme il se doit, au sein de la faculté de théologie, p. 207-282). Enfin, le chapitre VII étudie les assauts portés contre le Moyen Âge (p. 283-355). L’A. conclut (p. 356-364) en s’interrogeant une fois encore sur ce qui a permis à la civilisation occidentale de développer les sciences plus loin qu’aucune autre civilisation avant elle : la réponse est, selon E.G., dans ce rôle si fondamental accordé dès le Moyen Âge à la raison. L’importance de la raison ne saurait-être surestimée au Moyen Âge, c’est en fin de compte la leçon de cet ouvrage.
Benoît BEYER DE RYKE

La Saga de Charlemagne. Trad. fr. des dix branches de la Karlamagnùs saga norroise, par Daniel W. LACROIX, Paris, Librairie générale française, 2000 ; 1 vol., 919 p., bibl., index (Le livre de poche-La pochothèque). ISBN : 2-253-13228-4.

Cet ouvrage est la première traduction intégrale en français de la Karlamagnussaga. C’est dire à quel point il comble un manque. Cette œuvre, on le sait, a été commandée au début du XIIIe siècle par le roi Haakon IV Haakonarson, qui souhaitait voir rassemblées et traduites en norrois un ensemble de chansons de geste françaises relevant du Cycle du Roi et du Cycle de Guillaume d’Orange. Ce texte, remanié en Islande à la fin du XIIIe siècle et au XIVe siècle, nous a été transmis en deux versions distinctes (A et B) comprenant dix « branches ». Ces « branches » nous ont transmis plus d’une fois des versions des chansons de geste distinctes de celles que nous livrent les manuscrits en ancien français, et quelquefois même des chansons dont l’original français a complètement ou partiellement disparu (la chanson de Mainet par exemple, qui relate les enfances de Charlemagne, et dont il ne subsiste que des fragments).
Dans la présentation qu’il fait de cette œuvre (introduction générale et notices particulières des branches), D.L. l’envisage comme un texte littéraire à part entière, avec ses orientations esthétiques (recherche d’une « structure tragique ») et idéologiques, distinguant à cet égard nettement la version B : voilà qui est nouveau, cette saga ayant jusque-là été étudiée comme un simple témoignage sur des états disparus de ses sources françaises. D.L. s’attache à rechercher une cohérence derrière cet assemblage de matériaux épiques divers. Certes, on aurait parfois souhaité que des notes plus abondantes signalent les transformations proprement scandinaves que la saga fait subir à ces chansons de geste : détails de civilisation, modes de pensée, façons de sentir, images spécifiques, habitudes de langage (ainsi, par exemple, p. 49, 195, 283). On peut regretter que l’inceste de Charlemagne ne soit pas perçu dans sa dimension mythique. Mais, dans l’ensemble, ce travail colossal et difficile est remarquablement accompli. En particulier, il se présente comme un modèle de traduction scientifique. Chaque fois que le traducteur adopte une leçon qui ne provient pas du manuscrit de base ou qui diffère de la leçon choisie par l’éditeur du texte norrois, des signes typographiques appropriés le signalent (généralement des crochets droits). Les noms propres sont traduits lorsqu’ils correspondent à des personnages connus en Occident, mais la forme scandinave est donnée en note. Certains termes techniques scandinaves (désignant des usages, des fonctions, etc…) sont également indiqués en note. La discussion des hypothèses sur la constitution de la saga est convaincante.
Il s’agit donc d’un livre important, dont la qualité scientifique est incontestable (il faisait d’ailleurs partie du dossier présenté par l’A. en vue de son Habilitation à diriger des recherches), et qui comble heureusement une lacune.
Dominique BOUTET

El mas català durant l’edat mitjana i la moderna (segles IX-XVIII), éd. Maria Teresa FERRER I MALLOL, Josefina MUTGÉ I VIVES, Manuel RIU I RIU, Barcelone, CSIC, 2001 ; 1 vol. in-8°, XVI-659 p. («Anejos» de l’«Anuario de estudios medievales», 42). ISBN : 84-00-07943-4.

Réunissant les actes du colloque de Barcelone de novembre 1999, cet ouvrage s’inscrit dans la longue durée et, par son sous-titre, l’interdisciplinarité : Aspects archéologiques, historiques, géographiques, architecturaux et anthropologiques. Il est impossible de rendre compte ici de la richesse de ce gros volume regroupant trois conférences et 24 communications. Les conférences dressent un état de la question, nécessaire compte tenu d’une riche décennie de publications sur le mas catalan et l’habitat dispersé. J. Vilà définit le mas comme unité de peuplement dispersé, un bâtiment unique, résidence du tenancier, de sa famille et de ses ouvriers, entouré de constructions annexes, centre d’une exploitation agricole. Nombreux dans les piémonts, aux terroirs variés et aux ressources complémentaires, ils existent aussi là où la production est plus spécialisée, les plaines côtières. Le mas, aux origines carolingiennes (?), évolue avec l’histoire agraire et celle du peuplement : colonisation, stabilisation, recul (autour de la crise remença, au XVe s.), établissement de grands mas dans la seconde moitié du XVIe s. M. Riu rassemble les connaissances historiques et archéologiques sur le mas catalan : né de la fragmentation de la villa, découlant peut-être de structures antérieures (sala, palatium?), il est construit d’abord sur un seul niveau, puis à partir du XIIe s. apparaissent les mas avec tour, et enfin des mas plus complexes, à étage, au XIVe s. I. Terradas offre un point de vue plus contemporain et anthropologique. Il montre comment, au travers de la vision des folkloristes, érudits et philologues catalans, la casa catalane, à la fois le mas et sa famille, est devenue une institution mythique, participant à la formation d’une conscience nationale. Parmi les nombreuses communications, certaines s’attachent aux faits économiques : l’articulation entre élevage et agriculture et à la place de la viticulture dans l’économie des mas pyrénéens. D’autres portent leur attention sur les aspects sociaux : la complexe transition de la villa au mas, analysée au travers des textes des IXe-XIIe s., la genèse du mas comme structure seigneuriale, son rôle dans la perception de la rente féodale, le lien entre le statut de serfs de ses habitants et sa plus riche dotation en terres, l’indivisibilité du mas (mais certains mas subissent un processus de désintégration, par suite des aliénations de leurs tenanciers au début du XIVe siècle, ou après la Peste Noire, par manque d’hommes). La variété des sources disponibles permet de croiser les regards : monographies de mas, parfois suivis sur plusieurs siècles, patrimoines monastiques groupant des dizaines de mas, actes notariés sur l’institution de l’héritier principal, l’hereu, contrats agraires, avec le développement de l’emphytéose, inventaires de mas, l’un du XVe s. et d’autres de « maisons prospères » des XVIIe et XVIIIe s., et enfin un beau livre de « conseils sur la tenue du mas », de la fin du XVIIIe s. La sentence de Guadalupe, en 1486, a supprimé les mals usos pour les tenanciers de mas asservis ; souvent considérée comme un tournant de l’histoire, son impact est révisé sur le plan économique : elle n’affecte pas substantiellement la rente féodale. L’image n’est pourtant pas celle d’un long immobilisme, car les campagnes catalanes connaissent des mutations importantes et une stratification sociale complexe entre possesseurs, tenanciers ou travailleurs des mas aux XVIIIe-XIXe s. Quelques belles études d’architecture sur les façades décorées des plus riches mas modernes, et sur leur réaménagement actuel en résidences secondaires sont complétées par une étude des parcellaires hérités de l’Antiquité pour un mas des environs de la cité antique d’Ampurias. Un ouvrage de plus sur le mas catalan… qui ne remplace pas les précédents, mais dont les apports conséquents sont à découvrir pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire rurale.
Aymat CATAFAU

Marcel SENN, Rechtsgeschichte – ein kulturhistorischer Grundriss mit Bildern, Schemen, Register, Chronologie und Biographien, Zurich-Vienne, Schulthess Polygraphischer Verlag-Verlag Österreich, 1997 ; 1 vol. in-8°, XX-317 p.

Il n’est pas commode de concevoir un bon « précis » qui, comme l’indique bien le terme allemand Grundriss, s’attache aux fondements mêmes d’un champ de connaissances. M. Senn, professeur d’histoire et de philosophie du droit à l’Université de Zurich, a tenté de le faire dans le long terme, des origines au XXe siècle, pour un territoire qu’il dénomme Mitteleuropa. Le découpage du livre est systématique, par grands thèmes et mots clés. Les six premiers des quatorze chapitres retiendront seuls notre attention puisqu’ils sont dévolus aux temps médiévaux. Et l’A. choisit d’emblée de replacer le(s) droit(s) ancien(s) dans des cadres culturels et historiques auxquels les réalités, les solutions juridiques, qui n’ont rien d’isolé ni d’intemporel, appartiennent in se. À la manière des Anciens et des humanistes de la Renaissance, il voit encore dans l’histoire, sous réserve d’une démarche scientifique, une magistra vitae. À la condition évidemment d’accorder à la relativité des points de vue individuels et collectifs la place qu’elle mérite, dans le passé comme de nos jours : ce qui est Recht pour les uns, rappelle-t-il, ne peut-il au fond faire figure d’Unrecht pour d’autres ? « le » – ou mieux « un » – droit n’a-t-il pas besoin de la reconnaissance de ceux que, hic et nunc, il prétend régir ?
Dès le premier chapitre, l’accent est posé sur la triade que constituent les héritages antiques de l’Occident médiéval : romain, chrétien (donc, en droit, canonique) et germanique (les droits ethniques ou Stammesrechte). Deux ensembles « européens », à côté d’un florilège de normes d’une portée toujours régionale. Plutôt que d’en exposer séparément les développements, comme le font de nombreux travaux, M.S. veille à les déposer d’emblée dans un même creuset, à les disposer en quelque sorte en « réseau ». Les grands pouvoirs issus de ces fructueuses rencontres ne vont pas tarder à entrer en concurrence, puis en conflit : Sacerdoce et Empire, tous deux tissés de puissants liens hiérarchiques et, ipso facto, caractérisés par la mise en évidence de figures personnelles dominantes, de Machtträger par excellence. Mais le choc idéologique enclenché par la Querelle des Investitures n’occulte pas ce que l’Église romaine et le Reich ont apporté matériellement et intellectuellement à leurs siècles de gloire, entre autres leurs initiatives partagées voire conjointes en faveur de la paix, Gottes- et Landfrieden des XIe-XIIIe siècles. Sous l’empereur, les princes territoriaux sont les acteurs d’autres relations souvent tumultueuses. Avant de retracer les grands axes de la politique réformatrice impériale – Reform est le maître mot du chapitre 3 –, exposé qu’il poursuit d’ailleurs d’un seul jet jusqu’à la fin du Saint Empire en 1806, l’A. s’attache à bon escient aux insignes du pouvoir, à ces marques extérieures d’une réalité profonde, même quand ils paraissent laisser indifférents les sens et les âmes.
Place ensuite aux pages consacrées à de grands « systèmes » juridiques médiévaux, rendant compte avant tout d’une diversité de sources que l’on peut commodément opposer au primat voire à l’exclusivité du droit prescrit (Gesetzesrecht), fût-ce à plusieurs niveaux, aujourd’hui. Droits territoriaux, sous les princes, héritiers potentiels des anciens droits ethniques, règles de la féodalité (esquissées d’après le célèbre recueil dit Sachsenspiegel, ca 1230) et de la seigneurie (opportunément distinguée de la féodalité par son essence économique, alors que plus d’un les confond encore trop aisément) nourrissent ces pages du livre. Plutôt que de parler lourdement de « déclin », on épingle avec finesse le « relâchement » (Lockerung) conjoint des liens féodaux et seigneuriaux à la fin du Moyen Âge. Enfin, dans les limites volontaires de cette recension, on signalera les chapitres dévolus à la ville médiévale et à son corollaire, l’économie commerciale, un facteur déterminant dans l’évolution du droit, pour l’essentiel depuis ca 1100, et la formation des juristes dans les universités, visible aussi dès le XIIe siècle.
Nous ne ferons pas grief à M.S. de réserver toute son attention, compte tenu de son public cible, au Moyen Âge allemand : les manuels français d’histoire du droit et des institutions portent aussi un regard quasi exclusif sur l’Hexagone (le récent volume d’A. Leca [1] brise avec bonheur ce genre de barrières). On ne franchit les frontières de l’espace germanique qu’au moment où nécessité fait loi, avec l’empire de Charlemagne ou les premières facultés italiennes, par exemple. Le lecteur pour qui l’allemand est une langue apprise et partiellement maîtrisée saura gré à l’A. de la clarté de son style et de la structure rigoureuse de ses développements. Une des facettes les plus originales du travail reflète un souci de décloisonner les époques, d’évoquer des survivances : de pratiques conflictuelles chères aux peuples de la Völkerwanderung, de l’idée d’« empire » au-delà de 1806,… ; ainsi la tragédie de l’ex-Yougoslavie ou la figure du chancelier Hitler sont-elles présentes dans de bonnes pages « médiévales ». Des repères chronologiques sobres et essentiels, des schémas géographiques tenant lieu de cartes, un mini-dictionnaire biographique permettent aussi à ce livre dense d’assumer le rôle qu’il prétend être sien : celui d’un « précis », à l’usage d’étudiants avancés sans doute, mais aussi d’enseignants universitaires désireux de conférer à l’aire germanique, même s’ils n’y appartiennent pas, la place qu’elle mérite dans leurs enseignements.
Jean-Marie CAUCHIES

Cronaca del Templare di Tiro (1243-1314). La caduta degli Stati Crociati nel racconto di un testimone oculare, éd. Laura MINERVINI, Naples, Liguori Editore, 2000 ; 1 vol. in-8°, X-490 p. (Nuovo Medioevo, 59). ISBN : 88-207-3023-5. Prix : € 33,57.

L. Minervini livre à la communauté scientifique avec ce volume une nouvelle édition de la principale chronique levantine de la seconde moitié du XIIIe siècle faisant suite au long poème de Philippe de Novare sur la révolte anti-impériale de Jean d’Ibelin (1223-1242) [1]. L’inventeur du manuscrit, G. Raynaud, a donné à cette section des Gestes des Chiprois en 1887 le titre abusif de Chronique du Templier de Tyr en déformant involontairement le témoignage de son auteur. Rien n’indique en effet que cet ancien page de la princesse Marguerite d’Antioche ait rejoint le Temple lors son engagement comme notaire et traducteur officiel du grand maître Guillaume de Beaujeu (1273-1291). Nombre d’éléments plaident au contraire en faveur de la conservation de son statut laïque durant la totalité de son emploi au service de l’ordre. La prise d’Acre semble avoir mis un terme à cette collaboration en délivrant notre auteur de ses liens formels avec le Temple sans pour autant lui fournir un travail similaire à la cour de Nicosie. L’É. souligne à cet égard la fragilité de son identification sur la seule foi du chroniqueur Florio Bustron avec un certain Gérard de Montréal, attesté dans l’île à cette époque. Son introduction décortique ensuite l’influence que ce texte copié dans les geôles de Cérines au printemps 1343 a exercé sur les chroniques d’Amadi et de Bustron, rédigées à partir d’exemplaires supérieurs à celui de la Bibliothèque Royale de Turin. L’édition qui suit présente en regard de chaque paragraphe renuméroté une traduction italienne généralement sûre. Au plus peut-on déplorer au § 288 de la p. 235 une erreur vénielle portant sur un effectif de dix galères estimées abusivement à cinquante. La mention parallèle de la numérotation ancienne de Raynaud permettra aux chercheurs de retrouver aisément les passages cités par rapport à son édition princeps ou celle de 1906 intégrée dans les Documents arméniens du Recueil des historiens des croisades. Si les lectures de L.M. ne déjugent que rarement l’œil expert de G. Raynaud, son édition présente l’avantage d’être publié dans un format pratique, abondamment référencé. Un utile glossaire (p. 385-439) précède l’index des noms en ancien français suivis de leur traduction italienne (p. 441-467). Les médiévistes ou philologues ne pourront que tirer profit de la consultation de ce récit, enrichi d’anecdotes sur les rivalités vénéto-génoises, le grand commerce asiatique et une touchante complainte sur la chute d’Acre. Une place toute particulière doit être accordée à cet égard à la description détaillée de la bataille de Curzola (1298), qui eut pour mérite de hâter la libération des derniers prisonniers pisans capturés par les Génois à La Meloria, quatorze ans plus tôt (p. 272-276) ! Gérard de Montréal souligne qu’ils se révoltèrent à l’idée de recevoir comme compagnons de cellule des Vénitiens au point d’être rapidement élargis par les autorités génoises, encombrées de prisonniers…
Pierre-Vincent CLAVERIE

Alfred J. ANDREA, Contemporary Sources for the Fourth Crusade, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000 ; 1 vol. in-8°, XII-330 p. (The Medieval Mediterranean Peoples, Economies and Cultures, 400-1453, 29). ISBN : 90-04-11740-7. Prix : € 127 ; USD 153.

Une idée reçue consiste à réduire les sources de la quatrième croisade aux fresques épiques de Clari et de Villehardouin au détriment de sources secondaires difficiles d’accès. Ce constat a conduit A.J. Andrea à traduire à l’attention des non-latinistes et des chercheurs isolés des textes aussi méconnus que la Devastatio Constantinopolitana (p. 205-221) ou le récit inséré dans le Rituel de l’Église de Soissons (p. 223-238) à l’époque de Nivelon de Quierzy et non Chérisy comme l’avance une tradition remontant à Du Cange. Cette démarche louable s’inscrit dans un projet d’édition critique entrepris par l’A. en 1992 à travers une révision du texte de l’Anonyme de Soissons publié au XIXe siècle de façon insatisfaisante [1]. A.J.A. a trouvé bon de faire précéder ces récits d’une lettre du comte Hugues IV de Saint-Pol retrouvée en 1985 (p. 177-201) et d’une quarantaine de lettres issues des registres d’Innocent III (p. 9-176). Ces textes intégraux fondés sur l’édition en cours d’O. Hageneder révèlent la maturation progressive de la croisade à partir de son lancement officiel le 15 août 1198. Divers emprunts aux Gesta Innocentii III éclairent le contexte de ces épîtres traduites malheureusement sans la mention de leur incipit. La désapprobation d’Innocent III à l’encontre de ceux « qui ont tourné leurs armes contre des chrétiens » émerge de sa correspondance internationale comme de ses tentatives de récupération de la croisade par le biais du cardinal de Saint-Marcel. Les textes retenus par l’A. révèlent une intense activité diplomatique entre les différentes composantes de l’ost de la croisade et le Siège apostolique pour des raisons canoniques puis de plus en plus logistiques. Le pape semble avoir gardé durant toute cette période à l’esprit le sort de la Terre sainte au point de fustiger en 1205 le cardinal Pierre de Capoue de son transfert inopiné à Constantinople après avoir assuré son collègue Soffred de Pise de sa profonde compassion. Le même souci émerge, contre toute attente, de la lettre expédiée par le comte de Saint-Pol au duc Henri de Brabant en juin 1203 dans les termes suivants : « Vous devriez aussi savoir que nous avons accepté de tournoyer contre le sultan d’Égypte devant Alexandrie. Si, donc, quelqu’un désire servir le Seigneur (comme cela s’impose) et aspire à porter le titre distingué et reluisant de chevalier, laissez-le prendre la Croix et suivre le Seigneur, et laissez-le venir au tournoi du Seigneur, auquel ce dernier l’invite en personne » (p. 201). Ce témoignage accablant en faveur de la théorie du hasard reçoit un écho direct de l’Anonyme de Soissons qui rapporte l’engagement d’Alexis IV à servir trois ans après son rétablissement sur le trône l’œuvre de la croisade. Ce panégyrique de l’évêque Nivelon (1176-1207) fournit un aperçu intéressant du mode de répartition en Occident des furta sacra perpétrés dans la ville impériale en avril 1204. Les Gestes des évêques d’Halberstadt relatent dans le même ordre d’idée en 1205 la translation dans la cathédrale locale d’une série importante de reliques mentionnées un siècle plus tard dans un authentique délivré par le patriarcat œcuménique à un médecin milanais (p. 262) [2]! Ces contradictions trouvent leur explication dans une extrême fragmentation des reliques signalée par Antoine de Novgorod avant même la chute de Constantinople si l’on exclut les falsifications d’usage… L’ouvrage d’A.J.A. s’achève par une ouverture sur les chroniques des cisterciens Ralph of Coggeshall et Aubry de Trois-Fontaines que l’on voudrait voir élargie à d’autres sources par souci d’objectivité (p. 265-309). La représentation de la croisade est en effet tenue depuis les travaux de P. Rousset et de P. Alphandéry pour aussi importante que sa réalité objective. Le bréviaire d’A.J.A. présente le mérite de fournir aux historiens des éléments de réflexion sur la déviation de la quatrième croisade qui ne sauraient se départir d’un éclairage hellénique. Le prix élevé de ce volume reste malheureusement un obstacle majeur à sa diffusion en attendant la sortie d’une hypothétique édition brochée.
Pierre-Vincent CLAVERIE

Elizabeth ARCHIBALD. Incest and the Medieval Imagination, Oxford, Clarendon Press, 2001 ; 1 vol. in-8°, XV-295 p. ISBN : 0-19-811209-2. Prix : GBP 45.

Le thème de l’inceste apparaît fréquemment dans la littérature médiévale, que ce soit dans les romans chevaleresques, les vies de saints ou les exempla. Angliciste d’origine, E.A. élargit son étude pour examiner un grand nombre de textes latins et vernaculaires (français, anglais, allemands) du Moyen Âge. Le désir incestueux semble avoir été très répandu, reconnu tant chez la femme que chez l’homme, n’en déplaise aux féministes modernes ; il est évoqué sans complexe ni surprise par les auteurs anciens, qui sont pourtant obligés de montrer leur désapprobation du péché. Souvent confondu avec le péché originel, l’acte n’est jamais, toutefois, placé au-delà de la grâce de Dieu, qui n’attend que la contrition pour pardonner la faiblesse – but avoué de tant d’histoires exemplaires.
L’A. commence par une présentation des lois ecclésiastiques, très complexes, qui donnaient une définition très large à ce crime, si bien que le risque de commettre l’inceste était infiniment plus grand que de nos jours. En effet, la notion d’inceste couvrait les relations sexuelles, non seulement entre les membres d’une même famille (et celle-ci au sens le plus large, dépassant de loin ce qu’on appelle aujourd’hui la « famille nucléaire »), mais aussi entre les personnes ayant une « relation spirituelle » par le baptême – ce qui interdisait le mariage entre parrains et filleuls ou famille de filleuls, même quand aucun lien de sang n’existait entre eux. Système qui se prêtait, évidemment, aux abus de toute sorte : dispensations accordées par l’Église pour des raisons douteuses, parfois sous la pression royale, parfois contre paiement ; « erreurs » plus ou moins volontaires, suivies d’arrangements compliqués si la vérité éclatait un jour (selon le cas, on pouvait soit payer une amende à l’évêque, soit profiter de l’occasion pour se débarrasser d’une épouse indésirable). C’est ce genre d’argument qui a conduit à la fameuse annulation du mariage de Louis VII et Aliénor d’Aquitaine, censés être trop proches parents, malgré quinze ans de vie commune et deux enfants (mais pas d’héritier mâle) ; ou encore, au divorce de Catherine d’Aragon, après vingt-quatre ans de mariage et cinq enfants (dont une seule survivante, la future reine Marie), sous prétexte qu’elle avait d’abord été la belle-sœur d’Henri VIII.
Ce survol du genre littéraire va de l’Antiquité (Œdipe) jusqu’à la fin du Moyen Âge, car beaucoup d’histoires classiques ont fait l’objet d’adaptations ou de commentaires par les auteurs chrétiens. Les romans les plus originaux sont classés selon la nature de la relation : mère et fils (la légende de Grégoire en est le type), père et fille (le groupe de La Manekine), ou frère et sœur (dont plusieurs exemples sont associés à l’épopée arthurienne). Le dernier chapitre se consacre au cas très particulier de la Vierge Marie, « l’exception immaculée » qui semble échapper au tabou de l’inceste ; à la fois fille et épouse de Dieu le Père, elle est aussi, en tant que mère du Christ, mère et sœur de Dieu dans le mystère de la sainte Trinité. Ce livre original, fort bien documenté et d’un style limpide, constitue une contribution profonde à la compréhension d’un problème humain douloureux, toujours d’actualité, dans ses dimensions légales, familiales, morales et littéraires à travers les âges.
Leo CARRUTHERS

Eugene GREEN, Anglo-Saxon Audiences, New York, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, XI-235 p. (Berkeley Insights in Linguistics and Semiotics, 44). ISBN : 0-8204-45509. Prix : USD 55,95.

Un problème de fond pour l’historien, tout comme pour le critique littéraire, réside dans la difficulté de franchir les obstacles culturels qui nous séparent des générations précédentes, afin de bien pouvoir situer les choses – documents et événements – dans leur contexte réel et complexe. Malgré les outils propres à nos disciplines, et même avec l’aide d’une sympathie intuitive et d’un saut de l’imagination, peut-on vraiment entrer dans l’esprit des gens d’une autre époque ? Par l’application des techniques modernes de l’analyse textuelle (grammaire fonctionnelle, sémiotique du discours), ce volume tente de répondre à la question, en tout cas pour l’Angleterre telle qu’elle apparaît dans la littérature vieil-anglaise.
Pour ce faire, l’A. fait appel à de nombreux genres littéraires couvrant la période anglo-saxonne du IXe au XIe siècles. Naturellement, les types de textes les mieux représentés, les plus étudiés ici, sont ceux qui, à travers les aléas de l’histoire, ont survécu en nombre le plus grand : les codes de loi promulgués par les rois (à partir d’Alfred, bien qu’existent des codes plus anciens) ; les sermons, soit signés (Ælfric, Wulfstan), soit anonymes (les collections de Blickling et Verceil) ; et la poésie, dont un corpus important nous est parvenu, à commencer par le célèbre Beowulf. Ce sont ces trois genres qui structurent les divisions du livre, précédées par une introduction ; mais la présence de cette dernière crée l’attente d’une conclusion générale qui manque, malheureusement, laissant l’argument quelque peu en suspension à la fin.
Quel que soit le document, l’analyse du langage, d’après E.G., permet de dégager les niveaux de rhétorique, le rapport entre langue et genre, et par conséquent, de mieux comprendre l’esprit des auteurs, voire de leurs auditoires. L’A. tend à insister sur l’aspect directif, incitatif (pour ne pas dire manipulateur), de tout texte : les rois, les conseillers royaux et les homélistes cherchent à engager et à diriger l’esprit du public vers le bien personnel et commun, selon la définition des autorités. Les poètes aussi, à leur manière plus créative, invitent l’auditoire à réfléchir sur le passé, le présent et le futur, à transcender le quotidien – à faire, justement, ce saut de l’imagination qui seul permet de s’engager avec l’esprit des autres êtres humains.
En insistant sur le contexte historique des textes, aussi bien sur celui que révèlent d’autres sources anciennes ou récentes (les chroniques, l’archéologie) que sur celui livré par les documents eux-mêmes, l’A., littéraire et linguiste d’origine, se situe clairement dans le courant pragmatique post-moderniste : le « texte sans contexte » n’a plus d’intérêt aujourd’hui. Si l’on peut critiquer E.G. sur un point, c’est justement d’avoir oublié un aspect fondamental du contexte dans lequel se situe toute la littérature vieil-anglaise. Car les documents rédigés en langue vernaculaire, s’ils donnent parfois accès, plus que ne le font les textes latins, aux modes de pensée du peuple anglais médiéval, ne peuvent jamais nous faire entrer dans l’esprit des « barbares laïques » (p. 1), pour la simple raison que toute la littérature anglo-saxonne ancienne était produite par une société chrétienne cultivée, déjà assez éloignée de ses ancêtres germaniques païens.
Leo CARRUTHERS

Barbara NEWMAN, God and the Goddesses. Vision, Poetry and Belief in the Middle Ages, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIII-446 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-3691-2. Prix : USD 42,50 ; GBP 30,00.

Il faut dire d’emblée que l’emploi, dans le contexte chrétien qui prévalait durant le Moyen Âge, du mot goddesses (déesses) dans le titre de ce livre est une innovation, non dépourvue d’une certaine volonté provocatrice, dont B.N. – théologienne féministe – se montre parfaitement consciente (p. 305). Car il est évident que le christianisme, tout comme les autres religions monothéistes, en ne reconnaissant qu’un seul et unique Dieu, ne peut admettre l’existence d’une multiplicité de divinités complémentaires, qu’elles soient masculines ou féminines d’ailleurs. Il en résulte que la présente étude, aussi vaste et érudite soit-elle, se trouve en quelque sorte viciée à la base par une erreur de perception qui aurait pu être évitée par un peu plus de bon sens. L’A. suggère, en effet, que nombre de chrétiens du Moyen Âge, ressentant, consciemment ou non, le besoin de contrebalancer la masculinité présupposée de Dieu disséminée par l’idéologie dominante, érigeaient les allégories en déesses réelles, non symboliques mais agissant en médiatrices.
Certes, la littérature médiévale, tant profane que religieuse, foisonne de « Filles de Dieu » et autres personnages féminins d’une énorme diversité : abstractions (Nature, Raison, Pauvreté), vertus morales (Prudence, Justice, Force), sciences humaines (Philosophie, Théologie, Musique), dons divins (Grâce, Charité, Piété), ou qualités transcendantales appartenant au Créateur lui-même (Perfection, Bonté, Sagesse) ; la liste complète en serait très longue. Il est généralement accepté par les historiens de la pensée que ces images, éléments de rhétorique, ont leur juste place dans l’écriture, car la personnification allégorique traduit les efforts des uns pour enseigner une vérité humaine, ou des autres pour communiquer une perception mystique, difficiles à exprimer en langage savant. Tous les auteurs médiévaux, en effet, ne sont pas écolâtres, ni ne cherchent à utiliser le vocabulaire précis, technique, qui convenait aux enseignants universitaires. Il est clair que, par la formation même de la langue latine et de ses filles romanes, la majorité des termes exprimant l’abstraction est du genre grammatical féminin ; rien de plus normal, par conséquent, à ce que la personnification soit, elle aussi, féminine. Même l’anglais moderne, qui a pourtant remplacé le genre grammatical (qui existait en vieil-anglais) par la notion de genre naturel, n’échappe pas à cette règle, étant donné qu’il emprunte presque tout son vocabulaire abstrait du latin et du français.
Mais l’argument grammatical est loin de satisfaire B.N., qui, tenant à ses « déesses », refuse de voir le sexe des figures poétiques comme un impératif langagier. Elle ne se laisse pas tenter, non plus, par l’explication proposée par la psychologie archétypale qui verrait en elles des émanations de la Grande Mère de la Terre, présente dans de nombreuses mythologies pré-chrétiennes, qui aurait survécu à travers les âges. En adoptant le point de vue de la religion comparée l’A. tente de prouver, en revanche, que l’imagination chrétienne, certes distinctive et novatrice en matière de littérature, était bien plus radicale sur la question que ce que l’on admet communément. Dans la poursuite de son idée, elle fait appel à quantité de textes, en latin et en plusieurs langues vernaculaires, de l’époque médiévale. Fruit de réflexion profonde, le résultat est un livre indéniablement remarquable, mais qui n’emporte pas l’adhésion à sa thèse principale.
Leo CARRUTHERS

Medieval Frontiers : Concepts and Practices, ed. David ABULAFIA et Nora BEREND, Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol., 308 p. ISBN : 0754605221. Prix : GBP 47,50. Identitad y representación de la frontera en la España medieval (siglos XI-XV), éd. Carlos DE AYALA MARTINEZ et Philippe JOSSERAND, Madrid, Casa de Velásquez, 2001 ; 1 vol., X-341 p. (Coll. de la Casa de Velazquez, 75).

Le mot de « frontière », qui a fourni te thème de deux colloques tenus en 1998, l’un à Cambridge, l’autre à Madrid, réunissant respectivement 13 et 14 communicants, recouvre des réalités très diverses ; c’est ce que soulignent les deux introductions dues l’une à D. Abulafia (qui parle de « sept types d’ambiguïtés »), l’autre à P. Toubert.
Celui de Cambridge s’est attaché à montrer toute la diversité des problèmes. Nous voyons comment le passage d’un chef musulman au service d’un roi chrétien d’Espagne ne choque pas les hommes du IXesiècle ; deux siècles plus tard, l’historiographie atteste que la notion de « guerre sainte » s’est durcie. L’empire byzantin a supporté les amputations territoriales que lui infligeaient Slaves et Arabes dès lors que les symboles de l’autorité impériale n’étaient pas contestés et, lorsque reprit son expansion, il s’est accommodé d’accords de voisinage exprimant une soumission formelle, sans entretenir un réseau rigide de forteresses, et en laissant souvent l’initiative aux chefs militaires. Dans le royaume latin de Jérusalem, fidélités et obligations ne se recouvrent pas toujours, et la coexistence est de règle. Nous doutons ici que l’expression rex Jerusalem Latinorum traduise une « identité ethnique » : pour nous il s’agit plutôt de distinguer la lignée des rois latins de la royauté davidique. Le mot italianisé tuazo n’est pas d’origine arabe : c’est le français « tuage », redevance due pour l’abattage des bêtes. Et, s’il n’y a pas de mention de qadi en terre franque, les attributions judiciaires de celui-ci n’étaient-elles pas exercées à Tyr par le « raïs des Sarrasins ». À Chypre, les Latins (et les Syriens) paraissent privilégiés par rapport aux Grecs ; ceci tient sans doute à leur statut coutumier. À Caffa, face à un empire mongol qui n’est peut-être pas un « inorganic world », nous voyons une ville génoise, mais qui admet des formes intermédiaires. Au Danemark, malgré l’historien Saxo qui les regardait comme des païens, objet d’une guerre totale, les Wendes entrent dans la population du royaume. Face aux Lithuaniens qui résistent à la christianisation, leurs voisins chrétiens sont portés à admettre les pouvoirs des dieux païens. En Mazovie, on rencontre au XVIesiècle une campagne de définition des limites des terroirs imposée par la royauté polonaise. Le roi Bela IV de Hongrie écrit au pape, en 1250, que si on ne lui accorde pas certaines concessions, son royaume pourra cesser de se faire le rempart de la chrétienté face aux Mongols. On cherche même à traduire en termes de « frontière » les oppositions qui se manifestent dans les Îles britanniques face à la réforme ecclésiastique des XIIe et XIIIesiècles… Et la découverte des peuples primitifs des îles Canaries amène Boccace et Pétrarque à chercher comment ils se situent au regard de l’humanité : pour le premier, ils vivent en état d’innocence, pour le second, ils sont proches de l’animalité.
En face de cette diversité d’horizons et de points de vue, le colloque madrilène apparaît comme beaucoup plus centré sur l’espace ibérique, et le problème de la « frontière » y concerne avant tout ce qu’on appelle depuis 1059 la frontera de Moros. Il n’en aborde pas moins des questions très variées. D’abord l’évolution même de la notion de frontière : terre de marche, zone militaire pour chrétiens et musulmans, et assez perméable, se prêtant à la conclusion d’alliances entre les uns et les autres, elle devient plus linéaire, se hérisse de fortifications qui servent d’appui à des concessions féodales. Les royaumes chrétiens finissent par définir une certaine unité d’action, assez tardive dans le cas de la Navarre. La réaction musulmane qui commence avec Al-Mansûr a favorisé la naissance d’un climat d’hostilité permanent. Mais la nouvelle définition de la frontière s’accompagne d’une « población » dans la conception de laquelle s’insère un élevage extensif et transhumant. Les ordres religieux militaires, qui se sont très tôt dégagés de leur implication en Terre sainte qui était assez générale à l’origine, deviennent des instruments de la politique royale et contribuent à la mise en valeur des terres reconquises. Il n’est pas jusqu’à un prélat, capturé par les Maures de Grenade et qui composa un traité pour fournir des arguments à ses coreligionnaires captifs exposés au prosélytisme musulman, qui, en rassemblant tout un arsenal aux éléments souvent contestables, ne nous apprenne que sa fréquentation des Sarrasins ne l’a pas disposé à entrer dans les voies d’une amicale controverse… Ainsi c’est tout un ensemble de perspectives fort variées, dans un cadre plus limité que celui qu’envisageait le colloque cantabrigien, qui vient enrichir lui aussi l’étude des diverses données qui se laissent englober dans le concept de « frontière ».
Jean RICHARD

Yvonne FRIEDMAN, Encounter between Enemies. Captivity and Ransom in the Latin Kingdom of Jerusalem, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2002 ; 1 vol. in-8o, XV-295 p., pl. (Cultures, Beliefs and Traditions. Medieval and early modern Peoples, 10). ISBN : 90-04-117067. Prix : € 119,00.

Précédé de plusieurs articles et communications sur ce sujet, l’ouvrage d’Y. Friedman a rassemblé une documentation abondante, malgré sa dispersion, sur un phénomène important : la captivité dans le monde des croisades. Les croisés, qui ne l’envisageaient pas au départ, l’ont vite découvert : dès le désastre subi par les gens de Pierre l’Ermite à Civitot. Des rafles énormes, de longues captivités (que l’on songe entre autres à celles de Renaud de Châtillon et de Raymond III de Tripoli), des rançons considérables (il n’est pas exclu qu’Ernoul ait exagéré le montant de celle de Baudouin de Rames, qui était son héros), des rachats collectifs, comme celui des Francs assiégés à Jérusalem. Il faut y ajouter des conséquences psychologiques, familiales, sociales : le captif est-il méprisé parce qu’il a préféré la prison à une mort glorieuse (l’A. y voit la cause du discrédit qui aurait pu faire perdre son trône à Baudouin II) ou bien est-il un vaillant guerrier malheureux, de surcroît exposé au martyre s’il se refuse à renier sa foi ? La femme qui a pu ne pas résister aux exigences de son vainqueur s’expose à être répudiée. Tel grand seigneur même n’a-t-il pas été contraint à livrer sa propre fille pour prix de sa liberté ? C’est ainsi que Saladin a été en mesure de faire cadeau au khalife, en 1187, de quatre jeunes esclaves, « filles de roi », l’une d’elles étant la fille de Balian d’Ibelin… Si la coutume oblige le vassal à racheter son seigneur captif, la réciproque n’intervient pas, et telle grande famille s’est ruinée pour racheter un des siens.
L’affrontement entre l’Orient esclavagiste et l’Occident qui ignorait l’esclavage a-t-il amené les Francs, parce qu’ils ne regardaient pas le captif comme une marchandise, à massacrer plus libéralement les vaincus que leurs adversaires ? Ils se seraient en tout cas vite mis à leur école. L’A. a collecté toutes sortes d’informations sur la vie des captifs, des captives, les perspectives de la fuite ou du rançonnement.
Elle insiste sur une évolution. Byzantins et Musulmans avaient mis au point (du moins au Xes.) un système d’échange et de rachat. Les communautés juives s’imposaient pour racheter les leurs. Selon elle, les Francs ignoraient l’usage habituel de la rançon, sauf dans des cas exceptionnels, et c’est au contact des musulmans qu’ils l’auraient découvert, alors qu’au départ ils mettaient à mort leurs captifs. Ici nous invoquerions l’usage habituel dans les tournois, exercices courants dans la classe des chevaliers, de l’obligation pour le vaincu de se racheter (on le voit pratiquer sous les murs d’Acre, lorsque les deux camps ont arrangé une rencontre entre deux jeunes garçons) ; les massacres peuvent relever d’autres mobiles, et des chefs musulmans n’hésitent pas à les pratiquer (ainsi Il-Ghâzi en 1119). Mais il est certain que les Francs ont été longs à institutionnaliser la pratique du rachat et que ce n’est qu’après 1187 que le pape a recommandé aux chrétiens de racheter leurs frères prisonniers et endossé l’institution des trinitaires.
Y.F. relève les nombreux cas où des chefs francs ont refusé de racheter leurs compagnons captifs ; peut-être n’a-t-elle pas reconnu-là un principe qui leur interdisait de renoncer à la possession d’une place forte en échange de la vie d’un prisonnier, principe qui ne connut guère d’entorse qu’au lendemain de Hattin. Elle relève les contradictions entre les dires d’auteurs qui se complaisent à décrire les massacres et d’autres sources, y compris à propos de la prise de Jérusalem de 1099 où Albert d’Aix donne des informations que contredisent auteurs arabes et documents d’origine juive.
Elle conclut à une humanisation progressive des rapports entre les adversaires et à la définition de « lois de la guerre » dans lesquelles l’Espagne avait précédé l’Orient latin. De fait, au XIIIes. , toute croisade s’achève par des négociations au cours desquelles on décide d’un échange des prisonniers faits de part et d’autre. Ainsi à ce sujet d’une grande ampleur, a-t-elle apporté un très utile éclairage.
Jean RICHARD

Igor M. DIAKONOFF, The Paths of History, Cambridge-New York-Melbourne, Cambridge U.P., 1999 ; 1 vol. in-8°, XI-355 p. ISBN : 0-521-64398-8. Prix : GBP 35 ; USD 54,95.

I.M. Diakonoff, professeur émérite à l’Université de Saint-Petersbourg, est spécialiste de l’Antiquité orientale. Cela ne l’empêche pas de nous présenter un panorama de l’histoire de l’humanité, depuis le paléolithique jusqu’au XXe siècle. Son livre est d’abord paru en russe en 1994, donc après le démembrement de l’U.R.S.S. Aussi n’est-il plus question de monopole marxiste sur la vie intellectuelle. Au contraire, les historiens déploient des approches théoriques nouvelles sur l’histoire de leur pays et du monde. The paths of history se présente comme l’un des résultats les plus novateurs de ce changement intellectuel. L’A. s’est efforcé de déterminer les lois qui, d’après lui, gouvernent l’histoire de l’humanité en partant des théories marxistes, mais avec d’énormes différences. De cinq périodes, il passe à huit : quatre jusqu’à la fin de l’Antiquité, quatre du Moyen Âge à nos jours. De plus, il constate que le passage d’une étape à l’autre ne se fait pas toujours à travers des conflits ou des révolutions. Ensuite, il ne limite pas sa perception des choses à l’histoire socio-économique, mais aborde aussi les aspects culturels, religieux, technologiques, éthiques… Enfin, il constate que l’évolution sociale n’implique pas nécessairement le progrès : il y a sans doute plus de prospérité à notre époque, mais aussi d’épuisement des ressources, de dégradation de l’environnement, de purifications ethniques, etc. Son pronostic pour l’avenir est d’ailleurs teinté d’incertitudes.
Pour nous en tenir à la période médiévale, la cinquième phase, I.M.D. nous fait part des caractéristiques qu’il discerne. Il constate tout d’abord un changement dans l’éthique : ce qui, après une longue période de clandestinité, devient la norme – en Europe occidentale, le catholicisme – acquiert une forme dogmatique et prosélyte. L’Église veille à ce que la population adhère, sans lui laisser le choix, donc sans plus de tolérance, à la religion considérée comme sanctifiant la situation sociale. Le manque de confort devient chronique et insurmontable, même pour la classe dominante. Les armes sont désormais aux mains de la classe dirigeante et plus aux mains des paysans qui, chez les Romains, devenaient soldats quand c’était nécessaire. Le paysan du Moyen Âge est attaché à la terre qu’il travaille, un point c’est tout. De plus, il est soumis à son maître qui exerce sur lui des pouvoirs sans limite. Les guerres subissent de profondes mutations. Elles n’ont plus des causes socio-économiques, mais socio-psychologiques : la gloire militaire devient « le » critère de dignité d’un homme. I.M.D. compare cet état de fait aux gladiateurs de l’Antiquité et aux footballeurs de notre époque… ! Autant de caractéristiques qui marquent le Moyen Âge.
Ces considérations obligent à revoir le point de départ de la cinquième phase dans le monde. L’A. constate que jusqu’ici les repères sont basés sur l’expérience de l’Europe. Or, les « lois » qui les régissent n’apparaissent pas seulement en Europe, mais partout sur la Terre et pas nécessairement au même moment. La périodisation traditionnelle ne convient donc pas pour le reste du monde. En Europe, le passage entre l’Antiquité et le Moyen Âge s’amorce au IVe siècle et se précise ensuite ; au Japon, c’est au VIIIe siècle ; en Chine, au Ier siècle déjà : la dynastie régnante embrasse le confucianisme et le nombre d’esclaves s’accroît considérablement, entre autres critères retenus. Et ainsi de suite pour les autres parties du monde : Inde, Afrique, Amérique, etc. I.M.D. sait qu’il n’est pas spécialiste de la période médiévale, ni de celles qui suivent. Il se considère donc comme seul responsable de ses points de vue et décide d’omettre toute référence pour ne pas impliquer des collègues dans ses conclusions qu’il qualifie de « peut-être fausses ». Une telle humilité est tout à son honneur et laisse rêveur…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Medievalism in the Modern world. Essays in honour of Leslie Workman, éd. Richard UTZ et Tom SHIPPEY, Turnhout, Brepols, 1998 ; 1 vol. in-8°, XI-452 p. (Making the Middle Ages, 1). ISBN : 2-503-50166-2. Prix : € 63,00.

Cet ouvrage sur la représentation et l’usage que l’on fait du Moyen Âge aux époques ultérieures est édité en l’honneur de L. Workman. Celui-ci est considéré comme le fondateur du « médiévalisme », l’étude du Moyen Âge comme construction imaginaire dans la société occidentale du XVIe siècle jusqu’à notre époque. Il s’intéresse aussi bien à l’origine des études sur le Moyen Âge qu’à l’influence de la période médiévale sur l’art, la littérature et la culture populaire. Le volume contient 26 contributions présentant autant d’approches différentes de la « réception » de la culture médiévale dans le monde occidental moderne et contemporain. Cette influence culturelle est accaparée par des rois, des écrivains, des conquérants, qui se tournent vers le passé médiéval pour trouver des faits et histoires qui justifieraient ce qui arrive à leur époque. Le monde politique s’approprie et se réapproprie le passé médiéval. Frédéric de Prusse, par exemple, organise des cortèges médiévalisants dans le but de contenir des parades au ton quelque peu révolutionnaire. Les légendes médiévales sont utilisées pour justifier certaines lois. Les textes de Walter von der Vogelweide sont repris au XIXe siècle avec un ton nationaliste ; au XXe siècle, ils servent le fascisme ; après 1945, on leur donne une résonance plus pacifiste ! Saint Georges, en Angleterre, est ramené au devant de la scène pour contrer le nationalisme écossais, mais aussi pour montrer une certaine opposition à l’Union européenne qui risque de priver l’Angleterre de son autonomie. La création littéraire trouve aussi son inspiration dans le Moyen Âge. Des écrivains de la Renaissance anglaise mêlent à leurs œuvres des textes chevaleresques. Plus tard, l’idéal de chevalerie sert également le romantisme. Quant à l’héroïsme, il représente la rudesse et les vertus martiales. Tout cela donne lieu à des copies, des traductions, pour aboutir finalement à des interprétations erronées, des anachronismes… en attendant de revenir au texte original.
Il n’est donc pas question ici de l’étude du Moyen Âge lui-même, mais des artistes, des écrivains et des hommes de pouvoir qui ont construit une idée du Moyen Âge. Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Voyages et voyageurs à Byzance et en Occident du VIe au XIe siècle. Actes du colloque international organisé par la Section d’Histoire de l’Université Libre de Bruxelles en collaboration avec le Département des Sciences Historiques de l’Université de Liège (5-7 mai 1994), éd. Alain DIERKENS et Jean-Marie SANSTERRE, coll. Jean-Louis KUPPER, Genève, Droz, 2000 ; 1 vol. in-8°, 421 p. (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 278). ISBN : 2-87019-278-9.

Mettre en parallèles Byzance et l’Occident, c’est en soi un thème très intéressant. Mais élargir cet aspect comparatif en y ajoutant les relations directes entre les deux parties du monde médiéval augmente encore l’apport de ce recueil d’articles. Il est le résultat d’un colloque qui s’est tenu en 1994 sur l’initiative de l’Université libre de Bruxelles, avec la collaboration de l’Université de Liège : les recherches de celle-ci en matière de géographie historique y sont toujours importantes depuis l’impulsion donnée par A. Joris.
Les 17 contributions centrées sur les voyages et les voyageurs abordent de très nombreux sujets connexes. J.L. Kupper écrit avec raison dans ses conclusions qu’une telle histoire « débouche presque nécessairement sur une histoire de la civilisation ». Le voyage est bien le fil conducteur des différentes contributions. Il est question, entre autres, des infrastructures, routes et moyens de locomotion, des itinéraires suivis, des catégories de voyageurs, mais aussi de la communication orale, de l’image du monde, de la littérature, de la réputation et du statut des voyageurs, des techniques de construction navale, et sous-jacente, de la thèse d’H. Pirenne, pour qui la rupture du grand commerce méditerranéen est provoquée par le triomphe de l’Islam.
Les routes et les itinéraires sont l’objet de plusieurs communications. M. Kaplan met en évidence la complémentarité des routes terrestres et maritimes dans l’Empire byzantin : les voyageurs empruntent les premières ou les secondes selon les circonstances, la sécurité du moment, l’état des routes. Ce n’est qu’au XIe siècle que les routes sont désertées à cause de l’arrivée des Turcs. D. Claude passe en revue les trois itinéraires hérités des Romains qui relient l’Occident à l’Empire byzantin et au Moyen Orient : la route fluviale par le Danube et la Mer Noire, la route terrestre des Balkans et la Méditerranée. De nouveau, ils sont utilisés selon les circonstances, la distinction entre voyages par mer, rivières ou terre étant théorique. M. Balard donne la suite chronologique en étudiant certains voyages vers Byzance, notamment celui qu’entreprit Liutprand de Crémone envoyé en ambassade. Il fait part des énormes difficultés que l’on peut rencontrer entre les VIe et XIe siècles, mais il n’en conclut pas pour autant à la rareté des voyages, même si l’absence des textes incite à le croire. Si la circulation a toujours été présente entre l’Orient et l’Occident durant le haut Moyen Âge, il en est de même au Nord de l’Europe. M. de Waha fait part de la situation des routes fluviales et maritimes, de l’évolution des différents types de navires, qu’ils soient destinés à la navigation fluviale, au cabotage en mer ou à la navigation hauturière. Il constate que l’évolution des bateaux est parallèle au développement commercial. Étudier l’activité fluviale et maritime est donc révélateur des conditions économiques et sociales.
Les espaces parcourus sont relativement bien connus. Mais qui sont les voyageurs ? Il en est de tous types. Certains voyagent par métier (courriers, ambassadeurs, marchands) ou dans un but religieux (pèlerins). D’autres sont des voyageurs forcés (soldats, exilés, fonctionnaires), sans compter ceux qui se déplacent pour l’agrément (vers les résidences d’été), pour assister à des événements précis (synodes, conciles, fêtes), etc. É. Malamut les répertorie dans leur multiplicité et mentionne la littérature voyageuse : livres de pèlerinages, récits hagiographiques, rapports d’ambassades, chroniques, correspondances,…
Parmi ces différentes catégories de voyageurs, les pèlerins tiennent une place privilégiée. P. Maraval étudie les pèlerins orientaux dans l’Empire byzantin, qui sont essentiellement des visiteurs de proximité, même si les pèlerins vers la Palestine ne sont pas absents. Nous savons que la vénération des lieux saints a fait l’unanimité et a attiré toutes les catégories de fidèles, appartenant à toutes les classes : nobles, marchands, artisans, ouvriers du bâtiment, marginaux, moines, évêques et clercs. Seuls manquent les paysans.
Certains voyages sont sans doute d’une importance capitale. Pensons à ceux qu’entreprennent les legati et les missi carolingiens : ils contribuent, par les informations qu’ils fournissent, au maintien d’un Empire vaste de près de 9 millions de kilomètres carrés (J.L. Nelson). Les souverains tenaient d’abord à être informés de la situation dans leur État, mais aussi de ce qui se passait au-delà des frontières. Cette nécessité d’information se retrouve chez les Byzantins, d’autant plus que leurs ressources militaires étaient restreintes et le rôle de la diplomatie d’autant plus nécessaire (J. Shepard).
Parmi les voyageurs, les marchands occupent une place importante. Pourtant, N. Oikonomidès constate que les textes ne mentionnent pratiquement pas de marchands byzantins en voyage. Il attribue cet aspect étonnant au fait qu’ils n’ont pas pu ou n’ont pas voulu écrire sur leurs voyages par manque de culture, de temps, ou tout simplement de curiosité. St. Lebecq signale l’évolution des organisations marchandes dans le Nord de l’Europe : de petites entreprises artisanales, elles deviennent des sociétés précapitalistes. Cette modification est le fruit de contacts, donc de voyages, entre les Scandinaves et Byzance par les plaines russes. J.P. Devroye et C. Brouwer abordent la participation des juifs au commerce dans le monde franc. Ils ne sont pas à proprement parler des voyageurs mais des immigrants, donc des voyageurs sans retour, qui s’installent de manière durable et en groupe dans une ville. Pourtant, ils gardent une réputation d’étrangers et vivent dans un climat permanent d’insécurité. Tous les voyageurs ne sont pas toujours bien considérés. J.M. Sansterre étudie le cas du moine errant bien ou mal vu selon qu’il est considéré comme pèlerin ou vagabond.
Un autre problème d’importance, quand on voyage, est celui de la connaissance des langues étrangères. Trois contributions montrent à cet égard des attitudes différentes selon les circonstances ou les mentalités. Apparemment, les Grecs s’intéressent peu aux langues étrangères, peut-être par esprit de supériorité. Les Russes, qui entrent en contact avec eux, apprennent donc un peu le grec parlé (F.J. Thomson). Les Arméniens, par contre, apparaissent plus grécophiles et apprennent le grec, sans doute pour traduire des textes grecs dont ils ont besoin depuis leur conversion au christianisme (R.W. Thomson). Enfin, les missionnaires à l’œuvre dans les pays germaniques ont fait preuve d’une attention grandissante vis-à-vis des dialectes vernaculaires par souci d’efficacité (M. Banniard).
Un tel colloque devait immanquablement nous ramener à la thèse d’H. Pirenne. M. Mc Cormick pose sans doute la bonne question : le monde carolingien était-il le dernier frémissement d’un monde antique en voie de disparition ou au contraire les prémices d’un monde nouveau ? La réponse paraît difficile à trouver vu la rareté des sources. Pourtant des méthodes nouvelles s’élaborent qui aident peut-être à y voir clair. Par exemple, M. Mc Cormick se lance dans la prosopographie, c’est-à-dire une étude de biographies collectives. Grâce à un vaste dépouillement des sources, il reprend tous les Occidentaux qu’il a repérés pour être allés à Byzance ou à Jérusalem et tous les Byzantins arrivés en Occident durant les VIIIe et IXe siècles. Il livre ici un échantillon de son travail, non en publiant la prosopographie, mais en indiquant la richesse des informations qui en sont tirées et les conclusions permises, entre autres une certaine reprise des communications au cours du VIIIe siècle.
Dans ses conclusions, J.L. Kupper insiste sur un point essentiel qui ressort du colloque : la nécessité de relire les sources, de les confronter à la documentation archéologique, de faire appel à de nouvelles méthodes pour les interpréter avec plus de discernement. Il énumère aussi les idées fortes. L’essoufflement du commerce méditerranéen se manifeste au VIe siècle déjà, donc bien avant l’expansion musulmane, sans pour autant aboutir à son extinction après les invasions arabes. L’empire carolingien fait preuve de dynamisme dans tous les domaines : politique, militaire, religieux, économique. Et au fil du temps, on constate une intensification de la circulation, en particulier des pèlerinages, ainsi que des liens entre l’Europe chrétienne et le monde musulman. Le voyage est bien un sujet qui fait rêver, mais qui nous éclaire de manière concrète sur de multiples aspects de la vie au Moyen Âge. C’est avec raison que l’histoire des voyages a été mise en parallèle avec l’histoire de la civilisation…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Formes de la critique. Parodie et satire dans la France et l’Italie médiévales, éd. Jean-Claude MÜHLETHALER, coll. Alain CORBELLARI et Barbara WAHLEN, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol. in-8°, 270 p. (Colloques, congrès et conférences sur le Moyen Âge, 4). ISBN : 2-7453-0853-X. Prix : € 33,00.

Ce volume réunit les actes du colloque qui s’est tenu à Bogliasco en juin 2001 autour de la parodie. La préface de J.Cl. Mühlethaler, après avoir rappelé l’intérêt d’étudier un concept ignoré du Moyen Âge, souligne la difficulté à définir le « renversement » qui sert de fondement à la parodie. Elle synthétise et discute ensuite les onze articles, qui sont regroupés en quatre parties (I. Ouverture : la parodie entre rire et sérieux, II. De la parodie à l’autoparodie, III. Savoir et sagesse en question, IV. Clôture : brûler les dieux qu’on a adorés). Cinq articles sont en français, les six communications en italien sont précédées d’un résumé en français. Une brève bibliographie récapitule les ouvrages et articles cités par les auteurs, sans proposer de synthèse sur le sujet.
L’étude de M. Bonafin porte sur le Voyage de Charlemagne et insiste sur la dérision parodique en utilisant les travaux de l’anthropologue F. Ceccarelli. L’article de N. Pasero sur G. Calvalcanti et Le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle s’interroge sur l’autoparodie. S.M. Barillari travaille sur un exemple d’autoparodie dans l’Enfer de Dante. M.L. Meneghetti met en évidence dans la chanson de Conon de Béthune Bel doce Dame chiere une structure d’antithèse qui fait passer du bendit au maldit de la dame, dans un jeu d’autoparodie d’une strophe à l’autre. Y. Foehr-Janssens étudiant la voix et le vêtement dans le Dit des Hérauts de Baudouin de Condé met en évidence une dimension autoporodique et « une satire discrètement anti-chevaleresque ». Dans son analyse du Versus de Unibove, L. Rossi s’intéresse aux connexions entre diablerie et comique. R. Brusegan étudie la parodie que le Detto del gatto lupesco (Dit du Chat Loup, XIIIe siècle) fait du discours savant médiéval, et plus généralement de tous les « genres élevés ». A. Corbellari analyse le comique en relation avec la figure du clerc dans le Lai d’Aristote de Henri d’Andeli. M. Lecco relève les nombreux jeux parodiques de Renart le Contrefait. É. Hicks réfléchit sur l’irrévérence parodique et J.Cl. Mühlethaler relève, dans le Livre du Cuer d’amours espris de René d’Anjou de nombreux renversements liés à la désillusion que suscitent les idéaux chevaleresque et amoureux, dans un jeu de récriture mélancolique, qui passe par la parodie littéraire et ouvre sur « la dénonciation satirique du pouvoir par le biais d’une mise en question de la propagande à la gloire de la maison royale ».
La diversité des textes analysés contribue à mettre en évidence des stratégies et des finalités divergentes, qui posent le problème du support de la parodie et de la réception de celle-ci (ce dernier problème pourrait peut-être trouver des prolongements). Par ailleurs, le champ romanesque est malheureusement laissé de côté, alors qu’il fournirait peut-être des exemples montrant bien la difficulté qui existe à lire, par-delà les siècles, la parodie et la satire (l’exemple bien connu du Bel Inconnu n’est pas unique). Quoi qu’il en soit, ce recueil confirme que le texte médiéval, souvent reprise, récriture, redite, est certainement un terrain privilégié d’études sur la satire et la parodie : la confrontation gagnerait peut-être au dialogue avec les siècles postérieurs.
Christine FERLAMPIN-ACHER

Ute VON BLOH, Ausgerenkte Ordnung. Vier Prosaepen aus dem Umkreis der Gräfin Elisabeth von Nassau-Saarbrücken : Herzog Herpin, Loher und Maller, Huge Scheppel, Königin Sibille, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-473 p., ill. (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 119). ISBN : 3-484-89119-X. Prix : € 58,00 ; CHF 96.

Il s’agit de l’édition d’une thèse d’Habilitation à diriger des recherches traitant des adaptations en prose allemande de quatre chansons de geste françaises : Lion de Bourges, Lohier et Malart (actuellement perdu), Hugues Capet et la Reine Sebile. Les adaptations sont attribuées à Elisabeth von Nassau-Saarbrücken (1393-1456) et retraceraient l’histoire politique de la France du VIIIe au Xe siècle : de la grandeur et du déclin de la dynastie des Carolingiens à la montée de celle des Capétiens.
Outre l’introduction où l’A. fait l’état des lieux des recherches antérieures et actuelles concernant les quatre romans, l’ouvrage est divisé en quatre parties traitant des différents aspect des récits. Dans la première partie, l’A. étudie les différentes rédactions de la tradition manuscrite, les éditions princeps de Herpin, de Loher und Maller et de Huge Scheppel, et la chronologie du cycle des quatre romans. De Königin Sibille seul un récit manuscrit est conservé. À propos de la chronologie, l’érudite remet en question la préexistence d’un cycle épique en ancien français, un argument important sur lequel reposait l’ordre chronologique préconisé par W. Liepe : HerpinSibilleLoher und MallerHuge Scheppel. Pour W. Liepe, les quatre récits auraient constitué dès l’origine une unité, c’est-à-dire un cycle. L’A. attribue la cyclification des quatre récits plutôt à l’adaptatrice allemande en s’appuyant sur des éléments et allusions textuels, absents des chansons de geste françaises. Pour l’A., le seul argument valable en faveur de l’ordre chronologique susmentionné serait la succession historique des deux dynasties : carolingienne et capétienne.
Dans la deuxième partie, l’A. aborde l’insertion des événements racontés dans la réalité du temps et de l’espace géographique afin de garantir la crédibilité et la véracité des faits narrés. La troisième partie, la plus longue, comporte une étude détaillée et approfondie du large éventail des thèmes contenus dans les romans, présenté dans la perspective des règles régissant la société féodale et des infractions à ces règles, comme le suggère le titre de l’ouvrage : Ausgerenkte Ordnung, « l’ordre disloqué ». S’appuyant sur de nombreuses citations, l’A. développe l’antagonisme entre l’amour et le mariage, régis par le statut social, la perfection physique et l’honneur, et le désir sexuel, irrésistible, qui enfreint souvent à la règle et mène au désordre. De même, l’érudite étudie de manière approfondie les autres liens sociaux : alliances et engagements entre parentés et amis, et les conflits engendrés par le non-respect de ces alliances et engagements ainsi que les différents moyens de régler ces conflits : offres de paix, réconciliations négociées, duels et guerres en cas d’échec d’une solution pacifique.
La quatrième partie est consacrée aux illustrations de trois des quatre romans, celle du roman de Sibille n’ayant pas été réalisées. L’A. analyse la relation entre le texte et l’image et constate que, de manière générale, des faits événementiels publics, tels les tournois, fêtes courtoises, repas, présentations officielles, duels et combats sont représentés. Les illustrations concernent moins l’intimité des protagonistes. La trentaine d’illustrations en annexe de l’ouvrage sont des reproductions empruntées uniquement aux manuscrits de Herpin et de Loher und Maller.
Une bibliographie bien documentée des éditions des textes, des ouvrages de recherche et de référence complète l’étude intéressante de ces quatre romans appartenant à la première période des adaptations en prose en langue étrangère de la chanson de geste française. Il est regrettable cependant que le style ardu de l’ouvrage, qui représente une contribution importante à une meilleure connaissance de la tradition et de la transposition de textes littéraires des XVe et XVIe siècles, ne facilite pas sa lecture pour un non-germanophone.
Baukje FINET

Joachim EHLERS, Die Kapetinger, Stuttgart-Berlin-Cologne, Verlag W. Kohlhammer, 2000 ; 1 vol. in-16, 310 p., tabl., cartes (Kohlhammer-Urban Taschenbücher, 471). ISBN : 3-17-014233-X. Prix : € 16,85.

Les Capétiens directs sont les premiers des rois « nationaux » non « allemands » à avoir l’honneur d’un volume dans une collection qui confie à d’éminents spécialistes la rédaction de synthèses toujours excellemment informées sur les dynasties royales et impériales, puisqu’ils viennent maintenant, aux soins éclairés de J. Ehlers, enrichir une galerie déjà peuplée des Mérovingiens (E. Ewig), des Carolingiens (R. Schieffer, volume curieusement absent de l’annonce de revers de couverture), des Ottoniens (2 vol. successifs de H. Beumann et G. Althoff), des Saliens (E. Boshof), des Staufen (O. Engels), des Habsbourg (W. Erbe). L’initiative est d’autant plus heureuse pour les Capétiens qu’aucune présentation d’ensemble, mise à jour des résultats d’une recherche à la fois florissante et dispersée, n’était disponible jusqu’à ces derniers temps – motif qui a, on le sait, parallèlement animé Fr. Menant, H. Martin, B. Merdrignac et M. Chauvin, dont la belle synthèse est sortie avec une longueur d’avance [1], alors que la place leur était moins comptée.
Le public de langue allemande ne sera pourtant pas le seul à tirer profit des pages denses et sûres de J.E., à commencer par une excellente bibliographie (p. 246-272), que l’on ne prend en défaut que sur des coquilles typographiques un peu trop nombreuses, ou sur un volet « littéraire » un peu maigre, que n’aurait pas déparé la mention des travaux de M. Zink et de D. Boutet. Appuyé sur une connaissance directe et approfondie des sources, surtout des Xe-XIIesiècles, l’A. dégage les lignes de force, et réussit même à apporter du neuf avec, vocation oblige, des données importantes sur les relations avec l’Empire.
Il reste qu’il demeure gêné par les contraintes imposées de la collection : l’espace lui manque à l’évidence, comme à certains de ses prédécesseurs, pour dépasser les horizons des avatars d’une famille, pour ancrer plus fortement son évolution dans le contexte général des principautés, du royaume. Du coup, les phénomènes sociaux et religieux sont plutôt traités en arrière-plan, l’économie en toile de fond. Il est vrai que l’A. devait remettre une copie sur la dynastie, pas sur le royaume. Par manque de chance, il se heurte, même dans ces limites, à une autre contrainte de la collection qui impose un plan chronologique dans un espace réduit. On déplorera donc, comme pour le volume sur les Carolingiens, que les problèmes ne soient pas repris de façon thématique et, si l’on redit tous les mérites d’une information précise et claire, on regrette l’absence de toute évocation du débat historiographique depuis l’âge moderne (qu’est-ce que le « miracle capétien » ?), de toute prise d’altitude pour traiter, au moins par des points d’interrogation, mais dans leur épaisseur de trois siècles et demi, des pratiques familiales dont la fermeté est sans relâche mise au crédit de nos héros, de l’opiniâtre gestion foncière dont on les crédite aussi volontiers, de leur entourage et de la Cour, de l’image qu’ils ont voulu (ou laissé) projeter. Même tributaire de l’état des recherches (bien insuffisantes encore, par exemple, sur la question des modèles de résidence et de voyages : car après tout saint Louis reproduit de bien près les pratiques de Robert le Pieux), une problématisation restait possible, à laquelle l’espace était trop compté. Preuve a contrario, un éblouissant passage final, prodigue en citations, montre, je crois de façon assez neuve, combien le problème de la succession et de l’ancrage dynastique a pu tourmenter Philippe le Bel et ses clercs une génération avant 1328.
Olivier GUYOTJEANNIN

Ernst SC H U B E R T, Alltag im Mittelalter. Natürliches Lebensumfeld und menschliches Miteinander, Darmstadt, Primus Verlag, 2002 ; 1 vol. in-4°, 372 p., ann. ISBN : 3-89678-424-2. Prix : € 34,90.

Contribuer à l’histoire de la vie quotidienne au Moyen Âge, relever le reflet des mentalités et de l’attitude de l’homme face à son environnement naturel et dans sa vie sociale, est une entreprise particulièrement délicate lorsqu’il s’agit de rédiger une synthèse accessible, mais fondée sur une exploitation scientifique de la recherche de première main. L’ouvrage de E. Schubert, vaste synthèse de sources publiées, aborde un sujet ambitieux, annoncé dans le sous-titre sans autre restriction chronologique, thématique ou géographique. En réalité, l’A. concentre sa recherche sur l’Allemagne de la fin du Moyen Âge en empiétant largement sur l’Époque moderne, et il sélectionne certains thèmes considérés comme essentiels pour comprendre les conditions de vie de l’homme médiéval. Dans une première partie, E.S. aborde ainsi le cadre naturel, le climat et l’air, la forêt – à titre d’exemple –, l’eau et les animaux, pour tenter ensuite de saisir l’évolution de la notion d’environnement. La seconde partie, plus originale, aborde moins le cadre de la vie sociale que l’arrière-plan de l’interaction humaine : la langue allemande, les formes et formules de la communication, la violence, compassion et dérision, la confiance, les problèmes de voisinage, et enfin la conception et la perception de la famille, de la vie conjugale, de l’amour et de la sexualité. La conclusion place ces observations dans la perspective désormais classique de la mise en question de l’adjectif « médiéval » et des concepts traditionnels qu’il véhicule.
L’approche de E.S. est inhabituelle, mais stimulante. L’A. tisse des liens de causalité réciproque entre des phénomènes que le lecteur non spécialiste n’a pas l’habitude de mettre en cause, ou de comparer. Si sa démarche l’exposera quelquefois à des critiques auxquelles il répond d’emblée par des commentaires et prises de position, elle séduit par l’ampleur du regard et l’imagination. Il en résulte en effet des images vivantes, complexes, centrées sur l’homme et sa perception de l’existence, en marge de l’histoire événementielle.
Les développements, nourris par un vaste éventail de sources riches en enseignements de tout genre, tentent donc de suivre les fils du dense tissu de facteurs bien connus, dont l’interdépendance est toutefois souvent insoupçonnée : ce qu’illustre l’exemple de l’importance de la forêt et du bois pour le développement urbain, combustible, matériau de construction et matière première recherchée, car omniprésente et incontournable, jusque pour les véhicules et ustensiles de transport et de stockage, indispensables au développement des relations économiques, ou pour l’armement : « des ifs des forêts polonaises, transportées sur des bateaux prussiens, vendus par le marchand de la Hanse, fondèrent en 1415 à Azincourt la victoire des archers anglais sur la cavalerie française » (p. 57). L’eau, essentielle pour la consommation, pour la pêche, pour le transport maritime et fluvial, est autant moteur du développement économique que menace, lorsqu’elle envahit ou, au contraire, se retire. Plus inattendue est l’image de l’arrière-plan de l’interaction humaine que E.S. développe dans la seconde partie : tels les chapitres sur les insultes, les offenses verbales et les jurons qui abusent de Dieu et de ses saints avec une inventivité remarquable ; sur les règlements qui tentent en vain de canaliser la violence publique sous-jacente ; sur le rôle fondateur de la confiance dans les relations sociales de tout genre ; sur le mariage, « communauté de survie », partenariat social et profane avant tout, que l’Église n’érige en sacrement qu’au concile de Trente ; sur la violence conjugale, la bigamie, l’amour, danger potentiel pour le mariage arrangé et, partant, pour l’ordre social ; la sexualité enfin, ses formes, sa terminologie, ses dérapages. Constamment, l’A. développe de telles observations devant la toile de fond de son regard sur la genèse du monde actuel, et sur l’évolution des points de vue et des doctrines de la recherche historique. Sa conclusion, reflet de cette démarche, oppose aux idées tenaces des nuances encore trop souvent ignorées d’un grand public pour qui l’image du Moyen Âge est obscurcie par des mutations en réalité post-médiévales : « On peut adopter pour ainsi dire comme règle : lorsque quelque chose est taxé de « médiéval » de nos jours, il ne s’agit pas de faits que l’on rencontre entre 500 et 1500 » (p. 277).
Les exemples, qui jalonnent un discours plus narratif que systématique où les thèmes s’échelonnent pour ainsi dire sans transition à l’intérieur des chapitres, sont extraits d’une ample bibliographie consciencieusement citée (p. 283-401). Il en résulte des visions denses, touffues, à l’image des relations éminemment complexes pour lesquelles l’A. veut avant tout sensibiliser ses lecteurs. Les citations, rarement traduites, ne sont pas toujours aisément accessibles, compte tenu de la diversité des formes dialectales de l’allemand médiéval, mais elles participent à l’exposé concret, palpable des faits étudiés. Bref, un ouvrage intéressant qui tiendra, on l’espère, le pari de son A.
Andreas HARTMANN-VIRNICH

Fontes priorum medii aevi saeculorum conversationem cottidianam illustrantes. Pars prima/Quellen zur Alltagsgeschichte im Früh- und Hochmittelalter. 1re part. , éd. Ulrich NONN, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2003 ; 1 vol. in-8°, XXI-308 p., (Ausgewählte Quellen zur deutschen Geschichte des Mittelalters. Freiherr vom Stein- Gedächtnisausgabe, 40 a). Prix : € 49,90.

Le florilège de textes, rassemblés et traduits en allemand par U. Nonn dans le premier tome d’un recueil de sources sur l’histoire de la vie quotidienne au Moyen Âge, surprend au premier abord. Ses trois cents pages d’édition bilingue proposent en effet d’illustrer par des extraits de sources de la fin du IVe à la fin du XIIIe siècle un choix de thèmes généraux autour de l’homme, de sa conception du monde et de son existence. De la perception du temps à l’environnement naturel et social, les textes ont trait à l’homme et à la femme, aux périodes et aux conditions de leur existence, au cadre familial au sein de la société, et à la place de la mort dans cette dernière. Les sources sollicitées, d’une diversité presque déconcertante, sont surtout empruntées à la littérature patristique, hagiographique et ecclésiastique : sources bien connues et accessibles, comme Grégoire de Tours, Isidore de Séville, Bède ou Hincmar de Reims, mais que l’on ne trouve guère rassemblées sous un tel point de vue.
Compte tenu de l’impossible exhaustivité d’une telle entreprise, l’É. revendique le caractère disparate, parfois fortuit de son choix, et le hasard qui l’a souvent guidé. Après un bref exposé historiographique, l’introduction justifie la déontologie du recueil qui, à défaut de sources propres à l’histoire de la vie quotidienne pour la période en question, veut mettre en relief l’apport de sources qui sont le plus souvent sollicitées pour la seule histoire politique, événementielle, spirituelle ou ecclésiastique.
L’histoire des mentalités, de la perception de l’existence humaine et de l’expérience des conditions de cette dernière est à la clef de la découverte, ou redécouverte de ces témoignages plus ou moins connus. Il en résulte des éclairages épars et partiels, mais qui donnent chacun corps à des aspects variés qui font surgir, surtout pour qui aime lire et relire entre les lignes, l’arrière-plan de la pensée et des conditions de la vie de leur époque. Aussi, la lecture de ces échantillons, dont la traduction est d’ailleurs d’une très bonne tenue, devient-elle vite passionnante – fragments, plutôt que pièces justificatives, d’une histoire insaisissable qui se dévoile, pour ainsi dire, par ces fenêtres entrebâillées, et qui devient ainsi une histoire éminemment concrète, dont l’approche est introduite thème par thème par de brefs commentaires : le problème de la mesure du temps, essentiel en milieu monastique ; l’impuissance de l’homme face au climat et à un environnement naturel menaçant, dont il dépend sans pouvoir le dominer ; l’éducation des enfants ; la réglementation de la vie conjugale et sexuelle ; la définition du péché et les préceptes pour l’expiation des fautes commises qui illustrent, à travers les siècles, l’amplitude des changements dans des domaines souvent supposés immuables ; la santé, la maladie et les épidémies indomptables que subissent des populations entières ; enfin la fatalité de la vieillesse, de l’invalidité et de la mort. Au-delà de l’image intime du passé, l’expérience de la condition humaine, de la joie et de la souffrance, à l’instar du deuil d’un Éginhard après la mort de sa femme, reste d’une actualité saisissante.
Andreas HARTMANN-VIRNICH

Dans l’eau, sous l’eau. Le monde aquatique au Moyen Âge, éd. Danièle JAMES-RAOUL et Claude THOMASSET, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002 ; 1 vol. in-8°, 432 p. (Cultures et civilisations médiévales, 25). ISBN : 2-84050-216-X. Prix : € 35,00.

Le thème de l’eau alimente les études médiévales : à la suite du colloque organisé par l’École française de Rome sur les réalisations hydrauliques des villes et châteaux, J.P. Leguay a consacré une synthèse aux exploitations urbaines… [1]. Les études publiées par D. James-Raoul et Cl. Thomasset dépassent ce cadre matériel au profit des mentalités, reflétées à travers la littérature religieuse, scientifique, didactique ou plaisante.
En tant que milieu naturel, l’eau revêt un statut exégétique primordial, examiné dans la première partie. Les représentations encyclopédiques (S. Schuler), l’influence de la Bible et d’Aristote (Cl. Thomasset), tout concourt à ériger un savoir hydraulique où se mêlent le symbolisme et la science. Les récits de voyage insistent sur les réalités physiques, géographiques et économiques, au détriment du merveilleux (S. Bazin-Tacchella). L’eau, par son pouvoir de transformation, stimule les spéculations sur la salinité [2] (J. Ducos) et sur la morphologie des algues (Ph. Selosse). Enfin, elle donne naissance à un folklore particulièrement vivace chez les peuples du nord de la Russie, à l’embouchure des fleuves ou au bord des mers (M. Khomtchenko-Réguron).
La seconde partie traite des créatures aquatiques. Dans les bestiaires, elles donnent lieu à un traitement merveilleux et allégorique (D. James-Raoul). Du point de vue alimentaire, la carpe occupe rapidement la première place sur les marchés médiévaux [3] (P. Benoît). La mythologie puise aussi dans le vivier marin : chez les Celtes, le saumon de science est lié à la naissance des devins (Ph. Walter). Enfin, l’eau s’offre comme un réservoir de génies, qui se transmuent en diables, ondins ou fées dans les romans (Cl. Lecouteux).
La troisième partie envisage l’immersion de l’homme. De l’Antiquité au Moyen Âge, se perfectionnent les méthodes de plongée (I. Vedrenne). La figure du plongeur, dans sa dimension extraordinaire, inspire aussi la littérature de divertissement, contes islamiques (H. Toelle) ou roman occidental (les Faicts et Conquestes d’Alexandre de Jean Wauquelin, étudiés par S. Hériché). La topique baptismale, régénératrice, se retrouve, dans la spiritualité chrétienne, associée aux larmes de contemplation (N. Nabert) et, dans la mythologie indo-européenne, aux rites de passage, l’initié accédant, par la noyade, à une nouvelle existence (J.M. Pastré). Quant au motif de la libération de la femme injustement immergée dans l’eau glaciale par un jaloux, il traduit les débordements d’un rituel cathartique qui se mue en sauvagerie (J.-J. Vincensini).
D’intéressantes illustrations accompagnent les textes, dont on regrette seulement l’absence de légende. Si les renvois bibliographiques sont nombreux [1], on peut leur adjoindre, à propos des monstres et des voyages, l’ouvrage de Cl.-Cl. Kappler [2]. Mais l’ensemble des contributions reflète, de manière passionnante, les contradictions de l’homme médiéval cherchant à sonder, dans la limite de ses moyens, les profondeurs aquatiques.
Élisabeth GAUCHER

CAMILLO LEONARDI, Les pierres talismaniques (Speculum lapidum, livre III), texte, traduction, commentaire et annotations par Claude LECOUTEUX et Anne MONFORT, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002 ; 1 vol. in-8°, 275 p. (Traditions et Croyances). ISBN : 2-84050-237-2. Prix : € 24,00.

Malgré l’importance des lapidaires, largement diffusés dans les textes littéraires, historiques et médicaux du Moyen Âge, ces notices touchant aux pierres et à leurs propriétés ont souvent découragé la critique par leur diversité et leur complexité : cette publication leur rend justice.
L’introduction présente les différentes orientations du genre, ouvert à toutes les influences, ses origines antiques (transmises par Isidore de Séville), ses ramifications arabes ou hébraïques, et ses enrichissements au contact des spéculations astrologiques. Par la multiplicité de leurs contenus, les lapidaires témoignent non seulement des connaissances anciennes mais aussi des désirs et des craintes, constituant, par là même, des « documents ethnologiques de premier ordre » (p. 22). Mais si l’on connaît assez bien, aujourd’hui, les vertus thérapeutiques et les aspects symboliques que le Moyen Âge attribuait aux pierres précieuses, leurs vertus talismaniques et magiques restaient à explorer.
Le Speculum lapidum, compilation établie, à l’extrême fin de la période médiévale, par l’Italien Camillo Leonardi, en offre un excellent aperçu. Après avoir exposé le plan de l’ouvrage, Cl. Lecouteux et A. Monfort avancent les raisons qui les ont conduits à sélectionner le troisième livre : d’une part, il traite des sceaux et des pierres sculptées, sur lesquels les études sont rarissimes ; d’autre part, l’information délivrée par Leonardi se révèle stable et fiable, comparée à la variabilité des autres textes et aux divergences de leurs analyses. Les gravures (dont le présent ouvrage offre quelques reproductions) traduisent les pouvoirs des astres dont sont investies les gemmes. Le texte latin, imprimé en regard de la traduction française, permettra au lecteur de relever l’emploi de vocables rares, inconnus des lexiques médiévaux et des dictionnaires modernes. Des comparaisons, iconographiques ou textuelles, avec d’autres lapidaires ou d’autres versions (notamment en langue vernaculaire), sont proposées dans le commentaire et en annexe. S’y ajoutent des explications théoriques, les corrections éditoriales appelées par les erreurs du copiste, une bibliographie et un index des gemmes citées. Peut-être celui-ci aurait-il mérité d’être augmenté des motifs, personnages et animaux gravés sur les pierres : ces entrées supplémentaires auraient facilité les recherches d’un lecteur soucieux de décoder une image ponctuelle, relevée dans un texte.
Dans le prolongement du lapidaire d’Arnoldus Saxo, encyclopédiste allemand du XIIIe siècle, édité par Cl. Lecouteux en 1982 [1], ce livre témoigne de l’intérêt que suscitent les sciences occultes chez les médiévistes actuels et accompagnera utilement la thèse de N. Weill-Parot [2]. La consultation du catalogue de Camillo Leonardi profitera aussi aux non-spécialistes, à tous ceux qui cherchent à identifier les croyances évoquées, par exemple, dans les romans et les chansons de geste.
Élisabeth GAUCHER

Irmgard FEES, Eine Stadt lernt schreiben. Venedig vom 10. bis zum 12. Jahrhundert, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8o, XI-437 p. (Bibliothek des DHI in Rom, 103). ISBN : 3-484-82103-5. Prix : € 64,00.

À partir d’un corpus d’environ 4 400-4 500 documents d’archives et d’environ 250 copies de documents authentifiés, pour lesquels elle s’arrête prioritairement sur les souscriptions (souvent trois ou quatre mais jusqu’à une centaine) et sur les signatures des notaires (en majorité issus du clergé), I. Fees s’est proposée d’analyser le processus d’alphabétisation de la population vénitienne entre les Xe et XIIesiècles.
Elle constate que le population vénitienne est largement capable d’écrire au XIIesiècle. À partir du Xesiècle s’est développée dans une tranche toujours plus ample de la population une connaissance à tout le moins élémentaire de la lecture et de l’écriture. L’A. a voulu connaître les couches sociales et la région de provenance au sein du territoire soumis au doge de ceux qui souscrivent les actes. Des documents ainsi examinés, il résulte qu’environ 4 500 souscriptions concernent ainsi des laïcs. À partir de 1150, le groupe social dirigeant est en possession d’une alphabétisation de base : il n’y a alors que quatre des 1 100 souscriptions qui ne soient pas autographes. En raison de la forte mobilité sociale propre à la société vénitienne, l’A. observe que des hommes qui accèdent depuis peu aux postes élevés de la société, comme d’autres qui occupent des positions de prestige sans être issus de familles nobiliaires, savent écrire. À cette même époque (1150-1200), plus de la moitié de ceux qui sont engagés dans le trafic commercial, qu’ils proviennent de familles nobles ou du groupe des marchands entrepreneurs non nobles, souscrivent les actes de leur main propre. Les témoins qui souscrivent les actes commerciaux y apposent tous leur autographe, et sont donc bien maîtres de l’écriture. L’A. n’en nuance pas moins ses affirmations, en distinguant pour le territoire du doge ceux qui habitent les zones voisines du centre, du Rialto, et ceux qui en sont éloignés, comme par exemple les habitants de Chioggia, alors que déjà à Torcello une partie des souscripteurs n’est pas en état d’apposer un autographe.
Si dans la première moitié du XIesiècle la majeure partie des membres du groupe social sait écrire, il faut attendre la seconde moitié du XIIesiècle pour la majorité des commerçants. Quant aux autres groupes sociaux, la plupart ne savent pas écrire, notamment les artisans, et les femmes restent exclues du processus d’alphabétisation en cours. L’A. émet l’hypothèse que c’est après 1200 que les femmes y accèdent, en s’appuyant sur les lettres et testaments émanant de femmes à la fin du Moyen Âge, mais leur nombre est appelé à rester inférieur à celui des hommes.
À Venise, au XIIesiècle, savoir écrire était un fait acquis pour les notaires, mais il a pu arriver que pour des raisons d’infirmité, de maladie ou d’absence pour affaires certains d’entre eux n’ont pu apposer leur souscription autographe. Bien des Vénitiens du groupe social dominant ou intermédiaire étaient capables d’authentifier un document, à l’occasion avec des formules latines apposées par eux-mêmes. Des marchands, nobles ou non nobles, emportent avec eux dans leurs expéditions commerciales des instruments pour écrire, adressant à l’occasion de brefs messages à leurs correspondants en affaires, et reproduisent assez souvent au dos des documents de leur main propre les noms des personnes concernées, les sommes en jeu, le type de contrat ou toute autre mention qu’ils jugent indispensable.
Qu’ait pu se diffuser aussi rapidement la connaissance de l’écriture à Venise tient vraisemblablement au fait que ce sont les mêmes personnes que l’on retrouve en politique ou dans les affaires. Il est assurément bien connu que le noble vénitien a déployé son activité aussi bien dans les domaines politique, administratif, judiciaire, législatif qu’économique. Il était dès lors capable d’authentifier un document autant que de s’employer dans le trafic commercial. Savoir écrire s’imposait dès lors pour exercer les grandes fonctions à Venise. Mais alors se comprend mieux pourquoi la connaissance de l’écriture est plus répandue en certaines zones du dogat qu’en d’autres, notamment pour Torcello où résident de nombreux commerçants à une distance relativement réduite du centre économique et politique de la ville, le Rialto. Chioggia, cité d’artisans, de travailleurs agricoles, de vignerons et de récoltants de sel, manque d’individus qui aient pu apprendre l’écriture. Quant aux femmes, exclues des fonctions publiques, mais qui pouvaient investir et participer aux affaires commerciales, la capacité d’écrire ne pouvait exercer sur elles une grande attraction. L’A. pense à juste raison que Venise, grande cité où le pouvoir était accaparé par une élite restreinte qui se réservait les charges publiques, où le commerce à grande distance était la source de la prospérité, avait besoin de s’ouvrir à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle n’en déplore pas moins de ne pouvoir atteindre les lieux et institutions où pouvaient s’acquérir les bases de la lecture et de l’écriture, à la différence de l’autre grand port, Gênes.
Une telle recherche, menée dans le cadre d’une Habilitation, montre une historienne en état de confronter ce que la paléographie et la diplomatique lui révèlent aux réalités économiques, sociales et politiques dévoilées par les documents étudiés. Les résultats, avancés au cours d’une présentation bien ordonnée, logique, sont convaincants. Le texte est d’ailleurs accompagné d’annexes où sont présentées les formules d’authentification de 255 chartes entre 1027-1028 et 1200-1201, du relevé des chartes publiques des doges et des judices agissant en son nom du IXe au XIIesiècle, d’une prosopographie des familles non nobles rencontrées dans les documents érudiés. Cinq cartes (l’espace méditerranéen vers 1200, le dogat, un plan de la ville, les lagunes, les installations vénitiennes en Méditerranée orientale dans la deuxième moitié du XIIesiècle) donnent au lecteur les bases géographiques indispensables. Vingt reproductions de documents illustrent l’ouvrage. Une riche bibliographie, bien exploitée, vient prouver l’ampleur du travail de recherche. Un index, où sont distingués noms de personnes et de lieux, permet de se mouvoir commodément au sein du livre pour retrouver un détail ou l’autre. L’ouvrage, accueilli dans la Bibliothèque de l’Institut historique allemand de Rome, apporte ainsi sur la culture vénitienne un ensemble d’informations appréciable tant au point de vue proprement culturel que social.
Pierre RACINE

Les reliques. Objets, cultes, symboles. Actes du colloque international de l’Université du Littoral-Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer), 4-6 septembre 1997, éd. Édina BOZÓKY et Anne-Marie HELVÉTIUS, Turnhout, Brepols, 1999 ; 1 vol., 336 p. (Hagiologia, 1). ISBN : 2-503-50844-8. Prix : € 55,00.

La parution de ce livre marque un double événement : d’une part la première tenue d’un colloque international entièrement consacré aux reliques ; de l’autre la naissance d’une collection dévolue aux études sur la sainteté en Occident, à l’instigation de l’atelier belge Hagiologia, qui depuis plusieurs années manifeste dans le domaine des études hagiographiques un dynamisme et une inventivité qui méritent d’être salués. L’introduction du livre, sous la plume des deux organisatrices et éditrices É. Bozóky et A.M. Helvétius, fait fort utilement le point sur la bibliographie du sujet et esquisse les pistes de recherche ouvertes à ceux qui voudraient s’aventurer dans ces domaines encore largement en friches. Trois terrains d’étude s’imposent avant tout. Tout d’abord l’interrogation des sources, dont le livre offre trois beaux exemples : dans le domaine des sources textuelles on voit, après une analyse minutieuse, se dégager le schéma des cérémonies de translations, qui ne sont pas décrites ailleurs (P.A. Sigal) ; la relique est définie comme un nouvel objet historique, dont l’étude requiert aujourd’hui la mise en œuvre de disciplines et de moyens multiples, dont les bases de données (Ph. George) ; l’épigraphie s’avère un moyen de connaissance précieux des dédicaces et des consécrations d’autels et de la liturgie des reliques (J. Michaud). Le second axe de recherche est celui de la théologie des reliques, qui reste encore à écrire. Enfin la première partie du livre pose des jalons novateurs pour une approche comparatiste.
Objet symbolique qui relie les vivants à leurs morts, et qui par conséquent structure les modes de représentation du religieux et du social, le culte des reliques est un trait commun du christianisme, présent en des lieux pourtant éloignés de Rome et des premières persécutions : à Byzance, où dans le passage de la dépouille à la relique le rôle de la liturgie et des communautés religieuses a joué un rôle déterminant (M. Kaplan) ; en Irlande, où la relique contribue largement à la conscience identitaire (J.M. Picard) ; à un degré moindre dans la Rus’ de Kiev, où les reliques ne commencent à compter vraiment dans la piété populaire que vers la fin du XIe siècle, et où les dédicaces christiques et mariales des églises sont prépondérantes (J.P. Arrignon) ; de façon plus surprenante en Extrême-Orient, où le christianisme rencontre la vénération bouddhique des dépouilles et où, après une période d’importation de reliques occidentales, les persécutions de missionnaires chrétiens à la fin du XVIIe siècle ont engendré une deuxième vague de vénération de corps saints, intéressant même les non-chrétiens (J.P. Duteil).
De ces états des lieux il ressort que le culte des reliques naît le plus souvent d’un mouvement de dévotion populaire, quasi spontané, et aussi universel que le besoin de conjurer l’angoisse du néant. La relique excède donc le monde chrétien. Aussi son culte a-t-il suscité dès l’origine maints questionnements chez les élites, en particulier à l’époque carolingienne, où les vues de Dungal et Jonas d’Orléans s’opposent à celle de Claude de Turin (J.M. Sansterre). Mais ces écrits restent conjoncturels, et il n’y a pas de véritable traité des reliques avant les premières années du XIIe siècle. Même Guibert de Nogent, qui avec le De pignoribus sanctorum construit un garde-fou contre les excès de cette pratique, canalise ses critiques dans ses préoccupations pastorales et sa compréhension à l’égard des simples (H. Platelle), au point que, selon une expression reprise de M.C. Ferrari, « L’importance du culte des reliques autant que celle de la sainteté […] fut inversement proportionnelle à l’élaboration théorique qu’on leur consacra ». Même la Réforme n’a pas totalement chassé le culte populaire des reliques dans les territoires où elle s’est implantée (A. Joblin). « Forme occidentale de l’iconodoulie », le culte effréné des reliques a partie liée avec certains débordements du rite eucharistique (G. Lobrichon).
La relation qui unit les fidèles et les saints par le truchement de la relique est paradigmatique de la relation sociale médiévale, dont le pivot est l’eucharistie, laquelle opère symboliquement le passage du visible à l’invisible, du matériel au spirituel, de l’humain au divin. Le christianisme est une religion de médiation et d’intercession, d’où l’importance de l’enjeu idéologique et politique des reliques. P. Brown a montré naguère comment, loin d’être un mouvement populaire de fétichisme naïf, le culte des reliques avait été orchestré par les élites. « La relique est un produit social », dont la virtus intérieure se transforme en pouvoirs extérieurs et contribue à la richesse matérielle de l’église (S. Boesch Gajano). Trois communications ont analysé ces pouvoirs sacrés et profanes à travers des cas précis : la politique des reliques des premiers comtes de Flandre (É. Bozóky) ; les récits d’invention de reliques en Gaule du Nord, où il est intéressant d’observer la tension entre l’événement lui-même et le texte qui le consigne (A.M. Helvétius) ; l’église de Durham et la translation du corps de saint Cuthbert (D. Rollason).
Entre la matérialité de l’objet-relique et sa charge symbolique les relations sont donc complexes et les glissements multiples (J.Cl. Schmitt). En tant qu’objet la relique modifie l’architecture par multiplication des autels et des absidioles et, par un processus de mise en abyme, l’église se conçoit peu à peu comme reliquaire (J.P. Caillet) : sur la matérialité de la relique autant que sur sa charge symbolique se cristallise la dimension sociale de l’art.
Monique GOULLET

Christine HEHLE, Boethius in St. Gallen. Die Bearbeitung der Consolatio Philosophiae durch Notker Teutonicus zwischen Tradition und Innovation, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-400 p. (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 122). ISBN : 3-484-89122-X. Prix : € 92,00 ; CHF 86,00.

En dix chapitres, Chr. Hehle nous présente dans le détail le travail effectué par Notker (v. 950-1022) pour l’adaptation de la Consolatio Philosophiae de Boèce qui fut d’abord redécouverte et introduite dans les écoles par Alcuin au VIIIe siècle. L’A. décrit très bien le travail de traduction, de présentation et d’exégèse de Notker dont la technique, s’appliquant tant à la forme qu’au contenu, permet une nouvelle compréhension de l’œuvre initiale, ce qui explique que cette adaptation soit finalement plus connue que son modèle. Chr.H. met en évidence le fait que, toujours, Notker a eu à l’esprit un certain souci du « lecteur » et une réflexion didactique, en quelque sorte, la Consolatio Philosophiae ne cessant jamais d’être lue et étudiée dans les écoles médiévales.
Questionnant le texte dans ses rapports à l’Antiquité païenne et au Moyen Âge chrétien, Chr.H. met en lumière la réception des deux œuvres et, comme le sous-titre de son travail l’annonçait, elle nous éclaire sur la liaison que Notker opère entre tradition et innovation.
Des résumés ponctuent chaque chapitre, dense et clair, et des appendices présentent clairement les résultats de l’étude comparative des deux œuvres et les références ou sources auxquelles Notker eut recours.
Nous avons là un travail mené avec une grande rigueur, d’une haute tenue et, ce qui n’est pas une moindre qualité pour une étude de ce genre, agréable à lire.
Florence BAYARD

Jutta Maria BERGER, Die Geschichte der Gastfreundschaft im hochmittelalterlichen Mönchtum. Die Cistercienser, Berlin, Akademie Verlag, 1999 ; 1 vol. in-8°, 437 p. ISBN : 3-05-003208-1. Prix : € 79,80.

Ce livre comble une lacune, car il n’existait aucune histoire récente de l’hospitalité monastique aux XIIe-XIIIe siècles (« hochmittelalterlich »). Il s’organise apparemment en cinq chapitres. Une introduction donne l’état de la recherche et analyse le concept d’hospitalité (p. 9-35). Un second chapitre dresse un rapide panorama de l’histoire cistercienne (p. 36-45). Vient ensuite une étude des passages relatifs à l’hospitalité dans les premiers documents normatifs (p. 46-86), ce qui amène l’A. à résumer le très complexe problème des textes cisterciens relatifs aux origines, lequel n’a pas fini de faire couler de l’encre [1]: rappelons qu’on possède pas moins de quatre versions de la Carta caritatis et trois « Gründungsbericht » : Exordium Cistercii, Exordium parvum et Exordium magnum. Le chapitre 3, qui représente à lui tout seul les trois quarts de cette étude, détaille « la norme et la réalité de l’hospitalité cistercienne d’après les coutumes et les statuts » (p. 87-382). Plusieurs sous-parties structurent ces quelques 300 pages : problèmes de datation concernant les Capitula (avant 1134, sans doute avant 1119) et les Instituta Generalis Capituli (compilation des années 1151-1152) ; personnel en charge des tâches hospitalières (portarius, hospitarius, cellérier, infirmier, mais aussi les convers, dont le rôle s’avère fondamental) ; typologie des hôtes (grands, femmes, moines, pauvres) ; modalités de l’accueil (lieux, nourriture, prise en charge spirituelle, durée de l’hébergement et nombre d’hôtes). Un dernier chapitre s’interroge enfin sur les permanences et les évolutions profondes de l’hospitalité monastique à partir du XIIe siècle (p. 383-395). L’ensemble s’achève par une copieuse bibliographie de plus de 500 titres et un fort utile index des noms de personnes et de lieux.
L’ouvrage porte prioritairement sur l’hospitalité cistercienne, qui se caractérise dès les origines par une certaine prise de distance avec les traditions bénédictines anciennes, confirmées puis, dans une certaine mesure, accentuées, par Cluny. La volonté de retrait du monde et le choix de couper, au moins partiellement, les nombreux liens qui unissaient les monastères à leur environnement laïque, impliquent une relative méfiance face au devoir d’hospitalité. Celle-ci se manifeste par la très nette séparation de la maison d’accueil du reste des bâtiments, par l’absence de contacts entre les hôtes et les moines (à l’exception, pour l’essentiel, de l’abbé, du portarius et de l’hospitarius), par le rôle réservé aux convers et aux granges dans l’organisation de l’hébergement, enfin, cause et conséquence à la fois, par la situation excentrée de la plupart des monastères. Le contraste entre ancien et nouveau monachisme doit cependant être nuancé pour diverses raisons : l’A. a utilisé des sources normatives qui doivent être en partie complétées, comme elle l’explique très justement, par d’autres types de textes (hagiographiques, spirituels etc.) ; la réglementation générale est une chose, les conditions et les pratiques propres à chaque monastère en sont une autre ; les réticences face au traditionnel devoir d’hospitalité ne sont jamais affirmées explicitement. De même, sa signification spirituelle et symbolique n’est pas remise en cause, comme le montrent par exemple divers passages de l’Exordium magnum de Césaire d’Heisterbach ; enfin, les différences entre les cisterciens et les autres ordres religieux, en ce domaine comme en d’autres, tendent à s’estomper fortement à la fin du Moyen Âge. Le refus de la viande pour les hôtes et la fermeté des principes relatifs aux femmes demeurant cependant comme traces d’une différence originelle (laquelle se retrouve, encore plus clairement affirmée, dans d’autres ordres et en particulier chez les chartreux). Dès le XIIe siècle, les contemporains avaient d’ailleurs le sentiment que l’hospitalité cistercienne n’était pas inférieure à celle des autres congrégations : Ostium eorum viatori patet, nec foris remanet peregrinus, écrit Étienne de Tournai en reprenant Jb, 31, 32. Ce sentiment se retrouve même chez quelques-uns des adversaires déclarés de Cîteaux, tel Giraud de Galles.
Au-delà des nombreuses analyses de détail, précieuses et pertinentes, ce qui retient peut-être prioritairement l’attention du lecteur est l’articulation de la problématique de l’hospitalité avec celle de la constitution des ordres religieux, d’où, évidemment, le rôle charnière joué par les cisterciens. Ce livre est le fruit d’une thèse soutenue à Münster, et de fait, on reconnaît aisément la marque de tout un courant de l’historiographie allemande, aujourd’hui dominant, relative à l’histoire du monachisme et des ordres religieux. Selon un schéma qui doit beaucoup aux thèses de M. Weber, le passage du monastère, isolé ou membre d’une congrégation plus ou moins informelle, à l’ordre, s’accompagne d’un double processus d’intensification de « l’écrit pratique » (il n’est pas aisé de rendre en français « pragmatische Schriftlichkeit ») et d’institutionnalisaton (« Institutionalisierung ») du propositum initial. Dans le domaine de l’hospitalité monastique, cette évolution est décelable à plusieurs niveaux, particulièrement bien attestés chez les cisterciens. D’une part, les hôtes privilégiés du monastère – mais cette remarque vaut aussi pour les autres congrégations, y compris les clunisiens lorsqu’ils se structurent en ordres à partir de la fin du XIIe siècle – sont désormais les moines venant d’un autre établissement cistercien. La vieille distinction entre hôtes de marque et hôtes pauvres tend à s’effacer devant le binôme appartenance/non-appartenance à l’ordre, même si la « normalisation » des établissements réformés à partir de la fin du XIIe siècle entraîne, par rapport aux origines, un regain d’égards et d’attentions pour les visiteurs de marque. D’autre part, la codification écrite est désormais dotée d’une valeur normative très supérieure à celle des coutumiers clunisiens du XIe siècle. Elle permet donc la création d’un véritable droit, interne à l’ordre, qui va dans une certaine mesure au moins contre la perception toute spirituelle de l’hospitalité par le monachisme antérieur au XIIe siècle. Une variante, en somme, de l’institutionnalisation des charismes. Schéma recevable à condition, peut-être, de ne pas idéaliser l’hospitalité traditionnelle au point d’en faire une pratique purement spirituelle et soustraite aux règles de la vie en société…
L’A. insiste en conclusion sur un certain déclin de l’hospitalité monastique à la fin du Moyen Âge. Malgré diverses adaptations tardives, les laïcs (entendons les supervenientes hospites et non, bien entendu, ceux qui sont conquis par les idéaux réformateurs) n’ont plus toujours l’impression d’être volontiers accueillis par les moines. À une époque de mobilité accrue, ils tendent d’ailleurs de plus en plus à prendre eux-mêmes en charge les pauvres, les pèlerins, les voyageurs… Des structures d’accueil tantôt privées, tantôt municipales, bien souvent urbaines, se mettent en place (il eût d’ailleurs été intéressant, de ce point de vue, de connaître le discours des ordres mendiants en matière de « Gastfreundschaft »). En bref, l’hospitalité monastique devient une possibilité d’hébergement parmi d’autres. Ce que l’A. suggère ici, c’est en réalité qu’à partir du XIIe siècle, soit à une époque où le sacré et le profane, le « religieux » et le monde, ou encore l’ecclésiastique et le civil, font l’objet de définitions et de classifications toujours plus exigeantes et toujours plus précises, alors que la société chrétienne tend à s’organiser sur des bases moins indifférenciées qu’au cours du haut M oyen Âge, l’hospitalité change progressivement de registre : de la caritas salvatrice à la satisfaction d’un besoin. Une raison parmi d’autres – richesse de l’information, prudence des jugements – pour utiliser ce livre aussi sérieux qu’utile.
Patrick HENRIET

Christoph CLUSE, Studien zur Geschichte der Juden in den mittelalterlichen Niederlanden, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2000 ; 1 vol. in-8°, VII-495 p. (Forschungen zur Geschichte der Juden, Abteilung A, Abhandlungen, 10). ISBN : 3-7752-5619-9. Prix : € 25,00.

Chr. Cluse, jeune disciple d’A. Haverkamp à Trèves, renouvelle incontestablement nos connaissances de la vie communautaire juive dans les anciens Pays-Bas au Moyen Âge ; son ouvrage est le fruit d’une thèse de doctorat réalisée dans le cadre du projet de recherches collectif de l’Université de Trèves : Entre Meuse et Rhin-relations, rencontres et conflits dans une région-clé de l’Europe, de la fin de l’Antiquité au XIXe siècle. Sur base de nombreuses sources hébraïques inédites et avec la collaboration scientifique de collègues israéliens, il contribue ainsi à éclaircir des aspects théologiques du judaïsme médiéval, en nous renseignant notamment sur la production de manuscrits bibliques ou talmudiques à Bruxelles entre 1309 et 1338. Il nous informe amplement sur le cadre religieux et social, en répertoriant, dans les localités étudiées, des infrastructures tels un cimetière, une synagogue, un hôpital et un conseil de la communauté. La publication d’un jugement prononcé par un tribunal juif contre des membres de la communauté de Saint-Trond dans le premier quart du XIVe siècle illustre quant à elle le fonctionnement des institutions juridiques hébraïques. Cette perspective de recherche, autrefois ouverte par A. Toaff dans son étude sur les juifs d’Ombrie, est méritoire, car l’A. ne disposait pas d’un éventail de sources d’archives aussi riches que son collègue israélien, ne fût-ce que par l’absence de registres notariés pouvant jeter certaines lumières sur la vie quotidienne de cette minorité religieuse, comme c’est le cas en Italie. L’ouvrage est divisé en quatre parties : l’histoire de l’immigration juive dans nos régions entre le XIIIe et le XVIe siècle, les activités professionnelles exercées par les juifs et, au sein de celles-ci, la place du commerce de l’argent, les persécutions dirigées à leur encontre et enfin, l’élaboration progressive d’une image du monde juif médiéval forgée par les sources narratives chrétiennes (légendes de la passion, sermons, exempla). L’A. met bien en exergue le rôle de la ville de Cologne comme point d’ancrage et centre de gravitation politique et religieux des communautés juives, principalement ashkénazes, d’Europe du Nord-Ouest en décrivant les mouvements d’émigration des membres des communautés des villes brabançonnes (Bruxelles, Louvain et Tirlemont entre autres) vers la cité archiépiscopale dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il démontre également une immigration probablement importante de juifs anglais vers le duché de Brabant à partir de 1290. Pour ce faire, il s’appuie sur une cartographie historique portant sur la période 1151-1520 (pour laquelle on déplorera seulement que la ville de Bruxelles soit orpheline de la Senne, coquille malencontreuse malheureusement présente sur toutes les cartes concernées). Cette cartographie détaille l’installation des établissements juifs, essentiellement répartis, comme l’on sait, dans le duché de Brabant, le comté de Hainaut et le comté de Gueldre. L’analyse nuancée de Chr.C. du crédit juif lui permet de mettre en relief l’existence de femmes d’affaires juives en Hainaut, s’adressant à une clientèle plus aisée que leurs coreligionnaires masculins (telle Joye avant 1349). Bien que l’on ait affaire ici à une demande en argent essentiellement rurale, l’existence de véritables comptes courants entre débiteurs et créanciers est également très convaincante dans son argumentation. En Gueldre, le soutien efficace apporté par les tables de prêt juives à la politique territoriale de grands seigneurs féodaux (Frédéric de Heekeren) dans la première moitié du XIVe siècle ou du prince (le duc Arnould de Gueldre) au siècle suivant semble assez significative pour permettre à l’A. de tirer des conclusions quant au dynamisme des communautés juives dans cette région et à leur longévité par rapport au Brabant et au Hainaut. L’A. élabore une explication socio-économique – du reste assez probante – des attaques lancées contre les juifs habitant dans le duché de Brabant en 1309, à l’occasion de la croisade des pastoureaux, qui serait en Brabant l’expression de la frustration de mouvements populaires écrasés par le prince et les patriciens coalisés lors des émeutes urbaines de 1303-1306. Au sujet de l’anéantissement de ces croisés en 1309 par le duc de Brabant Jean II, on se demande toutefois s’il était bien légitime de privilégier la version des événements fournie par la chronique liégeoise de Jean de Warnant, par rapport à celle des Brabantsche Yeesten du clerc communal anversois Jan Van Boendael. Ce dernier est tout de même, de par ses fonctions, en contact direct à la fois avec les milieux de cour et les élites urbaines brabançonnes dans le premier quart du XIVe siècle. On pourrait également regretter une interprétation parfois quelque peu univoque de Chr.C., dans l’analyse des phénomènes de pogroms du bas Moyen Âge. En pointant uniquement les tensions sociales entre patriciat et métier ou entre prince et élites urbaines, il néglige peut-être de prendre en compte la position respective de concurrents sur le marché de l’argent bruxellois par exemple pour l’affaire du « sacrilège des hosties » en 1370 : on pense aux différents manieurs d’argent gravitant autour du chapitre Sainte-Gudule et au milieu des changeurs de la ville, par exemple. Ces remarques de détail n’enlèvent cependant rien aux grandes qualités de ce travail comme il a été dit précédemment, qualités fondées sur de nombreux dépouillements d’archives toujours inédites, en Belgique ou aux Pays-Bas, dont les résultats nuancent les constatations naguère faites par J. Stengers quant aux taux d’intérêt apparemment exorbitants des contrats de prêt ou au niveau social modeste des débiteurs des banquiers juifs, par exemple dans le comté de Hainaut.
David KUSMAN

Herrschaft, Ideologie und Geschichtskonzeption in Alexanderdichtungen des Mittelalters, éd. Ulrich MÖLK, coll. Kerstin BÖRST, Ruth FINKH, Ilja KUSCHKE et Almut SC H N E I D E R, Göttingen, Wallstein Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 420 p. (Veröffentlichungen aus dem Göttinger Sonderforschungsbereich 529, Internationalität nationaler Literaturen, Serie A, Literatur und Kulturräume im Mittelalter, 2). ISBN : 3-89244-620-2. Prix : € 45,00 ; CHF 74.

Cet ouvrage collectif comprend treize contributions qui couvrent un large champ de la légende d’Alexandre le Grand au Moyen Âge entre 1100 et 1300. L’axe en est l’idéologie politique implicite ou explicite des romans d’Alexandre et leurs aspects idéologiques et culturels, et les concepts de virtus et fortuna. Les textes de référence sont très divers – Historia de preliis, Variae historiae de Guido Pisanus, Qinte Curce, Guillaume de Châtillon, Pantheon de Gotfried de Viterbe, les romans français, espagnols (Libro de Alexandre), allemands… – et permettent des conclusions précises et recevables. Faute de place, nous relèverons plus particulièrement les réflexions de F. Rädle qui prend le débat d’Alexandre et Didime et montre qu’il présente une critique de la conception de la vie courtoise et du pouvoir royal. Celles de U. Mölk qui démontre que Guido Pisanus doit sa théorie de l’engagement d’Alexandre vis-à-vis de l’État et de la société à divers traités du début du XIIe siècle. R. Boemke étudie le concept de largesse dans le Roman d’Alexandre français et parvient à la conclusion que le Macédonien est présenté comme souverain idéal. On notera l’apport de C. Killermann et son riche commentaire des manuscrits du Roman d’Alexandre du cloître Santa Maria de Ripoll, et on tirera profit de l’étude du champ sémantique de superbia dans le corpus alexandrinien, par S. Pape, ainsi que que celle de werdekeit chez Rodolphe d’Ems, par J. Cölln.
Le volume est accompagné d’un index des auteurs et des œuvres, et d’un autre des manuscrits cités.
Claude LECOUTEUX

Brigitte HERBERS, Verbale Präfigierung im Mittelhochdeutschen. Eine semantisch~funktionale Analyse, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-372 p. (Studien zur mittelhochdeutschen Grammatik,1). ISBN : 3-484-77001-5. Prix : € 80,00 ; CHF 132.

Cet ouvrage étudie le système de la préfixation en moyen haut-allemand, c’est-à-dire l’élargissement à gauche de la base verbale à l’aide d’un préverbe séparable et accentué (abe, ane, etc.) ou inséparable et inaccentué (be, ge, er…). Contrairement à ce qui a été fait jusqu’ici, l’A. part directement des manuscrits et non d’éditions normalisées. Elle a choisi la période 1050-1300 qu’elle divise en quatre sections, chacune illustrée par un nombre de quatre à huit manuscrits. Les états de langue représentés sont l’allemand moyen occidental (francique rhénan, ripuaire, hessois) et oriental (thuringien, silésien…), allemand supérieur occidental (alémanique) et oriental (bavarois, austro-bavarois). Les textes en prose et en vers relèvent de la littérature religieuse (par exemple sermons, légendes hagiographiques) et temporelle (droit, historiographie, épopée). Les manuscrits sont décrits et leur choix justifié. L’A. passe ensuite à l’exploitation statistique de son corpus, détermine les bases, analyse les fonctions (locative, directive, temporelle, spatiale), donne un tableau récapitulatif des préverbes et de leur fréquence selon les périodes (p. 203 s.). Elle conclut que le système ancien offre de nombreux parallèles avec celui de l’allemand moderne, mais également des différences, dont la plus notable est la polyvalence des anciens préverbes alors que la langue contemporaine les a spécialisés sur une unique fonction. On trouve in fine une bibliographie et un répertoire des verbes préfixés (avec indication de la fonction, du préverbe et de la période). Très pointue, bien menée et révélatrice, cette étude pose les bases des futures analyses grammaticographiques. Il est toutefois dommage que des travaux des spécialistes français de la question n’aient pas été pris en compte. De ceux de Ph. Marcq (Paris IV) sur les préverbes un seul a été exploité, et l’A. ne semble pas avoir eu connaissance de ceux de M. Krause (Caen).
Claude LECOUTEUX

The pagan Middle Ages, éd. Ludo J.R. MILIS, Woodbrigde, Boydell, 1998 ; 1 vol. in-8o, 160 p. ISBN : 085115638X. Prix : GBP 30, USD 52.

Cet ouvrage collectif comporte sept grands chapitres suivis d’une conclusion : 1. L. Milis fait le point sur l’image que l’on a du Moyen Âge et propose un schéma d’approche du paganisme ; 2. M. De Reu traite du premier contact des missionnaires avec les païens ; 3. A. Dierkens fait une synthèse de ce que nous apprend l’archéologie ; 4. Chr. Lebbe aborde les rapports de l’homme avec la mort ; 5. A. Waegeman examine la place de la divination et des prophéties ; 6. V. Charon se penche sur les connaissances des simples et leur utilisation, notamment en magie curative ; 7. L. Milis aborde les rapports entre l’Église, le sexe et le péché pour dresser une typologie à partir des décrets et pénitentiels. Chaque contribution est accompagnée d’une très succincte bibliographie et on trouve un index des noms de personnes et de lieux in fine. L’ouvrage est la traduction anglaise d’un livre paru en 1991 sans aucune remise à jour alors que les recherches ont considérablement progressé sur la plupart des domaines abordés succinctement ici, ce qui fait qu’il est dépassé, voire erroné sur bien des points. Pour le chapitre 3, on complétera notamment par les articles d’A. Chauvot, B.K. Young, A.H. Bredero et R. Brulet dans Clovis, éd. M. Rouche, t. 1, Paris, 1997, p. 1-78 ; pour le chapitre 2, ibid., p. 277-434. Dans le chapitre 4, tout ce qui est dit de la chasse sauvage, la Mesnie Hellequin et les troupes de morts doit être corrigé et complété à l’aide de Le mythe de la Chasse sauvage dans l’Europe médiévale, éd. Ph. Walter et al., Paris, 1997, et de Cl. Lecouteux, Chasses fantastiques et cohortes de la nuit, Paris, 1999 ; quant à ce qu’on lit sur la « familiarité avec la mort », on consultera avec profit Médiévales, t. 31, 1996, dont le numéro est consacré à la mort des grands, et l’excellent Himmel, Hölle und Fegefeuer, éd. P. Jezler, Zürich, 1994. Le chapitre 4, ne prend pas en compte B. Fehringer, Das Speyerer Kräuterbuch mit den Heilpflanzen Hildegards von Bingen, Würzburg, 1994, et émet des hypothèses douteuses sur le rôle de la tradition orale : on sait que la tradition est essentiellement savante (cf. les études sur le Leechbok et les Lacnunga) avant d’avoir été en partie récupérée par les ruraux. Le chapitre 7 aurait dû considérer l’ouvrage de J. Rossiaud, La prostituzione nel medioevo, Rome, 1984, pour mieux cerner la position de l’Église envers le péché de chair. Nous ne signalons que quelques études particulièrement importantes, il y en a d’autres !
Tel qu’il se présente, The pagan Middle Ages est un ouvrage ad usum Delphini et destiné aux étudiants plutôt qu’un livre pour les spécialistes. On reste sur sa faim, et c’est dommage car le sujet est d’un fabuleux intérêt pour les historiens des mentalités et des religions.
Claude LECOUTEUX

Pierre CHAPLAIS, English diplomatic practice in the Middle Ages, Londres-New York, Hambledon and London, 2003 ; 1 vol. in-8°, XIV-277 p. ISBN : 1-85285-395-6. Prix : GBP 25.

Les travaux de P. Chaplais sur la pratique diplomatique au Moyen Âge trouvent leur couronnement avec cet ouvrage qui démontre, par une étude fouillée du déroulement des ambassades et de la diplomatique des créances, qu’il ne fallut pas attendre la Renaissance pour voir la diplomatie acquérir son caractère sophistiqué. À partir de 1230 environ, les règles diplomatiques devinrent relativement stables, et il est possible d’analyser leur fonctionnement dans le corpus documentaire anglais, presque continu à partir du règne de Jean sans Terre. À côté des lettres envoyées aux princes étrangers, et qui contenaient, dès le VIIIe siècle, des clauses de créance, par lesquelles le destinataire se voyait demander d’ajouter foi au message oral délivré par l’envoyé, on trouvait des lettres de créances à proprement parler, qui accompagnaient des messages oraux, et finalement des aide-mémoire qui devaient empêcher les porteurs de tels messages d’en déformer la teneur. La comparaison entre la forme des lettres diplomatiques et les traités de dictamen montre que les clercs de la Chancellerie anglaise avaient une parfaite connaissance non seulement des différents genres épistolaires mais aussi de la prose rythmique, qui donnait au style d’une lettre diplomatique une plus grande élégance. Ils étaient bien sûr également attentifs aux règles de préséance et de courtoisie : l’ordre dans lequel l’intitulatio, c’est-à-dire le nom et le titre de l’envoyeur, et l’inscriptio, ou adresse, apparaissaient dans le protocole reflétait les rangs respectifs de l’envoyeur et du destinataire, et les titres cités dans l’adresse pouvaient se faire l’écho de l’état des relations entre les princes. Ce fut le cas à partir de 1340 dans la correspondance avec le roi de France, qu’Édouard III, qui avait pris le titre de roi de France à Gand au mois de janvier, désigna alors systématiquement comme nostre adversaire de France. Les Français s’habituèrent à cet usage, au point qu’en juillet 1439, au début de la conférence de paix à Oye, ils demandèrent à ce que la délégation anglaise continue à user de l’expression « adversaire » de France à la place de Karolus de Valoys qu’ils jugeaient humiliant.
La préparation des ambassades, leur composition et leur déroulement font l’objet de développements circonstanciés. Les auteurs des lettres diplomatiques prenaient ainsi de multiples précautions pour assurer la confidentialité de leur correspondance. Le messager tentait parfois de dissimuler la lettre dans sa ceinture ou dans l’ourlet de son manteau, ou bien l’auteur de la lettre procédait par allusions, les questions confidentielles n’étant pas mises par écrit. Pour les communications longues et compliquées, on se contentait d’un court résumé écrit du message oral : l’écrit était considéré comme inadéquat pour les messages longs, confidentiels et controversés.
Certains envoyés n’avaient pas la dignité suffisante pour être de véritables porte~parole, et pour les messages importants, on faisait appel à un personnage de l’entourage proche du roi. Au XVe siècle, les hérauts d’armes prirent un rôle croissant dans la correspondance diplomatique, s’avérant particulièrement utiles pour délivrer des lettres de défi par exemple, et ils finirent par remplacer les familiers royaux dans la remise de certains messages. Il était en tout cas nécessaire de protéger les envoyés en leur donnant des littere recommendatorie et parfois des sauf-conduits du prince dont ils allaient traverser les territoires. Les envoyés devaient également connaître, dans la mesure du possible, les coutumes des pays qu’ils traversaient, ce qui explique que la Gascogne soit devenue le terrain idéal pour recruter des messagers pour la Péninsule ibérique, Calais pour la Flandre, et le Ponthieu pour la France du Nord. Calais devint même une sorte de relais permanent de messagers, et vers 1400, le capitaine de Calais avait le pouvoir de délivrer des sauf-conduits au nom du roi pour les ambassadeurs étrangers, et de demander des sauf-conduits étrangers pour les ambassadeurs anglais.
Les phases préparatoires à la conclusion de traités ou d’alliances étaient l’objet de procédures complexes. Il était en effet essentiel pour le destinataire d’une ambassade d’être certain que les décisions prises seraient plus tard endossées par l’autre prince : les envoyés durent, dès le milieu du XIIe siècle, présenter des lettres qui contenaient une clause de rato, par laquelle l’expéditeur s’engageait à endosser les actions entamées en son nom par son procurateur. La négociation de mariages s’avérait particulièrement délicate, car il était injurieux pour le prince qui sollicitait la main d’une princesse de voir sa demande rejetée officiellement. Cela explique que les négociations d’alliances aient toujours été précédées de sondages informels : les envoyés étaient sensés exprimer leur propre point de vue dans des commentaires extérieurs à leur créance, un procédé qui n’engageait pas l’honneur de leur maître. Ils devaient même parfois faire preuve d’initiative, et P.C. souligne à quel point la pratique diplomatique différait du modèle de l’envoyé pica et organum moqué par les juristes du temps.
Cette étude apporte un éclairage utile sur une dimension importante de la vie politique au Moyen Âge. L’ampleur des archives anglaises permet en effet, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, d’étudier des aspects qui sont peu documentés dans les autres régions d’Occident avant une époque plus tardive. On ne peut que regretter que la collection, liée au Public Record Office de Londres, où l’ouvrage aurait dû s’insérer, ait été sacrifiée.
Frédérique LACHAUD

Michel PHILIPPE, Naissance de la verrerie moderne. XIIe-XVIe siècles. Aspects économiques, techniques et humains, Turnhout, Brepols, 1998 ; 1 vol. in-8°, 464 p. (Coll. De diversis artibus, 38). ISBN : 2-503-50738-7. Prix : € 88,00.

Cet ouvrage propose une synthèse des données archéologiques et archivistiques relatives à l’histoire de la verrerie dans l’espace géographique français du XIIe au XVIIe siècle. Le terme « verrerie » concerne tant le « menu verre » (récipients) que le verre plat (vitres et vitraux), et pour celui-ci, le verre blanc ou coloré.
M. Philippe, diplômé en sciences politiques et docteur en histoire médiévale, met ses compétences au service d’un domaine particulier et complexe. L’industrie verrière est en effet le fruit de possibilités techniques et économiques fécondées par une volonté politique et l’histoire du verre ne peut être retracée indépendamment des contextes culturels, économiques, politiques et sociaux. L’A. ne néglige aucun de ces aspects. Il envisage la verrerie « moderne » comme une industrie qui naît et se construit au Moyen Âge, principalement grâce aux commandes particulières et aux chantiers de construction. Inhibée par la guerre de Cent Ans, cette industrie s’épanouit au XVIe siècle en connaissant à la fois une diversification et une spécialisation par région et une diffusion sur une large échelle.
L’ouvrage s’ouvre par un panorama évolutif des verreries concentrées dans les grandes régions de production de la Loire à la Meuse (p. 23-84) : à l’ouest, la Normandie, le Perche, la Bretagne, le Maine (ch. 1) ; au centre, l’Île-de-France, le Nivernais, le Berry (ch. 2) ; au centre est, la Bourgogne, la Franche-Comté, la Champagne (ch. 3), et dans les marges, la Lorraine, l’Alsace, l’Avesnois, la Thiérache et les Ardennes (ch. 4). Dans la deuxième partie (p. 85-182) est envisagée l’organisation de l’espace verrier (ch. 6) avec les aspects économiques de l’approvisionnement en combustibles et en matières premières (ch. 5) et ceux, plus techniques, du four, du mobilier (ch. 7) et de la mise en œuvre (ch. 8). La troisième partie (p. 185-302) est réservée aux aspects administratifs et humains : le statut des verriers (ch. 9), leur évolution démographique à travers l’exemple des Vosges (ch. 10), l’organisation familiale dans le cadre de leurs activités (ch. 11 et 12). La quatrième et dernière partie (p. 303-350) examine l’organisation économique de la production au point de vue de l’entreprise verrière (ch. 13) et du verre avec la question de l’emballage, des débouchés, des marchands et des circuits de distribution (ch. 14).
Entreprendre une telle synthèse était une gageure vu la quantité et la diversité des informations à brasser. L’A. y est parvenu brillamment en dégageant avec une grande clarté la substantifique moelle des connaissances actuelles tout en émaillant son propos de maints exemples tirés d’archives inédites. Son approche, plus historique qu’archéologique, est complémentaire à celle de D. Foy, Directeur de Recherches à l’Université d’Aix qui a publié quantité de travaux sur le verre médiéval et son artisanat en France méditerranéenne.
Le texte est jalonné de nombreuses illustrations, cartes et tableaux qui facilitent la saisie des informations. Dix-neuf « pièces justificatives » (comptes, actes, contrats, etc.) ont été sélectionnées pour l’éclairage qu’elles apportent sur la gestion et la production d’un atelier de verrier, la nature et le coût des matières premières, la mise en œuvre du verre dans le cas de travaux d’installation et de maintenance de vitres et de vitraux, etc. Quelques repères chronologiques de l’histoire du verre, un fichier de verriers et un « mini-glossaire verrier » des XVe et XVIe siècles complètent les annexes et contribuent à faire de cet ouvrage un instrument de travail et de recherche précieux.
Isabelle LECOCQ

Jacques FONTAINE, Isidore de Séville. Genèse et originalité de la culture hispanique au temps des Wisigoths, Turnhout, Brepols, 2000 ; 1 vol. in-8°, 486 p, fig. (Témoins de notre temps, 8). ISBN : 2-503-50955X. Prix : € 32,00.

Au terme d’un demi-siècle de recherches fécondes, J.F. nous donne un ouvrage d’ensemble sur Isidore de Séville et son temps, la première synthèse, en langue française, depuis le petit livre, aujourd’hui complètement dépassé, que J.C.E. Bourret avait publié sur le même sujet en 1855. J.F. indique, dans ses remerciements, qu’il a écrit son ouvrage d’abord pour ses collègues, collaborateurs et amis qui ont suivi et encouragé ses travaux sur Isidore. Pourtant son livre, en dépit de la somme de recherches et d’érudition sur laquelle il repose, n’est pas qu’un ouvrage pour spécialistes ; il est conçu comme une initiation « sérieuse mais lisible, délibérément dépouillée de tout appareil scientifique d’annotations », dans laquelle les citations d’Isidore sont presque toujours données en traduction française. Le sous-titre du livre indique clairement la double orientation : l’A. veut éclairer la personnalité d’Isidore et ses diverses œuvres, dans l’espace et dans le temps, pour mieux en percevoir l’originalité propre. Dix-neuf chapitres, répartis en quatre grandes parties allant de l’amont vers l’aval et de l’extérieur vers l’intérieur, poursuivent ce but. La première partie (L’espace et le temps de l’Espagne du Sud) rappelle les civilisations et les conquêtes qui ont préparé, dans la péninsule, le destin hispanique, toile de fond sur laquelle se détache la figure d’Isidore, héritier de ce long et riche passé. La deuxième partie (Une vie mouvementée et bien remplie) montre que ce passé a fructifié à la faveur d’une conjoncture tourmentée coïncidant à peu près exactement avec la vie du Sévillan, marquée par un drame familial de dépossession et d’exil forcé et par la disparition prématurée de ses parents. Dans la troisième partie (Diversité et unité d’une œuvre originale), l’A. présente les œuvres d’Isidore en les regoupant sous les cinq grands thèmes (grammaire, exégèse, devoirs et fonctions du chrétien, histoire et spiritualité) qui reflètent l’homogénéité et la constance des orientations majeures du Sévillan et en tenant compte des principaux genres littéraires auxquels elles appartiennent. Ce chapitre a ainsi pour mérite de ne pas « écraser la nébuleuse fragile des petits traités sous la masse imposante des vingt livres des Étymologies » et de faire bien voir qu’Isidore, à son époque, est loin de n’être qu’un auteur de dictionnaire étymologique (ce à quoi on l’a souvent réduit par la suite). Enfin, la quatrième et dernière partie (Catégories et valeurs de la pensée isidorienne) tente de montrer que toutes les œuvres d’Isidore sont traversées par un ensemble d’idées, de méthodes et de formes qui constituent les structures d’une pensée cohérente. L’A. y éclaire notamment les conceptions isidoriennes du temps, ainsi que les méthodes de la compilation, conçue comme un certain art d’écrire. Il y montre enfin les valeurs d’une nouvelle hispanité, fruit du métissage politique, social et culturel entre Hispano-romains et Wisigoths. L’épilogue explore la réception et la survie d’Isidore dans l’Europe médiévale, un domaine encore plein de terre incognitae, qui attendent des défricheurs que ce livre, selon les vœux de l’A., voudrait mieux inciter au travail.
Avec cette synthèse, J.F. nous offre un grand et beau livre, richement illustré, ce qui lui permet d’évoquer aussi par l’image (des images longuement et savamment commentées comme sait si bien le faire l’A.), les formes plastiques de l’Espagne chrétienne et wisigothique. À la fin de son introduction (p. 16), J.F. se demande si au terme d’un demi-siècle d’analyses, on lui pardonnera « d’avoir osé quelques pages de synthèse ». Non seulement on lui pardonnera, mais on le félicitera d’avoir donné sur Isidore et son temps un livre qui restera sans doute pendant longtemps un grand livre de référence et un modèle pour tant d’autres synthèses dont rêvent les spécialistes du haut Moyen Âge.
Jean MEYERS

Michele Camillo FERRARI, Il Liber sanctae crucis di Rabano Mauro. Testo- immagine~contesto, Berne-Berlin-Francfort-New York-Paris-Vienne, Lang, 1999 ; 1 vol. in-8°, XIX-527 p. (Lateinische Sprache und Literatur des Mittelalters, 30). ISBN : 3-906762-17-3. Prix : CHF 105 ; USD 75,95.

Le Liber sanctae crucis de Raban (mort en 856) est une œuvre composée de 28 poèmes figurés, mais, en raison de sa complexité inhabituelle, elle ne se résume pas à ces 28 pièces poétiques. En fait, l’œuvre se présente comme la réunion de deux livres, précédés d’un certain nombre de dédicaces, variable selon les manuscrits, de préambules comprenant une page de prologue en prose, un poème-préface figuré avec signature et d’une page de capitula. Le premier livre comprend les 28 carmina figurata, c’est-à-dire des poèmes hexamétriques, qui peuvent se lire comme n’importe quel autre poème, mais qui comportent un dessin, géométrique ou non, contenant lui-même des lettres, qui, lues dans un certain sens, forment elles-mêmes d’autres vers en mètres variés (le ou les versus intexti). Certaines lettres ont donc une double valeur : l’une pour le « champ » du poème, l’autre pour le ou les « vers entrelacés ». C’est la raison pour laquelle, sur la page de droite, en face de chaque pièce, se trouve une page d’explication donnant les raisons qui ont poussé Raban à écrire le poème, ses arrière~plans scripturaires ou patristiques, ainsi que, en bas de page, la reproduction du ou des versus intexti avec l’indication de la manière – parfois simple, mais parfois véritablement labyrinthique – de procéder à la lecture de ces vers. À la suite du livre 1, vient le livre 2, composé d’une préface de justification et d’une retranscription en prose libre du « champ » des 28 poèmes figurés du livre 1.
Cet ouvrage, dans lequel on a souvent vu que des « exercices de prestidigitation qui n’ont rien à voir avec la poésie » (Dümmler), a très peu attiré l’attention des chercheurs, et il a d’ailleurs fallu attendre 1997 pour voir paraître la première édition critique [1]. Il s’agit pourtant d’un texte qui n’a cessé d’être apprécié, souvent même admiré, au moins jusqu’à la fin du XVIIe siècle et, si l’on excepte l’hagiographie et la poésie liturgique, il s’agit du poème carolingien le plus diffusé au Moyen Âge, une popularité d’autant plus surprenante que les vers de Raban ne sont évidemment pas faciles à comprendre, ni à recopier. D’une certaine façon, M.C.F., qui supplée enfin le trop long silence de la critique, s’efforce ici de montrer que ce paradoxe n’est qu’apparent. L’A. n’a bien sûr pas cherché à prouver que le Liber sanctae crucis est de la poésie ou pas ; il a voulu simplement rendre à l’œuvre la place qui lui est due dans la littérature européenne du IXe siècle et du Moyen Âge en général. Le travail s’attache donc à donner une lecture attentive du texte, en dégageant ses aspects les plus novateurs et les plus intéressants, et à le replacer dans l’histoire de la littérature et des mentalités médiévales. Les résultats de cette étude, menée avec une intelligence et une érudition rares, sont véritablement impressionnants.
L’A. montre notamment que le Liber sanctae crucis, fruit d’une réflexion originale sur les rapports entre texte et images, est un des plus anciens exemples de discours poétique sur lui-même et le premier macrotexte médiéval, une invention, semble-t-il, de la poésie chrétienne tardive. Le macrotexte, tel que l’a défini surtout la philologie italienne, est une œuvre dans laquelle les textes rassemblés sont liés les uns aux autres et ont un rapport à l’ensemble et entre eux à l’intérieur de l’ordre de succession adopté et qui présente une cohérence envisagée à l’intérieur d’une progression où la phase postérieure assimile la phase antérieure (cf. p. 108). Le recueil poétique de Raban répond parfaitement à cette définition : ses 28 poèmes s’articulent autour d’un thème central, celui de l’éternité immuable de la croix, symbole de la victoire du Christ sur la nature, et la progression du texte à travers ses 28 pièces est en gros celle de l’historia salutis, de la création du monde à sa dissolution. Par ailleurs, le lien entre les différents carmina figurata est également assuré et renforcé par le fait que chaque poème est dédié à un chiffre particulier (il y a 28 poèmes, car 28 est un chiffre parfait, somme de ses diviseurs) : l’œuvre se présente donc aussi un peu comme un traité de numérologie à la gloire d’un univers vu comme une structure parfaitement ordonnée à partir de lois immuables de nature arithmétique. L’A. montre également que l’œuvre n’est pas étrangère aux débats qu’a connus le IXe siècle sur l’importance et le rôle des images et analyse la position de Raban, qui, contrairement à l’auteur des Libri Carolini, soutient l’idée d’une valorisation de l’image par le biais d’une ruminatio, image dont la « lecture » est d’ailleurs conditionnée chez lui par ses commentaires et non laissée au hasard du lecteur. En confrontant le Liber sanctae crucis avec la production littéraire de l’époque et en particulier avec les quelques œuvres « macrotextuelles » ou « supertextuelles » (mot auquel recourt l’A. pour distinguer du macrotexte des ensembles donnant à des éléments disparates une unité sémantique, comme c’est le cas dans certains recueils poétiques par ex.), M.C.F. n’a aucun mal à prouver qu’aucune n’a la complexité et la richesse sémantique du Liber sanctae crucis, œuvre vraiment exceptionnelle en son temps.
L’ensemble des dix chapitres de cette enquête fouillée révèle au fond de façon évidente que le recueil de Raban, qui pouvait pour beaucoup apparaître comme une œuvre bizarre très éloignée de notre culture, a des racines profondes et multiples le rattachant au monde latin tardif et qu’il est sans doute une des expressions littéraires les plus riches et les plus originales de son temps. C’est, pour reprendre le terme employé par l’A. (qui l’emprunte lui-même à J. Assmann), un « texte-culture » (kultureller Text), c’est-à-dire une œuvre dont l’utilisation répétée influence culturellement ses lecteurs. Dans un certain sens, ce serait même « il testo-cultura della sua epoca » (p. 415), comme l’Énéide ou La divine comédie en leur temps (cf. p. 6).
On ne partagera peut-être pas toujours les idées de l’A. sur certains points : je doute ainsi, en ce qui me concerne, qu’on ne puisse trouver dans l’Antiquité aucun exemple de macrotexte (p. 101-110), je comprends mal l’utilité de renoncer au terme d’« épopée biblique » (p. 399 n. 1290), qui correspond à un genre bien défini, et il me semble que la part de l’Antiquité profane dans l’univers culturel carolingien est un peu trop occulté – pour rappeler le « modèle négatif » de cet héritage, l’A. s’appuie notamment à ce sujet (p. 392) sur l’ouvrage de L. Nees, alors que son interprétation du Contra iudices est en partie erronée [1]. Il n’empêche que cet ouvrage incroyablement riche, qui est bien sûr une invitation à lire ou à relire autrement le Liber sanctae crucis, est aussi une contribution importante à la connaissance de la poésie carolingienne et de la mentalité des « intellectuels » du IXe siècle. Tous les spécialistes de la littérature et du monde carolingiens, qui auront intérêt à le lire, y apprendront sans aucun doute quelque chose.
Jean MEYERS

Cantari novellistici dal Tre al Cinquecento, éd. Elisabetta BENUCCI, Roberta MANETTI, Franco ZABAGLI, Rome, Salerno Editrice, 2002 ; 2 vol., LI-1 020 p. (I novellieri italiani, 17). Prix : € 125,00.

Le volume 17 est le dernier en date de la collection I novellieri italiani, une œuvre de grande envergure qui prévoit la publication de plus de 90 volumes, tous consacrés à la narration brève en italien, depuis les origines jusqu’à nos jours.
Les É. de ce volume n’ont pas choisi de publier des textes attribuables à un seul auteur (comme c’est le cas pour la plupart des recueils qui constituent la collection, et comme il était prévu dans le projet initial), ni un recueil anonyme, mais constitué comme ensemble organique dès sa naissance (comme le Novellino, qui porte le n° 1 dans la même collection). Ce n’est pourtant pas le manque d’attribution des textes, ni leur hétérogénéité qui surprennent le lecteur (le volume 4 deI novellieri italiani est consacré aux exempla de prédicateurs du XIIIe et du XIVe siècle). Le cantare, en effet, est par définition un genre narratif anonyme de tradition orale, fixé dans l’écriture parfois longtemps après avoir été créé et avoir vécu dans l’imagination et dans la culture collectives.
Ce qui rend insolite ce recueil, pour une collection consacrée à la novella, est plutôt le fait qu’il ne s’agit pas ici de textes en prose. La principale caractéristique des cantari, en effet, est leur structure métrique en ottava rima, c’est à dire huit endecasillabi, regroupés en stanze, rimant selon le schéma ABABABCC. C’est pourquoi D. De Robertis s’attache dans son Introduction à expliquer les critères de choix des É. et la raison d’être de ce recueil dans la collection : à propos de Piramo e Tisbe, par exemple, il explique que leur histoire est proposée déjà par Ovide comme l’un des récits que les Minyades contaient pour se divertir pendant qu’elles filaient la laine : « Col che […] », observe D. De Robertis, « siamo direttamente introdotti alla speciale applicazione del cantare (ossia dell’ottava rima) al genere novellistico, e alla ragione stessa della raccolta presente e sua inclusione in una collana che alla novella s’intitola » (p. XIV). Ailleurs, c’est l’appartenance des cantari au type de la narratio brevis médiévale qui semble à la base de la sélection effectuée par E. Benucci, R. Manetti et F. Zabagli ; D. De Robertis, en effet, reconnaît le caractère « novellistico » des textes proposés dans leur structure narrative : « […] un’unica vicenda, anche con ripetizione o seriazione di situazioni previste dal canovaccio, e la dimostrazione, per così dire, delle sue premesse » (p. XVII).
Quoi qu’il en soit, les deux tomes qui constituent ce volume présentent une intéressante anthologie de 29 textes soigneusement édités, dont l’étendue dépasse celle du recueil publié par D. De Robertis en 1970 [1]. Chaque texte est précédé par une « nota introduttiva » rendant compte brièvement de son contenu, retraçant son histoire, ainsi que sa diffusion dans la littérature postérieure et contemporaine, et donnant d’utiles indications qui synthétisent l’histoire de la critique. Le caractère mouvant de la tradition des cantari, dont chaque témoin représente une phase distincte de l’exécution, a poussé les É. à choisir un manuscrit de base (dans la plupart des cas le plus ancien) pour chaque texte et à s’y tenir fidèlement, en limitant les corrections sur la base d’autres témoins. Pour les cantari en langue toscane, toutefois, la graphie a été normalisée par les É. selon l’usage habituel (suppression des graphies latines, transcription z pour ç, gl et gn pour lgl et ngn, tt pour pt, ss pour x, etc.), tandis que les textes présentant une coloration dialectale vénitienne bénéficient d’une plus grande proximité à la graphie du manuscrit. Les anomalies métriques sont signalées dans les marges extérieures des cantari, entre parenthèses.
À la fin du tome 2, le lecteur spécialiste peut trouver toutes les informations d’ordre philologique dans les Note ai testi, où les É. rendent compte de l’ampleur de la tradition de chaque texte, en manuscrits et en imprimés, et de leurs choix ecdotiques, souvent résumés en stemma codicum. Ils retracent aussi l’histoire éditoriale des différents cantari à l’époque moderne et signalent les vers qui présentent des anomalies métriques et dont l’emendatio ne suffit pas à rétablir le compte des syllabes. Les apparats critiques sont placés dans une section à part, après les Note ai testi, où sont reproduites les graphies et les variantes des manuscrits.
Un utile Indice dei nomi et un Indice delle note linguistiche, habituel dans la collection (mais nous aurions préféré un glossaire), complètent cet ouvrage, à bien des égards digne de la meilleure considération.
Paola MORENO

The Society of Norman Italy, éd. G.A. LOUD et A. METCALFE, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2002 ; 1 vol. in-8°, XX-381 p. (The Medieval Mediterranean–Peoples, Economies and Cultures, 400-1500, 38). ISBN : 90-04-12541-8. Prix : € 129,00.

Il faut saluer le courage qui a poussé l’éditeur Brill à publier en anglais ce recueil d’articles rédigés à l’origine dans quatre langues différentes car un tel choix supposait la traduction de sept des onze contributions, tâche dont on sait l’ingratitude et le coût. L’objectif était de fournir un instrument de travail de bonne qualité aux étudiants anglophones comme le suggèrent l’introduction et l’entreprise de traduction. Toutefois, afin de renouveler l’approche du sujet, la traduction d’articles déjà parus dans leur langue originale aurait peut-être dû laisser la place à des analyses neuves intégrant leurs apports.
L’ouvrage est organisé en trois parties : Les structures sociales et régionales dans le sud de la péninsule italienne; Le gouvernement et l’Église ; La Calabre et la Sicile. Cette articulation pose un problème à la fois parce qu’elle laisse dans l’ombre des domaines importants (le commerce, les structures agraires en Sicile, les communautés juives, par exemple) mais aussi parce que les sections manquent parfois de cohérence interne.
La première partie présente deux synthèses utiles et stimulantes. D’une part, celle de J.M. Martin à propos de l’organisation du territoire et des activités agricoles, qui montre bien, à la fois, les nombreux points communs que le sud de la péninsule présente avec le reste de l’Italie et les particularités méridionales, tout en mettant l’accent sur les diversités intra-régionales ; de l’autre, celle de L. Feller relative aux évolutions qui affectent les Abruzzes à l’époque normande et qui aboutissent, à travers la liquidation de l’ordre carolingien, non seulement au déplacement de la zone-frontière mais aussi à la transformation de sa conception. L’article de P. Skinner sur trois villes de la côte tyrrhénienne (Naples, Gaète et Amalfi) dégage de nouvelles pistes de recherches ; quant à celui de J. Drell sur la famille aristocratique, il se borne à montrer que lignage, propriété et autorité politique sont liés, sans que les particularités que présentait l’Italie sous domination normande dans ce domaine soient mises en lumière.
La seconde partie apparaît comme la plus cohérente des trois. L’analyse de la production des chancelleries de l’Italie normande menée par H. Enzensberger rassemble utilement ses nombreuses études passées sur ce même matériau ; Gr.A. Loud fait de même pour les relations entre la papauté et les Normands de 1058 à 1198, tandis qu’un article important de N. Kamp sur les évêques de l’Italie normande est traduit en anglais pour la première fois.
La troisième partie est consacrée aux aspects culturels et religieux des contacts entre Grecs, Latins et Arabo-musulmans. L’article, déjà ancien mais substantiel, de P. Herde sur la papauté et l’Église grecque en Italie du Sud fournit une base utile à la réflexion, mais les textes les plus neufs sont ceux de V. Von Falkenhausen et d’A. Metcalfe. La première livre une ample synthèse qui prolonge ses travaux antérieurs. Elle montre, en particulier, parfaitement le rôle du détroit de Messine et les liens entre ses deux rives. A. Metcalfe, pour sa part, propose un article au titre trompeur (The Muslims of Sicily under Christian Rule) car il porte moins sur les musulmans de Sicile vivant sous domination normande qu’il ne propose une série de réflexions méthodologiques ayant trait à cette question. Il évoque un certain nombre de problèmes qui, pour n’être pas tous neufs, sont exposés avec clarté. Quant au texte d’H. Houben sur la « tolérance » (!) et ses limites dans l’Italie normande, qui existe déjà en allemand et en italien, sa traduction en anglais n’avait rien d’indispensable…
Cet ouvrage, qui s’inscrit dans la droite ligne des entreprises menées par Gr.A. Loud pour promouvoir les études sur l’Italie normande, devrait devenir l’un des livres de référence sur la question pour les étudiants.
Annliese NEF

Christoph T. MAIER, Crusade propaganda and ideology. Model sermons for the preaching of the Cross, Cambridge, Cambridge U.P., 2000 ; 1 vol. in-8°, VIII-280 p. ISBN : 0-521-59061-2. Prix : GBP 37,50 (hb).

Spécialiste de la prédication de la croisade par les ordres mendiants, l’A. a rassemblé dix-sept modèles de sermons sur ce thème composés durant le XIIIe siècle et au début du siècle suivant. Les textes retenus sont tirés de collections de modèles de sermons ad status (c’est-à-dire adressés à un groupe social spécifique, en l’occurrence ad crucesignatos vel crucesignandos), œuvres de cinq figures éminentes de la réforme pastorale du XIIIe siècle en France : Jacques de Vitry († 1240), Eudes de Châteauroux († 1273), Guibert de Tournai (†ca 1284), Humbert de Romans († 1277) et Bertrand de la Tour († 1332). La principale affinité entre ces auteurs réside dans leur commune appartenance au courant réformateur animé à l’Université de Paris par l’entourage de Pierre le Chantre. Quatre d’entre eux ont également joué un rôle actif dans la prédication de la croisade.
Les sermons présentés, tous rédigés en latin, étaient pour la plupart inédits. Ils sont publiés dans le texte original, utilement accompagné d’une traduction littérale en anglais. L’édition repose sur un manuscrit de référence, collationné à tous les autres témoins dans le cas d’une tradition manuscrite restreinte, ou confronté à une sélection de « three additional manuscripts relating to different strands of textual transmission » (p. 72) lorsque la tradition apparaissait trop imposante (ainsi pour les écrits de Jacques de Vitry, Guibert de Tournai et Humbert de Romans). Un tri drastique a ensuite été opéré parmi les variantes en vue d’alléger l’apparat. Le procédé ne répond pas tout à fait aux exigences de l’ecdotique, mais on le jugera acceptable pour des textes courts – trois à douze pages publiées – puisés à plusieurs sources. Un index des citations bibliques complète le travail d’édition.
Une copieuse introduction initie par ailleurs le lecteur à cette littérature particulière, encore peu exploitée par les historiens (p. 3-68). Après avoir présenté les auteurs et situé le climat intellectuel dans lequel ils ont rédigé leurs modèles de sermons pour les croisés, l’A. ouvre trois pistes de recherches : il s’interroge sur la relation entre ces modèles et la prédication effective de la croisade, analyse leur mode de composition et la manière dont leur structure formelle a pu déterminer l’usage qu’en ont fait les prédicateurs, et, enfin, examine la représentation de la croisade et des croisés véhiculée – et dans une certaine mesure forgée ? – par les textes édités. En appendice, l’A. étudie encore la dépendance des modèles de Guibert de Tournai envers ceux de Jacques de Vitry (p. 250-263).
Jean-François NIEUS

The Dream of Bernat Metge, trad. Richard VERNIER, Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol. in-8°, XXXVII-87 p., ill., bibl., index. ISBN : 0-7546-0691-0. Prix : GBP 35,00 ; USD 59,95.

Lo somni de l’humaniste Bernat Metge, texte qui appartient de droit à l’histoire de la littérature catalane, a récemment fêté le sixième centenaire de sa composition, fixée, selon les calculs de M. de Riquer, entre le 7 décembre 1398 et le 28 mai 1399. Cet anniversaire a donné lieu à une série de publications remarquables. Sans prétendre être exhaustif, on rappellera ici l’édition que nous a donnée L. Badia en 1999 [1], en graphie modernisée et soutenue par un important apparat critique, les récents travaux de St.M. Cingolani [2] ou encore les nombreuses communications prononcées à l’occasion du colloque tenu à l’Université de Girona en 2000 [3].
C’est idéalement dans le sillage de ces initiatives qu’on peut situer cette traduction annotée de R. Vernier – la première en langue anglaise – qui se base sur le texte critique établi jadis par M. de Riquer [4]. Dans son Introduction (p. V-XXXVII), R.V. dresse une brève biographie de l’auteur, situe Lo somni dans son contexte historico-culturel et analyse les quatre livres qui le composent, en exposant au fur et à mesure leurs sources et leurs modèles. Conformément à l’interprétation de M. de Riquer, Lo somni est présenté comme une fausse palinodie ; R.V. souligne à son tour que si d’un côté il est évident que le but de Bernat Metge est de se justifier, pour regagner ainsi la faveur du roi, d’un autre côté la sincérité de l’auteur est douteuse et sa rétractation apparaît peu crédible. Quelques pages sont encore consacrées au choix de Bernat Metge d’écrire en catalan plutôt qu’en latin, à certains aspects de son style et de sa technique de composition, enfin au succès, très limité, que Lo somni a connu dans le temps. Le volume est complété par la traduction de la brève Apologia donnée en Appendice (p. 77-78), par une Selected Bibliography (p. 79-80) et par l’Index des noms (p. 81-87).
Cette traduction, qui permet à un public plus large que les seuls spécialistes de la littérature catalane d’accéder aisément au somni, est sans doute louable ; elle est destinée à rendre pas mal de services aux lecteurs anglophones. On peut quand même regretter qu’un souci de vulgarisation ait porté à négliger le côté scientifique. L’annotation apparaît très parcimonieuse par rapport aux problèmes épineux posés par l’identification et l’interprétation des sources. D’autre part, le lecteur intéressé à pousser plus loin ses connaissances feuillettera en vain l’introduction, les notes, ou même la succincte Selected bibliography à la recherche d’indications bibliographiques sur Lo somni: il n’y trouvera qu’une liste des éditions critiques précédentes.
Giovanni PALUMBO

Les Mystères de la procession de Lille, t. 2, De Josué à David, éd. Alan E. KNIGHT, Genève, Droz, 2003 ; 1 vol. in-8o, 672 p. (TLF, 554). ISBN : 2-600-00846-2. Prix : CHF 100.

Comme prévu, ce deuxième tome des Mystères de la Procession de Lille nous apporte 16 nouvelles pièces tirées des épisodes plus ou moins connus de l’Ancien Testament, c’est-à-dire des livres de Josué (chap. 7-10), des Juges (surtout le chap. 6), de Ruth et des deux livres de Samuel. Les neuf pièces dernières traitent uniquement de David, béni par Dieu jusqu’à ce qu’il séduise Bethsabée et fasse tuer son mari par les Ammonites (2 S11). Encore une fois, les auteurs de ces pièces, fort probablement des clercs (associés explicitement avec ce rôle d’auteur dans les Prologues des pièces 23-24), suivent leurs sources, la Bible et ses commentaires tels que ceux de Nicolas de Lyre (un peu partout), d’Hugues de Saint-Cher, de Pierre Comestor, de saint Grégoire le Grand (no28) ou de Pierre Bersuire (no22) avec une fidélité remarquable. C’est cette fidélité qui permet à A. Knight de corriger ou d’élucider quelques imprécisions ou bizarreries, quand autrement il n’a qu’un seul manuscrit (le Codex Guelf. 9 Blankenburg à Wolfenbüttel qui date de la fin du XVe siècle) duquel il établit son texte. Il n’est pas frappant que les pièces se suivent d’une manière si conséquente, étant donné l’intégrité historique de leur source principale, l’Ancien Testament. On n’aurait pas pu apprécier ce déroulement, néanmoins, si A.E.K. les avaient laissées dans le même ordre embrouillé qu’on trouve dans le manuscrit.
Ce deuxième tome commence avec un très court Avant-Propos, l’Établissement du Texte et une liste d’Errata du tome 1 dans le même style méticuleux déployé par A.E.K. dans le premier. Heureusement, il y a toujours un Glossaire particulier après la Bibliographie, la Liste des Personnages, et l’Index des Noms Propres et celui des Proverbes. Même si les notes traitent des problèmes particuliers du vocabulaire, il faudra consulter le premier volume pour une vue d’ensemble des traits picards. C’est surtout l’orthographe (la scripta littéraire, t. 1, p. 91) qui y pose des obstacles à une lecture facile. Par exemple, il faut s’habituer au ch devant e ou i dans des mots comme cheens (céans) et chy (-ci).
On pourrait se demander pourquoi les clercs auraient voulu mettre en scène des actes aussi sexuels et violents que le viol, les guerres, les assassinats et les holocaustes. Souvent, le personnage ambigu du Prologue, qui agit comme Expositor (interprète) ou narrateur, parfois pendant la pièce, nommé Le Prescheur dans le premier volume (no 8) et responsable vraisemblablement de l’épilogue, en tire des leçons morales ou des exempla négatifs (par ex. à ne pas agir comme Amon qui a violé sa soeur), mais pas toujours. C’est l’élément spectaculaire, et non pas la dévotion chrétienne, qui anime ces événements à un tel degré que la pièce puisse gagner le premier prix du concours. Et tout cela devait exiger une technique formidable pour les mettre en scène – sans l’aide des didascalies fort rares ni des miniatures, accompagnant chaque pièce bien sûr, mais parfois sans aucun rapport avec l’action dramatisée (notamment no 23) – du haut des chariots !
K. Janet RITCH

ALEXANDRE NECKAM, Suppletio Defectuum, Liv. 1, Alexander Neckam on plants, birds and animals. A Supplement to the Laus Sapientie Divine, ed. from Paris, B.N. Lat., Ms. 11867, par Christopher J. MCDONOUGH, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 1999 ; 1 vol. in-8°, LXXXVI-185 p. (Per verba, Testi mediolatini con traduzione, 12). ISBN : 88-87027-37-4. Prix : € 38,73.

Alexandre Neckam, né en 1157 à Saint-Albans et décédé en 1217 comme abbé du couvent augustinien de Cirencester, est un des auteurs anglais les plus prolixes de son temps. On lui doit une encyclopédie, le De naturis rerum, des poèmes didactiques à usage scolaire, tel le très original De nominibus utensilium, une grammaire, des sermons, des œuvres exégétiques et théologiques, etc. Sa dernière œuvre porte le titre étrange de Remède aux défauts. Il s’agit d’un long poème didactique, sur les arbres, les plantes, les oiseaux et les animaux terrestres (livre 1, en 1 458 vers), puis sur l’homme, l’astronomie et les autres arts libéraux (livre 2, en 1 395 vers). Ce programme, on l’aura reconnu, est proche de celui des encyclopédies des XIIe et XIIIe siècles, et de fait, Neckam l’a conçu comme une sorte d’appendice au Laus sapientie divine, qui est lui-même un succédané versifié de son De naturis rerum. Les érudits l’ont nommé Suppletio defectuum, forgeant un titre d’après les mots figurant dans deux passages du texte, où l’auteur s’explique sur son objectif, qui est d’offrir des matériaux complémentaires à ses œuvres précédentes. On peut le dater de 1216, d’après une référence à la mort du roi Jean, en octobre 1216 ; Neckam l’a donc terminé à son retour en Angleterre, après avoir assisté au IVe Concile du Latran.
La publication prend place dans le collection Per verba, patronnée par la très productive « Fondazione Ezio Franceschini » et destinée à faire connaître des textes médiolatins en version bilingue, texte latin et traduction se faisant face. Le volume en question est très soigné, le poème étant introduit en grand détail, puis édité, traduit et annoté, ce qui est précieux pour un texte versifié de l’époque, au style volontiers recherché et au vocabulaire technique très riche. Le texte édité se limite au livre 1, établi d’après le manuscrit Paris, B.N.F., lat. 11867, brièvement décrit aux p. LXVII-LXIX. Les variantes du ms. de Madrid, Biblioteca de Palacio Real ex Oriente, II-468, ont été prises en compte dans les notes. L’introduction retrace la biographie de Neckam, présente la Suppletio defectuum et en éclaire les rapports avec les deux œuvres encyclopédiques qui l’ont précédée, puis commente l’herbier et le bestiaire qui constituent la matière du livre 1. L’A. s’intéresse aussi au style, aux figures rhétoriques et aux sources mises en œuvre, avant de conclure par la notice du manuscrit de Paris et un paragraphe sur la procédure éditoriale. L’édition, doublée d’une traduction anglaise (p. 1-94), est suivie de riches notes explicatives et critiques, extrêmement précieuses (p. 95-173). Deux index sont fournis, si bien que le lecteur se trouve parfaitement servi pour aborder le texte. On ne peut qu’espérer que ce volume sera suivi d’un second, offrant l’édition du livre 2, afin que l’on dispose de l’intégralité de l’œuvre.
L’intérêt du texte est double. D’une part, il montre comment cet auteur inventif, armé d’une culture classique et chrétienne vaste, retravaille une matière didactique de type encyclopédique en vue d’un autre public, littérairement plus exigeant. Il ne ménage pas ses efforts pour intégrer des figures de style, des réminiscences aux auteurs latins antiques, des incises personnelles. Au passage, il affirme sa dignité d’écrivain face aux détracteurs, et lance un vers que l’on ne manquera pas de citer en réponse à quelque compte rendu malveillant : Cum tibi displiceant, cur mea scripta legis ? (v. 1184). D’autre part, la Suppletio defectuum reprend le filon de l’explication allégorique, présent déjà dans les œuvres antérieures du chanoine, et développe au sujet des oiseaux et des animaux terrestres un discours moralisant et mystique très riche. Loin d’être un filon quasi épuisé, comme on a trop longtemps eu tendance à le croire, l’allégorie naturelle perdure aux XIIIe et XIVe siècles, et trouve de nouveaux vecteurs, comme le montre ce texte qui mérite d’être lu avec attention.
Baudouin VAN DEN ABEELE

Scrivere il medioevo : lo spazio, la santita, il cibo : un libro dedicato ad Odile Redon, éd. Bruno LAURIOUX et Laurence MOULINIER-BROGI, Rome, Viella, 2001 ; 1 vol., 458 p. (I libridi Viella, 22). ISBN : 88-8334-052-3. Prix : € 43,90.

Ces mélanges offerts à O. Redon, à l’occasion de son départ à la retraite, sont la prolongation de deux journées d’hommages qui se sont tenues à Sienne en juillet 1999, et qui ont regroupé autour de la fêtée une série d’élèves, de collègues et amis. Les contributions rassemblées dans cet ouvrage se groupent autour de trois grands thèmes chers à la nouvelle émérite : l’espace et la société en Toscane, avec une focalisation logique sur cette ville de Sienne qui l’a beaucoup occupée, les parcours de saints et d’ermites… et, de plus charnelles études tournées autour de la nourriture, reflets des travaux les plus célèbres de la médiéviste, tout au moins en dehors des cénacles universitaires. Ce recueil à l’éclectisme révélateur d’une saine diversité d’intérêts, a aussi le bon goût d’éviter les travers hagiographiques souvent caractéristiques des recueils d’hommages…
La première partie consacrée à l’espace toscan s’ouvre par une évocation double, celle de la ville de Sienne et celle de la fêtée, avec la sobriété qu’on vient de souligner. On relèvera, comme articles scientifiques une étude de N. Bouloux, La Toscane dans les sources géographiques italiennes du XIVe siècle, une évocation du Paysage thermal siennois au début du XIVe siècle, d’après le De Urbis Senae origine de Luico Antonio Maynero par D. Boisseuil, l’évocation des quelques problèmes historiographiques posés par les Cités-États et Communes par M. Ascheri, une étude de M.A. Ceppari Ridolfi, sur le syndicat des officiers de la Commune de Sienne au XIVe siècle, un travail de D. Ciampoli sur le statut de la commune d’Asciano et son intérêt comme instrument d’étude de l’histoire d’un territoire ; une belle évocation de la famille des Squarcialupi de Florence par Chr. Klapisch-Zuber, une évocation des Esclaves à Sienne à la fin du Moyen Âge, par R. Delort et M. Boni, un article de G. Pintu qui reprend le problème des propriétaires et paysans à Sienne au début du XIVe siècle, une étude de Th. Szabo sur la configuration agraire du territoire lucquois aux VIIIe-Xe siècles et un beau texte de C. Verna sur La houille au village.
La seconde partie, consacrée aux saints et ermites, évoque les figures de sainte Ubaldesca de Calcinaia (par L. Corti) ; D. Lett dessine l’image des femmes des Marches au début du XIVe siècle, telle qu’elle ressort du procès de canonisation de Nicola de Tolentino, M. Puzelat évoque la patte d’oie de sainte Néomoise, A. Ghignoli nous donne l’édition de deux lettres relatives à un héritage, et datant du début du XIVe siècle, adressées à Neri, frère augustin du couvent de Sienne, D. Corsi évoque la sorcellerie dans les procès toscans au XVe siècle, G. Bührer-Thierry dresse un portrait de Gunther l’Ermite, tandis que Chr. Lucken fait une belle transition entre la deuxième et troisième partie du recueil en évoquant La cuisine du diable et l’hospice du saint, à travers Le mystère de saint Bernard de Menthon.
De cuisine, en effet, il est beaucoup question dans une troisième partie centrée autour de la table : G. Catoni évoque les réglementations siennoises relatives à la commercialisation du poisson (1291-1486) et A.J. Grieco part de la figure de Fiordiano Malatesta de Rimini, auteur d’un traité d’ichtyologie, pour caractériser plus globalement ce genre littéraire et les canons alimentaires du milieu du XVIe; Br. Laurioux rappelle le souvenir Du bréhémont et d’autres fromages renommés au XVe siècle; M. Bourin, Les menus des bayles de l’archevêque de Narbonne ; L. Ricetti fait une belle description des repas de chantier ; D. Sansy évoque les difficultés des juifs et chrétiens à partager une même table ; J.L. Flandrin évoque les rapport entre Diététique et ordre des mets, pratiques diététiques que M. Nicoud étudie à la cour de Francesco Sforza ; L. Moulinier-Brogi nous décrit Les médecins dans le Centre-Ouest au Moyen Âge, du XIIIe au XVe siècle, et J. Brunet, recense quelques maux et remèdes décrits par Sebastiano Locatelli dans son Viaggio di Francia (1664-1665).
Dans une masse d’articles aussi différents, il va de soi que le très intéressant voisine avec le plus anecdotique… Peu importe, c’est évidemment le risque de l’exercice. Cette diversité, finalement, est le plus bel hommage qui puisse s’imaginer à l’exceptionnelle curiosité de la personne honorée par cet ouvrage collectif.
Alexis WILKIN

André BONNERY, Mireille MENTRÉ, Guylène HIDRIO, Jérusalem, symboles et représentations dans l’Occident médiéval, Paris, Éd. Jacques Grancher, 1998 ; 1 vol. in-8o, 322 p. (Mémoires des bâtisseurs).

Un livre bien conçu et bien écrit est un plaisir assez rare surtout lorsqu’il aborde un thème susceptible de larges échos. On est bien dans ce cas cette fois. L’intention des A. est évidente : faire un inventaire réfléchi des traces laissées par Jérusalem dans les œuvres des lettrés et des artistes du Moyen Âge. C’est simple et c’est essentiel. Un tel programme se révèle à la fois riche et très complexe. Jérusalem est une ville réelle à laquelle pèlerins et croisés ont accès. Ils peuvent la décrire et ce n’est pas simplement travail de l’imagination. Elle renferme les lieux les plus sacrés du christianisme, objets permanents de dévotion dans toute l’Église. Elle a également une signification majeure pour les autres grandes religions monothéistes. C’est aussi une ville symbolique sur laquelle la réflexion ne cesse jamais, puisque l’Au-delà est une Jérusalem céleste. S’il faut admettre que tous ces aspects sont liés, le programme est immense.
Les A. commencent par le concret. Ils suivent l’évolution de la ville, de sa topographie et de son cadre monumental, du début de notre ère jusqu’à la fin de la domination latine sur la ville, dans la première moitié du XIIIesiècle. Ce préalable n’entend pas faire de révélation, mais offrir une mise au point indispensable à la compréhension de tout ce qui suit. Ces pages, illustrées par quatre plans, sont à la fois claires, précises et fort bien venues. Le lecteur s’y réfère sans cesse tout au long de sa lecture.
La deuxième partie a encore un caractère très concret, puisqu’il s’agit du témoignage d’un certain nombre de visiteurs. La compréhension de ces textes, fort bien traduits au demeurant, exige déjà un commentaire historique minutieux sous peine d’en perdre le sens. Égérie qui fait une description de la liturgie de la Semaine sainte, la situe de fait dans un cadre urbain bien défini qui est un certain état de la ville, Arculfe, évêque gaulois qui a effectué un voyage vers 680, laisse par l’intermédiaire de l’abbé Adamnanus d’Iona une description remarquable illustrée par quelques dessins qui s’avèrent de première importance pour la compréhension de la topographie du saint Sépulcre. Ils sont reproduits plus loin dans ce volume. Le récit d’Ernoul est un compte rendu de voyageur, précis à souhait, sur l’état de Jérusalem au début du XIIIesiècle. Les A. de l’ouvrage, prenant en compte le caractère pluri~confessionnel de la ville, donnent également la traduction de quatre textes, deux de visiteurs juifs et deux de pèlerins musulmans. Moins connus que les précédents, ils apportent un autre éclairage et font percevoir des situations humaines difficiles, sinon dramatiques. Tous ces témoignages ont un intérêt historique, mais ce n’est peut être pas l’essentiel. Ils n’ont pas été sélectionnés pour des raisons anecdotiques, mais parce qu’ils donnent des murailles, des rues, des monuments et des différents lieux sacrés, une description assez précise pour être datée. Le dessein est ici de nourrir l’histoire de la ville par une connaissance exacte, période après période, de l’état des monuments et de la topographie.
La troisième partie entraîne du côté des représentations, puis de l’imaginaire. Il est d’abord question de plans et de figurations. De nombreux dessins et diverses reproductions viennent appuyer les propos. Cette abondante illustration est capitale car elle fait saisir, par une vue directe très convaincante, que les récits reposent sur des réalités, quelles que soient les déformations. On ne saurait trop insister sur l’importance des travaux exécutés sur le tombeau du Christ à l’époque de l’empereur Constantin. Ils donnent naissance à un édicule qui devient le signe symbolique de Jérusalem et de la résurrection du Christ. Il apparaît sous différentes formes dans de nombreuses œuvres figurées occidentales longuement étudiées. Bref, les pages consacrées aux différentes représentations du tombeau de Jésus seront utiles à tous ceux qui s’intéressent à l’iconographie médiévale.
Cette troisième partie traite encore de l’imitation de l’ensemble monumental édifié autour du Golgotha dans l’architecture occidentale. Reproduire les monuments les plus saints de Jérusalem donne un cadre particulièrement évocateur à la liturgie de la Semaine sainte. Les A. étudient Santo Stefano de Bologne, Saint-Riquier, Saint-Michel de Cuxa et de bien d’autres constructions. Ce thème, déjà connu, est ici traité dans son ensemble. On retiendra également les quelques pages consacrées aux reproductions de l’édicule contenant de saint Sépulcre. Celui de Narbonne est particulièrement évocateur.
La quatrième partie intitulée Événements et espérances liés à Jérusalem lie le passé de la ville aux entreprises médiévales. Surévaluer Jérusalem comme lieu parce que Jésus-Christ y est mort et ressuscité suppose la rencontre d’une foi religieuse, universelle en elle-même et donc peu localisée, avec une certaine conscience topographique et archéologique. Alors que les liturgies à travers les symboles réduisent le lieu d’origine à un espace simplement évoqué, le pèlerinage y conduit concrètement alors qu’il n’a pas de valeur sacramentelle. Il y a là un paradoxe surprenant qui est à l’origine de bien des essais d’adaptation. C’est aussi le principe d’un désengagement militaire et religieux qui n’a jamais été intellectuellement admis.
La fin des temps et la Jérusalem céleste introduisent en permanence un élément de réflexion et de sensibilité attachée à l’avenir. À ce titre la ville concrète ne peut être traitée comme aucune autre. Même lorsqu’elle est sous domination musulmane elle nourrit l’imagination des chrétiens parce qu’elle permet d’évoquer d’autres cieux.
Jacques PAUL

Antonio Ivan PINI, Città medievali e demografia storica. Bologna, Romagna, Italia (secc. XIII-XV), Bologne, CLUEB, 1996 ; 1 vol. in-8o, 326 p. (Biblioteca di storia urbana medievale, 10). ISBN : 88-8091-420-0. Prix : € 20,66.

Élève de la grande médiéviste bolognaise G. Fasoli, A.I. Pini s’est dédié très tôt à l’étude des grands problèmes historiques en se consacrant au passé de la ville où il avait été appelé à faire ses études. Ses travaux d’histoire démographique ont été pionniers en Italie dans les années 1960, quand il eut le bonheur de mettre la main sur des fonds d’archives de première importance jusqu’alors négligés par les chercheurs, lui permettant d’entreprendre des recherches de démographie historique : libri matricularum artium et armorum, libri viginticinquenarum, à une époque où l’usage de l’ordinateur était loin d’être entré dans les mœurs des historiens.
L’ouvrage que présente A.I. P. est en fait la reproduction d’essais parus en diverses revues scientifiques et ouvrages collectifs, que l’A. a classés en quatre grandes rubriques : une introduction d’ordre général, puis quatre études consacrées à Bologne (analyse de la source des vigninticinquini de 1247 à 1404, la politique démographique du gouvernement communal entre le XIIe et le XIVesiècle, la répartition topographique des artisans en 1294, les familles juives et leur établissement dans la ville et sa région dans la seconde moitié du XIVesiècle). Après Bologne vient ensuite la Romagne avec une étude sur la population d’Imola en 1210 et 1221, le problème des feux dans le recensement du cardinal Anglico en 1371, la société et la population de S. Marino. L’ouvrage s’achève sur un épilogue, un bilan de la démographie italienne de la Peste Noire à la moitié du XVesiècle.
Les problèmes soulevés par les recherches d’A.I.P. sont particulièrement importants pour qui veut se consacrer à de semblables recherches. S’il est vrai que se sont multipliées en Italie les études d’ordre démographique au cours des dernières années, encore convenait-il de conceptualiser de semblables travaux et d’individualiser les sources à partir desquelles il est possible d’accéder à ce secteur historique et d’en déduire une méthodologie. L’introduction de l’ouvrage fait le point à ce sujet et le tableau de la p. 23 dégage parfaitement les sources primaires, secondaires et subsidiaires auxquelles il est possible de recourir. Quant à vouloir conduire une étude démographique d’ordre quantitatif selon les critères contemporains, l’A. sait trop les limites imposées par les sources à la disposition des médiévistes et ne peut que rappeler ce qu’ont déjà enseigné R. Fossier et J. Heers en des articles méthodologiques bien connus.
L’intérêt porté par l’A. à des sources autres que fiscales (les fameux estimi) ouvre des horizons nouveaux, permettant d’atteindre des résultats autres que statistiques ou comptables. S’appuyant sur le Liber matricularum sociatatum et artium de 1294, il ruine la vieille idée de la concentration des artisans par rues et quartiers, non que cette notion n’ait sa part de vérité pour les métiers polluants (teinturiers, pelletiers), mais pour d’autres activités comme le textile ou la métallurgie, les artisans sont loin d’être concentrés et la dissociation lieu de travail-résidence s’avère fréquente. La source des viginticinquini (registres où sont recopiés année par année, quartier par quartier et paroisses les hommes aptes aux armes de 18 à 70 ans, étudiés en collaboration avec R. Grecci), lui donne l’occasion de mettre en valeur outre l’évolution de la milice urbaine, les grands moments de l’évolution démographique de la ville de Bologne entre le bel épanouissement communal du XIIesiècle et les malheurs qui résultent de la Peste Noire. Les tableaux tirés de cette source aux p. 87-103 sont assurément suggestifs. Cette évolution, examinée sous l’angle de la politique suivie par les autorités communales entre le XIIe et le XIVesiècle (politica demografica ad elastico) s’inscrit ainsi entre quatre phases : une immigration spontanée non réglementée du XIIesiècle à 1246, puis de 1246 à 1274 le gouvernement communal en vient à refouler vers le contado les nouveaux arrivants ainsi que les serfs récemment libérés (à cette occasion, l’A. montre que la loi Paradisus avait un but non pas généreux ou antiféodal, mais avant tout fiscal) ; de 1274, date de l’expulsion des gibelins, à 1347, se succède une série de mesures contradictoires pour attirer ou repousser les immigrants du contado, à une époque de déséquilibre démographique. La Peste Noire mène à la fuite d’un bon nombre d’habitants vers le contado, avant que ville et contado ne reviennent à un certain état d’équilibre.
Si nous nous sommes arrêté plus particulièrement sur la ville de Bologne, il serait injuste de ne pas mentionner la reconstruction fort astucieuse faite par l’A. quant à l’absorption des habitants de Castel Imola par la ville d’Imola, comme l’analyse importante des termes de focolaro, fumante, fumantaria pour le recensement de 1371 (Descriptio Romandiole) où il s’oppose à J. Larner et conclut à l’équivalence fumante~focolaro en tant qu’unité de taxation, la fumantaria étant la taxe versée par foyer taxé. Qui n’est pas spécialiste des problèmes démographiques italiens trouvera un état, relativement à jour, des recherches sur l’Italie au lendemain de la Peste Noire, qu’il sera bon cependant de compléter par le recours à un exposé présenté à Todi par G.M. Varanini [1].
La réunion d’études, originales, et neuves, dispersées en des revues et ouvrages dont l’accès n’est pas toujours facile pour des lecteurs de langue française, est une initiative heureuse de la part du directeur de la collection. Il est certain que Bologne représente un cas exceptionnel par la richesse de ses fonds d’archives. Une riche bibliographie, un index des noms de personnes et de lieux, des auteurs cités accompagnent un ouvrage appelé à fournir des exemples de base pour de futures études démographiques.
Pierre RACINE

Robert FOSSIER, L’histoire économique et sociale du Moyen Âge occidental. Questions, sources, documents commentés, Turnhout, Brepols, 1999 ; 1 vol. in-8o, 408 p. (L’Atelier du médiéviste, 6). ISBN : 2-503-50860-X. Prix : € 34,50.

Robert Fossier a enrichi « l’atelier du médiéviste » d’un outil de travail indispensable à tous ceux, débutants ou chercheurs avertis, qui étudient l’histoire économique et sociale du Moyen Âge.
L’ouvrage comprend trois parties. L’A. rappelle les grands courants d’idées qui ont modelé ce secteur de recherche et il les replace dans l’évolution générale de la pensée historique. Il passe en revue toutes les sources disponibles, écrites ou non écrites, en précisant leurs limites et les problèmes méthodologiques qu’elles soulèvent. Il développe ensuite une vingtaine de dossiers illustrant les principaux aspects de la vie médiévale.
Parmi les grands thèmes abordés, on notera les problèmes démographiques et les mouvements migratoires, la place de la femme dans la famille et la société, le village et la maison rurale, le ban et la vassalité, la guerre et la paix, la production céréalière, les communautés villageoises, l’économie rurale et urbaine, le commerce et ses instruments (la foire, le crédit, la monnaie), les comptabilités seigneuriales.
Chaque dossier présente un état de la question traitée, des textes en langue originale (avec traduction) ou des sources non écrites, une analyse critique des documents, les enseignements que l’on peut en tirer et une bibliographie substantielle pour aller plus loin. L’ensemble couvre tout le monde occidental, mais surtout la France. D’un point de vue chronologique, XIIe et XIIIesiècles sont les mieux représentés, près de la moitié des textes provenant de cette période.
L’ouvrage doit une grande part de sa valeur et de son originalité à la place qu’il accorde aux méthodes d’études, « auxiliaires » comme on disait jadis, les plus récentes et les plus pointues relevant des sciences de l’homme et de la terre. Il les répertorie, il les décrit, il cerne ce qu’elles peuvent apporter à l’historien, lorsqu’elles sont utilisées à bon escient. On appréciera aussi les conseils avisés que l’A. donne pour la mise en forme des données récoltées et pour la présentation des résultats, pas toujours évidente, surtout lorsqu’il s’agit de faire parler des chiffres, des histogrammes ou des graphiques.
Au total, R.F. a réalisé avec les élèves de l’École des chartes, qui ont préparé et commenté les dossiers, un ouvrage de référence indispensable et généreux.
Willy STEURS

Robert FOSSIER, Le Travail au Moyen Âge, Paris, Hachette Littératures, 2000 ; 1 vol. in-8o, 316 p. (La vie quotidienne). ISBN : 2012354297. Prix : € 19,67.

« Le Moyen Âge, entre VIIIe et XVesiècle, est la période pendant laquelle le travail sous ses aspects modernes, c’est-à-dire l’association de l’homme et de l’outil puis de la machine, a pris forme dans la réalité matérielle et sociale, et dans la conscience des intellectuels et des travailleurs eux-mêmes » (J. Le Goff). Le livre de R. Fossier illustre de façon lumineuse la pertinence de cette analyse.
Dans une première partie, l’A. retrace pour un large public les profonds changements qui affectent la conception et la pratique du travail dans la société médiévale. Une lente et progressive valorisation du travail et des travailleurs, commencée à l’époque carolingienne, s’affirme entre le XIe et le XIIIesiècle. D’autre part, dans les derniers siècles du Moyen Âge, la notion moderne d’activité productive dans les domaines manuel et intellectuel se fait jour, et l’idée de croissance semble émerger comme un phénomène positif.
Dans la seconde partie de son livre, R.F. présente une galerie de portraits d’hommes et de femmes au travail, qu’il saisit dans leur cadre de vie, leurs gestes quotidiens et leur environnement social. Cette partie montre les transformations de l’économie et de la société médiévales, les interactions des rapports sociaux et des structures économiques, l’étroite association entre villes et campagnes.
Les progrès techniques entraînent d’importants changements dans les rapports sociaux du travail. Les transformations sont d’abord sensibles dans le monde rural : accroissement de la part commercialisée de la production agricole, circulation monétaire plus importante, rachat des corvées et du servage, développement du salariat parmi les travailleurs de la campagne. Il en résulte une plus grande mobilité paysanne et l’urbanisation du surplus de population rurale, livrée à un marché citadin du travail.
En ville, dans les secteurs clefs de la laine et de la métallurgie, le « travail capitaliste », accompagné d’un étroit contrôle des frais, des salaires et de la main~d’œuvre, apparaît. La division du travail s’accroît, introduisant de fortes inégalités au sein du monde du travail. L’introduction de machines élimine un nombre important d’ateliers familiaux sous-équipés et favorise la concentration d’entreprises. Les associations de métiers, destinées à encadrer le travail, sont ébranlées par les ajustements de l’économie aux progrès techniques et par le pouvoir de l’argent. De nouveaux rapports de domination et d’exploitation s’établissent. Les conflits du travail amènent les pouvoirs publics à réglementer les salaires et les conditions d’embauche. Aux XIVe et XVesiècles, quand le recul démographique rend la main~d’œuvre rare et chère, des mesures sont prises pour casser les salaires et sanctionner les hommes valides qui refusent de travailler au prix qu’on leur offre. Les grands marchands – souvent aussi grands propriétaires fonciers, hommes d’affaires et hommes politiques – modifient les structures économiques en fonction de leurs intérêts. Ils orientent le destin d’une région et de ses habitants.
En somme, le livre de R.F. a le grand mérite de brosser un tableau d’ensemble d’une société médiévale en mouvement. Il montre que, dans les secteurs pilotes de l’économie, la « destruction créatrice », qui substitue du neuf aux éléments vieillis, le « processus économique et social du déclassement des entreprises, des existences … » et l’aliénation des travailleurs au profit des maîtres, que Marx voyait s’accomplir sous ses yeux, ne datent pas d’hier.
Willy STEURS

JAN RUUSBROEC, Dat Rijcke der Ghelieven, introd. et éd. J. ALAERTS, trad. angl. H. ROLFSON, trad. lat. L. SURIUS, Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol., 511 p. (Corpus christianorum, Continuatio Mediaevalis, 104 ; Opera omnia, 4), ISBN : 2-503-04042-X. Prix : € 200,00.

Dat Rijcke der Ghelieven, qui sort maintenant comme vol. 4 des Opera omnia, est en réalité le premier traité mystique qu’ait rédigé le mystique flamand alors âgé d’environ 45 ans (ca 1338). Destiné au départ à un publie extrêmement restreint composé d’intimes et de prêtres, J. van Ruusbroec en avait expressément interdit la diffusion, car il estimait l’ouvrage peu adapté à un public plus large.
En construisant son traité entièrement autour d’une variante du Livre de la Sagesse (10,10), tirée du Breviarium Romanum, – Iustum deduxit Dominus per vias rectas et ostendit illi regnum Deum –, J. van Ruusbroec insiste ce faisant sur le cheminement de la grâce et replace la démarche mystique dans son cadre christocentrique par le simple fait de prendre deduxit au sens de reduxit, comme l’indique clairement la première phrase du traité.
Pour ce qui est de l’édition critique elle-même, les règles suivies sont celles qui ont présidé à l’édition des vol. 7-7A et 8. Le ms. utilisé lors de l’établissement du texte est le ms. G. Les autres mss complets (D, I, n) ont été rejetés pour des raisons d’ordre philologiques ou linguistiques. Quant à la traduction, celle-ci est cette fois, suite au décès de A. Lefevere survenu en 1996, l’œuvre de H. Rolfson, qui, déjà en 1980, se trouvait associée à l’entreprise de publication des œuvres complètes de Ruusbroec.
L’introduction bilingue à la présente édition est d’excellente facture : synthèse brillante de l’œuvre et de sa structure, enrichie d’un bon aperçu de l’état des recherches relativement aux sources utilisées par le mystique flamand.
Nous ne nous dirons rien de la traduction de Surius, dont les qualités comme les faiblesses sont bien connues, afin de nous attacher à la traduction anglaise. On peut sans crainte affirmer que le texte de H. Rolfson est globalement bon voire très bon. Le texte anglais colle réellement au texte moyen-néerlandais. Les ajouts en guise d’explicitation du texte original sont toujours mis entre parenthèses, sauf p. 183. La cohérence de la traduction est remarquable même si on peut regretter que de mensche soit toujours rendu par « a person », ce qui n’est pas nécessairement équivalent et peut friser le contresens, comme p. 243, l. 913. Plus gênante est par ailleurs la traduction « neighbour » (proximus) pour evenkersten, – légitimée, il est vrai, en partie par le dictionnaire –, alors que peu auparavant Ruusbroec traitait des païens. Par conséquent et conformément à l’étymologie evenkersten (p. 186, 207) renvoie au prochain en sa qualité de coreligionnaire. Traduire par « neighbour » revient a vouloir effacer la discrimination propre à l’idéologie catholique de l’époque à l’encontre du non-chrétien. Le dictionnaire confirme ceci par la spécification meer bepaaldelijk introduisant l’équation avec evenmensche. Outre les faiblesses de rendu d’ordre photique pour les termes ghensteren (p. 299) et doerclaeren (p. 377), resp. « flashing » et « shone through », qui ne tiennent aucun compte de l’imprégnation, il convient également de signaler la malheureuse approximation que constitue la traduction de wandelinghe hebben par l’anglais « association », qui outrepasse le sens moyen néerlandais de frequentationes + conversatio. De même, le moyen néerlandais inspreken postule parole ou verbe, ce dont l’anglais « inspiration » ne fait aucun cas.
Quelles que soient ces quelques faiblesses ou maladresses du travail de H. Rolfson, il n’en demeure pas moins que sa prestation demeure impressionnante. Nous ne pouvons donc qu’encourager les éditeurs de cette belle collection à poursuivre leur œuvre.
François VAN ELMBT

JAN RUUSBROEC, Een spieghel der eeuwegher salicheit, éd. G.DE BAERE, introd. P. MOMMAERS, trad. angl. A. LEFEVERE, trad. lat. L. SURIUS, Turnhout, Brepols, 2001 ; 1 vol., 489 p. (Corpus christianorum, Continuatio Mediaevalis, 108 ; Opera omnia, 8). ISBN : 2-503-04082-9. Prix : € 190,00.

Il y a près de vingt ans maintenant, G. de Baere se lançait dans l’aventure périlleuse d’une édition des Opera omnia de Ruusbroec ; une édition trilingue du texte, puisqu’elle comportait, outre le texte moyen néerlandais, la traduction latine de Surius, et enfin une traduction en langue anglaise. L’introduction au texte étant bilingue anglais-néerlandais. La partie « édition » elle ne connaît qu’une version anglaise.
Aujourd’hui, c’est le volume 8, Le Miroir de la béatitude éternelle, qui sort enfin.
Le Miroir est, sans conteste, l’œuvre la plus riche du mystique flamand, mais ce n’est certainement pas celle qui possède l’architecture la plus rigoureuse. L’œuvre est en effet parsemée de longs passages descriptifs, explicatifs ou édifiants, qui mettent à mal l’économie de cette cathédrale. La chose s’explique vraisemblablement par le fait que ce texte, plutôt que d’être un véritable traité, a souvent bien plus les allures d’une longue épître ; épître adressée par Ruusbroec à une clarisse bruxelloise. Ce n’est d’ailleurs pas le seul exemple que nous ayons depuis 1343 de cette relation privilégiée que le mystique entretenait avec la maison bruxelloise de l’ordre. Les préoccupations originelles de l’ordre « des soeurs des pauvres », créé par Claire d’Assise († 1253), n’étaient pas tellement éloignées des idéaux prônés par Ruusbroec : qu’on se rappelle les attaques véhémentes et nombreuses qu’il lança à l’encontre des abus coupables des riches tant dans le monde qu’au sein de l’Église.
L’édition de G. de Baere s’ouvre sur une excellente introduction qui démonte l’organigramme de l’œuvre et analyse admirablement des parties de celle-ci, redéfinissant au besoin les notions les plus complexes et les plus essentielles.
L’examen des manuscrits respectifs – et leur généalogie – confirme à nouveau, tout comme cela fut le cas pour les textes du Tabernacle et des Sept degrés, que le ms. Groenendael A (ca 1365) est de loin le plus fiable. C’est donc lui qui a été retenu pour établir le texte de la présente édition. Quant au texte latin de Surius, il provient lui de la copie facsimile (Farnborough 1967) de la première édition de 1552.
Pour ce qui est de la traduction anglaise, réalisée par A. Lefevere († 1996) et révisée par H. Rolfson, il s’avère que celle-ci respecte scrupuleusement les critères sélectionnés par l’éditeur, à savoir rester, autant que faire se peut, fidèle au texte moyen néerlandais. Si la stylistique n’y trouve pas toujours son compte, c’est au nom de la primauté du texte et de son contenu. Il y a sciemment refus de tout embellissement du message. Le lecteur ne pourra donc lui en tenir rigueur.
Les divergences entre le texte moyen néerlandais et la traduction en langue anglaise sont insignifiantes. Il paraît dès lors surprenant, sinon dérisoire, de trouver « truly » (adv.) (p. 324,1. 1246), traduction qui reflète la variante N de l’appareil critique, alors que l’équivalent moyen néerlandais (p. 325, 1. 1334) indique clairement un adjectif attribut, au même titre que ooemoedegh et vri. Mais cela est à vrai dire bien peu de chose.
En guise de conclusion nous ne pouvons que recommander chaudement ce huitième volume dont l’acquisition nous paraît indispensable.
François VAN ELMBT

Las Siete Partidas, éd. Robert I. BURNS, S.J., trad. Samuel PARSONS SCOTT, 1. The medieval Church : The world of clerics and laymen, 2. Medieval government : the world of kings and warriors, 3. Medieval law : Lawyers and their work, 4. Family, commerce and the sea : the worlds of women and merchants, 5. Underworlds : the dead, the criminal and the marginalized, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001 ; 5 vol., LXIX-p. 1-266 + XXXII-p. 267-531 + XLVII-p. 533-876 + LVII-p. 878-1174 + LX-p. 1175-1484, index (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-1737-3. Prix : USD 135 ; GBP 94,50.

Le Père R. Burns, de l’Université de Californie à Los Angeles, a pris l’initiative d’éditer, avec l’appareil critique nécessaire, la traduction anglaise des Siete Partidas du roi Alphonse X de Castille, effectuée en 1931 par S. Parsons Scott. Il donne ainsi à tous les historiens une édition complète, maniable, étoffée d’une présentation de grande érudition, de ce code de lois du XIIIesiècle, qui n’était jusqu’alors accessible qu’aux historiens hispanophones (ayant accès à d’anciennes éditions, très confidentielles) ou aux juristes anglophones. Les chercheurs peuvent avoir désormais la traduction du texte intégral, quasi au creux de la main. R.I.B. en assure lui-même l’introduction générale, avec l’aide de J. O’Callaghan pour un portrait du roi à son travail, et de J.R. Craddock pour l’étude des manuscrits.
Le XIIIesiècle est le siècle des grandes synthèses du Droit, le Liber Augustalis de Frédéric II, le De Legibus et consuetudinibus Angliae d’Henri de Bracton, des Miroirs et des diverses compilations de France, Allemagne, Italie. En 1265, après son aventure impériale, Alphonse X de Castille « le Savant » (1221-1284), a voulu faire écrire le droit romain pour ses royaumes de Castille et de Léon et les royaumes nouvellement reconquis sur les Andalous. Très féru de droit autant que de sciences et de poésie, il a réuni les codes de Théodose et de Justinien, les divers Fueros observés depuis plusieurs siècles dans ses villes et ses royaumes, et il en a établi pour ses États qui ne suivaient jusqu’alors que des coutumes, une vaste synthèse en sept divisions (las Siete Partidas) ; il y a participé de très près, tout en faisant inévitablement travailler une équipe complète de légistes. Les manuscrits originaux se trouvent à Madrid, à la Bibliothèque Nationale et dans la Bibliothèque des Marquis de Heredia-Spinola ; des manuscrits contemporains existent en galicien et en catalan ; dès 1491 à Séville ces Siete Partidas sont éditées, puis le sont encore trois autres fois avant les traductions et éditions anglaises contemporaines ; S. Parsons Scott avait traduit le texte édité en 1555 par Gregorio López, dont le castillan était le plus authentique. Les A. de cette nouvelle présentation rappellent que ce code de droit, si éclectique, est actuellement suivi en Louisiane, au Texas, en Californie, ou encore en Amérique latine et aux Philippines.
Le premier volume édite la Première Partie consacrée au droit de l’Église ; les 24 « titres » définissent la Sainte-Trinité, la foi catholique, les sept sacrements, puis les membres de la hiérarchie ecclésiastique, les églises et leurs biens, les normes du droit canon, pour se clore sur les pèlerins.
Le deuxième volume est, en corollaire, consacré au monde du roi et de ses guerriers, la loi publique, les qualités royales, les devoirs et les droits du roi, vis-à-vis de son peuple, du domaine public, de son pays ; à la guerre, à la marine, et aux captifs. La 31e Loi de cette Deuxième Partie est réservée aux écoles et à leurs maîtres, ce qui n’est pas extraordinaire puisque le roi Alphonse crée les universités royales et rémunère leurs maîtres sur son Trésor, au même titre que la garde de ses murs et la défense de son État et de son peuple.
Le troisième volume (la IIIe Partie) reflète bien le goût du souverain, car il traîte tout entier du droit médiéval et du travail des légistes. On y voit toutes les phases des procès, avec les avocats, les dossiers, les plaintes, les enquêtes, les appels et les recours, et l’exécution de la loi. Dans cette Partie, se tiennent les lois qui concernent la propriété d’État sur les littoraux, les trésors, les eaux navigables.
Le volume 4 regroupe les IVe et Ve Parties. La IVe traîte des relations sociales, de la famille, des fiançailles, du mariage, des enfants légitimes ou illégitimes, des concubines, et des vassaux et des fiefs. La VePartie est consacrée aux relations commerciales, au change, au droit maritime, aux gages, aux accords, aux règlements.
Le cinquième volume (Les mondes souterrains) regroupe de même les deux dernières Parties, la VIe sur la mort et les successions (les testaments, les héritiers, les tuteurs), et la VIIe sur les crimes (la trahison, l’infamie, le déshonneur, le vol, l’adultère), avec des titres réservés aux juifs, aux Maures, aux hérésies, aux prisonniers. Et le 34e titre donne une série de maximes, qui ont cours alors en Castille et qui peuvent être des normes de bonne conduite comme des aide-mémoire de sentences juridiques.
Le droit romain (tel qu’il est appliqué en Castille au XIIIesiècle, dans cette Castille qui tenait tant déjà à son droit wisigothique qui en était une application précoce) est proposé ainsi, avec de multiples facettes, aux historiens autant qu’aux juristes, aux citoyens contemporains et de tous pays. L’œuvre du Roi Savant a très bien traversé les siècles.
Béatrice LEROY

Señores, siervos, vasallos en la Alta Edad Media. XXVIII Semana de estudios medievales. Estella, 16 a 20 de julio de 2001, Pampelune, Gobierno de Navarra, 2002 ; 1 vol., 521 p., bibl.

Les universitaires connaissent certainement ces Semaines d’Estella en Navarre, qui chaque année réunissent le monde médiéval à propos d’un grand thème historiographique. L’objectif en est toujours d’établir une vaste synthèse, ou plutôt une mise au point commentée bibliographique et historiographique, ce qui, à défaut d’originalité, donne aux chercheurs un très commode recueil de renseignements et de pistes de recherches tournant autour du thème choisi. En 2001 (la qualité et la rapidité de l’édition par le Gouvernement de Navarre sont à mettre en exergue), il s’agissait de regrouper les interventions sur les seigneurs, serfs, vassaux et leurs rapports r é c i p r o q u e s , d u V I I Ie au XIIesiècle. Selon l’usage, de vastes tableaux historiographiques occupent une large première partie, suivie par des éclairages régionaux.
J.A. García de Cortazar a établi la présentation générale (p. 15-73) en tentant de définir les termes du titre de la rencontre. Il le fait avec érudition et humour, évoquant naturellement les débats soulevés par Cl. Sanchez Albornoz, A. Barbero et M. Vigil, P. Guichard, P. Bonnassie, puis l’école allemande (l’Espagne doit-elle tout aux Romains, aux Wisigoths, aux Cantabres séparatistes, aux Arabes, aux colons de la Repoblación ?), puis encore G. Duby (créateur de la « seigneurie banale » et appliqué à suivre la « mutation de l’An Mil », comme après lui G. Bois) et D. Barthélémy qui refuse toute mutation… Il est bien entendu que le seigneur est le titulaire d’un domaine, donc de ses hommes, que le vassal est en dépendance honorable et prête hommage et serment et reçoit un fief, que le serf est dans le pouvoir d’un maître. Mais tout ceci s’est-il élaboré partout et au même moment, et sur un modèle uniforme ? Certes pas, tout reste à dire et à contredire, affirme l’A. G. Giordanengo a dressé le même vaste tableau à propos de la vassalité, p. 75-126, en précisant le vocabulaire de la féodo-vassalité, puis le droit féodal, les rites des relations vassaliques. P. Freedman a fait de même pour les serfs et les changements sociaux dans les campagnes, p. 127-146 ; S. Carocci pour les seigneurs, p. 147-181 ; P. Martínez Sopena pour les pouvoirs et les revenus seigneuriaux, p. 183-217 ; C. Laliena Corbera pour les structures et l’évolution du peuplement, p. 219-267. Les notions d’Incastellamento et de féodalisme si largement utilisées dans toute étude sociale de ces siècles, y sont une fois de plus définies et nuancées. C’est alors que I. Álvarez Borge regroupe toutes ces mises au point pour la Castille, p. 269-308, J.M. Salrach Mares pour la Catalogne, p. 309-362, A. Martin Duque pour les Pyrénées Occidentales, p. 363-412, Th.N. Bisson pour le sud de la France, p. 413-438, L. Provero pour le royaume d’Italie, p. 439-457, et P. Corrao pour la Sicile normande, p. 459-481. Enfin, F. Miranda García donne une très complète bibliographie sur ces questions p. 483-521, de 621 titres et articles.
L’Angleterre et le Monde germanique ne sont donc évoqués que dans les grands thèmes généraux traités par les six premiers A. Tous les participants reprennent les idées lancées depuis maintenant plusieurs décennies sur la permanence romaine ou la rupture féodale, la privatisation des pouvoirs et la révolution châtelaine, les pouvoirs banaux, l’encellulement, la chute des libres dans la dépendance servile, la chevalerie et la noblesse… Il sera désormais difficile d’ignorer ces questions et leur gigantesque bibliographie.
Béatrice LEROY

La Chanson de Croissant en prose du XVe siècle, éd. Michel J. RABY, New York, Lang, 2001 ; 1 vol., XXIX-141 p. (Studies in the Humanities, 57). ISBN : 0-8204-5529-6. Prix : USD 49,95.

La Chanson de Croissant constitue la septième et dernière des continuations de Huon de Bordeaux. Elle s’attache aux aventures de Croissant, arrière-petit-fils de Huon, né miraculeusement au terme d’une rocambolesque histoire que narre la Chanson d’Yde et Olive. Contraint de fuir son royaume pour échapper à l’amour incestueux que lui porte son père, Yde a trouvé refuge sous un déguisement masculin à la cour de Rome. L’empereur, qu’elle a aidé à se débarrasser de ses ennemis, lui offre en récompense sa fille Olive. Dieu sauvera Yde de ce mauvais pas en la dotant d’attributs virils et en lui permettant de concevoir avec Olive un enfant qui se nommera Croissant. Le récit de la Chanson de Croissant s’amorce quelques années plus tard, au moment où Yde confie la régence du royaume à son fils. Bientôt ruiné par sa générosité inconsidérée, Croissant quitte Rome pour la Provence. Pour s’y être illustré contre les Sarrasins, il regagne honneurs et biens, mais compromis dans un meurtre, il doit fuir à nouveau et rentre à Rome, où il mène une vie de mendiant après avoir été dépossédé de tout par des ruffians. Grâce à l’intervention de deux chevaliers faez, Croissant retrouve enfin son trésor, son trône et l’amour.
Cette histoire de Croissant nous est conservée sous deux formes, une version en décasyllabes assonancés (396 vers intégrés dans la Chanson d’Yde et Olive du ms. de Turin), et une version en prose faisant partie, avec quatre autres des continuations, du vaste Roman de Huon de Bordeaux (1454). Nous n’avons gardé aucune copie manuscrite de ce remaniement, qui subsiste dans une dizaine d’imprimés du XVIe siècle. La compilation connaîtra un succès prolongé et elle sera réimprimée à plusieurs reprises jusqu’au XIXe siècle.
M.J. Raby livre la première édition critique moderne du Croissant en prose. Son travail se fonde sur six imprimés antérieurs à 1550, en prenant pour base le plus ancien d’entre eux (A), un volume sorti en 1513 des ateliers parisiens de Michel Lenoir. Le texte est précédé d’une introduction qui situe rapidement Croissant dans le cycle de Huon de Bordeaux et qui décrit les différents témoins imprimés utilisés (il faut évidemment corriger, p. XIX et XXVIII [1], la date de l’imprimé D de Denis Janot, qui est 1540 ? et non 1440 ?). À cette description de la tradition, s’ajoute un résumé substantiel de l’œuvre (p. XX-XXV). L’essentiel de la présentation – analyse du contenu de l’œuvre mise à part – est emprunté presque textuellement à l’introduction d’un volume antérieur consacré par M.J.R. à la compilation cyclique et à l’édition du Huon en prose proprement dit [2]. C’est à cet ouvrage que le lecteur est d’ailleurs invité à se référer pour la comparaison des imprimés et l’étude de leur filiation. Les principes de l’édition énoncés aux pp. XXVII-XXIX reproduisent eux aussi à l’identique les considérations formulées en tête de l’édition du Huon en prose.
Pour le Huon en prose, M.J.R. s’était livré à une très longue et intéressante étude de la composition et du style (p. LIII-CIX). Aucun changement notable dans la manière du remanieur n’appelait à renouveler pour Croissant cet examen général des procédés de réécriture, mais un renvoi explicite à la première analyse aurait été le bienvenu. En revanche, il n’eût sans doute pas été inutile de pointer précisément, comme cela avait été fait pour Huon, les écarts entre la version en vers et la version en prose de Croissant. Le lecteur dispose toutefois des moyens d’opérer la comparaison, car M.J.R. a eu la bonne idée de reproduire en fin de volume le texte de la Chanson de Croissant en décasyllabes d’après l’édition de B. Brewka (Ph.D., Vanderbilt), travail qui vise à remplacer l’ancienne édition diplomatique de M. Schweigel (Marburg, 1889) mais qui reste d’un accès très difficile en Europe.
Dans l’édition proprement dite, p. 5, la lettre patente qui précède le texte dans l’imprimé de Michel Lenoir comporte un certain nombre de passages suspects. La leçon fut v[ ?] vaillant chevalier doit sans doute être lue un vaillant c., à moins qu’il ne faille interpréter le v devant vaillant comme une anticipation (exponctuée ?) du copiste. À la l.1 8, il convient d’éditer a commencer du jour et dacte (date) que le dit livre sera achevé d’imprimer et non d’acte. Aux l. 20 s., la phrase n’a pas de principale si on place un point après octroye et la leçon au[quel] donne permis et octroye pose problème dans un document tout entier rédigé au pluriel de majesté. Ce que l’É. a lu et corrigé en au[quel] cache vraisemblablement une abréviation pour avons donné permis et octroyé.
L’édition s’accompagne d’une liste (peu fournie) des Proverbes (p. 79), de Notes (p. 81-85), d’une Table des noms propres (p. 87-89), d’un Index des doublets (p. 91-99) et d’un Glossaire (p. 101-106). On regrettera que la table des noms propres – qui n’enregistre que la première occurrence des noms –, l’index des doublets et le glossaire n’adoptent pas l’ordre alphabétique des entrées, mais suivent la progression du texte en notant les formes au fur et à mesure de leur apparition, ce qui en rend l’exploitation très mal commode. Ainsi, il est impossible de repérer les doublets récurrents sans devoir lire l’ensemble de la liste. L’É. aurait été mieux inspiré d’opérer selon les règles traditionnelles, qu’il avait d’ailleurs appliquées dans son Huon.
Le glossaire, tout particulièrement, n’est guère utile en l’état et il ne correspond en tout cas pas à ce qu’on attendrait dans une édition scientifique. La sélection des termes, déjà, ne manque pas de laisser perplexe. Pourquoi retenir quintaine « quintaine » (26.13), qui ne se justifie que par le renvoi à une note, et des mots courants comme ost « armée » (31.5), pastour « berger » (31.19), fortune « sort » (57.25), si c’est pour laisser de côté des termes plus équivoques ou plus rares comme gaster « dépenser » (3.4 ; 21.4), nourrir « élever » (9.17 ; 9.18), se truffer « se moquer » (2.12), cremeur « crainte » (12.12), rencheut, de rencheoir « retomber » (13 .17) ou se debatre « se divertir » (19.21). La liste des termes à introduire serait trop longue à établir ici, et pour faire de ce glossaire un outil valable, encore faudrait-il aussi relever les variations de sens que les mots subissent dans le texte et ramener les formes à leur paradigme (ainsi doubter « redouter » [54.19] plutôt que doubtoyent « redoutaient »). Les traductions ne sont d’ailleurs pas en parfaite concordance avec les entrées : si houlliers (53.5) est correctement rendu avec l’usage du pluriel par « vauriens, débauchés, truands », escharboucles (62.22) est traduit par le sing. « pierre précieuse », le participe boutés jus (63.4) par les infinitifs « poser, reposer (au sol) ». L’accumulation des traductions (pour houlliers comme pour une majorité de mots) est difficilement justifiable dans un glossaire de cette conception : quand des gloses ad textum se substituent à un classement alphabétique, c’est justement la meilleure nuance dans le contexte qu’il faudrait proposer. On signalera encore des approximations dans les équivalences (fourré de gris (61.19) « fourrure de couleur grise »), des coquilles (« sur sa droit » (61.25) pour dextre [sur]), et des imprécisions de typographie.
Dans les notes, la remarque en 17.16 qui dit qu’artilleries est un « anachronisme courant dans les remaniements en prose » est erronée. Il conviendrait d’introduire le mot au glossaire avec le sens « engins de guerre, matériel de guerre ». C’est le que situé en 38.23 et non celui de la ligne donnée (38.24) qui équivaut à un qui. Cet usage pronominal, courant en ancien et en moyen français, se reproduit ailleurs (par ex. 8.22) sans que cela soit systématiquement signalé. À cet égard, on regrettera encore l’absence d’une étude, même élémentaire, de la langue et des graphies (comme ses mis pour ces en 8.9, ou bliant pour bliaut, 44.9 et glossaire, dont on se demande s’il est imputable à l’É. ou s’il s’agit d’une confusion n/u comme on en rencontre dans d’autres imprimés).
On sera heureux de pouvoir disposer enfin un jour d’une édition des autres continuations en prose de Huon de Bordeaux. M.J.R. est évidemment tout désigné pour nous la fournir : on ne doute pas qu’il voudra revenir à une rigueur qu’il a quelque peu négligée dans le deuxième volume de cet ensemble.
Nadine HENRARD

Sergio TOGNETTI. Da Figline a Firenze. Ascesa economica e politica della famiglia Serristori (secoli XIV-XVI), Florence, Opus Libri, 2003 ; 1 vol. in-8o, IX-233 p. (Fonti e Studi di Storia locale, 14).

On doit à S. Tognetti, récemment entré dans l’arène historique, des travaux de qualité sur la banque à Florence et sur son industrie de la soie et voici qu’à peine sèche l’encre du dernier ouvrage (la soie), sort des presses celui dont nous rendons compte aujourd’hui. Des archives inexplorées jusqu’ici permettent à l’A. de mettre en lumière la destinée brillante, mais pas forcément exceptionnelle, du lignage Serristori, qui exerça notamment ses talents dans la soierie (d’où sa découverte par l’A.). Lignage récent (gente nuova) et qui ne se ressent pas comme tel avant l’extrême fin du XVes., la descendance du notaire ser Ristoro († 1400), originaire de Figline en val d’Arno construit sa considérable fortune au XVes. La famille est tenace et âpre au gain, elle sait flairer le vent, et les qualités de managers de certains de ses fils stimulent sa progression. Ser Ristoro di ser Jacopo, par qui la famille allait amorcer son ascension sociale débarque à Florence, tout simplement comme notaire, en 1351. Sa position politique l’empêche d’accéder sur le champ aux charges publiques. Il met tout son talent et son entregent à s’enrichir : sa prospère entreprise de draps, les propriétés rurales acquises par lui, montrent qu’à sa mort, en 1400, il y a pleinement réussi. Les générations suivantes travaillent à accroître le patrimoine, et à compléter l’ascension familiale par d’heureux mariages et par l’accès aux charges politiques. Messer Giovanni son fils amorce la chose, mais la mort l’interrompt en 1414. Antonio di Salvestro, son petit-fils († 1449), acquiert une carrure exceptionnelle de marchand~banquier et le commerce de sa compagnie, qui rayonne sur toute la Méditerranée occidentale, pousse régulièrement des pointes, jusqu’à Londres et jusqu’à Chio. Son amitié précoce avec Côme de Médicis assurera définitivement sa fortune politique (il est deux fois prieur), son ascension sociale et celles de sa famille. Garder le cap, telle est la maxime des six fils d’Antonio, à leur tour praticiens honorés, hauts responsables politiques et grands entrepreneurs, toujours très liés aux Médicis, bien entendu ; telle est la maxime aussi, à la fin du siècle, de la génération suivante, celle des fils de Averardo di Antonio di Salvestro di ser Ristoro. Grand lignage, ces habiles Serristori, dont la fortune ne se démentira pas jusqu’au XIXesiècle.
Voilà, se dira-t-on, une monographie réussie parmi d’autres. « Réussie », oui, S.T. navigue avec flair et dextérité dans le mare magnum des exceptionnelles archives florentines en limitant ses prises à l’essentiel, sauf pour l’histoire économique, où, s’agissant de marchands, de plus longues analyses s’imposaient. « Parmi d’autres », plus que cela. Très à l’aise au milieu de la bibliographie pléthorique et polyglotte désormais consacrée aux familles et à toute la société toscane en situation (les fortunes, les clientèles, la conjoncture économique), l’A. restitue avec intelligence sa famille d’élection au milieu de celles, anciennes ou parvenues, qu’attire et asservit le régime médicéen, et il en fait revivre les représentants, les options, les roueries, les alliances, les solidarités avec une aisance, un brio, un sens du concret, des bonheurs de plume, plus que prometteurs.
Charles M. DE LA RONCIÈRE

Michel PARISSE, Allemagne et Empire au Moyen Âge, Paris, Hachette-Éducation, 2002 ; 1 vol. in-8o, 288 p., tabl., cartes (Carré-Histoire). ISBN : 2011451752. Prix : € 14,20.

Les historiens de langue française qui sont en mesure d’écrire un livre original sur l’histoire de la Germanie – la future Allemagne – et du Saint-Empire au Moyen Âge peuvent se compter sur les doigts de la main. M. Parisse, incontestablement, fait partie de ce petit groupe : ancien directeur de la Mission historique française en Allemagne (Göttingen), professeur à la Sorbonne après avoir enseigné à Nancy, cet authentique Lorrain – ou plus exactement Lotharingien – campé, intellectuellement parlant, sur les confins de l’érudition et du génie allemands et français, propose un « état des connaissances » de grande qualité. Mais aussi de grande utilité pour le milieu universitaire français, tant le monde né de la fusion de la Francia orientalis et de la Francia media fut, alors et bien longtemps après, différent du monde issu de la Francia occidentalis.
Au demeurant, ces différences profondes sont bien mises en évidence par l’A. : 1. Un « retard », ou plutôt un décalage chronologique, dans l’évolution des institutions allemandes par rapport à celles du royaume de France ; c’est ce que fit dire à M. Bloch que l’Allemagne médiévale était à proprement parler « une monarchie archaïsante ». 2. L’importance de la ministérialité : « entourage spécialisé » des seigneurs, « réputé pour ses qualités professionnelles » dans le service domestique, administratif ou armé ; non-libres au départ, nobles-non-libres par la suite, ils deviendront nobles~libres dans le courant du XIIIesiècle et formeront dès lors le substrat de la petite noblesse allemande. 3. L’avouerie ecclésiastique qui « tint une place capitale dans l’histoire territoriale des principautés d’Empire » et qui cimenta les soubassements d’un grand nombre d’entre elles. 4. L’Église impériale ottonienne qui donna naissance, à partir de 980 environ, à des principautés épiscopales qui furent aux XIe et XIIesiècles, un des plus solides et des plus remarquables piliers de l’autorité royale : l’actuelle richesse de l’archevêché de Cologne n’a pas d’autres origines que l’ancienne puissance territoriale de son prince-archevêque. 5. L’Empire, ressuscité par le roi Otton Ier en 962, et qui fut pour l’Allemagne source de grandeur ou d’énervement, tantôt rêve, tantôt cauchemar. 6. Le particularisme viscéral des princes, qu’ils soient laïques ou même surtout, à partir du XIIIesiècle, ecclésiastiques ; cette forme d’égoïsme politique fut la source d’une grande fragmentation territoriale qui survit, de nos jours encore, dans la conception fédérale de l’État allemand. 7. L’absence de miracle ; il y a eu un « miracle capétien » qui, dès 987, permit aux Capétiens directs puis aux Capétiens-Valois de se succéder mécaniquement de père en fils ; les Ottoniens, les Saliens, les Hohenstaufen, les Habsbourg et les Luxembourg n’ont pas connu de véritable continuité dynastique ; en d’autres termes, Dieu était alors du côté du « roi très chrétien » et non pas aux côtés de « l’autre moitié » de lui-même…
En dehors de ce qui relève du domaine de l’histoire politique et institutionnelle, des pages remarquables sont consacrées à l’histoire économique, sociale, militaire, culturelle et artistique – comment séparer, en effet, l’évêque Bernward d’Hildesheim († 1022) de ses portes monumentales et de sa superbe colonne de bronze, de ses églises, de ses trésors, de ses reliques et de ses manuscrits enluminés ?
Le récit, très vivant, est émaillé de titres bien frappés, de formules et d’observations judicieuses, qui font mouche : Otton IV de Brunswick a été couronné roi à Aix~la~Chapelle en juillet 1198, « c’est-à-dire le premier et au bon endroit ». Philippe de Souabe le sera, en septembre 1198, à Mayence, par l’archevêque de Tarentaise, « donc ni au bon endroit, ni par la bonne personne » (p. 113). De Rodolphe de Habsbourg, élu en 1273 au lendemain du Grand Interrègne et qui « fut le premier à devoir vivre de son propre bien » : « Comte il n’était pas pauvre ; roi il le devint. » (p. 266).
Le travail de M.P. est un beau livre qui synthétise, avec talent, une matière considérable et complexe et qui tient compte, avec toutes les nuances qui s’imposent, des avancées les plus récentes de la recherche.
Jean-Louis KUPPER

Jeffrey P. MASS, Yoritomo and the founding of the first Bakufu. The Origins of dual government in Japan, Stanford, Stanford U.P., 1999 ; 1 vol. in-8o, XIII-278 p. ISBN : 0-8047-35-91-3. Prix : USD 55.

À la fin du XIIesiècle, le Japon est-il entré dans l’âge des guerriers, comme l’a écrit un contemporain, le moine Jien, dans le Gukanshô, l’essentiel du pouvoir est-il passé du côté des guerriers comme bien des historiens l’ont affirmé ? C’est la question centrale de ce livre et l’A., dès son introduction, donne clairement sa thèse. Minamoto no Yoritomo, le fondateur du bakufu de Kamakura, a certes introduit dans le gouvernement du pays une nouveauté, la création d’une administration appliquée à un groupe de familles guerrières ne dépendant que de lui et appelées, au terme de plus d’un siècle, à jouer un rôle de plus en plus important. Mais il a aussi contribué au maintien de l’ancienne cour de Kyôto, de ses prérogatives et de ses revenus. La démonstration est fournie par une étude minutieuse de l’action de Yoritomo et de ses premiers successeurs.
La fin du XIIesiècle est une période de troubles. Les luttes entre Taira et Minamoto ont déstabilisé beaucoup de provinces et les officiers domaniaux et administrateurs provinciaux résidants en ont profité pour usurper droits et revenus de la cour. Yoritomo s’est posé en restaurateur de l’ordre. Il n’a pas appliqué un plan preconçu, il a répondu avec prudence aux circonstances. Mais il a su quelquefois les susciter, comme dans sa lutte contre les Fujiwara du Nord. Son attitude est ambiguë : comme tous les hommes de son temps, il honore les précédents et donc se pose en gardien des droits acquis, ceux des membres de la noblesse de cour et des grands établissements religieux étant antérieurs et supérieurs à ceux des administrateurs locaux. Mais, d’un autre côté, il refuse de se laisser piéger par la cour et d’entrer dans sa hiérarchie. Pour accomplir sa mission de gardien de l’ordre, il cherche à obtenir d’elle le droit de créer une nouvelle hiérarchie établie dans les provinces, composée d’hommes qui reconnaissent son autorité, ne dépendent que de lui et ne tiennent que de lui la garantie des droits qu’ils possèdent comme notables locaux. La politique de la cour souffre d’une même ambiguïté : elle a besoin de Yoritomo pour maintenir l’ordre et recouvrer des droits et revenus usurpés pendant les troubles, mais ne veut pas laisser s’affaiblir son contrôle sur le pays par l’abandon de son rôle de garante suprême de tous les droits d’administration sur les domaines et sur les terres publiques et de détentrice unique du droit de justice.
L’A. entre longuement dans les méandres de ces deux politiques à la fois liées et concurrentes, qui aboutissent à l’organisation des deux institutions propres au bakufu. D’une part, les jitô, nouvelle catégorie d’administrateurs locaux viennent s’adjoindre, quand établis sur un domaine, aux officiers domaniaux ou, quand établis sur des terres publiques, aux fonctionnaires provinciaux résidants, avec des missions longtemps assez floues de maintien de l’ordre établi et de la juste répartition des revenus. De l’autre les shugo, qui, a terme dans chaque province, en quelque sorte doublent les administrateurs civils, ont la charge de poursuivre les crimes de meurtres et de rebellions, mais sans droit de justice concernant les cas d’usurpations de terres, de vols et d’incendies, et de contrôler l’organisation des tours de la garde à la capitale demandée à des guerriers locaux. Seul le bakufu avait le droit de nommer et destituer ses agents. Au terme d’un processus qui prit une trentaine d’années, le bakufu, d’abord sous la direction de Yoritomo, puis sous ses successeurs, put se constituer dans chaque province un groupe de fidèles, les gokenin, « hommes de la maison du shôgun » (terme d’ailleurs repris du monde de la cour, les hauts dignitaires recrutant dans la couche moyenne des fonctionnaires des clients appelés gokenin), parmi lesquels il put nommer des jitô, fonction devenue héréditaire, et des shugo, fonction non héréditaire. Dès lors le bakufu a été écartelé entre sa mission de gardien des droits, qui l’obligeait à discipliner ses propres agents toujours tentés de se livrer à des usurpations, et la nécessité de ne pas s’aliéner ses fidèles. La juridiction du bakufu ne s’appliquait qu’à ses agents, mais comme sur place ils n’hésitaient pas à entrer en conflit avec ceux de la cour, le bakufu recevait aussi beaucoup de plaintes des possesseurs éminents des domaines, établissements religieux et nobles de cour.
La politique du bakufu, ses limites et ses hésitations, est étudiée avec une grande minutie et quantité d’exemples concrets. Le lecteur, bien convaincu du caractère plus limité des abandons de la cour que ne pourrait le faire penser l’Azuma Kagami écrit environ cent ans après les faits relatés et sous la direction du bakufu, reste cependant un peu insatisfait. Car le contenu de l’ouvrage ne justifie pas entièrement le sous-titre. On aimerait plus de précisions sur ce que peut ou ne peut pas la cour, sur ses moyens d’enquête et de coercition, sur la proportion de ses sentences et édits parfaitement appliqués. Ce n’est en quelque sorte qu’en creux que l’on aperçoit ce qui reste à la cour, sa position unique, ancienne, inégalée, fondée sur les précédents et sur la fidélité souvent chancelante d’agents locaux inquiets des avancées de ceux du bakufu.
Francine HÉRAIL

La fondation de l’abbaye de Maillezais. Récit du moine Pierre, éd. et trad. Georges PON et Yves CHAUVIN, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques, 2001 ; 1 vol., 319 p. ISBN : 2-911253-09-4. Prix : € 21,34.

Qualiter fuit constructum Malliacense monasterium et corpus sancti rigomeri translatum : tel est le vrai nom de cette œuvre rédigée par le moine Pierre entre 1060 et 1072, publiée par Labbe en 1637 puis, d’après ce dernier, par Migne [1]. G. Pon et Y. Chauvin terminent et présentent ici une entreprise commencée sous la direction du défunt E.R. Labande († 1992). Disons-le d’entrée, ce texte est aussi riche que fascinant. Il s’organise en deux parties qui traitent respectivement de la fondation du monastère de Maillezais, dans le marais Poitevin à la fin du Xesiècle, puis de l’arrivée, un peu plus tard, des reliques de saint Rigomer, un ermite manceau du VIesiècle. Le premier intérêt de cette œuvre réside dans le genre auquel elle se rattache (ou auquel la rattachent les historiens) : nous avons là un récit de fondation, comme il en existe bien d’autres, qui nous situe au croisement de l’historiographie et de l’hagiographie. Le manuscrit unique (B.N.F., lat. 4892) nous ayant transmis le texte du moine Pierre comprend d’ailleurs nombre de chroniques (d’Eusèbe de Césarée à Fréculf de Lisieux en passant par Orose et Jordanès). On aurait pour cette raison aimé en savoir un peu plus sur la constitution, et non seulement le contenu, de ce codex, qui intègre aussi divers textes du XIIIesiècle entre ces chroniques et le Qualiter fuit constructum.
Riche et fascinant. Les renseignements sont pratiquement de tout ordre. M. Bloch le savait bien, qui avait utilisé cette œuvre dans ses recherches sur les colliberti vivant dans l’embouchure de la Sèvre. Le moine Pierre nous donne un récit extrêmement vivant – et parfois faux du point de vue strictement historiciste qui était celui de F. Lot – de la fondation du monastère par Emma, épouse du comte de Poitiers Guillaume Fier-à-Bras et mère de Guillaume le Grand. Les détails concrets ne manquent pas, à commencer par des descriptions assez rares de l’île sur laquelle est construite Maillezais, ainsi que de la zone marécageuse où elle se trouve. L’auteur précise que lors des offices, les moines pouvaient entendre les oiseaux chanter. Il montre aussi comment le sort de la nouvelle fondation est intimement lié aux relations parfois tumultueuses entre le comte et son épouse, lesquelles ne sont pas sans conséquences politiques puisqu’Emma est la sœur du comte d’Anjou. Lorsque tout va bien, un partage des tâches, que l’on retrouve à la même époque en bien d’autres régions, s’esquisse entre le mari, qui doit s’occuper des affaires du monde, et sa femme, qui peut prendre en charge la part de Dieu : « Il apparaît logique en vérité que, puisque toi tu construis près de ce monastère une forteresse pour la défense du pays, ce soit par moi, qui suis devenue ta propre chair, que soit bâti un refuge pour le salut des âmes » (p. 102), aurait dit Emma.
Aux côtés de cette dernière, la grande figure de la chronique est incontestablement l’abbé Théodelin, qui « règne » de ca 1006 à 1045. Pierre, qui l’admire, le présente comme genere hebreus, natione gallus (p. 122). Cependant, de là à mettre cette origine avec l’activité de Maillezais, dès cette époque, comme établissement de dépôt et de crédit, de là aussi à parler (introduction, p. 33) d’un « monastère dirigé par un juif », il y a un pas que nous nous garderions bien de franchir. Ailleurs, le même Théodelin semble parfaitement disposé à se faire égorger sans broncher par deux serfs, car il n’envisage pas de rompre le silence prescrit par la règle ! En retrait de ces deux figures principales, les seconds rôles comptent aussi : citons Aumode, soeur de Geoffroy Grisegonnelle, décrite comme observatrix carajorum et maleficiorum, la vicomtesse de Thouars, violée collectivement par les « compagnons » d’Emma puis renvoyée, au petit matin, à coups de pied (pedibus), ou encore, dans un autre registre, cet ermite médecin originaire d’Italie qui soigne le comte par l’examen de ses urines.
On n’en finirait pas d’énumérer les passages intéressants ou surprenants. Les É. ont doté leur riche introduction et leur excellente traduction de plus de 500 notes, parfois très longues et toujours utiles. En un mot l’édition, qui se termine par deux index très complets dont l’un recense les formes latines, est aussi amène qu’érudite. On pourra simplement regretter l’absence d’une recherche de fond sur les sources de Pierre, qui aurait pu se limiter à un repérage des citations. Mais le fait que ce texte assez extraordinaire n’ait pas encore révélé tous ses secrets n’enlève rien à la très grande qualité du travail présenté ici, pour la plus grande joie des lecteurs.
Patrick HENRIET

Chroniques de folklore d’Arnold Van Gennep. Recueil de textes parus dans le Mercure de France 1905-1949, réunis et préfacés par Jean-Marie PRIVAT, Paris, C.T.H.S., 2001 ; 1 vol., in-8o, 564 p. (Références de l’ethnographie, 2). ISBN : 2-7355-0444-1. Prix : € 19,00.

C’est une excellente idée qu’à eue J.M. Privat que de réunir et de préfacer une sélection de 110 chroniques d’ethnographie et de folklore sur les 250 que Van Gennep a données régulièrement, en toute indépendance, dans un climat de totale liberté critique, au Mercure de France de 1905 à 1949, sauf pendant les deux guerres (de 1915 à 1920 et de 1941 à 1946), à l’initiative de Rémy de Gourmont qui lui apprit à s’exprimer d’une manière brève et claire, à éviter les mots inutiles. Si J.M.P. a exclu les chroniques qui font doublon, ou qui sont trop sommaires, ou qui concernent plus l’ethnographie exotique que le folklore européen, il a retenu celles qui n’avaient jamais été rééditées et qui présentent un intérêt certain dans l’histoire de la discipline comme dans l’originalité et l’évolution de la pensée de Van Gennep. Elles sont judicieusement regroupées sous trois rubriques : 1. Le folklore, une science à la recherche de son autonomie (p. 39-231) ; 2. Littératures, arts populaires et folklores des « pays » de France (p. 233-387) ; 3. Chansons folkloriques, empros (= comptines genevoise) et comptines (p. 389-560). Ces chroniques sont importantes dans la mesure où elles précèdent, puis accompagnent les nombreuses œuvres publiées par l’auteur tout au long d’une fertile carrière, dont le Manuel de folklore français contemporain, qui vient d’être réédité en 4 volumes dans la collection Bouquins (Paris, 1999).
Il était normal de rendre ainsi hommage à ce chercheur et à ce personnage hors du commun, d’une curiosité universelle et encyclopédique, d’une fascinante culture, d’une allègre vivacité critique et d’une extraordinaire fécondité (n’a-t-il pas écrit de 1894 à 1957 dans plus de cent revues de sciences de l’homme, françaises et étrangères ?), polyglotte parlant 18 langues et donc capable de passer en revue l’actualité folklorique internationale et toutes les productions de chaque province française, en sorte qu’il exerça une sorte de magistère sur l’ethnographie et le folklore, distribuant blâmes et louanges, âpre dans la polémique (par ex. avec Saintyves) et tout aussi élogieux pour les frères Claude et Jacques Seignolle à propos de leur Folklore du Hurepoix (1-I-1938), faisant la leçon aux auteurs mal informés ou peu préparés à la recherche, comme Louis Dumur qui confond Genève et Gênes (1-XI-1907), mais appelant constamment ses lecteurs au dialogue et à la coopération. Anarchisant et anticonformiste, il n’était pas en bons termes avec beaucoup de gens. Avec « les bourgeois de province aux titres ronflants ou aux fonctions administratives… les derniers auxquels il faut faire appel », qui ignorent ce que peut bien être le folklore et qui méprisent instinctivement les arts de province (1-VIII-1938), incapables de « parler en égal avec un berger, un forgeron, une fermière de chez » eux (15-II-1938). Avec les instances officielles trop bureaucratiques. Avec l’Université et le folklore livresque des savants de cabinet, dont Marcel Mauss, « plein de bonne volonté mais manifestement souvent à côté, parce qu’il n’a jamais fait d’explorations directes, en personne : il est facile de dire derrière une table comment interroger nos paysans ou des « sauvages » mais qui a tenté sa chance sait qu’en fait on n’avance qu’au petit bonheur » (1-II-1948). Avec le parti religieux. Van Gennep frisa parfois le populisme, mais il refusa le « traditionnisme » et les dérives réactionnaires (il dénonça dès 1933 l’hitlérisme et fut à l’abri de tout « maréchalisme affiché », selon l’expression de R. Meyran) tout autant que les régimes marxistes. Patriote et laïc, il recommandait « de faire de chaque petite ville un vrai centre d’art, d’histoire et de science » (1-III-1914). De surcroît, il était très attaché à sa patrie d’adoption, la Savoie, à laquelle il consacra de nombreuses études et chroniques, dont l’une sur les crétins, « derniers survivants, plus ou moins métissés, d’une race déterminée, antérieure aux grands blonds nordiques (Germains), aux grands bruns (méditerranéens) et aux petits bruns (homo alpinus) qui se côtoient actuellement en Savoie » (16-X-1909) et dont l’autre parle des gens de Naves, « surnommés les pêcheurs de lune, parce qu’un jour ils voulurent pêcher la lune dans un lavoir non couvert » (1-IX-1910).
Surtout, comme le montre J.M.P. dans sa préface aiguë et objective, Van Gennep ne cessa d’agir pour que le folklore devînt une science autonome, indépendante de l’histoire et de la géographie, envisageant les faits folkloriques, ainsi qu’on le fait en Finlande, comme des faits sociaux vivants, loin du cabinet de travail, car cette science « exige le grand air, la bouteille de vin blanc, le dédain du qu’en dira-t-on, la diffusion de soi dans la masse, et pourtant le maintien du moi le plus possible individualisé, sans mépris pour qui que ce soit, et sans l’idée que l’instruction livresque représente une valeur humaine supérieure » (1-IV-1937). L’autonomie n’exclut pas l’interdépendance avec l’ethnographie exotique, l’histoire de l’art et des religions, la sociologie, la psychologie (non freudienne) et la linguistique. Il faut se rappeler que « les phénomènes collectifs dits folkloriques évoluent dans un plan autonome qui est indépendant de la géographie, de l’organisation politique, de l’organisation diocésaine, de la différenciation économique, du dialecte. Ils obéissent à des lois que sommairement on peut sans doute nommer sociologiques, bien que nuancées singulièrement » (15-VIII-1933). Aussi est-il nécessaire de faire des descriptions complètes, car il convient de considérer la vie populaire « dans sa totalité non pas seulement intellectuelle, mai aussi matérielle », et même dans sa modernité. Et cela, sans les arrangements littéraires des écrivains régionalistes, comme Lucien Gachon qui venait de publier l’Auvergne et le Velay: « Le tout est enrobé de beau style, comme si les lauriers en sucre rouge de Pourrat avaient excité l’émulation de Gachon, qui pourtant s’était fait un nom par son excellente monographie géologique et géographique des Limagnes du Sud et par un roman (aussi à Chamalières) brutal et sobre, Maria» (1-I-1949).
Ces chroniques, qui ont gardé toute leur vigueur et leur saveur, demeurent très instructives, en particulier pour les philologues (vocabulaire des ruches et des ruchers dans les pays de langue romaine, 1-VIII-1939 ; « se marier en bouc » et expressions apparentées, 15-VIII-1925 ; folklore de la chasse, 1-III-1937, etc.) et pour les médiévistes, par ex. quand Van Gennep compare les recherches hagiographiques du père H. Delehaye et du dr H. Gunther (1-VIII-1906), qu’il fait l’éloge de la revue Mélusine (16-I-1913) et de la Revue des Langues romanes, « l’une des perles de la science française » (15-XI-1932), des Contes populaires de G. Huet (1-I-1924), des Fabliaux de J. Bédier (15-XII-1925), de la Légende de la Sacristine de R. Guiette (1-III-1932), de La Vie rurale anglaise entre 1150 et 1400 de H.S. Bennett (15-III-1938), des Chansons populaires des XVeet XVIesiècles de Th. Gerold (1-VII-1925), de l’Évolution de la pastourelle du XIIesiècle à nos jours, d’E. Piguet (15-III-1930), ou qu’il s’occupe de la sorcellerie, des loups-garous et des vampires (1-I-1935), de la Mélusine de M. Pottecher (1-I-1949), de la légende du graal à propos du livre de J. Weston, From Ritual to Romance (1-III-1924), des proverbes (15-III-1925) etc. La moisson est abondante autant, bien entendu, pour les folkloristes que pour un public plus large : pensons aux chroniques sur Rabelais qui aurait emprunté au folklore languedocien les noms de Gargantua et de Grangousier (15-XI-1932), sur Stendhal (« … le vrai Stendhal… c’est le patois dauphinois de son enfance conservé, et imposé au français émoussé de bonne compagnie », 15-II-1935) ou sur « George Sand folkloriste » (1-VI-1926).
J.M.P., dont on a pu depuis un certain nombre d’années apprécier l’esprit curieux, l’activité infatigable et la notoriété internationale [1], a eu raison de republier des chroniques, qui sont importantes pour retrouver la trame d’une œuvre scientifique de premier plan et l’histoire d’une discipline enfin reconnue, et qui ont gardé leur fraîcheur, en sorte qu’on éprouve à les lire un plaisir particulier.
Jean DUFOURNET

Gendered Voices. Medieval Saints and their Interpreters, sous la dir. de Catherine M. MOONEY, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1999 ; 1 vol. in-8o, I-XI-276 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-1687-3. Prix : USD 19,95 ; GBP 14.

Beaucoup d’historiens occidentaux restent dubitatifs devant l’exubérance de la production anglo-saxonne sur l’histoire des femmes. Bien souvent à tort. Comme le laisse entendre dans une brève préface C. Bynum, éminente spécialiste de la sainteté féminine, cette section nouvelle de l’histoire qui ne remonte guère à plus de trente ans a été portée aussi bien que contrariée plus qu’aucune autre sans doute par les courants les plus neufs des sciences voisines : sociologie, philosophie, linguistique, remettant brutalement en question des enjeux méthodologiques majeurs. Dans ce compte rendu il me paraît plus utile de les dégager, en s’appuyant sur l’introduction synthétique et forte de C.M. Mooney que d’essayer de donner une idée de chaque contribution.
La tentative qui a lancé l’enquête et l’a fait aboutir contredit de façon optimiste un postulat philosophique récent : il serait impossible de connaître le passé. Par définition l’impuissance aurait imposé le silence. Puisque l’entreprise est concevable quels sont les écueils qui risquent de la fausser ? L’observateur ne doit jamais oublier sous peine de graves erreurs d’optique que les documents n’échappent pas au conditionnement global : stéréotypes sociaux et religieux, conventions de leur genre littéraire, ici de nature hagiographique. Dans le cas présent il nous est rappelé que les personnages étudiés sont des femmes illiteratae et que leurs expériences spirituelles sont presque toujours traduites, plus ou moins fidèlement malgré les protestations de leurs auteurs – on le vérifie particulièrement à propos de Béatrice de Nazareth – et traduites en latin, la langue savante, ce qui fait passer malgré elles ces saintes sur « la terre étrangère de la culture ». Là est sans doute le piège le plus sérieux et le plus finement observé par les A. Le lecteur parcourt deux siècles et demi au travers de huit saintes dont le portrait est dressé en totalité ou en partie par leurs interprètes clercs et mâles, la parole médiévale étant presque exclusivement leur privilège. Peut-on raisonnablement nourrir l’espoir d’atteindre en amont de la quête l’écho des voix singulières de ces femmes ? Dans les huit dossiers étudiés, les plus favorables sont ceux où l’historien dispose d’une double série de documents : le discours féminin et en face celui du porte-parole. Sont-ils superposables, en harmonie, en discordance ? Peut-on déceler de chaque côté des tendances générales ? Si les systèmes de représentation sont différents y a-t-il finalement une représentation féminine et une représentation masculine de la sainteté de ces femmes hors normes ? Il s’agit de repérer quand on le peut l’idéal poursuivi par chacune, unique, vivant ici et maintenant : Hildegarde, Claire, ou Béatrice et d’observer en vis-à-vis les retouches ou parfois la métamorphose de l’image d’elles que les hommes qui les ont côtoyées ont tâché d’imposer. Exemples. Hildegarde de Bingen se sentait prophète, parlant avec Dieu, imitant de grandes figures masculines de la Bible : ses biographes ont fait d’elle qui l’abbesse aristocratique et fondatrice, qui l’épouse mystique du Cantique. Claire d’Assise voulait, comme François, imiter le Christ. Les biographes ont affirmé que son modèle était la Vierge. En fin de compte est posée la question clé : ces voix perçues du fond des siècles sont-elles sexuées ou non ? La question est si fondamentale qu’elle a imposé le titre du livre, donnant d’ailleurs crânement la réponse. Oui, le lecteur va entendre des gendered voices et non un discours unisexe sur la sainteté.
Les apports de ce travail seront sans doute à affiner par de nouvelles enquêtes mais le chercheur y trouvera d’ores et déjà une réflexion, un canevas de lecture, des mises en garde. Concluons qu’il semble en aller de l’histoire de la sainteté féminine comme de nombreux contes. L’ultime morale des couples : « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants » s’accompagne souvent d’une précision qui en dit long sur l’attachement masculin à l’assignation génétique des fonctions selon les sexes : « les fils ressemblèrent à leur père, les filles à leur mère ». Jamais l’inverse !
Paulette L’HERMITE-LECLERCQ

Claudio STERCAL, Bernard de Clairvaux. Intelligence et amour, trad. Jacques MIGNON, Paris, Cerf, 1998 ; 1 vol., 151 p. («Initiations au Moyen Âge »). ISBN : 2204059838. Prix : € 20,00.

Le IXe centenaire de la naissance de Bernard de Clairvaux en 1990 a de toute évidence suscité un regain d’intérêt pour la figure de l’abbé. Le petit ouvrage de C. Stercal, qui trouve à merveille sa place dans la collection Initiations au Moyen Âge, s’inscrit dans ce mouvement.
Il se révèle tout d’abord – c’est incontestablement là sa principale qualité – un outil de travail essentiel pour le néophyte qui voudrait s’enfoncer plus avant dans l’œuvre de Bernard de Clairvaux. Dans ce sens, la première partie de l’ouvrage fait le point sur l’état d’avancement des études bernardiennes. Elle livre en quelques pages (p. 11-16) un ensemble d’informations primordiales qui concernent, pour commencer, l’édition critique des œuvres de Bernard (Sancti Bernardi opera) établie par J. Leclercq, C.H. Talbot et H.M. Rochais entre 1948 et 1977. En outre, on trouvera en fin d’ouvrage (p. 131-135.) le détail des écrits de Bernard ainsi que leur situation dans l’ensemble des huit volumes de cette édition critique. Toujours dans la première partie, on signalera le relevé des principaux répertoires bibliographiques devant permettre de s’orienter dans le nombre croissant de travaux consacrés à Bernard. La bibliographie présentée par C.S. (p. 139-146) donne d’ailleurs elle-même un excellent aperçu des études récentes et tous azimuts concernant l’abbé de Clairvaux. Signalons, au demeurant, pour les lecteurs que les Éléments de chronologie de la vie et des œuvres de Bernard (p. 123-129) ne satisferaient pas, que les meilleurs ouvrages biographiques sont eux aussi signalés [1]. Une petite ombre, néanmoins, dans cet ensemble de pistes de travail concerne la mention des traductions françaises. Seule l’entreprise mise en œuvre par les éditions du Cerf en 1990 est signalée (cf. p. 13 n. 3), sans que l’on sache par ailleurs avec précisions quels sont aujourd’hui les textes effectivement disponibles [2].
Mais l’A. n’en reste pas là. Il lui faut encore présenter la pensée théologique de Bernard. Si nombre d’études en ont approfondi certaines perspectives, « il est urgent maintenant d’en retenir […] une vision d’ensemble » (p. 15). Le rythme de la centaine de pages qu’il reste à l’A. pour arriver à ses fins sera donc soutenu. La synthèse de la pensée bernardienne qui résulte de ces lignes va, en tout cas, droit à l’essentiel. Le premier chapitre aborde de front la problématique augurée par le sous-titre de l’ouvrage (Intelligence et amour) en évaluant le statut de la connaissance (scientia) chez Bernard. L’A. tente d’en dresser un tableau somme toute positif qui, cependant, fait rapidement place aux limites dans lesquelles Bernard entend la maintenir : toujours elle doit être « orientée vers l’édification et la poursuite du salut » (p. 48). Si la connaissance de soi est un préalable nécessaire à la connaissance de Dieu (p. 21), celle-ci n’est encore rien sans l’amour de Dieu (p. 44). TouJours dans le sens d’une meilleure compréhension du statut du savoir chez Bernard, on suivra avec intérêt les pages consacrées à la consideratio (p. 24-30) définie « comme une intense réflexion (intensa cogitatio) et une application de l’esprit (intensio animi) à la recherche de la vérité (ad vestigandum ; ad inquisitionem) » (p. 24). Pour en comprendre la spécificité, il convient de la distinguer soigneusement de la contemplatio (p. 24-25 et 29), comme d’en saisir les trois moyens (modi ou viae) « distincts, mais étroitement liés » (p. 30) : l’opinion, l’intelligence et la foi. À ce sujet, C.S. ne manque pas d’évoquer le débat qui opposa Bernard à Abélard (p. 33-35). Il reste à ce sujet très prudent – « Sans vouloir porter de jugement sur le bien-fondé de l’interprétation de la pensée d’Abélard par Bernard, … » (p. 35) – tout en voulant néanmoins justifier l’attitude de Bernard – « le problème fondamental n’est pas la crainte et moins encore le refus de la ratio, mais la préoccupation que les trois modi de la consideratio soient correctement distingués et adéquatement reliés » (p. 35-36).
Un second chapitre veut résumer la « vaste » et « riche » production de Bernard (p. 51) en quelques thèmes fondamentaux. Sont dès lors passées en revue les problématiques de l’image et de la ressemblance à Dieu (p. 54-67), ainsi que du statut de Dieu lui-même (p. 67-90) : « être », « principe », « simple et un », « trinité », « justice » sont autant de notions à propos desquelles C.S. dresse la conception de Bernard. À travers cette diversité une question se fait languissante : peut-on parler d’une réflexion synthétique à propos des écrits de Bernard ? L’A. choisit la voie ouverte par É. Gilson en 1934 qui parlait déjà de « systématique » ou de « la puissance de synthèse » de Bernard [1] (cf. p. 92). Mais le sujet n’est pas clos pour autant puisqu’il reste tout simplement impossible d’établir une synthèse proprement dite de la pensée bernardienne (p. 121) ! Pour C.S., il convient dès lors d’entendre « synthèse » non au sens d’un résumé, mais plutôt comme ce qui constitue le « cœur » ou le « secret » de la théologie de Bernard (ibid.).
L’ouvrage incisif de C.S. se termine par un chapitre consacré aux « itinéraires » possibles de la progression vers Dieu. Il nous en laisse deux exemples significatifs. L’un tiré du De diligendo Deo tourne autour de la problématique de l’amour (p. 98-106), l’autre extrait du sermon 85 sur le Cantique met l’accent sur le phénomène cognitif (p. 106-114), pour finalement culminer dans la joie (iucunditas) (p. 114-115). Ces deux itinéraires sont une dernière fois l’occasion de revenir sur le statut du savoir chez Bernard qui, quoique l’A. s’applique à en dégager la positivité, ne doit tenter de percer les mystères de la foi.
Sébastien LAOUREUX

Les Gestes des évêques d’Auxerre, t. 1, sous la dir. de Michel SOT, éd. Guy LOBRICHON et Monique GOULLET, intr., trad. et notes par Pierre BONNERUE et al., Paris, Les Belles Lettres, 2002 ; 1 vol. in-8o, LVII-336 p., pl., carte (Les Classiques de l’Histoire de France au Moyen Âge, 42). ISBN : 2-251-34053-X. Prix : 28,00.

Document avant tout intéressant comme « type » d’une façon d’écrire l’histoire d’une église cathédrale et de ses évêques, les gestes sous rubrique n’interviennent guère dans la « grande » histoire. Elles fournissent en revanche une foule d’informations très concrètes sur la vie de la Bourgogne méridionale. Vie rêvée ou vie réelle ? Reste à la critique de l’établir. Le tome 1, ici recensé, conduit les événements du milieu du IIIesiècle (st. Pélerin) à la fin du XIe(Robert, † 1084). Le texte proprement dit est accompagné d’une traduction fort convenable, de notes généralement bien informées et d’une annexe intéressante sur une notice conservée au Vatican. Index et concordance des noms de lieux sont très complets.
D’une introduction largement abondante due à plusieurs collaborateurs, on retiendra la contribution de M. Goullet (Étude littéraire et histoire du texte, p. XXI-XXXIV) qui aborde avec une parfaite maîtrise la plupart des problèmes essentiels du document.
Puisse l’entreprise se poursuivre et nous donner bientôt le tome suivant.
André JORIS

Sermoneta e i Caetani. Dinamiche politiche, sociali e culturali di un territorio tra medioevo ed età moderna. Atti del Convegno della Fondazione Camillo Caetani, Roma-Sermoneta, 16-19 giugno 1993, éd. Luigi FIORANI, Rome, L’Erma di Bretschneider, 1999 ; 1 vol. gr. in-8o, 701 p. (Pubblicazioni della Fondazione Camillo Caetani, Studi e documenti d’archivio, 9). ISBN : 88-8265-091-X. Prix : € 186,00.

Ce fort volume, qui présente les actes d’un colloque tenu en 1993, propose au lecteur un modèle d’histoire locale. Son intérêt est cependant plus général puisqu’il concerne une des principales familles du groupe restreint des barones Urbis bien étudiés naguère par S. Carocci qui brosse ici à grands traits les étapes de leur ascension et les caractères de leur domination. Sermoneta, castrum du Latium méridional qui apparaît dans la documentation en 1116, passa d’une co-seigneurie très morcelée à la sujétion des Annibaldi, autre famille du club très fermé des barons romains, en 1264. En 1271, le cardinal Riccardo Annibaldi concéda à la communauté de ses habitants des statuts dont M. Vendittelli a donné en 1993 pour la même collection une excellente édition critique et une étude approfondie qu’il résume brièvement. À la seigneurie des Annibaldi succéda en 1297 celle de Pietro II Caetani, neveu de Boniface VIII, qui réforma les statuts en 1304. Favorisée par l’accession d’un des leurs au trône pontifical, l’ascension des Caetani représente un cas original dans l’histoire de la féodalité romaine dans la mesure où ils furent les seuls à édifier une véritable principauté territoriale dans le cœur du Latium méridional, position éminemment stratégique pour le contrôle des communications entre Rome et le royaume de Naples, et dont P. Partner retrace les destinées jusqu’à la fin du XVesiècle.
Si on ne peut naturellement rendre compte ici des quarante communications rassemblées dans cet ouvrage auxquelles s’ajoutent les interventions tenues lors d’une table ronde finale, on soulignera l’attention portée aux aspects les plus variés de l’histoire de Sermoneta et de son territoire, coincé entre les monts Lepini et la plaine marécageuse, dont l’assiette, les confins perméables et les routes sont étudiés dans le détail. Sont abordées tour à tour la vie religieuse, caractérisée par une forte présence cistercienne au XIIIesiècle et la floraison de confréries et d’hôpitaux aux XIVe et XVe siècles tandis que les ordres mendiants n’occupèrent jamais qu’une position très secondaire ; l’architecture religieuse (de la collégiale Sta Maria Assunta dont le noyau cistercien fut profondément remanié au XIIIe siècle pour prendre son caractère gothique à l’abbaye cistercienne SS. Pietro e Stefano di Valvisciolo, fondée au milieu du XIIe siècle) ; l’architecture civile qui traduit la diffusion des techniques de construction romaines dans le districtus Urbis. Le développement du « tissu urbain » de Sermoneta est traité en revanche de manière trop schématique et rapide, à moins que l’indigence de la documentation ne soit responsable de cette carence. Sermoneta a connu au XVe siècle une vie artistique notable dont témoignent une Vierge à l’Enfant entre saint Pierre et un saint évêque, couronnée d’un Christ entre quatre anges, peinte en 1422 à la lunette du portail de Sta Maria Assunta par Pietro Coleberti di Priverno, connu pour un cycle de fresques figurant l’histoire de sainte Catherine d’Alexandrie à Roccantica en Sabine (1430), et surtout une Madonna degli Angeli (1457-1458) dans une des chapelles de la collégiale qui témoigne de l’activité de Benozzo Gozzoli à Sermoneta, présentée pendant la rencontre mais absente des actes du colloque. On regrettera, dans un ouvrage tel que celui-ci, richement illustré par ailleurs, l’absence d’une cartographie figurant l’extension du territoire de Sermoneta, celle des terres soumises à la domination des Caetani et leur localisation par rapport à la frontière de l’État pontifical et du royaume de Naples.
Étienne HUBERT

Carolyn DINSHAW, Getting medieval. Sexualities and communities, pre- and postmodern, Durham, Duke U.P., 1999 ; 1 vol. in-8o, XII-345 p. (Series Q). ISBN : 0-8223-2365-6 (Pb). Prix : GBP 12,95.

Les travaux de l’angliciste new-yorkaise C. Dinshaw s’inscrivent dans le courant des queer studies (auquel Duke U.P. consacre la série dans laquelle paraît l’ouvrage recensé). Le mot queer, à la fois substantif et adjectif, désigne tout qui s’écarte de la norme hétérosexuelle et se caractérise par son indétermination en la matière (cas de la lesbienne et du gay, mais aussi du transsexuel, du bissexuel, du travesti, de l’eunuque, de l’hermaphrodite). Quant au « get medieval » du titre, il s’agit d’un cri homophobique tiré du film Pulp Fiction de Q. Tarentino (p. 19 et 183-191), dont l’A. va inverser la portée. En effet, lesbienne affirmée (p. 37, 138, 158), elle se donne pour ambition de tisser des liens émotifs et affectifs entre les « déviants » sexuels du Moyen Âge (le « pré-moderne » du titre) et ceux d’aujourd’hui (« post-modernes »), dans le but de soutenir la formation des sentiments identitaires personnels et ceux des communautés.
Le terrain d’investigation est offert par l’Angleterre de la fin du XIVe et du début du XVesiècle. L’A. discute la part de la sexualité et des accusations réciproques de sodomie échangées par les Lollards et leurs adversaires (années 1390), la figure queer du Pardoner (ce fameux clerc effeminé des Canterbury Tales de Chaucer), le cas d’un transsexuel londonien (1394) découvert récemment dans les archives judiciaires, et la personnalité extravagante de la mystique Margery Kempe, reconnue comme queer dans la mesure où les contraintes sociales pesant sur son corps font obstacle à son désir (mariée et mère de 14 enfants, elle se rêve vierge et épouse du Christ). Le résultat est fascinant au début, passionnant par endroit, abscons aussi, irritant parfois : on se paie beaucoup de mots dans ce double champ des queer studies et cultural studies à l’américaine. D’autant qu’en l’occurrence, les 206 pages de texte (suivies de 102 pages de notes) sont entrecoupées de réflexions portant sur des sujets d’actualité, en rapport plus ou moins étroits avec l’historiographie : la mesure dans laquelle l’homophobie du critique chaucérien G.L. Kittredge a pu être influencée par ses réactions de jeunesse face à Oscar Wilde (p. 121-126), les débats parlementaires américains sur la subsidiation des « humanities » (p. 173-182), le film Pulp Fiction de 1994 (p. 183-191), Foucault (p. 136-142 et 191-205).
Si elle pose avec acuité la question du rôle social de l’historien (signalons p. 22-34 l’utile analyse historiographique de l’impact et de la réception du livre de J. Boswell, basée notamment sur les papiers personnels du célèbre historien gay), la réponse apportée laisse sceptique. Les exemples de Barthes (p. 40-53), de Foucault (p. 136-142) et du romancier gay R. Glück (p. 141, 165-173), ou encore les migraines de Michelet (p. 47) n’y changent rien : si l’émotion n’épargne pas l’historien dans sa rencontre avec le passé, l’essentiel de son travail n’est pas là. Le livre de C.D. hésite entre l’étude érudite, le manifeste, l’essai moral. Le mot « méditation » qui échappe p. 144 à l’A. convient mieux à son ouvrage que la qualité de projet historiographique qu’elle lui attribue. De façon assez piquante, et peut-être volontaire, la queer history de C.D. se place en marge des pratiques communes de la discipline.
Éric BOUSMAR

Clémence THÉVENAZ, Écrire pour gérer. Les comptes de la commune de Villeneuve autour de 1300, Lausanne, Cahiers lausannois, 1999 ; 1 vol., 425 p., ill. (Cahiers lausannois d’Histoire médiévale, 24). ISBN : 2-940110-14-X. PRIX : CHF 42.

Décidément, les Cahiers lausannois d’Histoire médiévale sont une pépinière de talents. Ici, cette collection accueille le travail de licence d’une jeune historienne fraîchement promue. Un ouvrage de grande qualité, une fois de plus. Cl. Thévenaz s’est attaquée aux comptes de la commune de Villeneuve aux XIIIe et XIVe s. : de beaux rotuli qui font le point, annuellement, sur la comptabilité au sens large de la commune. L’analyse codicologique des différents rouleaux est un peu sommaire, mais comment faire autrement, dans la mesure où si peu de travaux de comparaison existent ?
De toute façon, ce n’était pas là le but premier de l’A. Elle préférait s’attaquer à l’étude de la tenue de ces comptes et à ce qu’ils reflètent d’une situation économique urbaine. En ce qui concerne les recettes, c’est d’abord une liste des revenus attendus, des ressources stables, régulières, qui constitue le corps du poste, que ces revenus soient rentrés ou non cette année-là. L’année comptable est directement liée à la durée du mandat des personnes chargées par la commune de la gestion de ses revenus et de ses dépenses. Les documents d’administration sont transmis par les anciens gestionnaires aux futurs détenteurs du pouvoir économique, garantissant une pérennité de gestion. Dans tous les cas, les responsables sont liés aux grandes familles de la ville, dont les noms reviennent régulièrement.
Intéressante, cette constatation d’une importance réelle des interactions entre la confrérie du Saint-Esprit et la commune. Intéressante aussi, la description des différents types de recettes, parmi lesquels on retrouve la mise à ferme de différents droits de la ville, des taxes de passage, des impôts pesant sur les juifs et cahorsins, on rencontre les cens fonciers relatifs aux terres communales, plus une série de rentrées irrégulières, comme des ventes, emprunts, paiements des serments de bourgeoisies et des amendes, mais aussi les levées d’impôts.
Le poste des dépenses est très détaillé et les informations distillées permettent de mieux comprendre, par le concret, certaines particularités de gestion urbaine dont des traces persistent pour d’autres villes dépourvues, elles, de si beaux documents. Ainsi, il apparaît que le poste « fortifications » est un des plus exigeants. Pour ne pas devoir supporter seule l’ensemble des frais d’entretien et de construction, la commune demande aux habitants dont la maison est contiguë aux murs d’enceinte de verser leur quote-part : c’est presque la moitié de l’enceinte qui est entretenue de la sorte. Nous trouvons ces mêmes exigences urbaines à Liège, au XIIIes. : l’entretien des murailles est confié, pour la part à laquelle leurs bâtiments sont jointifs, aux institutions ecclésiastiques. À Villeneuve, ces frais disparaissent au XIVes. : signe d’une « détente » ? Outre ces dépenses militaires, les autres frais sont habituels : pavage, entretien des chemins, salaires des fonctionnaires (même s’il semble que des engagements « à durée indéterminée » n’apparaissent plus au XIVes. de façon aussi régulière qu’au XIIIes.), payement des gardes de la ville, des gardes du marché, du ou des secrétaires communaux, qui agissent aussi comme copistes et rédigent les comptes… Des frais d’achat de papier y sont mentionnés dès 1291-1293 : probablement du papier pour l’expédition des affaires courantes, la confection de pièces annexes, particulae… L’existence d’un conseiller juridique est attestée dès le XIIIes., il est rétribué affaire par affaire et n’habite pas la ville. Il semblerait que la Cité de Liège ait aussi fait appel à des conseillers juridiques qu’elle puisait dans le corps savant des frères dominicains au couvent de Liège, du moins au XIIIes. Mais ces « occasionnels » n’ont qu’un temps : au XIVes., ils n’apparaissent plus comme tels, tandis que dans beaucoup de villes, un gradué en droit est engagé de façon permanente, avec un véritable statut. Mais ce sont les dons au comte et à ses officiers ainsi que la quote-part versée pour la mise en œuvre des campagnes militaires qui obèrent le budget de façon considérable, pour moitié des dépenses parfois.
Cl.T. conclut son introduction générale en insistant sur la manifestation d’indépendance de Villeneuve visible et affirmée au travers de la tenue de ces comptes, de leur mise par écrit : la gestion poussée d’un patrimoine commun (stabilisation des revenus, perfectionnement des techniques comptables…) témoignant d’un esprit de corps.
Mais cette introduction ne représente qu’une petite part de ce travail : le corps en est constitué par l’édition critique des différents rouleaux, claire et lisible. Sa consultation est facilitée par un glossaire, un répertoire des noms de personnes citées, ainsi qu’une table analytique systématisant le contenu de chaque compte, en reproduisant clairement chaque point. En annexe se trouvent placées l’édition de quelques actes de politique urbaine ainsi que l’édition des comptes de la confrérie du Saint-Esprit pour les années 1300-1307.
Il ne reste plus qu’à souhaiter à l’A. une belle carrière scientifique tout à fait méritée : cet ouvrage en augure en tout cas.
Paul BERTRAND

Adelheid KRAH, Die Entstehung des potestas regia im Westfrankenreich während der ersten Regierungsjahre Kaiser Karls II. (840-877), Berlin Akademie Verlag, 2000 ; 1 vol. in-8o, 346 p. ISBN : 3-05-003565-X. Prix : 59,80.

Cette étude s’est proposée d’éclairer les premières années du règne de Charles le Chauve. Elle s’appuie sur une vaste érudition, adopte un déroulement chronologique tout en faisant place à des dissertations thématiques. Pour qui connaît les travaux antérieurs sur le même sujet, l’apport de ce livre laisse perplexe. Qu’apprend-on de plus sur « la guerre des frères », Fontenoy, les difficiles négociations avec Lothaire, Coulaines, par rapport à l’ouvrage demeuré classique de F. Lot et L. Halphen, l’article de P. Classen et le livre récent de J. Nelson, classé arbitrairement par l’A. dans « einem grösseren Leserkreis » (p. 13), une appréciation qui méconnaît la finesse et l’exactitude de l’exposé de cette historienne, nourri de vastes lectures de sources. Tant vaut-il souvent relire Nithard, les Annales de Saint-Bertin, quelques lettres de Loup de Ferrières ou les capitulaires eux-mêmes. Il en est ainsi pour la notion de fraternitas, qui nous semble mieux éclairée par les capitulaires 196, 243, 245, 247 et les exemples donnés par le Lexicon de J.F. Niermeyer, que par les considérations souvent embrouillées de l’A., p. 88-91. La tentative de différenciation entre regnum, res publica, imperium (p. 100-110) aurait pu être très utile. Il s’agit, pour l’A., « d’un concours de concepts différents de la souveraineté que partagent les grands, qui peut facilement conduire au désordre par l’ambition ou l’appétit de puissance » (p. 105). La citation de Nithard est très bien choisie à ce propos ; comme d’habitude chez Nithard, elle contient les distinctions fondamentales. Seulement, les commentaires de l’A. se trouvent déviés du fait qu’elle considère comme authentique l’ensemble de l’Admonitio de Louis Pieux de 823-825. L’idée étrange d’un partage de la souveraineté appartient aux faussaires qui l’ont déformée dans leur intérêt, non à la réalité politique et juridique vécue au temps de Louis le Pieux et de Charles le Chauve. Quant à la vassalité, il eût sans doute été bon de rappeler l’inflexion décisive que lui a assignée Charlemagne en 802 (M.G.H., Cap. I, no33) : le usque in vita ipsius a rapproché le serment des dignitaires d’Empire investis d’un office des serments militaires. Sicut per drictum debet esse homo domino suo peut se traduire : « comme un soldat doit être (fidèle) selon la loi (militaire) envers son supérieur ». Là est, à notre avis, le « Wandel ». La question importante devient alors celle-ci : la fidélité jurée au prince du haut en bas de la hiérarchie des offices, même jusqu’au péril de sa vie, peut-elle être, a-t-elle été une base solide de gouvernement ? Montesquieu se la posait toujours.
Toutefois, le regret le plus constant que l’on éprouve en lisant cet ouvrage réside dans le peu d’attention que son A. a accordée à la tradition manuscrite des sources qu’elle utilise. Peut-on considérer les textes de Coulaines, Yütz, Meaux-Paris, Beauvais comme si l’on en possédait les originaux ? Dans l’édition critique très remarquable qu’il en donne (M.G.H., Conc. III, nos3-9), W. Hartmann écrit à propos de la rédaction de la préface du concile de Meaux-Paris et des canons 25-83 : « […] konnte bisher noch keine Klarheit gewonnen werden », mais il y note aussi les nombreux emprunts faits à l’Admonitio generalis, à la Relatio episcoporum, au concile de Paris de 829, aux Faux capitulaires, aux Fausses décrétales, à l’Hispana.
Ce manque de clarté ne proviendrait-il pas du fait que deux discours contradictoires se mêlent presque constamment dans ces copies ? Comment expliquer, par exemple, que Charles le Chauve ait manifesté aussi ostensiblement, dans la préface de Coulaines (M.G.H., Cap. II, no254), sa dépendance vis-à-vis de ses fidèles qui auraient daigné prendre en considération sa dominatio, qu’il leur ait « rendu grâces » pour leur comportement bienveillant à son égard, qu’il ait avoué son ignorance du gouvernement, demandé d’excuser sa jeunesse, cause d’obstacles qui auraient nui à l’utilité et à l’honnêteté, et qu’ensuite, dans les capitula, il ait affirmé son autorité souveraine sur les églises et exigé que l’honneur et le pouvoir du roi soient révérés par tous ? Par ailleurs, sur quel texte d’Augustin l’A. s’appuie-t-elle pour invoquer « une tradition augustinienne » dans l’élaboration du contrat de Coulaines (p. 208), un contrat, il faut bien le dire, absolument inédit jusque-là et dont on ne peut mesurer la portée qu’en prenant en considération l’ensemble du règne de Charles le Chauve ? Peut-on expliquer pourquoi la préface du « concile » de Yütz (Conc. III., p. 29-30) adopte la même perspective que celle de Coulaines, celle de la Sainte-Église, ballottée sur des flots déchaînés, alors qu’il s’agit de fonder et consolider un regnum, celui de Charles ? Et pourquoi aussi ce même concile affirme-t-il dans son dernier canon, le sixième, le contraire de ce que disent les canons précédents, et adopte pour finir la même citation que celle qui figure au terme de la préface de Coulaines ? Comment concilier le contenu des canons du concile de Beauvais avec la narratio, datée de 867 (ibid., p. 50) ?
Quand H. Mordek suggère l’existence d’un ancien corpus de manuscrits qu’il dénomme « Reimser Gruppe » (Bibliotheca capitularium, p. 60), il met sur la voie d’une recherche probablement très féconde, bien qu’encore balbutiante. En effet, l’influence des grands Isidoriens du début du IXesiècle, Agobard, Ebbon, Théodulf et d’autres encore, y est très sensible. Pour eux et pour leurs disciples, l’économie de la société chrétienne impose que les évêques dominent les rois, que les rois, rappelés à leur « humilité », accomplissent un « ministère » placé sous leur contrôle, que les patrimoines des églises soient exempts de toute charge envers l’État. Hincmar ne fut-il pas à son tour, comme l’avaient été Jonas d’Orléans et Anségise, une victime de choix pour ces faussaires, qui avaient tout à gagner à se dissimuler sous ces grands noms ?
Aussi devient-il assez vain de s’interroger de manière univoque sur une « Staatstheorie » ou bien sur la « Kirchenstruktur ». Il y a vraiment trop d’oppositions systématiquement contraires pour qu’il n’en existe pas une explication quelque peu cohérente. À Soissons, en 853, Charles le Chauve accusait un diacre rémois quod praecepta falsa regio nomine compilasset (M.G.H., Cap. II, p. 265). Voici qui ouvre de vastes horizons aux jeunes chercheurs.
Élisabeth MAGNOU-NORTIER

Jean JOLIVET, La théologie et les Arabes, Paris, Cerf, 2002 ; 1 vol. in-8o, 120 p. (Initiations au Moyen Âge). ISBN : 220406906X. Prix : € 19,00.

C’est par la voie des traductions latines des philosophes arabes que les scolastiques médiévaux ont pris connaissance des spéculations d’ordre théologique des Arabes, leurs œuvres théologiques proprement dites leur étant restées inconnues, faute d’avoir été traduites. Après la prise de Tolède (1085), un intense mouvement de traduction fit connaître au monde chrétien une grande part des écrits scientifiques, puis philosophiques de la civilisation arabo-musulmane. Dès le milieu du XIIesiècle, les écrits philosophiques arabes sont accessibles aux Latins : si très peu leur parvient des premiers philosophes (al-Kind et al-Farab), l’essentiel de l’œuvre d’Avicenne¯¯ ¯ ¯ (XIesiècle), en revanche, et, à partir du XIIIesiècle, les commentaires d’Aristote par Averroès (XIIesiècle) exercent une influence doctrinale profonde autant dans la philosophie que dans la théologie chrétiennes du Moyen Âge. Mais de la théologie arabe au sens propre (le kalam) – Mu tazilites, al-Ash ar, al-Gazal –, les théologiens¯ ¯ ¯ ¯˙ latins n’ont eu aucune connaissance directe, en dépit du « dossier islamologique » amorcé à la fin du XIIesiècle par Pierre le Vénérable. « L’immense bibliothèque théologique de l’islam est donc restée fermée aux théologiens chrétiens du Moyen¯ Âge ». L’A. se demande « s’il n’y a pas eu de la part des chrétiens un refus, instinctif ou de propos délibéré, de s’initier aux subtilités de la théologie musulmane », et de regretter cette ignorance qui a « sans doute été dommageable à la théologie chrétienne », cette sorte de « censure qui a détourné des théologiens de l’islam les¯ chrétiens du Moyen Âge », regret d’autant plus sensible que les traités de kalam¯ abordent des thèmes comparables à ceux des théologiens chrétiens : Dieu, les fins dernières, le libre arbitre. En admettant que les questions et les solutions différent d’une théologie à l’autre, l’A. reconnaît que les ouvrages des théologiens musulmans auraient pu fournir aux scolastiques « une ample matière à réflexion, et, sans doute, à réfutation ». C’est donc dans les écrits philosophiques seuls que les scolastiques ont eu connaissance des réalités divines, propres à la foi musulmane, mais traitées dans la ligne d’Aristote et des néoplatoniciens. On trouve en effet d’al-Kind à Averroès des¯ doctrines théologiques qui n’ont pas manqué d’influer sur la pensée des scolastiques latins, en particulier chez Avicenne. Mais de ces philosophes arabes eux-mêmes, leur connaissance ne fut que fragmentaire. D’al-Kind et al-Farab, les médiévaux ont¯ ¯ ¯ presque tout ignoré. D’Averroès, si la plupart des commentaires sont bien connus des scolastiques et ont joué un rôle exceptionnel chez les philosophes comme chez les théologiens du Moyen Âge, les œuvres personnelles, non traduites (par exemple, le Discours décisif sur la relation entre la philosophie et la religion, où se trouvent exposés des points essentiels de la foi musulmane), leur sont restées inconnues. Et de conclure : « Restreinte, au bout du compte, est la connaissance que les médiévaux ont eue de la théologie arabo-islamique ». « L’apport des philosophes arabes a été important, mais il ne compense nullement leur ignorance de la théologie des théologiens musulmans. »
Les médiévistes autant que les islamologues apprécieront la densité et la richesse de ce livre de l’un des meilleurs spécialistes du sujet. Les uns et les autres y trouveront un rappel « à grands traits » des « préalables » (chapitre 1 : Les théologiens; chapitre 2 : Les philosophes ; chapitre 3 : Les traductions) ainsi que des études inédites sur l’influence exercée par la théologie philosophique arabe sur la théologie médiévale (chapitre 4 : L’avicennisme au XIIesiècle; chapitre 5 : Avicenne après le XIIesiècle ; chapitre VI : Un cas singulier : Averroès et Jean de Ripa).
Aubert MARTIN

Piroska NAGY, Le don des larmes au Moyen Âge. Un instrument spirituel en quête d’institution (Ve-XIIIe siècle), Paris, Albin Michel, 2000 ; 1 vol. in-8o, 448 p. (Bibliothèque Albin Michel Histoire). ISBN : 2226120548. Prix : € 21,30.

Le titre suscite l’intérêt, le propos est assez neuf et l’ouvrage s’attache à une vraie question. À partir du moment où ce qui parait aussi naturel que les larmes est tenu à juste titre pour un fait culturel et social, il y a une place pour l’histoire. P. Nagy explique dans l’introduction comment elle est passée d’une perspective assez large à une recherche plus circonscrite, celle que les sources permettent d’entreprendre valablement. Il n’est donc pas question « de rendre compte de toutes les larmes » mais du « don des larmes qui s’explique au sein du système religieux et anthropologique chrétien » (p. 16).
L’A. explique plus précisément son entreprise ainsi que la méthode. « La question centrale de cette recherche – qui ne porte pas tant sur les pratiques religieuses que sur les conditions et les présupposés qui créent ou induisent ces pratiques – concerne la construction des larmes en tant que charisme. Les larmes semblent isoler celui qui pleure de son entourage, tout en le mettant en relation avec une profondeur indicible. Elles marquent donc une altérité, une solitude, vécue et interprétée au Moyen Âge comme une mise en relation avec le ciel, verticale donc, qui compense l’isolement horizontal. Elle est moins fondée sur l’action que sur la capacité de ressentir quelque chose de spirituel. La notion de construction suppose ici un processus de longue durée : l’histoire du don des larmes tentée dans cet ouvrage prend forme à travers la mise en relation constante des analyses doctrinales, des textes spirituels et des pratiques religieuses des larmes avec le contexte spirituel, intellectuel et social, toujours en partie ecclésial, qui les a fait naître. » (p. 28-29). Ce texte, certes un peu trop alambiqué, indique exactement aux lecteurs l’orientation de cette recherche. On ne contestera pas le thème de la construction puisque les larmes sont un fait social et culturel et encore moins la référence au contexte spirituel. Par contre, une aussi ferme distinction entre un théocentrisme, qualifié de direction verticale, et un sens social ou ecclésial, tenu pour horizontal, paraît excessive et de nature à introduire dans le débat des critères beaucoup trop sommaires. Le don des larmes, selon l’A., est lié à ce théocentrisme et par ricochet là où ce charisme est absent la dimension ecclésiale est supposée prévaloir. C’est ainsi que l’abbaye de Cluny, peu portée sur le larmoiement, est décrite comme un système de pouvoir temporel et de salut collectif (p. 329 s.). C’est aller vite en besogne et expliquer à bon compte ! Inversement, François d’Assise dont l’A. juge, à juste titre, qu’il est largement responsable des flots de larmes versées aux derniers siècles du Moyen Âge et qui est lui-même porté sur les pleurs est somme toute dépouillé de sens communautaire et ecclésial. Les pages consacrés à son rôle sont peut-être les plus confuses de tout l’ouvrage. Cette opposition malencontreuse est plus présente que les références anthropologiques qui devraient servir à l’élaboration du discours.
Il reste que certaines analyses de textes qui sont les points forts de ce livre sont tout à fait bienvenues et parfois très éclairantes. On retiendra celles concernant Évagre le Pontique, Grégoire le Grand, Romuald ou encore les réponses de Kilwardby, d’Albert le Grand et de Thomas d’Aquin à des questions posées par Jean de Verceil. Entre ces études précises, le propos est souvent vague et peu démonstratif, comme si l’A. retrouvait le ton inimitable des vieilles histoires de la spiritualité. On tiendra pour acquis que la propension à pleurer est croissante tout au long du Moyen Âge et que les derniers siècles ne sont que l’accomplissement d’une transformation très lente.
Le vocabulaire employé appelle quelque réserve comme si l’A. cherchait à toute force un peu de singularité. On ne relèvera qu’une seule formule incongrue parmi beaucoup d’autres. Parlant de la messe et de la communion P.N. écrit « ingurgitation eucharistique ». (p. 404). On a envie de dire : bravo pour l’élégance ! Il peut s’agir d’une simple maladresse traduisant une ignorance plus profonde des faits religieux que des impropriétés et de petites bévues signalent.
Jacques PAUL

Matthias WIRZ, Muerent les moignes ! La révolte de Payerne (1420), Lausanne, Cahiers lausannois, 1997 ; 1 vol. in-8o, 336 p. (Cahiers lausannois d’Histoire médiévale, 19). Prix : CHF 42.

Quelles que soient les corrections que nécessite le portrait des deux siècles finaux du Moyen Âge, qui ne furent pas si continûment sombres, on ne peut soustraire de la suite des malheurs du temps les très nombreuses révoltes urbaines ou paysannes qui éclatèrent un peu partout en Europe, spécialement entre 1350 et 1140. Celle de la commune savoyarde de Payerne contre le prieuré clunisien du lieu en 1420 prend bien place dans une longue série de troubles politiques, économiques et sociaux qui font de ces émeutes des événements complexes. L’insurrection payernoise conduite au cri de Muerent les moignes ! a laissé dans les archives une trace singulière sous la forme d’une enquête menée par les commissaires du duc de Savoie auprès de 148 témoins : parole administrative et postérieure par conséquent, mais parole tout de même car l’écrit n’a pas chassé de ces témoignages une oralité et une spontanéité que restitue bien l’édition minutieuse du procès verbal dans la seconde partie de l’ouvrage même si l’A. aurait pu insister, à cette occasion, sur la narrativité de telles sources juridiques.
Menée à la lumière des recherches récentes sur les troubles politiques, leurs rituels, leur aspect festif et leurs formes de violence, l’enquête que l’A. a conduit sur celle de 1420-1421 ressuscite l’horizon politique, le substrat social et la culture urbaine d’une petite cité de Savoie, c’est-à-dire d’une région de marge et de transition, un carrefour d’influences.
Avant même d’en venir à l’enchaînement des troubles, à leur logique et à leur signification, M.W. procède heureusement à une lecture en profondeur de la source. L’organisation de l’enquête ainsi que la teneur de la mission confiée par Amédée VIII de Savoie ont en effet influencé la composition de l’archive, la chronologie des dépositions, la constitution du questionnaire. Bref, nous avons ici, en dehors de ce que disent les témoins, les traces d’une gestion administrative par le haut de l’après-crise. Bien entendu le prieuré n’a pas été en reste car il s’agit bien au terme de l’enquête de déterminer les responsabilités. L’action du prieur s’est concentrée en particulier sur la formulation des 71 questions qui furent posées aux 148 témoins entendus. On le voit, l’ordonnancement même de l’enquête constitue un observatoire privilégié des rapports compliqués qu’entretiennent, après une crise grave, l’autorité princière, le seigneur prieur et la commune urbaine…
La nature du document en fait bien sa richesse car au-delà de la détermination des responsabilités qu’elles permettent, les réponses des témoins dévoilent la manière de se nommer et de s’identifier, les façons de raconter et de situer, les modes de la mémoire et du souvenir. La construction de l’enquête biaise donc assurément la vérité du conflit, mais on peut en même temps en retrouver l’esprit et les fondements au second degré, dans la logique qui a présidé à la mise en place de l’enquête et dans les réactions conscientes et inconscientes des témoins à cette même logique.
Quant à la révolte, l’historien en reconstruit à partir des témoignages une image et un déroulement bien conformes à ce que l’on sait d’autres troubles antérieurs et postérieurs : le poids de la fiscalité, l’accumulation des rancœurs et de griefs sur le long terme, la pratique du secret, l’utilisation des occasions festives (Épiphanie et Mardi gras) pour se réunir, le renversement de la fête en émeute, le rôle de la rumeur, le dialogue des cris et des plaintes, la chronologie très variable des violences selon la saison, le jour ou la nuit, les jours ouvrables ou chômés… Mais à Paris comme à Payerne, l’acteur invisible et permanent qui dénouera le conflit entre les moines et leurs sujets demeure le prince : c’est lui qui ordonne l’enquête, obtient des concessions, arbitre, rend avis et sentences, et… récupère une partie des amendes. Finalement, le triomphe du prince dans cette affaire, en 1421, se révèle moins surprenant que ne le laisse penser l’A. (p. 163).
Pierre MONNET

Michel TERRASSE, Islam et Occident méditerranéen. De la conquête aux Ottomans, Paris, C.T.H.S., 2001 ; 1 vol. in-8o, 360 p. (Orientations et méthodes). ISBN : 2-7355-0442-5. Prix : € 14,00.

Le lecteur trouvera ici une perspective d’ensemble de l’histoire de la Méditerranée occidentale, Maghreb et Péninsule ibérique, du VIIIe au XVesiècle. Le ton est nettement celui de l’histoire politique et événementielle, avec quelques données d’histoire de l’art. L’ouvrage découpe la période envisagée en trois temps chronologiques : le premier, qui couvre les VIIIe-Xesiècles, expose la Naissance et [l’] affirmation d’un nouveau mythe en Occident (p. 15-103) ; le second met en valeur, pour les XIe-XIIIesiècles, la Réaction sunnite et [le] renouveau du califat d’Occident (p. 106-194) ; le troisième montre les Divisions nouvelles de l’Islam d’Occident affronté à la Reconquête chrétienne au cours des XIIIe-XVesiècles (p. 197-262). Un dernier chapitre, consacré à l’héritage médiéval de l’Occident méditerranéen moderne, clôt l’ouvrage (p. 264-296) : il s’attache à montrer, au-delà de la rupture politique de 1492, le maintien d’une communauté de civilisation, essentiellement illustré par le phénomène mudéjar.
L’ouvrage s’inscrit nettement dans la tradition historiographique qui présente l’Occident méditerranéen comme le monde des trois religions du Livre et sa civilisation comme la symbiose de ces trois cultures ; l’Espagne des Trois Cultures, dont on sait pourtant aujourd’hui à quel point elle tient du mythe, se prolonge au Maghreb, le Maroc ayant assuré « la survie de la civilisation médiévale née, comme en contrepoint des affrontements que l’on sait, de la symbiose de trois religions du Livre » (p. 205). L’histoire de la Péninsule ibérique est lissée et inscrite dans la tradition continuiste, selon laquelle « les émirs n’introduisent nulle rupture entre l’héritage de la Bétique ou celui du royaume wisigothique et le cadre de vie de la umma (la nouvelle communauté des croyants) andalouse » (p. 36).
On est parfois irrité par certaines coquilles, l’emploi souvent anarchique des caractères translittérés de l’arabe tant dans le lexique que dans le texte, la graphie « événement » tout au long de l’ouvrage (p. 33, p. 267, etc.), la confusion entre l’historien de l’Espagne moderne, Joseph Pérez, et le spécialiste de la poésie andalusí, Henri Pérès (p. 122), etc. ; on est parfois étonné, aussi, par le rapprochement opéré dans les documents qui mêlent sources arabes et extraits de travaux. Enfin, on ne peut qu’être surpris par la bibliographie qui, certes, ne se prétend pas exhaustive, mais qui fait abstraction des travaux que nos collègues espagnols ont consacrés à al-Andalus : par exemple, M.T. fait de nombreuses allusions au site de Talavera, sans jamais citer la thèse de S. Martínez Lillo, publiée en 1998, Arquitectura militar andalusi en la Marca Media. El caso de Talabira ; ses références aux recherches sur la poésie d’al-Andalus sont essentiellement la magistrale synthèse d’H. Pérès, publiée en 1937, mais sans aucune allusion aux travaux, plus récents, de Ma J. Rubiera Mata ou de T. Garulo. De même, la bibliographie omet la grande synthèse de nos connaissances sur le monde musulman médiéval publié sous la direction de J.Cl. Garcin [1], tout comme elle oublie la plupart des thèses récentes consacrées à la péninsule ibérique, comme, pour n’en citer que quelques-unes, celle d’A. Bazzana sur l’habitat de l’Espagne orientale (Madrid, 1992), celle de St. Boissellier sur le Portugal (Lisbonne, 1999), celle d’O.R. Constable sur le commerce (Cambridge, 1994), celle de C. Delgado Valero sur l’architecture islamique de Tolède (Tolède, 1987), celle d’E. Manzano Moreno sur la frontière aux temps omeyyades (Madrid, 1991), celle de M. Méouak sur l’administration omeyyade (Helsinki, 1999), celle de J.P. Molénat sur la région tolédane aux XIIe-XVesiècles (Madrid, 1997), celle de C. Picard sur l’océan Atlantique (Paris, 1997), celle de Ph. Sénac sur la frontière aragonaise (Paris, 2000), etc.
Christine MAZZOLI-GUINTARD

La ciudad medieval : de la casa al tejido urbano, éd. Jean PASSINI, Cuenca, Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2001 ; 1 vol. in-8o, 352 p. (Estudios, 76). ISBN : 84-8427-119-6. Prix : € 21,63.

Ce volume rassemble les communications présentées à Tolède lors du IerCurso de Verano de Historia y Urbanismo Medieval, rencontre consacrée à la maison et au tissu urbain de la ville médiévale dans l’espace méditerranéen, à savoir essentiellement l’Espagne et secondairement la Méditerranée orientale et le Maghreb. Après avoir rappelé les caractéristiques de la ville islamique, M. Acién Almansa présente deux traits de la formation du tissu urbain en al-Andalus, l’apparition de la ville andalusí, en particulier la fondation nouvelle, et l’importance de la fonction économique dans le développement de la ville d’al-Andalus (p. 11-32). Exposé plus méthodologique, celui de V. Salvatierra Cuenca et de J.A. García Granados, où sont présentés les moyens utilisés par les chercheurs pour reconstituer la ville andalusí, depuis l’identification des grands axes de circulation jusqu’à la reconstitution des plans des espaces domestiques (p. 33-52). À partir d’exemples grenadins, A. Almagro et A. Orihuela mettent en valeur l’évolution de la maison, depuis l’époque nasride jusqu’au XVIesiècle (p. 51-70). P. Jiménez Castillo et J. Navarro Palazón examinent, à partir d’une confrontation entre les vestiges mis au jour par la fouille et les sources arabes médiévales, principalement juridiques, l’urbanisme islamique et les transformations qu’il connaît après la conquête de la ville par les chrétiens, dans le cas de Murcie (p. 71-129). À travers l’œuvre du juriste de Tudela, Ibn al-Imam (m. 990 ou¯ 996), J.P. Van Staëvel expose les problèmes juridiques liés à la propriété immobilière et à la construction, les litiges nés de la mitoyenneté, de la pratique de certaines activités artisanales, d’usurpations de biens, d’empiétements sur la voie publique (p. 215-240). Cinq études mettent en scène Tolède, celle que M. Merlos Romero consacre à une hypothèse de reconstitution de la zone de l’archevêché (p. 241-267), celle de J.P. Molénat sur les palais urbains de la noblesse au XVesiècle (p. 269-280), celle de R. Izquierdo Benito sur les matériaux employés dans l’habitat domestique (p. 281-302), celle de J. Passini sur une maison du quartier méridional de la cathédrale (p. 303-316) et celle de C. Barrio Aldea et B. Maquedano Carrasco sur la zone située à la limite du quartier juif (p. 317-334). Les autres espaces méditerranéens évoqués dans cette rencontre sont le Maghreb, à travers la maison traditionnelle de la médina d’Alger à l’époque ottomane (S. Missoun, p. 131-154), et le Ma riq, à savoir l’habitat d’Alep du XIIe au XVesiècle (J.C. David, p. 135-178) et la transition entre la ville antique et la ville médiévale en Méditerranée orientale (P. Pinon, p. 179-214).
L’intérêt de ce volume est double : d’une part, la pluralité des approches mises en œuvre permet une utile confrontation entre les perspectives de l’archéologue, du juriste, de l’architecte et de l’historien. D’autre part, cet ouvrage confirme les orientations prises par la recherche sur l’urbanisme dans le monde arabo-musulman médiéval : le concept uniforme et atemporel de « ville islamique » cher à l’école orientaliste, est définitivement abandonné au profit d’une pluralité de formes, de « l’éclatement des modèles » selon la formule de J.C. Garcin, orientation qu’on retrouve bien, par exemple, dans l’une des dernières rencontres consacrées à cet urbanisme [1]. Par ailleurs, l’étude de la ville n’isole plus al-Andalus des royaumes chrétiens, perspectives qui permet de suivre les transformations de la ville tout au long des temps médiévaux : cette perspective, qu’annonçaient en 1993 R. Azuar, S. Gutiérrez et F. Valdés dans Urbanismo medieval del país valenciano, est riche et prometteuse quant aux renouvellements de nos connaissances.
Christine MAZZOLI-GUINTARD

Georges Duby et l’histoire des femmes, Toulouse, P.U. Toulouse-Le Mirail, 1998 ; 1 vol. in-8o, 304 p. (Clio, Histoire, Femmes et Sociétés, 8). ISSN : 1252-7017.

Trop tard pour signaler ce très intéressant numéro à thème ? Je ne le pense pas, vu ce qu’il permet de dégager, avec un très grand sérieux, dans la lecture et l’analyse des déclarations et surtout des mots, choisis et pesés par le grand écrivain que fut notre ancien directeur. En bref on l’y voit prendre conscience, à partir de 1960 environ, du rôle et de l’action des femmes dans quasi tous les domaines de l’histoire. Découverte qu’il assimila parfaitement et traduisit avec art dans son discours érudit. Peut-être le contact avec les images recherchées et commentées pour les splendides albums Skira y ont-elles été pour quelque chose ? Outre documents, témoignages et informations, on note parmi les nombreux contributeurs(trices) J. Le Goff, M. Perrot, D. Bohler, Cl. Duhamel-Amado, etc. qui, chacun à leur façon, collaborent à la réussite de ce volume d’hommage et de découverte.
André JORIS

Fabrice RYCKEBUSCH, Diocèse d’Agen, Turnhout, Brepols, 2001 ; 1 vol. in-8°, X-240 p. (Fasti Ecclesiae Gallicanae. Répertoire prosopographique des évêques, dignitaires et chanoines des diocèses de France de 1200 à 1500, 5). ISBN : 2-503-51009-4. Prix : € 40,00.

Le monde canonial livre de plus en plus ses secrets. Le programme des Fasti Ecclesiae Gallicanae, commencé voici huit ans dans le cadre du GDR (Groupement de recherche) Gerson, se poursuit désormais dans le cadre d’un nouveau GDR, intitulé SALVE (Sources, Acteurs et Lieux de la Vie religieuse à l’Époque médiévale), sous la direction d’H. Millet. La collection compte à présent six volumes : Amiens (P. Desportes et H. Millet), Rouen (V. Tabbagh), Reims (P. Desportes), Besançon (H. Hours), Agen (F. Ryckebusch) et Rodez (M. Desachy). Le cinquième volume, consacré au diocèse d’Agen, constitue la « première incursion » des Fasti dans le Midi, selon l’expression d’H. Millet dans sa note liminaire. Le diocèse de Condom, issu du démembrement d’Agen par Jean XXII en 1317-18, n’a pas été traité ici afin de « préserver l’unité de recherche et de publication diocésaine », règle de base du programme des Fasti. D’emblée, F. Ryckebusch a buté sur un obstacle de taille : la rareté des sources capitulaires agenaises à la suite des déprédations commises au XVIe siècle par les huguenots. Mais l’énergie et la ténacité du jeune chercheur ont été payantes, puisque nous disposons grâce à lui de 371 notices de chanoines agenais entre 1200 et 1500. La grande originalité de ces chanoines, par rapport à leurs confrères du nord de la Loire, si l’on excepte Sées, est d’avoir connu la régularité jusqu’au XIIIe siècle, avant de devenir des séculiers.
Comme ses prédécesseurs, le volume s’ouvre par la notice institutionnelle du diocèse, qui comprend les rubriques suivantes : le diocèse (avec deux pages sur les collégiales), le siège épiscopal, les officialités, le quartier canonial (aujourd’hui disparu), le chapitre cathédral, les dignitaires, les chanoines, les autres desservants de Saint-Étienne. À défaut d’une bibliothèque capitulaire avérée, le chapitre d’Agen possédait un certain nombre de livres liturgiques : ces derniers, ainsi que les livres des évêques et ceux ayant appartenu à des chanoines d’Agen, font l’objet d’une note intéressante, agrémentée d’une bibliographie particulière. Viennent ensuite les sources, réparties entre Sources agenaises et Sources non agenaises: leur présentation, très détaillée, constitue un modèle du genre dans la mesure où F.R. montre à chaque fois l’intérêt et l’utilité de consulter tel ou tel type de sources. La bibliographie tient compte des sources imprimées anglaises (Fasti Ecclesiae Anglicanae, Calendar of the patent rolls), indispensables pour qui s’intéresse à l’Aquitaine aux XIVe-XVe siècles. Malgré toute la difficulté qu’il y a à établir des tables chronologiques, F.R. a réalisé un véritable tour de force en ce qui concerne les évêques, leurs auxiliaires, les dignitaires du chapitre et les chanoines prébendés.
L’essentiel du volume est bien sûr consacré aux notices biographiques. Celles des 27 évêques d’Agen ont été rédigées conformément aux orientations récemment définies dans le cadre des Fasti. Les articles, numérotés « pour permettre au lecteur de retrouver rapidement un élément précis », « suivent un plan qui combine chronologie et constantes biographiques ». Ces notices sont précédées d’un historique des « fastes épiscopaux », à savoir un parcours historiographique critique. Ajoutons-y quelques considérations intéressantes sur trois évêques du Grand Schisme, qui vraisemblablement n’ont pas pris possession de leur évêché, et sur la nécessité de relancer l’étude pour le Midi, là où l’on voit encore une frontière trop nette entre les obédiences urbaniste et clémentine (p. 112). Les notices des dignitaires, chanoines prébendés et auxiliaires de l’archevêque, qui forment en réalité le corps de cet ouvrage, sont précédées des Règles et abréviations utilisées pour la composition des notices issues de la base de données. On y trouvera notamment la question posée par les prénoms doubles, en usage dans le Midi : le second prénom au génitif n’est pas un élément indiquant la filiation, comme au nord de la Loire, mais bien un élément du prénom qui est donc un prénom double. Il s’agit en fait d’une particularité méridionale dont il faudra désormais tenir compte ! F.R. a complété ses notices biographiques de dignitaires et de chanoines prébendés par une série de Cas incertains et une autre de Clercs exclus (il s’agit surtout de chanoines expectants). Les Indices sont au nombre de quatre : les noms de personnes faisant l’objet d’une notice, les diocèses cités en matière bénéficiale (5 occurrences pour Cambrai, 2 pour Tournai, 2 pour Liège), les numéros d’identification (1-399, dont 3 blancs), les noms des incertains et des exclus.
Les problèmes rencontrés par F.R. dans la recherche de ses sources et la quête de ses informations n’ont pas entamé son enthousiasme, ni sa détermination à publier dans les meilleurs délais. On s’en réjouira. Tout autant que de découvrir les aspects méthodologiques du travail. De volume en volume, la technique des Fasti s’affine et l’on ne peut que saluer le labeur de ces pionniers qui ont « essuyé les plâtres » et affronté une critique trop souvent facile. D’autres auraient-ils fait mieux ? Au passage, on relèvera également la qualité de la cartographie et l’illustration de la couverture, une crosse épiscopale en cuivre gravé, doré et émaillé, conservée au Musée d’Agen : un bel exemplaire d’orfèvrerie limousine. Enfin, on saluera la prouesse de F.R., infatigable travailleur, qui, selon ses propres dires, a éprouvé une réelle empathie à l’égard de « ses » chanoines. Sans oublier l’humour : la lecture de l’avant-propos en convaincra.
Monique MAILLARD-LUYPAERT
 
NOTES
 
[1] VIe-XVe siècle (1995), en anglais, 1re éd. 1971 ; 2e éd. 1977.
[2] Cambridge, 1994.
[3] Cambridge, 1994.
[1] La république européenne. Introduction à l’histoire des institutions publiques et des droits communs d’Europe, 1., L’unité perdue 476-1806, Aix-en-Provence, 2000.
[1] FILIPPO DA NOVARA, Guerra di Federico II in Oriente (1223-1242), éd. S. MELANI, Naples, 1994 (nouvelle édition assortie d’une traduction italienne).
[1] A.J. ANDREA et P.I. RACHLIN, Holy War, Holy Relics, Holy Theft : The Anonymous of Soissons’s De Terra Iherosolimitana: An Analysis, Edition, and Translation, Historical Reflections, t. 18, 1992, p. 157-175.
[2] F. VON MIKLOSICH et J. MÜLLER, Acta et diplomata Graeca Medii Aevi sacra et profana, t. 5, Vienne, 1887 (réd. anastatique, Athènes, 1965), p. 273-275 (certificat en date du 10 mai 1363).
[1] Les Capétiens : histoire et dictionnaire, 987-1328, Paris, 1999.
[1] L’eau dans la société médiévale : fonctions, enjeux, images, Rome, 1992 ; J.P. LEGUAY, L’eau dans la ville au Moyen Âge, Rennes, 2002.
[2] Cf. aussi M.M. CASTELLANI, L’eau dans la Manekine de Philippe de Beaumanoir, Senefiance, t. 15, L’eau au Moyen Âge, 1985, p. 79-90.
[3] Ajoutons que la carpe, élevée dans le fossé du château, symbolise la fertilité (cf. notre article : Naissances multiples chez les seigneurs de Trazegnies, Nord’, t. 25, 1995, p. 51-62).
[1] On corrigera, p. 175, la référence à Jean (et non Jacques) Bichon et la citation tirée de sa thèse : « les animaux sont […] le sommet de la création non humaine » (négation omise).
[2] Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Âge, 2e éd., Paris, 1999.
[1] Arnoldus Saxo : Unveröffentlichte Texte, Transkribiert und Kommentiert », Euphorion, t. 76, 1982, p. 389-400.
[2] Les Images astrologiques au Moyen Âge et à la Renaissance. Spéculations intellectuelles et pratiques magiques (XIIe-XVe s.), Paris, 2002.
[1] Signalons à ce sujet le livre plutôt provocateur de Constance H. BERMAN, The cistercian evolution. The invention of a religious Order in Twelfth-Century Europe, Philadelphie, 2000, dont il sera rendu compte ici-même, prochainement.
[1] RABAN MAUR, In honorem sanctae crucis, éd. M. PERRIN, Turnhout, 1997 ; voir à son sujet mon c. r. ici-même, t. 106, 2000, p. 643-645.
[1] Voir mes articles Hercule à la cour carolingienne. À propos d’un ouvrage récent, dans Le Moyen Âge, t. 98, 1992, p. 447-454 et Théodulfe d’Orléans et la tradition classique. Remarques sur le poème 45 De libris quos legere solebam, Héritage et transmission de la culture classique. Colloque de l’Association Canadienne-Française pour l’avancement des Sciences (ACFAS), Montréal, Université du Québec à Trois-Rivières, 15 mai 1992 [= Cahiers des Études anciennes, t. 28], 1993, p. 53-69.
[1] D. DE ROBERTIS, Cantari antichi, Studi di Filologia italiana,t. 18, 1970, p. 67-175.
[1] BERNAT METGE, Lo somni, éd. L. BADIA, Barcelone, 1999.
[2] Lo somni de Bernat Metge. Prolegòmens per a una nova edició, L&L, t. 10, 1999, p. 245- 278 ; Política, societat i literatura. Claus per a una interpretació de Lo somni de Bernat Metge, Revista de Catalunya, t. 150, 2000, p. 85-105 ; El somni d’una cultura: Lo somni de Bernat Metge, Barcelone, 2002.
[3] Cf. Literatura i Cultura a la Corona d’Aragó (s. XIII-XV). Actes del III Col.loqui Internacional Problemes i Mètodes de Literatura Catalana Antiga, Girona (UdG) del 5 al 8 de juliol de 2000, éd. L. BADIA, M. CABRÉ et S. MARTÍ, Barcelone, 2001 ; les articles concernant Lo somni peuvent être aisément consultés sur le site : www. rialc. unina. it.
[4] Obras de Bernat Metge, éd. M. DE RIQUER, Barcelone, 1959.
[1] G.M. VARANINI, La Peste del 1347-50 e i governi dell’Italia centro-settentionale : un bilancio, Le peste Nera : dati di una realtà ed elementi di una interpretazione. Atti del XXX Convegno storico internazionale, Todi, 10-13 ottobre 1993, Spolète, 1994, p. 285-317.
[1] Signalons qu’une erreur dans la composition du cahier a causé l’inversion des pages XXVIII (au verso de la p. XVII) et XVIII (au verso de la p. [XXVII]).
[2] Le Huon en prose du XVe siècle, New York, 1998.
[1] P.L., t. 146, col. 1247-1272.
[1] On lui doit, entre autres, un livre pionnier d’ethnocritique, Bovary charivari, Paris, 1994, et la direction d'un passionnant ouvrage collectif, Dans la gueule du dragon, Sarreguemines, 2000.
[1] En particulier celui, non encore dépassé, d’E. VACANDARD, Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux, Paris, 1895, qui mettait fin à une longue série d’hagiographies.
[2] Le traducteur, sans se désigner, nous laisse toutefois les références des premiers sermons sur le Cantique (p. 37 n. 1) : volume 10 des Œuvres complètes, Paris, 1996.
[1] É. GILSON, La théologie mystique de saint Bernard, Paris, 1934, p. 9 et 10. Signalons que d’autres auteurs amoindrissent fortement ces affirmations. Cf., par exemple, L. VAN HECKE, Le désir dans l’expérience religieuse. L’homme réunifié. Relecture de saint Bernard, Paris, 1990, p. 19 : « Bernard ne fait pas montre d’une rigueur systématique comparable à celle d’un Anselme ou d’un Thomas d’Aquin ! ».
[1] États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval Xe-XVesiècle, 3 vol., Paris, 1995-2000.
[1] La ciudad en al-Andalus y el Magreb. II Congreso Internacional de Algeciras, 26-28 de noviembre de 1999, Grenade, 2002.
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Le Huon en prose du XVe siècle, New York, 1998. Suite de la note...
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P.L., t. 146, col. 1247-1272. Suite de la note...
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On lui doit, entre autres, un livre pionnier d’ethnocritiqu...
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En particulier celui, non encore dépassé, d’E. VACANDARD, V...
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Le traducteur, sans se désigner, nous laisse toutefo...
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É. GILSON, La théologie mystique de saint Bernard, Pa...
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États, sociétés et cultures du monde musulman médiév...
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La ciudad en al-Andalus y el Magreb. II Congreso I...
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