Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4207-8
272 pages

p. 567 à 574
doi: en cours

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Tome CIX 2003/3-4

2003 Le Moyen Age

Autour du Roman de Thèbes. À propos de quelques ouvrages récents

Aimé Petit Université Charles-de-Gaulle – Lille III
Le premier ouvrage [1], issu de la thèse de doctorat de l’A., concerne le droit d’aînesse, sa naissance, son évolution, son histoire dans le contexte de la famille nucléaire et de l’imaginaire familial en rapport avec l’ordre lignager. Ph. Haugeard étudie les relations intrafamiliales, en particulier entre frères, décrites dans le roman et la chanson de geste du XIIe siècle, en fonction de l’héritage familial et de la succession paternelle. La première partie (p. 21-107) est consacrée à la représentation de l’aînesse, la perception de la primogéniture et la compréhension de la fraternité ; la seconde (p. 111-201) au Roman de Thèbes : la translatio au service de la cause des exclus de l’héritage ; la troisième (p. 205-275) concerne l’héritage, le père et les fils : constructions imaginaires. Le corpus pris en compte est constitué par le Roman de Thèbes, Protheselaüs de Hue de Rotelande, la Chanson des Narbonnais et Renaut de Montauban. Mais Ph.H. prend également en considération le Brut et le Roman de Rou de Wace, le Cligès de Chrétien de Troyes ou encore Garin le Lorrain, La Chevalerie Ogier, Girart de Roussillon, Athis et Prophilias
Il s’intéresse notamment (p. 55 s.) à la valorisation de l’aînesse à la lumière du topos fortitudo-sapientia et à la représentation littéraire des frères. Dans cette optique, il se consacre en particulier au Roman de Thèbes, l’un des plus hostiles au principe d’indivision du patrimoine, modèle du conflit d’héritage dans les familles de l’aristocratie médiévale, « machine de guerre contre le droit d’aînesse », bien que, comme il le souligne, il ne soit jamais directement question du droit d’aînesse dans ce roman (p. 144). Signalons tout de même que dans la Thébaïde Etéocle revendique explicitement son privilège d’aîné en s’adressant à Tydée, ambassadeur de Polynice (II, v. 428-429 : quae sors iusta mihi, quae non indebitus annis / sceptra dicavit honos, teneo longumque tenebo : « Le sceptre qu’un juste sort, qu’un honneur dû sans conteste à mon âge m’ont accordé, je le garde et le garderai toujours. » (éd.-trad. R. Lesueur). Cette donnée est conforme à toute la tradition antique, excepté chez Sophocle, qui fait de Polynice l’aîné. Dans Thèbes, lors de son ambassade, Jocaste fait tout de même observer à Adraste, à propos d’Etéocle : cil est ainsnez et bien saisiz (v. 4351).
On apprécie la volonté d’indépendance critique de Ph.H., qui prend ses distances avec ses prédécesseurs – non sans les avoir utilisés, il est vrai, et sa prudence, ses réserves, comme, par exemple, avec l’interprétation de type psychanalytique (p. 191-192), ou lorsqu’il met en question l’appel à l’idéologie trifonctionnelle pour Les Narbonnais (les structures indo-européennes sont bien héritées, mais elles ne sont plus comprises) ; surtout, son entreprise, en particulier pour Thèbes, constitue un apport indéniable. Au-delà même du problème central, le droit d’aînesse, analysé avec précision et rigueur, on signalera d’autres éléments comme ce qui concerne les figures paternelles et maternelles, ou encore la proposition d’une nouvelle datation pour Thèbes, l’année 1152 (p. 119) ; la spécificité du Protheselaüs est bien dégagée et, plus loin, l’interprétation du personnage d’Aymeri est séduisante.
Conscient de ses apports, Ph.H. les met en relief, c’est légitime, mais d’une manière quelque peu outrée en ce qui concerne Thèbes puisque, par deux fois, il affirme être le seul à proposer une herméneutique de ce roman qui « n’a guère suscité d’interrogations sur sa signification profonde et sa nature véritable en tant qu’œuvre littéraire » (p. 111), « rarement étudié pour lui-même » (p. 172). Peut-on donner une interprétation globale du Roman de Thèbes en ne s’appuyant, en schématisant, que sur l’opposition Etéocle-Polynice ? Cette œuvre met également au premier plan Tydée, Athon, Hippomédon, Parthénopée… ; c’est une œuvre plurielle dont Ph.H. analyse surtout un aspect, sous l’angle sociologique et dont, par exemple, le rapport avec la Thébaïde, sans être il est vrai ignoré, pourrait être en plus d’une occasion évoqué (par exemple p. 90 et 181). Sans parler des batailles, de l’aspect encyclopédique, du romanesque, de l’écriture… D’autre part Etéocle y représente aussi un personnage complexe, qui peut apparaître sous un jour favorable, comme le montrent, par exemple, ses réactions à la mort d’Athon et à celle de Parthénopée, et qui, dans l’épisode de Monflor, est appelé par Archelor li gentilz rois de nature (v. 3539), c’est-à-dire, presque mot pour mot, l’expression qu’emploie le narrateur pour qualifier Adraste juste après (v. 3547).
Il s’agit d’une étude bien menée et souvent convaincante, d’une approche sociologique qui, si elle ne saurait épuiser la richesse du Roman de Thèbes, éclaire en particulier l’un des aspects méconnus de notre premier roman, œuvre littéraire par ailleurs, rappelons-le.
Le second volume [2] constitue la première traduction en allemand du texte que présente le manuscrit C du Roman de Thèbes, BNF fr. 784, le meilleur représentant de la version courte, édité par G. Raynaud de Lage [3].
F. Olef-Krafft reproduit fidèlement le texte édité par G. Raynaud de Lage, en proposant parfois, utilement, certains amendements à cette édition, par exemple pour le v. 6354 : 6353 Venuz est apoingnant li rois / a ceus qui joustent es marois. La leçon de S (cf. éd. Fr. Mora-Lebrun, 7260 desi qu’al gué, joste el mareis) est en effet bien préférable. En revanche la modification de ponctuation proposée à la fin du v. 2487, c’est-à-dire de mettre deux points à la place de la virgule : 2487 Adrastus l’ot, moult l’en mercie, de lui servir moult s’umilie, ce qui fait de Lycurgue le sujet de s’umilie, ne me paraît pas indispensable, pas plus qu’elle ne l’a paru à Fr. Mora-Lebrun (S 2670 et de lui servir se convie) : « Adraste remercie chaudement le roi et se déclare prêt à le servir ». L’interprétation proposée par la traductrice allemande est ingénieuse, mais, d’une part Lycurgue ne fait que donner l’hospitalité aux Argiens, et d’autre part rien n’indique un changement de sujet. En fait, Adraste a l’habileté de se confondre en prévenances pour se concilier Lycurgue et lui faire d’autant mieux accepter le don contraignant qu’il sollicite ensuite. En revanche, pour le v. 2877 Mes qui que proit ne qui que garde, en dépit de la note justificative (p. 534), la leçon commune à S et à B, qui que arde, semble de loin préférable. Il faudrait d’autre part une note concernant le v. 6339 O ices dis que vous acont, étant donné qu’ici la version courte (mss B et C) ne présente que neuf compagnons d’Etéocle ; il manque Petree (S 7199-7202), comte de Marseille.
Cette traduction paraît rigoureuse ; elle suit le texte de près, et on apprécie l’effort entrepris pour transposer les divers procédés formels, mais les diverses occurrences présentant des répétitions par inversion structurellement identiques donnent lieu à des translations formellement différentes. D’une part, et on peut l’approuver, la traductrice reproduit intégralement le vers objet d’une régression en la faisant précéder d’un [ja] qu’elle ajoute, comme pour les v. 5738-5739 : tost commencent et bien endurent / bien endurent et tost commencent: « gleich fahren sie drein und halten wacker durch. [Ja,] sie halten wacker durch und fahren gleich drein ». Il n’en était pas tout à fait de même pour les v. 1519-1520 Venir l’estuet a cel pertus / a cel pertus venir l’estuet: « Tydeus muss diesen Engpass durchqueren ; [ja], durchqueren muss er den,… » De plus, il aurait fallu respecter les occurrences où s’intercale un vers, comme dans l’exemple suivant (v. 6380-6382 : À mort a navré Thideüs / trere sot bien et arc ot fort / navré a Thideüs a mort, traduit comme suit : « verletzte der Tydeus tödlich. [Ja], tödlich hat er ihn verltezt, denn er war ein guter Schütze und hatte einen starken Bogen ». Nous préférons : « À mort il a blessé Tydée ; il savait bien tirer avec son arc solide ; il a blessé Tydée à mort ». Enfin, par exemple, la répétition par inversion a disparu pour les vers 6480-6482 : pour les ostiex nos combatismes / en Grece, enz el palés roial / nous combatismes pour l’ostal, ce qui devient « schlugen wir uns um einen Lagerplatz ; [fürwahr,] ums Quartier kämpften wir, dort in Griechenland im königlichen Palast ». Il en est de même pour les v. 6530-6531 : Adrastus du monter n’est lenz / il ne fu pas lenz du monter, ce qui devient : « schwang sich Adrastus flugs aufs Pferd, [ja,] unverzüglich schwang er sich in den Sattel ». Enfin, pour les v. 7431-7434 : Se me puis prendre a acheson / je te liverrai la meson/s’a achoison ne me puis prendre / en vain parlons de la tor rendre, le procédé a disparu : « Gelingt es mir, einen Vorwand zu finden, werde ich die Anlage übergeben ; andernfalls ist es sinnlos, darüber zu reden ».
L’ouvrage comporte (Einzelkommentare) nombre de notes érudites, concernant les realia, le vocabulaire féodal, la civilisation médiévale, les proverbes,… en mettant à l’occasion en relief les rapports du Roman de Thèbes avec la Thébaïde; on y trouve des commentaires philologiques dignes d’intérêt. On regrette cependant l’absence d’un développement qui aurait été consacré à la langue du manuscrit C. Il aurait peut-être fallu signaler au passage les anachronismes les plus frappants, par exemple pour l’élection du successeur d’Amphiaraüs. La bibliographie est solide ; bien sûr, F.O.K. ne pouvait pas connaître les ouvrages de Ph. Haugeard et de S. Messerli. Il y manque cependant l’ouvrage d’A. Punzi [4], même si la critique italienne y figure pour son article dans Cultura Neolatina, 1990, qui aurait pu être utilisé dans la note afférant au v. 9182 (p. 571). Dans la quatrième partie (Namenregister und -erläuterungen), on trouve quantité d’explications et de commentaires sur les personnages du roman, la toponymie, avec un index des noms des combattants très complet ; on apprécie ici aussi de nombreuses références à l’épopée de Stace. Une réserve de détail : je ne crois pas qu’Athimas (5553), vainqueur d’Iphis, soit forcément le même personnage qu’Anirthas (5539), l’Amyntas de la Thébaïde (VIII, v. 440). Athimas, qui correspond à Athamas dans S (v. 5798), n’est autre que l’atrox Acamas qui abat Iphis chez Stace (VIII, v. 445) ; la traduction me paraît devoir être donc rectifiée.
Dans la postface, F.O.K. procède à un état de la recherche concernant son sujet, puis se posant une question d’importance – « warum sollten wir uns heute mit einem solchen Text befassen ? » – elle nous entraîne dans « den Mäandern einer anderen Lektüre », et, à coup sûr, elle nous présente une nouvelle lecture du Roman de Thèbes. La méthode critique qu’elle adopte s’appuie en particulier sur les travaux de J. Lacan et de J.Ch. Huchet. Il s’agit d’investigations ingénieuses, mais qui peuvent s’avérer plus d’une fois excessives ou discutables. On y apprécie des analyses qui ne manquent ni de finesse ni de pertinence, comme à propos de Tydée et d’Athon ; tout ce qui concerne le double, la circularité, les effets de mémoire est très intéressant et peut être retenu ; de même la légende de Cadmus, considérée comme une mise en abyme du texte, l’opposition Amphiaraüs-Capanée. Cependant, bien des interprétations fondées sur le concept de « philologie déniaisée » n’emportent pas nécessairement l’adhésion et laissent perplexe. Il en est ainsi en ce qui concerne Anthigoné, dont le nom [Anthigo-]N’E] (avec accent sur l’E) ou [Anthigo-]N’AS révèle qu’elle ne peut être la Mère/Sœur, qu’elle est « l’incarnation de l’objet du manque ». Rappelons qu’Antigoné correspond à la forme latine employée dans la Thébaïde (ex ; VII, v. 244), comme Antigones (VII, v. 536) et Antigonen (VIII, v. 249). Cela ressemble beaucoup à l’interprétation du nom E-NE-AS par J.Ch. Huchet dans Le roman médiéval. On s’interroge de la même façon sur le commentaire de l’occurrence unique d’Isiphile (v. 2319), interprété ISSI[FIL]E, en rapport avec le verbe issir, alors que les graphies de ce verbe sont toujours en –ss- dans le roman. J’avoue être déconcerté par l’interprétation des noms d’Athon et d’Othon au CS : « Letztendlich wird die Fülle im Namen A-thes, “er hat es”, an ihren Verlust im Namen Ot-(h)es, “er hatte es”, gekoppelt (p. 616-617). » Un peu plus haut, Athes est considéré comme l’anagramme de haste, à la fois « Lanze » et « Eile » (p. 616), et Ysmaine, interprété comme « inversen Echo des Palindrom des N’AIM » (p. 617). Pour le nom de Stace dans le Roman de Thèbes (p. 632), Huitasses dans C, faut-il l’interpréter comme « Oï-tasse, Ausdruck der Autorisierung des Verwehrten » ? Le manuscrit S présente deux Estai(s)ce(s): d’une part Eustache, le comte de Turin (S 4824 et 4854), et d’autre part Stace, l’auteur de la Thébaïde (S 8543). À ces formes correspondent dans C Huitasse (4725 et 4753 (en ce cas Estace dans B) et Estace (7463). De plus, on relève dans C Estace au v. 2739 et le Huitasses du v. 8905 (B Huitasce) commenté par F.O.K. On voit donc que, pour Stace, on trouve deux fois sur trois la forme Estace dans C, et que l’occurrence du v. 8905 est un hapax pour ce qui est de l’auteur épique latin. La forme Huitasse pour Stace provient d’une confusion avec Wistasse, Uistache (FM Eustache), nom donné au comte de Turin, qui remonte à Eustathius (Ammien Marcellin) ou Eustachius (Sidoine Apollinaire). Ces formes latines auraient dû évoluer en ü, mais P. Fouché signale que « la confusion qui a existé à un moment donné dans la langue entre [wi, i ou [ü] a pu amener des formes telles que …Uistache… pour… Ustache », évolution phonétique normale (Phonétique historique du français, p. 760 et 429). La traductrice a le mérite de s’interroger sur des termes singuliers comme tymbure (v. 9173-9175 : les ymages Mars et Venus / sor un tymbure d’ybenus / sont tregitees de fin or). Elle voit dans tymbure l’anagramme d’ybenus (p. 628) et elle traduit le v. 9174 ainsi : « Ein hölzernes Ding aus Ebenholz… » (p. 447). Cet autre hapax était traduit par « coffre » par L. Constans (t. 2, p. 391), traduction reprise par G. Raynaud de Lage (t. 2, p. 188), mais avec un point d’interrogation qui trahit sa perplexité. Le Dictionnaire de Tobler-Lommatzsch donne pour ce mot « Tafel, Lade », et j’avais retenu le sens de « coffre » dans ma traduction en 1991. À présent, à la suite de la question tout à fait pertinente posée p. 628, « denn was ist ein tymbure ? », je me demande si ce mot, dérivé de tympanum, attesté sous la forme timbrie dans le ms. B, ne possède pas le sens d’« auge, fontaine, bassin », attesté dans les dictionnaires à partir de 1530 (Godefroy, FEW, XIII, 454 b). Il peut dès lors paraître surprenant de se trouver face à une fontaine d’ébène, mais, d’une part, au Moyen Âge, l’ébène est considéré comme un bois imputrescible, et, d’autre part, l’ybenus est aussi une variété de marbre employé dans les constructions (occ. citée dans Tobler « eine Art Marmor ») ; on sait que dans le Roman d’Eneas, la couverture du tombeau de Pallas est d’ébène (A 6428-6429, D 6492-6493). L’occurrence citée par Tobler-Lommatzsch, empruntée à l’article de P. Meyer [5], et les riches colunbes de hebenus et d’autres goutez marbres, tot fesoit mener a Rome ou par terre ou par mer se trouve dans l’édition de Li Fet des Romains par L.F. Flutre (IV, 2, 2), où l’on voit que l’ébène, une fois coupé, devient une pierre (id., III, 14, 23), qualifiée de marbre : ilec a il plenté de ces arbres qui deviennent li marbres qui a non hebenus (id., III, 15, 24). Cette caractéristique de l’ébène est évoquée par Isidore de Séville : Ebenus in India et Aethiopia nascitur, qui caesus durescit in lapidem (Etymologiae, XVII, 7, 36). En dernière analyse, il faut peut-être traduire : « sur une fontaine de marbre, les statues de Mars et de Vénus… » Le passage cité du Roman d’Eneas est à revoir en ce sens. Exemple de philologie non déniaisée.
De même, on peut s’interroger sur l’interprétation de la fin d’Amphiaraüs, englouti avec son cheval, qui répondrait à la cécité volontaire d’Œdipe, qui évoque la regressio in uterum, la fusion avec la mère comme acte de castration, le manque de la terre mère étant l’emblème de l’ensemble du texte (p. 624), tandis que la tour de Daire, symbole phallique, évoque aussi la castration par sa chute (p. 625).
À coup sûr, F.O.K. a le mérite de proposer souvent une nouvelle, une autre lecture du Roman de Thèbes, qui enrichit la critique consacrée à notre premier roman. Il s’agit alors d’un travail adroitement mené certes, mais sans doute à l’excès, avec un aspect ludique, même si ses bases paraissent alors plus solides que dans l’ouvrage de S. Messerli. C’est sans doute l’élément qui résistera le moins à l’épreuve du temps. Il n’en reste pas moins que l’essentiel de l’ouvrage, la traduction elle-même est sérieux et les notes sont fort utiles, l’ensemble constituant un travail important.
Le troisième ouvrage [6] représente en premier lieu une ample moisson et une synthèse qui comblent une lacune importante concernant le mythe d’Œdipe, les mentions d’Œdipe dans la littérature latine et médiolatine. La première partie, Les métamorphoses d’Œdipe : réception de la légende œdipienne au Moyen Âge (p. 21-97), constitue un travail rigoureux qui a de plus le mérite de réunir des textes souvent peu accessibles comme le fragment de Breslau (l’importance de ce texte a d’abord été mise en relief par A. Punzi, dont l’ouvrage principal aurait mérité aussi de figurer dans la bibliographie qui, par ailleurs, est tout à fait considérable pour ce qui est de la « Réception de la matière œdipienne » (p. 362-364, mais R.D. Sweeney pourrait y être cité pour autre chose que ses Prolegomena), ou le Diri patris, présenté avec un certain nombre de corrections par rapport à l’édition Edelestand du Méril. Pour les vies d’Œdipe, S.M. met en relief l’importance du manuscrit de Leyde, comparé avec celui de Rome et surtout avec le manuscrit V du Mythographus Secundus (p. 69 s.). Elle affine considérablement le travail de L.G. Donovan dans ses Recherches sur le Roman de Thèbes sur ce point. Très bien documentée, sa démonstration d’ensemble, conclue par une Brève synthèse à la fois ferme, nuancée et circonspecte, entraîne l’adhésion ; « les particularités des textes conservés dans les manuscrits du Moyen Âge montrent que les clercs ont insufflé une vie propre aux textes anciens. »
La deuxième partie, centrale, Le Roman de Thèbes à la lumière de l’histoire d’Œdipe (p. 101-185), obéit à une perspective critique définie p. 104 : « la tâche du lecteur est de trouver, puis de lier entre elles des sources de diverses natures… » L’inconvénient de ce type d’approche est souligné un peu plus loin : « les associations peuvent-elles se multiplier indéfiniment – au risque de faire surgir la seule projection du lecteur ? Le roman lui-même appuie cependant notre lecture » (p. 118). Et, dans cette seconde partie, S.M. se livre à toute une série de rapprochements inédits, les uns ingénieux, les autres excessifs et discutables dans les enseignements ou les conséquences qu’elle leur attribue. Dans la première catégorie, il faut souligner l’intérêt du chapitre 1 de la deuxième partie, Retour amont, avec en particulier la scène intitulée Œdipe au bain (p. 104 s.), mise en rapport avec l’histoire christique, exemple d’analyse pertinente et subtile. En revanche le lecteur peut être déconcerté par ce qui suit, notamment le chapitre 2, De l’homme à la bête. Il en est ainsi, par exemple, pour l’importance démesurée accordée aux piax de martre (v. 824) qui contribueraient à l’animalité d’Adraste (p. 134-135), caractéristique qu’elle retrouve chez les filles du roi, Argie et Déiphile, à cause de leurs peliçon hermin (v. 954) (p. 139), Antigone exprimant par ailleurs, avec ses cheveux d’or, « la bestialité latente de la femme » (p. 146). Le parallèle établi entre l’apparition de Salemandre et l’Achilléide ne paraît pas s’imposer. Ensuite, à propos du combat Parthénopée-Ytier (v. 4581-4586), « l’image phallique s’impose à la lecture de ces vers » (p. 151). Pourquoi seulement celui-là ? Dans ce cas, tous les combats à la lance, l’espié et même à l’épée, dans le Roman de Thèbes et même toute la littérature médiévale, relèvent du même type d’interprétation, ce qui en banalise singulièrement la portée. Il est vrai que S.M. est persuadée de la sexualisation de toutes les rencontres guerrières (p. 153). Pour le sens des combats, la portée du mot garanne (v. 4559 ; on ne le retrouve qu’au v. 8195), dont la présence « grève toutes les scènes de bataille » (p. 143), paraît surestimée.
Certains rapprochements sont particulièrement spécieux et sont opérés au détriment de la philologie non déniaisée, comme à la p. 153 : « De façon sous-jacente, on peut entendre dans la fuite, en fuiant (v. 6275), le verbe foer, foir, fouir, bêcher, métaphore agricole que les textes obscènes assimilent à l’acte sexuel. » (p. 153). Le texte de Thèbes présente alors foant (C 7745, forme de foïr, FM fouir < fodire), cf. AF et picard actuel fouant, la taupe (noir comme un fouant), qui ne se confond pas en AF avec fuiant (forme du verbe fuir < fugire). En fait, la confusion entre les deux verbes ne se produit qu’à l’infinitif, avec des formes foïr, fouir, mais jamais, dans Thèbes, pour les formes en –ant. Pour l’engloutissement d’Amphiaraüs, puisque l’ire Dieu est vigoureusement mise en relief (p. 164-166), on ne peut passer sous silence la notion de justice immanente, peccatis exigentibus, et ajoutons qu’Abiron et Dathan sont mentionnés au v. 1215 de la Chanson de Roland. Le rapport établi entre le v. 2146 et le v. 9189, situés à plus de 7 000 v. de distance, peut-il amener à conclure que « l’écho entre les deux formules invite à reconsidérer l’étape de Némée à la lumière de la geste de Cadmos » (p. 172) ? Parfois, l’interprétation est pratiquée au détriment du sens obvie, comme pour le v. 2325 car les dames par lor outrage / pourparlerent une grant rage. « Il [le roman] indique que les femmes ont subi un “outrage” ». J’avais traduit par « dans leur délire », Fr. Mora-Lebrun par « emportée par leur démesure » et F.O.K. par « in ihrer Tollheit ». La culpabilité des femmes de Lemnos est en outre soulignée juste après : Par merveilleuse traïson / ocist chascune son baron (2327-2328). De la même façon, les v. 2320-2321 ne sont pas ambigus : Hypsipyle est une victime. De plus, considérer alors le roi Thoas, sans épouse, « en situation de possible inceste » (p. 176) paraît quelque peu gratuit. Plus d’une fois, l’effort d’exégèse amène le lecteur à revoir le sens des mots dont dépend le commentaire. C’est le cas de guivre. Il est vrai qu’au v. 651, gripons, serpanz, guivres, dragons, ce mot peut désigner un serpent, la « vouivre » chère à Marcel Aymé, mais en est-il de même au v. 4511, où débute la description de cette créature apprivoisée ? S’agit-il aussi d’un serpent ? Certes, Fr. Mora-Lebrun traduit alors par « vouivre », tandis que je laisse « guivre » à la suite de G. Raynaud de Lage qui indique prudemment dans le glossaire de son édition « animal fabuleux ». En revanche, F.O.K. traduit par « einen Drachen », par opposition à « Vipern » pour le v. 651. Remarquons que pour le rédacteur de l’Histoire ancienne jusqu’à César c’est une tygre privee (éd. M. De Visser-van Terwisga, 109, 1), et il suit alors probablement la leçon du ms. A, retenue par L. Constans dans son édition (O 4283), ce qui est conforme à ce que nous présente le passage correspondant de la Thébaïde que connaît bien S.M. C’est pourquoi, compte tenu des précisions données par l’auteur du Roman de Thèbes, de cette guivre apprivoisée, qui, elle, ne s’attaque pas aux brebis, peut boire un grand setier de vin et multiplier de facétieuses cabrioles, on peut difficilement faire alors un serpent, même en faisant appel à l’étymologie (p. 147), et je me demande s’il ne faut pas considérer, en définitive, qu’il s’agirait d’une sorte de tigresse, ou alors d’un dragon. En tout cas il est difficile d’y voir un serpent.
La troisième partie, Les romans d’Eneas et de Troie à la lumière du Roman de Thèbes, p. 189-233, ne manque pas d’intérêt. L’idée de mettre en rapport Thèbes avec les autres romans de la « triade classique » est heureuse, notamment, par exemple, lorsque S.M. montre « comment le Roman de Troie s’écrit dans le souvenir de l’histoire œdipienne » (p. 206) ; elle établit des réseaux subtils d’exégèse éclairant le sens de l’intertextualité décelée. Cependant, parfois, les rapprochements ponctuels de vers analogues dans Thèbes et Troie (ex. p. 209 et 212) peuvent-ils peser d’un poids décisif ? Je ne sais pas si l’on peut parler de « la quasi homophonie des noms du père de Tydée [Oëneüs] et du héros virgilien [Eneas] » (p. 196), d’autant plus qu’au v. 696 qui estoit filz Oëneüs, le mot est un tétrasyllabe, par opposition au trisyllabe Eneas (v. 6893). À cette époque, les mots correspondant au FM Oenée et Enée n’ont visiblement pas la même prononciation se réduisant à [ene], la mise en équivalence constitue un anachronisme. Ensuite, dans les p. 245-333, nous sont fournis de précieux Appendices, comportant la mise en regard des versions de la légende d’Œdipe (Stace, Lactance, Hygins, Apollodore, Diodore de Sicile) ; les vies médiévales d’Œdipe en latin ; le Roman de Thèbes dans ses différentes rédactions (mais il aurait été préférable de faire figurer dans la première colonne le ms. S, rédaction la plus ancienne comme l’a bien établi M. Nezirovic). Dans le corpus de textes nous sont ici fournis en particulier ceux des Mythographes, les vies médiévales et même le Pseudo-Fulgence, le tout très heureusement accompagné de traductions.
Cet ouvrage érudit, très bien écrit, apporte d’une part beaucoup sur les légendes d’Œdipe au XIIe siècle, en réunissant et en commentant avec rigueur et précision un ensemble de textes souvent peu accessibles. Il présente par ailleurs un type différent de recherches – ou de suggestions – sans doute stimulantes pour l’esprit, « la lecture littérale du texte », mais plus d’un fois contestables, où le texte n’est plus que prétexte. L’ensemble représente néanmoins un apport fort digne d’intérêt.
 
NOTES
 
[1] Philippe HAUGEARD, Du Roman de Thèbes à Renaut de Montauban. Une genèse sociale des représentations familiales, Paris, PUF, 2002 ; 1 vol. in-8°, 305 p. (Perspectives Littéraires). ISBN : 2130531938. Prix : € 27,00.
[2] Roman de Thèbes. Der Roman von Theben, trad et comm. par Felicitas OLEF-KRAFFT, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 2002 ; 1 vol., 648 p. (Klassische Texte des Romanischen Mittelalters in zweisprachigen Ausgaben, 32). ISBN : 3-7705-3672-X. Prix : € 79,00.
[3] Paris, 1966 et 1968.
[4] Oedipodae confusa domus. La materia tebana nel medioevo latino e romanzo, Rome, 1995.
[5] Les premières compilations françaises d’histoire ancienne, Romania, t. 14, 1885, p. 21.
[6] Sylviane MESSERLI, Œdipe enténébré. Légendes d’Œdipe au XIIe siècle, Paris, Champion, 2002 ; 1 vol. in-8°, 373 p. (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 64). ISBN : 274530729X. Prix : € 55,00.
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[1]
Philippe HAUGEARD, Du Roman de Thèbes à Renaut de Montauban...
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[2]
Roman de Thèbes. Der Roman von Theben, trad et com...
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[3]
Paris, 1966 et 1968. Suite de la note...
[4]
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[5]
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