2003
Le Moyen Age
Autour du Roman de Thèbes.
À propos de quelques ouvrages récents
Aimé Petit
Université Charles-de-Gaulle – Lille III
Le premier ouvrage
[1], issu de la thèse de doctorat de l’A., concerne le droit d’aînesse,
sa naissance, son évolution, son histoire dans le contexte de la famille nucléaire et de
l’imaginaire familial en rapport avec l’ordre lignager. Ph. Haugeard étudie les
relations intrafamiliales, en particulier entre frères, décrites dans le roman et la
chanson de geste du XII
e siècle, en fonction de l’héritage familial et de la succession
paternelle. La première partie (p. 21-107) est consacrée à la représentation de
l’aînesse, la perception de la primogéniture et la compréhension de la fraternité ; la
seconde (p. 111-201) au
Roman de Thèbes : la
translatio au service de la cause des exclus
de l’héritage ; la troisième (p. 205-275) concerne l’héritage, le père et les fils :
constructions imaginaires. Le
corpus pris en compte est constitué par le
Roman de
Thèbes,
Protheselaüs de Hue de Rotelande, la
Chanson des Narbonnais et
Renaut de
Montauban. Mais Ph.H. prend également en considération le
Brut et le
Roman de Rou
de Wace, le
Cligès de Chrétien de Troyes ou encore
Garin le Lorrain,
La Chevalerie Ogier,
Girart de Roussillon,
Athis et Prophilias…
Il s’intéresse notamment (p. 55 s.) à la valorisation de l’aînesse à la lumière du topos
fortitudo-sapientia et à la représentation littéraire des frères. Dans cette optique, il se
consacre en particulier au Roman de Thèbes, l’un des plus hostiles au principe
d’indivision du patrimoine, modèle du conflit d’héritage dans les familles de
l’aristocratie médiévale, « machine de guerre contre le droit d’aînesse », bien que,
comme il le souligne, il ne soit jamais directement question du droit d’aînesse dans
ce roman (p. 144). Signalons tout de même que dans la Thébaïde Etéocle revendique
explicitement son privilège d’aîné en s’adressant à Tydée, ambassadeur de Polynice (II,
v. 428-429 : quae sors iusta mihi, quae non indebitus annis / sceptra dicavit honos, teneo
longumque tenebo : « Le sceptre qu’un juste sort, qu’un honneur dû sans conteste à mon
âge m’ont accordé, je le garde et le garderai toujours. » (éd.-trad. R. Lesueur). Cette
donnée est conforme à toute la tradition antique, excepté chez Sophocle, qui fait de
Polynice l’aîné. Dans Thèbes, lors de son ambassade, Jocaste fait tout de même
observer à Adraste, à propos d’Etéocle : cil est ainsnez et bien saisiz (v. 4351).
On apprécie la volonté d’indépendance critique de Ph.H., qui prend ses distances
avec ses prédécesseurs – non sans les avoir utilisés, il est vrai, et sa prudence, ses
réserves, comme, par exemple, avec l’interprétation de type psychanalytique (p. 191-192), ou lorsqu’il met en question l’appel à l’idéologie trifonctionnelle pour Les
Narbonnais (les structures indo-européennes sont bien héritées, mais elles ne sont plus
comprises) ; surtout, son entreprise, en particulier pour Thèbes, constitue un apport
indéniable. Au-delà même du problème central, le droit d’aînesse, analysé avec
précision et rigueur, on signalera d’autres éléments comme ce qui concerne les figures
paternelles et maternelles, ou encore la proposition d’une nouvelle datation pour
Thèbes, l’année 1152 (p. 119) ; la spécificité du Protheselaüs est bien dégagée et, plus
loin, l’interprétation du personnage d’Aymeri est séduisante.
Conscient de ses apports, Ph.H. les met en relief, c’est légitime, mais d’une manière
quelque peu outrée en ce qui concerne Thèbes puisque, par deux fois, il affirme être
le seul à proposer une herméneutique de ce roman qui « n’a guère suscité
d’interrogations sur sa signification profonde et sa nature véritable en tant qu’œuvre
littéraire » (p. 111), « rarement étudié pour lui-même » (p. 172). Peut-on donner une
interprétation globale du Roman de Thèbes en ne s’appuyant, en schématisant, que sur
l’opposition Etéocle-Polynice ? Cette œuvre met également au premier plan Tydée,
Athon, Hippomédon, Parthénopée… ; c’est une œuvre plurielle dont Ph.H. analyse
surtout un aspect, sous l’angle sociologique et dont, par exemple, le rapport avec la
Thébaïde, sans être il est vrai ignoré, pourrait être en plus d’une occasion évoqué (par
exemple p. 90 et 181). Sans parler des batailles, de l’aspect encyclopédique, du
romanesque, de l’écriture… D’autre part Etéocle y représente aussi un personnage
complexe, qui peut apparaître sous un jour favorable, comme le montrent, par
exemple, ses réactions à la mort d’Athon et à celle de Parthénopée, et qui, dans
l’épisode de Monflor, est appelé par Archelor li gentilz rois de nature (v. 3539), c’est-à-dire, presque mot pour mot, l’expression qu’emploie le narrateur pour qualifier
Adraste juste après (v. 3547).
Il s’agit d’une étude bien menée et souvent convaincante, d’une approche
sociologique qui, si elle ne saurait épuiser la richesse du Roman de Thèbes, éclaire en
particulier l’un des aspects méconnus de notre premier roman, œuvre littéraire par
ailleurs, rappelons-le.
Le second volume
[2] constitue la première traduction en allemand du texte que
présente le manuscrit C du
Roman de Thèbes, BNF fr. 784, le meilleur représentant de
la version courte, édité par G. Raynaud de Lage
[3].
F. Olef-Krafft reproduit fidèlement le texte édité par G. Raynaud de Lage, en
proposant parfois, utilement, certains amendements à cette édition, par exemple
pour le v. 6354 : 6353 Venuz est apoingnant li rois / a ceus qui joustent es marois. La leçon
de S (cf. éd. Fr. Mora-Lebrun, 7260 desi qu’al gué, joste el mareis) est en effet bien
préférable. En revanche la modification de ponctuation proposée à la fin du v. 2487,
c’est-à-dire de mettre deux points à la place de la virgule : 2487 Adrastus l’ot, moult l’en
mercie, de lui servir moult s’umilie, ce qui fait de Lycurgue le sujet de s’umilie, ne me
paraît pas indispensable, pas plus qu’elle ne l’a paru à Fr. Mora-Lebrun (S 2670 et de
lui servir se convie) : « Adraste remercie chaudement le roi et se déclare prêt à le
servir ». L’interprétation proposée par la traductrice allemande est ingénieuse, mais,
d’une part Lycurgue ne fait que donner l’hospitalité aux Argiens, et d’autre part rien
n’indique un changement de sujet. En fait, Adraste a l’habileté de se confondre en
prévenances pour se concilier Lycurgue et lui faire d’autant mieux accepter le don
contraignant qu’il sollicite ensuite. En revanche, pour le v. 2877 Mes qui que proit ne qui
que garde, en dépit de la note justificative (p. 534), la leçon commune à S et à B, qui que
arde, semble de loin préférable. Il faudrait d’autre part une note concernant le v. 6339
O ices dis que vous acont, étant donné qu’ici la version courte (mss B et C) ne présente
que neuf compagnons d’Etéocle ; il manque Petree (S 7199-7202), comte de Marseille.
Cette traduction paraît rigoureuse ; elle suit le texte de près, et on apprécie l’effort
entrepris pour transposer les divers procédés formels, mais les diverses occurrences
présentant des répétitions par inversion structurellement identiques donnent lieu à
des translations formellement différentes. D’une part, et on peut l’approuver, la
traductrice reproduit intégralement le vers objet d’une régression en la faisant
précéder d’un [ja] qu’elle ajoute, comme pour les v. 5738-5739 : tost commencent et bien
endurent / bien endurent et tost commencent: « gleich fahren sie drein und halten wacker
durch. [Ja,] sie halten wacker durch und fahren gleich drein ». Il n’en était pas tout à
fait de même pour les v. 1519-1520 Venir l’estuet a cel pertus / a cel pertus venir l’estuet:
« Tydeus muss diesen Engpass durchqueren ; [ja], durchqueren muss er den,… » De
plus, il aurait fallu respecter les occurrences où s’intercale un vers, comme dans
l’exemple suivant (v. 6380-6382 : À mort a navré Thideüs / trere sot bien et arc ot fort / navré
a Thideüs a mort, traduit comme suit : « verletzte der Tydeus tödlich. [Ja], tödlich hat
er ihn verltezt, denn er war ein guter Schütze und hatte einen starken Bogen ». Nous
préférons : « À mort il a blessé Tydée ; il savait bien tirer avec son arc solide ; il a blessé
Tydée à mort ». Enfin, par exemple, la répétition par inversion a disparu pour les vers
6480-6482 : pour les ostiex nos combatismes / en Grece, enz el palés roial / nous combatismes
pour l’ostal, ce qui devient « schlugen wir uns um einen Lagerplatz ; [fürwahr,] ums
Quartier kämpften wir, dort in Griechenland im königlichen Palast ». Il en est de
même pour les v. 6530-6531 : Adrastus du monter n’est lenz / il ne fu pas lenz du monter,
ce qui devient : « schwang sich Adrastus flugs aufs Pferd, [ja,] unverzüglich schwang
er sich in den Sattel ». Enfin, pour les v. 7431-7434 : Se me puis prendre a acheson / je te
liverrai la meson/s’a achoison ne me puis prendre / en vain parlons de la tor rendre, le procédé
a disparu : « Gelingt es mir, einen Vorwand zu finden, werde ich die Anlage
übergeben ; andernfalls ist es sinnlos, darüber zu reden ».
L’ouvrage comporte (
Einzelkommentare) nombre de notes érudites, concernant les
realia, le vocabulaire féodal, la civilisation médiévale, les proverbes,… en mettant à
l’occasion en relief les rapports du
Roman de Thèbes avec la
Thébaïde; on y trouve des
commentaires philologiques dignes d’intérêt. On regrette cependant l’absence d’un
développement qui aurait été consacré à la langue du manuscrit C. Il aurait peut-être
fallu signaler au passage les anachronismes les plus frappants, par exemple pour
l’élection du successeur d’Amphiaraüs. La bibliographie est solide ; bien sûr, F.O.K.
ne pouvait pas connaître les ouvrages de Ph. Haugeard et de S. Messerli. Il y manque
cependant l’ouvrage d’A. Punzi
[4], même si la critique italienne y figure pour son
article dans
Cultura Neolatina, 1990
, qui aurait pu être utilisé dans la note afférant au
v. 9182 (p. 571). Dans la quatrième partie (
Namenregister und -erläuterungen), on trouve
quantité d’explications et de commentaires sur les personnages du roman, la
toponymie, avec un index des noms des combattants très complet ; on apprécie ici
aussi de nombreuses références à l’épopée de Stace. Une réserve de détail : je ne crois
pas qu’Athimas (5553), vainqueur d’Iphis, soit forcément le même personnage
qu’Anirthas (5539), l’Amyntas de la
Thébaïde (VIII, v. 440). Athimas, qui correspond
à Athamas dans S (v. 5798), n’est autre que l’
atrox Acamas qui abat Iphis chez Stace
(VIII, v. 445) ; la traduction me paraît devoir être donc rectifiée.
Dans la postface, F.O.K. procède à un état de la recherche concernant son sujet, puis
se posant une question d’importance – « warum sollten wir uns heute mit einem
solchen Text befassen ? » – elle nous entraîne dans « den Mäandern einer
anderen
Lektüre », et, à coup sûr, elle nous présente une nouvelle lecture du
Roman de Thèbes.
La méthode critique qu’elle adopte s’appuie en particulier sur les travaux de J. Lacan
et de J.Ch. Huchet. Il s’agit d’investigations ingénieuses, mais qui peuvent s’avérer
plus d’une fois excessives ou discutables. On y apprécie des analyses qui ne
manquent ni de finesse ni de pertinence, comme à propos de Tydée et d’Athon ; tout
ce qui concerne le double, la circularité, les effets de mémoire est très intéressant et
peut être retenu ; de même la légende de Cadmus, considérée comme une mise en
abyme du texte, l’opposition Amphiaraüs-Capanée. Cependant, bien des
interprétations fondées sur le concept de « philologie déniaisée » n’emportent pas
nécessairement l’adhésion et laissent perplexe. Il en est ainsi en ce qui concerne
Anthigoné, dont le nom [Anthigo-]N’E] (avec accent sur l’E) ou [Anthigo-]N’AS
révèle qu’elle ne peut être la Mère/Sœur, qu’elle est « l’incarnation de l’objet du
manque ». Rappelons qu’Antigoné correspond à la forme latine employée dans la
Thébaïde (ex ; VII, v. 244), comme
Antigones (VII, v. 536) et
Antigonen (VIII, v. 249). Cela
ressemble beaucoup à l’interprétation du nom E-NE-AS par J.Ch. Huchet dans
Le
roman médiéval. On s’interroge de la même façon sur le commentaire de l’occurrence
unique d’
Isiphile (v. 2319), interprété ISSI[FIL]E, en rapport avec le verbe
issir, alors
que les graphies de ce verbe sont toujours en –ss- dans le roman. J’avoue être
déconcerté par l’interprétation des noms d’Athon et d’Othon au CS : « Letztendlich
wird die Fülle im Namen A-thes, “er hat es”, an ihren Verlust im Namen Ot-(h)es, “er
hatte es”, gekoppelt (p. 616-617). » Un peu plus haut, Athes est considéré comme
l’anagramme de
haste, à la fois « Lanze » et « Eile » (p. 616), et Ysmaine, interprété
comme « inversen Echo des Palindrom des N’AIM » (p. 617). Pour le nom de Stace
dans le Roman de Thèbes (p. 632),
Huitasses dans C, faut-il l’interpréter comme
« Oï-tasse, Ausdruck der Autorisierung des Verwehrten » ? Le manuscrit S présente
deux
Estai(s)ce(s): d’une part Eustache, le comte de Turin (S 4824 et 4854), et d’autre
part Stace, l’auteur de la Thébaïde (S 8543). À ces formes correspondent dans C
Huitasse (4725 et 4753 (en ce cas
Estace dans B) et
Estace (7463). De plus, on relève dans
C
Estace au v. 2739 et le
Huitasses du v. 8905 (B
Huitasce) commenté par F.O.K. On voit
donc que, pour Stace, on trouve deux fois sur trois la forme
Estace dans C, et que
l’occurrence du v. 8905 est un hapax pour ce qui est de l’auteur épique latin. La forme
Huitasse pour Stace provient d’une confusion avec
Wistasse,
Uistache (FM Eustache),
nom donné au comte de Turin, qui remonte à Eustathius (Ammien Marcellin) ou
Eustachius (Sidoine Apollinaire). Ces formes latines auraient dû évoluer en ü, mais
P. Fouché signale que « la confusion qui a existé à un moment donné dans la langue
entre [wi, i ou [ü] a pu amener des formes telles que …Uistache… pour… Ustache »,
évolution phonétique normale (
Phonétique historique du français, p. 760 et 429). La
traductrice a le mérite de s’interroger sur des termes singuliers comme
tymbure (v.
9173-9175 :
les ymages Mars et Venus / sor un tymbure d’ybenus / sont tregitees de fin or).
Elle voit dans
tymbure l’anagramme d’
ybenus (p. 628) et elle traduit le v. 9174 ainsi :
« Ein hölzernes Ding aus Ebenholz… » (p. 447). Cet autre hapax était traduit par
« coffre » par L. Constans (t. 2, p. 391), traduction reprise par G. Raynaud de Lage (t.
2, p. 188), mais avec un point d’interrogation qui trahit sa perplexité. Le Dictionnaire
de Tobler-Lommatzsch donne pour ce mot « Tafel, Lade », et j’avais retenu le sens de
« coffre » dans ma traduction en 1991. À présent, à la suite de la question tout à fait
pertinente posée p. 628, « denn was ist ein tymbure ? », je me demande si ce mot,
dérivé de
tympanum, attesté sous la forme
timbrie dans le ms. B, ne possède pas le sens
d’« auge, fontaine, bassin », attesté dans les dictionnaires à partir de 1530 (Godefroy,
FEW, XIII, 454 b). Il peut dès lors paraître surprenant de se trouver face à une fontaine
d’ébène, mais, d’une part, au Moyen Âge, l’ébène est considéré comme un bois
imputrescible, et, d’autre part, l’
ybenus est aussi une variété de marbre employé dans
les constructions (occ. citée dans Tobler « eine Art Marmor ») ; on sait que dans le
Roman d’Eneas, la couverture du tombeau de Pallas est d’ébène (A 6428-6429, D 6492-6493). L’occurrence citée par Tobler-Lommatzsch, empruntée à l’article de P. Meyer
[5],
et les riches colunbes de hebenus et d’autres goutez marbres, tot fesoit mener a Rome ou par
terre ou par mer se trouve dans l’édition de
Li Fet des Romains par L.F. Flutre (IV, 2, 2),
où l’on voit que l’ébène, une fois coupé, devient une pierre (
id., III, 14, 23), qualifiée
de marbre :
ilec a il plenté de ces arbres qui deviennent li marbres qui a non hebenus (
id., III,
15, 24). Cette caractéristique de l’ébène est évoquée par Isidore de Séville :
Ebenus in
India et Aethiopia nascitur, qui caesus durescit in lapidem (
Etymologiae, XVII, 7, 36). En
dernière analyse, il faut peut-être traduire : « sur une fontaine de marbre, les statues
de Mars et de Vénus… » Le passage cité du
Roman d’Eneas est à revoir en ce sens.
Exemple de philologie non déniaisée.
De même, on peut s’interroger sur l’interprétation de la fin d’Amphiaraüs,
englouti avec son cheval, qui répondrait à la cécité volontaire d’Œdipe, qui évoque
la regressio in uterum, la fusion avec la mère comme acte de castration, le manque de
la terre mère étant l’emblème de l’ensemble du texte (p. 624), tandis que la tour de
Daire, symbole phallique, évoque aussi la castration par sa chute (p. 625).
À coup sûr, F.O.K. a le mérite de proposer souvent une nouvelle, une autre lecture
du Roman de Thèbes, qui enrichit la critique consacrée à notre premier roman. Il s’agit
alors d’un travail adroitement mené certes, mais sans doute à l’excès, avec un aspect
ludique, même si ses bases paraissent alors plus solides que dans l’ouvrage de S.
Messerli. C’est sans doute l’élément qui résistera le moins à l’épreuve du temps. Il
n’en reste pas moins que l’essentiel de l’ouvrage, la traduction elle-même est sérieux
et les notes sont fort utiles, l’ensemble constituant un travail important.
Le troisième ouvrage
[6] représente en premier lieu une ample moisson et une
synthèse qui comblent une lacune importante concernant le mythe d’Œdipe, les
mentions d’Œdipe dans la littérature latine et médiolatine. La première partie,
Les
métamorphoses d’Œdipe : réception de la légende œdipienne au Moyen Âge (p. 21-97),
constitue un travail rigoureux qui a de plus le mérite de réunir des textes souvent peu
accessibles comme le fragment de Breslau (l’importance de ce texte a d’abord été mise
en relief par A. Punzi, dont l’ouvrage principal aurait mérité aussi de figurer dans la
bibliographie qui, par ailleurs, est tout à fait considérable pour ce qui est de la
« Réception de la matière œdipienne » (p. 362-364, mais R.D. Sweeney pourrait y être
cité pour autre chose que ses
Prolegomena), ou le
Diri patris, présenté avec un certain
nombre de corrections par rapport à l’édition Edelestand du Méril. Pour les vies
d’Œdipe, S.M. met en relief l’importance du manuscrit de Leyde, comparé avec celui
de Rome et surtout avec le manuscrit V du
Mythographus Secundus (p. 69 s.). Elle affine
considérablement le travail de L.G. Donovan dans ses
Recherches sur le Roman de
Thèbes sur ce point. Très bien documentée, sa démonstration d’ensemble, conclue par
une
Brève synthèse à la fois ferme, nuancée et circonspecte, entraîne l’adhésion ; « les
particularités des textes conservés dans les manuscrits du Moyen Âge montrent que
les clercs ont insufflé une vie propre aux textes anciens. »
La deuxième partie, centrale, Le Roman de Thèbes à la lumière de l’histoire d’Œdipe
(p. 101-185), obéit à une perspective critique définie p. 104 : « la tâche du lecteur est
de trouver, puis de lier entre elles des sources de diverses natures… » L’inconvénient
de ce type d’approche est souligné un peu plus loin : « les associations peuvent-elles
se multiplier indéfiniment – au risque de faire surgir la seule projection du
lecteur ? Le roman lui-même appuie cependant notre lecture » (p. 118). Et, dans cette
seconde partie, S.M. se livre à toute une série de rapprochements inédits, les uns
ingénieux, les autres excessifs et discutables dans les enseignements ou les
conséquences qu’elle leur attribue. Dans la première catégorie, il faut souligner
l’intérêt du chapitre 1 de la deuxième partie, Retour amont, avec en particulier la scène
intitulée Œdipe au bain (p. 104 s.), mise en rapport avec l’histoire christique, exemple
d’analyse pertinente et subtile. En revanche le lecteur peut être déconcerté par ce qui
suit, notamment le chapitre 2, De l’homme à la bête. Il en est ainsi, par exemple, pour
l’importance démesurée accordée aux piax de martre (v. 824) qui contribueraient à
l’animalité d’Adraste (p. 134-135), caractéristique qu’elle retrouve chez les filles du
roi, Argie et Déiphile, à cause de leurs peliçon hermin (v. 954) (p. 139), Antigone
exprimant par ailleurs, avec ses cheveux d’or, « la bestialité latente de la femme »
(p. 146). Le parallèle établi entre l’apparition de Salemandre et l’Achilléide ne paraît
pas s’imposer. Ensuite, à propos du combat Parthénopée-Ytier (v. 4581-4586),
« l’image phallique s’impose à la lecture de ces vers » (p. 151). Pourquoi seulement
celui-là ? Dans ce cas, tous les combats à la lance, l’espié et même à l’épée, dans le
Roman de Thèbes et même toute la littérature médiévale, relèvent du même type
d’interprétation, ce qui en banalise singulièrement la portée. Il est vrai que S.M. est
persuadée de la sexualisation de toutes les rencontres guerrières (p. 153). Pour le sens
des combats, la portée du mot garanne (v. 4559 ; on ne le retrouve qu’au v. 8195), dont
la présence « grève toutes les scènes de bataille » (p. 143), paraît surestimée.
Certains rapprochements sont particulièrement spécieux et sont opérés au
détriment de la philologie non déniaisée, comme à la p. 153 : « De façon sous-jacente,
on peut entendre dans la fuite, en fuiant (v. 6275), le verbe foer, foir, fouir, bêcher,
métaphore agricole que les textes obscènes assimilent à l’acte sexuel. » (p. 153). Le
texte de Thèbes présente alors foant (C 7745, forme de foïr, FM fouir < fodire), cf. AF et
picard actuel fouant, la taupe (noir comme un fouant), qui ne se confond pas en AF avec
fuiant (forme du verbe fuir < fugire). En fait, la confusion entre les deux verbes ne se
produit qu’à l’infinitif, avec des formes foïr, fouir, mais jamais, dans Thèbes, pour les
formes en –ant. Pour l’engloutissement d’Amphiaraüs, puisque l’ire Dieu est
vigoureusement mise en relief (p. 164-166), on ne peut passer sous silence la notion
de justice immanente, peccatis exigentibus, et ajoutons qu’Abiron et Dathan sont
mentionnés au v. 1215 de la Chanson de Roland. Le rapport établi entre le v. 2146 et le
v. 9189, situés à plus de 7 000 v. de distance, peut-il amener à conclure que « l’écho
entre les deux formules invite à reconsidérer l’étape de Némée à la lumière de la geste
de Cadmos » (p. 172) ? Parfois, l’interprétation est pratiquée au détriment du sens
obvie, comme pour le v. 2325 car les dames par lor outrage / pourparlerent une grant rage.
« Il [le roman] indique que les femmes ont subi un “outrage” ». J’avais traduit par
« dans leur délire », Fr. Mora-Lebrun par « emportée par leur démesure » et F.O.K.
par « in ihrer Tollheit ». La culpabilité des femmes de Lemnos est en outre soulignée
juste après : Par merveilleuse traïson / ocist chascune son baron (2327-2328). De la même
façon, les v. 2320-2321 ne sont pas ambigus : Hypsipyle est une victime. De plus,
considérer alors le roi Thoas, sans épouse, « en situation de possible inceste » (p. 176)
paraît quelque peu gratuit. Plus d’une fois, l’effort d’exégèse amène le lecteur à revoir
le sens des mots dont dépend le commentaire. C’est le cas de guivre. Il est vrai qu’au
v. 651, gripons, serpanz, guivres, dragons, ce mot peut désigner un serpent, la « vouivre »
chère à Marcel Aymé, mais en est-il de même au v. 4511, où débute la description de
cette créature apprivoisée ? S’agit-il aussi d’un serpent ? Certes, Fr. Mora-Lebrun
traduit alors par « vouivre », tandis que je laisse « guivre » à la suite de G. Raynaud
de Lage qui indique prudemment dans le glossaire de son édition « animal
fabuleux ». En revanche, F.O.K. traduit par « einen Drachen », par opposition à
« Vipern » pour le v. 651. Remarquons que pour le rédacteur de l’Histoire ancienne
jusqu’à César c’est une tygre privee (éd. M. De Visser-van Terwisga, 109, 1), et il suit alors
probablement la leçon du ms. A, retenue par L. Constans dans son édition (O 4283),
ce qui est conforme à ce que nous présente le passage correspondant de la Thébaïde que
connaît bien S.M. C’est pourquoi, compte tenu des précisions données par l’auteur du
Roman de Thèbes, de cette guivre apprivoisée, qui, elle, ne s’attaque pas aux brebis, peut
boire un grand setier de vin et multiplier de facétieuses cabrioles, on peut
difficilement faire alors un serpent, même en faisant appel à l’étymologie (p. 147), et
je me demande s’il ne faut pas considérer, en définitive, qu’il s’agirait d’une sorte de
tigresse, ou alors d’un dragon. En tout cas il est difficile d’y voir un serpent.
La troisième partie, Les romans d’Eneas et de Troie à la lumière du Roman de Thèbes,
p. 189-233, ne manque pas d’intérêt. L’idée de mettre en rapport Thèbes avec les autres
romans de la « triade classique » est heureuse, notamment, par exemple, lorsque S.M.
montre « comment le Roman de Troie s’écrit dans le souvenir de l’histoire œdipienne »
(p. 206) ; elle établit des réseaux subtils d’exégèse éclairant le sens de l’intertextualité
décelée. Cependant, parfois, les rapprochements ponctuels de vers analogues dans
Thèbes et Troie (ex. p. 209 et 212) peuvent-ils peser d’un poids décisif ? Je ne sais pas
si l’on peut parler de « la quasi homophonie des noms du père de Tydée [Oëneüs] et
du héros virgilien [Eneas] » (p. 196), d’autant plus qu’au v. 696 qui estoit filz Oëneüs,
le mot est un tétrasyllabe, par opposition au trisyllabe Eneas (v. 6893). À cette époque,
les mots correspondant au FM Oenée et Enée n’ont visiblement pas la même
prononciation se réduisant à [ene], la mise en équivalence constitue un
anachronisme. Ensuite, dans les p. 245-333, nous sont fournis de précieux Appendices,
comportant la mise en regard des versions de la légende d’Œdipe (Stace, Lactance,
Hygins, Apollodore, Diodore de Sicile) ; les vies médiévales d’Œdipe en latin ; le
Roman de Thèbes dans ses différentes rédactions (mais il aurait été préférable de faire
figurer dans la première colonne le ms. S, rédaction la plus ancienne comme l’a bien
établi M. Nezirovic). Dans le corpus de textes nous sont ici fournis en particulier ceux
des Mythographes, les vies médiévales et même le Pseudo-Fulgence, le tout très
heureusement accompagné de traductions.
Cet ouvrage érudit, très bien écrit, apporte d’une part beaucoup sur les légendes
d’Œdipe au XIIe siècle, en réunissant et en commentant avec rigueur et précision un
ensemble de textes souvent peu accessibles. Il présente par ailleurs un type différent
de recherches – ou de suggestions – sans doute stimulantes pour l’esprit, « la lecture
littérale du texte », mais plus d’un fois contestables, où le texte n’est plus que prétexte.
L’ensemble représente néanmoins un apport fort digne d’intérêt.
[1]
Philippe HAUGEARD,
Du Roman de Thèbes
à Renaut de Montauban
. Une genèse sociale
des représentations familiales, Paris, PUF, 2002 ; 1 vol. in-8°, 305 p. (
Perspectives Littéraires). ISBN :
2130531938. Prix : € 27,00.
[2]
Roman de Thèbes. Der Roman von Theben, trad et comm. par Felicitas OLEF-KRAFFT,
Munich, Wilhelm Fink Verlag, 2002 ; 1 vol., 648 p. (
Klassische Texte des Romanischen Mittelalters
in zweisprachigen Ausgaben, 32). ISBN : 3-7705-3672-X. Prix : € 79,00.
[3]
Paris, 1966 et 1968.
[4]
Oedipodae confusa domus.
La materia tebana nel medioevo latino e romanzo, Rome, 1995.
[5]
Les premières compilations françaises d’histoire ancienne,
Romania, t. 14, 1885, p. 21.
[6]
Sylviane MESSERLI,
Œdipe enténébré. Légendes d’Œdipe au XIIe siècle, Paris, Champion,
2002 ; 1 vol. in-8°, 373 p. (
Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 64). ISBN : 274530729X. Prix : €
55,00.