Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4207-8
272 pages

p. 563 à 566
doi: en cours

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Tome CIX 2003/3-4

2003 Le Moyen Age

Une réussite : les moines du Der, 673-1790  [*]

Pierre Alain MARIAUX, Warmond d’Ivrée et ses images. Politique et création iconographique autour de l’an mil, Berne, Lang, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIV-279 p., pl., fig. (Publications universitaires européennes, Sér. 28, Histoire de l’art, 388). ISBN : 3-906768-88-0. Prix : € 49,00.

Le codex LXXXVI de la Bibliothèque Capitulaire d’Ivrée contient le sacramentaire dit de Warmond, célèbre pour la richesse et l’abondance de son iconographie. Une image en particulier (f° 160 v°) montre la Vierge – une femme couverte d’un voile et la tête nimbée – qui couronne un homme légèrement incliné devant elle. Une légende disposée dans un cadre autour de l’image évoque le don du diadème au César Otton pour la bonne défense de l’évêque Warmond. L’A. part de l’interprétation donnée par R. Deshman en 1971 : l’image concernerait Otton III (la légende ne précise pas en effet de quel Otton il s’agit) et serait une manifestation de l’idéologie de la renovatio imperii. Prudemment mais méthodiquement l’A. avance des arguments pour une thèse très différente. Il reprend l’ensemble de la carrière de Warmond d’une part et d’autre part non seulement l’ensemble des images du sacramentaire mais aussi les autres manuscrits commandités par cet évêque. Warmond devient évêque d’Ivrée vers 966 – peut-être exerça-t-il une fonction à la cour auparavant – il reste que, au temps d’Otton III, son épiscopat fort long touche à sa fin, une fin qui se situerait vers 1005-1006. Le distique qui entoure le couronnement d’Otton évoque Warmond praesule facto ce qui suppose qu’il fut défendu dans le contexte de son accession à l’épiscopat, donc plutôt par Otton Ier que par Otton III. Mais l’ensemble des images permet de mieux cerner trois figures fondamentales : la figure impériale, la figure épiscopale, la figure mariale. En dehors d’Otton, d’autres souverains sont représentés soit en mauvaise part : Hérode, Néron, Domitien, Dèce, soit en bonne part dans le cas de Constantin. Mais l’A. ne voit pas dans l’image du baptême de Constantin une allusion à Otton III et Sylvestre II mais plutôt l’héritage de la doctrine gélasienne des deux pouvoirs. Peut-être cette doctrine « gélasienne » est-elle un peu surévaluée si on suit les travaux récents de P. Toubert à ce sujet. La figure épiscopale est magnifiquement examinée par le rapprochement très éclairant de différents textes de Grégoire le Grand et de certaines images du sacramentaire. Rappelons que la Bibliothèque Capitulaire d’Ivrée possède encore un manuscrit de la Règle pastorale copié en 680 pour un évêque d’Ivrée ; or Warmond est tout entier pénétré de la doctrine de Grégoire le Grand. Plusieurs images, originales, apparaissent comme l’écho et la reprise de thèmes grégoriens venant de la troisième partie de la Règle pastorale et des Homélies sur l’Évangile. On notera aussi un excellent passage sur les seins du Christ à partir des Moralia in Job. D’ailleurs le sacramentaire comporte aussi une image de Grégoire en tant qu’« auteur », ce qu’on trouve aussi dans d’autres sacramentaires mais jamais, jusque là, semble-t-il, dans des sacramentaires d’origine italienne. Enfin la figure mariale est présente à plusieurs reprises. Elle est directement héritière des développements carolingiens ; en outre la cathédrale d’Ivrée est consacrée à la Vierge, or Warmond fit aussi reconstruire sa cathédrale. Le croisement de ces trois figures souligne avant tout l’exaltation de la fonction épiscopale, en particulier dans l’acte essentiel de la consécration ; il souligne aussi l’émergence de certaines équivalences : Marie et l’Église, le Christ et l’évêque, et la figure impériale n’apparaît pas du tout dans un contexte de renovatio de l’antiquité romaine.
Quelques remarques de détail : pourquoi certains noms de ville sont-ils en italien, Vercelli, Piacenza, alors que tous les autres noms sont en français, Ivrée, Novare, Pavie, etc. ? La disposition des figures semble peu commode : pourquoi, par exemple, les quatre éléments du ciboire de saint Ambroise de Milan ne sont-ils pas à la suite ? La figure 18 montre-t-elle un couple nu dans une attitude grotesque ? Le contexte ne pourrait-il pas suggérer Adam et Ève et la fécondité, ce qui pourrait renforcer la figure impériale qui précède (p. 128).
Au total, ce très beau livre s’appuie sur une riche bibliographie et croise avec brio à la fois l’histoire de l’art et l’histoire des textes au service d’une histoire de l’idéologie très convaincante.
Bruno JUDIC

À l’ombre du pouvoir. Les entourages princiers au Moyen Âge. Études réunies par Alain MARCHANDISSE et Jean-Louis KUPPER, Genève, Droz, 2003 ; 1 vol. in-8°, 412 p. (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 283). ISBN : 2-870-19-283-5.

Consacrer un colloque international à l’étude de ceux qui composaient au Moyen Âge l’entourage des grands de ce monde, évêques et cardinaux, rois et princes territoriaux, paraîtra peut-être démodé aux tenants de la Nouvelle Histoire. Force est pourtant de constater qu’ils auraient bien tort de ranger cette étude au musée de l’histoire hagiographique ou événementielle. L’approche prosopographique préconisée ici permet en vérité une analyse très fine de la société politique du Moyen Âge et plus exactement des groupes qui la composent, des tensions qui opposent ceux-ci, des pressions qu’ils exercent et subissent. En un mot, comme il fut d’ailleurs rappelé lors du colloque, au-delà des cadres institutionnels, c’est la chair humaine que cette étude a cherché à flairer.
Ce volume n’est pas une simple compilation de monographies isolées. Bien au contraire. Les différentes contributions permettent une véritable approche comparée des entourages politiques médiévaux, dans le temps comme dans l’espace. On peut ainsi saisir des évolutions dans la longue durée, depuis l’entourage des rois du regnum Burgundiae au VIe siècle (R. Kaiser), en passant par la familia regis francorum (E. Bournazel) des XIe et XIIe siècles jusqu’aux « conseillers et ministres » de Philippe le Beau à l’aube des Temps modernes (J.M. Cauchies). À cette approche « verticale » ou chronologique s’ajoute une analyse horizontale de la problématique qui permet, à une époque donnée, de confronter l’entourage des rois d’Angleterre (Chr. Allmand et J.Ph. Genet) avec celui des rois de France (Ph. Contamine) et des empereurs germaniques (M. Kintzinger), ou encore de comparer les particularités régionales à travers l’exemple des comtes de Savoie (B. Demotz), des ducs de Bretagne (M. Jones) ou de la cour de Navarre (B. Leroy). Plusieurs contributions sont consacrées à l’entourage des ducs de Bourgogne et fournissent là encore la possibilité de suivre in vivo évolutions et mutations, ruptures et continuités dans l’entourage domestique, politique et militaire de Jean sans Peur (B. Schnerb), d’Isabelle de Portugal (M. Sommé), de Charles le Téméraire (W. Paravicini) et de Philippe le Beau. Enfin, on soulignera qu’un parallèle peut également être tracé entre princes laïques et ecclésiastiques à travers l’exemple d’un évêque de Cambrai (M. Maillard-Luypaert), d’un prince-évêque de Liège (A. Marchandisse) ou encore de l’entourage des cardinaux à Avignon (B. Guillemain).
Tout l’intérêt de cette étude des hommes, mais également des femmes, qui entourent rois et princes réside, comme l’indique J.L. Kupper en conclusion, dans les éléments « permanents » et « évolutifs » qui se dégagent des diverses expériences présentées. D’une part, il y a l’importance continue accordée au rang (N. Bock), la permanence du caractère militaire ou encore la fragilité d’un corps social toujours soumis au bon vouloir d’un prince ou aux fluctuations des évènements politiques. D’autre part, l’historien découvre dans la composition des entourages princiers comme dans les missions qui leur sont assignées la traduction des mutations politiques, économiques et intellectuelles du Moyen Âge. On peut ainsi évoquer le rôle croissant des techniciens et, en particuliers des légistes, qu’entraîne la redécouverte du droit romain (J. Richard), la professionnalisation des fonctions qu’exigent des structures administratives et financières plus spécialisées ou encore, conséquence de ce qui précède, l’arrivée d’hommes nouveaux dans des entourages longtemps réservés aux seuls représentants des vieilles familles nobiliaires (G. Croenen). À côté des nobles et des clercs apparaissent, avec l’émergence des villes, des bourgeois qui recherchent, par l’anoblissement, la promotion sociale, des serviteurs de l’État dévoués… et amovibles (M. Boone et M. Vandermaesen).
Étudier ceux qui entourent les puissants du Moyen Âge, c’est donc bien, comme le souligne A. Marchandisse en introduction, faire de l’histoire politique, économique et sociale, mais en s’intéressant aux hommes plutôt qu’aux cadres institutionnels. Un exemple à suivre donc, aussi bien dans sa démarche intellectuelle que dans la présentation exemplaire de ses résultats.
Serge DAUCHY

Jacques DALARUN, La Malaventure de François d’Assise : pour un usage historique des légendes franciscaines, trad. fr. P. BEGUIN, Paris, Éditions franciscaines, 2002 ; 1 vol. in-8o, 286 p. ISBN : 2204074454. Prix : € 28,00.

La « question franciscaine » a pris une telle ampleur depuis son émergence dans l’historiographie, à la fin du XIXesiècle, que sa présentation, fût-elle à destination de « ceux qui sont dehors » ou des « débutants » (ainsi que le dit lui-même l’A., p. 17), ne pouvait se satisfaire d’un article mais demandait bien un livre entier.
Tel est l’objet de ce petit ouvrage qui reprend le contenu d’une série de conférences prononcées par J. Dalarun au cours de l’année universitaire 1994-1995 à l’université du Sacré-Coeur de Milan. Délibérément, auteur et éditeur ont conservé au texte son allure orale qui lui donne un ton vif et agréable à lire. L’A. prend soin de préciser en avertissement qu’il n’a pas procédé à la mise à jour de la bibliographie, laquelle continue cependant de fleurir sur le sujet, y compris sous sa propre plume. En dépit de cette réserve, le volume rendra grand service à tous ceux – et ils sont nombreux – qui, de près ou de loin, sont conduits à aborder cet événement central de l’histoire occidentale : l’aventure franciscaine.
Qu’on ne s’y trompe pas : si J.D. propose au fil des pages quelques vues plus personnelles sur le sujet, il s’emploie avant tout ici à reconstituer la stratification complexe de la question franciscaine en véritable archéologue du savoir. Celle-ci, on le sait, est née du titre d’un article de S. Minocchi, publié en 1902, qui résumait les « vifs débats » déclenchés par les recherches de l’historien français P. Sabatier sur saint François et les sources franciscaines. Or, il n’y a pas que le titre de l’article qui ait fait mouche : il en allait de l’interprétation donnée à ce que l’historien pouvait saisir de la vie du Poverello et de l’histoire du spectaculaire développement de son ordre. Peut-on dire, comme l’affirme G. Merlo, que la « question franciscaine » a été résolue par la riche contribution sur saint François et l’ordre des frères mineurs due à la plume de G. Miccoli dans le tome 1 du second volume de la Storia d’Italia? On en douterait presque à constater le rythme continu de la production historiographique qu’elle continue de générer.
L’ouvrage de J.D. a le grand mérite de permettre au lecteur de s’orienter dans ce dossier touffu, en brossant un vaste panorama bibliographique. Après la présentation et le commentaire des grandes contributions de synthèse, en un premier chapitre, suivi d’un deuxième consacré à des considérations méthodologiques, l’A. s’engage dans une étude détaillée des principales sources franciscaines. Sont ainsi abordées successivement l’œuvre de Thomas de Celano : Vita prima, Vita secunda et le Traité des miracles, puis les recueils des compagnons (l’Anonyme de Pérouse, la Légende des trois compagnons et la Légende de Pérouse). L’étude se clôt sur l’œuvre de Bonaventure, censée apporter un point final à la question de la biographie de François, si les sources antérieures n’avaient survécu à la consigne de destruction donnée par le chapitre général de Paris en 1266, au terme de la rédaction de la Legenda major. C’est face à cet opus que J.D., dans un jeu de mots dont il est coutumier, a construit la « malaventure » de François qui donne son titre à l’ouvrage. Il s’agit de réunir l’ensemble de tous les « rejets » de la « bonaventure », une reconstruction face à laquelle l’A. nous met en garde : « pourvu que l’on n’aille pas imaginer que “le saint d’Assiste y soit” exclusivement contenu » (p. 246).
Un ouvrage utile et stimulant, on l’aura compris…
Catherine VINCENT

Edward GRANT, God and Reason in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge U.P., 2001 ; 1 vol., IX-397 p. ISBN : 0-521-00337-7. Prix : € 26,30.

Il semble que l’œuvre d’E. Grant soit tout entière dominée par une idée centrale : la civilisation occidentale moderne (et spécialement ses aspects scientifiques) a été créée dans l’Europe médiévale. Dans cette perspective, ce nouveau livre d’E.G. poursuit deux objectifs : montrer que le Moyen Âge a été un « Âge de Raison » (condition d’émergence de cet autre Âge de Raison qui se développera au XVIIe siècle) et, à l’inverse, expliquer comment et pourquoi ce même Moyen Âge s’est vu décerner la réputation peu flatteuse d’un âge de superstition, de barbarie et d’ignorance.
Historien internationalement reconnu des sciences de l’époque médiévale, E.G. (né en 1926) a enseigné à Indiana University et reçu en 1992 la prestigieuse médaille Sarton. Il est l’auteur de nombreux travaux sur les sciences médiévales, dont un ouvrage – traduit en français – sur La physique au Moyen Âge [1], prolongé récemment par The Foundations of Modern Science in the Middle Ages : Their Religious, Institutional, and Intellectual Contexts [2] qui accentue encore la thèse de l’A. selon laquelle le Moyen Âge tardif fut la véritable période de formation de la science moderne. Il se place de la sorte dans le sillage ouvert, à la charnière des XIXe et XXe siècles, par le grand historien et philosophe des sciences français P. Duhem, qui voyait dans certains théologiens médiévaux (Oresme et Buridan) les précurseurs de Galilée. Cette thèse « continuiste » s’oppose à la thèse « discontinuiste », brillamment illustrée par A. Koyré, pour qui la Renaissance marque au contraire l’émergence véritable de la science moderne grâce à la rupture avec la scolastique médiévale. E.G. a prolongé également le travail de P. Duhem dans le domaine de l’histoire de la cosmologie en proposant une somme sur l’astronomie, du XIIIe au XVIIe siècle, Planets, Stars and Orbs : The Medieval Cosmos, 1200-1687 [3].
God and Reason in the Middle Ages est un gros ouvrage de près de 400 pages, organisé selon une répartition en sept chapitres, précédés d’une introduction et suivis d’une conclusion. Il n’est pas possible ici de résumer de manière exhaustive le contenu de ce livre (dont le sujet est avant tout la « raison » au Moyen Âge, beaucoup plus que « Dieu et la raison »). Contentons-nous d’en parcourir les lignes de faîtes. Dans l’introduction (p. 1-16), l’A. développe la manière dont il considérera la raison dans son étude. Tout d’abord, il fait le constat que sans un usage rigoureux de la raison pour interpréter les phénomènes naturels de notre monde physique, la société occidentale n’aurait pu développer les sciences jusqu’à leur niveau actuel. La question est donc quand, comment et pourquoi l’Occident a placé la raison au cœur de sa vie intellectuelle, rendant ainsi possible par la suite le développement de la science moderne ? À la question « quand ? », E.G. répond : dès le Moyen Âge tardif (selon l’A., de 1100 à 1500). Mais cela ne nous dit pas encore ce qu’est la raison. Pour la définir, l’A. l’oppose (classiquement) à la révélation. La grande différence toutefois dans l’usage fait de la raison par les médiévaux et par les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles est que les premiers maintenaient celle-ci dans les limites de la foi (jamais la raison ne pouvait infirmer les vérités de la religion révélée), alors que les seconds franchiront cette frontière. Pourtant, il y a un point commun entre les hommes du Moyen Âge et ceux des XVIIe et XVIIIe siècles. E.G. prend l’exemple de Thomas d’Aquin et de Voltaire. Tous deux soutenaient des idées fort différentes, mais ils ont la profonde conviction que leurs croyances peuvent être démontrées par la raison. De telle sorte que l’on peut dire avec C. Becker (cité p. 7) que « le XVIIIe siècle est un âge de foi autant que de raison, et que le XIIIe siècle est un âge de raison autant que de foi ». C’est à fournir une matière et des preuves argumentées à cette assertion que s’attache E.G. dans son ouvrage.
Les trois premiers chapitres brossent l’histoire de la raison jusqu’au XIIIe siècle. Le court chapitre I (p. 17-30) envisage le faible niveau de développement de la société européenne pendant le haut Moyen Âge (400-1000) et l’émergence d’une nouvelle civilisation dynamique en Europe occidentale à partir du XIe-XIIe siècle. Le second chapitre (p. 31-82) montre comment la raison est devenue un facteur de plus en plus important au cours de la période qui va de haut Moyen Âge au XIIe siècle. Le troisième chapitre (p. 83-114) analyse les nouveaux éléments qui ont permis l’« institutionnalisation » de la raison au sein de la civilisation européenne : à savoir essentiellement les traductions gréco-arabes (tout particulièrement celles d’Aristote qui marquent l’arrivée massive de ce dernier en Occident) et la création des universités (point sur lequel E.G. insiste abondamment). Les trois chapitres qui suivent montrent « la raison en action » : dans les domaines de la logique (à la faculté des arts, p. 115-147), de la philosophie naturelle (également à la faculté des arts, p. 148-206), et de la théologie (cette fois-ci, comme il se doit, au sein de la faculté de théologie, p. 207-282). Enfin, le chapitre VII étudie les assauts portés contre le Moyen Âge (p. 283-355). L’A. conclut (p. 356-364) en s’interrogeant une fois encore sur ce qui a permis à la civilisation occidentale de développer les sciences plus loin qu’aucune autre civilisation avant elle : la réponse est, selon E.G., dans ce rôle si fondamental accordé dès le Moyen Âge à la raison. L’importance de la raison ne saurait-être surestimée au Moyen Âge, c’est en fin de compte la leçon de cet ouvrage.
Benoît BEYER DE RYKE

La Saga de Charlemagne. Trad. fr. des dix branches de la Karlamagnùs saga norroise, par Daniel W. LACROIX, Paris, Librairie générale française, 2000 ; 1 vol., 919 p., bibl., index (Le livre de poche-La pochothèque). ISBN : 2-253-13228-4.

Cet ouvrage est la première traduction intégrale en français de la Karlamagnussaga. C’est dire à quel point il comble un manque. Cette œuvre, on le sait, a été commandée au début du XIIIe siècle par le roi Haakon IV Haakonarson, qui souhaitait voir rassemblées et traduites en norrois un ensemble de chansons de geste françaises relevant du Cycle du Roi et du Cycle de Guillaume d’Orange. Ce texte, remanié en Islande à la fin du XIIIe siècle et au XIVe siècle, nous a été transmis en deux versions distinctes (A et B) comprenant dix « branches ». Ces « branches » nous ont transmis plus d’une fois des versions des chansons de geste distinctes de celles que nous livrent les manuscrits en ancien français, et quelquefois même des chansons dont l’original français a complètement ou partiellement disparu (la chanson de Mainet par exemple, qui relate les enfances de Charlemagne, et dont il ne subsiste que des fragments).
Dans la présentation qu’il fait de cette œuvre (introduction générale et notices particulières des branches), D.L. l’envisage comme un texte littéraire à part entière, avec ses orientations esthétiques (recherche d’une « structure tragique ») et idéologiques, distinguant à cet égard nettement la version B : voilà qui est nouveau, cette saga ayant jusque-là été étudiée comme un simple témoignage sur des états disparus de ses sources françaises. D.L. s’attache à rechercher une cohérence derrière cet assemblage de matériaux épiques divers. Certes, on aurait parfois souhaité que des notes plus abondantes signalent les transformations proprement scandinaves que la saga fait subir à ces chansons de geste : détails de civilisation, modes de pensée, façons de sentir, images spécifiques, habitudes de langage (ainsi, par exemple, p. 49, 195, 283). On peut regretter que l’inceste de Charlemagne ne soit pas perçu dans sa dimension mythique. Mais, dans l’ensemble, ce travail colossal et difficile est remarquablement accompli. En particulier, il se présente comme un modèle de traduction scientifique. Chaque fois que le traducteur adopte une leçon qui ne provient pas du manuscrit de base ou qui diffère de la leçon choisie par l’éditeur du texte norrois, des signes typographiques appropriés le signalent (généralement des crochets droits). Les noms propres sont traduits lorsqu’ils correspondent à des personnages connus en Occident, mais la forme scandinave est donnée en note. Certains termes techniques scandinaves (désignant des usages, des fonctions, etc…) sont également indiqués en note. La discussion des hypothèses sur la constitution de la saga est convaincante.
Il s’agit donc d’un livre important, dont la qualité scientifique est incontestable (il faisait d’ailleurs partie du dossier présenté par l’A. en vue de son Habilitation à diriger des recherches), et qui comble heureusement une lacune.
Dominique BOUTET

El mas català durant l’edat mitjana i la moderna (segles IX-XVIII), éd. Maria Teresa FERRER I MALLOL, Josefina MUTGÉ I VIVES, Manuel RIU I RIU, Barcelone, CSIC, 2001 ; 1 vol. in-8°, XVI-659 p. («Anejos» de l’«Anuario de estudios medievales», 42). ISBN : 84-00-07943-4.

Réunissant les actes du colloque de Barcelone de novembre 1999, cet ouvrage s’inscrit dans la longue durée et, par son sous-titre, l’interdisciplinarité : Aspects archéologiques, historiques, géographiques, architecturaux et anthropologiques. Il est impossible de rendre compte ici de la richesse de ce gros volume regroupant trois conférences et 24 communications. Les conférences dressent un état de la question, nécessaire compte tenu d’une riche décennie de publications sur le mas catalan et l’habitat dispersé. J. Vilà définit le mas comme unité de peuplement dispersé, un bâtiment unique, résidence du tenancier, de sa famille et de ses ouvriers, entouré de constructions annexes, centre d’une exploitation agricole. Nombreux dans les piémonts, aux terroirs variés et aux ressources complémentaires, ils existent aussi là où la production est plus spécialisée, les plaines côtières. Le mas, aux origines carolingiennes (?), évolue avec l’histoire agraire et celle du peuplement : colonisation, stabilisation, recul (autour de la crise remença, au XVe s.), établissement de grands mas dans la seconde moitié du XVIe s. M. Riu rassemble les connaissances historiques et archéologiques sur le mas catalan : né de la fragmentation de la villa, découlant peut-être de structures antérieures (sala, palatium?), il est construit d’abord sur un seul niveau, puis à partir du XIIe s. apparaissent les mas avec tour, et enfin des mas plus complexes, à étage, au XIVe s. I. Terradas offre un point de vue plus contemporain et anthropologique. Il montre comment, au travers de la vision des folkloristes, érudits et philologues catalans, la casa catalane, à la fois le mas et sa famille, est devenue une institution mythique, participant à la formation d’une conscience nationale. Parmi les nombreuses communications, certaines s’attachent aux faits économiques : l’articulation entre élevage et agriculture et à la place de la viticulture dans l’économie des mas pyrénéens. D’autres portent leur attention sur les aspects sociaux : la complexe transition de la villa au mas, analysée au travers des textes des IXe-XIIe s., la genèse du mas comme structure seigneuriale, son rôle dans la perception de la rente féodale, le lien entre le statut de serfs de ses habitants et sa plus riche dotation en terres, l’indivisibilité du mas (mais certains mas subissent un processus de désintégration, par suite des aliénations de leurs tenanciers au début du XIVe siècle, ou après la Peste Noire, par manque d’hommes). La variété des sources disponibles permet de croiser les regards : monographies de mas, parfois suivis sur plusieurs siècles, patrimoines monastiques groupant des dizaines de mas, actes notariés sur l’institution de l’héritier principal, l’hereu, contrats agraires, avec le développement de l’emphytéose, inventaires de mas, l’un du XVe s. et d’autres de « maisons prospères » des XVIIe et XVIIIe s., et enfin un beau livre de « conseils sur la tenue du mas », de la fin du XVIIIe s. La sentence de Guadalupe, en 1486, a supprimé les mals usos pour les tenanciers de mas asservis ; souvent considérée comme un tournant de l’histoire, son impact est révisé sur le plan économique : elle n’affecte pas substantiellement la rente féodale. L’image n’est pourtant pas celle d’un long immobilisme, car les campagnes catalanes connaissent des mutations importantes et une stratification sociale complexe entre possesseurs, tenanciers ou travailleurs des mas aux XVIIIe-XIXe s. Quelques belles études d’architecture sur les façades décorées des plus riches mas modernes, et sur leur réaménagement actuel en résidences secondaires sont complétées par une étude des parcellaires hérités de l’Antiquité pour un mas des environs de la cité antique d’Ampurias. Un ouvrage de plus sur le mas catalan… qui ne remplace pas les précédents, mais dont les apports conséquents sont à découvrir pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire rurale.
Aymat CATAFAU

Marcel SENN, Rechtsgeschichte – ein kulturhistorischer Grundriss mit Bildern, Schemen, Register, Chronologie und Biographien, Zurich-Vienne, Schulthess Polygraphischer Verlag-Verlag Österreich, 1997 ; 1 vol. in-8°, XX-317 p.

Il n’est pas commode de concevoir un bon « précis » qui, comme l’indique bien le terme allemand Grundriss, s’attache aux fondements mêmes d’un champ de connaissances. M. Senn, professeur d’histoire et de philosophie du droit à l’Université de Zurich, a tenté de le faire dans le long terme, des origines au XXe siècle, pour un territoire qu’il dénomme Mitteleuropa. Le découpage du livre est systématique, par grands thèmes et mots clés. Les six premiers des quatorze chapitres retiendront seuls notre attention puisqu’ils sont dévolus aux temps médiévaux. Et l’A. choisit d’emblée de replacer le(s) droit(s) ancien(s) dans des cadres culturels et historiques auxquels les réalités, les solutions juridiques, qui n’ont rien d’isolé ni d’intemporel, appartiennent in se. À la manière des Anciens et des humanistes de la Renaissance, il voit encore dans l’histoire, sous réserve d’une démarche scientifique, une magistra vitae. À la condition évidemment d’accorder à la relativité des points de vue individuels et collectifs la place qu’elle mérite, dans le passé comme de nos jours : ce qui est Recht pour les uns, rappelle-t-il, ne peut-il au fond faire figure d’Unrecht pour d’autres ? « le » – ou mieux « un » – droit n’a-t-il pas besoin de la reconnaissance de ceux que, hic et nunc, il prétend régir ?
Dès le premier chapitre, l’accent est posé sur la triade que constituent les héritages antiques de l’Occident médiéval : romain, chrétien (donc, en droit, canonique) et germanique (les droits ethniques ou Stammesrechte). Deux ensembles « européens », à côté d’un florilège de normes d’une portée toujours régionale. Plutôt que d’en exposer séparément les développements, comme le font de nombreux travaux, M.S. veille à les déposer d’emblée dans un même creuset, à les disposer en quelque sorte en « réseau ». Les grands pouvoirs issus de ces fructueuses rencontres ne vont pas tarder à entrer en concurrence, puis en conflit : Sacerdoce et Empire, tous deux tissés de puissants liens hiérarchiques et, ipso facto, caractérisés par la mise en évidence de figures personnelles dominantes, de Machtträger par excellence. Mais le choc idéologique enclenché par la Querelle des Investitures n’occulte pas ce que l’Église romaine et le Reich ont apporté matériellement et intellectuellement à leurs siècles de gloire, entre autres leurs initiatives partagées voire conjointes en faveur de la paix, Gottes- et Landfrieden des XIe-XIIIe siècles. Sous l’empereur, les princes territoriaux sont les acteurs d’autres relations souvent tumultueuses. Avant de retracer les grands axes de la politique réformatrice impériale – Reform est le maître mot du chapitre 3 –, exposé qu’il poursuit d’ailleurs d’un seul jet jusqu’à la fin du Saint Empire en 1806, l’A. s’attache à bon escient aux insignes du pouvoir, à ces marques extérieures d’une réalité profonde, même quand ils paraissent laisser indifférents les sens et les âmes.
Place ensuite aux pages consacrées à de grands « systèmes » juridiques médiévaux, rendant compte avant tout d’une diversité de sources que l’on peut commodément opposer au primat voire à l’exclusivité du droit prescrit (Gesetzesrecht), fût-ce à plusieurs niveaux, aujourd’hui. Droits territoriaux, sous les princes, héritiers potentiels des anciens droits ethniques, règles de la féodalité (esquissées d’après le célèbre recueil dit Sachsenspiegel, ca 1230) et de la seigneurie (opportunément distinguée de la féodalité par son essence économique, alors que plus d’un les confond encore trop aisément) nourrissent ces pages du livre. Plutôt que de parler lourdement de « déclin », on épingle avec finesse le « relâchement » (Lockerung) conjoint des liens féodaux et seigneuriaux à la fin du Moyen Âge. Enfin, dans les limites volontaires de cette recension, on signalera les chapitres dévolus à la ville médiévale et à son corollaire, l’économie commerciale, un facteur déterminant dans l’évolution du droit, pour l’essentiel depuis ca 1100, et la formation des juristes dans les universités, visible aussi dès le XIIe siècle.
Nous ne ferons pas grief à M.S. de réserver toute son attention, compte tenu de son public cible, au Moyen Âge allemand : les manuels français d’histoire du droit et des institutions portent aussi un regard quasi exclusif sur l’Hexagone (le récent volume d’A. Leca [1] brise avec bonheur ce genre de barrières). On ne franchit les frontières de l’espace germanique qu’au moment où nécessité fait loi, avec l’empire de Charlemagne ou les premières facultés italiennes, par exemple. Le lecteur pour qui l’allemand est une langue apprise et partiellement maîtrisée saura gré à l’A. de la clarté de son style et de la structure rigoureuse de ses développements. Une des facettes les plus originales du travail reflète un souci de décloisonner les époques, d’évoquer des survivances : de pratiques conflictuelles chères aux peuples de la Völkerwanderung, de l’idée d’« empire » au-delà de 1806,… ; ainsi la tragédie de l’ex-Yougoslavie ou la figure du chancelier Hitler sont-elles présentes dans de bonnes pages « médiévales ». Des repères chronologiques sobres et essentiels, des schémas géographiques tenant lieu de cartes, un mini-dictionnaire biographique permettent aussi à ce livre dense d’assumer le rôle qu’il prétend être sien : celui d’un « précis », à l’usage d’étudiants avancés sans doute, mais aussi d’enseignants universitaires désireux de conférer à l’aire germanique, même s’ils n’y appartiennent pas, la place qu’elle mérite dans leurs enseignements.
Jean-Marie CAUCHIES

Cronaca del Templare di Tiro (1243-1314). La caduta degli Stati Crociati nel racconto di un testimone oculare, éd. Laura MINERVINI, Naples, Liguori Editore, 2000 ; 1 vol. in-8°, X-490 p. (Nuovo Medioevo, 59). ISBN : 88-207-3023-5. Prix : € 33,57.

L. Minervini livre à la communauté scientifique avec ce volume une nouvelle édition de la principale chronique levantine de la seconde moitié du XIIIe siècle faisant suite au long poème de Philippe de Novare sur la révolte anti-impériale de Jean d’Ibelin (1223-1242) [1]. L’inventeur du manuscrit, G. Raynaud, a donné à cette section des Gestes des Chiprois en 1887 le titre abusif de Chronique du Templier de Tyr en déformant involontairement le témoignage de son auteur. Rien n’indique en effet que cet ancien page de la princesse Marguerite d’Antioche ait rejoint le Temple lors son engagement comme notaire et traducteur officiel du grand maître Guillaume de Beaujeu (1273-1291). Nombre d’éléments plaident au contraire en faveur de la conservation de son statut laïque durant la totalité de son emploi au service de l’ordre. La prise d’Acre semble avoir mis un terme à cette collaboration en délivrant notre auteur de ses liens formels avec le Temple sans pour autant lui fournir un travail similaire à la cour de Nicosie. L’É. souligne à cet égard la fragilité de son identification sur la seule foi du chroniqueur Florio Bustron avec un certain Gérard de Montréal, attesté dans l’île à cette époque. Son introduction décortique ensuite l’influence que ce texte copié dans les geôles de Cérines au printemps 1343 a exercé sur les chroniques d’Amadi et de Bustron, rédigées à partir d’exemplaires supérieurs à celui de la Bibliothèque Royale de Turin. L’édition qui suit présente en regard de chaque paragraphe renuméroté une traduction italienne généralement sûre. Au plus peut-on déplorer au § 288 de la p. 235 une erreur vénielle portant sur un effectif de dix galères estimées abusivement à cinquante. La mention parallèle de la numérotation ancienne de Raynaud permettra aux chercheurs de retrouver aisément les passages cités par rapport à son édition princeps ou celle de 1906 intégrée dans les Documents arméniens du Recueil des historiens des croisades. Si les lectures de L.M. ne déjugent que rarement l’œil expert de G. Raynaud, son édition présente l’avantage d’être publié dans un format pratique, abondamment référencé. Un utile glossaire (p. 385-439) précède l’index des noms en ancien français suivis de leur traduction italienne (p. 441-467). Les médiévistes ou philologues ne pourront que tirer profit de la consultation de ce récit, enrichi d’anecdotes sur les rivalités vénéto-génoises, le grand commerce asiatique et une touchante complainte sur la chute d’Acre. Une place toute particulière doit être accordée à cet égard à la description détaillée de la bataille de Curzola (1298), qui eut pour mérite de hâter la libération des derniers prisonniers pisans capturés par les Génois à La Meloria, quatorze ans plus tôt (p. 272-276) ! Gérard de Montréal souligne qu’ils se révoltèrent à l’idée de recevoir comme compagnons de cellule des Vénitiens au point d’être rapidement élargis par les autorités génoises, encombrées de prisonniers…
Pierre-Vincent CLAVERIE

Alfred J. ANDREA, Contemporary Sources for the Fourth Crusade, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000 ; 1 vol. in-8°, XII-330 p. (The Medieval Mediterranean Peoples, Economies and Cultures, 400-1453, 29). ISBN : 90-04-11740-7. Prix : € 127 ; USD 153.

Une idée reçue consiste à réduire les sources de la quatrième croisade aux fresques épiques de Clari et de Villehardouin au détriment de sources secondaires difficiles d’accès. Ce constat a conduit A.J. Andrea à traduire à l’attention des non-latinistes et des chercheurs isolés des textes aussi méconnus que la Devastatio Constantinopolitana (p. 205-221) ou le récit inséré dans le Rituel de l’Église de Soissons (p. 223-238) à l’époque de Nivelon de Quierzy et non Chérisy comme l’avance une tradition remontant à Du Cange. Cette démarche louable s’inscrit dans un projet d’édition critique entrepris par l’A. en 1992 à travers une révision du texte de l’Anonyme de Soissons publié au XIXe siècle de façon insatisfaisante [1]. A.J.A. a trouvé bon de faire précéder ces récits d’une lettre du comte Hugues IV de Saint-Pol retrouvée en 1985 (p. 177-201) et d’une quarantaine de lettres issues des registres d’Innocent III (p. 9-176). Ces textes intégraux fondés sur l’édition en cours d’O. Hageneder révèlent la maturation progressive de la croisade à partir de son lancement officiel le 15 août 1198. Divers emprunts aux Gesta Innocentii III éclairent le contexte de ces épîtres traduites malheureusement sans la mention de leur incipit. La désapprobation d’Innocent III à l’encontre de ceux « qui ont tourné leurs armes contre des chrétiens » émerge de sa correspondance internationale comme de ses tentatives de récupération de la croisade par le biais du cardinal de Saint-Marcel. Les textes retenus par l’A. révèlent une intense activité diplomatique entre les différentes composantes de l’ost de la croisade et le Siège apostolique pour des raisons canoniques puis de plus en plus logistiques. Le pape semble avoir gardé durant toute cette période à l’esprit le sort de la Terre sainte au point de fustiger en 1205 le cardinal Pierre de Capoue de son transfert inopiné à Constantinople après avoir assuré son collègue Soffred de Pise de sa profonde compassion. Le même souci émerge, contre toute attente, de la lettre expédiée par le comte de Saint-Pol au duc Henri de Brabant en juin 1203 dans les termes suivants : « Vous devriez aussi savoir que nous avons accepté de tournoyer contre le sultan d’Égypte devant Alexandrie. Si, donc, quelqu’un désire servir le Seigneur (comme cela s’impose) et aspire à porter le titre distingué et reluisant de chevalier, laissez-le prendre la Croix et suivre le Seigneur, et laissez-le venir au tournoi du Seigneur, auquel ce dernier l’invite en personne » (p. 201). Ce témoignage accablant en faveur de la théorie du hasard reçoit un écho direct de l’Anonyme de Soissons qui rapporte l’engagement d’Alexis IV à servir trois ans après son rétablissement sur le trône l’œuvre de la croisade. Ce panégyrique de l’évêque Nivelon (1176-1207) fournit un aperçu intéressant du mode de répartition en Occident des furta sacra perpétrés dans la ville impériale en avril 1204. Les Gestes des évêques d’Halberstadt relatent dans le même ordre d’idée en 1205 la translation dans la cathédrale locale d’une série importante de reliques mentionnées un siècle plus tard dans un authentique délivré par le patriarcat œcuménique à un médecin milanais (p. 262) [2]! Ces contradictions trouvent leur explication dans une extrême fragmentation des reliques signalée par Antoine de Novgorod avant même la chute de Constantinople si l’on exclut les falsifications d’usage… L’ouvrage d’A.J.A. s’achève par une ouverture sur les chroniques des cisterciens Ralph of Coggeshall et Aubry de Trois-Fontaines que l’on voudrait voir élargie à d’autres sources par souci d’objectivité (p. 265-309). La représentation de la croisade est en effet tenue depuis les travaux de P. Rousset et de P. Alphandéry pour aussi importante que sa réalité objective. Le bréviaire d’A.J.A. présente le mérite de fournir aux historiens des éléments de réflexion sur la déviation de la quatrième croisade qui ne sauraient se départir d’un éclairage hellénique. Le prix élevé de ce volume reste malheureusement un obstacle majeur à sa diffusion en attendant la sortie d’une hypothétique édition brochée.
Pierre-Vincent CLAVERIE

Elizabeth ARCHIBALD. Incest and the Medieval Imagination, Oxford, Clarendon Press, 2001 ; 1 vol. in-8°, XV-295 p. ISBN : 0-19-811209-2. Prix : GBP 45.

Le thème de l’inceste apparaît fréquemment dans la littérature médiévale, que ce soit dans les romans chevaleresques, les vies de saints ou les exempla. Angliciste d’origine, E.A. élargit son étude pour examiner un grand nombre de textes latins et vernaculaires (français, anglais, allemands) du Moyen Âge. Le désir incestueux semble avoir été très répandu, reconnu tant chez la femme que chez l’homme, n’en déplaise aux féministes modernes ; il est évoqué sans complexe ni surprise par les auteurs anciens, qui sont pourtant obligés de montrer leur désapprobation du péché. Souvent confondu avec le péché originel, l’acte n’est jamais, toutefois, placé au-delà de la grâce de Dieu, qui n’attend que la contrition pour pardonner la faiblesse – but avoué de tant d’histoires exemplaires.
L’A. commence par une présentation des lois ecclésiastiques, très complexes, qui donnaient une définition très large à ce crime, si bien que le risque de commettre l’inceste était infiniment plus grand que de nos jours. En effet, la notion d’inceste couvrait les relations sexuelles, non seulement entre les membres d’une même famille (et celle-ci au sens le plus large, dépassant de loin ce qu’on appelle aujourd’hui la « famille nucléaire »), mais aussi entre les personnes ayant une « relation spirituelle » par le baptême – ce qui interdisait le mariage entre parrains et filleuls ou famille de filleuls, même quand aucun lien de sang n’existait entre eux. Système qui se prêtait, évidemment, aux abus de toute sorte : dispensations accordées par l’Église pour des raisons douteuses, parfois sous la pression royale, parfois contre paiement ; « erreurs » plus ou moins volontaires, suivies d’arrangements compliqués si la vérité éclatait un jour (selon le cas, on pouvait soit payer une amende à l’évêque, soit profiter de l’occasion pour se débarrasser d’une épouse indésirable). C’est ce genre d’argument qui a conduit à la fameuse annulation du mariage de Louis VII et Aliénor d’Aquitaine, censés être trop proches parents, malgré quinze ans de vie commune et deux enfants (mais pas d’héritier mâle) ; ou encore, au divorce de Catherine d’Aragon, après vingt-quatre ans de mariage et cinq enfants (dont une seule survivante, la future reine Marie), sous prétexte qu’elle avait d’abord été la belle-sœur d’Henri VIII.
Ce survol du genre littéraire va de l’Antiquité (Œdipe) jusqu’à la fin du Moyen Âge, car beaucoup d’histoires classiques ont fait l’objet d’adaptations ou de commentaires par les auteurs chrétiens. Les romans les plus originaux sont classés selon la nature de la relation : mère et fils (la légende de Grégoire en est le type), père et fille (le groupe de La Manekine), ou frère et sœur (dont plusieurs exemples sont associés à l’épopée arthurienne). Le dernier chapitre se consacre au cas très particulier de la Vierge Marie, « l’exception immaculée » qui semble échapper au tabou de l’inceste ; à la fois fille et épouse de Dieu le Père, elle est aussi, en tant que mère du Christ, mère et sœur de Dieu dans le mystère de la sainte Trinité. Ce livre original, fort bien documenté et d’un style limpide, constitue une contribution profonde à la compréhension d’un problème humain douloureux, toujours d’actualité, dans ses dimensions légales, familiales, morales et littéraires à travers les âges.
Leo CARRUTHERS

Eugene GREEN, Anglo-Saxon Audiences, New York, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, XI-235 p. (Berkeley Insights in Linguistics and Semiotics, 44). ISBN : 0-8204-45509. Prix : USD 55,95.

Un problème de fond pour l’historien, tout comme pour le critique littéraire, réside dans la difficulté de franchir les obstacles culturels qui nous séparent des générations précédentes, afin de bien pouvoir situer les choses – documents et événements – dans leur contexte réel et complexe. Malgré les outils propres à nos disciplines, et même avec l’aide d’une sympathie intuitive et d’un saut de l’imagination, peut-on vraiment entrer dans l’esprit des gens d’une autre époque ? Par l’application des techniques modernes de l’analyse textuelle (grammaire fonctionnelle, sémiotique du discours), ce volume tente de répondre à la question, en tout cas pour l’Angleterre telle qu’elle apparaît dans la littérature vieil-anglaise.
Pour ce faire, l’A. fait appel à de nombreux genres littéraires couvrant la période anglo-saxonne du IXe au XIe siècles. Naturellement, les types de textes les mieux représentés, les plus étudiés ici, sont ceux qui, à travers les aléas de l’histoire, ont survécu en nombre le plus grand : les codes de loi promulgués par les rois (à partir d’Alfred, bien qu’existent des codes plus anciens) ; les sermons, soit signés (Ælfric, Wulfstan), soit anonymes (les collections de Blickling et Verceil) ; et la poésie, dont un corpus important nous est parvenu, à commencer par le célèbre Beowulf. Ce sont ces trois genres qui structurent les divisions du livre, précédées par une introduction ; mais la présence de cette dernière crée l’attente d’une conclusion générale qui manque, malheureusement, laissant l’argument quelque peu en suspension à la fin.
Quel que soit le document, l’analyse du langage, d’après E.G., permet de dégager les niveaux de rhétorique, le rapport entre langue et genre, et par conséquent, de mieux comprendre l’esprit des auteurs, voire de leurs auditoires. L’A. tend à insister sur l’aspect directif, incitatif (pour ne pas dire manipulateur), de tout texte : les rois, les conseillers royaux et les homélistes cherchent à engager et à diriger l’esprit du public vers le bien personnel et commun, selon la définition des autorités. Les poètes aussi, à leur manière plus créative, invitent l’auditoire à réfléchir sur le passé, le présent et le futur, à transcender le quotidien – à faire, justement, ce saut de l’imagination qui seul permet de s’engager avec l’esprit des autres êtres humains.
En insistant sur le contexte historique des textes, aussi bien sur celui que révèlent d’autres sources anciennes ou récentes (les chroniques, l’archéologie) que sur celui livré par les documents eux-mêmes, l’A., littéraire et linguiste d’origine, se situe clairement dans le courant pragmatique post-moderniste : le « texte sans contexte » n’a plus d’intérêt aujourd’hui. Si l’on peut critiquer E.G. sur un point, c’est justement d’avoir oublié un aspect fondamental du contexte dans lequel se situe toute la littérature vieil-anglaise. Car les documents rédigés en langue vernaculaire, s’ils donnent parfois accès, plus que ne le font les textes latins, aux modes de pensée du peuple anglais médiéval, ne peuvent jamais nous faire entrer dans l’esprit des « barbares laïques » (p. 1), pour la simple raison que toute la littérature anglo-saxonne ancienne était produite par une société chrétienne cultivée, déjà assez éloignée de ses ancêtres germaniques païens.
Leo CARRUTHERS

Barbara NEWMAN, God and the Goddesses. Vision, Poetry and Belief in the Middle Ages, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIII-446 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-3691-2. Prix : USD 42,50 ; GBP 30,00.

Il faut dire d’emblée que l’emploi, dans le contexte chrétien qui prévalait durant le Moyen Âge, du mot goddesses (déesses) dans le titre de ce livre est une innovation, non dépourvue d’une certaine volonté provocatrice, dont B.N. – théologienne féministe – se montre parfaitement consciente (p. 305). Car il est évident que le christianisme, tout comme les autres religions monothéistes, en ne reconnaissant qu’un seul et unique Dieu, ne peut admettre l’existence d’une multiplicité de divinités complémentaires, qu’elles soient masculines ou féminines d’ailleurs. Il en résulte que la présente étude, aussi vaste et érudite soit-elle, se trouve en quelque sorte viciée à la base par une erreur de perception qui aurait pu être évitée par un peu plus de bon sens. L’A. suggère, en effet, que nombre de chrétiens du Moyen Âge, ressentant, consciemment ou non, le besoin de contrebalancer la masculinité présupposée de Dieu disséminée par l’idéologie dominante, érigeaient les allégories en déesses réelles, non symboliques mais agissant en médiatrices.
Certes, la littérature médiévale, tant profane que religieuse, foisonne de « Filles de Dieu » et autres personnages féminins d’une énorme diversité : abstractions (Nature, Raison, Pauvreté), vertus morales (Prudence, Justice, Force), sciences humaines (Philosophie, Théologie, Musique), dons divins (Grâce, Charité, Piété), ou qualités transcendantales appartenant au Créateur lui-même (Perfection, Bonté, Sagesse) ; la liste complète en serait très longue. Il est généralement accepté par les historiens de la pensée que ces images, éléments de rhétorique, ont leur juste place dans l’écriture, car la personnification allégorique traduit les efforts des uns pour enseigner une vérité humaine, ou des autres pour communiquer une perception mystique, difficiles à exprimer en langage savant. Tous les auteurs médiévaux, en effet, ne sont pas écolâtres, ni ne cherchent à utiliser le vocabulaire précis, technique, qui convenait aux enseignants universitaires. Il est clair que, par la formation même de la langue latine et de ses filles romanes, la majorité des termes exprimant l’abstraction est du genre grammatical féminin ; rien de plus normal, par conséquent, à ce que la personnification soit, elle aussi, féminine. Même l’anglais moderne, qui a pourtant remplacé le genre grammatical (qui existait en vieil-anglais) par la notion de genre naturel, n’échappe pas à cette règle, étant donné qu’il emprunte presque tout son vocabulaire abstrait du latin et du français.
Mais l’argument grammatical est loin de satisfaire B.N., qui, tenant à ses « déesses », refuse de voir le sexe des figures poétiques comme un impératif langagier. Elle ne se laisse pas tenter, non plus, par l’explication proposée par la psychologie archétypale qui verrait en elles des émanations de la Grande Mère de la Terre, présente dans de nombreuses mythologies pré-chrétiennes, qui aurait survécu à travers les âges. En adoptant le point de vue de la religion comparée l’A. tente de prouver, en revanche, que l’imagination chrétienne, certes distinctive et novatrice en matière de littérature, était bien plus radicale sur la question que ce que l’on admet communément. Dans la poursuite de son idée, elle fait appel à quantité de textes, en latin et en plusieurs langues vernaculaires, de l’époque médiévale. Fruit de réflexion profonde, le résultat est un livre indéniablement remarquable, mais qui n’emporte pas l’adhésion à sa thèse principale.
Leo CARRUTHERS

Medieval Frontiers : Concepts and Practices, ed. David ABULAFIA et Nora BEREND, Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol., 308 p. ISBN : 0754605221. Prix : GBP 47,50. Identitad y representación de la frontera en la España medieval (siglos XI-XV), éd. Carlos DE AYALA MARTINEZ et Philippe JOSSERAND, Madrid, Casa de Velásquez, 2001 ; 1 vol., X-341 p. (Coll. de la Casa de Velazquez, 75).

Le mot de « frontière », qui a fourni te thème de deux colloques tenus en 1998, l’un à Cambridge, l’autre à Madrid, réunissant respectivement 13 et 14 communicants, recouvre des réalités très diverses ; c’est ce que soulignent les deux introductions dues l’une à D. Abulafia (qui parle de « sept types d’ambiguïtés »), l’autre à P. Toubert.
Celui de Cambridge s’est attaché à montrer toute la diversité des problèmes. Nous voyons comment le passage d’un chef musulman au service d’un roi chrétien d’Espagne ne choque pas les hommes du IXesiècle ; deux siècles plus tard, l’historiographie atteste que la notion de « guerre sainte » s’est durcie. L’empire byzantin a supporté les amputations territoriales que lui infligeaient Slaves et Arabes dès lors que les symboles de l’autorité impériale n’étaient pas contestés et, lorsque reprit son expansion, il s’est accommodé d’accords de voisinage exprimant une soumission formelle, sans entretenir un réseau rigide de forteresses, et en laissant souvent l’initiative aux chefs militaires. Dans le royaume latin de Jérusalem, fidélités et obligations ne se recouvrent pas toujours, et la coexistence est de règle. Nous doutons ici que l’expression rex Jerusalem Latinorum traduise une « identité ethnique » : pour nous il s’agit plutôt de distinguer la lignée des rois latins de la royauté davidique. Le mot italianisé tuazo n’est pas d’origine arabe : c’est le français « tuage », redevance due pour l’abattage des bêtes. Et, s’il n’y a pas de mention de qadi en terre franque, les attributions judiciaires de celui-ci n’étaient-elles pas exercées à Tyr par le « raïs des Sarrasins ». À Chypre, les Latins (et les Syriens) paraissent privilégiés par rapport aux Grecs ; ceci tient sans doute à leur statut coutumier. À Caffa, face à un empire mongol qui n’est peut-être pas un « inorganic world », nous voyons une ville génoise, mais qui admet des formes intermédiaires. Au Danemark, malgré l’historien Saxo qui les regardait comme des païens, objet d’une guerre totale, les Wendes entrent dans la population du royaume. Face aux Lithuaniens qui résistent à la christianisation, leurs voisins chrétiens sont portés à admettre les pouvoirs des dieux païens. En Mazovie, on rencontre au XVIesiècle une campagne de définition des limites des terroirs imposée par la royauté polonaise. Le roi Bela IV de Hongrie écrit au pape, en 1250, que si on ne lui accorde pas certaines concessions, son royaume pourra cesser de se faire le rempart de la chrétienté face aux Mongols. On cherche même à traduire en termes de « frontière » les oppositions qui se manifestent dans les Îles britanniques face à la réforme ecclésiastique des XIIe et XIIIesiècles… Et la découverte des peuples primitifs des îles Canaries amène Boccace et Pétrarque à chercher comment ils se situent au regard de l’humanité : pour le premier, ils vivent en état d’innocence, pour le second, ils sont proches de l’animalité.
En face de cette diversité d’horizons et de points de vue, le colloque madrilène apparaît comme beaucoup plus centré sur l’espace ibérique, et le problème de la « frontière » y concerne avant tout ce qu’on appelle depuis 1059 la frontera de Moros. Il n’en aborde pas moins des questions très variées. D’abord l’évolution même de la notion de frontière : terre de marche, zone militaire pour chrétiens et musulmans, et assez perméable, se prêtant à la conclusion d’alliances entre les uns et les autres, elle devient plus linéaire, se hérisse de fortifications qui servent d’appui à des concessions féodales. Les royaumes chrétiens finissent par définir une certaine unité d’action, assez tardive dans le cas de la Navarre. La réaction musulmane qui commence avec Al-Mansûr a favorisé la naissance d’un climat d’hostilité permanent. Mais la nouvelle définition de la frontière s’accompagne d’une « población » dans la conception de laquelle s’insère un élevage extensif et transhumant. Les ordres religieux militaires, qui se sont très tôt dégagés de leur implication en Terre sainte qui était assez générale à l’origine, deviennent des instruments de la politique royale et contribuent à la mise en valeur des terres reconquises. Il n’est pas jusqu’à un prélat, capturé par les Maures de Grenade et qui composa un traité pour fournir des arguments à ses coreligionnaires captifs exposés au prosélytisme musulman, qui, en rassemblant tout un arsenal aux éléments souvent contestables, ne nous apprenne que sa fréquentation des Sarrasins ne l’a pas disposé à entrer dans les voies d’une amicale controverse… Ainsi c’est tout un ensemble de perspectives fort variées, dans un cadre plus limité que celui qu’envisageait le colloque cantabrigien, qui vient enrichir lui aussi l’étude des diverses données qui se laissent englober dans le concept de « frontière ».
Jean RICHARD

Yvonne FRIEDMAN, Encounter between Enemies. Captivity and Ransom in the Latin Kingdom of Jerusalem, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2002 ; 1 vol. in-8o, XV-295 p., pl. (Cultures, Beliefs and Traditions. Medieval and early modern Peoples, 10). ISBN : 90-04-117067. Prix : € 119,00.

Précédé de plusieurs articles et communications sur ce sujet, l’ouvrage d’Y. Friedman a rassemblé une documentation abondante, malgré sa dispersion, sur un phénomène important : la captivité dans le monde des croisades. Les croisés, qui ne l’envisageaient pas au départ, l’ont vite découvert : dès le désastre subi par les gens de Pierre l’Ermite à Civitot. Des rafles énormes, de longues captivités (que l’on songe entre autres à celles de Renaud de Châtillon et de Raymond III de Tripoli), des rançons considérables (il n’est pas exclu qu’Ernoul ait exagéré le montant de celle de Baudouin de Rames, qui était son héros), des rachats collectifs, comme celui des Francs assiégés à Jérusalem. Il faut y ajouter des conséquences psychologiques, familiales, sociales : le captif est-il méprisé parce qu’il a préféré la prison à une mort glorieuse (l’A. y voit la cause du discrédit qui aurait pu faire perdre son trône à Baudouin II) ou bien est-il un vaillant guerrier malheureux, de surcroît exposé au martyre s’il se refuse à renier sa foi ? La femme qui a pu ne pas résister aux exigences de son vainqueur s’expose à être répudiée. Tel grand seigneur même n’a-t-il pas été contraint à livrer sa propre fille pour prix de sa liberté ? C’est ainsi que Saladin a été en mesure de faire cadeau au khalife, en 1187, de quatre jeunes esclaves, « filles de roi », l’une d’elles étant la fille de Balian d’Ibelin… Si la coutume oblige le vassal à racheter son seigneur captif, la réciproque n’intervient pas, et telle grande famille s’est ruinée pour racheter un des siens.
L’affrontement entre l’Orient esclavagiste et l’Occident qui ignorait l’esclavage a-t-il amené les Francs, parce qu’ils ne regardaient pas le captif comme une marchandise, à massacrer plus libéralement les vaincus que leurs adversaires ? Ils se seraient en tout cas vite mis à leur école. L’A. a collecté toutes sortes d’informations sur la vie des captifs, des captives, les perspectives de la fuite ou du rançonnement.
Elle insiste sur une évolution. Byzantins et Musulmans avaient mis au point (du moins au Xes.) un système d’échange et de rachat. Les communautés juives s’imposaient pour racheter les leurs. Selon elle, les Francs ignoraient l’usage habituel de la rançon, sauf dans des cas exceptionnels, et c’est au contact des musulmans qu’ils l’auraient découvert, alors qu’au départ ils mettaient à mort leurs captifs. Ici nous invoquerions l’usage habituel dans les tournois, exercices courants dans la classe des chevaliers, de l’obligation pour le vaincu de se racheter (on le voit pratiquer sous les murs d’Acre, lorsque les deux camps ont arrangé une rencontre entre deux jeunes garçons) ; les massacres peuvent relever d’autres mobiles, et des chefs musulmans n’hésitent pas à les pratiquer (ainsi Il-Ghâzi en 1119). Mais il est certain que les Francs ont été longs à institutionnaliser la pratique du rachat et que ce n’est qu’après 1187 que le pape a recommandé aux chrétiens de racheter leurs frères prisonniers et endossé l’institution des trinitaires.
Y.F. relève les nombreux cas où des chefs francs ont refusé de racheter leurs compagnons captifs ; peut-être n’a-t-elle pas reconnu-là un principe qui leur interdisait de renoncer à la possession d’une place forte en échange de la vie d’un prisonnier, principe qui ne connut guère d’entorse qu’au lendemain de Hattin. Elle relève les contradictions entre les dires d’auteurs qui se complaisent à décrire les massacres et d’autres sources, y compris à propos de la prise de Jérusalem de 1099 où Albert d’Aix donne des informations que contredisent auteurs arabes et documents d’origine juive.
Elle conclut à une humanisation progressive des rapports entre les adversaires et à la définition de « lois de la guerre » dans lesquelles l’Espagne avait précédé l’Orient latin. De fait, au XIIIes. , toute croisade s’achève par des négociations au cours desquelles on décide d’un échange des prisonniers faits de part et d’autre. Ainsi à ce sujet d’une grande ampleur, a-t-elle apporté un très utile éclairage.
Jean RICHARD

Igor M. DIAKONOFF, The Paths of History, Cambridge-New York-Melbourne, Cambridge U.P., 1999 ; 1 vol. in-8°, XI-355 p. ISBN : 0-521-64398-8. Prix : GBP 35 ; USD 54,95.

I.M. Diakonoff, professeur émérite à l’Université de Saint-Petersbourg, est spécialiste de l’Antiquité orientale. Cela ne l’empêche pas de nous présenter un panorama de l’histoire de l’humanité, depuis le paléolithique jusqu’au XXe siècle. Son livre est d’abord paru en russe en 1994, donc après le démembrement de l’U.R.S.S. Aussi n’est-il plus question de monopole marxiste sur la vie intellectuelle. Au contraire, les historiens déploient des approches théoriques nouvelles sur l’histoire de leur pays et du monde. The paths of history se présente comme l’un des résultats les plus novateurs de ce changement intellectuel. L’A. s’est efforcé de déterminer les lois qui, d’après lui, gouvernent l’histoire de l’humanité en partant des théories marxistes, mais avec d’énormes différences. De cinq périodes, il passe à huit : quatre jusqu’à la fin de l’Antiquité, quatre du Moyen Âge à nos jours. De plus, il constate que le passage d’une étape à l’autre ne se fait pas toujours à travers des conflits ou des révolutions. Ensuite, il ne limite pas sa perception des choses à l’histoire socio-économique, mais aborde aussi les aspects culturels, religieux, technologiques, éthiques… Enfin, il constate que l’évolution sociale n’implique pas nécessairement le progrès : il y a sans doute plus de prospérité à notre époque, mais aussi d’épuisement des ressources, de dégradation de l’environnement, de purifications ethniques, etc. Son pronostic pour l’avenir est d’ailleurs teinté d’incertitudes.
Pour nous en tenir à la période médiévale, la cinquième phase, I.M.D. nous fait part des caractéristiques qu’il discerne. Il constate tout d’abord un changement dans l’éthique : ce qui, après une longue période de clandestinité, devient la norme – en Europe occidentale, le catholicisme – acquiert une forme dogmatique et prosélyte. L’Église veille à ce que la population adhère, sans lui laisser le choix, donc sans plus de tolérance, à la religion considérée comme sanctifiant la situation sociale. Le manque de confort devient chronique et insurmontable, même pour la classe dominante. Les armes sont désormais aux mains de la classe dirigeante et plus aux mains des paysans qui, chez les Romains, devenaient soldats quand c’était nécessaire. Le paysan du Moyen Âge est attaché à la terre qu’il travaille, un point c’est tout. De plus, il est soumis à son maître qui exerce sur lui des pouvoirs sans limite. Les guerres subissent de profondes mutations. Elles n’ont plus des causes socio-économiques, mais socio-psychologiques : la gloire militaire devient « le » critère de dignité d’un homme. I.M.D. compare cet état de fait aux gladiateurs de l’Antiquité et aux footballeurs de notre époque… ! Autant de caractéristiques qui marquent le Moyen Âge.
Ces considérations obligent à revoir le point de départ de la cinquième phase dans le monde. L’A. constate que jusqu’ici les repères sont basés sur l’expérience de l’Europe. Or, les « lois » qui les régissent n’apparaissent pas seulement en Europe, mais partout sur la Terre et pas nécessairement au même moment. La périodisation traditionnelle ne convient donc pas pour le reste du monde. En Europe, le passage entre l’Antiquité et le Moyen Âge s’amorce au IVe siècle et se précise ensuite ; au Japon, c’est au VIIIe siècle ; en Chine, au Ier siècle déjà : la dynastie régnante embrasse le confucianisme et le nombre d’esclaves s’accroît considérablement, entre autres critères retenus. Et ainsi de suite pour les autres parties du monde : Inde, Afrique, Amérique, etc. I.M.D. sait qu’il n’est pas spécialiste de la période médiévale, ni de celles qui suivent. Il se considère donc comme seul responsable de ses points de vue et décide d’omettre toute référence pour ne pas impliquer des collègues dans ses conclusions qu’il qualifie de « peut-être fausses ». Une telle humilité est tout à son honneur et laisse rêveur…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Medievalism in the Modern world. Essays in honour of Leslie Workman, éd. Richard UTZ et Tom SHIPPEY, Turnhout, Brepols, 1998 ; 1 vol. in-8°, XI-452 p. (Making the Middle Ages, 1). ISBN : 2-503-50166-2. Prix : € 63,00.

Cet ouvrage sur la représentation et l’usage que l’on fait du Moyen Âge aux époques ultérieures est édité en l’honneur de L. Workman. Celui-ci est considéré comme le fondateur du « médiévalisme », l’étude du Moyen Âge comme construction imaginaire dans la société occidentale du XVIe siècle jusqu’à notre époque. Il s’intéresse aussi bien à l’origine des études sur le Moyen Âge qu’à l’influence de la période médiévale sur l’art, la littérature et la culture populaire. Le volume contient 26 contributions présentant autant d’approches différentes de la « réception » de la culture médiévale dans le monde occidental moderne et contemporain. Cette influence culturelle est accaparée par des rois, des écrivains, des conquérants, qui se tournent vers le passé médiéval pour trouver des faits et histoires qui justifieraient ce qui arrive à leur époque. Le monde politique s’approprie et se réapproprie le passé médiéval. Frédéric de Prusse, par exemple, organise des cortèges médiévalisants dans le but de contenir des parades au ton quelque peu révolutionnaire. Les légendes médiévales sont utilisées pour justifier certaines lois. Les textes de Walter von der Vogelweide sont repris au XIXe siècle avec un ton nationaliste ; au XXe siècle, ils servent le fascisme ; après 1945, on leur donne une résonance plus pacifiste ! Saint Georges, en Angleterre, est ramené au devant de la scène pour contrer le nationalisme écossais, mais aussi pour montrer une certaine opposition à l’Union européenne qui risque de priver l’Angleterre de son autonomie. La création littéraire trouve aussi son inspiration dans le Moyen Âge. Des écrivains de la Renaissance anglaise mêlent à leurs œuvres des textes chevaleresques. Plus tard, l’idéal de chevalerie sert également le romantisme. Quant à l’héroïsme, il représente la rudesse et les vertus martiales. Tout cela donne lieu à des copies, des traductions, pour aboutir finalement à des interprétations erronées, des anachronismes… en attendant de revenir au texte original.
Il n’est donc pas question ici de l’étude du Moyen Âge lui-même, mais des artistes, des écrivains et des hommes de pouvoir qui ont construit une idée du Moyen Âge. Christiane DE CRAECKER-DUSSART

Voyages et voyageurs à Byzance et en Occident du VIe au XIe siècle. Actes du colloque international organisé par la Section d’Histoire de l’Université Libre de Bruxelles en collaboration avec le Département des Sciences Historiques de l’Université de Liège (5-7 mai 1994), éd. Alain DIERKENS et Jean-Marie SANSTERRE, coll. Jean-Louis KUPPER, Genève, Droz, 2000