Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4207-8
272 pages

p. 575 à 582
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tome CIX 2003/3-4

2003 Le Moyen Age

Milan, ville exceptionnelle au XIIIe siècle ? À propos d’un ouvrage récent  [*]

Pierre Racine Université Marc-Bloch–Strasbourg 2
Présentant le premier volume des Actes de la Commune de Milan au XIIIe siècle, le regretté C. Violante déplorait que n’ait pas été composée une étude synthétique sur les problèmes essentiels de la ville aux XIIe et XIIIe siècles, moment du plus bel essor de la vie communale [1]. Le défi vient d’être relevé par P. Grillo, à tout le moins pour la période qui suit la paix de Constance jusqu’à la Seigneurie des Visconti, soit entre 1183 et 1276. Le sous-titre donné à l’ouvrage : Institutions, société, économie montre la volonté de l’A. de saisir ce que représente l’ensemble de la vie communale fort troublée de la ville qui était alors la première Commune du royaume d’Italie sur les plans économique et politique. Les dates choisies sont évidemment symboliques. La paix de Constance en 1183 couronnait la victoire de la Ligue lombarde dirigée par les Milanais sur l’empereur Frédéric Barberousse. Lorsqu’en 1276 les Visconti chassent les Torriani (ou della Torre) du pouvoir de la ville, mettant fin au régime « populaire », commence pour la ville une ère nouvelle, appelée à se prolonger jusqu’aux « horribles guerres », pour reprendre l’expression de F. Guichardin, les guerres d’Italie et l’occupation de la ville par Louis XII et ses troupes.
Construire une histoire synthétique de Milan au cours de la période communale relève d’une gageure en raison des problèmes de documentation. Certes qui veut s’y affronter dispose d’une certaine base documentaire : chroniques, annales, statuts, actes publics, voire des actes privés des grands monastères. Une partie de ces documents a d’ailleurs été publiée [2], voire même étudiée. Il n’en reste pas moins que contrairement aux villes voisines, Plaisance, Crémone, Pavie, les archives milanaises sont déficientes en registres notariés et actes privés notariés qui puissent permettre de suivre notamment le patrimoine des grandes familles aristocratiques et marchandes de la ville. Une ville communale comme Plaisance dispose de registres de notaires dès 1237 alors que le premier conservé à Milan remonte aux années 1330. Les actes privés des monastères pallient assurément cette lacune, mais ne représentent qu’une partie de ce qui serait fondamental, surtout pour les artisans, pour reconstituer la vie quotidienne de la ville. Par ailleurs, vouloir s’appuyer sur les registres notariés gênois quant à décrire l’activité milanaise est louable, mais là encore ce n’est que retrouver une partie des nombreux contrats commerciaux propres au trafic milanais sur le port ligure en raison des pertes considérables entraînées par le bombardement des archives par la marine de Louis XIV en 1683. Si l’on se réfère ainsi aux notations de Bonvesin della Riva, qui attribuaient à la ville le nombre de 1 500 notaires à la fin du XIIIe siècle [3], il n’est pas difficile de se rendre compte des pertes considérables liées au temps et au mépris des hommes.
Malgré les problèmes issus de la pauvreté documentaire, P.G. a eu le mérite de s’affronter à la reconstitution de l’histoire milanaise, économique, sociale, politico~institutionnelle de la ville entre 1183 et 1276. Pour la période antérieure, il ne pouvait que tenir compte des travaux de H. Keller, qui, fidèle aux conceptions de la « Verfassungsgeschichte », avait dressé un tableau fort convaincant de la société milanaise des XIe et XIIe siècles [4]. La problématique de son ouvrage se réfère fondamentalement à la lutte que se livrent tout au long du XIIIe siècle, à tout le moins jusqu’en 1276, l’aristocratie des milites et le popolo avec des caractéristiques propres à Milan, où en fait sont en lutte non pas deux factions comme dans les autres cités communales, mais trois avec la Credenza di S. Ambrogio, apparue en 1198 face aux milites et la Motta, où se réunissaient les familles « populaires » qui avaient déjà participé au pouvoir à l’époque antérieure, mais dont la date de fondation reste inconnue. L’ouvrage de P.G. cherche ainsi à reconstituer les bases sur lesquelles s’est déroulée cette lutte, approfondissant par là ce que J. Koenig avait déjà abordé dans un ouvrage sur le fond duquel nous avions dit notre désaccord quant à la thèse de fond [5]. S’il est vrai que J. Koenig entendait replacer la lutte entre milites et popolo dans l’optique des conceptions politiques opposées sur le plan communal, en attribuant au popolo des objectifs qui auraient transformé la Commune aristocratique pour la porter vers ce qui aurait été une sorte de prélude de l’État moderne, ses thèses, qui rappelaient les luttes de classes dans le sens de G. Salvemini, ne nous convainquaient pas, car il nous était apparu dans le cas de Plaisance que l’ambiance féodale ne pouvait être omise pour recadrer ces luttes, à un moment où les dirigeants du popolo tentaient de s’appuyer sur une domination du contado par des moyens identiques à ceux des milites pour affirmer leur pouvoir en ville. La situation milanaise telle que décrite par P.G. n’est pas très différente de celle de Plaisance. À Milan, les mêmes conditions socio-politiques, ne sont pas en effet sans recouvrir en ce domaine les buts des familles « populaires » et P.G. le met en valeur, reprenant les conclusions mises en avant par R. Romeo pour son étude sur la commune rurale d’Origgio [6].
Afin de présenter les bases du conflit entre les factions milanaises, P.G. a dressé le tableau des structures économiques, sociales et politiques de la ville. Peut-être aurait-il été nécessaire de mieux mettre en valeur les aspects géographiques dans lesquels s’inscrit la ville. L’A. y aurait été grandement aidé par l’ouvrage du regretté E. Dalmasso [7], et les problèmes propres aux relations ville-contado comme aux aspects proprement routiers et commerciaux en auraient pris un relief plus grand. Faut-il rappeler que la ville est à l’écart de la vallée du fleuve, le Pô, mais qu’elle est à la convergence des routes qui descendent des Alpes par les grands cols alpins, notamment le Simplon et le Saint-Gothard ? Les problèmes de la concurrence avec Côme, Crémone, Lodi, Pavie sont au cœur des luttes intercommunales qui ne cessent d’opposer des villes antagonistes quant aux problèmes des relations avec Venise et Gênes ou l’Europe septentrionale, surtout rhénane. Les travaux de G. Soldi Rondinini, notamment quant aux cols alpestres, ne sont certes pas ignorés de l’A. [8], mais auraient pu prendre place beaucoup plus tôt dans un ouvrage qui manque singulièrement d’une bonne cartographie. Certes l’A. débute son étude par les hommes, la démographie et les problèmes d’immigration et poursuit sur les structures urbanistiques, mais pour ce dernier thème sans repère cartographique. Ces aspects auraient trouvé certainement un éclairage supérieur à partir d’une étude sur le site et la situation de la ville.
Que les hommes soient d’ailleurs présents tout au long de l’étude ne sauraient qu’être portés au crédit de P.G. Milan est assurément la plus grande ville du royaume d’Italie quant à sa population et les chiffres que nous avancions pour la fin du XIIIe siècle sont désormais admis par la plupart des historiens [9]. Reste assurément à justifier la position de la ville, sans doute la plus importante en Europe occidentale après Paris. Or ici, l’A., contrairement à son sous-titre, et avec juste raison, dresse un tableau réussi des structures démographiques, urbanistiques et économiques de la ville. Il utilise avec bonheur le prosopographie pour montrer comment s’effectue l’intégration des familles venues du contado au sein de la société urbaine à l’aide de l’exemple de trois familles. Ses descriptions de la ville, qui ne sont malheureusement pas appuyées sur une reconstruction géographique, permettent de pénétrer les espaces publics, les maisons sont décrites avec la distinction entre domus, torri, hospicia et les circonscriptions territoriales : portes, vicinie, rues ne sont pas omises. Le lecteur n’en aurait pas moins voulu situer la ville parmi tant d’autres quant au périmètre des murailles et la superficie incluse dans les murs, afin de mieux comprendre la densité de la population, l’occupation du sol à l’intérieur des murs.
Une ville italienne ne saurait se concevoir sans son contado, et de ce point de vue P.G. était parfaitement conscient qu’il était indispensable de le décrire quant à son paysage comme d’en noter l’apport indispensable au ravitaillement de la ville. La documentation l’a porté à s’intéresser aux investissements fonciers venus de la ville, à tout ce qui a contribué à son aménagement : défrichements et surtout les nombreux canaux soit pour l’irrigation soit pour l’installation de moulins. Le contado était par ailleurs la zone d’implantation des grandes familles aristocratiques qui y jouissaient de droits de ban et y disposaient d’une clientèle. La « ruralisation » de certaines familles, comme celle des Visconti, a été l’objet d’attention de la part de l’A., et de ce point de vue il apporte des informations neuves sur leur implantation dans le contado. C’est là souligner un mouvement qui a pesé sur le destin de maintes familles destinées à jouer un rôle seigneurial dans les villes communales italiennes. Par un tel déplacement ces familles entendaient renforcer leur implantation pour conquérir le pouvoir en ville [10]. Il faut être solidement implanté dans le contado pour espérer s’emparer de la Seigneurie urbaine. L’action des Visconti n’a rien d’exceptionnel de ce point de vue, mais rappelle le poids des juridictions et autres droits de ban à partir de châteaux du contado pour s’imposer en ville. La Commune aristocratique, où s’affirmait la place des capitanei et vavasseurs pour tenir les postes de consuls, avait en quelque sorte suggéré aux futurs Seigneurs urbains ce qu’ils devaient accomplir. P.G. a saisi là un aspect essentiel de la carrière des Visconti pour s’emparer du gouvernement de la ville aux dépens des Torriani qui s’étaient d’abord appuyés sur le popolo, avant de le mécontenter par une politique financière dispendieuse et de se heurter à la pression des bannis depuis le contado, de plus en plus exercée d’ailleurs par des familles « populaires » qu’avaient exilées les Torriani.
Ville-contado, un aspect clé de la vie urbaine communale tant du point de vue économique que politique. Les historiens ont souligné depuis longtemps, depuis R. Caggese au début du XXe siècle [11], le poids de plus en plus croissant de la ville sur le contado. Exploitation des ressources du contado par les gens de la ville, assurément, et P.G. ne dément pas cette évolution, qu’il retrace surtout à partir des documents des monastères urbains, collecteurs des produits du contado. Mais aussi apparaissent des conditions propres aux exploitants que ne manque pas de remarquer notre A. dans l’étude attentive qu’il fait des contrats agraires. Ainsi se dessine bien le mouvement qui, parti de la libération des ruraux aux Xe et XIe siècles [12], finit par devenir sinon oppression sous la pression « populaire », du moins aggravation du sort économique plus que social des gens des campagnes. Le servage disparaît certes, comme le montre notamment en ce domaine la cas de Bologne [13], mais sans que s’en suive une véritable libération économique pour ceux qui en sont délivrés. Certes, à Milan, le recul du servage s’est accompli très tôt, mais le XIIIe siècle des campagnes milanaises n’en est pas moins marqué comme dans le reste de l’Italie par une forte pression de la ville sur le contado.
Au cœur de son contado, Milan était assurément un gros marché de produits agricoles, mais était surtout un gros centre artisanal. Les activités de base sont bien connues à partir du texte de Bonvesin : textile et armes. Laine, coton, soie étaient les matières premières de base et jusqu’en plein contado, à Monza, étaient fabriqués les « draps lombards ». Il est malheureusement impossible de suivre l’évolution quantitative, voire même qualitative des tissus produits à Milan et sa région immédiate. Cependant les très nombreuses mentions de panni lombardeschi dans les registres notariés génois après 1250-1260 ne vont pas sans laisser à penser qu’une bonne partie de ces produits devait provenir des ateliers milanais, même s’il faut tenir compte de la concurrence venue des autres villes lombardes, Crémone, Plaisance, Pavie, en relation, elles aussi, avec le port ligure. Or ces draps étaient un des produits que les marchands italiens emportaient avec eux en Chine pour s’y procurer soie, soieries, épices, comme rappelle le texte bien connu de la Pratica della Mercatura de Pegolotti [14]. Il a été dit longtemps que ces draps étaient de qualité inférieure à ceux flamands, mais il faut rappeler que les centres lombards (Bergame par exemple) font venir des artisans flamands. C’est par ailleurs la laine anglaise, la même que celle travaillée en Flandre, qui ravitaille les ateliers milanais, tant par terre grâce à la route du Saint-Gothard, que par mer à Gênes, grâce aux sociétés italiennes sur le sol anglais. Or P.G. rappelle avec juste raison les relations qui unissent Milan tant avec le Nord, en reprenant ici la tableau qu’avait dressé il y a vingt cinq ans G. Soldi Rondinini, malheureusement sans le support cartographique [15]. Si les voies terrestres par les Alpes s’animent surtout après 1250, le trafic de la laine anglaise, mais aussi bourguignonne, en est la base. Il est regrettable que l’A. n’ait pas placé Milan au centre de ces diverses relations, d’où serait ressortie la position centrale de Milan, si bien soulignée par A. Haverkamp [16].
Des marchands milanais, pourtant fort actifs à Gênes, nous ne savions que peu de chose avant les recherches de P.G., sinon l’organisation de la Mercatura [17] et son fonctionnement à travers ses consuls [18]. Or le mérite de notre A. vient de ce qu’il s’est affronté à une prosopographie de familles marchandes, dont il a su repérer l’ascension. Cet effort est fort louable si l’on pense qu’il n’est guère possible de compter que sur des actes privés en petit nombre dans les archives milanaises. Il est intéressant d’observer que ces marchands, et c’est une différence frappante avec ce que nous avions observé à Plaisance, sont des gens de moyenne richesse, et certains seulement proviennent des rangs des vavasseurs. La liste des consuls des marchands établie par l’A. est de ce point de vue particulièrement frappante, mais ce groupe professionnel entretenait des relations étroites avec les juges et les notaires. Or, à Plaisance, les gens de la Mercatura étaient également proches de ces deux groupes sociaux, mais ils se retrouvaient au cœur de la societas militum, et non comme alliés du popolo ainsi qu’à Milan.
Si à Plaisance les artisans issus des couches sociales les plus humbles se regroupaient dans les rangs de la societas populi pour un certain nombre d’entre eux, pourvu qu’ils fassent partie d’un métier, à Milan, si l’on s’en tient à la description de P.G., il apparaît que le popolo minuto ne tenait qu’une place restreinte au sein de la Credenza di Sant’Ambrogio et de la Motta. L’action des métiers (le terme de paratici vaut à Milan comme à Plaisance et les autres villes lombardes, et son sens est loin d’avoir été élucidé malgré l’hypothèse de A.I. Pini que ne recueille pas P.G.) n’est certes pas négligeable sur le plan politique, comme le relève l’A., mais elle ne touche qu’une faible partie du monde artisanal, et ce au sein des vicinies où ils sont intégrés. Finalement un très petit nombre parvient à participer aux Conseils communaux. En fait, ce sont les familles de la Mercatura qui dominent la vie politique aux côtés de l’aristocratie, mais au sein du monde aristocratique ce sont celles qui sont bien implantées en ville et non celles du contado qui pèsent sur les décisions des Conseils communaux. Il serait cependant erroné de penser que les gens du popolo minuto ne se font pas entendre à l’occasion, car, par leurs organismes propres, les paratici notamment, ils peuvent faire valoir leurs exigences. L’analyse très fine de P.G., illustrée par la famille Ferrari de Porta Ticinese est fort éloquente, comme celle des affaires du tailleur Arderico del fu Alberto de Berzio (p. 440-449).
Il était difficile d’éviter le problème posé par la place de l’Église au sein de la vie communale. Qu’il y ait eu des rapports conflictuels entre l’Église et le gouvernement communal n’est pas niable. Il suffit de se rappeler les lettres particulièrement violentes d’Innocent III adressées aux autorités communales quant à la lutte contre l’hérésie. Or, dans le chapitre consacré par P.G. à l’Église, le problème de l’hérésie n’est guère abordé. L’A. a surtout voulu considérer les questions concernant les relations entre le gouvernement communal et l’archevêque et le pape, comme ceux touchant les efforts des grandes familles aristocratiques ou « populaires » pour contrôler les chapitres et les grands monastères. Or, l’hérésie est l’un des maux que ne saurait supporter l’Église, mais au sein des milieux urbains, tant parmi l’aristocratie que parmi le popolo, s’est fait jour au lendemain de la paix de Constance un esprit anticlérical qui a ses résonances tant à Milan que dans les autres villes lombardes sur les relations entre les gouvernements communaux et les autorités ecclésiastiques, pape, évêques et abbés. Trop concentré sur l’aspect socio-politique, l’A. a sans doute par trop négligé l’aspect spirituel propre à tout ce qui conditionne la vie de l’Église et des fidèles. Son chapitre dédié à l’Église est certes fort bien orienté en fonction de la problématique propre à l’ouvrage, mais omet l’impact de l’hérésie sur les factions en conflit. L’histoire religieuse propre à la Milan du XIIIe siècle lui échappe en grande partie.
Gros centre consommateur, dominateur sur le plan économique et politique du contado, la ville de Milan était aussi un gros centre producteur comme un gros centre commercial. Nul doute que dans ces conditions la ville n’ait été à la tête de la Ligue lombarde face à Frédéric II. Dans cette lutte, les conditions n’ont d’ailleurs pas changé fondamentalement depuis l’époque de Frédéric Barberousse. Avec juste raison, P.G., à la suite de E. Voltmer [19], s’est abstenu de parler d’une deuxième Ligue lombarde. Le lecteur ne s’attendra pas à trouver un nouveau récit du combat entre Frédéric II et la Ligue, car un tel thème était en partie étranger à la problématique de l’A., qui se contente de noter les répercussions du conflit sur les factions en lutte dans la ville. Il observe que la lutte renaît entre elles à partir du moment où ne se fait plus jour la menace impériale, grosso modo après 1247. Dès lors se déchaîne la violence et le popolo fait sentir sa domination sur le gouvernement urbain derrière la famille Della Torre grâce il est vrai à la division qui se fait alors jour dans les rangs des aristocrates. Guelfes, les Torriani et le popolo bénéficient de la protection angevine, et Milan apparaît alors au cœur du réseau d’alliances mis sur pied par la diplomatie pontificale. En se servant de l’exercice de la podestatie exercée par divers membres de la famille Della Torre en des villes comme Brescia, Lodi, Novare ou Verceil, le rayonnement de Milan s’étend largement sur la plaine padane [20].
À en croire P.G., la fin du régime « populaire » des Torriani serait due principalement à leur politique fiscale. Elle aurait lésé les anziani des paroisses, responsables des éventuels manquements de paiement dans leurs circonscriptions et surtout les principaux représentants du monde artisanal et manufacturier (p. 673). Ainsi aurait déjà éclaté en 1275 une émeute populaire, alors que s’était multipliée la liste des bannis parmi lesquels figuraient des familles de financiers liées au popolo. L’hostilité à l’égard des Torriani avait cru de la sorte, non seulement en ville, mais aussi dans le contado. L’A. ne manque pas d’arguments pour soutenir sa thèse. Certes, ceux qui portent les Visconti au pouvoir ne font pas encore preuve de sentiments gibelins avérés ; à tout le moins, ils ne les affichent pas, alors que l’influence des Angevins, comme celle du pape, reste prédominante dans la péninsule, même si elle commence à décliner. Milan, depuis Frédéric Barberousse, n’a jamais cessé de s’appuyer sur le papauté contre les Staufen ; or, en 1276, ce danger a disparu. Par ailleurs, l’aristocratie milanaise est loin d’avoir été toujours unanime pour s’opposer aux Staufen. Au temps de Frédéric II, l’alliance entre Milan et la papauté n’était déjà plus qu’une alliance politique désirée par le gouvernement communal et acceptée par la papauté. Le danger impérial disparu, elle n’a plus qu’un sens symbolique. Nous ignorons la part que les financiers milanais ont prise dans le financement de l’expédition de Charles d’Anjou, alors qu’il est certain que les banques placentine et toscane y ont eu une forte implication. Pour ceux qui soutiennent les Visconti, au moment où s’affirme de plus en plus la puissance économique de la ville, l’appui pontifical ne joue plus un rôle fondamental. La Ligue guelfe, jusqu’alors animée par Milan, est en voie de désintégration. Le mouvement de bascule de Milan guelfe à Milan gibeline pouvait s’opérer sans que la ville en ressente le contrecoup. C’est là la concrétisation du mouvement de laïcisation que nous signalions pour le début du siècle. Dans la grande lutte guelfes-gibelins qui finit par sévir dans la plupart des villes communales italiennes, Milan quittait le camp guelfe qu’elle avait dirigé jusqu’alors. La date finale de 1276 choisie par l’A. comme terme final de son étude se justifie pleinement. Une nouvelle période de l’histoire milanaise s’ouvrait alors.
Malgré les quelques faiblesses que nous avons pu dénoncer chemin faisant, l’ouvrage de P.G. ne s’en présente pas moins comme une étude très importante pour comprendre la vie communale milanaise au XIIIe siècle. Partant d’un fond documentaire lacunaire, l’A. s’est efforcé de retracer un portrait historique de la ville, centré prioritairement sur les luttes de factions. Il était difficile d’aller plus loin dans l’état actuel de la documentation. Jusqu’alors, les historiens n’avaient illustré que des pans de l’histoire milanaise au XIIIe siècle [21]. Désormais c’est la période 1183-1276, celle où le popolo parvient à prendre en main le gouvernement communal qui se trouve portée en plein éclairage. S’il est possible de déplorer que l’A. n’ait peut-être pas suffisamment utilisé la méthode comparative malgré une bibliographie pourtant copieuse où divers ouvrages pouvaient le guider, il faut lui rendre grâce d’avoir su distinguer entre sources (« fonti edite e inedite ») et littérature historiographique, ce qui n’est pas toujours le cas. Son étude est appelée à rendre de grands services aux historiens des Communes italiennes. Un index des noms de personnes et de lieux, qu’aurait fort bien pu compléter un index matières, donne l’occasion au lecteur de se mouvoir facilement au sein d’un volume de lecture agréable. Le souhait formulé par le regretté C. Violante en 1974 est en partie comblé pour la fin de la période communale avec l’ouvrage de P.G.
 
NOTES
 
[*] P. GRILLO, Milano in età comunale (1183-1276). Istituzioni, società, economia, Spolète, Centro italiano di Studi sull’alto Medioevo, 2001 ; 1 vol., XVIII-804 p. (Istituzioni e società, 1). Prix : € 82,63.
[1] C. VIOLANTE, Introduction, Gli Atti del Comune di Milano nel secolo XIII, t. 1, 1217-1250, sous la dir. de M.F. BARONI, Milna, 1974, p. IX-X.
[2] La bibliographie de P.G., aux p. 697-702, en rend compte.
[3] BONVESIN DE LA RIVA, De Magnitatibus Mediolani, sous la dir. de M. CORTI, trad. ital. de G. PONTIGGIA, t. 3, Milan, 1974, p. 17-18.
[4] H. KELLER, Signori e vassalli nell’Italia delle città (secoli IX-XII), Turin, 1995 (trad. ital. de Adelsherrschaft und städtische Gesellschaft in Oberitalien, 9. bis 12. Jahrhundert, Tübingen, 1979). L’ouvrage concerne surtout la région milanaise.
[5] J. KOENIG, Il « popolo » dell’Italia del Nord nel XIII secolo, Bologne, 1986 (trad. ital. d’un ouvrage paru aux Etats-Unis). Voir à son sujet P. CASTIGNOLI, In margine all’opera di John Koenig : una controversa interpretazione del populus piacentino nel XIII secolo, Bolletino storico piacentino, t. 82, 1987, p. 1-19 et P. RACINE, Le popolo, groupe social ou groupe de pression ?, Nuova Rivista storica, t. 72, 1989, p. 133-150.
[6] R. ROMEO, Il Comune rurale di Origgio nel secolo XIII, Milan, 1992, repris de La signoria dell’abate di Sant’Ambrogio di Milano sul comune rurale di Origgio, Rivista storica italiana, t. 69, 1957, p. 340-377 et 473-507.
[7] E. DALMASSO, Milan, capitale économique de l’Italie, Gap, 1971. Le chapitre 1 de l’ouvrage : Données géographiques et tradition historique, dans la ligne de l’École géographique française héritière de P. Vidal-Lablache, fournit les éléments clefs pour comprendre l’histoire milanaise.
[8] G. SOLDI RONDININI, Le vie transalpine del commercio milanese del secolo XIII al XV, Felix Olim Lombardia. Studi di storia padana dagli allievi a Giuseppe Martini, Milan, 1978, p. 343- 494. Le très beau travail cartographique qui accompagne cet essai aurait pu être en partie repris par P.G. ID., Attività economische e vie di comunicazione a Malina nei secoli XI e XII : problemi di una ricerca tutta da fare, Milano e il suo territorio in età comunale. Atti del 11° congresso internazionale di studi sull’alto Medioevo, t. 2, Spolète, 1989, p. 197-221.
[9] P. RACINE, Milan à la fin du XIIIe siècle : 60 000 ou 200 000 habitants ?, Aevum, t. 57, 1984, p. 246-263.
[10] Nous l’avons mis en valeur pour Plaisance dans l’exemple des Scotti acquérant à partir de leurs bénéfices commerciaux châteaux, juridictions et terres dans le contado immédiat de la ville : cf. notre thèse de doctorat d’État Plaisance du Xe à la fin du XIIIe siècle : essai d’histoire urbaine, t. 3, Lille-Paris, 1979, p. 1026-1046.
[11] R. CAGGESE, Classi e comuni rurali nel medioevo italiano, 2 vol., Florence, 1908.
[12] C. VIOLANTE, La società milanese nel’età precomunale, Bari, 1953, avait bien souligné combien les forces vives qui participaient alors de l’évolution du féodalisme se présentaient comme exigence de liberté.
[13] Le Liber Paradisus qui se réfère à la libération des serfs de Bologne en 1256-1257 a été publié par F.S. GATTA et G. PLESSI, Liber Paradisus con le reformagioni e gli statuti connessi, Bologne, 1956. Il a été exploité récemment par N. WANDRUSZKA, Die Oberschichten Bolognas und ihre Rolle während der Ausbildung der Kommune (12. und 13. Jahrhundert), Francfort, 1993, pour la connaissance des propriétaires touchés par la mesure d’émancipation des serfs. L’émancipation des serfs de Bologne a donné lieu à diverses vues de P. Vaccari, L. Simeoni, P.S. Leicht, L. Del Pane, L.A. Kotelnikova, G. Ortalli et A.I. Pini. La thèse acceptée de nos jours veut que cette mesure ait été prise par le gouvernement « populaire » d’une part dans le but d’affaiblir les grands propriétaires adversaires du popolo, d’autre part pour encourager l’« inurbamento » au moment où se développe la production artisanale, les ateliers étant à la recherche de main- d’œuvre à partir de l’émigration du « contado », notamment des serfs émancipés.
[14] Fr. BALDUCCIO PEGOLOTTI, Pratica delal Mercatura, éd. A. EVANS, Cambridge Mass., 1936, p. 21-23.
[15] Cf. n. 9.
[16] A. HAVERKAMP, Das Zentralitätsgefüge Mailands in hohen Mittelalter, Zentralität als Problem der mittelalterlichen Stadtgeschichtsforschung, sous la dir. de E. MEYNEN, Cologne-Vienne, 1979, p. 159-178.
[17] G. MARTINI, L’Universitas Mercatorum di Milano e I suoi rapporti col potere politico (secoli XIII-XIV), Studi di Storia medievale e moderna per E. Sestan, t. 1, Florence, 1980, p. 219-258.
[18] M.F. BARONI, Il consolato dei mercanti a Milano nel periodo comunale, Nuova Rivista storica, t. 59, 1975, p. 257-278.
[19] E. VOLTMER, Formen und Möglichkeiten städtischer Bündnispolitik in Oberitalien nach dem Konztanzer Frieden : der sogenannte Zweite Lombardenbund, Kommunale Bündnisse Oberitaliens und Oberdeutschlands im Vergleich, sous la dir. de H. MAURER, Sigmaringen, 1987, p. 97-116.
[20] E. OCCHIPINTI, Milano e il podestariato in età comunale : flusso di esportazione e reclutamento, Archivio sotrico lombardo, t. 120, 1994, p. 13-37 et la grande étude conduite sous la dir. de J.Cl. MAIRE-VIGUEUR: I podestà dell’Italia comunale, 1re part., Reclutamento e circolazione degli ufficiali forestieri (fine XII secolo-metà XIV sec.), 2 vol., Rome, 2000.
[21] Voir par exemple Milano et il suo territorio in età comunale, cité à la n. 9. Les ouvrages de la Storia di Milano de la fondation Treccani sont désormais dépassés.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
P. GRILLO, Milano in età comunale (1183-1276). Istitu...
[suite] Suite de la note...
[1]
C. VIOLANTE, Introduction, Gli Atti del Comune di Milano ne...
[suite] Suite de la note...
[2]
La bibliographie de P.G., aux p. 697-702, en rend compte. Suite de la note...
[3]
BONVESIN DE LA RIVA, De Magnitatibus Mediolani, sous l...
[suite] Suite de la note...
[4]
H. KELLER, Signori e vassalli nell’Italia delle città (seco...
[suite] Suite de la note...
[5]
J. KOENIG, Il « popolo » dell’Italia del Nord nel XIII seco...
[suite] Suite de la note...
[6]
R. ROMEO, Il Comune rurale di Origgio nel secolo XIII, Mila...
[suite] Suite de la note...
[7]
E. DALMASSO, Milan, capitale économique de l’Italie, ...
[suite] Suite de la note...
[8]
G. SOLDI RONDININI, Le vie transalpine del commercio milane...
[suite] Suite de la note...
[9]
P. RACINE, Milan à la fin du XIIIe siècle : 60 000...
[suite] Suite de la note...
[10]
Nous l’avons mis en valeur pour Plaisance dans l’ex...
[suite] Suite de la note...
[11]
R. CAGGESE, Classi e comuni rurali nel medioevo italiano, 2...
[suite] Suite de la note...
[12]
C. VIOLANTE, La società milanese nel’età precomunale, ...
[suite] Suite de la note...
[13]
Le Liber Paradisus qui se réfère à la libération des serfs ...
[suite] Suite de la note...
[14]
Fr. BALDUCCIO PEGOLOTTI, Pratica delal Mercatura, éd. A. EV...
[suite] Suite de la note...
[15]
Cf. n. 9. Suite de la note...
[16]
A. HAVERKAMP, Das Zentralitätsgefüge Mailands in hohen Mitt...
[suite] Suite de la note...
[17]
G. MARTINI, L’Universitas Mercatorum di Milano e I ...
[suite] Suite de la note...
[18]
M.F. BARONI, Il consolato dei mercanti a Milano nel periodo...
[suite] Suite de la note...
[19]
E. VOLTMER, Formen und Möglichkeiten städtischer Bünd...
[suite] Suite de la note...
[20]
E. OCCHIPINTI, Milano e il podestariato in età comu...
[suite] Suite de la note...
[21]
Voir par exemple Milano et il suo territorio in età comunal...
[suite] Suite de la note...