2003
Le Moyen Age
Une réussite : les moines du Der, 673-1790
• Pierre Alain MARIAUX, Warmond d’Ivrée et ses images. Politique et création
iconographique autour de l’an mil, Berne, Lang, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIV-279 p., pl.,
fig. (Publications universitaires européennes, Sér. 28, Histoire de l’art, 388). ISBN :
3-906768-88-0. Prix : € 49,00.
• Medieval Frontiers : Concepts and Practices, ed. David ABULAFIA et Nora BEREND,
Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol., 308 p. ISBN : 0754605221. Prix : GBP 47,50. Identitad y representación de la frontera en la España medieval (siglos XI-XV), éd.
Carlos DE AYALA MARTINEZ et Philippe JOSSERAND, Madrid, Casa de Velásquez, 2001 ;
1 vol., X-341 p. (Coll. de la Casa de Velazquez, 75).
• Ute VON BLOH, Ausgerenkte Ordnung. Vier Prosaepen aus dem Umkreis der Gräfin
Elisabeth von Nassau-Saarbrücken : Herzog Herpin, Loher und Maller, Huge
Scheppel, Königin Sibille, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-473 p., ill.
(Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 119).
ISBN : 3-484-89119-X. Prix : € 58,00 ; CHF 96.
• CAMILLO LEONARDI, Les pierres talismaniques (Speculum lapidum, livre III), texte,
traduction, commentaire et annotations par Claude LECOUTEUX et Anne
MONFORT, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002 ; 1 vol. in-8°, 275
p. (Traditions et Croyances). ISBN : 2-84050-237-2. Prix : € 24,00.
• Les reliques. Objets, cultes, symboles. Actes du colloque international de
l’Université du Littoral-Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer), 4-6 septembre 1997,
éd. Édina BOZÓKY et Anne-Marie HELVÉTIUS, Turnhout, Brepols, 1999 ; 1 vol., 336 p.
(Hagiologia, 1). ISBN : 2-503-50844-8. Prix : € 55,00.
• Herrschaft, Ideologie und Geschichtskonzeption in Alexanderdichtungen des
Mittelalters, éd. Ulrich MÖLK, coll. Kerstin BÖRST, Ruth FINKH, Ilja KUSCHKE et Almut
SC H N E I D E R, Göttingen, Wallstein Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 420 p.
(Veröffentlichungen aus dem Göttinger Sonderforschungsbereich 529, Internationalität
nationaler Literaturen, Serie A, Literatur und Kulturräume im Mittelalter, 2).
ISBN : 3-89244-620-2. Prix : € 45,00 ; CHF 74.
• The Dream of Bernat Metge, trad. Richard VERNIER, Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol.
in-8°, XXXVII-87 p., ill., bibl., index. ISBN : 0-7546-0691-0. Prix : GBP 35,00 ;
USD 59,95.
• ALEXANDRE NECKAM, Suppletio Defectuum, Liv. 1, Alexander Neckam on plants, birds
and animals. A Supplement to the Laus Sapientie Divine, ed. from Paris, B.N.
Lat., Ms. 11867, par Christopher J. MCDONOUGH, Florence, SISMEL-Edizioni del
Galluzzo, 1999 ; 1 vol. in-8°, LXXXVI-185 p. (Per verba, Testi mediolatini con
traduzione, 12). ISBN : 88-87027-37-4. Prix : € 38,73.
• JAN RUUSBROEC, Dat Rijcke der Ghelieven, introd. et éd. J. ALAERTS, trad. angl.
H. ROLFSON, trad. lat. L. SURIUS, Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol., 511 p. (Corpus
christianorum, Continuatio Mediaevalis, 104 ; Opera omnia, 4), ISBN : 2-503-04042-X.
Prix : € 200,00.
• JAN RUUSBROEC, Een spieghel der eeuwegher salicheit, éd. G.DE BAERE, introd.
P. MOMMAERS, trad. angl. A. LEFEVERE, trad. lat. L. SURIUS, Turnhout, Brepols, 2001 ;
1 vol., 489 p. (Corpus christianorum, Continuatio Mediaevalis, 108 ; Opera omnia, 8).
ISBN : 2-503-04082-9. Prix : € 190,00.
• Las Siete Partidas, éd. Robert I. BURNS, S.J., trad. Samuel PARSONS SCOTT, 1. The
medieval Church : The world of clerics and laymen, 2. Medieval government :
the world of kings and warriors, 3. Medieval law : Lawyers and their work,
4. Family, commerce and the sea : the worlds of women and merchants,
5. Underworlds : the dead, the criminal and the marginalized, Philadelphie,
University of Pennsylvania Press, 2001 ; 5 vol., LXIX-p. 1-266 + XXXII-p. 267-531
+ XLVII-p. 533-876 + LVII-p. 878-1174 + LX-p. 1175-1484, index (The Middle Ages
Series). ISBN : 0-8122-1737-3. Prix : USD 135 ; GBP 94,50.
• Les Gestes des évêques d’Auxerre, t. 1, sous la dir. de Michel SOT, éd. Guy LOBRICHON
et Monique GOULLET, intr., trad. et notes par Pierre BONNERUE et al., Paris, Les Belles
Lettres, 2002 ; 1 vol. in-8o, LVII-336 p., pl., carte (Les Classiques de l’Histoire de France
au Moyen Âge, 42). ISBN : 2-251-34053-X. Prix : 28,00.
• Sermoneta e i Caetani. Dinamiche politiche, sociali e culturali di un territorio tra
medioevo ed età moderna. Atti del Convegno della Fondazione Camillo
Caetani, Roma-Sermoneta, 16-19 giugno 1993, éd. Luigi FIORANI, Rome, L’Erma di
Bretschneider, 1999 ; 1 vol. gr. in-8o, 701 p. (Pubblicazioni della Fondazione Camillo
Caetani, Studi e documenti d’archivio, 9). ISBN : 88-8265-091-X. Prix : € 186,00.
Pierre Alain MARIAUX, Warmond d’Ivrée et ses images. Politique et création
iconographique autour de l’an mil, Berne, Lang, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIV-279 p., pl.,
fig. (Publications universitaires européennes, Sér. 28, Histoire de l’art, 388). ISBN :
3-906768-88-0. Prix : € 49,00.
Le codex LXXXVI de la Bibliothèque Capitulaire d’Ivrée contient le sacramentaire
dit de Warmond, célèbre pour la richesse et l’abondance de son iconographie. Une
image en particulier (f° 160 v°) montre la Vierge – une femme couverte d’un voile et
la tête nimbée – qui couronne un homme légèrement incliné devant elle. Une légende
disposée dans un cadre autour de l’image évoque le don du diadème au César Otton
pour la bonne défense de l’évêque Warmond. L’A. part de l’interprétation donnée par
R. Deshman en 1971 : l’image concernerait Otton III (la légende ne précise pas en effet
de quel Otton il s’agit) et serait une manifestation de l’idéologie de la renovatio imperii.
Prudemment mais méthodiquement l’A. avance des arguments pour une thèse très
différente. Il reprend l’ensemble de la carrière de Warmond d’une part et d’autre part
non seulement l’ensemble des images du sacramentaire mais aussi les autres
manuscrits commandités par cet évêque. Warmond devient évêque d’Ivrée vers 966 –
peut-être exerça-t-il une fonction à la cour auparavant – il reste que, au temps d’Otton
III, son épiscopat fort long touche à sa fin, une fin qui se situerait vers 1005-1006. Le
distique qui entoure le couronnement d’Otton évoque Warmond praesule facto ce qui
suppose qu’il fut défendu dans le contexte de son accession à l’épiscopat, donc plutôt
par Otton Ier que par Otton III. Mais l’ensemble des images permet de mieux cerner
trois figures fondamentales : la figure impériale, la figure épiscopale, la figure
mariale. En dehors d’Otton, d’autres souverains sont représentés soit en mauvaise
part : Hérode, Néron, Domitien, Dèce, soit en bonne part dans le cas de Constantin.
Mais l’A. ne voit pas dans l’image du baptême de Constantin une allusion à Otton III
et Sylvestre II mais plutôt l’héritage de la doctrine gélasienne des deux pouvoirs.
Peut-être cette doctrine « gélasienne » est-elle un peu surévaluée si on suit les travaux
récents de P. Toubert à ce sujet. La figure épiscopale est magnifiquement examinée
par le rapprochement très éclairant de différents textes de Grégoire le Grand et de
certaines images du sacramentaire. Rappelons que la Bibliothèque Capitulaire
d’Ivrée possède encore un manuscrit de la Règle pastorale copié en 680 pour un
évêque d’Ivrée ; or Warmond est tout entier pénétré de la doctrine de Grégoire le
Grand. Plusieurs images, originales, apparaissent comme l’écho et la reprise de
thèmes grégoriens venant de la troisième partie de la Règle pastorale et des Homélies
sur l’Évangile. On notera aussi un excellent passage sur les seins du Christ à partir des
Moralia in Job. D’ailleurs le sacramentaire comporte aussi une image de Grégoire en
tant qu’« auteur », ce qu’on trouve aussi dans d’autres sacramentaires mais jamais,
jusque là, semble-t-il, dans des sacramentaires d’origine italienne. Enfin la figure
mariale est présente à plusieurs reprises. Elle est directement héritière des
développements carolingiens ; en outre la cathédrale d’Ivrée est consacrée à la Vierge,
or Warmond fit aussi reconstruire sa cathédrale. Le croisement de ces trois figures
souligne avant tout l’exaltation de la fonction épiscopale, en particulier dans l’acte
essentiel de la consécration ; il souligne aussi l’émergence de certaines équivalences :
Marie et l’Église, le Christ et l’évêque, et la figure impériale n’apparaît pas du tout
dans un contexte de renovatio de l’antiquité romaine.
Quelques remarques de détail : pourquoi certains noms de ville sont-ils en italien,
Vercelli, Piacenza, alors que tous les autres noms sont en français, Ivrée, Novare,
Pavie, etc. ? La disposition des figures semble peu commode : pourquoi, par exemple,
les quatre éléments du ciboire de saint Ambroise de Milan ne sont-ils pas à la suite ?
La figure 18 montre-t-elle un couple nu dans une attitude grotesque ? Le contexte ne
pourrait-il pas suggérer Adam et Ève et la fécondité, ce qui pourrait renforcer la figure
impériale qui précède (p. 128).
Au total, ce très beau livre s’appuie sur une riche bibliographie et croise avec brio
à la fois l’histoire de l’art et l’histoire des textes au service d’une histoire de l’idéologie
très convaincante.
Bruno JUDIC
À l’ombre du pouvoir. Les entourages princiers au Moyen Âge. Études réunies par Alain MARCHANDISSE et Jean-Louis KUPPER, Genève, Droz, 2003 ; 1 vol. in-8°, 412 p. (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 283). ISBN : 2-870-19-283-5.
Consacrer un colloque international à l’étude de ceux qui composaient au Moyen
Âge l’entourage des grands de ce monde, évêques et cardinaux, rois et princes
territoriaux, paraîtra peut-être démodé aux tenants de la Nouvelle Histoire. Force est
pourtant de constater qu’ils auraient bien tort de ranger cette étude au musée de
l’histoire hagiographique ou événementielle. L’approche prosopographique
préconisée ici permet en vérité une analyse très fine de la société politique du Moyen
Âge et plus exactement des groupes qui la composent, des tensions qui opposent
ceux-ci, des pressions qu’ils exercent et subissent. En un mot, comme il fut d’ailleurs
rappelé lors du colloque, au-delà des cadres institutionnels, c’est la chair humaine que
cette étude a cherché à flairer.
Ce volume n’est pas une simple compilation de monographies isolées. Bien au
contraire. Les différentes contributions permettent une véritable approche comparée
des entourages politiques médiévaux, dans le temps comme dans l’espace. On peut
ainsi saisir des évolutions dans la longue durée, depuis l’entourage des rois du
regnum Burgundiae au VIe siècle (R. Kaiser), en passant par la familia regis francorum (E.
Bournazel) des XIe et XIIe siècles jusqu’aux « conseillers et ministres » de Philippe le
Beau à l’aube des Temps modernes (J.M. Cauchies). À cette approche « verticale » ou
chronologique s’ajoute une analyse horizontale de la problématique qui permet, à
une époque donnée, de confronter l’entourage des rois d’Angleterre (Chr. Allmand
et J.Ph. Genet) avec celui des rois de France (Ph. Contamine) et des empereurs
germaniques (M. Kintzinger), ou encore de comparer les particularités régionales à
travers l’exemple des comtes de Savoie (B. Demotz), des ducs de Bretagne (M. Jones)
ou de la cour de Navarre (B. Leroy). Plusieurs contributions sont consacrées à
l’entourage des ducs de Bourgogne et fournissent là encore la possibilité de suivre in
vivo évolutions et mutations, ruptures et continuités dans l’entourage domestique,
politique et militaire de Jean sans Peur (B. Schnerb), d’Isabelle de Portugal (M.
Sommé), de Charles le Téméraire (W. Paravicini) et de Philippe le Beau. Enfin, on
soulignera qu’un parallèle peut également être tracé entre princes laïques et
ecclésiastiques à travers l’exemple d’un évêque de Cambrai (M. Maillard-Luypaert),
d’un prince-évêque de Liège (A. Marchandisse) ou encore de l’entourage des
cardinaux à Avignon (B. Guillemain).
Tout l’intérêt de cette étude des hommes, mais également des femmes, qui
entourent rois et princes réside, comme l’indique J.L. Kupper en conclusion, dans les
éléments « permanents » et « évolutifs » qui se dégagent des diverses expériences
présentées. D’une part, il y a l’importance continue accordée au rang (N. Bock), la
permanence du caractère militaire ou encore la fragilité d’un corps social toujours
soumis au bon vouloir d’un prince ou aux fluctuations des évènements politiques.
D’autre part, l’historien découvre dans la composition des entourages princiers
comme dans les missions qui leur sont assignées la traduction des mutations
politiques, économiques et intellectuelles du Moyen Âge. On peut ainsi évoquer le
rôle croissant des techniciens et, en particuliers des légistes, qu’entraîne la
redécouverte du droit romain (J. Richard), la professionnalisation des fonctions
qu’exigent des structures administratives et financières plus spécialisées ou encore,
conséquence de ce qui précède, l’arrivée d’hommes nouveaux dans des entourages
longtemps réservés aux seuls représentants des vieilles familles nobiliaires (G.
Croenen). À côté des nobles et des clercs apparaissent, avec l’émergence des villes,
des bourgeois qui recherchent, par l’anoblissement, la promotion sociale, des
serviteurs de l’État dévoués… et amovibles (M. Boone et M. Vandermaesen).
Étudier ceux qui entourent les puissants du Moyen Âge, c’est donc bien, comme
le souligne A. Marchandisse en introduction, faire de l’histoire politique, économique
et sociale, mais en s’intéressant aux hommes plutôt qu’aux cadres institutionnels. Un
exemple à suivre donc, aussi bien dans sa démarche intellectuelle que dans la
présentation exemplaire de ses résultats.
Serge DAUCHY
Jacques DALARUN, La Malaventure de François d’Assise : pour un usage historique
des légendes franciscaines, trad. fr. P. BEGUIN, Paris, Éditions franciscaines, 2002 ;
1 vol. in-8o, 286 p. ISBN : 2204074454. Prix : € 28,00.
La « question franciscaine » a pris une telle ampleur depuis son émergence dans
l’historiographie, à la fin du XIXesiècle, que sa présentation, fût-elle à destination de
« ceux qui sont dehors » ou des « débutants » (ainsi que le dit lui-même l’A., p. 17),
ne pouvait se satisfaire d’un article mais demandait bien un livre entier.
Tel est l’objet de ce petit ouvrage qui reprend le contenu d’une série de conférences
prononcées par J. Dalarun au cours de l’année universitaire 1994-1995 à l’université
du Sacré-Coeur de Milan. Délibérément, auteur et éditeur ont conservé au texte son
allure orale qui lui donne un ton vif et agréable à lire. L’A. prend soin de préciser en
avertissement qu’il n’a pas procédé à la mise à jour de la bibliographie, laquelle
continue cependant de fleurir sur le sujet, y compris sous sa propre plume. En dépit
de cette réserve, le volume rendra grand service à tous ceux – et ils sont nombreux –
qui, de près ou de loin, sont conduits à aborder cet événement central de l’histoire
occidentale : l’aventure franciscaine.
Qu’on ne s’y trompe pas : si J.D. propose au fil des pages quelques vues plus
personnelles sur le sujet, il s’emploie avant tout ici à reconstituer la stratification
complexe de la question franciscaine en véritable archéologue du savoir. Celle-ci, on
le sait, est née du titre d’un article de S. Minocchi, publié en 1902, qui résumait les
« vifs débats » déclenchés par les recherches de l’historien français P. Sabatier sur
saint François et les sources franciscaines. Or, il n’y a pas que le titre de l’article qui
ait fait mouche : il en allait de l’interprétation donnée à ce que l’historien pouvait
saisir de la vie du Poverello et de l’histoire du spectaculaire développement de son
ordre. Peut-on dire, comme l’affirme G. Merlo, que la « question franciscaine » a été
résolue par la riche contribution sur saint François et l’ordre des frères mineurs due
à la plume de G. Miccoli dans le tome 1 du second volume de la Storia d’Italia? On en
douterait presque à constater le rythme continu de la production historiographique
qu’elle continue de générer.
L’ouvrage de J.D. a le grand mérite de permettre au lecteur de s’orienter dans ce
dossier touffu, en brossant un vaste panorama bibliographique. Après la
présentation et le commentaire des grandes contributions de synthèse, en un premier
chapitre, suivi d’un deuxième consacré à des considérations méthodologiques, l’A.
s’engage dans une étude détaillée des principales sources franciscaines. Sont ainsi
abordées successivement l’œuvre de Thomas de Celano : Vita prima, Vita secunda et
le Traité des miracles, puis les recueils des compagnons (l’Anonyme de Pérouse, la
Légende des trois compagnons et la Légende de Pérouse). L’étude se clôt sur l’œuvre de
Bonaventure, censée apporter un point final à la question de la biographie de
François, si les sources antérieures n’avaient survécu à la consigne de destruction
donnée par le chapitre général de Paris en 1266, au terme de la rédaction de la Legenda
major. C’est face à cet opus que J.D., dans un jeu de mots dont il est coutumier, a
construit la « malaventure » de François qui donne son titre à l’ouvrage. Il s’agit de
réunir l’ensemble de tous les « rejets » de la « bonaventure », une reconstruction face
à laquelle l’A. nous met en garde : « pourvu que l’on n’aille pas imaginer que “le saint
d’Assiste y soit” exclusivement contenu » (p. 246).
Un ouvrage utile et stimulant, on l’aura compris…
Catherine VINCENT
Edward GRANT, God and Reason in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge U.P.,
2001 ; 1 vol., IX-397 p. ISBN : 0-521-00337-7. Prix : € 26,30.
Il semble que l’œuvre d’E. Grant soit tout entière dominée par une idée centrale :
la civilisation occidentale moderne (et spécialement ses aspects scientifiques) a été
créée dans l’Europe médiévale. Dans cette perspective, ce nouveau livre d’E.G.
poursuit deux objectifs : montrer que le Moyen Âge a été un « Âge de Raison »
(condition d’émergence de cet autre Âge de Raison qui se développera au XVIIe siècle)
et, à l’inverse, expliquer comment et pourquoi ce même Moyen Âge s’est vu décerner
la réputation peu flatteuse d’un âge de superstition, de barbarie et d’ignorance.
Historien internationalement reconnu des sciences de l’époque médiévale, E.G.
(né en 1926) a enseigné à Indiana University et reçu en 1992 la prestigieuse médaille
Sarton. Il est l’auteur de nombreux travaux sur les sciences médiévales, dont un
ouvrage – traduit en français – sur
La physique au Moyen Âge
[1], prolongé récemment par
The Foundations of Modern Science in the Middle Ages : Their Religious, Institutional, and
Intellectual Contexts
[2] qui accentue encore la thèse de l’A. selon laquelle le Moyen Âge
tardif fut la véritable période de formation de la science moderne. Il se place de la sorte
dans le sillage ouvert, à la charnière des XIX
e et XX
e siècles, par le grand historien et
philosophe des sciences français P. Duhem, qui voyait dans certains théologiens
médiévaux (Oresme et Buridan) les précurseurs de Galilée. Cette thèse
« continuiste » s’oppose à la thèse « discontinuiste », brillamment illustrée par A.
Koyré, pour qui la Renaissance marque au contraire l’émergence véritable de la
science moderne grâce à la rupture avec la scolastique médiévale. E.G. a prolongé
également le travail de P. Duhem dans le domaine de l’histoire de la cosmologie en
proposant une somme sur l’astronomie, du XIII
e au XVII
e siècle,
Planets, Stars and
Orbs : The Medieval Cosmos, 1200-1687
[3].
God and Reason in the Middle Ages est un gros ouvrage de près de 400 pages, organisé
selon une répartition en sept chapitres, précédés d’une introduction et suivis d’une
conclusion. Il n’est pas possible ici de résumer de manière exhaustive le contenu de
ce livre (dont le sujet est avant tout la « raison » au Moyen Âge, beaucoup plus que
« Dieu et la raison »). Contentons-nous d’en parcourir les lignes de faîtes. Dans
l’introduction (p. 1-16), l’A. développe la manière dont il considérera la raison dans
son étude. Tout d’abord, il fait le constat que sans un usage rigoureux de la raison
pour interpréter les phénomènes naturels de notre monde physique, la société
occidentale n’aurait pu développer les sciences jusqu’à leur niveau actuel. La
question est donc quand, comment et pourquoi l’Occident a placé la raison au cœur
de sa vie intellectuelle, rendant ainsi possible par la suite le développement de la
science moderne ? À la question « quand ? », E.G. répond : dès le Moyen Âge tardif
(selon l’A., de 1100 à 1500). Mais cela ne nous dit pas encore ce qu’est la raison. Pour
la définir, l’A. l’oppose (classiquement) à la révélation. La grande différence toutefois
dans l’usage fait de la raison par les médiévaux et par les penseurs des XVIIe et XVIIIe
siècles est que les premiers maintenaient celle-ci dans les limites de la foi (jamais la
raison ne pouvait infirmer les vérités de la religion révélée), alors que les seconds
franchiront cette frontière. Pourtant, il y a un point commun entre les hommes du
Moyen Âge et ceux des XVIIe et XVIIIe siècles. E.G. prend l’exemple de Thomas
d’Aquin et de Voltaire. Tous deux soutenaient des idées fort différentes, mais ils ont
la profonde conviction que leurs croyances peuvent être démontrées par la raison. De
telle sorte que l’on peut dire avec C. Becker (cité p. 7) que « le XVIIIe siècle est un âge
de foi autant que de raison, et que le XIIIe siècle est un âge de raison autant que de foi ».
C’est à fournir une matière et des preuves argumentées à cette assertion que s’attache
E.G. dans son ouvrage.
Les trois premiers chapitres brossent l’histoire de la raison jusqu’au XIIIe siècle. Le
court chapitre I (p. 17-30) envisage le faible niveau de développement de la société
européenne pendant le haut Moyen Âge (400-1000) et l’émergence d’une nouvelle
civilisation dynamique en Europe occidentale à partir du XIe-XIIe siècle. Le second
chapitre (p. 31-82) montre comment la raison est devenue un facteur de plus en plus
important au cours de la période qui va de haut Moyen Âge au XIIe siècle. Le troisième
chapitre (p. 83-114) analyse les nouveaux éléments qui ont permis
l’« institutionnalisation » de la raison au sein de la civilisation européenne : à savoir
essentiellement les traductions gréco-arabes (tout particulièrement celles d’Aristote
qui marquent l’arrivée massive de ce dernier en Occident) et la création des
universités (point sur lequel E.G. insiste abondamment). Les trois chapitres qui
suivent montrent « la raison en action » : dans les domaines de la logique (à la faculté
des arts, p. 115-147), de la philosophie naturelle (également à la faculté des arts, p. 148-206), et de la théologie (cette fois-ci, comme il se doit, au sein de la faculté de théologie,
p. 207-282). Enfin, le chapitre VII étudie les assauts portés contre le Moyen Âge (p. 283-355). L’A. conclut (p. 356-364) en s’interrogeant une fois encore sur ce qui a permis à
la civilisation occidentale de développer les sciences plus loin qu’aucune autre
civilisation avant elle : la réponse est, selon E.G., dans ce rôle si fondamental accordé
dès le Moyen Âge à la raison. L’importance de la raison ne saurait-être surestimée au
Moyen Âge, c’est en fin de compte la leçon de cet ouvrage.
Benoît BEYER DE RYKE
La Saga de Charlemagne. Trad. fr. des dix branches de la Karlamagnùs saga
norroise, par Daniel W. LACROIX, Paris, Librairie générale française, 2000 ; 1 vol.,
919 p., bibl., index (Le livre de poche-La pochothèque). ISBN : 2-253-13228-4.
Cet ouvrage est la première traduction intégrale en français de la Karlamagnussaga.
C’est dire à quel point il comble un manque. Cette œuvre, on le sait, a été commandée
au début du XIIIe siècle par le roi Haakon IV Haakonarson, qui souhaitait voir
rassemblées et traduites en norrois un ensemble de chansons de geste françaises
relevant du Cycle du Roi et du Cycle de Guillaume d’Orange. Ce texte, remanié en
Islande à la fin du XIIIe siècle et au XIVe siècle, nous a été transmis en deux versions
distinctes (A et B) comprenant dix « branches ». Ces « branches » nous ont transmis
plus d’une fois des versions des chansons de geste distinctes de celles que nous livrent
les manuscrits en ancien français, et quelquefois même des chansons dont l’original
français a complètement ou partiellement disparu (la chanson de Mainet par exemple,
qui relate les enfances de Charlemagne, et dont il ne subsiste que des fragments).
Dans la présentation qu’il fait de cette œuvre (introduction générale et notices
particulières des branches), D.L. l’envisage comme un texte littéraire à part entière,
avec ses orientations esthétiques (recherche d’une « structure tragique ») et
idéologiques, distinguant à cet égard nettement la version B : voilà qui est nouveau,
cette saga ayant jusque-là été étudiée comme un simple témoignage sur des états
disparus de ses sources françaises. D.L. s’attache à rechercher une cohérence derrière
cet assemblage de matériaux épiques divers. Certes, on aurait parfois souhaité que
des notes plus abondantes signalent les transformations proprement scandinaves
que la saga fait subir à ces chansons de geste : détails de civilisation, modes de pensée,
façons de sentir, images spécifiques, habitudes de langage (ainsi, par exemple, p. 49,
195, 283). On peut regretter que l’inceste de Charlemagne ne soit pas perçu dans sa
dimension mythique. Mais, dans l’ensemble, ce travail colossal et difficile est
remarquablement accompli. En particulier, il se présente comme un modèle de
traduction scientifique. Chaque fois que le traducteur adopte une leçon qui ne
provient pas du manuscrit de base ou qui diffère de la leçon choisie par l’éditeur du
texte norrois, des signes typographiques appropriés le signalent (généralement des
crochets droits). Les noms propres sont traduits lorsqu’ils correspondent à des
personnages connus en Occident, mais la forme scandinave est donnée en note.
Certains termes techniques scandinaves (désignant des usages, des fonctions, etc…)
sont également indiqués en note. La discussion des hypothèses sur la constitution de
la saga est convaincante.
Il s’agit donc d’un livre important, dont la qualité scientifique est incontestable (il
faisait d’ailleurs partie du dossier présenté par l’A. en vue de son Habilitation à
diriger des recherches), et qui comble heureusement une lacune.
Dominique BOUTET
El mas català durant l’edat mitjana i la moderna (segles IX-XVIII), éd. Maria Teresa
FERRER I MALLOL, Josefina MUTGÉ I VIVES, Manuel RIU I RIU, Barcelone, CSIC, 2001 ;
1 vol. in-8°, XVI-659 p. («Anejos» de l’«Anuario de estudios medievales», 42). ISBN :
84-00-07943-4.
Réunissant les actes du colloque de Barcelone de novembre 1999, cet ouvrage
s’inscrit dans la longue durée et, par son sous-titre, l’interdisciplinarité : Aspects
archéologiques, historiques, géographiques, architecturaux et anthropologiques. Il est
impossible de rendre compte ici de la richesse de ce gros volume regroupant trois
conférences et 24 communications. Les conférences dressent un état de la question,
nécessaire compte tenu d’une riche décennie de publications sur le mas catalan et
l’habitat dispersé. J. Vilà définit le mas comme unité de peuplement dispersé, un
bâtiment unique, résidence du tenancier, de sa famille et de ses ouvriers, entouré de
constructions annexes, centre d’une exploitation agricole. Nombreux dans les
piémonts, aux terroirs variés et aux ressources complémentaires, ils existent aussi là
où la production est plus spécialisée, les plaines côtières. Le mas, aux origines
carolingiennes (?), évolue avec l’histoire agraire et celle du peuplement : colonisation,
stabilisation, recul (autour de la crise remença, au XVe s.), établissement de grands mas
dans la seconde moitié du XVIe s. M. Riu rassemble les connaissances historiques et
archéologiques sur le mas catalan : né de la fragmentation de la villa, découlant peut-être de structures antérieures (sala, palatium?), il est construit d’abord sur un seul
niveau, puis à partir du XIIe s. apparaissent les mas avec tour, et enfin des mas plus
complexes, à étage, au XIVe s. I. Terradas offre un point de vue plus contemporain et
anthropologique. Il montre comment, au travers de la vision des folkloristes, érudits
et philologues catalans, la casa catalane, à la fois le mas et sa famille, est devenue une
institution mythique, participant à la formation d’une conscience nationale. Parmi les
nombreuses communications, certaines s’attachent aux faits économiques :
l’articulation entre élevage et agriculture et à la place de la viticulture dans l’économie
des mas pyrénéens. D’autres portent leur attention sur les aspects sociaux : la
complexe transition de la villa au mas, analysée au travers des textes des IXe-XIIe s.,
la genèse du mas comme structure seigneuriale, son rôle dans la perception de la rente
féodale, le lien entre le statut de serfs de ses habitants et sa plus riche dotation en
terres, l’indivisibilité du mas (mais certains mas subissent un processus de
désintégration, par suite des aliénations de leurs tenanciers au début du XIVe siècle,
ou après la Peste Noire, par manque d’hommes). La variété des sources disponibles
permet de croiser les regards : monographies de mas, parfois suivis sur plusieurs
siècles, patrimoines monastiques groupant des dizaines de mas, actes notariés sur
l’institution de l’héritier principal, l’hereu, contrats agraires, avec le développement
de l’emphytéose, inventaires de mas, l’un du XVe s. et d’autres de « maisons
prospères » des XVIIe et XVIIIe s., et enfin un beau livre de « conseils sur la tenue du
mas », de la fin du XVIIIe s. La sentence de Guadalupe, en 1486, a supprimé les mals
usos pour les tenanciers de mas asservis ; souvent considérée comme un tournant de
l’histoire, son impact est révisé sur le plan économique : elle n’affecte pas
substantiellement la rente féodale. L’image n’est pourtant pas celle d’un long
immobilisme, car les campagnes catalanes connaissent des mutations importantes et
une stratification sociale complexe entre possesseurs, tenanciers ou travailleurs des
mas aux XVIIIe-XIXe s. Quelques belles études d’architecture sur les façades décorées
des plus riches mas modernes, et sur leur réaménagement actuel en résidences
secondaires sont complétées par une étude des parcellaires hérités de l’Antiquité
pour un mas des environs de la cité antique d’Ampurias. Un ouvrage de plus sur le
mas catalan… qui ne remplace pas les précédents, mais dont les apports conséquents
sont à découvrir pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire rurale.
Aymat CATAFAU
Marcel SENN, Rechtsgeschichte – ein kulturhistorischer Grundriss mit Bildern,
Schemen, Register, Chronologie und Biographien, Zurich-Vienne, Schulthess
Polygraphischer Verlag-Verlag Österreich, 1997 ; 1 vol. in-8°, XX-317 p.
Il n’est pas commode de concevoir un bon « précis » qui, comme l’indique bien le
terme allemand Grundriss, s’attache aux fondements mêmes d’un champ de
connaissances. M. Senn, professeur d’histoire et de philosophie du droit à
l’Université de Zurich, a tenté de le faire dans le long terme, des origines au XXe siècle,
pour un territoire qu’il dénomme Mitteleuropa. Le découpage du livre est
systématique, par grands thèmes et mots clés. Les six premiers des quatorze chapitres
retiendront seuls notre attention puisqu’ils sont dévolus aux temps médiévaux. Et
l’A. choisit d’emblée de replacer le(s) droit(s) ancien(s) dans des cadres culturels et
historiques auxquels les réalités, les solutions juridiques, qui n’ont rien d’isolé ni
d’intemporel, appartiennent in se. À la manière des Anciens et des humanistes de la
Renaissance, il voit encore dans l’histoire, sous réserve d’une démarche scientifique,
une magistra vitae. À la condition évidemment d’accorder à la relativité des points de
vue individuels et collectifs la place qu’elle mérite, dans le passé comme de nos jours :
ce qui est Recht pour les uns, rappelle-t-il, ne peut-il au fond faire figure d’Unrecht
pour d’autres ? « le » – ou mieux « un » – droit n’a-t-il pas besoin de la reconnaissance
de ceux que, hic et nunc, il prétend régir ?
Dès le premier chapitre, l’accent est posé sur la triade que constituent les héritages
antiques de l’Occident médiéval : romain, chrétien (donc, en droit, canonique) et
germanique (les droits ethniques ou Stammesrechte). Deux ensembles « européens »,
à côté d’un florilège de normes d’une portée toujours régionale. Plutôt que d’en
exposer séparément les développements, comme le font de nombreux travaux, M.S.
veille à les déposer d’emblée dans un même creuset, à les disposer en quelque sorte
en « réseau ». Les grands pouvoirs issus de ces fructueuses rencontres ne vont pas
tarder à entrer en concurrence, puis en conflit : Sacerdoce et Empire, tous deux tissés
de puissants liens hiérarchiques et, ipso facto, caractérisés par la mise en évidence de
figures personnelles dominantes, de Machtträger par excellence. Mais le choc
idéologique enclenché par la Querelle des Investitures n’occulte pas ce que l’Église
romaine et le Reich ont apporté matériellement et intellectuellement à leurs siècles de
gloire, entre autres leurs initiatives partagées voire conjointes en faveur de la paix,
Gottes- et Landfrieden des XIe-XIIIe siècles. Sous l’empereur, les princes territoriaux
sont les acteurs d’autres relations souvent tumultueuses. Avant de retracer les grands
axes de la politique réformatrice impériale – Reform est le maître mot du chapitre 3 –,
exposé qu’il poursuit d’ailleurs d’un seul jet jusqu’à la fin du Saint Empire en 1806,
l’A. s’attache à bon escient aux insignes du pouvoir, à ces marques extérieures d’une
réalité profonde, même quand ils paraissent laisser indifférents les sens et les âmes.
Place ensuite aux pages consacrées à de grands « systèmes » juridiques
médiévaux, rendant compte avant tout d’une diversité de sources que l’on peut
commodément opposer au primat voire à l’exclusivité du droit prescrit
(Gesetzesrecht), fût-ce à plusieurs niveaux, aujourd’hui. Droits territoriaux, sous les
princes, héritiers potentiels des anciens droits ethniques, règles de la féodalité
(esquissées d’après le célèbre recueil dit Sachsenspiegel, ca 1230) et de la seigneurie
(opportunément distinguée de la féodalité par son essence économique, alors que
plus d’un les confond encore trop aisément) nourrissent ces pages du livre. Plutôt que
de parler lourdement de « déclin », on épingle avec finesse le « relâchement »
(Lockerung) conjoint des liens féodaux et seigneuriaux à la fin du Moyen Âge. Enfin,
dans les limites volontaires de cette recension, on signalera les chapitres dévolus à la
ville médiévale et à son corollaire, l’économie commerciale, un facteur déterminant
dans l’évolution du droit, pour l’essentiel depuis ca 1100, et la formation des juristes
dans les universités, visible aussi dès le XIIe siècle.
Nous ne ferons pas grief à M.S. de réserver toute son attention, compte tenu de son
public cible, au Moyen Âge allemand : les manuels français d’histoire du droit et des
institutions portent aussi un regard quasi exclusif sur l’Hexagone (le récent volume
d’A. Leca
[1] brise avec bonheur ce genre de barrières). On ne franchit les frontières de
l’espace germanique qu’au moment où nécessité fait loi, avec l’empire de
Charlemagne ou les premières facultés italiennes, par exemple. Le lecteur pour qui
l’allemand est une langue apprise et partiellement maîtrisée saura gré à l’A. de la
clarté de son style et de la structure rigoureuse de ses développements. Une des
facettes les plus originales du travail reflète un souci de décloisonner les époques,
d’évoquer des survivances : de pratiques conflictuelles chères aux peuples de la
Völkerwanderung, de l’idée d’« empire » au-delà de 1806,… ; ainsi la tragédie de l’ex-Yougoslavie ou la figure du chancelier Hitler sont-elles présentes dans de bonnes
pages « médiévales ». Des repères chronologiques sobres et essentiels, des schémas
géographiques tenant lieu de cartes, un mini-dictionnaire biographique permettent
aussi à ce livre dense d’assumer le rôle qu’il prétend être sien : celui d’un « précis »,
à l’usage d’étudiants avancés sans doute, mais aussi d’enseignants universitaires
désireux de conférer à l’aire germanique, même s’ils n’y appartiennent pas, la place
qu’elle mérite dans leurs enseignements.
Jean-Marie CAUCHIES
Cronaca del Templare di Tiro (1243-1314). La caduta degli Stati Crociati nel racconto
di un testimone oculare, éd. Laura MINERVINI, Naples, Liguori Editore, 2000 ; 1 vol.
in-8°, X-490 p. (Nuovo Medioevo, 59). ISBN : 88-207-3023-5. Prix : € 33,57.
L. Minervini livre à la communauté scientifique avec ce volume une nouvelle
édition de la principale chronique levantine de la seconde moitié du XIII
e siècle faisant
suite au long poème de Philippe de Novare sur la révolte anti-impériale de Jean
d’Ibelin (1223-1242)
[1]. L’inventeur du manuscrit, G. Raynaud, a donné à cette section
des
Gestes des Chiprois en 1887 le titre abusif de
Chronique du Templier de Tyr en
déformant involontairement le témoignage de son auteur. Rien n’indique en effet que
cet ancien page de la princesse Marguerite d’Antioche ait rejoint le Temple lors son
engagement comme notaire et traducteur officiel du grand maître Guillaume de
Beaujeu (1273-1291). Nombre d’éléments plaident au contraire en faveur de la
conservation de son statut laïque durant la totalité de son emploi au service de l’ordre.
La prise d’Acre semble avoir mis un terme à cette collaboration en délivrant notre
auteur de ses liens formels avec le Temple sans pour autant lui fournir un travail
similaire à la cour de Nicosie. L’É. souligne à cet égard la fragilité de son identification
sur la seule foi du chroniqueur Florio Bustron avec un certain Gérard de Montréal,
attesté dans l’île à cette époque. Son introduction décortique ensuite l’influence que
ce texte copié dans les geôles de Cérines au printemps 1343 a exercé sur les chroniques
d’Amadi et de Bustron, rédigées à partir d’exemplaires supérieurs à celui de la
Bibliothèque Royale de Turin. L’édition qui suit présente en regard de chaque
paragraphe renuméroté une traduction italienne généralement sûre. Au plus peut-on
déplorer au § 288 de la p. 235 une erreur vénielle portant sur un effectif de dix galères
estimées abusivement à cinquante. La mention parallèle de la numérotation ancienne
de Raynaud permettra aux chercheurs de retrouver aisément les passages cités par
rapport à son édition
princeps ou celle de 1906 intégrée dans les
Documents arméniens
du
Recueil des historiens des croisades. Si les lectures de L.M. ne déjugent que rarement
l’œil expert de G. Raynaud, son édition présente l’avantage d’être publié dans un
format pratique, abondamment référencé. Un utile glossaire (p. 385-439) précède
l’index des noms en ancien français suivis de leur traduction italienne (p. 441-467).
Les médiévistes ou philologues ne pourront que tirer profit de la consultation de ce
récit, enrichi d’anecdotes sur les rivalités vénéto-génoises, le grand commerce
asiatique et une touchante complainte sur la chute d’Acre. Une place toute
particulière doit être accordée à cet égard à la description détaillée de la bataille de
Curzola (1298), qui eut pour mérite de hâter la libération des derniers prisonniers
pisans capturés par les Génois à La Meloria, quatorze ans plus tôt (p. 272-276) ! Gérard
de Montréal souligne qu’ils se révoltèrent à l’idée de recevoir comme compagnons de
cellule des Vénitiens au point d’être rapidement élargis par les autorités génoises,
encombrées de prisonniers…
Pierre-Vincent CLAVERIE
Alfred J. ANDREA, Contemporary Sources for the Fourth Crusade, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2000 ; 1 vol. in-8°, XII-330 p. (The Medieval Mediterranean Peoples,
Economies and Cultures, 400-1453, 29). ISBN : 90-04-11740-7. Prix : € 127 ; USD 153.
Une idée reçue consiste à réduire les sources de la quatrième croisade aux fresques
épiques de Clari et de Villehardouin au détriment de sources secondaires difficiles
d’accès. Ce constat a conduit A.J. Andrea à traduire à l’attention des non-latinistes et
des chercheurs isolés des textes aussi méconnus que la
Devastatio Constantinopolitana
(p. 205-221) ou le récit inséré dans le
Rituel de l’Église de Soissons (p. 223-238) à l’époque
de Nivelon de Quierzy et non Chérisy comme l’avance une tradition remontant à Du
Cange. Cette démarche louable s’inscrit dans un projet d’édition critique entrepris
par l’A. en 1992 à travers une révision du texte de l’Anonyme de Soissons publié au
XIX
e siècle de façon insatisfaisante
[1]. A.J.A. a trouvé bon de faire précéder ces récits
d’une lettre du comte Hugues IV de Saint-Pol retrouvée en 1985 (p. 177-201) et d’une
quarantaine de lettres issues des registres d’Innocent III (p. 9-176). Ces textes
intégraux fondés sur l’édition en cours d’O. Hageneder révèlent la maturation
progressive de la croisade à partir de son lancement officiel le 15 août 1198. Divers
emprunts aux
Gesta Innocentii III éclairent le contexte de ces épîtres traduites
malheureusement sans la mention de leur
incipit. La désapprobation d’Innocent III à
l’encontre de ceux « qui ont tourné leurs armes contre des chrétiens » émerge de sa
correspondance internationale comme de ses tentatives de récupération de la
croisade par le biais du cardinal de Saint-Marcel. Les textes retenus par l’A. révèlent
une intense activité diplomatique entre les différentes composantes de l’ost de la
croisade et le Siège apostolique pour des raisons canoniques puis de plus en plus
logistiques. Le pape semble avoir gardé durant toute cette période à l’esprit le sort de
la Terre sainte au point de fustiger en 1205 le cardinal Pierre de Capoue de son
transfert inopiné à Constantinople après avoir assuré son collègue Soffred de Pise de
sa profonde compassion. Le même souci émerge, contre toute attente, de la lettre
expédiée par le comte de Saint-Pol au duc Henri de Brabant en juin 1203 dans les
termes suivants : « Vous devriez aussi savoir que nous avons accepté de tournoyer
contre le sultan d’Égypte devant Alexandrie. Si, donc, quelqu’un désire servir le
Seigneur (comme cela s’impose) et aspire à porter le titre distingué et reluisant de
chevalier, laissez-le prendre la Croix et suivre le Seigneur, et laissez-le venir au
tournoi du Seigneur, auquel ce dernier l’invite en personne » (p. 201). Ce témoignage
accablant en faveur de la théorie du hasard reçoit un écho direct de l’Anonyme de
Soissons qui rapporte l’engagement d’Alexis IV à servir trois ans après son
rétablissement sur le trône l’œuvre de la croisade. Ce panégyrique de l’évêque
Nivelon (1176-1207) fournit un aperçu intéressant du mode de répartition en
Occident des
furta sacra perpétrés dans la ville impériale en avril 1204. Les
Gestes des
évêques d’Halberstadt relatent dans le même ordre d’idée en 1205 la translation dans la
cathédrale locale d’une série importante de reliques mentionnées un siècle plus tard
dans un authentique délivré par le patriarcat œcuménique à un médecin milanais (p.
262)
[2]! Ces contradictions trouvent leur explication dans une extrême fragmentation
des reliques signalée par Antoine de Novgorod avant même la chute de
Constantinople si l’on exclut les falsifications d’usage… L’ouvrage d’A.J.A. s’achève
par une ouverture sur les chroniques des cisterciens Ralph of Coggeshall et Aubry de
Trois-Fontaines que l’on voudrait voir élargie à d’autres sources par souci
d’objectivité (p. 265-309). La représentation de la croisade est en effet tenue depuis les
travaux de P. Rousset et de P. Alphandéry pour aussi importante que sa réalité
objective. Le bréviaire d’A.J.A. présente le mérite de fournir aux historiens des
éléments de réflexion sur la déviation de la quatrième croisade qui ne sauraient se
départir d’un éclairage hellénique. Le prix élevé de ce volume reste malheureusement
un obstacle majeur à sa diffusion en attendant la sortie d’une hypothétique édition
brochée.
Pierre-Vincent CLAVERIE
Elizabeth ARCHIBALD. Incest and the Medieval Imagination, Oxford, Clarendon
Press, 2001 ; 1 vol. in-8°, XV-295 p. ISBN : 0-19-811209-2. Prix : GBP 45.
Le thème de l’inceste apparaît fréquemment dans la littérature médiévale, que ce
soit dans les romans chevaleresques, les vies de saints ou les exempla. Angliciste
d’origine, E.A. élargit son étude pour examiner un grand nombre de textes latins et
vernaculaires (français, anglais, allemands) du Moyen Âge. Le désir incestueux
semble avoir été très répandu, reconnu tant chez la femme que chez l’homme, n’en
déplaise aux féministes modernes ; il est évoqué sans complexe ni surprise par les
auteurs anciens, qui sont pourtant obligés de montrer leur désapprobation du péché.
Souvent confondu avec le péché originel, l’acte n’est jamais, toutefois, placé au-delà
de la grâce de Dieu, qui n’attend que la contrition pour pardonner la faiblesse – but
avoué de tant d’histoires exemplaires.
L’A. commence par une présentation des lois ecclésiastiques, très complexes, qui
donnaient une définition très large à ce crime, si bien que le risque de commettre
l’inceste était infiniment plus grand que de nos jours. En effet, la notion d’inceste
couvrait les relations sexuelles, non seulement entre les membres d’une même famille
(et celle-ci au sens le plus large, dépassant de loin ce qu’on appelle aujourd’hui la
« famille nucléaire »), mais aussi entre les personnes ayant une « relation spirituelle »
par le baptême – ce qui interdisait le mariage entre parrains et filleuls ou famille de
filleuls, même quand aucun lien de sang n’existait entre eux. Système qui se prêtait,
évidemment, aux abus de toute sorte : dispensations accordées par l’Église pour des
raisons douteuses, parfois sous la pression royale, parfois contre paiement ;
« erreurs » plus ou moins volontaires, suivies d’arrangements compliqués si la vérité
éclatait un jour (selon le cas, on pouvait soit payer une amende à l’évêque, soit profiter
de l’occasion pour se débarrasser d’une épouse indésirable). C’est ce genre
d’argument qui a conduit à la fameuse annulation du mariage de Louis VII et Aliénor
d’Aquitaine, censés être trop proches parents, malgré quinze ans de vie commune et
deux enfants (mais pas d’héritier mâle) ; ou encore, au divorce de Catherine
d’Aragon, après vingt-quatre ans de mariage et cinq enfants (dont une seule
survivante, la future reine Marie), sous prétexte qu’elle avait d’abord été la belle-sœur
d’Henri VIII.
Ce survol du genre littéraire va de l’Antiquité (Œdipe) jusqu’à la fin du Moyen
Âge, car beaucoup d’histoires classiques ont fait l’objet d’adaptations ou de
commentaires par les auteurs chrétiens. Les romans les plus originaux sont classés
selon la nature de la relation : mère et fils (la légende de Grégoire en est le type), père
et fille (le groupe de La Manekine), ou frère et sœur (dont plusieurs exemples sont
associés à l’épopée arthurienne). Le dernier chapitre se consacre au cas très particulier
de la Vierge Marie, « l’exception immaculée » qui semble échapper au tabou de
l’inceste ; à la fois fille et épouse de Dieu le Père, elle est aussi, en tant que mère du
Christ, mère et sœur de Dieu dans le mystère de la sainte Trinité. Ce livre original, fort
bien documenté et d’un style limpide, constitue une contribution profonde à la
compréhension d’un problème humain douloureux, toujours d’actualité, dans ses
dimensions légales, familiales, morales et littéraires à travers les âges.
Leo CARRUTHERS
Eugene GREEN, Anglo-Saxon Audiences, New York, Lang, 2001 ; 1 vol. in-8°, XI-235
p. (Berkeley Insights in Linguistics and Semiotics, 44). ISBN : 0-8204-45509. Prix :
USD 55,95.
Un problème de fond pour l’historien, tout comme pour le critique littéraire, réside
dans la difficulté de franchir les obstacles culturels qui nous séparent des générations
précédentes, afin de bien pouvoir situer les choses – documents et événements – dans
leur contexte réel et complexe. Malgré les outils propres à nos disciplines, et même
avec l’aide d’une sympathie intuitive et d’un saut de l’imagination, peut-on vraiment
entrer dans l’esprit des gens d’une autre époque ? Par l’application des techniques
modernes de l’analyse textuelle (grammaire fonctionnelle, sémiotique du discours),
ce volume tente de répondre à la question, en tout cas pour l’Angleterre telle qu’elle
apparaît dans la littérature vieil-anglaise.
Pour ce faire, l’A. fait appel à de nombreux genres littéraires couvrant la période
anglo-saxonne du IXe au XIe siècles. Naturellement, les types de textes les mieux
représentés, les plus étudiés ici, sont ceux qui, à travers les aléas de l’histoire, ont
survécu en nombre le plus grand : les codes de loi promulgués par les rois (à partir
d’Alfred, bien qu’existent des codes plus anciens) ; les sermons, soit signés (Ælfric,
Wulfstan), soit anonymes (les collections de Blickling et Verceil) ; et la poésie, dont un
corpus important nous est parvenu, à commencer par le célèbre Beowulf. Ce sont ces
trois genres qui structurent les divisions du livre, précédées par une introduction ;
mais la présence de cette dernière crée l’attente d’une conclusion générale qui
manque, malheureusement, laissant l’argument quelque peu en suspension à la fin.
Quel que soit le document, l’analyse du langage, d’après E.G., permet de dégager
les niveaux de rhétorique, le rapport entre langue et genre, et par conséquent, de
mieux comprendre l’esprit des auteurs, voire de leurs auditoires. L’A. tend à insister
sur l’aspect directif, incitatif (pour ne pas dire manipulateur), de tout texte : les rois,
les conseillers royaux et les homélistes cherchent à engager et à diriger l’esprit du
public vers le bien personnel et commun, selon la définition des autorités. Les poètes
aussi, à leur manière plus créative, invitent l’auditoire à réfléchir sur le passé, le
présent et le futur, à transcender le quotidien – à faire, justement, ce saut de
l’imagination qui seul permet de s’engager avec l’esprit des autres êtres humains.
En insistant sur le contexte historique des textes, aussi bien sur celui que révèlent
d’autres sources anciennes ou récentes (les chroniques, l’archéologie) que sur celui
livré par les documents eux-mêmes, l’A., littéraire et linguiste d’origine, se situe
clairement dans le courant pragmatique post-moderniste : le « texte sans contexte »
n’a plus d’intérêt aujourd’hui. Si l’on peut critiquer E.G. sur un point, c’est justement
d’avoir oublié un aspect fondamental du contexte dans lequel se situe toute la
littérature vieil-anglaise. Car les documents rédigés en langue vernaculaire, s’ils
donnent parfois accès, plus que ne le font les textes latins, aux modes de pensée du
peuple anglais médiéval, ne peuvent jamais nous faire entrer dans l’esprit des
« barbares laïques » (p. 1), pour la simple raison que toute la littérature anglo-saxonne
ancienne était produite par une société chrétienne cultivée, déjà assez éloignée de ses
ancêtres germaniques païens.
Leo CARRUTHERS
Barbara NEWMAN, God and the Goddesses. Vision, Poetry and Belief in the Middle
Ages, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2002 ; 1 vol. in-8°, XIII-446
p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-3691-2. Prix : USD 42,50 ; GBP 30,00.
Il faut dire d’emblée que l’emploi, dans le contexte chrétien qui prévalait durant
le Moyen Âge, du mot goddesses (déesses) dans le titre de ce livre est une innovation,
non dépourvue d’une certaine volonté provocatrice, dont B.N. – théologienne
féministe – se montre parfaitement consciente (p. 305). Car il est évident que le
christianisme, tout comme les autres religions monothéistes, en ne reconnaissant
qu’un seul et unique Dieu, ne peut admettre l’existence d’une multiplicité de divinités
complémentaires, qu’elles soient masculines ou féminines d’ailleurs. Il en résulte que
la présente étude, aussi vaste et érudite soit-elle, se trouve en quelque sorte viciée à
la base par une erreur de perception qui aurait pu être évitée par un peu plus de bon
sens. L’A. suggère, en effet, que nombre de chrétiens du Moyen Âge, ressentant,
consciemment ou non, le besoin de contrebalancer la masculinité présupposée de
Dieu disséminée par l’idéologie dominante, érigeaient les allégories en déesses
réelles, non symboliques mais agissant en médiatrices.
Certes, la littérature médiévale, tant profane que religieuse, foisonne de « Filles de
Dieu » et autres personnages féminins d’une énorme diversité : abstractions (Nature,
Raison, Pauvreté), vertus morales (Prudence, Justice, Force), sciences humaines
(Philosophie, Théologie, Musique), dons divins (Grâce, Charité, Piété), ou qualités
transcendantales appartenant au Créateur lui-même (Perfection, Bonté, Sagesse) ; la
liste complète en serait très longue. Il est généralement accepté par les historiens de
la pensée que ces images, éléments de rhétorique, ont leur juste place dans l’écriture,
car la personnification allégorique traduit les efforts des uns pour enseigner une
vérité humaine, ou des autres pour communiquer une perception mystique, difficiles
à exprimer en langage savant. Tous les auteurs médiévaux, en effet, ne sont pas
écolâtres, ni ne cherchent à utiliser le vocabulaire précis, technique, qui convenait aux
enseignants universitaires. Il est clair que, par la formation même de la langue latine
et de ses filles romanes, la majorité des termes exprimant l’abstraction est du genre
grammatical féminin ; rien de plus normal, par conséquent, à ce que la
personnification soit, elle aussi, féminine. Même l’anglais moderne, qui a pourtant
remplacé le genre grammatical (qui existait en vieil-anglais) par la notion de genre
naturel, n’échappe pas à cette règle, étant donné qu’il emprunte presque tout son
vocabulaire abstrait du latin et du français.
Mais l’argument grammatical est loin de satisfaire B.N., qui, tenant à ses
« déesses », refuse de voir le sexe des figures poétiques comme un impératif
langagier. Elle ne se laisse pas tenter, non plus, par l’explication proposée par la
psychologie archétypale qui verrait en elles des émanations de la Grande Mère de la
Terre, présente dans de nombreuses mythologies pré-chrétiennes, qui aurait survécu
à travers les âges. En adoptant le point de vue de la religion comparée l’A. tente de
prouver, en revanche, que l’imagination chrétienne, certes distinctive et novatrice en
matière de littérature, était bien plus radicale sur la question que ce que l’on admet
communément. Dans la poursuite de son idée, elle fait appel à quantité de textes, en
latin et en plusieurs langues vernaculaires, de l’époque médiévale. Fruit de réflexion
profonde, le résultat est un livre indéniablement remarquable, mais qui n’emporte
pas l’adhésion à sa thèse principale.
Leo CARRUTHERS
Medieval Frontiers : Concepts and Practices, ed. David ABULAFIA et Nora BEREND,
Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol., 308 p. ISBN : 0754605221. Prix : GBP 47,50. Identitad y representación de la frontera en la España medieval (siglos XI-XV), éd.
Carlos DE AYALA MARTINEZ et Philippe JOSSERAND, Madrid, Casa de Velásquez, 2001 ;
1 vol., X-341 p. (Coll. de la Casa de Velazquez, 75).
Le mot de « frontière », qui a fourni te thème de deux colloques tenus en 1998, l’un
à Cambridge, l’autre à Madrid, réunissant respectivement 13 et 14 communicants,
recouvre des réalités très diverses ; c’est ce que soulignent les deux introductions
dues l’une à D. Abulafia (qui parle de « sept types d’ambiguïtés »), l’autre à
P. Toubert.
Celui de Cambridge s’est attaché à montrer toute la diversité des problèmes. Nous
voyons comment le passage d’un chef musulman au service d’un roi chrétien
d’Espagne ne choque pas les hommes du IXesiècle ; deux siècles plus tard,
l’historiographie atteste que la notion de « guerre sainte » s’est durcie. L’empire
byzantin a supporté les amputations territoriales que lui infligeaient Slaves et Arabes
dès lors que les symboles de l’autorité impériale n’étaient pas contestés et, lorsque
reprit son expansion, il s’est accommodé d’accords de voisinage exprimant une
soumission formelle, sans entretenir un réseau rigide de forteresses, et en laissant
souvent l’initiative aux chefs militaires. Dans le royaume latin de Jérusalem, fidélités
et obligations ne se recouvrent pas toujours, et la coexistence est de règle. Nous
doutons ici que l’expression rex Jerusalem Latinorum traduise une « identité
ethnique » : pour nous il s’agit plutôt de distinguer la lignée des rois latins de la
royauté davidique. Le mot italianisé tuazo n’est pas d’origine arabe : c’est le français
« tuage », redevance due pour l’abattage des bêtes. Et, s’il n’y a pas de mention de qadi
en terre franque, les attributions judiciaires de celui-ci n’étaient-elles pas exercées à
Tyr par le « raïs des Sarrasins ». À Chypre, les Latins (et les Syriens) paraissent
privilégiés par rapport aux Grecs ; ceci tient sans doute à leur statut coutumier. À
Caffa, face à un empire mongol qui n’est peut-être pas un « inorganic world », nous
voyons une ville génoise, mais qui admet des formes intermédiaires. Au Danemark,
malgré l’historien Saxo qui les regardait comme des païens, objet d’une guerre totale,
les Wendes entrent dans la population du royaume. Face aux Lithuaniens qui
résistent à la christianisation, leurs voisins chrétiens sont portés à admettre les
pouvoirs des dieux païens. En Mazovie, on rencontre au XVIesiècle une campagne de
définition des limites des terroirs imposée par la royauté polonaise. Le roi Bela IV de
Hongrie écrit au pape, en 1250, que si on ne lui accorde pas certaines concessions, son
royaume pourra cesser de se faire le rempart de la chrétienté face aux Mongols. On
cherche même à traduire en termes de « frontière » les oppositions qui se manifestent
dans les Îles britanniques face à la réforme ecclésiastique des XIIe et XIIIesiècles… Et
la découverte des peuples primitifs des îles Canaries amène Boccace et Pétrarque à
chercher comment ils se situent au regard de l’humanité : pour le premier, ils vivent
en état d’innocence, pour le second, ils sont proches de l’animalité.
En face de cette diversité d’horizons et de points de vue, le colloque madrilène
apparaît comme beaucoup plus centré sur l’espace ibérique, et le problème de la
« frontière » y concerne avant tout ce qu’on appelle depuis 1059 la frontera de Moros.
Il n’en aborde pas moins des questions très variées. D’abord l’évolution même de la
notion de frontière : terre de marche, zone militaire pour chrétiens et musulmans, et
assez perméable, se prêtant à la conclusion d’alliances entre les uns et les autres, elle
devient plus linéaire, se hérisse de fortifications qui servent d’appui à des concessions
féodales. Les royaumes chrétiens finissent par définir une certaine unité d’action,
assez tardive dans le cas de la Navarre. La réaction musulmane qui commence avec
Al-Mansûr a favorisé la naissance d’un climat d’hostilité permanent. Mais la nouvelle
définition de la frontière s’accompagne d’une « población » dans la conception de
laquelle s’insère un élevage extensif et transhumant. Les ordres religieux militaires,
qui se sont très tôt dégagés de leur implication en Terre sainte qui était assez générale
à l’origine, deviennent des instruments de la politique royale et contribuent à la mise
en valeur des terres reconquises. Il n’est pas jusqu’à un prélat, capturé par les Maures
de Grenade et qui composa un traité pour fournir des arguments à ses
coreligionnaires captifs exposés au prosélytisme musulman, qui, en rassemblant tout
un arsenal aux éléments souvent contestables, ne nous apprenne que sa fréquentation
des Sarrasins ne l’a pas disposé à entrer dans les voies d’une amicale controverse…
Ainsi c’est tout un ensemble de perspectives fort variées, dans un cadre plus limité
que celui qu’envisageait le colloque cantabrigien, qui vient enrichir lui aussi l’étude
des diverses données qui se laissent englober dans le concept de « frontière ».
Jean RICHARD
Yvonne FRIEDMAN, Encounter between Enemies. Captivity and Ransom in the Latin
Kingdom of Jerusalem, Leyde-Boston-Cologne, Brill, 2002 ; 1 vol. in-8o, XV-295 p., pl. (Cultures, Beliefs and Traditions. Medieval and early modern Peoples, 10).
ISBN : 90-04-117067. Prix : € 119,00.
Précédé de plusieurs articles et communications sur ce sujet, l’ouvrage
d’Y. Friedman a rassemblé une documentation abondante, malgré sa dispersion, sur
un phénomène important : la captivité dans le monde des croisades. Les croisés, qui
ne l’envisageaient pas au départ, l’ont vite découvert : dès le désastre subi par les gens
de Pierre l’Ermite à Civitot. Des rafles énormes, de longues captivités (que l’on songe
entre autres à celles de Renaud de Châtillon et de Raymond III de Tripoli), des
rançons considérables (il n’est pas exclu qu’Ernoul ait exagéré le montant de celle de
Baudouin de Rames, qui était son héros), des rachats collectifs, comme celui des
Francs assiégés à Jérusalem. Il faut y ajouter des conséquences psychologiques,
familiales, sociales : le captif est-il méprisé parce qu’il a préféré la prison à une mort
glorieuse (l’A. y voit la cause du discrédit qui aurait pu faire perdre son trône à
Baudouin II) ou bien est-il un vaillant guerrier malheureux, de surcroît exposé au
martyre s’il se refuse à renier sa foi ? La femme qui a pu ne pas résister aux exigences
de son vainqueur s’expose à être répudiée. Tel grand seigneur même n’a-t-il pas été
contraint à livrer sa propre fille pour prix de sa liberté ? C’est ainsi que Saladin a été
en mesure de faire cadeau au khalife, en 1187, de quatre jeunes esclaves, « filles de
roi », l’une d’elles étant la fille de Balian d’Ibelin… Si la coutume oblige le vassal à
racheter son seigneur captif, la réciproque n’intervient pas, et telle grande famille s’est
ruinée pour racheter un des siens.
L’affrontement entre l’Orient esclavagiste et l’Occident qui ignorait l’esclavage a-t-il amené les Francs, parce qu’ils ne regardaient pas le captif comme une
marchandise, à massacrer plus libéralement les vaincus que leurs adversaires ? Ils se
seraient en tout cas vite mis à leur école. L’A. a collecté toutes sortes d’informations
sur la vie des captifs, des captives, les perspectives de la fuite ou du rançonnement.
Elle insiste sur une évolution. Byzantins et Musulmans avaient mis au point (du
moins au Xes.) un système d’échange et de rachat. Les communautés juives
s’imposaient pour racheter les leurs. Selon elle, les Francs ignoraient l’usage habituel
de la rançon, sauf dans des cas exceptionnels, et c’est au contact des musulmans qu’ils
l’auraient découvert, alors qu’au départ ils mettaient à mort leurs captifs. Ici nous
invoquerions l’usage habituel dans les tournois, exercices courants dans la classe des
chevaliers, de l’obligation pour le vaincu de se racheter (on le voit pratiquer sous les
murs d’Acre, lorsque les deux camps ont arrangé une rencontre entre deux jeunes
garçons) ; les massacres peuvent relever d’autres mobiles, et des chefs musulmans
n’hésitent pas à les pratiquer (ainsi Il-Ghâzi en 1119). Mais il est certain que les Francs
ont été longs à institutionnaliser la pratique du rachat et que ce n’est qu’après 1187 que
le pape a recommandé aux chrétiens de racheter leurs frères prisonniers et endossé
l’institution des trinitaires.
Y.F. relève les nombreux cas où des chefs francs ont refusé de racheter leurs
compagnons captifs ; peut-être n’a-t-elle pas reconnu-là un principe qui leur
interdisait de renoncer à la possession d’une place forte en échange de la vie d’un
prisonnier, principe qui ne connut guère d’entorse qu’au lendemain de Hattin. Elle
relève les contradictions entre les dires d’auteurs qui se complaisent à décrire les
massacres et d’autres sources, y compris à propos de la prise de Jérusalem de 1099 où
Albert d’Aix donne des informations que contredisent auteurs arabes et documents
d’origine juive.
Elle conclut à une humanisation progressive des rapports entre les adversaires et
à la définition de « lois de la guerre » dans lesquelles l’Espagne avait précédé l’Orient
latin. De fait, au XIIIes. , toute croisade s’achève par des négociations au cours
desquelles on décide d’un échange des prisonniers faits de part et d’autre. Ainsi à ce
sujet d’une grande ampleur, a-t-elle apporté un très utile éclairage.
Jean RICHARD
Igor M. DIAKONOFF, The Paths of History, Cambridge-New York-Melbourne,
Cambridge U.P., 1999 ; 1 vol. in-8°, XI-355 p. ISBN : 0-521-64398-8. Prix : GBP 35 ;
USD 54,95.
I.M. Diakonoff, professeur émérite à l’Université de Saint-Petersbourg, est
spécialiste de l’Antiquité orientale. Cela ne l’empêche pas de nous présenter un
panorama de l’histoire de l’humanité, depuis le paléolithique jusqu’au XXe siècle. Son
livre est d’abord paru en russe en 1994, donc après le démembrement de l’U.R.S.S.
Aussi n’est-il plus question de monopole marxiste sur la vie intellectuelle. Au
contraire, les historiens déploient des approches théoriques nouvelles sur l’histoire
de leur pays et du monde. The paths of history se présente comme l’un des résultats les
plus novateurs de ce changement intellectuel. L’A. s’est efforcé de déterminer les lois
qui, d’après lui, gouvernent l’histoire de l’humanité en partant des théories marxistes,
mais avec d’énormes différences. De cinq périodes, il passe à huit : quatre jusqu’à la
fin de l’Antiquité, quatre du Moyen Âge à nos jours. De plus, il constate que le passage
d’une étape à l’autre ne se fait pas toujours à travers des conflits ou des révolutions.
Ensuite, il ne limite pas sa perception des choses à l’histoire socio-économique, mais
aborde aussi les aspects culturels, religieux, technologiques, éthiques… Enfin, il
constate que l’évolution sociale n’implique pas nécessairement le progrès : il y a sans
doute plus de prospérité à notre époque, mais aussi d’épuisement des ressources, de
dégradation de l’environnement, de purifications ethniques, etc. Son pronostic pour
l’avenir est d’ailleurs teinté d’incertitudes.
Pour nous en tenir à la période médiévale, la cinquième phase, I.M.D. nous fait part
des caractéristiques qu’il discerne. Il constate tout d’abord un changement dans
l’éthique : ce qui, après une longue période de clandestinité, devient la norme – en
Europe occidentale, le catholicisme – acquiert une forme dogmatique et prosélyte.
L’Église veille à ce que la population adhère, sans lui laisser le choix, donc sans plus
de tolérance, à la religion considérée comme sanctifiant la situation sociale. Le
manque de confort devient chronique et insurmontable, même pour la classe
dominante. Les armes sont désormais aux mains de la classe dirigeante et plus aux
mains des paysans qui, chez les Romains, devenaient soldats quand c’était nécessaire.
Le paysan du Moyen Âge est attaché à la terre qu’il travaille, un point c’est tout. De
plus, il est soumis à son maître qui exerce sur lui des pouvoirs sans limite. Les guerres
subissent de profondes mutations. Elles n’ont plus des causes socio-économiques,
mais socio-psychologiques : la gloire militaire devient « le » critère de dignité d’un
homme. I.M.D. compare cet état de fait aux gladiateurs de l’Antiquité et aux
footballeurs de notre époque… ! Autant de caractéristiques qui marquent le Moyen
Âge.
Ces considérations obligent à revoir le point de départ de la cinquième phase dans
le monde. L’A. constate que jusqu’ici les repères sont basés sur l’expérience de
l’Europe. Or, les « lois » qui les régissent n’apparaissent pas seulement en Europe,
mais partout sur la Terre et pas nécessairement au même moment. La périodisation
traditionnelle ne convient donc pas pour le reste du monde. En Europe, le passage
entre l’Antiquité et le Moyen Âge s’amorce au IVe siècle et se précise ensuite ; au
Japon, c’est au VIIIe siècle ; en Chine, au Ier siècle déjà : la dynastie régnante embrasse
le confucianisme et le nombre d’esclaves s’accroît considérablement, entre autres
critères retenus. Et ainsi de suite pour les autres parties du monde : Inde, Afrique,
Amérique, etc. I.M.D. sait qu’il n’est pas spécialiste de la période médiévale, ni de
celles qui suivent. Il se considère donc comme seul responsable de ses points de vue
et décide d’omettre toute référence pour ne pas impliquer des collègues dans ses
conclusions qu’il qualifie de « peut-être fausses ». Une telle humilité est tout à son
honneur et laisse rêveur…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Medievalism in the Modern world. Essays in honour of Leslie Workman, éd.
Richard UTZ et Tom SHIPPEY, Turnhout, Brepols, 1998 ; 1 vol. in-8°, XI-452 p. (Making
the Middle Ages, 1). ISBN : 2-503-50166-2. Prix : € 63,00.
Cet ouvrage sur la représentation et l’usage que l’on fait du Moyen Âge aux
époques ultérieures est édité en l’honneur de L. Workman. Celui-ci est considéré
comme le fondateur du « médiévalisme », l’étude du Moyen Âge comme
construction imaginaire dans la société occidentale du XVIe siècle jusqu’à notre
époque. Il s’intéresse aussi bien à l’origine des études sur le Moyen Âge qu’à
l’influence de la période médiévale sur l’art, la littérature et la culture populaire. Le
volume contient 26 contributions présentant autant d’approches différentes de la
« réception » de la culture médiévale dans le monde occidental moderne et
contemporain. Cette influence culturelle est accaparée par des rois, des écrivains, des
conquérants, qui se tournent vers le passé médiéval pour trouver des faits et histoires
qui justifieraient ce qui arrive à leur époque. Le monde politique s’approprie et se
réapproprie le passé médiéval. Frédéric de Prusse, par exemple, organise des cortèges
médiévalisants dans le but de contenir des parades au ton quelque peu
révolutionnaire. Les légendes médiévales sont utilisées pour justifier certaines lois.
Les textes de Walter von der Vogelweide sont repris au XIXe siècle avec un ton
nationaliste ; au XXe siècle, ils servent le fascisme ; après 1945, on leur donne une
résonance plus pacifiste ! Saint Georges, en Angleterre, est ramené au devant de la
scène pour contrer le nationalisme écossais, mais aussi pour montrer une certaine
opposition à l’Union européenne qui risque de priver l’Angleterre de son autonomie.
La création littéraire trouve aussi son inspiration dans le Moyen Âge. Des écrivains
de la Renaissance anglaise mêlent à leurs œuvres des textes chevaleresques. Plus tard,
l’idéal de chevalerie sert également le romantisme. Quant à l’héroïsme, il représente
la rudesse et les vertus martiales. Tout cela donne lieu à des copies, des traductions,
pour aboutir finalement à des interprétations erronées, des anachronismes… en
attendant de revenir au texte original.
Il n’est donc pas question ici de l’étude du Moyen Âge lui-même, mais des artistes,
des écrivains et des hommes de pouvoir qui ont construit une idée du Moyen Âge.
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Voyages et voyageurs à Byzance et en Occident du VIe au XIe siècle. Actes du
colloque international organisé par la Section d’Histoire de l’Université Libre
de Bruxelles en collaboration avec le Département des Sciences Historiques de
l’Université de Liège (5-7 mai 1994), éd. Alain DIERKENS et Jean-Marie SANSTERRE,
coll. Jean-Louis KUPPER, Genève, Droz, 2000 ; 1 vol. in-8°, 421 p. (Bibliothèque de la
Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 278). ISBN : 2-87019-278-9.
Mettre en parallèles Byzance et l’Occident, c’est en soi un thème très intéressant.
Mais élargir cet aspect comparatif en y ajoutant les relations directes entre les deux
parties du monde médiéval augmente encore l’apport de ce recueil d’articles. Il est le
résultat d’un colloque qui s’est tenu en 1994 sur l’initiative de l’Université libre de
Bruxelles, avec la collaboration de l’Université de Liège : les recherches de celle-ci en
matière de géographie historique y sont toujours importantes depuis l’impulsion
donnée par A. Joris.
Les 17 contributions centrées sur les voyages et les voyageurs abordent de très
nombreux sujets connexes. J.L. Kupper écrit avec raison dans ses conclusions qu’une
telle histoire « débouche presque nécessairement sur une histoire de la civilisation ».
Le voyage est bien le fil conducteur des différentes contributions. Il est question, entre
autres, des infrastructures, routes et moyens de locomotion, des itinéraires suivis, des
catégories de voyageurs, mais aussi de la communication orale, de l’image du monde,
de la littérature, de la réputation et du statut des voyageurs, des techniques de
construction navale, et sous-jacente, de la thèse d’H. Pirenne, pour qui la rupture du
grand commerce méditerranéen est provoquée par le triomphe de l’Islam.
Les routes et les itinéraires sont l’objet de plusieurs communications. M. Kaplan
met en évidence la complémentarité des routes terrestres et maritimes dans l’Empire
byzantin : les voyageurs empruntent les premières ou les secondes selon les
circonstances, la sécurité du moment, l’état des routes. Ce n’est qu’au XIe siècle que
les routes sont désertées à cause de l’arrivée des Turcs. D. Claude passe en revue les
trois itinéraires hérités des Romains qui relient l’Occident à l’Empire byzantin et au
Moyen Orient : la route fluviale par le Danube et la Mer Noire, la route terrestre des
Balkans et la Méditerranée. De nouveau, ils sont utilisés selon les circonstances, la
distinction entre voyages par mer, rivières ou terre étant théorique. M. Balard donne
la suite chronologique en étudiant certains voyages vers Byzance, notamment celui
qu’entreprit Liutprand de Crémone envoyé en ambassade. Il fait part des énormes
difficultés que l’on peut rencontrer entre les VIe et XIe siècles, mais il n’en conclut pas
pour autant à la rareté des voyages, même si l’absence des textes incite à le croire. Si
la circulation a toujours été présente entre l’Orient et l’Occident durant le haut Moyen
Âge, il en est de même au Nord de l’Europe. M. de Waha fait part de la situation des
routes fluviales et maritimes, de l’évolution des différents types de navires, qu’ils
soient destinés à la navigation fluviale, au cabotage en mer ou à la navigation
hauturière. Il constate que l’évolution des bateaux est parallèle au développement
commercial. Étudier l’activité fluviale et maritime est donc révélateur des conditions
économiques et sociales.
Les espaces parcourus sont relativement bien connus. Mais qui sont les
voyageurs ? Il en est de tous types. Certains voyagent par métier (courriers,
ambassadeurs, marchands) ou dans un but religieux (pèlerins). D’autres sont des
voyageurs forcés (soldats, exilés, fonctionnaires), sans compter ceux qui se déplacent
pour l’agrément (vers les résidences d’été), pour assister à des événements précis
(synodes, conciles, fêtes), etc. É. Malamut les répertorie dans leur multiplicité et
mentionne la littérature voyageuse : livres de pèlerinages, récits hagiographiques,
rapports d’ambassades, chroniques, correspondances,…
Parmi ces différentes catégories de voyageurs, les pèlerins tiennent une place
privilégiée. P. Maraval étudie les pèlerins orientaux dans l’Empire byzantin, qui sont
essentiellement des visiteurs de proximité, même si les pèlerins vers la Palestine ne
sont pas absents. Nous savons que la vénération des lieux saints a fait l’unanimité et
a attiré toutes les catégories de fidèles, appartenant à toutes les classes : nobles,
marchands, artisans, ouvriers du bâtiment, marginaux, moines, évêques et clercs.
Seuls manquent les paysans.
Certains voyages sont sans doute d’une importance capitale. Pensons à ceux
qu’entreprennent les legati et les missi carolingiens : ils contribuent, par les
informations qu’ils fournissent, au maintien d’un Empire vaste de près de 9 millions
de kilomètres carrés (J.L. Nelson). Les souverains tenaient d’abord à être informés de
la situation dans leur État, mais aussi de ce qui se passait au-delà des frontières. Cette
nécessité d’information se retrouve chez les Byzantins, d’autant plus que leurs
ressources militaires étaient restreintes et le rôle de la diplomatie d’autant plus
nécessaire (J. Shepard).
Parmi les voyageurs, les marchands occupent une place importante. Pourtant, N.
Oikonomidès constate que les textes ne mentionnent pratiquement pas de marchands
byzantins en voyage. Il attribue cet aspect étonnant au fait qu’ils n’ont pas pu ou n’ont
pas voulu écrire sur leurs voyages par manque de culture, de temps, ou tout
simplement de curiosité. St. Lebecq signale l’évolution des organisations marchandes
dans le Nord de l’Europe : de petites entreprises artisanales, elles deviennent des
sociétés précapitalistes. Cette modification est le fruit de contacts, donc de voyages,
entre les Scandinaves et Byzance par les plaines russes. J.P. Devroye et C. Brouwer
abordent la participation des juifs au commerce dans le monde franc. Ils ne sont pas
à proprement parler des voyageurs mais des immigrants, donc des voyageurs sans
retour, qui s’installent de manière durable et en groupe dans une ville. Pourtant, ils
gardent une réputation d’étrangers et vivent dans un climat permanent d’insécurité.
Tous les voyageurs ne sont pas toujours bien considérés. J.M. Sansterre étudie le cas
du moine errant bien ou mal vu selon qu’il est considéré comme pèlerin ou vagabond.
Un autre problème d’importance, quand on voyage, est celui de la connaissance
des langues étrangères. Trois contributions montrent à cet égard des attitudes
différentes selon les circonstances ou les mentalités. Apparemment, les Grecs
s’intéressent peu aux langues étrangères, peut-être par esprit de supériorité. Les
Russes, qui entrent en contact avec eux, apprennent donc un peu le grec parlé (F.J.
Thomson). Les Arméniens, par contre, apparaissent plus grécophiles et apprennent
le grec, sans doute pour traduire des textes grecs dont ils ont besoin depuis leur
conversion au christianisme (R.W. Thomson). Enfin, les missionnaires à l’œuvre dans
les pays germaniques ont fait preuve d’une attention grandissante vis-à-vis des
dialectes vernaculaires par souci d’efficacité (M. Banniard).
Un tel colloque devait immanquablement nous ramener à la thèse d’H. Pirenne. M.
Mc Cormick pose sans doute la bonne question : le monde carolingien était-il le
dernier frémissement d’un monde antique en voie de disparition ou au contraire les
prémices d’un monde nouveau ? La réponse paraît difficile à trouver vu la rareté des
sources. Pourtant des méthodes nouvelles s’élaborent qui aident peut-être à y voir
clair. Par exemple, M. Mc Cormick se lance dans la prosopographie, c’est-à-dire une
étude de biographies collectives. Grâce à un vaste dépouillement des sources, il
reprend tous les Occidentaux qu’il a repérés pour être allés à Byzance ou à Jérusalem
et tous les Byzantins arrivés en Occident durant les VIIIe et IXe siècles. Il livre ici un
échantillon de son travail, non en publiant la prosopographie, mais en indiquant la
richesse des informations qui en sont tirées et les conclusions permises, entre autres
une certaine reprise des communications au cours du VIIIe siècle.
Dans ses conclusions, J.L. Kupper insiste sur un point essentiel qui ressort du
colloque : la nécessité de relire les sources, de les confronter à la documentation
archéologique, de faire appel à de nouvelles méthodes pour les interpréter avec plus
de discernement. Il énumère aussi les idées fortes. L’essoufflement du commerce
méditerranéen se manifeste au VIe siècle déjà, donc bien avant l’expansion
musulmane, sans pour autant aboutir à son extinction après les invasions arabes.
L’empire carolingien fait preuve de dynamisme dans tous les domaines : politique,
militaire, religieux, économique. Et au fil du temps, on constate une intensification de
la circulation, en particulier des pèlerinages, ainsi que des liens entre l’Europe
chrétienne et le monde musulman. Le voyage est bien un sujet qui fait rêver, mais qui
nous éclaire de manière concrète sur de multiples aspects de la vie au Moyen Âge.
C’est avec raison que l’histoire des voyages a été mise en parallèle avec l’histoire de
la civilisation…
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
Formes de la critique. Parodie et satire dans la France et l’Italie médiévales, éd. Jean-Claude MÜHLETHALER, coll. Alain CORBELLARI et Barbara WAHLEN, Paris, Champion,
2003 ; 1 vol. in-8°, 270 p. (Colloques, congrès et conférences sur le Moyen Âge, 4). ISBN :
2-7453-0853-X. Prix : € 33,00.
Ce volume réunit les actes du colloque qui s’est tenu à Bogliasco en juin 2001 autour
de la parodie. La préface de J.Cl. Mühlethaler, après avoir rappelé l’intérêt d’étudier
un concept ignoré du Moyen Âge, souligne la difficulté à définir le « renversement »
qui sert de fondement à la parodie. Elle synthétise et discute ensuite les onze articles,
qui sont regroupés en quatre parties (I. Ouverture : la parodie entre rire et sérieux, II. De
la parodie à l’autoparodie, III. Savoir et sagesse en question, IV. Clôture : brûler les dieux qu’on
a adorés). Cinq articles sont en français, les six communications en italien sont
précédées d’un résumé en français. Une brève bibliographie récapitule les ouvrages
et articles cités par les auteurs, sans proposer de synthèse sur le sujet.
L’étude de M. Bonafin porte sur le Voyage de Charlemagne et insiste sur la dérision
parodique en utilisant les travaux de l’anthropologue F. Ceccarelli. L’article de N.
Pasero sur G. Calvalcanti et Le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle s’interroge sur
l’autoparodie. S.M. Barillari travaille sur un exemple d’autoparodie dans l’Enfer de
Dante. M.L. Meneghetti met en évidence dans la chanson de Conon de Béthune Bel
doce Dame chiere une structure d’antithèse qui fait passer du bendit au maldit de la
dame, dans un jeu d’autoparodie d’une strophe à l’autre. Y. Foehr-Janssens étudiant
la voix et le vêtement dans le Dit des Hérauts de Baudouin de Condé met en évidence
une dimension autoporodique et « une satire discrètement anti-chevaleresque ».
Dans son analyse du Versus de Unibove, L. Rossi s’intéresse aux connexions entre
diablerie et comique. R. Brusegan étudie la parodie que le Detto del gatto lupesco (Dit
du Chat Loup, XIIIe siècle) fait du discours savant médiéval, et plus généralement de
tous les « genres élevés ». A. Corbellari analyse le comique en relation avec la figure
du clerc dans le Lai d’Aristote de Henri d’Andeli. M. Lecco relève les nombreux jeux
parodiques de Renart le Contrefait. É. Hicks réfléchit sur l’irrévérence parodique et
J.Cl. Mühlethaler relève, dans le Livre du Cuer d’amours espris de René d’Anjou de
nombreux renversements liés à la désillusion que suscitent les idéaux chevaleresque
et amoureux, dans un jeu de récriture mélancolique, qui passe par la parodie littéraire
et ouvre sur « la dénonciation satirique du pouvoir par le biais d’une mise en question
de la propagande à la gloire de la maison royale ».
La diversité des textes analysés contribue à mettre en évidence des stratégies et des
finalités divergentes, qui posent le problème du support de la parodie et de la
réception de celle-ci (ce dernier problème pourrait peut-être trouver des
prolongements). Par ailleurs, le champ romanesque est malheureusement laissé de
côté, alors qu’il fournirait peut-être des exemples montrant bien la difficulté qui existe
à lire, par-delà les siècles, la parodie et la satire (l’exemple bien connu du Bel Inconnu
n’est pas unique). Quoi qu’il en soit, ce recueil confirme que le texte médiéval, souvent
reprise, récriture, redite, est certainement un terrain privilégié d’études sur la satire
et la parodie : la confrontation gagnerait peut-être au dialogue avec les siècles
postérieurs.
Christine FERLAMPIN-ACHER
Ute VON BLOH, Ausgerenkte Ordnung. Vier Prosaepen aus dem Umkreis der Gräfin
Elisabeth von Nassau-Saarbrücken : Herzog Herpin, Loher und Maller, Huge
Scheppel, Königin Sibille, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, VIII-473 p., ill.
(Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 119).
ISBN : 3-484-89119-X. Prix : € 58,00 ; CHF 96.
Il s’agit de l’édition d’une thèse d’Habilitation à diriger des recherches traitant des
adaptations en prose allemande de quatre chansons de geste françaises : Lion de
Bourges, Lohier et Malart (actuellement perdu), Hugues Capet et la Reine Sebile. Les
adaptations sont attribuées à Elisabeth von Nassau-Saarbrücken (1393-1456) et
retraceraient l’histoire politique de la France du VIIIe au Xe siècle : de la grandeur et
du déclin de la dynastie des Carolingiens à la montée de celle des Capétiens.
Outre l’introduction où l’A. fait l’état des lieux des recherches antérieures et
actuelles concernant les quatre romans, l’ouvrage est divisé en quatre parties traitant
des différents aspect des récits. Dans la première partie, l’A. étudie les différentes
rédactions de la tradition manuscrite, les éditions princeps de Herpin, de Loher und
Maller et de Huge Scheppel, et la chronologie du cycle des quatre romans. De Königin
Sibille seul un récit manuscrit est conservé. À propos de la chronologie, l’érudite remet
en question la préexistence d’un cycle épique en ancien français, un argument
important sur lequel reposait l’ordre chronologique préconisé par W. Liepe : Herpin –
Sibille – Loher und Maller – Huge Scheppel. Pour W. Liepe, les quatre récits auraient
constitué dès l’origine une unité, c’est-à-dire un cycle. L’A. attribue la cyclification des
quatre récits plutôt à l’adaptatrice allemande en s’appuyant sur des éléments et
allusions textuels, absents des chansons de geste françaises. Pour l’A., le seul
argument valable en faveur de l’ordre chronologique susmentionné serait la
succession historique des deux dynasties : carolingienne et capétienne.
Dans la deuxième partie, l’A. aborde l’insertion des événements racontés dans la
réalité du temps et de l’espace géographique afin de garantir la crédibilité et la
véracité des faits narrés. La troisième partie, la plus longue, comporte une étude
détaillée et approfondie du large éventail des thèmes contenus dans les romans,
présenté dans la perspective des règles régissant la société féodale et des infractions
à ces règles, comme le suggère le titre de l’ouvrage : Ausgerenkte Ordnung, « l’ordre
disloqué ». S’appuyant sur de nombreuses citations, l’A. développe l’antagonisme
entre l’amour et le mariage, régis par le statut social, la perfection physique et
l’honneur, et le désir sexuel, irrésistible, qui enfreint souvent à la règle et mène au
désordre. De même, l’érudite étudie de manière approfondie les autres liens sociaux :
alliances et engagements entre parentés et amis, et les conflits engendrés par le non-respect de ces alliances et engagements ainsi que les différents moyens de régler ces
conflits : offres de paix, réconciliations négociées, duels et guerres en cas d’échec
d’une solution pacifique.
La quatrième partie est consacrée aux illustrations de trois des quatre romans, celle
du roman de Sibille n’ayant pas été réalisées. L’A. analyse la relation entre le texte et
l’image et constate que, de manière générale, des faits événementiels publics, tels les
tournois, fêtes courtoises, repas, présentations officielles, duels et combats sont
représentés. Les illustrations concernent moins l’intimité des protagonistes. La
trentaine d’illustrations en annexe de l’ouvrage sont des reproductions empruntées
uniquement aux manuscrits de Herpin et de Loher und Maller.
Une bibliographie bien documentée des éditions des textes, des ouvrages de
recherche et de référence complète l’étude intéressante de ces quatre romans
appartenant à la première période des adaptations en prose en langue étrangère de
la chanson de geste française. Il est regrettable cependant que le style ardu de
l’ouvrage, qui représente une contribution importante à une meilleure connaissance
de la tradition et de la transposition de textes littéraires des XVe et XVIe siècles, ne
facilite pas sa lecture pour un non-germanophone.
Baukje FINET
Joachim EHLERS, Die Kapetinger, Stuttgart-Berlin-Cologne, Verlag W. Kohlhammer, 2000 ; 1 vol. in-16, 310 p., tabl., cartes (Kohlhammer-Urban Taschenbücher, 471). ISBN : 3-17-014233-X. Prix : € 16,85.
Les Capétiens directs sont les premiers des rois « nationaux » non « allemands » à
avoir l’honneur d’un volume dans une collection qui confie à d’éminents spécialistes
la rédaction de synthèses toujours excellemment informées sur les dynasties royales
et impériales, puisqu’ils viennent maintenant, aux soins éclairés de J. Ehlers, enrichir
une galerie déjà peuplée des Mérovingiens (E. Ewig), des Carolingiens (R. Schieffer,
volume curieusement absent de l’annonce de revers de couverture), des Ottoniens (2
vol. successifs de H. Beumann et G. Althoff), des Saliens (E. Boshof), des Staufen (O.
Engels), des Habsbourg (W. Erbe). L’initiative est d’autant plus heureuse pour les
Capétiens qu’aucune présentation d’ensemble, mise à jour des résultats d’une
recherche à la fois florissante et dispersée, n’était disponible jusqu’à ces derniers
temps – motif qui a, on le sait, parallèlement animé Fr. Menant, H. Martin, B.
Merdrignac et M. Chauvin, dont la belle synthèse est sortie avec une longueur
d’avance
[1], alors que la place leur était moins comptée.
Le public de langue allemande ne sera pourtant pas le seul à tirer profit des pages
denses et sûres de J.E., à commencer par une excellente bibliographie (p. 246-272), que
l’on ne prend en défaut que sur des coquilles typographiques un peu trop
nombreuses, ou sur un volet « littéraire » un peu maigre, que n’aurait pas déparé la
mention des travaux de M. Zink et de D. Boutet. Appuyé sur une connaissance directe
et approfondie des sources, surtout des Xe-XIIesiècles, l’A. dégage les lignes de force,
et réussit même à apporter du neuf avec, vocation oblige, des données importantes
sur les relations avec l’Empire.
Il reste qu’il demeure gêné par les contraintes imposées de la collection : l’espace
lui manque à l’évidence, comme à certains de ses prédécesseurs, pour dépasser les
horizons des avatars d’une famille, pour ancrer plus fortement son évolution dans le
contexte général des principautés, du royaume. Du coup, les phénomènes sociaux et
religieux sont plutôt traités en arrière-plan, l’économie en toile de fond. Il est vrai que
l’A. devait remettre une copie sur la dynastie, pas sur le royaume. Par manque de
chance, il se heurte, même dans ces limites, à une autre contrainte de la collection qui
impose un plan chronologique dans un espace réduit. On déplorera donc, comme
pour le volume sur les Carolingiens, que les problèmes ne soient pas repris de façon
thématique et, si l’on redit tous les mérites d’une information précise et claire, on
regrette l’absence de toute évocation du débat historiographique depuis l’âge
moderne (qu’est-ce que le « miracle capétien » ?), de toute prise d’altitude pour
traiter, au moins par des points d’interrogation, mais dans leur épaisseur de trois
siècles et demi, des pratiques familiales dont la fermeté est sans relâche mise au crédit
de nos héros, de l’opiniâtre gestion foncière dont on les crédite aussi volontiers, de
leur entourage et de la Cour, de l’image qu’ils ont voulu (ou laissé) projeter. Même
tributaire de l’état des recherches (bien insuffisantes encore, par exemple, sur la
question des modèles de résidence et de voyages : car après tout saint Louis reproduit
de bien près les pratiques de Robert le Pieux), une problématisation restait possible,
à laquelle l’espace était trop compté. Preuve a contrario, un éblouissant passage final,
prodigue en citations, montre, je crois de façon assez neuve, combien le problème de
la succession et de l’ancrage dynastique a pu tourmenter Philippe le Bel et ses clercs
une génération avant 1328.
Olivier GUYOTJEANNIN
Ernst SC H U B E R T, Alltag im Mittelalter. Natürliches Lebensumfeld und
menschliches Miteinander, Darmstadt, Primus Verlag, 2002 ; 1 vol. in-4°, 372 p.,
ann. ISBN : 3-89678-424-2. Prix : € 34,90.
Contribuer à l’histoire de la vie quotidienne au Moyen Âge, relever le reflet des
mentalités et de l’attitude de l’homme face à son environnement naturel et dans sa vie
sociale, est une entreprise particulièrement délicate lorsqu’il s’agit de rédiger une
synthèse accessible, mais fondée sur une exploitation scientifique de la recherche de
première main. L’ouvrage de E. Schubert, vaste synthèse de sources publiées, aborde
un sujet ambitieux, annoncé dans le sous-titre sans autre restriction chronologique,
thématique ou géographique. En réalité, l’A. concentre sa recherche sur l’Allemagne
de la fin du Moyen Âge en empiétant largement sur l’Époque moderne, et il
sélectionne certains thèmes considérés comme essentiels pour comprendre les
conditions de vie de l’homme médiéval. Dans une première partie, E.S. aborde ainsi
le cadre naturel, le climat et l’air, la forêt – à titre d’exemple –, l’eau et les animaux,
pour tenter ensuite de saisir l’évolution de la notion d’environnement. La seconde
partie, plus originale, aborde moins le cadre de la vie sociale que l’arrière-plan de
l’interaction humaine : la langue allemande, les formes et formules de la
communication, la violence, compassion et dérision, la confiance, les problèmes de
voisinage, et enfin la conception et la perception de la famille, de la vie conjugale, de
l’amour et de la sexualité. La conclusion place ces observations dans la perspective
désormais classique de la mise en question de l’adjectif « médiéval » et des concepts
traditionnels qu’il véhicule.
L’approche de E.S. est inhabituelle, mais stimulante. L’A. tisse des liens de
causalité réciproque entre des phénomènes que le lecteur non spécialiste n’a pas
l’habitude de mettre en cause, ou de comparer. Si sa démarche l’exposera quelquefois
à des critiques auxquelles il répond d’emblée par des commentaires et prises de
position, elle séduit par l’ampleur du regard et l’imagination. Il en résulte en effet des
images vivantes, complexes, centrées sur l’homme et sa perception de l’existence, en
marge de l’histoire événementielle.
Les développements, nourris par un vaste éventail de sources riches en
enseignements de tout genre, tentent donc de suivre les fils du dense tissu de facteurs
bien connus, dont l’interdépendance est toutefois souvent insoupçonnée : ce
qu’illustre l’exemple de l’importance de la forêt et du bois pour le développement
urbain, combustible, matériau de construction et matière première recherchée, car
omniprésente et incontournable, jusque pour les véhicules et ustensiles de transport
et de stockage, indispensables au développement des relations économiques, ou pour
l’armement : « des ifs des forêts polonaises, transportées sur des bateaux prussiens,
vendus par le marchand de la Hanse, fondèrent en 1415 à Azincourt la victoire des
archers anglais sur la cavalerie française » (p. 57). L’eau, essentielle pour la
consommation, pour la pêche, pour le transport maritime et fluvial, est autant moteur
du développement économique que menace, lorsqu’elle envahit ou, au contraire, se
retire. Plus inattendue est l’image de l’arrière-plan de l’interaction humaine que E.S.
développe dans la seconde partie : tels les chapitres sur les insultes, les offenses
verbales et les jurons qui abusent de Dieu et de ses saints avec une inventivité
remarquable ; sur les règlements qui tentent en vain de canaliser la violence publique
sous-jacente ; sur le rôle fondateur de la confiance dans les relations sociales de tout
genre ; sur le mariage, « communauté de survie », partenariat social et profane avant
tout, que l’Église n’érige en sacrement qu’au concile de Trente ; sur la violence
conjugale, la bigamie, l’amour, danger potentiel pour le mariage arrangé et, partant,
pour l’ordre social ; la sexualité enfin, ses formes, sa terminologie, ses dérapages.
Constamment, l’A. développe de telles observations devant la toile de fond de son
regard sur la genèse du monde actuel, et sur l’évolution des points de vue et des
doctrines de la recherche historique. Sa conclusion, reflet de cette démarche, oppose
aux idées tenaces des nuances encore trop souvent ignorées d’un grand public pour
qui l’image du Moyen Âge est obscurcie par des mutations en réalité post-médiévales : « On peut adopter pour ainsi dire comme règle : lorsque quelque chose
est taxé de « médiéval » de nos jours, il ne s’agit pas de faits que l’on rencontre entre
500 et 1500 » (p. 277).
Les exemples, qui jalonnent un discours plus narratif que systématique où les
thèmes s’échelonnent pour ainsi dire sans transition à l’intérieur des chapitres, sont
extraits d’une ample bibliographie consciencieusement citée (p. 283-401). Il en résulte
des visions denses, touffues, à l’image des relations éminemment complexes pour
lesquelles l’A. veut avant tout sensibiliser ses lecteurs. Les citations, rarement
traduites, ne sont pas toujours aisément accessibles, compte tenu de la diversité des
formes dialectales de l’allemand médiéval, mais elles participent à l’exposé concret,
palpable des faits étudiés. Bref, un ouvrage intéressant qui tiendra, on l’espère, le pari
de son A.
Andreas HARTMANN-VIRNICH
Fontes priorum medii aevi saeculorum conversationem cottidianam illustrantes.
Pars prima/Quellen zur Alltagsgeschichte im Früh- und Hochmittelalter. 1re
part. , éd. Ulrich NONN, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2003 ; 1
vol. in-8°, XXI-308 p., (Ausgewählte Quellen zur deutschen Geschichte des Mittelalters.
Freiherr vom Stein- Gedächtnisausgabe, 40 a). Prix : € 49,90.
Le florilège de textes, rassemblés et traduits en allemand par U. Nonn dans le
premier tome d’un recueil de sources sur l’histoire de la vie quotidienne au Moyen
Âge, surprend au premier abord. Ses trois cents pages d’édition bilingue proposent
en effet d’illustrer par des extraits de sources de la fin du IVe à la fin du XIIIe siècle un
choix de thèmes généraux autour de l’homme, de sa conception du monde et de son
existence. De la perception du temps à l’environnement naturel et social, les textes ont
trait à l’homme et à la femme, aux périodes et aux conditions de leur existence, au
cadre familial au sein de la société, et à la place de la mort dans cette dernière. Les
sources sollicitées, d’une diversité presque déconcertante, sont surtout empruntées
à la littérature patristique, hagiographique et ecclésiastique : sources bien connues et
accessibles, comme Grégoire de Tours, Isidore de Séville, Bède ou Hincmar de Reims,
mais que l’on ne trouve guère rassemblées sous un tel point de vue.
Compte tenu de l’impossible exhaustivité d’une telle entreprise, l’É. revendique le
caractère disparate, parfois fortuit de son choix, et le hasard qui l’a souvent guidé.
Après un bref exposé historiographique, l’introduction justifie la déontologie du
recueil qui, à défaut de sources propres à l’histoire de la vie quotidienne pour la
période en question, veut mettre en relief l’apport de sources qui sont le plus souvent
sollicitées pour la seule histoire politique, événementielle, spirituelle ou
ecclésiastique.
L’histoire des mentalités, de la perception de l’existence humaine et de
l’expérience des conditions de cette dernière est à la clef de la découverte, ou
redécouverte de ces témoignages plus ou moins connus. Il en résulte des éclairages
épars et partiels, mais qui donnent chacun corps à des aspects variés qui font surgir,
surtout pour qui aime lire et relire entre les lignes, l’arrière-plan de la pensée et des
conditions de la vie de leur époque. Aussi, la lecture de ces échantillons, dont la
traduction est d’ailleurs d’une très bonne tenue, devient-elle vite passionnante –
fragments, plutôt que pièces justificatives, d’une histoire insaisissable qui se dévoile,
pour ainsi dire, par ces fenêtres entrebâillées, et qui devient ainsi une histoire
éminemment concrète, dont l’approche est introduite thème par thème par de brefs
commentaires : le problème de la mesure du temps, essentiel en milieu monastique ;
l’impuissance de l’homme face au climat et à un environnement naturel menaçant,
dont il dépend sans pouvoir le dominer ; l’éducation des enfants ; la réglementation
de la vie conjugale et sexuelle ; la définition du péché et les préceptes pour l’expiation
des fautes commises qui illustrent, à travers les siècles, l’amplitude des changements
dans des domaines souvent supposés immuables ; la santé, la maladie et les
épidémies indomptables que subissent des populations entières ; enfin la fatalité de
la vieillesse, de l’invalidité et de la mort. Au-delà de l’image intime du passé,
l’expérience de la condition humaine, de la joie et de la souffrance, à l’instar du deuil
d’un Éginhard après la mort de sa femme, reste d’une actualité saisissante.
Andreas HARTMANN-VIRNICH
Dans l’eau, sous l’eau. Le monde aquatique au Moyen Âge, éd. Danièle JAMES-RAOUL
et Claude THOMASSET, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002 ; 1 vol.
in-8°, 432 p. (Cultures et civilisations médiévales, 25). ISBN : 2-84050-216-X. Prix : €
35,00.
Le thème de l’eau alimente les études médiévales : à la suite du colloque organisé
par l’École française de Rome sur les réalisations hydrauliques des villes et châteaux,
J.P. Leguay a consacré une synthèse aux exploitations urbaines…
[1]. Les études
publiées par D. James-Raoul et Cl. Thomasset dépassent ce cadre matériel au profit
des mentalités, reflétées à travers la littérature religieuse, scientifique, didactique ou
plaisante.
En tant que milieu naturel, l’eau revêt un statut exégétique primordial, examiné
dans la première partie. Les représentations encyclopédiques (S. Schuler), l’influence
de la Bible et d’Aristote (Cl. Thomasset), tout concourt à ériger un savoir hydraulique
où se mêlent le symbolisme et la science. Les récits de voyage insistent sur les réalités
physiques, géographiques et économiques, au détriment du merveilleux (S. Bazin-Tacchella). L’eau, par son pouvoir de transformation, stimule les spéculations sur la
salinité
[2] (J. Ducos) et sur la morphologie des algues (Ph. Selosse). Enfin, elle donne
naissance à un folklore particulièrement vivace chez les peuples du nord de la Russie,
à l’embouchure des fleuves ou au bord des mers (M. Khomtchenko-Réguron).
La seconde partie traite des créatures aquatiques. Dans les bestiaires, elles donnent
lieu à un traitement merveilleux et allégorique (D. James-Raoul). Du point de vue
alimentaire, la carpe occupe rapidement la première place sur les marchés
médiévaux
[3] (P. Benoît). La mythologie puise aussi dans le vivier marin : chez les
Celtes, le saumon de science est lié à la naissance des devins (Ph. Walter). Enfin, l’eau
s’offre comme un réservoir de génies, qui se transmuent en diables, ondins ou fées
dans les romans (Cl. Lecouteux).
La troisième partie envisage l’immersion de l’homme. De l’Antiquité au Moyen
Âge, se perfectionnent les méthodes de plongée (I. Vedrenne). La figure du plongeur,
dans sa dimension extraordinaire, inspire aussi la littérature de divertissement,
contes islamiques (H. Toelle) ou roman occidental (les Faicts et Conquestes d’Alexandre
de Jean Wauquelin, étudiés par S. Hériché). La topique baptismale, régénératrice, se
retrouve, dans la spiritualité chrétienne, associée aux larmes de contemplation (N.
Nabert) et, dans la mythologie indo-européenne, aux rites de passage, l’initié
accédant, par la noyade, à une nouvelle existence (J.M. Pastré). Quant au motif de la
libération de la femme injustement immergée dans l’eau glaciale par un jaloux, il
traduit les débordements d’un rituel cathartique qui se mue en sauvagerie (J.-J.
Vincensini).
D’intéressantes illustrations accompagnent les textes, dont on regrette seulement
l’absence de légende. Si les renvois bibliographiques sont nombreux
[1], on peut leur
adjoindre, à propos des monstres et des voyages, l’ouvrage de Cl.-Cl. Kappler
[2]. Mais
l’ensemble des contributions reflète, de manière passionnante, les contradictions de
l’homme médiéval cherchant à sonder, dans la limite de ses moyens, les profondeurs
aquatiques.
Élisabeth GAUCHER
CAMILLO LEONARDI, Les pierres talismaniques (Speculum lapidum, livre III), texte,
traduction, commentaire et annotations par Claude LECOUTEUX et Anne
MONFORT, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002 ; 1 vol. in-8°, 275
p. (Traditions et Croyances). ISBN : 2-84050-237-2. Prix : € 24,00.
Malgré l’importance des lapidaires, largement diffusés dans les textes littéraires,
historiques et médicaux du Moyen Âge, ces notices touchant aux pierres et à leurs
propriétés ont souvent découragé la critique par leur diversité et leur complexité :
cette publication leur rend justice.
L’introduction présente les différentes orientations du genre, ouvert à toutes les
influences, ses origines antiques (transmises par Isidore de Séville), ses ramifications
arabes ou hébraïques, et ses enrichissements au contact des spéculations
astrologiques. Par la multiplicité de leurs contenus, les lapidaires témoignent non
seulement des connaissances anciennes mais aussi des désirs et des craintes,
constituant, par là même, des « documents ethnologiques de premier ordre » (p. 22).
Mais si l’on connaît assez bien, aujourd’hui, les vertus thérapeutiques et les aspects
symboliques que le Moyen Âge attribuait aux pierres précieuses, leurs vertus
talismaniques et magiques restaient à explorer.
Le Speculum lapidum, compilation établie, à l’extrême fin de la période médiévale,
par l’Italien Camillo Leonardi, en offre un excellent aperçu. Après avoir exposé le plan
de l’ouvrage, Cl. Lecouteux et A. Monfort avancent les raisons qui les ont conduits à
sélectionner le troisième livre : d’une part, il traite des sceaux et des pierres sculptées,
sur lesquels les études sont rarissimes ; d’autre part, l’information délivrée par
Leonardi se révèle stable et fiable, comparée à la variabilité des autres textes et aux
divergences de leurs analyses. Les gravures (dont le présent ouvrage offre quelques
reproductions) traduisent les pouvoirs des astres dont sont investies les gemmes. Le
texte latin, imprimé en regard de la traduction française, permettra au lecteur de
relever l’emploi de vocables rares, inconnus des lexiques médiévaux et des
dictionnaires modernes. Des comparaisons, iconographiques ou textuelles, avec
d’autres lapidaires ou d’autres versions (notamment en langue vernaculaire), sont
proposées dans le commentaire et en annexe. S’y ajoutent des explications théoriques,
les corrections éditoriales appelées par les erreurs du copiste, une bibliographie et un
index des gemmes citées. Peut-être celui-ci aurait-il mérité d’être augmenté des
motifs, personnages et animaux gravés sur les pierres : ces entrées supplémentaires
auraient facilité les recherches d’un lecteur soucieux de décoder une image
ponctuelle, relevée dans un texte.
Dans le prolongement du lapidaire d’Arnoldus Saxo, encyclopédiste allemand du
XIII
e siècle, édité par Cl. Lecouteux en 1982
[1], ce livre témoigne de l’intérêt que
suscitent les sciences occultes chez les médiévistes actuels et accompagnera utilement
la thèse de N. Weill-Parot
[2]. La consultation du catalogue de Camillo Leonardi
profitera aussi aux non-spécialistes, à tous ceux qui cherchent à identifier les
croyances évoquées, par exemple, dans les romans et les chansons de geste.
Élisabeth GAUCHER
Irmgard FEES, Eine Stadt lernt schreiben. Venedig vom 10. bis zum 12. Jahrhundert,
Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8o, XI-437 p. (Bibliothek des DHI in Rom, 103).
ISBN : 3-484-82103-5. Prix : € 64,00.
À partir d’un corpus d’environ 4 400-4 500 documents d’archives et d’environ
250 copies de documents authentifiés, pour lesquels elle s’arrête prioritairement sur
les souscriptions (souvent trois ou quatre mais jusqu’à une centaine) et sur les
signatures des notaires (en majorité issus du clergé), I. Fees s’est proposée d’analyser
le processus d’alphabétisation de la population vénitienne entre les Xe et XIIesiècles.
Elle constate que le population vénitienne est largement capable d’écrire au
XIIesiècle. À partir du Xesiècle s’est développée dans une tranche toujours plus
ample de la population une connaissance à tout le moins élémentaire de la lecture et
de l’écriture. L’A. a voulu connaître les couches sociales et la région de provenance
au sein du territoire soumis au doge de ceux qui souscrivent les actes. Des documents
ainsi examinés, il résulte qu’environ 4 500 souscriptions concernent ainsi des laïcs. À
partir de 1150, le groupe social dirigeant est en possession d’une alphabétisation de
base : il n’y a alors que quatre des 1 100 souscriptions qui ne soient pas autographes.
En raison de la forte mobilité sociale propre à la société vénitienne, l’A. observe que
des hommes qui accèdent depuis peu aux postes élevés de la société, comme d’autres
qui occupent des positions de prestige sans être issus de familles nobiliaires, savent
écrire. À cette même époque (1150-1200), plus de la moitié de ceux qui sont engagés
dans le trafic commercial, qu’ils proviennent de familles nobles ou du groupe des
marchands entrepreneurs non nobles, souscrivent les actes de leur main propre. Les
témoins qui souscrivent les actes commerciaux y apposent tous leur autographe, et
sont donc bien maîtres de l’écriture. L’A. n’en nuance pas moins ses affirmations, en
distinguant pour le territoire du doge ceux qui habitent les zones voisines du centre,
du Rialto, et ceux qui en sont éloignés, comme par exemple les habitants de Chioggia,
alors que déjà à Torcello une partie des souscripteurs n’est pas en état d’apposer un
autographe.
Si dans la première moitié du XIesiècle la majeure partie des membres du groupe
social sait écrire, il faut attendre la seconde moitié du XIIesiècle pour la majorité des
commerçants. Quant aux autres groupes sociaux, la plupart ne savent pas écrire,
notamment les artisans, et les femmes restent exclues du processus d’alphabétisation
en cours. L’A. émet l’hypothèse que c’est après 1200 que les femmes y accèdent, en
s’appuyant sur les lettres et testaments émanant de femmes à la fin du Moyen Âge,
mais leur nombre est appelé à rester inférieur à celui des hommes.
À Venise, au XIIesiècle, savoir écrire était un fait acquis pour les notaires, mais il
a pu arriver que pour des raisons d’infirmité, de maladie ou d’absence pour affaires
certains d’entre eux n’ont pu apposer leur souscription autographe. Bien des
Vénitiens du groupe social dominant ou intermédiaire étaient capables d’authentifier
un document, à l’occasion avec des formules latines apposées par eux-mêmes. Des
marchands, nobles ou non nobles, emportent avec eux dans leurs expéditions
commerciales des instruments pour écrire, adressant à l’occasion de brefs messages
à leurs correspondants en affaires, et reproduisent assez souvent au dos des
documents de leur main propre les noms des personnes concernées, les sommes en
jeu, le type de contrat ou toute autre mention qu’ils jugent indispensable.
Qu’ait pu se diffuser aussi rapidement la connaissance de l’écriture à Venise tient
vraisemblablement au fait que ce sont les mêmes personnes que l’on retrouve en
politique ou dans les affaires. Il est assurément bien connu que le noble vénitien a
déployé son activité aussi bien dans les domaines politique, administratif, judiciaire,
législatif qu’économique. Il était dès lors capable d’authentifier un document autant
que de s’employer dans le trafic commercial. Savoir écrire s’imposait dès lors pour
exercer les grandes fonctions à Venise. Mais alors se comprend mieux pourquoi la
connaissance de l’écriture est plus répandue en certaines zones du dogat qu’en
d’autres, notamment pour Torcello où résident de nombreux commerçants à une
distance relativement réduite du centre économique et politique de la ville, le Rialto.
Chioggia, cité d’artisans, de travailleurs agricoles, de vignerons et de récoltants de sel,
manque d’individus qui aient pu apprendre l’écriture. Quant aux femmes, exclues
des fonctions publiques, mais qui pouvaient investir et participer aux affaires
commerciales, la capacité d’écrire ne pouvait exercer sur elles une grande attraction.
L’A. pense à juste raison que Venise, grande cité où le pouvoir était accaparé par une
élite restreinte qui se réservait les charges publiques, où le commerce à grande
distance était la source de la prospérité, avait besoin de s’ouvrir à l’apprentissage de
la lecture et de l’écriture. Elle n’en déplore pas moins de ne pouvoir atteindre les lieux
et institutions où pouvaient s’acquérir les bases de la lecture et de l’écriture, à la
différence de l’autre grand port, Gênes.
Une telle recherche, menée dans le cadre d’une Habilitation, montre une
historienne en état de confronter ce que la paléographie et la diplomatique lui
révèlent aux réalités économiques, sociales et politiques dévoilées par les documents
étudiés. Les résultats, avancés au cours d’une présentation bien ordonnée, logique,
sont convaincants. Le texte est d’ailleurs accompagné d’annexes où sont présentées
les formules d’authentification de 255 chartes entre 1027-1028 et 1200-1201, du relevé
des chartes publiques des doges et des judices agissant en son nom du IXe au XIIesiècle,
d’une prosopographie des familles non nobles rencontrées dans les documents
érudiés. Cinq cartes (l’espace méditerranéen vers 1200, le dogat, un plan de la ville,
les lagunes, les installations vénitiennes en Méditerranée orientale dans la deuxième
moitié du XIIesiècle) donnent au lecteur les bases géographiques indispensables.
Vingt reproductions de documents illustrent l’ouvrage. Une riche bibliographie,
bien exploitée, vient prouver l’ampleur du travail de recherche. Un index, où sont
distingués noms de personnes et de lieux, permet de se mouvoir commodément au
sein du livre pour retrouver un détail ou l’autre. L’ouvrage, accueilli dans la
Bibliothèque de l’Institut historique allemand de Rome, apporte ainsi sur la culture
vénitienne un ensemble d’informations appréciable tant au point de vue proprement
culturel que social.
Pierre RACINE
Les reliques. Objets, cultes, symboles. Actes du colloque international de
l’Université du Littoral-Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer), 4-6 septembre 1997,
éd. Édina BOZÓKY et Anne-Marie HELVÉTIUS, Turnhout, Brepols, 1999 ; 1 vol., 336 p.
(Hagiologia, 1). ISBN : 2-503-50844-8. Prix : € 55,00.
La parution de ce livre marque un double événement : d’une part la première
tenue d’un colloque international entièrement consacré aux reliques ; de l’autre la
naissance d’une collection dévolue aux études sur la sainteté en Occident, à
l’instigation de l’atelier belge Hagiologia, qui depuis plusieurs années manifeste dans
le domaine des études hagiographiques un dynamisme et une inventivité qui
méritent d’être salués. L’introduction du livre, sous la plume des deux organisatrices
et éditrices É. Bozóky et A.M. Helvétius, fait fort utilement le point sur la
bibliographie du sujet et esquisse les pistes de recherche ouvertes à ceux qui
voudraient s’aventurer dans ces domaines encore largement en friches. Trois terrains
d’étude s’imposent avant tout. Tout d’abord l’interrogation des sources, dont le livre
offre trois beaux exemples : dans le domaine des sources textuelles on voit, après une
analyse minutieuse, se dégager le schéma des cérémonies de translations, qui ne sont
pas décrites ailleurs (P.A. Sigal) ; la relique est définie comme un nouvel objet
historique, dont l’étude requiert aujourd’hui la mise en œuvre de disciplines et de
moyens multiples, dont les bases de données (Ph. George) ; l’épigraphie s’avère un
moyen de connaissance précieux des dédicaces et des consécrations d’autels et de la
liturgie des reliques (J. Michaud). Le second axe de recherche est celui de la théologie
des reliques, qui reste encore à écrire. Enfin la première partie du livre pose des jalons
novateurs pour une approche comparatiste.
Objet symbolique qui relie les vivants à leurs morts, et qui par conséquent
structure les modes de représentation du religieux et du social, le culte des reliques
est un trait commun du christianisme, présent en des lieux pourtant éloignés de Rome
et des premières persécutions : à Byzance, où dans le passage de la dépouille à la
relique le rôle de la liturgie et des communautés religieuses a joué un rôle déterminant
(M. Kaplan) ; en Irlande, où la relique contribue largement à la conscience identitaire
(J.M. Picard) ; à un degré moindre dans la Rus’ de Kiev, où les reliques ne commencent
à compter vraiment dans la piété populaire que vers la fin du XIe siècle, et où les
dédicaces christiques et mariales des églises sont prépondérantes (J.P. Arrignon) ; de
façon plus surprenante en Extrême-Orient, où le christianisme rencontre la
vénération bouddhique des dépouilles et où, après une période d’importation de
reliques occidentales, les persécutions de missionnaires chrétiens à la fin du XVIIe
siècle ont engendré une deuxième vague de vénération de corps saints, intéressant
même les non-chrétiens (J.P. Duteil).
De ces états des lieux il ressort que le culte des reliques naît le plus souvent d’un
mouvement de dévotion populaire, quasi spontané, et aussi universel que le besoin
de conjurer l’angoisse du néant. La relique excède donc le monde chrétien. Aussi son
culte a-t-il suscité dès l’origine maints questionnements chez les élites, en particulier
à l’époque carolingienne, où les vues de Dungal et Jonas d’Orléans s’opposent à celle
de Claude de Turin (J.M. Sansterre). Mais ces écrits restent conjoncturels, et il n’y a pas
de véritable traité des reliques avant les premières années du XIIe siècle. Même
Guibert de Nogent, qui avec le De pignoribus sanctorum construit un garde-fou contre
les excès de cette pratique, canalise ses critiques dans ses préoccupations pastorales
et sa compréhension à l’égard des simples (H. Platelle), au point que, selon une
expression reprise de M.C. Ferrari, « L’importance du culte des reliques autant que
celle de la sainteté […] fut inversement proportionnelle à l’élaboration théorique
qu’on leur consacra ». Même la Réforme n’a pas totalement chassé le culte populaire
des reliques dans les territoires où elle s’est implantée (A. Joblin). « Forme occidentale
de l’iconodoulie », le culte effréné des reliques a partie liée avec certains
débordements du rite eucharistique (G. Lobrichon).
La relation qui unit les fidèles et les saints par le truchement de la relique est
paradigmatique de la relation sociale médiévale, dont le pivot est l’eucharistie,
laquelle opère symboliquement le passage du visible à l’invisible, du matériel au
spirituel, de l’humain au divin. Le christianisme est une religion de médiation et
d’intercession, d’où l’importance de l’enjeu idéologique et politique des reliques. P.
Brown a montré naguère comment, loin d’être un mouvement populaire de
fétichisme naïf, le culte des reliques avait été orchestré par les élites. « La relique est
un produit social », dont la virtus intérieure se transforme en pouvoirs extérieurs et
contribue à la richesse matérielle de l’église (S. Boesch Gajano). Trois communications
ont analysé ces pouvoirs sacrés et profanes à travers des cas précis : la politique des
reliques des premiers comtes de Flandre (É. Bozóky) ; les récits d’invention de
reliques en Gaule du Nord, où il est intéressant d’observer la tension entre
l’événement lui-même et le texte qui le consigne (A.M. Helvétius) ; l’église de
Durham et la translation du corps de saint Cuthbert (D. Rollason).
Entre la matérialité de l’objet-relique et sa charge symbolique les relations sont
donc complexes et les glissements multiples (J.Cl. Schmitt). En tant qu’objet la relique
modifie l’architecture par multiplication des autels et des absidioles et, par un
processus de mise en abyme, l’église se conçoit peu à peu comme reliquaire (J.P.
Caillet) : sur la matérialité de la relique autant que sur sa charge symbolique se
cristallise la dimension sociale de l’art.
Monique GOULLET
Christine HEHLE, Boethius in St. Gallen. Die Bearbeitung der Consolatio
Philosophiae durch Notker Teutonicus zwischen Tradition und Innovation,
Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-400 p. (Münchener Texte und
Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 122). ISBN : 3-484-89122-X.
Prix : € 92,00 ; CHF 86,00.
En dix chapitres, Chr. Hehle nous présente dans le détail le travail effectué par
Notker (v. 950-1022) pour l’adaptation de la Consolatio Philosophiae de Boèce qui fut
d’abord redécouverte et introduite dans les écoles par Alcuin au VIIIe siècle. L’A.
décrit très bien le travail de traduction, de présentation et d’exégèse de Notker dont
la technique, s’appliquant tant à la forme qu’au contenu, permet une nouvelle
compréhension de l’œuvre initiale, ce qui explique que cette adaptation soit
finalement plus connue que son modèle. Chr.H. met en évidence le fait que, toujours,
Notker a eu à l’esprit un certain souci du « lecteur » et une réflexion didactique, en
quelque sorte, la Consolatio Philosophiae ne cessant jamais d’être lue et étudiée dans les
écoles médiévales.
Questionnant le texte dans ses rapports à l’Antiquité païenne et au Moyen Âge
chrétien, Chr.H. met en lumière la réception des deux œuvres et, comme le sous-titre
de son travail l’annonçait, elle nous éclaire sur la liaison que Notker opère entre
tradition et innovation.
Des résumés ponctuent chaque chapitre, dense et clair, et des appendices
présentent clairement les résultats de l’étude comparative des deux œuvres et les
références ou sources auxquelles Notker eut recours.
Nous avons là un travail mené avec une grande rigueur, d’une haute tenue et, ce
qui n’est pas une moindre qualité pour une étude de ce genre, agréable à lire.
Florence BAYARD
Jutta Maria BERGER, Die Geschichte der Gastfreundschaft im hochmittelalterlichen
Mönchtum. Die Cistercienser, Berlin, Akademie Verlag, 1999 ; 1 vol. in-8°, 437 p.
ISBN : 3-05-003208-1. Prix : € 79,80.
Ce livre comble une lacune, car il n’existait aucune histoire récente de l’hospitalité
monastique aux XII
e-XIII
e siècles (« hochmittelalterlich »). Il s’organise apparemment
en cinq chapitres. Une introduction donne l’état de la recherche et analyse le concept
d’hospitalité (p. 9-35). Un second chapitre dresse un rapide panorama de l’histoire
cistercienne (p. 36-45). Vient ensuite une étude des passages relatifs à l’hospitalité
dans les premiers documents normatifs (p. 46-86), ce qui amène l’A. à résumer le très
complexe problème des textes cisterciens relatifs aux origines, lequel n’a pas fini de
faire couler de l’encre
[1]: rappelons qu’on possède pas moins de quatre versions de la
Carta caritatis et trois « Gründungsbericht » :
Exordium Cistercii,
Exordium parvum et
Exordium magnum. Le chapitre 3, qui représente à lui tout seul les trois quarts de cette
étude, détaille « la norme et la réalité de l’hospitalité cistercienne d’après les
coutumes et les statuts » (p. 87-382). Plusieurs sous-parties structurent ces quelques
300 pages : problèmes de datation concernant les
Capitula (avant 1134, sans doute
avant 1119) et les
Instituta Generalis Capituli (compilation des années 1151-1152) ;
personnel en charge des tâches hospitalières (
portarius,
hospitarius, cellérier, infirmier,
mais aussi les convers, dont le rôle s’avère fondamental) ; typologie des hôtes
(grands, femmes, moines, pauvres) ; modalités de l’accueil (lieux, nourriture, prise en
charge spirituelle, durée de l’hébergement et nombre d’hôtes). Un dernier chapitre
s’interroge enfin sur les permanences et les évolutions profondes de l’hospitalité
monastique à partir du XII
e siècle (p. 383-395). L’ensemble s’achève par une copieuse
bibliographie de plus de 500 titres et un fort utile index des noms de personnes et de
lieux.
L’ouvrage porte prioritairement sur l’hospitalité cistercienne, qui se caractérise
dès les origines par une certaine prise de distance avec les traditions bénédictines
anciennes, confirmées puis, dans une certaine mesure, accentuées, par Cluny. La
volonté de retrait du monde et le choix de couper, au moins partiellement, les
nombreux liens qui unissaient les monastères à leur environnement laïque,
impliquent une relative méfiance face au devoir d’hospitalité. Celle-ci se manifeste
par la très nette séparation de la maison d’accueil du reste des bâtiments, par l’absence
de contacts entre les hôtes et les moines (à l’exception, pour l’essentiel, de l’abbé, du
portarius et de l’hospitarius), par le rôle réservé aux convers et aux granges dans
l’organisation de l’hébergement, enfin, cause et conséquence à la fois, par la situation
excentrée de la plupart des monastères. Le contraste entre ancien et nouveau
monachisme doit cependant être nuancé pour diverses raisons : l’A. a utilisé des
sources normatives qui doivent être en partie complétées, comme elle l’explique très
justement, par d’autres types de textes (hagiographiques, spirituels etc.) ; la
réglementation générale est une chose, les conditions et les pratiques propres à
chaque monastère en sont une autre ; les réticences face au traditionnel devoir
d’hospitalité ne sont jamais affirmées explicitement. De même, sa signification
spirituelle et symbolique n’est pas remise en cause, comme le montrent par exemple
divers passages de l’Exordium magnum de Césaire d’Heisterbach ; enfin, les
différences entre les cisterciens et les autres ordres religieux, en ce domaine comme
en d’autres, tendent à s’estomper fortement à la fin du Moyen Âge. Le refus de la
viande pour les hôtes et la fermeté des principes relatifs aux femmes demeurant
cependant comme traces d’une différence originelle (laquelle se retrouve, encore plus
clairement affirmée, dans d’autres ordres et en particulier chez les chartreux). Dès le
XIIe siècle, les contemporains avaient d’ailleurs le sentiment que l’hospitalité
cistercienne n’était pas inférieure à celle des autres congrégations : Ostium eorum
viatori patet, nec foris remanet peregrinus, écrit Étienne de Tournai en reprenant Jb, 31,
32. Ce sentiment se retrouve même chez quelques-uns des adversaires déclarés de
Cîteaux, tel Giraud de Galles.
Au-delà des nombreuses analyses de détail, précieuses et pertinentes, ce qui
retient peut-être prioritairement l’attention du lecteur est l’articulation de la
problématique de l’hospitalité avec celle de la constitution des ordres religieux, d’où,
évidemment, le rôle charnière joué par les cisterciens. Ce livre est le fruit d’une thèse
soutenue à Münster, et de fait, on reconnaît aisément la marque de tout un courant
de l’historiographie allemande, aujourd’hui dominant, relative à l’histoire du
monachisme et des ordres religieux. Selon un schéma qui doit beaucoup aux thèses
de M. Weber, le passage du monastère, isolé ou membre d’une congrégation plus ou
moins informelle, à l’ordre, s’accompagne d’un double processus d’intensification de
« l’écrit pratique » (il n’est pas aisé de rendre en français « pragmatische
Schriftlichkeit ») et d’institutionnalisaton (« Institutionalisierung ») du propositum
initial. Dans le domaine de l’hospitalité monastique, cette évolution est décelable à
plusieurs niveaux, particulièrement bien attestés chez les cisterciens. D’une part, les
hôtes privilégiés du monastère – mais cette remarque vaut aussi pour les autres
congrégations, y compris les clunisiens lorsqu’ils se structurent en ordres à partir de
la fin du XIIe siècle – sont désormais les moines venant d’un autre établissement
cistercien. La vieille distinction entre hôtes de marque et hôtes pauvres tend à
s’effacer devant le binôme appartenance/non-appartenance à l’ordre, même si la
« normalisation » des établissements réformés à partir de la fin du XIIe siècle entraîne,
par rapport aux origines, un regain d’égards et d’attentions pour les visiteurs de
marque. D’autre part, la codification écrite est désormais dotée d’une valeur
normative très supérieure à celle des coutumiers clunisiens du XIe siècle. Elle permet
donc la création d’un véritable droit, interne à l’ordre, qui va dans une certaine
mesure au moins contre la perception toute spirituelle de l’hospitalité par le
monachisme antérieur au XIIe siècle. Une variante, en somme, de
l’institutionnalisation des charismes. Schéma recevable à condition, peut-être, de ne
pas idéaliser l’hospitalité traditionnelle au point d’en faire une pratique purement
spirituelle et soustraite aux règles de la vie en société…
L’A. insiste en conclusion sur un certain déclin de l’hospitalité monastique à la fin
du Moyen Âge. Malgré diverses adaptations tardives, les laïcs (entendons les
supervenientes hospites et non, bien entendu, ceux qui sont conquis par les idéaux
réformateurs) n’ont plus toujours l’impression d’être volontiers accueillis par les
moines. À une époque de mobilité accrue, ils tendent d’ailleurs de plus en plus à
prendre eux-mêmes en charge les pauvres, les pèlerins, les voyageurs… Des
structures d’accueil tantôt privées, tantôt municipales, bien souvent urbaines, se
mettent en place (il eût d’ailleurs été intéressant, de ce point de vue, de connaître le
discours des ordres mendiants en matière de « Gastfreundschaft »). En bref,
l’hospitalité monastique devient une possibilité d’hébergement parmi d’autres. Ce
que l’A. suggère ici, c’est en réalité qu’à partir du XIIe siècle, soit à une époque où le
sacré et le profane, le « religieux » et le monde, ou encore l’ecclésiastique et le civil,
font l’objet de définitions et de classifications toujours plus exigeantes et toujours plus
précises, alors que la société chrétienne tend à s’organiser sur des bases moins
indifférenciées qu’au cours du haut M oyen Âge, l’hospitalité change
progressivement de registre : de la caritas salvatrice à la satisfaction d’un besoin. Une
raison parmi d’autres – richesse de l’information, prudence des jugements – pour
utiliser ce livre aussi sérieux qu’utile.
Patrick HENRIET
Christoph CLUSE, Studien zur Geschichte der Juden in den mittelalterlichen
Niederlanden, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2000 ; 1 vol. in-8°, VII-495 p.
(Forschungen zur Geschichte der Juden, Abteilung A, Abhandlungen, 10). ISBN : 3-7752-5619-9. Prix : € 25,00.
Chr. Cluse, jeune disciple d’A. Haverkamp à Trèves, renouvelle
incontestablement nos connaissances de la vie communautaire juive dans les anciens
Pays-Bas au Moyen Âge ; son ouvrage est le fruit d’une thèse de doctorat réalisée dans
le cadre du projet de recherches collectif de l’Université de Trèves : Entre Meuse et
Rhin-relations, rencontres et conflits dans une région-clé de l’Europe, de la fin de l’Antiquité
au XIXe siècle. Sur base de nombreuses sources hébraïques inédites et avec la
collaboration scientifique de collègues israéliens, il contribue ainsi à éclaircir des
aspects théologiques du judaïsme médiéval, en nous renseignant notamment sur la
production de manuscrits bibliques ou talmudiques à Bruxelles entre 1309 et 1338. Il
nous informe amplement sur le cadre religieux et social, en répertoriant, dans les
localités étudiées, des infrastructures tels un cimetière, une synagogue, un hôpital et
un conseil de la communauté. La publication d’un jugement prononcé par un tribunal
juif contre des membres de la communauté de Saint-Trond dans le premier quart du
XIVe siècle illustre quant à elle le fonctionnement des institutions juridiques
hébraïques. Cette perspective de recherche, autrefois ouverte par A. Toaff dans son
étude sur les juifs d’Ombrie, est méritoire, car l’A. ne disposait pas d’un éventail de
sources d’archives aussi riches que son collègue israélien, ne fût-ce que par l’absence
de registres notariés pouvant jeter certaines lumières sur la vie quotidienne de cette
minorité religieuse, comme c’est le cas en Italie. L’ouvrage est divisé en quatre
parties : l’histoire de l’immigration juive dans nos régions entre le XIIIe et le XVIe
siècle, les activités professionnelles exercées par les juifs et, au sein de celles-ci, la place
du commerce de l’argent, les persécutions dirigées à leur encontre et enfin,
l’élaboration progressive d’une image du monde juif médiéval forgée par les sources
narratives chrétiennes (légendes de la passion, sermons, exempla). L’A. met bien en
exergue le rôle de la ville de Cologne comme point d’ancrage et centre de gravitation
politique et religieux des communautés juives, principalement ashkénazes, d’Europe
du Nord-Ouest en décrivant les mouvements d’émigration des membres des
communautés des villes brabançonnes (Bruxelles, Louvain et Tirlemont entre autres)
vers la cité archiépiscopale dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il démontre
également une immigration probablement importante de juifs anglais vers le duché
de Brabant à partir de 1290. Pour ce faire, il s’appuie sur une cartographie historique
portant sur la période 1151-1520 (pour laquelle on déplorera seulement que la ville de
Bruxelles soit orpheline de la Senne, coquille malencontreuse malheureusement
présente sur toutes les cartes concernées). Cette cartographie détaille l’installation
des établissements juifs, essentiellement répartis, comme l’on sait, dans le duché de
Brabant, le comté de Hainaut et le comté de Gueldre. L’analyse nuancée de Chr.C. du
crédit juif lui permet de mettre en relief l’existence de femmes d’affaires juives en
Hainaut, s’adressant à une clientèle plus aisée que leurs coreligionnaires masculins
(telle Joye avant 1349). Bien que l’on ait affaire ici à une demande en argent
essentiellement rurale, l’existence de véritables comptes courants entre débiteurs et
créanciers est également très convaincante dans son argumentation. En Gueldre, le
soutien efficace apporté par les tables de prêt juives à la politique territoriale de
grands seigneurs féodaux (Frédéric de Heekeren) dans la première moitié du XIVe
siècle ou du prince (le duc Arnould de Gueldre) au siècle suivant semble assez
significative pour permettre à l’A. de tirer des conclusions quant au dynamisme des
communautés juives dans cette région et à leur longévité par rapport au Brabant et
au Hainaut. L’A. élabore une explication socio-économique – du reste assez probante
– des attaques lancées contre les juifs habitant dans le duché de Brabant en 1309, à
l’occasion de la croisade des pastoureaux, qui serait en Brabant l’expression de la
frustration de mouvements populaires écrasés par le prince et les patriciens coalisés
lors des émeutes urbaines de 1303-1306. Au sujet de l’anéantissement de ces croisés
en 1309 par le duc de Brabant Jean II, on se demande toutefois s’il était bien légitime
de privilégier la version des événements fournie par la chronique liégeoise de Jean de
Warnant, par rapport à celle des Brabantsche Yeesten du clerc communal anversois Jan
Van Boendael. Ce dernier est tout de même, de par ses fonctions, en contact direct à
la fois avec les milieux de cour et les élites urbaines brabançonnes dans le premier
quart du XIVe siècle. On pourrait également regretter une interprétation parfois
quelque peu univoque de Chr.C., dans l’analyse des phénomènes de pogroms du bas
Moyen Âge. En pointant uniquement les tensions sociales entre patriciat et métier ou
entre prince et élites urbaines, il néglige peut-être de prendre en compte la position
respective de concurrents sur le marché de l’argent bruxellois par exemple pour
l’affaire du « sacrilège des hosties » en 1370 : on pense aux différents manieurs
d’argent gravitant autour du chapitre Sainte-Gudule et au milieu des changeurs de
la ville, par exemple. Ces remarques de détail n’enlèvent cependant rien aux grandes
qualités de ce travail comme il a été dit précédemment, qualités fondées sur de
nombreux dépouillements d’archives toujours inédites, en Belgique ou aux Pays-Bas,
dont les résultats nuancent les constatations naguère faites par J. Stengers quant aux
taux d’intérêt apparemment exorbitants des contrats de prêt ou au niveau social
modeste des débiteurs des banquiers juifs, par exemple dans le comté de Hainaut.
David KUSMAN
Herrschaft, Ideologie und Geschichtskonzeption in Alexanderdichtungen des
Mittelalters, éd. Ulrich MÖLK, coll. Kerstin BÖRST, Ruth FINKH, Ilja KUSCHKE et Almut
SC H N E I D E R, Göttingen, Wallstein Verlag, 2002 ; 1 vol. in-8°, 420 p.
(Veröffentlichungen aus dem Göttinger Sonderforschungsbereich 529, Internationalität
nationaler Literaturen, Serie A, Literatur und Kulturräume im Mittelalter, 2).
ISBN : 3-89244-620-2. Prix : € 45,00 ; CHF 74.
Cet ouvrage collectif comprend treize contributions qui couvrent un large champ
de la légende d’Alexandre le Grand au Moyen Âge entre 1100 et 1300. L’axe en est
l’idéologie politique implicite ou explicite des romans d’Alexandre et leurs aspects
idéologiques et culturels, et les concepts de virtus et fortuna. Les textes de référence
sont très divers – Historia de preliis, Variae historiae de Guido Pisanus, Qinte Curce,
Guillaume de Châtillon, Pantheon de Gotfried de Viterbe, les romans français,
espagnols (Libro de Alexandre), allemands… – et permettent des conclusions précises
et recevables. Faute de place, nous relèverons plus particulièrement les réflexions de
F. Rädle qui prend le débat d’Alexandre et Didime et montre qu’il présente une
critique de la conception de la vie courtoise et du pouvoir royal. Celles de U. Mölk qui
démontre que Guido Pisanus doit sa théorie de l’engagement d’Alexandre vis-à-vis
de l’État et de la société à divers traités du début du XIIe siècle. R. Boemke étudie le
concept de largesse dans le Roman d’Alexandre français et parvient à la conclusion que
le Macédonien est présenté comme souverain idéal. On notera l’apport de C.
Killermann et son riche commentaire des manuscrits du Roman d’Alexandre du cloître
Santa Maria de Ripoll, et on tirera profit de l’étude du champ sémantique de superbia
dans le corpus alexandrinien, par S. Pape, ainsi que que celle de werdekeit chez
Rodolphe d’Ems, par J. Cölln.
Le volume est accompagné d’un index des auteurs et des œuvres, et d’un autre des
manuscrits cités.
Claude LECOUTEUX
Brigitte HERBERS, Verbale Präfigierung im Mittelhochdeutschen. Eine semantisch~funktionale Analyse, Tübingen, Niemeyer, 2002 ; 1 vol. in-8°, X-372 p. (Studien zur
mittelhochdeutschen Grammatik,1). ISBN : 3-484-77001-5. Prix : € 80,00 ; CHF 132.
Cet ouvrage étudie le système de la préfixation en moyen haut-allemand, c’est-à-dire l’élargissement à gauche de la base verbale à l’aide d’un préverbe séparable et
accentué (abe, ane, etc.) ou inséparable et inaccentué (be, ge, er…). Contrairement à
ce qui a été fait jusqu’ici, l’A. part directement des manuscrits et non d’éditions
normalisées. Elle a choisi la période 1050-1300 qu’elle divise en quatre sections,
chacune illustrée par un nombre de quatre à huit manuscrits. Les états de langue
représentés sont l’allemand moyen occidental (francique rhénan, ripuaire, hessois) et
oriental (thuringien, silésien…), allemand supérieur occidental (alémanique) et
oriental (bavarois, austro-bavarois). Les textes en prose et en vers relèvent de la
littérature religieuse (par exemple sermons, légendes hagiographiques) et temporelle
(droit, historiographie, épopée). Les manuscrits sont décrits et leur choix justifié. L’A.
passe ensuite à l’exploitation statistique de son corpus, détermine les bases, analyse
les fonctions (locative, directive, temporelle, spatiale), donne un tableau récapitulatif
des préverbes et de leur fréquence selon les périodes (p. 203 s.). Elle conclut que le
système ancien offre de nombreux parallèles avec celui de l’allemand moderne, mais
également des différences, dont la plus notable est la polyvalence des anciens
préverbes alors que la langue contemporaine les a spécialisés sur une unique
fonction. On trouve in fine une bibliographie et un répertoire des verbes préfixés (avec
indication de la fonction, du préverbe et de la période). Très pointue, bien menée et
révélatrice, cette étude pose les bases des futures analyses grammaticographiques. Il
est toutefois dommage que des travaux des spécialistes français de la question n’aient
pas été pris en compte. De ceux de Ph. Marcq (Paris IV) sur les préverbes un seul a été
exploité, et l’A. ne semble pas avoir eu connaissance de ceux de M. Krause (Caen).
Claude LECOUTEUX
The pagan Middle Ages, éd. Ludo J.R. MILIS, Woodbrigde, Boydell, 1998 ; 1 vol. in-8o, 160 p. ISBN : 085115638X. Prix : GBP 30, USD 52.
Cet ouvrage collectif comporte sept grands chapitres suivis d’une conclusion :
1. L. Milis fait le point sur l’image que l’on a du Moyen Âge et propose un schéma
d’approche du paganisme ; 2. M. De Reu traite du premier contact des missionnaires
avec les païens ; 3. A. Dierkens fait une synthèse de ce que nous apprend
l’archéologie ; 4. Chr. Lebbe aborde les rapports de l’homme avec la mort ;
5. A. Waegeman examine la place de la divination et des prophéties ; 6. V. Charon se
penche sur les connaissances des simples et leur utilisation, notamment en magie
curative ; 7. L. Milis aborde les rapports entre l’Église, le sexe et le péché pour dresser
une typologie à partir des décrets et pénitentiels. Chaque contribution est
accompagnée d’une très succincte bibliographie et on trouve un index des noms de
personnes et de lieux in fine. L’ouvrage est la traduction anglaise d’un livre paru en
1991 sans aucune remise à jour alors que les recherches ont considérablement
progressé sur la plupart des domaines abordés succinctement ici, ce qui fait qu’il est
dépassé, voire erroné sur bien des points. Pour le chapitre 3, on complétera
notamment par les articles d’A. Chauvot, B.K. Young, A.H. Bredero et R. Brulet dans
Clovis, éd. M. Rouche, t. 1, Paris, 1997, p. 1-78 ; pour le chapitre 2, ibid., p. 277-434.
Dans le chapitre 4, tout ce qui est dit de la chasse sauvage, la Mesnie Hellequin et les
troupes de morts doit être corrigé et complété à l’aide de Le mythe de la Chasse sauvage
dans l’Europe médiévale, éd. Ph. Walter et al., Paris, 1997, et de Cl. Lecouteux, Chasses
fantastiques et cohortes de la nuit, Paris, 1999 ; quant à ce qu’on lit sur la « familiarité avec
la mort », on consultera avec profit Médiévales, t. 31, 1996, dont le numéro est consacré
à la mort des grands, et l’excellent Himmel, Hölle und Fegefeuer, éd. P. Jezler, Zürich,
1994. Le chapitre 4, ne prend pas en compte B. Fehringer, Das Speyerer Kräuterbuch mit
den Heilpflanzen Hildegards von Bingen, Würzburg, 1994, et émet des hypothèses
douteuses sur le rôle de la tradition orale : on sait que la tradition est essentiellement
savante (cf. les études sur le Leechbok et les Lacnunga) avant d’avoir été en partie
récupérée par les ruraux. Le chapitre 7 aurait dû considérer l’ouvrage de J. Rossiaud,
La prostituzione nel medioevo, Rome, 1984, pour mieux cerner la position de l’Église
envers le péché de chair. Nous ne signalons que quelques études particulièrement
importantes, il y en a d’autres !
Tel qu’il se présente, The pagan Middle Ages est un ouvrage ad usum Delphini et
destiné aux étudiants plutôt qu’un livre pour les spécialistes. On reste sur sa faim, et
c’est dommage car le sujet est d’un fabuleux intérêt pour les historiens des mentalités
et des religions.
Claude LECOUTEUX
Pierre CHAPLAIS, English diplomatic practice in the Middle Ages, Londres-New
York, Hambledon and London, 2003 ; 1 vol. in-8°, XIV-277 p. ISBN : 1-85285-395-6. Prix : GBP 25.
Les travaux de P. Chaplais sur la pratique diplomatique au Moyen Âge trouvent
leur couronnement avec cet ouvrage qui démontre, par une étude fouillée du
déroulement des ambassades et de la diplomatique des créances, qu’il ne fallut pas
attendre la Renaissance pour voir la diplomatie acquérir son caractère sophistiqué. À
partir de 1230 environ, les règles diplomatiques devinrent relativement stables, et il
est possible d’analyser leur fonctionnement dans le corpus documentaire anglais,
presque continu à partir du règne de Jean sans Terre. À côté des lettres envoyées aux
princes étrangers, et qui contenaient, dès le VIIIe siècle, des clauses de créance, par
lesquelles le destinataire se voyait demander d’ajouter foi au message oral délivré par
l’envoyé, on trouvait des lettres de créances à proprement parler, qui accompagnaient
des messages oraux, et finalement des aide-mémoire qui devaient empêcher les
porteurs de tels messages d’en déformer la teneur. La comparaison entre la forme des
lettres diplomatiques et les traités de dictamen montre que les clercs de la Chancellerie
anglaise avaient une parfaite connaissance non seulement des différents genres
épistolaires mais aussi de la prose rythmique, qui donnait au style d’une lettre
diplomatique une plus grande élégance. Ils étaient bien sûr également attentifs aux
règles de préséance et de courtoisie : l’ordre dans lequel l’intitulatio, c’est-à-dire le
nom et le titre de l’envoyeur, et l’inscriptio, ou adresse, apparaissaient dans le
protocole reflétait les rangs respectifs de l’envoyeur et du destinataire, et les titres
cités dans l’adresse pouvaient se faire l’écho de l’état des relations entre les princes.
Ce fut le cas à partir de 1340 dans la correspondance avec le roi de France, qu’Édouard
III, qui avait pris le titre de roi de France à Gand au mois de janvier, désigna alors
systématiquement comme nostre adversaire de France. Les Français s’habituèrent à cet
usage, au point qu’en juillet 1439, au début de la conférence de paix à Oye, ils
demandèrent à ce que la délégation anglaise continue à user de l’expression
« adversaire » de France à la place de Karolus de Valoys qu’ils jugeaient humiliant.
La préparation des ambassades, leur composition et leur déroulement font l’objet
de développements circonstanciés. Les auteurs des lettres diplomatiques prenaient
ainsi de multiples précautions pour assurer la confidentialité de leur correspondance.
Le messager tentait parfois de dissimuler la lettre dans sa ceinture ou dans l’ourlet de
son manteau, ou bien l’auteur de la lettre procédait par allusions, les questions
confidentielles n’étant pas mises par écrit. Pour les communications longues et
compliquées, on se contentait d’un court résumé écrit du message oral : l’écrit était
considéré comme inadéquat pour les messages longs, confidentiels et controversés.
Certains envoyés n’avaient pas la dignité suffisante pour être de véritables porte~parole, et pour les messages importants, on faisait appel à un personnage de
l’entourage proche du roi. Au XVe siècle, les hérauts d’armes prirent un rôle croissant
dans la correspondance diplomatique, s’avérant particulièrement utiles pour
délivrer des lettres de défi par exemple, et ils finirent par remplacer les familiers
royaux dans la remise de certains messages. Il était en tout cas nécessaire de protéger
les envoyés en leur donnant des littere recommendatorie et parfois des sauf-conduits du
prince dont ils allaient traverser les territoires. Les envoyés devaient également
connaître, dans la mesure du possible, les coutumes des pays qu’ils traversaient, ce
qui explique que la Gascogne soit devenue le terrain idéal pour recruter des
messagers pour la Péninsule ibérique, Calais pour la Flandre, et le Ponthieu pour la
France du Nord. Calais devint même une sorte de relais permanent de messagers, et
vers 1400, le capitaine de Calais avait le pouvoir de délivrer des sauf-conduits au nom
du roi pour les ambassadeurs étrangers, et de demander des sauf-conduits étrangers
pour les ambassadeurs anglais.
Les phases préparatoires à la conclusion de traités ou d’alliances étaient l’objet de
procédures complexes. Il était en effet essentiel pour le destinataire d’une ambassade
d’être certain que les décisions prises seraient plus tard endossées par l’autre prince :
les envoyés durent, dès le milieu du XIIe siècle, présenter des lettres qui contenaient
une clause de rato, par laquelle l’expéditeur s’engageait à endosser les actions
entamées en son nom par son procurateur. La négociation de mariages s’avérait
particulièrement délicate, car il était injurieux pour le prince qui sollicitait la main
d’une princesse de voir sa demande rejetée officiellement. Cela explique que les
négociations d’alliances aient toujours été précédées de sondages informels : les
envoyés étaient sensés exprimer leur propre point de vue dans des commentaires
extérieurs à leur créance, un procédé qui n’engageait pas l’honneur de leur maître. Ils
devaient même parfois faire preuve d’initiative, et P.C. souligne à quel point la
pratique diplomatique différait du modèle de l’envoyé pica et organum moqué par les
juristes du temps.
Cette étude apporte un éclairage utile sur une dimension importante de la vie
politique au Moyen Âge. L’ampleur des archives anglaises permet en effet, dans ce
domaine comme dans beaucoup d’autres, d’étudier des aspects qui sont peu
documentés dans les autres régions d’Occident avant une époque plus tardive. On ne
peut que regretter que la collection, liée au Public Record Office de Londres, où
l’ouvrage aurait dû s’insérer, ait été sacrifiée.
Frédérique LACHAUD
Michel PHILIPPE, Naissance de la verrerie moderne. XIIe-XVIe siècles. Aspects
économiques, techniques et humains, Turnhout, Brepols, 1998 ; 1 vol. in-8°, 464
p. (Coll. De diversis artibus, 38). ISBN : 2-503-50738-7. Prix : € 88,00.
Cet ouvrage propose une synthèse des données archéologiques et archivistiques
relatives à l’histoire de la verrerie dans l’espace géographique français du XIIe au
XVIIe siècle. Le terme « verrerie » concerne tant le « menu verre » (récipients) que le
verre plat (vitres et vitraux), et pour celui-ci, le verre blanc ou coloré.
M. Philippe, diplômé en sciences politiques et docteur en histoire médiévale, met
ses compétences au service d’un domaine particulier et complexe. L’industrie
verrière est en effet le fruit de possibilités techniques et économiques fécondées par
une volonté politique et l’histoire du verre ne peut être retracée indépendamment des
contextes culturels, économiques, politiques et sociaux. L’A. ne néglige aucun de ces
aspects. Il envisage la verrerie « moderne » comme une industrie qui naît et se
construit au Moyen Âge, principalement grâce aux commandes particulières et aux
chantiers de construction. Inhibée par la guerre de Cent Ans, cette industrie
s’épanouit au XVIe siècle en connaissant à la fois une diversification et une
spécialisation par région et une diffusion sur une large échelle.
L’ouvrage s’ouvre par un panorama évolutif des verreries concentrées dans les
grandes régions de production de la Loire à la Meuse (p. 23-84) : à l’ouest, la
Normandie, le Perche, la Bretagne, le Maine (ch. 1) ; au centre, l’Île-de-France, le
Nivernais, le Berry (ch. 2) ; au centre est, la Bourgogne, la Franche-Comté, la
Champagne (ch. 3), et dans les marges, la Lorraine, l’Alsace, l’Avesnois, la Thiérache
et les Ardennes (ch. 4). Dans la deuxième partie (p. 85-182) est envisagée
l’organisation de l’espace verrier (ch. 6) avec les aspects économiques de
l’approvisionnement en combustibles et en matières premières (ch. 5) et ceux, plus
techniques, du four, du mobilier (ch. 7) et de la mise en œuvre (ch. 8). La troisième
partie (p. 185-302) est réservée aux aspects administratifs et humains : le statut des
verriers (ch. 9), leur évolution démographique à travers l’exemple des Vosges (ch. 10),
l’organisation familiale dans le cadre de leurs activités (ch. 11 et 12). La quatrième et
dernière partie (p. 303-350) examine l’organisation économique de la production au
point de vue de l’entreprise verrière (ch. 13) et du verre avec la question de
l’emballage, des débouchés, des marchands et des circuits de distribution (ch. 14).
Entreprendre une telle synthèse était une gageure vu la quantité et la diversité des
informations à brasser. L’A. y est parvenu brillamment en dégageant avec une grande
clarté la substantifique moelle des connaissances actuelles tout en émaillant son
propos de maints exemples tirés d’archives inédites. Son approche, plus historique
qu’archéologique, est complémentaire à celle de D. Foy, Directeur de Recherches à
l’Université d’Aix qui a publié quantité de travaux sur le verre médiéval et son
artisanat en France méditerranéenne.
Le texte est jalonné de nombreuses illustrations, cartes et tableaux qui facilitent la
saisie des informations. Dix-neuf « pièces justificatives » (comptes, actes, contrats,
etc.) ont été sélectionnées pour l’éclairage qu’elles apportent sur la gestion et la
production d’un atelier de verrier, la nature et le coût des matières premières, la mise
en œuvre du verre dans le cas de travaux d’installation et de maintenance de vitres
et de vitraux, etc. Quelques repères chronologiques de l’histoire du verre, un fichier
de verriers et un « mini-glossaire verrier » des XVe et XVIe siècles complètent les
annexes et contribuent à faire de cet ouvrage un instrument de travail et de recherche
précieux.
Isabelle LECOCQ
Jacques FONTAINE, Isidore de Séville. Genèse et originalité de la culture hispanique
au temps des Wisigoths, Turnhout, Brepols, 2000 ; 1 vol. in-8°, 486 p, fig. (Témoins
de notre temps, 8). ISBN : 2-503-50955X. Prix : € 32,00.
Au terme d’un demi-siècle de recherches fécondes, J.F. nous donne un ouvrage
d’ensemble sur Isidore de Séville et son temps, la première synthèse, en langue
française, depuis le petit livre, aujourd’hui complètement dépassé, que J.C.E. Bourret
avait publié sur le même sujet en 1855. J.F. indique, dans ses remerciements, qu’il a
écrit son ouvrage d’abord pour ses collègues, collaborateurs et amis qui ont suivi et
encouragé ses travaux sur Isidore. Pourtant son livre, en dépit de la somme de
recherches et d’érudition sur laquelle il repose, n’est pas qu’un ouvrage pour
spécialistes ; il est conçu comme une initiation « sérieuse mais lisible, délibérément
dépouillée de tout appareil scientifique d’annotations », dans laquelle les citations
d’Isidore sont presque toujours données en traduction française. Le sous-titre du livre
indique clairement la double orientation : l’A. veut éclairer la personnalité d’Isidore
et ses diverses œuvres, dans l’espace et dans le temps, pour mieux en percevoir
l’originalité propre. Dix-neuf chapitres, répartis en quatre grandes parties allant de
l’amont vers l’aval et de l’extérieur vers l’intérieur, poursuivent ce but. La première
partie (L’espace et le temps de l’Espagne du Sud) rappelle les civilisations et les conquêtes
qui ont préparé, dans la péninsule, le destin hispanique, toile de fond sur laquelle se
détache la figure d’Isidore, héritier de ce long et riche passé. La deuxième partie (Une
vie mouvementée et bien remplie) montre que ce passé a fructifié à la faveur d’une
conjoncture tourmentée coïncidant à peu près exactement avec la vie du Sévillan,
marquée par un drame familial de dépossession et d’exil forcé et par la disparition
prématurée de ses parents. Dans la troisième partie (Diversité et unité d’une œuvre
originale), l’A. présente les œuvres d’Isidore en les regoupant sous les cinq grands
thèmes (grammaire, exégèse, devoirs et fonctions du chrétien, histoire et spiritualité)
qui reflètent l’homogénéité et la constance des orientations majeures du Sévillan et en
tenant compte des principaux genres littéraires auxquels elles appartiennent. Ce
chapitre a ainsi pour mérite de ne pas « écraser la nébuleuse fragile des petits traités
sous la masse imposante des vingt livres des Étymologies » et de faire bien voir
qu’Isidore, à son époque, est loin de n’être qu’un auteur de dictionnaire étymologique
(ce à quoi on l’a souvent réduit par la suite). Enfin, la quatrième et dernière partie
(Catégories et valeurs de la pensée isidorienne) tente de montrer que toutes les œuvres
d’Isidore sont traversées par un ensemble d’idées, de méthodes et de formes qui
constituent les structures d’une pensée cohérente. L’A. y éclaire notamment les
conceptions isidoriennes du temps, ainsi que les méthodes de la compilation, conçue
comme un certain art d’écrire. Il y montre enfin les valeurs d’une nouvelle hispanité,
fruit du métissage politique, social et culturel entre Hispano-romains et Wisigoths.
L’épilogue explore la réception et la survie d’Isidore dans l’Europe médiévale, un
domaine encore plein de terre incognitae, qui attendent des défricheurs que ce livre,
selon les vœux de l’A., voudrait mieux inciter au travail.
Avec cette synthèse, J.F. nous offre un grand et beau livre, richement illustré, ce qui
lui permet d’évoquer aussi par l’image (des images longuement et savamment
commentées comme sait si bien le faire l’A.), les formes plastiques de l’Espagne
chrétienne et wisigothique. À la fin de son introduction (p. 16), J.F. se demande si au
terme d’un demi-siècle d’analyses, on lui pardonnera « d’avoir osé quelques pages de
synthèse ». Non seulement on lui pardonnera, mais on le félicitera d’avoir donné sur
Isidore et son temps un livre qui restera sans doute pendant longtemps un grand livre
de référence et un modèle pour tant d’autres synthèses dont rêvent les spécialistes du
haut Moyen Âge.
Jean MEYERS
Michele Camillo FERRARI, Il Liber sanctae crucis di Rabano Mauro. Testo- immagine~contesto, Berne-Berlin-Francfort-New York-Paris-Vienne, Lang, 1999 ; 1 vol. in-8°,
XIX-527 p. (Lateinische Sprache und Literatur des Mittelalters, 30). ISBN : 3-906762-17-3.
Prix : CHF 105 ; USD 75,95.
Le Liber sanctae crucis de Raban (mort en 856) est une œuvre composée de 28
poèmes figurés, mais, en raison de sa complexité inhabituelle, elle ne se résume pas
à ces 28 pièces poétiques. En fait, l’œuvre se présente comme la réunion de deux livres,
précédés d’un certain nombre de dédicaces, variable selon les manuscrits, de
préambules comprenant une page de prologue en prose, un poème-préface figuré
avec signature et d’une page de capitula. Le premier livre comprend les 28 carmina
figurata, c’est-à-dire des poèmes hexamétriques, qui peuvent se lire comme n’importe
quel autre poème, mais qui comportent un dessin, géométrique ou non, contenant lui-même des lettres, qui, lues dans un certain sens, forment elles-mêmes d’autres vers
en mètres variés (le ou les versus intexti). Certaines lettres ont donc une double valeur :
l’une pour le « champ » du poème, l’autre pour le ou les « vers entrelacés ». C’est la
raison pour laquelle, sur la page de droite, en face de chaque pièce, se trouve une page
d’explication donnant les raisons qui ont poussé Raban à écrire le poème, ses arrière~plans scripturaires ou patristiques, ainsi que, en bas de page, la reproduction du ou
des versus intexti avec l’indication de la manière – parfois simple, mais parfois
véritablement labyrinthique – de procéder à la lecture de ces vers. À la suite du livre
1, vient le livre 2, composé d’une préface de justification et d’une retranscription en
prose libre du « champ » des 28 poèmes figurés du livre 1.
Cet ouvrage, dans lequel on a souvent vu que des « exercices de prestidigitation
qui n’ont rien à voir avec la poésie » (Dümmler), a très peu attiré l’attention des
chercheurs, et il a d’ailleurs fallu attendre 1997 pour voir paraître la première édition
critique
[1]. Il s’agit pourtant d’un texte qui n’a cessé d’être apprécié, souvent même
admiré, au moins jusqu’à la fin du XVII
e siècle et, si l’on excepte l’hagiographie et la
poésie liturgique, il s’agit du poème carolingien le plus diffusé au Moyen Âge, une
popularité d’autant plus surprenante que les vers de Raban ne sont évidemment pas
faciles à comprendre, ni à recopier. D’une certaine façon, M.C.F., qui supplée enfin le
trop long silence de la critique, s’efforce ici de montrer que ce paradoxe n’est
qu’apparent. L’A. n’a bien sûr pas cherché à prouver que le
Liber sanctae crucis est de
la poésie ou pas ; il a voulu simplement rendre à l’œuvre la place qui lui est due dans
la littérature européenne du IX
e siècle et du Moyen Âge en général. Le travail s’attache
donc à donner une lecture attentive du texte, en dégageant ses aspects les plus
novateurs et les plus intéressants, et à le replacer dans l’histoire de la littérature et des
mentalités médiévales. Les résultats de cette étude, menée avec une intelligence et
une érudition rares, sont véritablement impressionnants.
L’A. montre notamment que le Liber sanctae crucis, fruit d’une réflexion originale
sur les rapports entre texte et images, est un des plus anciens exemples de discours
poétique sur lui-même et le premier macrotexte médiéval, une invention, semble-t-il, de la poésie chrétienne tardive. Le macrotexte, tel que l’a défini surtout la philologie
italienne, est une œuvre dans laquelle les textes rassemblés sont liés les uns aux autres
et ont un rapport à l’ensemble et entre eux à l’intérieur de l’ordre de succession adopté
et qui présente une cohérence envisagée à l’intérieur d’une progression où la phase
postérieure assimile la phase antérieure (cf. p. 108). Le recueil poétique de Raban
répond parfaitement à cette définition : ses 28 poèmes s’articulent autour d’un thème
central, celui de l’éternité immuable de la croix, symbole de la victoire du Christ sur
la nature, et la progression du texte à travers ses 28 pièces est en gros celle de l’historia
salutis, de la création du monde à sa dissolution. Par ailleurs, le lien entre les différents
carmina figurata est également assuré et renforcé par le fait que chaque poème est
dédié à un chiffre particulier (il y a 28 poèmes, car 28 est un chiffre parfait, somme de
ses diviseurs) : l’œuvre se présente donc aussi un peu comme un traité de
numérologie à la gloire d’un univers vu comme une structure parfaitement ordonnée
à partir de lois immuables de nature arithmétique. L’A. montre également que
l’œuvre n’est pas étrangère aux débats qu’a connus le IXe siècle sur l’importance et le
rôle des images et analyse la position de Raban, qui, contrairement à l’auteur des Libri
Carolini, soutient l’idée d’une valorisation de l’image par le biais d’une ruminatio,
image dont la « lecture » est d’ailleurs conditionnée chez lui par ses commentaires et
non laissée au hasard du lecteur. En confrontant le Liber sanctae crucis avec la
production littéraire de l’époque et en particulier avec les quelques œuvres
« macrotextuelles » ou « supertextuelles » (mot auquel recourt l’A. pour distinguer
du macrotexte des ensembles donnant à des éléments disparates une unité
sémantique, comme c’est le cas dans certains recueils poétiques par ex.), M.C.F. n’a
aucun mal à prouver qu’aucune n’a la complexité et la richesse sémantique du Liber
sanctae crucis, œuvre vraiment exceptionnelle en son temps.
L’ensemble des dix chapitres de cette enquête fouillée révèle au fond de façon
évidente que le recueil de Raban, qui pouvait pour beaucoup apparaître comme une
œuvre bizarre très éloignée de notre culture, a des racines profondes et multiples le
rattachant au monde latin tardif et qu’il est sans doute une des expressions littéraires
les plus riches et les plus originales de son temps. C’est, pour reprendre le terme
employé par l’A. (qui l’emprunte lui-même à J. Assmann), un « texte-culture »
(kultureller Text), c’est-à-dire une œuvre dont l’utilisation répétée influence
culturellement ses lecteurs. Dans un certain sens, ce serait même « il testo-cultura
della sua epoca » (p. 415), comme l’Énéide ou La divine comédie en leur temps (cf. p. 6).
On ne partagera peut-être pas toujours les idées de l’A. sur certains points : je doute
ainsi, en ce qui me concerne, qu’on ne puisse trouver dans l’Antiquité aucun exemple
de macrotexte (p. 101-110), je comprends mal l’utilité de renoncer au terme
d’« épopée biblique » (p. 399 n. 1290), qui correspond à un genre bien défini, et il me
semble que la part de l’Antiquité profane dans l’univers culturel carolingien est un
peu trop occulté – pour rappeler le « modèle négatif » de cet héritage, l’A. s’appuie
notamment à ce sujet (p. 392) sur l’ouvrage de L. Nees, alors que son interprétation
du
Contra iudices est en partie erronée
[1]. Il n’empêche que cet ouvrage incroyablement
riche, qui est bien sûr une invitation à lire ou à relire autrement le
Liber sanctae crucis,
est aussi une contribution importante à la connaissance de la poésie carolingienne et
de la mentalité des « intellectuels » du IX
e siècle. Tous les spécialistes de la littérature
et du monde carolingiens, qui auront intérêt à le lire, y apprendront sans aucun doute
quelque chose.
Jean MEYERS
Cantari novellistici dal Tre al Cinquecento, éd. Elisabetta BENUCCI, Roberta MANETTI,
Franco ZABAGLI, Rome, Salerno Editrice, 2002 ; 2 vol., LI-1 020 p. (I novellieri italiani,
17). Prix : € 125,00.
Le volume 17 est le dernier en date de la collection I novellieri italiani, une œuvre
de grande envergure qui prévoit la publication de plus de 90 volumes, tous consacrés
à la narration brève en italien, depuis les origines jusqu’à nos jours.
Les É. de ce volume n’ont pas choisi de publier des textes attribuables à un seul
auteur (comme c’est le cas pour la plupart des recueils qui constituent la collection,
et comme il était prévu dans le projet initial), ni un recueil anonyme, mais constitué
comme ensemble organique dès sa naissance (comme le Novellino, qui porte le n° 1
dans la même collection). Ce n’est pourtant pas le manque d’attribution des textes, ni
leur hétérogénéité qui surprennent le lecteur (le volume 4 deI novellieri italiani est
consacré aux exempla de prédicateurs du XIIIe et du XIVe siècle). Le cantare, en effet,
est par définition un genre narratif anonyme de tradition orale, fixé dans l’écriture
parfois longtemps après avoir été créé et avoir vécu dans l’imagination et dans la
culture collectives.
Ce qui rend insolite ce recueil, pour une collection consacrée à la novella, est plutôt
le fait qu’il ne s’agit pas ici de textes en prose. La principale caractéristique des cantari,
en effet, est leur structure métrique en ottava rima, c’est à dire huit endecasillabi,
regroupés en stanze, rimant selon le schéma ABABABCC. C’est pourquoi D. De
Robertis s’attache dans son Introduction à expliquer les critères de choix des É. et la
raison d’être de ce recueil dans la collection : à propos de Piramo e Tisbe, par exemple,
il explique que leur histoire est proposée déjà par Ovide comme l’un des récits que les
Minyades contaient pour se divertir pendant qu’elles filaient la laine : « Col che […] »,
observe D. De Robertis, « siamo direttamente introdotti alla speciale applicazione del
cantare (ossia dell’ottava rima) al genere novellistico, e alla ragione stessa della
raccolta presente e sua inclusione in una collana che alla novella s’intitola » (p. XIV).
Ailleurs, c’est l’appartenance des cantari au type de la narratio brevis médiévale qui
semble à la base de la sélection effectuée par E. Benucci, R. Manetti et F. Zabagli ; D.
De Robertis, en effet, reconnaît le caractère « novellistico » des textes proposés dans
leur structure narrative : « […] un’unica vicenda, anche con ripetizione o seriazione
di situazioni previste dal canovaccio, e la dimostrazione, per così dire, delle sue
premesse » (p. XVII).
Quoi qu’il en soit, les deux tomes qui constituent ce volume présentent une
intéressante anthologie de 29 textes soigneusement édités, dont l’étendue dépasse
celle du recueil publié par D. De Robertis en 1970
[1]. Chaque texte est précédé par une
« nota introduttiva » rendant compte brièvement de son contenu, retraçant son
histoire, ainsi que sa diffusion dans la littérature postérieure et contemporaine, et
donnant d’utiles indications qui synthétisent l’histoire de la critique. Le caractère
mouvant de la tradition des
cantari, dont chaque témoin représente une phase
distincte de l’exécution, a poussé les É. à choisir un manuscrit de base (dans la plupart
des cas le plus ancien) pour chaque texte et à s’y tenir fidèlement, en limitant les
corrections sur la base d’autres témoins. Pour les
cantari en langue toscane, toutefois,
la graphie a été normalisée par les É. selon l’usage habituel (suppression des graphies
latines, transcription z pour ç, gl et gn pour lgl et ngn, tt pour pt, ss pour x, etc.), tandis
que les textes présentant une coloration dialectale vénitienne bénéficient d’une plus
grande proximité à la graphie du manuscrit. Les anomalies métriques sont signalées
dans les marges extérieures des
cantari, entre parenthèses.
À la fin du tome 2, le lecteur spécialiste peut trouver toutes les informations
d’ordre philologique dans les Note ai testi, où les É. rendent compte de l’ampleur de
la tradition de chaque texte, en manuscrits et en imprimés, et de leurs choix
ecdotiques, souvent résumés en stemma codicum. Ils retracent aussi l’histoire
éditoriale des différents cantari à l’époque moderne et signalent les vers qui
présentent des anomalies métriques et dont l’emendatio ne suffit pas à rétablir le
compte des syllabes. Les apparats critiques sont placés dans une section à part, après
les Note ai testi, où sont reproduites les graphies et les variantes des manuscrits.
Un utile Indice dei nomi et un Indice delle note linguistiche, habituel dans la collection
(mais nous aurions préféré un glossaire), complètent cet ouvrage, à bien des égards
digne de la meilleure considération.
Paola MORENO
The Society of Norman Italy, éd. G.A. LOUD et A. METCALFE, Leyde-Boston-Cologne,
Brill, 2002 ; 1 vol. in-8°, XX-381 p. (The Medieval Mediterranean–Peoples, Economies
and Cultures, 400-1500, 38). ISBN : 90-04-12541-8. Prix : € 129,00.
Il faut saluer le courage qui a poussé l’éditeur Brill à publier en anglais ce recueil
d’articles rédigés à l’origine dans quatre langues différentes car un tel choix supposait
la traduction de sept des onze contributions, tâche dont on sait l’ingratitude et le coût.
L’objectif était de fournir un instrument de travail de bonne qualité aux étudiants
anglophones comme le suggèrent l’introduction et l’entreprise de traduction.
Toutefois, afin de renouveler l’approche du sujet, la traduction d’articles déjà parus
dans leur langue originale aurait peut-être dû laisser la place à des analyses neuves
intégrant leurs apports.
L’ouvrage est organisé en trois parties : Les structures sociales et régionales dans le sud
de la péninsule italienne; Le gouvernement et l’Église ; La Calabre et la Sicile. Cette
articulation pose un problème à la fois parce qu’elle laisse dans l’ombre des domaines
importants (le commerce, les structures agraires en Sicile, les communautés juives,
par exemple) mais aussi parce que les sections manquent parfois de cohérence
interne.
La première partie présente deux synthèses utiles et stimulantes. D’une part, celle
de J.M. Martin à propos de l’organisation du territoire et des activités agricoles, qui
montre bien, à la fois, les nombreux points communs que le sud de la péninsule
présente avec le reste de l’Italie et les particularités méridionales, tout en mettant
l’accent sur les diversités intra-régionales ; de l’autre, celle de L. Feller relative aux
évolutions qui affectent les Abruzzes à l’époque normande et qui aboutissent, à
travers la liquidation de l’ordre carolingien, non seulement au déplacement de la
zone-frontière mais aussi à la transformation de sa conception. L’article de P. Skinner
sur trois villes de la côte tyrrhénienne (Naples, Gaète et Amalfi) dégage de nouvelles
pistes de recherches ; quant à celui de J. Drell sur la famille aristocratique, il se borne
à montrer que lignage, propriété et autorité politique sont liés, sans que les
particularités que présentait l’Italie sous domination normande dans ce domaine
soient mises en lumière.
La seconde partie apparaît comme la plus cohérente des trois. L’analyse de la
production des chancelleries de l’Italie normande menée par H. Enzensberger
rassemble utilement ses nombreuses études passées sur ce même matériau ; Gr.A.
Loud fait de même pour les relations entre la papauté et les Normands de 1058 à 1198,
tandis qu’un article important de N. Kamp sur les évêques de l’Italie normande est
traduit en anglais pour la première fois.
La troisième partie est consacrée aux aspects culturels et religieux des contacts
entre Grecs, Latins et Arabo-musulmans. L’article, déjà ancien mais substantiel, de P.
Herde sur la papauté et l’Église grecque en Italie du Sud fournit une base utile à la
réflexion, mais les textes les plus neufs sont ceux de V. Von Falkenhausen et d’A.
Metcalfe. La première livre une ample synthèse qui prolonge ses travaux antérieurs.
Elle montre, en particulier, parfaitement le rôle du détroit de Messine et les liens entre
ses deux rives. A. Metcalfe, pour sa part, propose un article au titre trompeur (The
Muslims of Sicily under Christian Rule) car il porte moins sur les musulmans de Sicile
vivant sous domination normande qu’il ne propose une série de réflexions
méthodologiques ayant trait à cette question. Il évoque un certain nombre de
problèmes qui, pour n’être pas tous neufs, sont exposés avec clarté. Quant au texte
d’H. Houben sur la « tolérance » (!) et ses limites dans l’Italie normande, qui existe
déjà en allemand et en italien, sa traduction en anglais n’avait rien d’indispensable…
Cet ouvrage, qui s’inscrit dans la droite ligne des entreprises menées par Gr.A.
Loud pour promouvoir les études sur l’Italie normande, devrait devenir l’un des
livres de référence sur la question pour les étudiants.
Annliese NEF
Christoph T. MAIER, Crusade propaganda and ideology. Model sermons for the
preaching of the Cross, Cambridge, Cambridge U.P., 2000 ; 1 vol. in-8°, VIII-280 p.
ISBN : 0-521-59061-2. Prix : GBP 37,50 (hb).
Spécialiste de la prédication de la croisade par les ordres mendiants, l’A. a
rassemblé dix-sept modèles de sermons sur ce thème composés durant le XIIIe siècle
et au début du siècle suivant. Les textes retenus sont tirés de collections de modèles
de sermons ad status (c’est-à-dire adressés à un groupe social spécifique, en
l’occurrence ad crucesignatos vel crucesignandos), œuvres de cinq figures éminentes de
la réforme pastorale du XIIIe siècle en France : Jacques de Vitry († 1240), Eudes de
Châteauroux († 1273), Guibert de Tournai (†ca 1284), Humbert de Romans († 1277)
et Bertrand de la Tour († 1332). La principale affinité entre ces auteurs réside dans leur
commune appartenance au courant réformateur animé à l’Université de Paris par
l’entourage de Pierre le Chantre. Quatre d’entre eux ont également joué un rôle actif
dans la prédication de la croisade.
Les sermons présentés, tous rédigés en latin, étaient pour la plupart inédits. Ils sont
publiés dans le texte original, utilement accompagné d’une traduction littérale en
anglais. L’édition repose sur un manuscrit de référence, collationné à tous les autres
témoins dans le cas d’une tradition manuscrite restreinte, ou confronté à une sélection
de « three additional manuscripts relating to different strands of textual
transmission » (p. 72) lorsque la tradition apparaissait trop imposante (ainsi pour les
écrits de Jacques de Vitry, Guibert de Tournai et Humbert de Romans). Un tri
drastique a ensuite été opéré parmi les variantes en vue d’alléger l’apparat. Le
procédé ne répond pas tout à fait aux exigences de l’ecdotique, mais on le jugera
acceptable pour des textes courts – trois à douze pages publiées – puisés à plusieurs
sources. Un index des citations bibliques complète le travail d’édition.
Une copieuse introduction initie par ailleurs le lecteur à cette littérature
particulière, encore peu exploitée par les historiens (p. 3-68). Après avoir présenté les
auteurs et situé le climat intellectuel dans lequel ils ont rédigé leurs modèles de
sermons pour les croisés, l’A. ouvre trois pistes de recherches : il s’interroge sur la
relation entre ces modèles et la prédication effective de la croisade, analyse leur mode
de composition et la manière dont leur structure formelle a pu déterminer l’usage
qu’en ont fait les prédicateurs, et, enfin, examine la représentation de la croisade et des
croisés véhiculée – et dans une certaine mesure forgée ? – par les textes édités. En
appendice, l’A. étudie encore la dépendance des modèles de Guibert de Tournai
envers ceux de Jacques de Vitry (p. 250-263).
Jean-François NIEUS
The Dream of Bernat Metge, trad. Richard VERNIER, Aldershot, Ashgate, 2002 ; 1 vol.
in-8°, XXXVII-87 p., ill., bibl., index. ISBN : 0-7546-0691-0. Prix : GBP 35,00 ;
USD 59,95.
Lo somni de l’humaniste Bernat Metge, texte qui appartient de droit à l’histoire de
la littérature catalane, a récemment fêté le sixième centenaire de sa composition, fixée,
selon les calculs de M. de Riquer, entre le 7 décembre 1398 et le 28 mai 1399. Cet
anniversaire a donné lieu à une série de publications remarquables. Sans prétendre
être exhaustif, on rappellera ici l’édition que nous a donnée L. Badia en 1999
[1], en
graphie modernisée et soutenue par un important apparat critique, les récents
travaux de St.M. Cingolani
[2] ou encore les nombreuses communications prononcées
à l’occasion du colloque tenu à l’Université de Girona en 2000
[3].
C’est idéalement dans le sillage de ces initiatives qu’on peut situer cette traduction
annotée de R. Vernier – la première en langue anglaise – qui se base sur le texte critique
établi jadis par M. de Riquer
[4]. Dans son
Introduction (p. V-XXXVII), R.V. dresse une
brève biographie de l’auteur, situe
Lo somni dans son contexte historico-culturel et
analyse les quatre livres qui le composent, en exposant au fur et à mesure leurs
sources et leurs modèles. Conformément à l’interprétation de M. de Riquer,
Lo somni
est présenté comme une fausse palinodie ; R.V. souligne à son tour que si d’un côté
il est évident que le but de Bernat Metge est de se justifier, pour regagner ainsi la
faveur du roi, d’un autre côté la sincérité de l’auteur est douteuse et sa rétractation
apparaît peu crédible. Quelques pages sont encore consacrées au choix de Bernat
Metge d’écrire en catalan plutôt qu’en latin, à certains aspects de son style et de sa
technique de composition, enfin au succès, très limité, que
Lo somni a connu dans le
temps. Le volume est complété par la traduction de la brève
Apologia donnée en
Appendice (p. 77-78), par une
Selected Bibliography (p. 79-80) et par l’
Index des noms (p.
81-87).
Cette traduction, qui permet à un public plus large que les seuls spécialistes de la
littérature catalane d’accéder aisément au somni, est sans doute louable ; elle est
destinée à rendre pas mal de services aux lecteurs anglophones. On peut quand même
regretter qu’un souci de vulgarisation ait porté à négliger le côté scientifique.
L’annotation apparaît très parcimonieuse par rapport aux problèmes épineux posés
par l’identification et l’interprétation des sources. D’autre part, le lecteur intéressé à
pousser plus loin ses connaissances feuillettera en vain l’introduction, les notes, ou
même la succincte Selected bibliography à la recherche d’indications bibliographiques
sur Lo somni: il n’y trouvera qu’une liste des éditions critiques précédentes.
Giovanni PALUMBO
Les Mystères de la procession de Lille, t. 2, De Josué à David, éd. Alan E. KNIGHT,
Genève, Droz, 2003 ; 1 vol. in-8o, 672 p. (TLF, 554). ISBN : 2-600-00846-2. Prix : CHF
100.
Comme prévu, ce deuxième tome des Mystères de la Procession de Lille nous apporte
16 nouvelles pièces tirées des épisodes plus ou moins connus de l’Ancien Testament,
c’est-à-dire des livres de Josué (chap. 7-10), des Juges (surtout le chap. 6), de Ruth et
des deux livres de Samuel. Les neuf pièces dernières traitent uniquement de David,
béni par Dieu jusqu’à ce qu’il séduise Bethsabée et fasse tuer son mari par les
Ammonites (2 S11). Encore une fois, les auteurs de ces pièces, fort probablement des
clercs (associés explicitement avec ce rôle d’auteur dans les Prologues des pièces 23-24), suivent leurs sources, la Bible et ses commentaires tels que ceux de Nicolas de
Lyre (un peu partout), d’Hugues de Saint-Cher, de Pierre Comestor, de saint Grégoire
le Grand (no28) ou de Pierre Bersuire (no22) avec une fidélité remarquable. C’est cette
fidélité qui permet à A. Knight de corriger ou d’élucider quelques imprécisions ou
bizarreries, quand autrement il n’a qu’un seul manuscrit (le Codex Guelf. 9
Blankenburg à Wolfenbüttel qui date de la fin du XVe siècle) duquel il établit son texte.
Il n’est pas frappant que les pièces se suivent d’une manière si conséquente, étant
donné l’intégrité historique de leur source principale, l’Ancien Testament. On
n’aurait pas pu apprécier ce déroulement, néanmoins, si A.E.K. les avaient laissées
dans le même ordre embrouillé qu’on trouve dans le manuscrit.
Ce deuxième tome commence avec un très court Avant-Propos, l’Établissement du
Texte et une liste d’Errata du tome 1 dans le même style méticuleux déployé par A.E.K.
dans le premier. Heureusement, il y a toujours un Glossaire particulier après la
Bibliographie, la Liste des Personnages, et l’Index des Noms Propres et celui des Proverbes.
Même si les notes traitent des problèmes particuliers du vocabulaire, il faudra
consulter le premier volume pour une vue d’ensemble des traits picards. C’est surtout
l’orthographe (la scripta littéraire, t. 1, p. 91) qui y pose des obstacles à une lecture
facile. Par exemple, il faut s’habituer au ch devant e ou i dans des mots comme cheens
(céans) et chy (-ci).
On pourrait se demander pourquoi les clercs auraient voulu mettre en scène des
actes aussi sexuels et violents que le viol, les guerres, les assassinats et les holocaustes.
Souvent, le personnage ambigu du Prologue, qui agit comme Expositor (interprète) ou
narrateur, parfois pendant la pièce, nommé Le Prescheur dans le premier volume (no
8) et responsable vraisemblablement de l’épilogue, en tire des leçons morales ou des
exempla négatifs (par ex. à ne pas agir comme Amon qui a violé sa soeur), mais pas
toujours. C’est l’élément spectaculaire, et non pas la dévotion chrétienne, qui anime
ces événements à un tel degré que la pièce puisse gagner le premier prix du concours.
Et tout cela devait exiger une technique formidable pour les mettre en scène – sans
l’aide des didascalies fort rares ni des miniatures, accompagnant chaque pièce bien
sûr, mais parfois sans aucun rapport avec l’action dramatisée (notamment no 23) – du
haut des chariots !
K. Janet RITCH
ALEXANDRE NECKAM, Suppletio Defectuum, Liv. 1, Alexander Neckam on plants, birds
and animals. A Supplement to the Laus Sapientie Divine, ed. from Paris, B.N.
Lat., Ms. 11867, par Christopher J. MCDONOUGH, Florence, SISMEL-Edizioni del
Galluzzo, 1999 ; 1 vol. in-8°, LXXXVI-185 p. (Per verba, Testi mediolatini con
traduzione, 12). ISBN : 88-87027-37-4. Prix : € 38,73.
Alexandre Neckam, né en 1157 à Saint-Albans et décédé en 1217 comme abbé du
couvent augustinien de Cirencester, est un des auteurs anglais les plus prolixes de son
temps. On lui doit une encyclopédie, le De naturis rerum, des poèmes didactiques à
usage scolaire, tel le très original De nominibus utensilium, une grammaire, des
sermons, des œuvres exégétiques et théologiques, etc. Sa dernière œuvre porte le titre
étrange de Remède aux défauts. Il s’agit d’un long poème didactique, sur les arbres, les
plantes, les oiseaux et les animaux terrestres (livre 1, en 1 458 vers), puis sur l’homme,
l’astronomie et les autres arts libéraux (livre 2, en 1 395 vers). Ce programme, on l’aura
reconnu, est proche de celui des encyclopédies des XIIe et XIIIe siècles, et de fait,
Neckam l’a conçu comme une sorte d’appendice au Laus sapientie divine, qui est lui-même un succédané versifié de son De naturis rerum. Les érudits l’ont nommé
Suppletio defectuum, forgeant un titre d’après les mots figurant dans deux passages du
texte, où l’auteur s’explique sur son objectif, qui est d’offrir des matériaux
complémentaires à ses œuvres précédentes. On peut le dater de 1216, d’après une
référence à la mort du roi Jean, en octobre 1216 ; Neckam l’a donc terminé à son retour
en Angleterre, après avoir assisté au IVe Concile du Latran.
La publication prend place dans le collection Per verba, patronnée par la très
productive « Fondazione Ezio Franceschini » et destinée à faire connaître des textes
médiolatins en version bilingue, texte latin et traduction se faisant face. Le volume en
question est très soigné, le poème étant introduit en grand détail, puis édité, traduit
et annoté, ce qui est précieux pour un texte versifié de l’époque, au style volontiers
recherché et au vocabulaire technique très riche. Le texte édité se limite au livre 1,
établi d’après le manuscrit Paris, B.N.F., lat. 11867, brièvement décrit aux p. LXVII-LXIX. Les variantes du ms. de Madrid, Biblioteca de Palacio Real ex Oriente, II-468,
ont été prises en compte dans les notes. L’introduction retrace la biographie de
Neckam, présente la Suppletio defectuum et en éclaire les rapports avec les deux
œuvres encyclopédiques qui l’ont précédée, puis commente l’herbier et le bestiaire
qui constituent la matière du livre 1. L’A. s’intéresse aussi au style, aux figures
rhétoriques et aux sources mises en œuvre, avant de conclure par la notice du
manuscrit de Paris et un paragraphe sur la procédure éditoriale. L’édition, doublée
d’une traduction anglaise (p. 1-94), est suivie de riches notes explicatives et critiques,
extrêmement précieuses (p. 95-173). Deux index sont fournis, si bien que le lecteur se
trouve parfaitement servi pour aborder le texte. On ne peut qu’espérer que ce volume
sera suivi d’un second, offrant l’édition du livre 2, afin que l’on dispose de l’intégralité
de l’œuvre.
L’intérêt du texte est double. D’une part, il montre comment cet auteur inventif,
armé d’une culture classique et chrétienne vaste, retravaille une matière didactique
de type encyclopédique en vue d’un autre public, littérairement plus exigeant. Il ne
ménage pas ses efforts pour intégrer des figures de style, des réminiscences aux
auteurs latins antiques, des incises personnelles. Au passage, il affirme sa dignité
d’écrivain face aux détracteurs, et lance un vers que l’on ne manquera pas de citer en
réponse à quelque compte rendu malveillant : Cum tibi displiceant, cur mea scripta
legis ? (v. 1184). D’autre part, la Suppletio defectuum reprend le filon de l’explication
allégorique, présent déjà dans les œuvres antérieures du chanoine, et développe au
sujet des oiseaux et des animaux terrestres un discours moralisant et mystique très
riche. Loin d’être un filon quasi épuisé, comme on a trop longtemps eu tendance à le
croire, l’allégorie naturelle perdure aux XIIIe et XIVe siècles, et trouve de nouveaux
vecteurs, comme le montre ce texte qui mérite d’être lu avec attention.
Baudouin VAN DEN ABEELE
Scrivere il medioevo : lo spazio, la santita, il cibo : un libro dedicato ad Odile
Redon, éd. Bruno LAURIOUX et Laurence MOULINIER-BROGI, Rome, Viella, 2001 ; 1
vol., 458 p. (I libridi Viella, 22). ISBN : 88-8334-052-3. Prix : € 43,90.
Ces mélanges offerts à O. Redon, à l’occasion de son départ à la retraite, sont la
prolongation de deux journées d’hommages qui se sont tenues à Sienne en juillet
1999, et qui ont regroupé autour de la fêtée une série d’élèves, de collègues et amis.
Les contributions rassemblées dans cet ouvrage se groupent autour de trois grands
thèmes chers à la nouvelle émérite : l’espace et la société en Toscane, avec une
focalisation logique sur cette ville de Sienne qui l’a beaucoup occupée, les parcours
de saints et d’ermites… et, de plus charnelles études tournées autour de la nourriture,
reflets des travaux les plus célèbres de la médiéviste, tout au moins en dehors des
cénacles universitaires. Ce recueil à l’éclectisme révélateur d’une saine diversité
d’intérêts, a aussi le bon goût d’éviter les travers hagiographiques souvent
caractéristiques des recueils d’hommages…
La première partie consacrée à l’espace toscan s’ouvre par une évocation double,
celle de la ville de Sienne et celle de la fêtée, avec la sobriété qu’on vient de souligner.
On relèvera, comme articles scientifiques une étude de N. Bouloux, La Toscane dans
les sources géographiques italiennes du XIVe siècle, une évocation du Paysage thermal
siennois au début du XIVe siècle, d’après le De Urbis Senae origine de Luico Antonio
Maynero par D. Boisseuil, l’évocation des quelques problèmes historiographiques
posés par les Cités-États et Communes par M. Ascheri, une étude de M.A. Ceppari
Ridolfi, sur le syndicat des officiers de la Commune de Sienne au XIVe siècle, un travail
de D. Ciampoli sur le statut de la commune d’Asciano et son intérêt comme
instrument d’étude de l’histoire d’un territoire ; une belle évocation de la famille des
Squarcialupi de Florence par Chr. Klapisch-Zuber, une évocation des Esclaves à Sienne
à la fin du Moyen Âge, par R. Delort et M. Boni, un article de G. Pintu qui reprend le
problème des propriétaires et paysans à Sienne au début du XIVe siècle, une étude de
Th. Szabo sur la configuration agraire du territoire lucquois aux VIIIe-Xe siècles et un
beau texte de C. Verna sur La houille au village.
La seconde partie, consacrée aux saints et ermites, évoque les figures de sainte
Ubaldesca de Calcinaia (par L. Corti) ; D. Lett dessine l’image des femmes des
Marches au début du XIVe siècle, telle qu’elle ressort du procès de canonisation de
Nicola de Tolentino, M. Puzelat évoque la patte d’oie de sainte Néomoise, A. Ghignoli
nous donne l’édition de deux lettres relatives à un héritage, et datant du début du XIVe
siècle, adressées à Neri, frère augustin du couvent de Sienne, D. Corsi évoque la
sorcellerie dans les procès toscans au XVe siècle, G. Bührer-Thierry dresse un portrait
de Gunther l’Ermite, tandis que Chr. Lucken fait une belle transition entre la
deuxième et troisième partie du recueil en évoquant La cuisine du diable et l’hospice du
saint, à travers Le mystère de saint Bernard de Menthon.
De cuisine, en effet, il est beaucoup question dans une troisième partie centrée
autour de la table : G. Catoni évoque les réglementations siennoises relatives à la
commercialisation du poisson (1291-1486) et A.J. Grieco part de la figure de Fiordiano
Malatesta de Rimini, auteur d’un traité d’ichtyologie, pour caractériser plus
globalement ce genre littéraire et les canons alimentaires du milieu du XVIe; Br.
Laurioux rappelle le souvenir Du bréhémont et d’autres fromages renommés au XVe siècle;
M. Bourin, Les menus des bayles de l’archevêque de Narbonne ; L. Ricetti fait une belle
description des repas de chantier ; D. Sansy évoque les difficultés des juifs et chrétiens
à partager une même table ; J.L. Flandrin évoque les rapport entre Diététique et ordre
des mets, pratiques diététiques que M. Nicoud étudie à la cour de Francesco Sforza ;
L. Moulinier-Brogi nous décrit Les médecins dans le Centre-Ouest au Moyen Âge, du XIIIe
au XVe siècle, et J. Brunet, recense quelques maux et remèdes décrits par Sebastiano
Locatelli dans son Viaggio di Francia (1664-1665).
Dans une masse d’articles aussi différents, il va de soi que le très intéressant voisine
avec le plus anecdotique… Peu importe, c’est évidemment le risque de l’exercice.
Cette diversité, finalement, est le plus bel hommage qui puisse s’imaginer à
l’exceptionnelle curiosité de la personne honorée par cet ouvrage collectif.
Alexis WILKIN
André BONNERY, Mireille MENTRÉ, Guylène HIDRIO, Jérusalem, symboles et
représentations dans l’Occident médiéval, Paris, Éd. Jacques Grancher, 1998 ;
1 vol. in-8o, 322 p. (Mémoires des bâtisseurs).
Un livre bien conçu et bien écrit est un plaisir assez rare surtout lorsqu’il aborde
un thème susceptible de larges échos. On est bien dans ce cas cette fois. L’intention des
A. est évidente : faire un inventaire réfléchi des traces laissées par Jérusalem dans les
œuvres des lettrés et des artistes du Moyen Âge. C’est simple et c’est essentiel. Un tel
programme se révèle à la fois riche et très complexe. Jérusalem est une ville réelle à
laquelle pèlerins et croisés ont accès. Ils peuvent la décrire et ce n’est pas simplement
travail de l’imagination. Elle renferme les lieux les plus sacrés du christianisme, objets
permanents de dévotion dans toute l’Église. Elle a également une signification
majeure pour les autres grandes religions monothéistes. C’est aussi une ville
symbolique sur laquelle la réflexion ne cesse jamais, puisque l’Au-delà est une
Jérusalem céleste. S’il faut admettre que tous ces aspects sont liés, le programme est
immense.
Les A. commencent par le concret. Ils suivent l’évolution de la ville, de sa
topographie et de son cadre monumental, du début de notre ère jusqu’à la fin de la
domination latine sur la ville, dans la première moitié du XIIIesiècle. Ce préalable
n’entend pas faire de révélation, mais offrir une mise au point indispensable à la
compréhension de tout ce qui suit. Ces pages, illustrées par quatre plans, sont à la fois
claires, précises et fort bien venues. Le lecteur s’y réfère sans cesse tout au long de sa
lecture.
La deuxième partie a encore un caractère très concret, puisqu’il s’agit du
témoignage d’un certain nombre de visiteurs. La compréhension de ces textes, fort
bien traduits au demeurant, exige déjà un commentaire historique minutieux sous
peine d’en perdre le sens. Égérie qui fait une description de la liturgie de la Semaine
sainte, la situe de fait dans un cadre urbain bien défini qui est un certain état de la ville,
Arculfe, évêque gaulois qui a effectué un voyage vers 680, laisse par l’intermédiaire
de l’abbé Adamnanus d’Iona une description remarquable illustrée par quelques
dessins qui s’avèrent de première importance pour la compréhension de la
topographie du saint Sépulcre. Ils sont reproduits plus loin dans ce volume. Le récit
d’Ernoul est un compte rendu de voyageur, précis à souhait, sur l’état de Jérusalem
au début du XIIIesiècle. Les A. de l’ouvrage, prenant en compte le caractère pluri~confessionnel de la ville, donnent également la traduction de quatre textes, deux de
visiteurs juifs et deux de pèlerins musulmans. Moins connus que les précédents, ils
apportent un autre éclairage et font percevoir des situations humaines difficiles,
sinon dramatiques. Tous ces témoignages ont un intérêt historique, mais ce n’est peut
être pas l’essentiel. Ils n’ont pas été sélectionnés pour des raisons anecdotiques, mais
parce qu’ils donnent des murailles, des rues, des monuments et des différents lieux
sacrés, une description assez précise pour être datée. Le dessein est ici de nourrir
l’histoire de la ville par une connaissance exacte, période après période, de l’état des
monuments et de la topographie.
La troisième partie entraîne du côté des représentations, puis de l’imaginaire. Il est
d’abord question de plans et de figurations. De nombreux dessins et diverses
reproductions viennent appuyer les propos. Cette abondante illustration est capitale
car elle fait saisir, par une vue directe très convaincante, que les récits reposent sur des
réalités, quelles que soient les déformations. On ne saurait trop insister sur
l’importance des travaux exécutés sur le tombeau du Christ à l’époque de l’empereur
Constantin. Ils donnent naissance à un édicule qui devient le signe symbolique de
Jérusalem et de la résurrection du Christ. Il apparaît sous différentes formes dans de
nombreuses œuvres figurées occidentales longuement étudiées. Bref, les pages
consacrées aux différentes représentations du tombeau de Jésus seront utiles à tous
ceux qui s’intéressent à l’iconographie médiévale.
Cette troisième partie traite encore de l’imitation de l’ensemble monumental édifié
autour du Golgotha dans l’architecture occidentale. Reproduire les monuments les
plus saints de Jérusalem donne un cadre particulièrement évocateur à la liturgie de
la Semaine sainte. Les A. étudient Santo Stefano de Bologne, Saint-Riquier, Saint-Michel de Cuxa et de bien d’autres constructions. Ce thème, déjà connu, est ici traité
dans son ensemble. On retiendra également les quelques pages consacrées aux
reproductions de l’édicule contenant de saint Sépulcre. Celui de Narbonne est
particulièrement évocateur.
La quatrième partie intitulée Événements et espérances liés à Jérusalem lie le passé de
la ville aux entreprises médiévales. Surévaluer Jérusalem comme lieu parce que
Jésus-Christ y est mort et ressuscité suppose la rencontre d’une foi religieuse,
universelle en elle-même et donc peu localisée, avec une certaine conscience
topographique et archéologique. Alors que les liturgies à travers les symboles
réduisent le lieu d’origine à un espace simplement évoqué, le pèlerinage y conduit
concrètement alors qu’il n’a pas de valeur sacramentelle. Il y a là un paradoxe
surprenant qui est à l’origine de bien des essais d’adaptation. C’est aussi le principe
d’un désengagement militaire et religieux qui n’a jamais été intellectuellement admis.
La fin des temps et la Jérusalem céleste introduisent en permanence un élément de
réflexion et de sensibilité attachée à l’avenir. À ce titre la ville concrète ne peut être
traitée comme aucune autre. Même lorsqu’elle est sous domination musulmane elle
nourrit l’imagination des chrétiens parce qu’elle permet d’évoquer d’autres cieux.
Jacques PAUL
Antonio Ivan PINI, Città medievali e demografia storica. Bologna, Romagna, Italia
(secc. XIII-XV), Bologne, CLUEB, 1996 ; 1 vol. in-8o, 326 p. (Biblioteca di storia
urbana medievale, 10). ISBN : 88-8091-420-0. Prix : € 20,66.
Élève de la grande médiéviste bolognaise G. Fasoli, A.I. Pini s’est dédié très tôt à
l’étude des grands problèmes historiques en se consacrant au passé de la ville où il
avait été appelé à faire ses études. Ses travaux d’histoire démographique ont été
pionniers en Italie dans les années 1960, quand il eut le bonheur de mettre la main sur
des fonds d’archives de première importance jusqu’alors négligés par les chercheurs,
lui permettant d’entreprendre des recherches de démographie historique : libri
matricularum artium et armorum, libri viginticinquenarum, à une époque où l’usage de
l’ordinateur était loin d’être entré dans les mœurs des historiens.
L’ouvrage que présente A.I. P. est en fait la reproduction d’essais parus en diverses
revues scientifiques et ouvrages collectifs, que l’A. a classés en quatre grandes
rubriques : une introduction d’ordre général, puis quatre études consacrées à
Bologne (analyse de la source des vigninticinquini de 1247 à 1404, la politique
démographique du gouvernement communal entre le XIIe et le XIVesiècle, la
répartition topographique des artisans en 1294, les familles juives et leur
établissement dans la ville et sa région dans la seconde moitié du XIVesiècle). Après
Bologne vient ensuite la Romagne avec une étude sur la population d’Imola en 1210
et 1221, le problème des feux dans le recensement du cardinal Anglico en 1371, la
société et la population de S. Marino. L’ouvrage s’achève sur un épilogue, un bilan de
la démographie italienne de la Peste Noire à la moitié du XVesiècle.
Les problèmes soulevés par les recherches d’A.I.P. sont particulièrement
importants pour qui veut se consacrer à de semblables recherches. S’il est vrai que se
sont multipliées en Italie les études d’ordre démographique au cours des dernières
années, encore convenait-il de conceptualiser de semblables travaux et
d’individualiser les sources à partir desquelles il est possible d’accéder à ce secteur
historique et d’en déduire une méthodologie. L’introduction de l’ouvrage fait le point
à ce sujet et le tableau de la p. 23 dégage parfaitement les sources primaires,
secondaires et subsidiaires auxquelles il est possible de recourir. Quant à vouloir
conduire une étude démographique d’ordre quantitatif selon les critères
contemporains, l’A. sait trop les limites imposées par les sources à la disposition des
médiévistes et ne peut que rappeler ce qu’ont déjà enseigné R. Fossier et J. Heers en
des articles méthodologiques bien connus.
L’intérêt porté par l’A. à des sources autres que fiscales (les fameux estimi) ouvre
des horizons nouveaux, permettant d’atteindre des résultats autres que statistiques
ou comptables. S’appuyant sur le Liber matricularum sociatatum et artium de 1294, il
ruine la vieille idée de la concentration des artisans par rues et quartiers, non que cette
notion n’ait sa part de vérité pour les métiers polluants (teinturiers, pelletiers), mais
pour d’autres activités comme le textile ou la métallurgie, les artisans sont loin d’être
concentrés et la dissociation lieu de travail-résidence s’avère fréquente. La source des
viginticinquini (registres où sont recopiés année par année, quartier par quartier et
paroisses les hommes aptes aux armes de 18 à 70 ans, étudiés en collaboration avec
R. Grecci), lui donne l’occasion de mettre en valeur outre l’évolution de la milice
urbaine, les grands moments de l’évolution démographique de la ville de Bologne
entre le bel épanouissement communal du XIIesiècle et les malheurs qui résultent de
la Peste Noire. Les tableaux tirés de cette source aux p. 87-103 sont assurément
suggestifs. Cette évolution, examinée sous l’angle de la politique suivie par les
autorités communales entre le XIIe et le XIVesiècle (politica demografica ad elastico)
s’inscrit ainsi entre quatre phases : une immigration spontanée non réglementée du
XIIesiècle à 1246, puis de 1246 à 1274 le gouvernement communal en vient à refouler
vers le contado les nouveaux arrivants ainsi que les serfs récemment libérés (à cette
occasion, l’A. montre que la loi Paradisus avait un but non pas généreux ou antiféodal,
mais avant tout fiscal) ; de 1274, date de l’expulsion des gibelins, à 1347, se succède
une série de mesures contradictoires pour attirer ou repousser les immigrants du
contado, à une époque de déséquilibre démographique. La Peste Noire mène à la fuite
d’un bon nombre d’habitants vers le contado, avant que ville et contado ne reviennent
à un certain état d’équilibre.
Si nous nous sommes arrêté plus particulièrement sur la ville de Bologne, il serait
injuste de ne pas mentionner la reconstruction fort astucieuse faite par l’A. quant à
l’absorption des habitants de Castel Imola par la ville d’Imola, comme l’analyse
importante des termes de
focolaro,
fumante,
fumantaria pour le recensement de 1371
(
Descriptio Romandiole) où il s’oppose à J. Larner et conclut à l’équivalence
fumante~focolaro en tant qu’unité de taxation, la
fumantaria étant la taxe versée par foyer taxé.
Qui n’est pas spécialiste des problèmes démographiques italiens trouvera un état,
relativement à jour, des recherches sur l’Italie au lendemain de la Peste Noire, qu’il
sera bon cependant de compléter par le recours à un exposé présenté à Todi par
G.M. Varanini
[1].
La réunion d’études, originales, et neuves, dispersées en des revues et ouvrages
dont l’accès n’est pas toujours facile pour des lecteurs de langue française, est une
initiative heureuse de la part du directeur de la collection. Il est certain que Bologne
représente un cas exceptionnel par la richesse de ses fonds d’archives. Une riche
bibliographie, un index des noms de personnes et de lieux, des auteurs cités
accompagnent un ouvrage appelé à fournir des exemples de base pour de futures
études démographiques.
Pierre RACINE
Robert FOSSIER, L’histoire économique et sociale du Moyen Âge occidental.
Questions, sources, documents commentés, Turnhout, Brepols, 1999 ; 1 vol. in-8o,
408 p. (L’Atelier du médiéviste, 6). ISBN : 2-503-50860-X. Prix : € 34,50.
Robert Fossier a enrichi « l’atelier du médiéviste » d’un outil de travail
indispensable à tous ceux, débutants ou chercheurs avertis, qui étudient l’histoire
économique et sociale du Moyen Âge.
L’ouvrage comprend trois parties. L’A. rappelle les grands courants d’idées qui
ont modelé ce secteur de recherche et il les replace dans l’évolution générale de la
pensée historique. Il passe en revue toutes les sources disponibles, écrites ou non
écrites, en précisant leurs limites et les problèmes méthodologiques qu’elles
soulèvent. Il développe ensuite une vingtaine de dossiers illustrant les principaux
aspects de la vie médiévale.
Parmi les grands thèmes abordés, on notera les problèmes démographiques et les
mouvements migratoires, la place de la femme dans la famille et la société, le village
et la maison rurale, le ban et la vassalité, la guerre et la paix, la production céréalière,
les communautés villageoises, l’économie rurale et urbaine, le commerce et ses
instruments (la foire, le crédit, la monnaie), les comptabilités seigneuriales.
Chaque dossier présente un état de la question traitée, des textes en langue
originale (avec traduction) ou des sources non écrites, une analyse critique des
documents, les enseignements que l’on peut en tirer et une bibliographie
substantielle pour aller plus loin. L’ensemble couvre tout le monde occidental, mais
surtout la France. D’un point de vue chronologique, XIIe et XIIIesiècles sont les mieux
représentés, près de la moitié des textes provenant de cette période.
L’ouvrage doit une grande part de sa valeur et de son originalité à la place qu’il
accorde aux méthodes d’études, « auxiliaires » comme on disait jadis, les plus
récentes et les plus pointues relevant des sciences de l’homme et de la terre. Il les
répertorie, il les décrit, il cerne ce qu’elles peuvent apporter à l’historien, lorsqu’elles
sont utilisées à bon escient. On appréciera aussi les conseils avisés que l’A. donne pour
la mise en forme des données récoltées et pour la présentation des résultats, pas
toujours évidente, surtout lorsqu’il s’agit de faire parler des chiffres, des
histogrammes ou des graphiques.
Au total, R.F. a réalisé avec les élèves de l’École des chartes, qui ont préparé et
commenté les dossiers, un ouvrage de référence indispensable et généreux.
Willy STEURS
Robert FOSSIER, Le Travail au Moyen Âge, Paris, Hachette Littératures, 2000 ; 1 vol. in-8o, 316 p. (La vie quotidienne). ISBN : 2012354297. Prix : € 19,67.
« Le Moyen Âge, entre VIIIe et XVesiècle, est la période pendant laquelle le travail
sous ses aspects modernes, c’est-à-dire l’association de l’homme et de l’outil puis de
la machine, a pris forme dans la réalité matérielle et sociale, et dans la conscience des
intellectuels et des travailleurs eux-mêmes » (J. Le Goff). Le livre de R. Fossier illustre
de façon lumineuse la pertinence de cette analyse.
Dans une première partie, l’A. retrace pour un large public les profonds
changements qui affectent la conception et la pratique du travail dans la société
médiévale. Une lente et progressive valorisation du travail et des travailleurs,
commencée à l’époque carolingienne, s’affirme entre le XIe et le XIIIesiècle. D’autre
part, dans les derniers siècles du Moyen Âge, la notion moderne d’activité productive
dans les domaines manuel et intellectuel se fait jour, et l’idée de croissance semble
émerger comme un phénomène positif.
Dans la seconde partie de son livre, R.F. présente une galerie de portraits
d’hommes et de femmes au travail, qu’il saisit dans leur cadre de vie, leurs gestes
quotidiens et leur environnement social. Cette partie montre les transformations de
l’économie et de la société médiévales, les interactions des rapports sociaux et des
structures économiques, l’étroite association entre villes et campagnes.
Les progrès techniques entraînent d’importants changements dans les rapports
sociaux du travail. Les transformations sont d’abord sensibles dans le monde rural :
accroissement de la part commercialisée de la production agricole, circulation
monétaire plus importante, rachat des corvées et du servage, développement du
salariat parmi les travailleurs de la campagne. Il en résulte une plus grande mobilité
paysanne et l’urbanisation du surplus de population rurale, livrée à un marché
citadin du travail.
En ville, dans les secteurs clefs de la laine et de la métallurgie, le « travail
capitaliste », accompagné d’un étroit contrôle des frais, des salaires et de la main~d’œuvre, apparaît. La division du travail s’accroît, introduisant de fortes inégalités au
sein du monde du travail. L’introduction de machines élimine un nombre important
d’ateliers familiaux sous-équipés et favorise la concentration d’entreprises. Les
associations de métiers, destinées à encadrer le travail, sont ébranlées par les
ajustements de l’économie aux progrès techniques et par le pouvoir de l’argent. De
nouveaux rapports de domination et d’exploitation s’établissent. Les conflits du
travail amènent les pouvoirs publics à réglementer les salaires et les conditions
d’embauche. Aux XIVe et XVesiècles, quand le recul démographique rend la main~d’œuvre rare et chère, des mesures sont prises pour casser les salaires et sanctionner
les hommes valides qui refusent de travailler au prix qu’on leur offre. Les grands
marchands – souvent aussi grands propriétaires fonciers, hommes d’affaires et
hommes politiques – modifient les structures économiques en fonction de leurs
intérêts. Ils orientent le destin d’une région et de ses habitants.
En somme, le livre de R.F. a le grand mérite de brosser un tableau d’ensemble d’une
société médiévale en mouvement. Il montre que, dans les secteurs pilotes de
l’économie, la « destruction créatrice », qui substitue du neuf aux éléments vieillis, le
« processus économique et social du déclassement des entreprises, des existences … »
et l’aliénation des travailleurs au profit des maîtres, que Marx voyait s’accomplir sous
ses yeux, ne datent pas d’hier.
Willy STEURS
JAN RUUSBROEC, Dat Rijcke der Ghelieven, introd. et éd. J. ALAERTS, trad. angl.
H. ROLFSON, trad. lat. L. SURIUS, Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol., 511 p. (Corpus
christianorum, Continuatio Mediaevalis, 104 ; Opera omnia, 4), ISBN : 2-503-04042-X.
Prix : € 200,00.
Dat Rijcke der Ghelieven, qui sort maintenant comme vol. 4 des Opera omnia, est en
réalité le premier traité mystique qu’ait rédigé le mystique flamand alors âgé
d’environ 45 ans (ca 1338). Destiné au départ à un publie extrêmement restreint
composé d’intimes et de prêtres, J. van Ruusbroec en avait expressément interdit la
diffusion, car il estimait l’ouvrage peu adapté à un public plus large.
En construisant son traité entièrement autour d’une variante du Livre de la Sagesse
(10,10), tirée du Breviarium Romanum, – Iustum deduxit Dominus per vias rectas et ostendit
illi regnum Deum –, J. van Ruusbroec insiste ce faisant sur le cheminement de la grâce
et replace la démarche mystique dans son cadre christocentrique par le simple fait de
prendre deduxit au sens de reduxit, comme l’indique clairement la première phrase du
traité.
Pour ce qui est de l’édition critique elle-même, les règles suivies sont celles qui ont
présidé à l’édition des vol. 7-7A et 8. Le ms. utilisé lors de l’établissement du texte est
le ms. G. Les autres mss complets (D, I, n) ont été rejetés pour des raisons d’ordre
philologiques ou linguistiques. Quant à la traduction, celle-ci est cette fois, suite au
décès de A. Lefevere survenu en 1996, l’œuvre de H. Rolfson, qui, déjà en 1980, se
trouvait associée à l’entreprise de publication des œuvres complètes de Ruusbroec.
L’introduction bilingue à la présente édition est d’excellente facture : synthèse
brillante de l’œuvre et de sa structure, enrichie d’un bon aperçu de l’état des
recherches relativement aux sources utilisées par le mystique flamand.
Nous ne nous dirons rien de la traduction de Surius, dont les qualités comme les
faiblesses sont bien connues, afin de nous attacher à la traduction anglaise. On peut
sans crainte affirmer que le texte de H. Rolfson est globalement bon voire très bon. Le
texte anglais colle réellement au texte moyen-néerlandais. Les ajouts en guise
d’explicitation du texte original sont toujours mis entre parenthèses, sauf p. 183. La
cohérence de la traduction est remarquable même si on peut regretter que de mensche
soit toujours rendu par « a person », ce qui n’est pas nécessairement équivalent et
peut friser le contresens, comme p. 243, l. 913. Plus gênante est par ailleurs la
traduction « neighbour » (proximus) pour evenkersten, – légitimée, il est vrai, en partie
par le dictionnaire –, alors que peu auparavant Ruusbroec traitait des païens. Par
conséquent et conformément à l’étymologie evenkersten (p. 186, 207) renvoie au
prochain en sa qualité de coreligionnaire. Traduire par « neighbour » revient a
vouloir effacer la discrimination propre à l’idéologie catholique de l’époque à
l’encontre du non-chrétien. Le dictionnaire confirme ceci par la spécification meer
bepaaldelijk introduisant l’équation avec evenmensche. Outre les faiblesses de rendu
d’ordre photique pour les termes ghensteren (p. 299) et doerclaeren (p. 377),
resp. « flashing » et « shone through », qui ne tiennent aucun compte de
l’imprégnation, il convient également de signaler la malheureuse approximation que
constitue la traduction de wandelinghe hebben par l’anglais « association », qui
outrepasse le sens moyen néerlandais de frequentationes + conversatio. De même, le
moyen néerlandais inspreken postule parole ou verbe, ce dont l’anglais « inspiration »
ne fait aucun cas.
Quelles que soient ces quelques faiblesses ou maladresses du travail de H. Rolfson,
il n’en demeure pas moins que sa prestation demeure impressionnante. Nous ne
pouvons donc qu’encourager les éditeurs de cette belle collection à poursuivre leur
œuvre.
François VAN ELMBT
JAN RUUSBROEC, Een spieghel der eeuwegher salicheit, éd. G.DE BAERE, introd.
P. MOMMAERS, trad. angl. A. LEFEVERE, trad. lat. L. SURIUS, Turnhout, Brepols, 2001 ;
1 vol., 489 p. (Corpus christianorum, Continuatio Mediaevalis, 108 ; Opera omnia, 8).
ISBN : 2-503-04082-9. Prix : € 190,00.
Il y a près de vingt ans maintenant, G. de Baere se lançait dans l’aventure périlleuse
d’une édition des Opera omnia de Ruusbroec ; une édition trilingue du texte,
puisqu’elle comportait, outre le texte moyen néerlandais, la traduction latine de
Surius, et enfin une traduction en langue anglaise. L’introduction au texte étant
bilingue anglais-néerlandais. La partie « édition » elle ne connaît qu’une version
anglaise.
Aujourd’hui, c’est le volume 8, Le Miroir de la béatitude éternelle, qui sort enfin.
Le Miroir est, sans conteste, l’œuvre la plus riche du mystique flamand, mais ce
n’est certainement pas celle qui possède l’architecture la plus rigoureuse. L’œuvre est
en effet parsemée de longs passages descriptifs, explicatifs ou édifiants, qui mettent
à mal l’économie de cette cathédrale. La chose s’explique vraisemblablement par le
fait que ce texte, plutôt que d’être un véritable traité, a souvent bien plus les allures
d’une longue épître ; épître adressée par Ruusbroec à une clarisse bruxelloise. Ce
n’est d’ailleurs pas le seul exemple que nous ayons depuis 1343 de cette relation
privilégiée que le mystique entretenait avec la maison bruxelloise de l’ordre. Les
préoccupations originelles de l’ordre « des soeurs des pauvres », créé par Claire
d’Assise († 1253), n’étaient pas tellement éloignées des idéaux prônés par Ruusbroec :
qu’on se rappelle les attaques véhémentes et nombreuses qu’il lança à l’encontre des
abus coupables des riches tant dans le monde qu’au sein de l’Église.
L’édition de G. de Baere s’ouvre sur une excellente introduction qui démonte
l’organigramme de l’œuvre et analyse admirablement des parties de celle-ci,
redéfinissant au besoin les notions les plus complexes et les plus essentielles.
L’examen des manuscrits respectifs – et leur généalogie – confirme à nouveau, tout
comme cela fut le cas pour les textes du Tabernacle et des Sept degrés, que le ms.
Groenendael A (ca 1365) est de loin le plus fiable. C’est donc lui qui a été retenu pour
établir le texte de la présente édition. Quant au texte latin de Surius, il provient lui de
la copie facsimile (Farnborough 1967) de la première édition de 1552.
Pour ce qui est de la traduction anglaise, réalisée par A. Lefevere († 1996) et révisée
par H. Rolfson, il s’avère que celle-ci respecte scrupuleusement les critères
sélectionnés par l’éditeur, à savoir rester, autant que faire se peut, fidèle au texte
moyen néerlandais. Si la stylistique n’y trouve pas toujours son compte, c’est au nom
de la primauté du texte et de son contenu. Il y a sciemment refus de tout
embellissement du message. Le lecteur ne pourra donc lui en tenir rigueur.
Les divergences entre le texte moyen néerlandais et la traduction en langue
anglaise sont insignifiantes. Il paraît dès lors surprenant, sinon dérisoire, de trouver
« truly » (adv.) (p. 324,1. 1246), traduction qui reflète la variante N de l’appareil
critique, alors que l’équivalent moyen néerlandais (p. 325, 1. 1334) indique clairement
un adjectif attribut, au même titre que ooemoedegh et vri. Mais cela est à vrai dire bien
peu de chose.
En guise de conclusion nous ne pouvons que recommander chaudement ce
huitième volume dont l’acquisition nous paraît indispensable.
François VAN ELMBT
Las Siete Partidas, éd. Robert I. BURNS, S.J., trad. Samuel PARSONS SCOTT, 1. The
medieval Church : The world of clerics and laymen, 2. Medieval government :
the world of kings and warriors, 3. Medieval law : Lawyers and their work,
4. Family, commerce and the sea : the worlds of women and merchants,
5. Underworlds : the dead, the criminal and the marginalized, Philadelphie,
University of Pennsylvania Press, 2001 ; 5 vol., LXIX-p. 1-266 + XXXII-p. 267-531
+ XLVII-p. 533-876 + LVII-p. 878-1174 + LX-p. 1175-1484, index (The Middle Ages
Series). ISBN : 0-8122-1737-3. Prix : USD 135 ; GBP 94,50.
Le Père R. Burns, de l’Université de Californie à Los Angeles, a pris l’initiative
d’éditer, avec l’appareil critique nécessaire, la traduction anglaise des Siete Partidas
du roi Alphonse X de Castille, effectuée en 1931 par S. Parsons Scott. Il donne ainsi à
tous les historiens une édition complète, maniable, étoffée d’une présentation de
grande érudition, de ce code de lois du XIIIesiècle, qui n’était jusqu’alors accessible
qu’aux historiens hispanophones (ayant accès à d’anciennes éditions, très
confidentielles) ou aux juristes anglophones. Les chercheurs peuvent avoir
désormais la traduction du texte intégral, quasi au creux de la main. R.I.B. en assure
lui-même l’introduction générale, avec l’aide de J. O’Callaghan pour un portrait du
roi à son travail, et de J.R. Craddock pour l’étude des manuscrits.
Le XIIIesiècle est le siècle des grandes synthèses du Droit, le Liber Augustalis de
Frédéric II, le De Legibus et consuetudinibus Angliae d’Henri de Bracton, des Miroirs et
des diverses compilations de France, Allemagne, Italie. En 1265, après son aventure
impériale, Alphonse X de Castille « le Savant » (1221-1284), a voulu faire écrire le
droit romain pour ses royaumes de Castille et de Léon et les royaumes nouvellement
reconquis sur les Andalous. Très féru de droit autant que de sciences et de poésie, il
a réuni les codes de Théodose et de Justinien, les divers Fueros observés depuis
plusieurs siècles dans ses villes et ses royaumes, et il en a établi pour ses États qui ne
suivaient jusqu’alors que des coutumes, une vaste synthèse en sept divisions (las Siete
Partidas) ; il y a participé de très près, tout en faisant inévitablement travailler une
équipe complète de légistes. Les manuscrits originaux se trouvent à Madrid, à la
Bibliothèque Nationale et dans la Bibliothèque des Marquis de Heredia-Spinola ; des
manuscrits contemporains existent en galicien et en catalan ; dès 1491 à Séville ces
Siete Partidas sont éditées, puis le sont encore trois autres fois avant les traductions et
éditions anglaises contemporaines ; S. Parsons Scott avait traduit le texte édité en
1555 par Gregorio López, dont le castillan était le plus authentique. Les A. de cette
nouvelle présentation rappellent que ce code de droit, si éclectique, est actuellement
suivi en Louisiane, au Texas, en Californie, ou encore en Amérique latine et aux
Philippines.
Le premier volume édite la Première Partie consacrée au droit de l’Église ; les 24
« titres » définissent la Sainte-Trinité, la foi catholique, les sept sacrements, puis les
membres de la hiérarchie ecclésiastique, les églises et leurs biens, les normes du droit
canon, pour se clore sur les pèlerins.
Le deuxième volume est, en corollaire, consacré au monde du roi et de ses
guerriers, la loi publique, les qualités royales, les devoirs et les droits du roi, vis-à-vis
de son peuple, du domaine public, de son pays ; à la guerre, à la marine, et aux captifs.
La 31e Loi de cette Deuxième Partie est réservée aux écoles et à leurs maîtres, ce qui n’est
pas extraordinaire puisque le roi Alphonse crée les universités royales et rémunère
leurs maîtres sur son Trésor, au même titre que la garde de ses murs et la défense de
son État et de son peuple.
Le troisième volume (la IIIe Partie) reflète bien le goût du souverain, car il traîte tout
entier du droit médiéval et du travail des légistes. On y voit toutes les phases des
procès, avec les avocats, les dossiers, les plaintes, les enquêtes, les appels et les
recours, et l’exécution de la loi. Dans cette Partie, se tiennent les lois qui concernent
la propriété d’État sur les littoraux, les trésors, les eaux navigables.
Le volume 4 regroupe les IVe et Ve Parties. La IVe traîte des relations sociales, de la
famille, des fiançailles, du mariage, des enfants légitimes ou illégitimes, des
concubines, et des vassaux et des fiefs. La VePartie est consacrée aux relations
commerciales, au change, au droit maritime, aux gages, aux accords, aux règlements.
Le cinquième volume (Les mondes souterrains) regroupe de même les deux
dernières Parties, la VIe sur la mort et les successions (les testaments, les héritiers, les
tuteurs), et la VIIe sur les crimes (la trahison, l’infamie, le déshonneur, le vol,
l’adultère), avec des titres réservés aux juifs, aux Maures, aux hérésies, aux
prisonniers. Et le 34e titre donne une série de maximes, qui ont cours alors en Castille
et qui peuvent être des normes de bonne conduite comme des aide-mémoire de
sentences juridiques.
Le droit romain (tel qu’il est appliqué en Castille au XIIIesiècle, dans cette Castille
qui tenait tant déjà à son droit wisigothique qui en était une application précoce) est
proposé ainsi, avec de multiples facettes, aux historiens autant qu’aux juristes, aux
citoyens contemporains et de tous pays. L’œuvre du Roi Savant a très bien traversé
les siècles.
Béatrice LEROY
Señores, siervos, vasallos en la Alta Edad Media. XXVIII Semana de estudios
medievales. Estella, 16 a 20 de julio de 2001, Pampelune, Gobierno de Navarra,
2002 ; 1 vol., 521 p., bibl.
Les universitaires connaissent certainement ces Semaines d’Estella en Navarre,
qui chaque année réunissent le monde médiéval à propos d’un grand thème
historiographique. L’objectif en est toujours d’établir une vaste synthèse, ou plutôt
une mise au point commentée bibliographique et historiographique, ce qui, à défaut
d’originalité, donne aux chercheurs un très commode recueil de renseignements et de
pistes de recherches tournant autour du thème choisi. En 2001 (la qualité et la rapidité
de l’édition par le Gouvernement de Navarre sont à mettre en exergue), il s’agissait
de regrouper les interventions sur les seigneurs, serfs, vassaux et leurs rapports
r é c i p r o q u e s , d u V I I Ie au XIIesiècle. Selon l’usage, de vastes tableaux
historiographiques occupent une large première partie, suivie par des éclairages
régionaux.
J.A. García de Cortazar a établi la présentation générale (p. 15-73) en tentant de
définir les termes du titre de la rencontre. Il le fait avec érudition et humour, évoquant
naturellement les débats soulevés par Cl. Sanchez Albornoz, A. Barbero et M. Vigil,
P. Guichard, P. Bonnassie, puis l’école allemande (l’Espagne doit-elle tout aux
Romains, aux Wisigoths, aux Cantabres séparatistes, aux Arabes, aux colons de la
Repoblación ?), puis encore G. Duby (créateur de la « seigneurie banale » et appliqué
à suivre la « mutation de l’An Mil », comme après lui G. Bois) et D. Barthélémy qui
refuse toute mutation… Il est bien entendu que le seigneur est le titulaire d’un
domaine, donc de ses hommes, que le vassal est en dépendance honorable et prête
hommage et serment et reçoit un fief, que le serf est dans le pouvoir d’un maître. Mais
tout ceci s’est-il élaboré partout et au même moment, et sur un modèle uniforme ?
Certes pas, tout reste à dire et à contredire, affirme l’A. G. Giordanengo a dressé le
même vaste tableau à propos de la vassalité, p. 75-126, en précisant le vocabulaire de
la féodo-vassalité, puis le droit féodal, les rites des relations vassaliques. P. Freedman
a fait de même pour les serfs et les changements sociaux dans les campagnes, p. 127-146 ; S. Carocci pour les seigneurs, p. 147-181 ; P. Martínez Sopena pour les pouvoirs
et les revenus seigneuriaux, p. 183-217 ; C. Laliena Corbera pour les structures et
l’évolution du peuplement, p. 219-267. Les notions d’Incastellamento et de
féodalisme si largement utilisées dans toute étude sociale de ces siècles, y sont une fois
de plus définies et nuancées. C’est alors que I. Álvarez Borge regroupe toutes ces
mises au point pour la Castille, p. 269-308, J.M. Salrach Mares pour la Catalogne,
p. 309-362, A. Martin Duque pour les Pyrénées Occidentales, p. 363-412,
Th.N. Bisson pour le sud de la France, p. 413-438, L. Provero pour le royaume d’Italie,
p. 439-457, et P. Corrao pour la Sicile normande, p. 459-481. Enfin, F. Miranda García
donne une très complète bibliographie sur ces questions p. 483-521, de 621 titres et
articles.
L’Angleterre et le Monde germanique ne sont donc évoqués que dans les grands
thèmes généraux traités par les six premiers A. Tous les participants reprennent les
idées lancées depuis maintenant plusieurs décennies sur la permanence romaine ou
la rupture féodale, la privatisation des pouvoirs et la révolution châtelaine, les
pouvoirs banaux, l’encellulement, la chute des libres dans la dépendance servile, la
chevalerie et la noblesse… Il sera désormais difficile d’ignorer ces questions et leur
gigantesque bibliographie.
Béatrice LEROY
La Chanson de Croissant en prose du XVe siècle, éd. Michel J. RABY, New York, Lang,
2001 ; 1 vol., XXIX-141 p. (Studies in the Humanities, 57). ISBN : 0-8204-5529-6. Prix :
USD 49,95.
La Chanson de Croissant constitue la septième et dernière des continuations de Huon
de Bordeaux. Elle s’attache aux aventures de Croissant, arrière-petit-fils de Huon, né
miraculeusement au terme d’une rocambolesque histoire que narre la Chanson d’Yde
et Olive. Contraint de fuir son royaume pour échapper à l’amour incestueux que lui
porte son père, Yde a trouvé refuge sous un déguisement masculin à la cour de Rome.
L’empereur, qu’elle a aidé à se débarrasser de ses ennemis, lui offre en récompense
sa fille Olive. Dieu sauvera Yde de ce mauvais pas en la dotant d’attributs virils et en
lui permettant de concevoir avec Olive un enfant qui se nommera Croissant. Le récit
de la Chanson de Croissant s’amorce quelques années plus tard, au moment où Yde
confie la régence du royaume à son fils. Bientôt ruiné par sa générosité inconsidérée,
Croissant quitte Rome pour la Provence. Pour s’y être illustré contre les Sarrasins, il
regagne honneurs et biens, mais compromis dans un meurtre, il doit fuir à nouveau
et rentre à Rome, où il mène une vie de mendiant après avoir été dépossédé de tout
par des ruffians. Grâce à l’intervention de deux chevaliers faez, Croissant retrouve
enfin son trésor, son trône et l’amour.
Cette histoire de Croissant nous est conservée sous deux formes, une version en
décasyllabes assonancés (396 vers intégrés dans la Chanson d’Yde et Olive du ms. de
Turin), et une version en prose faisant partie, avec quatre autres des continuations, du
vaste Roman de Huon de Bordeaux (1454). Nous n’avons gardé aucune copie manuscrite
de ce remaniement, qui subsiste dans une dizaine d’imprimés du XVIe siècle. La
compilation connaîtra un succès prolongé et elle sera réimprimée à plusieurs reprises
jusqu’au XIXe siècle.
M.J. Raby livre la première édition critique moderne du
Croissant en prose. Son
travail se fonde sur six imprimés antérieurs à 1550, en prenant pour base le plus ancien
d’entre eux (A), un volume sorti en 1513 des ateliers parisiens de Michel Lenoir. Le
texte est précédé d’une introduction qui situe rapidement
Croissant dans le cycle de
Huon de Bordeaux et qui décrit les différents témoins imprimés utilisés (il faut
évidemment corriger, p. XIX et XXVIII
[1], la date de l’imprimé
D de Denis Janot, qui est
1540 ? et non
1440 ?). À cette description de la tradition, s’ajoute un résumé
substantiel de l’œuvre (p. XX-XXV). L’essentiel de la présentation – analyse du
contenu de l’œuvre mise à part – est emprunté presque textuellement à l’introduction
d’un volume antérieur consacré par M.J.R. à la compilation cyclique et à l’édition du
Huon en prose proprement dit
[2]. C’est à cet ouvrage que le lecteur est d’ailleurs invité
à se référer pour la comparaison des imprimés et l’étude de leur filiation. Les
principes de l’édition énoncés aux pp. XXVII-XXIX reproduisent eux aussi à
l’identique les considérations formulées en tête de l’édition du
Huon en prose.
Pour le Huon en prose, M.J.R. s’était livré à une très longue et intéressante étude de
la composition et du style (p. LIII-CIX). Aucun changement notable dans la manière
du remanieur n’appelait à renouveler pour Croissant cet examen général des procédés
de réécriture, mais un renvoi explicite à la première analyse aurait été le bienvenu. En
revanche, il n’eût sans doute pas été inutile de pointer précisément, comme cela avait
été fait pour Huon, les écarts entre la version en vers et la version en prose de Croissant.
Le lecteur dispose toutefois des moyens d’opérer la comparaison, car M.J.R. a eu la
bonne idée de reproduire en fin de volume le texte de la Chanson de Croissant en
décasyllabes d’après l’édition de B. Brewka (Ph.D., Vanderbilt), travail qui vise à
remplacer l’ancienne édition diplomatique de M. Schweigel (Marburg, 1889) mais qui
reste d’un accès très difficile en Europe.
Dans l’édition proprement dite, p. 5, la lettre patente qui précède le texte dans
l’imprimé de Michel Lenoir comporte un certain nombre de passages suspects. La
leçon fut v[ ?] vaillant chevalier doit sans doute être lue un vaillant c., à moins qu’il ne
faille interpréter le v devant vaillant comme une anticipation (exponctuée ?) du
copiste. À la l.1 8, il convient d’éditer a commencer du jour et dacte (date) que le dit livre
sera achevé d’imprimer et non d’acte. Aux l. 20 s., la phrase n’a pas de principale si on
place un point après octroye et la leçon au[quel] donne permis et octroye pose problème
dans un document tout entier rédigé au pluriel de majesté. Ce que l’É. a lu et corrigé
en au[quel] cache vraisemblablement une abréviation pour avons donné permis et
octroyé.
L’édition s’accompagne d’une liste (peu fournie) des Proverbes (p. 79), de Notes
(p. 81-85), d’une Table des noms propres (p. 87-89), d’un Index des doublets (p. 91-99) et
d’un Glossaire (p. 101-106). On regrettera que la table des noms propres – qui
n’enregistre que la première occurrence des noms –, l’index des doublets et le
glossaire n’adoptent pas l’ordre alphabétique des entrées, mais suivent la
progression du texte en notant les formes au fur et à mesure de leur apparition, ce qui
en rend l’exploitation très mal commode. Ainsi, il est impossible de repérer les
doublets récurrents sans devoir lire l’ensemble de la liste. L’É. aurait été mieux inspiré
d’opérer selon les règles traditionnelles, qu’il avait d’ailleurs appliquées dans son
Huon.
Le glossaire, tout particulièrement, n’est guère utile en l’état et il ne correspond en
tout cas pas à ce qu’on attendrait dans une édition scientifique. La sélection des
termes, déjà, ne manque pas de laisser perplexe. Pourquoi retenir quintaine
« quintaine » (26.13), qui ne se justifie que par le renvoi à une note, et des mots
courants comme ost « armée » (31.5), pastour « berger » (31.19), fortune « sort » (57.25),
si c’est pour laisser de côté des termes plus équivoques ou plus rares comme gaster
« dépenser » (3.4 ; 21.4), nourrir « élever » (9.17 ; 9.18), se truffer « se moquer » (2.12),
cremeur « crainte » (12.12), rencheut, de rencheoir « retomber » (13 .17) ou se debatre « se
divertir » (19.21). La liste des termes à introduire serait trop longue à établir ici, et pour
faire de ce glossaire un outil valable, encore faudrait-il aussi relever les variations de
sens que les mots subissent dans le texte et ramener les formes à leur paradigme (ainsi
doubter « redouter » [54.19] plutôt que doubtoyent « redoutaient »). Les traductions ne
sont d’ailleurs pas en parfaite concordance avec les entrées : si houlliers (53.5) est
correctement rendu avec l’usage du pluriel par « vauriens, débauchés, truands »,
escharboucles (62.22) est traduit par le sing. « pierre précieuse », le participe boutés jus
(63.4) par les infinitifs « poser, reposer (au sol) ». L’accumulation des traductions
(pour houlliers comme pour une majorité de mots) est difficilement justifiable dans un
glossaire de cette conception : quand des gloses ad textum se substituent à un
classement alphabétique, c’est justement la meilleure nuance dans le contexte qu’il
faudrait proposer. On signalera encore des approximations dans les équivalences
(fourré de gris (61.19) « fourrure de couleur grise »), des coquilles (« sur sa droit »
(61.25) pour dextre [sur]), et des imprécisions de typographie.
Dans les notes, la remarque en 17.16 qui dit qu’artilleries est un « anachronisme
courant dans les remaniements en prose » est erronée. Il conviendrait d’introduire le
mot au glossaire avec le sens « engins de guerre, matériel de guerre ». C’est le que situé
en 38.23 et non celui de la ligne donnée (38.24) qui équivaut à un qui. Cet usage
pronominal, courant en ancien et en moyen français, se reproduit ailleurs (par ex.
8.22) sans que cela soit systématiquement signalé. À cet égard, on regrettera encore
l’absence d’une étude, même élémentaire, de la langue et des graphies (comme ses mis
pour ces en 8.9, ou bliant pour bliaut, 44.9 et glossaire, dont on se demande s’il est
imputable à l’É. ou s’il s’agit d’une confusion n/u comme on en rencontre dans
d’autres imprimés).
On sera heureux de pouvoir disposer enfin un jour d’une édition des autres
continuations en prose de Huon de Bordeaux. M.J.R. est évidemment tout désigné pour
nous la fournir : on ne doute pas qu’il voudra revenir à une rigueur qu’il a quelque
peu négligée dans le deuxième volume de cet ensemble.
Nadine HENRARD
Sergio TOGNETTI. Da Figline a Firenze. Ascesa economica e politica della famiglia
Serristori (secoli XIV-XVI), Florence, Opus Libri, 2003 ; 1 vol. in-8o, IX-233 p.
(Fonti e Studi di Storia locale, 14).
On doit à S. Tognetti, récemment entré dans l’arène historique, des travaux de
qualité sur la banque à Florence et sur son industrie de la soie et voici qu’à peine sèche
l’encre du dernier ouvrage (la soie), sort des presses celui dont nous rendons compte
aujourd’hui. Des archives inexplorées jusqu’ici permettent à l’A. de mettre en lumière
la destinée brillante, mais pas forcément exceptionnelle, du lignage Serristori, qui
exerça notamment ses talents dans la soierie (d’où sa découverte par l’A.). Lignage
récent (gente nuova) et qui ne se ressent pas comme tel avant l’extrême fin du XVes.,
la descendance du notaire ser Ristoro († 1400), originaire de Figline en val d’Arno
construit sa considérable fortune au XVes. La famille est tenace et âpre au gain, elle
sait flairer le vent, et les qualités de managers de certains de ses fils stimulent sa
progression. Ser Ristoro di ser Jacopo, par qui la famille allait amorcer son ascension
sociale débarque à Florence, tout simplement comme notaire, en 1351. Sa position
politique l’empêche d’accéder sur le champ aux charges publiques. Il met tout son
talent et son entregent à s’enrichir : sa prospère entreprise de draps, les propriétés
rurales acquises par lui, montrent qu’à sa mort, en 1400, il y a pleinement réussi. Les
générations suivantes travaillent à accroître le patrimoine, et à compléter l’ascension
familiale par d’heureux mariages et par l’accès aux charges politiques. Messer
Giovanni son fils amorce la chose, mais la mort l’interrompt en 1414. Antonio di
Salvestro, son petit-fils († 1449), acquiert une carrure exceptionnelle de marchand~banquier et le commerce de sa compagnie, qui rayonne sur toute la Méditerranée
occidentale, pousse régulièrement des pointes, jusqu’à Londres et jusqu’à Chio. Son
amitié précoce avec Côme de Médicis assurera définitivement sa fortune politique (il
est deux fois prieur), son ascension sociale et celles de sa famille. Garder le cap, telle
est la maxime des six fils d’Antonio, à leur tour praticiens honorés, hauts responsables
politiques et grands entrepreneurs, toujours très liés aux Médicis, bien entendu ; telle
est la maxime aussi, à la fin du siècle, de la génération suivante, celle des fils de
Averardo di Antonio di Salvestro di ser Ristoro. Grand lignage, ces habiles Serristori,
dont la fortune ne se démentira pas jusqu’au XIXesiècle.
Voilà, se dira-t-on, une monographie réussie parmi d’autres. « Réussie », oui, S.T.
navigue avec flair et dextérité dans le mare magnum des exceptionnelles archives
florentines en limitant ses prises à l’essentiel, sauf pour l’histoire économique, où,
s’agissant de marchands, de plus longues analyses s’imposaient. « Parmi d’autres »,
plus que cela. Très à l’aise au milieu de la bibliographie pléthorique et polyglotte
désormais consacrée aux familles et à toute la société toscane en situation (les
fortunes, les clientèles, la conjoncture économique), l’A. restitue avec intelligence sa
famille d’élection au milieu de celles, anciennes ou parvenues, qu’attire et asservit le
régime médicéen, et il en fait revivre les représentants, les options, les roueries, les
alliances, les solidarités avec une aisance, un brio, un sens du concret, des bonheurs
de plume, plus que prometteurs.
Charles M. DE LA RONCIÈRE
Michel PARISSE, Allemagne et Empire au Moyen Âge, Paris, Hachette-Éducation,
2002 ; 1 vol. in-8o, 288 p., tabl., cartes (Carré-Histoire). ISBN : 2011451752. Prix :
€ 14,20.
Les historiens de langue française qui sont en mesure d’écrire un livre original sur
l’histoire de la Germanie – la future Allemagne – et du Saint-Empire au Moyen Âge
peuvent se compter sur les doigts de la main. M. Parisse, incontestablement, fait
partie de ce petit groupe : ancien directeur de la Mission historique française en
Allemagne (Göttingen), professeur à la Sorbonne après avoir enseigné à Nancy, cet
authentique Lorrain – ou plus exactement Lotharingien – campé, intellectuellement
parlant, sur les confins de l’érudition et du génie allemands et français, propose un
« état des connaissances » de grande qualité. Mais aussi de grande utilité pour le
milieu universitaire français, tant le monde né de la fusion de la Francia orientalis et de
la Francia media fut, alors et bien longtemps après, différent du monde issu de la
Francia occidentalis.
Au demeurant, ces différences profondes sont bien mises en évidence par l’A. : 1.
Un « retard », ou plutôt un décalage chronologique, dans l’évolution des institutions
allemandes par rapport à celles du royaume de France ; c’est ce que fit dire à M. Bloch
que l’Allemagne médiévale était à proprement parler « une monarchie archaïsante ».
2. L’importance de la ministérialité : « entourage spécialisé » des seigneurs, « réputé
pour ses qualités professionnelles » dans le service domestique, administratif ou
armé ; non-libres au départ, nobles-non-libres par la suite, ils deviendront nobles~libres dans le courant du XIIIesiècle et formeront dès lors le substrat de la petite
noblesse allemande. 3. L’avouerie ecclésiastique qui « tint une place capitale dans
l’histoire territoriale des principautés d’Empire » et qui cimenta les soubassements
d’un grand nombre d’entre elles. 4. L’Église impériale ottonienne qui donna
naissance, à partir de 980 environ, à des principautés épiscopales qui furent aux XIe
et XIIesiècles, un des plus solides et des plus remarquables piliers de l’autorité royale :
l’actuelle richesse de l’archevêché de Cologne n’a pas d’autres origines que l’ancienne
puissance territoriale de son prince-archevêque. 5. L’Empire, ressuscité par le roi
Otton Ier en 962, et qui fut pour l’Allemagne source de grandeur ou d’énervement,
tantôt rêve, tantôt cauchemar. 6. Le particularisme viscéral des princes, qu’ils soient
laïques ou même surtout, à partir du XIIIesiècle, ecclésiastiques ; cette forme
d’égoïsme politique fut la source d’une grande fragmentation territoriale qui survit,
de nos jours encore, dans la conception fédérale de l’État allemand. 7. L’absence de
miracle ; il y a eu un « miracle capétien » qui, dès 987, permit aux Capétiens directs
puis aux Capétiens-Valois de se succéder mécaniquement de père en fils ; les
Ottoniens, les Saliens, les Hohenstaufen, les Habsbourg et les Luxembourg n’ont pas
connu de véritable continuité dynastique ; en d’autres termes, Dieu était alors du côté
du « roi très chrétien » et non pas aux côtés de « l’autre moitié » de lui-même…
En dehors de ce qui relève du domaine de l’histoire politique et institutionnelle,
des pages remarquables sont consacrées à l’histoire économique, sociale, militaire,
culturelle et artistique – comment séparer, en effet, l’évêque Bernward d’Hildesheim
(† 1022) de ses portes monumentales et de sa superbe colonne de bronze, de ses
églises, de ses trésors, de ses reliques et de ses manuscrits enluminés ?
Le récit, très vivant, est émaillé de titres bien frappés, de formules et d’observations
judicieuses, qui font mouche : Otton IV de Brunswick a été couronné roi à Aix~la~Chapelle en juillet 1198, « c’est-à-dire le premier et au bon endroit ». Philippe de
Souabe le sera, en septembre 1198, à Mayence, par l’archevêque de Tarentaise, « donc
ni au bon endroit, ni par la bonne personne » (p. 113). De Rodolphe de Habsbourg, élu
en 1273 au lendemain du Grand Interrègne et qui « fut le premier à devoir vivre de
son propre bien » : « Comte il n’était pas pauvre ; roi il le devint. » (p. 266).
Le travail de M.P. est un beau livre qui synthétise, avec talent, une matière
considérable et complexe et qui tient compte, avec toutes les nuances qui s’imposent,
des avancées les plus récentes de la recherche.
Jean-Louis KUPPER
Jeffrey P. MASS, Yoritomo and the founding of the first Bakufu. The Origins of dual
government in Japan, Stanford, Stanford U.P., 1999 ; 1 vol. in-8o, XIII-278 p. ISBN : 0-8047-35-91-3. Prix : USD 55.
À la fin du XIIesiècle, le Japon est-il entré dans l’âge des guerriers, comme l’a écrit
un contemporain, le moine Jien, dans le Gukanshô, l’essentiel du pouvoir est-il passé
du côté des guerriers comme bien des historiens l’ont affirmé ? C’est la question
centrale de ce livre et l’A., dès son introduction, donne clairement sa thèse. Minamoto
no Yoritomo, le fondateur du bakufu de Kamakura, a certes introduit dans le
gouvernement du pays une nouveauté, la création d’une administration appliquée à
un groupe de familles guerrières ne dépendant que de lui et appelées, au terme de
plus d’un siècle, à jouer un rôle de plus en plus important. Mais il a aussi contribué
au maintien de l’ancienne cour de Kyôto, de ses prérogatives et de ses revenus. La
démonstration est fournie par une étude minutieuse de l’action de Yoritomo et de ses
premiers successeurs.
La fin du XIIesiècle est une période de troubles. Les luttes entre Taira et Minamoto
ont déstabilisé beaucoup de provinces et les officiers domaniaux et administrateurs
provinciaux résidants en ont profité pour usurper droits et revenus de la cour.
Yoritomo s’est posé en restaurateur de l’ordre. Il n’a pas appliqué un plan preconçu,
il a répondu avec prudence aux circonstances. Mais il a su quelquefois les susciter,
comme dans sa lutte contre les Fujiwara du Nord. Son attitude est ambiguë : comme
tous les hommes de son temps, il honore les précédents et donc se pose en gardien des
droits acquis, ceux des membres de la noblesse de cour et des grands établissements
religieux étant antérieurs et supérieurs à ceux des administrateurs locaux. Mais, d’un
autre côté, il refuse de se laisser piéger par la cour et d’entrer dans sa hiérarchie. Pour
accomplir sa mission de gardien de l’ordre, il cherche à obtenir d’elle le droit de créer
une nouvelle hiérarchie établie dans les provinces, composée d’hommes qui
reconnaissent son autorité, ne dépendent que de lui et ne tiennent que de lui la
garantie des droits qu’ils possèdent comme notables locaux. La politique de la cour
souffre d’une même ambiguïté : elle a besoin de Yoritomo pour maintenir l’ordre et
recouvrer des droits et revenus usurpés pendant les troubles, mais ne veut pas laisser
s’affaiblir son contrôle sur le pays par l’abandon de son rôle de garante suprême de
tous les droits d’administration sur les domaines et sur les terres publiques et de
détentrice unique du droit de justice.
L’A. entre longuement dans les méandres de ces deux politiques à la fois liées et
concurrentes, qui aboutissent à l’organisation des deux institutions propres au
bakufu. D’une part, les jitô, nouvelle catégorie d’administrateurs locaux viennent
s’adjoindre, quand établis sur un domaine, aux officiers domaniaux ou, quand établis
sur des terres publiques, aux fonctionnaires provinciaux résidants, avec des missions
longtemps assez floues de maintien de l’ordre établi et de la juste répartition des
revenus. De l’autre les shugo, qui, a terme dans chaque province, en quelque sorte
doublent les administrateurs civils, ont la charge de poursuivre les crimes de
meurtres et de rebellions, mais sans droit de justice concernant les cas d’usurpations
de terres, de vols et d’incendies, et de contrôler l’organisation des tours de la garde
à la capitale demandée à des guerriers locaux. Seul le bakufu avait le droit de nommer
et destituer ses agents. Au terme d’un processus qui prit une trentaine d’années, le
bakufu, d’abord sous la direction de Yoritomo, puis sous ses successeurs, put se
constituer dans chaque province un groupe de fidèles, les gokenin, « hommes de la
maison du shôgun » (terme d’ailleurs repris du monde de la cour, les hauts
dignitaires recrutant dans la couche moyenne des fonctionnaires des clients appelés
gokenin), parmi lesquels il put nommer des jitô, fonction devenue héréditaire, et des
shugo, fonction non héréditaire. Dès lors le bakufu a été écartelé entre sa mission de
gardien des droits, qui l’obligeait à discipliner ses propres agents toujours tentés de
se livrer à des usurpations, et la nécessité de ne pas s’aliéner ses fidèles. La juridiction
du bakufu ne s’appliquait qu’à ses agents, mais comme sur place ils n’hésitaient pas
à entrer en conflit avec ceux de la cour, le bakufu recevait aussi beaucoup de plaintes
des possesseurs éminents des domaines, établissements religieux et nobles de cour.
La politique du bakufu, ses limites et ses hésitations, est étudiée avec une grande
minutie et quantité d’exemples concrets. Le lecteur, bien convaincu du caractère plus
limité des abandons de la cour que ne pourrait le faire penser l’Azuma Kagami écrit
environ cent ans après les faits relatés et sous la direction du bakufu, reste cependant
un peu insatisfait. Car le contenu de l’ouvrage ne justifie pas entièrement le sous-titre.
On aimerait plus de précisions sur ce que peut ou ne peut pas la cour, sur ses moyens
d’enquête et de coercition, sur la proportion de ses sentences et édits parfaitement
appliqués. Ce n’est en quelque sorte qu’en creux que l’on aperçoit ce qui reste à la
cour, sa position unique, ancienne, inégalée, fondée sur les précédents et sur la fidélité
souvent chancelante d’agents locaux inquiets des avancées de ceux du bakufu.
Francine HÉRAIL
La fondation de l’abbaye de Maillezais. Récit du moine Pierre, éd. et trad. Georges
PON et Yves CHAUVIN, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches
historiques, 2001 ; 1 vol., 319 p. ISBN : 2-911253-09-4. Prix : € 21,34.
Qualiter fuit constructum Malliacense monasterium et corpus sancti rigomeri
translatum : tel est le vrai nom de cette œuvre rédigée par le moine Pierre entre 1060
et 1072, publiée par Labbe en 1637 puis, d’après ce dernier, par Migne
[1]. G. Pon et
Y. Chauvin terminent et présentent ici une entreprise commencée sous la direction du
défunt E.R. Labande († 1992). Disons-le d’entrée, ce texte est aussi riche que fascinant.
Il s’organise en deux parties qui traitent respectivement de la fondation du monastère
de Maillezais, dans le marais Poitevin à la fin du X
esiècle, puis de l’arrivée, un peu
plus tard, des reliques de saint Rigomer, un ermite manceau du VI
esiècle. Le premier
intérêt de cette œuvre réside dans le genre auquel elle se rattache (ou auquel la
rattachent les historiens) : nous avons là un récit de fondation, comme il en existe bien
d’autres, qui nous situe au croisement de l’historiographie et de l’hagiographie. Le
manuscrit unique (B.N.F., lat. 4892) nous ayant transmis le texte du moine Pierre
comprend d’ailleurs nombre de chroniques (d’Eusèbe de Césarée à Fréculf de Lisieux
en passant par Orose et Jordanès). On aurait pour cette raison aimé en savoir un peu
plus sur la constitution, et non seulement le contenu, de ce codex, qui intègre aussi
divers textes du XIII
esiècle entre ces chroniques et le
Qualiter fuit constructum.
Riche et fascinant. Les renseignements sont pratiquement de tout ordre. M. Bloch
le savait bien, qui avait utilisé cette œuvre dans ses recherches sur les colliberti vivant
dans l’embouchure de la Sèvre. Le moine Pierre nous donne un récit extrêmement
vivant – et parfois faux du point de vue strictement historiciste qui était celui de
F. Lot – de la fondation du monastère par Emma, épouse du comte de Poitiers
Guillaume Fier-à-Bras et mère de Guillaume le Grand. Les détails concrets ne
manquent pas, à commencer par des descriptions assez rares de l’île sur laquelle est
construite Maillezais, ainsi que de la zone marécageuse où elle se trouve. L’auteur
précise que lors des offices, les moines pouvaient entendre les oiseaux chanter. Il
montre aussi comment le sort de la nouvelle fondation est intimement lié aux
relations parfois tumultueuses entre le comte et son épouse, lesquelles ne sont pas
sans conséquences politiques puisqu’Emma est la sœur du comte d’Anjou. Lorsque
tout va bien, un partage des tâches, que l’on retrouve à la même époque en bien
d’autres régions, s’esquisse entre le mari, qui doit s’occuper des affaires du monde,
et sa femme, qui peut prendre en charge la part de Dieu : « Il apparaît logique en vérité
que, puisque toi tu construis près de ce monastère une forteresse pour la défense du
pays, ce soit par moi, qui suis devenue ta propre chair, que soit bâti un refuge pour
le salut des âmes » (p. 102), aurait dit Emma.
Aux côtés de cette dernière, la grande figure de la chronique est incontestablement
l’abbé Théodelin, qui « règne » de ca 1006 à 1045. Pierre, qui l’admire, le présente
comme genere hebreus, natione gallus (p. 122). Cependant, de là à mettre cette origine
avec l’activité de Maillezais, dès cette époque, comme établissement de dépôt et de
crédit, de là aussi à parler (introduction, p. 33) d’un « monastère dirigé par un juif »,
il y a un pas que nous nous garderions bien de franchir. Ailleurs, le même Théodelin
semble parfaitement disposé à se faire égorger sans broncher par deux serfs, car il
n’envisage pas de rompre le silence prescrit par la règle ! En retrait de ces deux figures
principales, les seconds rôles comptent aussi : citons Aumode, soeur de Geoffroy
Grisegonnelle, décrite comme observatrix carajorum et maleficiorum, la vicomtesse de
Thouars, violée collectivement par les « compagnons » d’Emma puis renvoyée, au
petit matin, à coups de pied (pedibus), ou encore, dans un autre registre, cet ermite
médecin originaire d’Italie qui soigne le comte par l’examen de ses urines.
On n’en finirait pas d’énumérer les passages intéressants ou surprenants. Les É.
ont doté leur riche introduction et leur excellente traduction de plus de 500 notes,
parfois très longues et toujours utiles. En un mot l’édition, qui se termine par deux
index très complets dont l’un recense les formes latines, est aussi amène qu’érudite.
On pourra simplement regretter l’absence d’une recherche de fond sur les sources de
Pierre, qui aurait pu se limiter à un repérage des citations. Mais le fait que ce texte
assez extraordinaire n’ait pas encore révélé tous ses secrets n’enlève rien à la très
grande qualité du travail présenté ici, pour la plus grande joie des lecteurs.
Patrick HENRIET
Chroniques de folklore d’Arnold Van Gennep. Recueil de textes parus dans le
Mercure de France 1905-1949, réunis et préfacés par Jean-Marie PRIVAT, Paris,
C.T.H.S., 2001 ; 1 vol., in-8o, 564 p. (Références de l’ethnographie, 2). ISBN : 2-7355-0444-1. Prix : € 19,00.
C’est une excellente idée qu’à eue J.M. Privat que de réunir et de préfacer une
sélection de 110 chroniques d’ethnographie et de folklore sur les 250 que Van Gennep
a données régulièrement, en toute indépendance, dans un climat de totale liberté
critique, au Mercure de France de 1905 à 1949, sauf pendant les deux guerres (de 1915
à 1920 et de 1941 à 1946), à l’initiative de Rémy de Gourmont qui lui apprit à
s’exprimer d’une manière brève et claire, à éviter les mots inutiles. Si J.M.P. a exclu
les chroniques qui font doublon, ou qui sont trop sommaires, ou qui concernent plus
l’ethnographie exotique que le folklore européen, il a retenu celles qui n’avaient
jamais été rééditées et qui présentent un intérêt certain dans l’histoire de la discipline
comme dans l’originalité et l’évolution de la pensée de Van Gennep. Elles sont
judicieusement regroupées sous trois rubriques : 1. Le folklore, une science à la recherche
de son autonomie (p. 39-231) ; 2. Littératures, arts populaires et folklores des « pays » de
France (p. 233-387) ; 3. Chansons folkloriques, empros (= comptines genevoise) et comptines
(p. 389-560). Ces chroniques sont importantes dans la mesure où elles précèdent, puis
accompagnent les nombreuses œuvres publiées par l’auteur tout au long d’une fertile
carrière, dont le Manuel de folklore français contemporain, qui vient d’être réédité en
4 volumes dans la collection Bouquins (Paris, 1999).
Il était normal de rendre ainsi hommage à ce chercheur et à ce personnage hors du
commun, d’une curiosité universelle et encyclopédique, d’une fascinante culture,
d’une allègre vivacité critique et d’une extraordinaire fécondité (n’a-t-il pas écrit de
1894 à 1957 dans plus de cent revues de sciences de l’homme, françaises et
étrangères ?), polyglotte parlant 18 langues et donc capable de passer en revue
l’actualité folklorique internationale et toutes les productions de chaque province
française, en sorte qu’il exerça une sorte de magistère sur l’ethnographie et le folklore,
distribuant blâmes et louanges, âpre dans la polémique (par ex. avec Saintyves) et
tout aussi élogieux pour les frères Claude et Jacques Seignolle à propos de leur Folklore
du Hurepoix (1-I-1938), faisant la leçon aux auteurs mal informés ou peu préparés à la
recherche, comme Louis Dumur qui confond Genève et Gênes (1-XI-1907), mais
appelant constamment ses lecteurs au dialogue et à la coopération. Anarchisant et
anticonformiste, il n’était pas en bons termes avec beaucoup de gens. Avec « les
bourgeois de province aux titres ronflants ou aux fonctions administratives… les
derniers auxquels il faut faire appel », qui ignorent ce que peut bien être le folklore et
qui méprisent instinctivement les arts de province (1-VIII-1938), incapables de
« parler en égal avec un berger, un forgeron, une fermière de chez » eux (15-II-1938).
Avec les instances officielles trop bureaucratiques. Avec l’Université et le folklore
livresque des savants de cabinet, dont Marcel Mauss, « plein de bonne volonté mais
manifestement souvent à côté, parce qu’il n’a jamais fait d’explorations directes, en
personne : il est facile de dire derrière une table comment interroger nos paysans ou
des « sauvages » mais qui a tenté sa chance sait qu’en fait on n’avance qu’au petit
bonheur » (1-II-1948). Avec le parti religieux. Van Gennep frisa parfois le populisme,
mais il refusa le « traditionnisme » et les dérives réactionnaires (il dénonça dès 1933
l’hitlérisme et fut à l’abri de tout « maréchalisme affiché », selon l’expression de
R. Meyran) tout autant que les régimes marxistes. Patriote et laïc, il recommandait
« de faire de chaque petite ville un vrai centre d’art, d’histoire et de science » (1-III-1914). De surcroît, il était très attaché à sa patrie d’adoption, la Savoie, à laquelle il
consacra de nombreuses études et chroniques, dont l’une sur les crétins, « derniers
survivants, plus ou moins métissés, d’une race déterminée, antérieure aux grands
blonds nordiques (Germains), aux grands bruns (méditerranéens) et aux petits bruns
(homo alpinus) qui se côtoient actuellement en Savoie » (16-X-1909) et dont l’autre
parle des gens de Naves, « surnommés les pêcheurs de lune, parce qu’un jour ils
voulurent pêcher la lune dans un lavoir non couvert » (1-IX-1910).
Surtout, comme le montre J.M.P. dans sa préface aiguë et objective, Van Gennep
ne cessa d’agir pour que le folklore devînt une science autonome, indépendante de
l’histoire et de la géographie, envisageant les faits folkloriques, ainsi qu’on le fait en
Finlande, comme des faits sociaux vivants, loin du cabinet de travail, car cette science
« exige le grand air, la bouteille de vin blanc, le dédain du qu’en dira-t-on, la diffusion
de soi dans la masse, et pourtant le maintien du moi le plus possible individualisé,
sans mépris pour qui que ce soit, et sans l’idée que l’instruction livresque représente
une valeur humaine supérieure » (1-IV-1937). L’autonomie n’exclut pas
l’interdépendance avec l’ethnographie exotique, l’histoire de l’art et des religions, la
sociologie, la psychologie (non freudienne) et la linguistique. Il faut se rappeler que
« les phénomènes collectifs dits folkloriques évoluent dans un plan autonome qui est
indépendant de la géographie, de l’organisation politique, de l’organisation
diocésaine, de la différenciation économique, du dialecte. Ils obéissent à des lois que
sommairement on peut sans doute nommer sociologiques, bien que nuancées
singulièrement » (15-VIII-1933). Aussi est-il nécessaire de faire des descriptions
complètes, car il convient de considérer la vie populaire « dans sa totalité non pas
seulement intellectuelle, mai aussi matérielle », et même dans sa modernité. Et cela,
sans les arrangements littéraires des écrivains régionalistes, comme Lucien Gachon
qui venait de publier l’Auvergne et le Velay: « Le tout est enrobé de beau style, comme
si les lauriers en sucre rouge de Pourrat avaient excité l’émulation de Gachon, qui
pourtant s’était fait un nom par son excellente monographie géologique et
géographique des Limagnes du Sud et par un roman (aussi à Chamalières) brutal et
sobre, Maria» (1-I-1949).
Ces chroniques, qui ont gardé toute leur vigueur et leur saveur, demeurent très
instructives, en particulier pour les philologues (vocabulaire des ruches et des
ruchers dans les pays de langue romaine, 1-VIII-1939 ; « se marier en bouc » et
expressions apparentées, 15-VIII-1925 ; folklore de la chasse, 1-III-1937, etc.) et pour
les médiévistes, par ex. quand Van Gennep compare les recherches hagiographiques
du père H. Delehaye et du dr H. Gunther (1-VIII-1906), qu’il fait l’éloge de la revue
Mélusine (16-I-1913) et de la Revue des Langues romanes, « l’une des perles de la science
française » (15-XI-1932), des Contes populaires de G. Huet (1-I-1924), des Fabliaux de
J. Bédier (15-XII-1925), de la Légende de la Sacristine de R. Guiette (1-III-1932), de La Vie
rurale anglaise entre 1150 et 1400 de H.S. Bennett (15-III-1938), des Chansons populaires
des XVeet XVIesiècles de Th. Gerold (1-VII-1925), de l’Évolution de la pastourelle du
XIIesiècle à nos jours, d’E. Piguet (15-III-1930), ou qu’il s’occupe de la sorcellerie, des
loups-garous et des vampires (1-I-1935), de la Mélusine de M. Pottecher (1-I-1949), de
la légende du graal à propos du livre de J. Weston, From Ritual to Romance (1-III-1924),
des proverbes (15-III-1925) etc. La moisson est abondante autant, bien entendu, pour
les folkloristes que pour un public plus large : pensons aux chroniques sur Rabelais
qui aurait emprunté au folklore languedocien les noms de Gargantua et de
Grangousier (15-XI-1932), sur Stendhal (« … le vrai Stendhal… c’est le patois
dauphinois de son enfance conservé, et imposé au français émoussé de bonne
compagnie », 15-II-1935) ou sur « George Sand folkloriste » (1-VI-1926).
J.M.P., dont on a pu depuis un certain nombre d’années apprécier l’esprit curieux,
l’activité infatigable et la notoriété internationale
[1], a eu raison de republier des
chroniques, qui sont importantes pour retrouver la trame d’une œuvre scientifique
de premier plan et l’histoire d’une discipline enfin reconnue, et qui ont gardé leur
fraîcheur, en sorte qu’on éprouve à les lire un plaisir particulier.
Jean DUFOURNET
Gendered Voices. Medieval Saints and their Interpreters, sous la dir. de Catherine
M. MOONEY, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1999 ; 1 vol. in-8o, I-XI-276 p. (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-1687-3. Prix : USD 19,95 ; GBP 14.
Beaucoup d’historiens occidentaux restent dubitatifs devant l’exubérance de la
production anglo-saxonne sur l’histoire des femmes. Bien souvent à tort. Comme le
laisse entendre dans une brève préface C. Bynum, éminente spécialiste de la sainteté
féminine, cette section nouvelle de l’histoire qui ne remonte guère à plus de trente ans
a été portée aussi bien que contrariée plus qu’aucune autre sans doute par les courants
les plus neufs des sciences voisines : sociologie, philosophie, linguistique, remettant
brutalement en question des enjeux méthodologiques majeurs. Dans ce compte
rendu il me paraît plus utile de les dégager, en s’appuyant sur l’introduction
synthétique et forte de C.M. Mooney que d’essayer de donner une idée de chaque
contribution.
La tentative qui a lancé l’enquête et l’a fait aboutir contredit de façon optimiste un
postulat philosophique récent : il serait impossible de connaître le passé. Par
définition l’impuissance aurait imposé le silence. Puisque l’entreprise est concevable
quels sont les écueils qui risquent de la fausser ? L’observateur ne doit jamais oublier
sous peine de graves erreurs d’optique que les documents n’échappent pas au
conditionnement global : stéréotypes sociaux et religieux, conventions de leur genre
littéraire, ici de nature hagiographique. Dans le cas présent il nous est rappelé que les
personnages étudiés sont des femmes illiteratae et que leurs expériences spirituelles
sont presque toujours traduites, plus ou moins fidèlement malgré les protestations de
leurs auteurs – on le vérifie particulièrement à propos de Béatrice de Nazareth – et
traduites en latin, la langue savante, ce qui fait passer malgré elles ces saintes sur « la
terre étrangère de la culture ». Là est sans doute le piège le plus sérieux et le plus
finement observé par les A. Le lecteur parcourt deux siècles et demi au travers de huit
saintes dont le portrait est dressé en totalité ou en partie par leurs interprètes clercs
et mâles, la parole médiévale étant presque exclusivement leur privilège. Peut-on
raisonnablement nourrir l’espoir d’atteindre en amont de la quête l’écho des voix
singulières de ces femmes ? Dans les huit dossiers étudiés, les plus favorables sont
ceux où l’historien dispose d’une double série de documents : le discours féminin et
en face celui du porte-parole. Sont-ils superposables, en harmonie, en discordance ?
Peut-on déceler de chaque côté des tendances générales ? Si les systèmes de
représentation sont différents y a-t-il finalement une représentation féminine et une
représentation masculine de la sainteté de ces femmes hors normes ? Il s’agit de
repérer quand on le peut l’idéal poursuivi par chacune, unique, vivant ici et
maintenant : Hildegarde, Claire, ou Béatrice et d’observer en vis-à-vis les retouches
ou parfois la métamorphose de l’image d’elles que les hommes qui les ont côtoyées
ont tâché d’imposer. Exemples. Hildegarde de Bingen se sentait prophète, parlant
avec Dieu, imitant de grandes figures masculines de la Bible : ses biographes ont fait
d’elle qui l’abbesse aristocratique et fondatrice, qui l’épouse mystique du Cantique.
Claire d’Assise voulait, comme François, imiter le Christ. Les biographes ont affirmé
que son modèle était la Vierge. En fin de compte est posée la question clé : ces voix
perçues du fond des siècles sont-elles sexuées ou non ? La question est si
fondamentale qu’elle a imposé le titre du livre, donnant d’ailleurs crânement la
réponse. Oui, le lecteur va entendre des gendered voices et non un discours unisexe sur
la sainteté.
Les apports de ce travail seront sans doute à affiner par de nouvelles enquêtes mais
le chercheur y trouvera d’ores et déjà une réflexion, un canevas de lecture, des mises
en garde. Concluons qu’il semble en aller de l’histoire de la sainteté féminine comme
de nombreux contes. L’ultime morale des couples : « ils furent heureux et eurent
beaucoup d’enfants » s’accompagne souvent d’une précision qui en dit long sur
l’attachement masculin à l’assignation génétique des fonctions selon les sexes : « les
fils ressemblèrent à leur père, les filles à leur mère ». Jamais l’inverse !
Paulette L’HERMITE-LECLERCQ
Claudio STERCAL, Bernard de Clairvaux. Intelligence et amour, trad. Jacques MIGNON,
Paris, Cerf, 1998 ; 1 vol., 151 p. («Initiations au Moyen Âge »). ISBN : 2204059838.
Prix : € 20,00.
Le IXe centenaire de la naissance de Bernard de Clairvaux en 1990 a de toute
évidence suscité un regain d’intérêt pour la figure de l’abbé. Le petit ouvrage de
C. Stercal, qui trouve à merveille sa place dans la collection Initiations au Moyen Âge,
s’inscrit dans ce mouvement.
Il se révèle tout d’abord – c’est incontestablement là sa principale qualité – un outil
de travail essentiel pour le néophyte qui voudrait s’enfoncer plus avant dans l’œuvre
de Bernard de Clairvaux. Dans ce sens, la première partie de l’ouvrage fait le point sur
l’état d’avancement des études bernardiennes. Elle livre en quelques pages (p. 11-16)
un ensemble d’informations primordiales qui concernent, pour commencer, l’édition
critique des œuvres de Bernard (
Sancti Bernardi opera) établie par J. Leclercq,
C.H. Talbot et H.M. Rochais entre 1948 et 1977. En outre, on trouvera en fin d’ouvrage
(p. 131-135.) le détail des écrits de Bernard ainsi que leur situation dans l’ensemble
des huit volumes de cette édition critique. Toujours dans la première partie, on
signalera le relevé des principaux répertoires bibliographiques devant permettre de
s’orienter dans le nombre croissant de travaux consacrés à Bernard. La bibliographie
présentée par C.S. (p. 139-146) donne d’ailleurs elle-même un excellent aperçu des
études récentes et tous azimuts concernant l’abbé de Clairvaux. Signalons, au
demeurant, pour les lecteurs que les
Éléments de chronologie de la vie et des œuvres de
Bernard (p. 123-129) ne satisferaient pas, que les meilleurs ouvrages biographiques
sont eux aussi signalés
[1]. Une petite ombre, néanmoins, dans cet ensemble de pistes
de travail concerne la mention des traductions françaises. Seule l’entreprise mise en
œuvre par les éditions du Cerf en 1990 est signalée (cf. p. 13 n. 3), sans que l’on sache
par ailleurs avec précisions quels sont aujourd’hui les textes effectivement
disponibles
[2].
Mais l’A. n’en reste pas là. Il lui faut encore présenter la pensée théologique de
Bernard. Si nombre d’études en ont approfondi certaines perspectives, « il est urgent
maintenant d’en retenir […] une vision d’ensemble » (p. 15). Le rythme de la centaine
de pages qu’il reste à l’A. pour arriver à ses fins sera donc soutenu. La synthèse de la
pensée bernardienne qui résulte de ces lignes va, en tout cas, droit à l’essentiel. Le
premier chapitre aborde de front la problématique augurée par le sous-titre de
l’ouvrage (Intelligence et amour) en évaluant le statut de la connaissance (scientia) chez
Bernard. L’A. tente d’en dresser un tableau somme toute positif qui, cependant, fait
rapidement place aux limites dans lesquelles Bernard entend la maintenir : toujours
elle doit être « orientée vers l’édification et la poursuite du salut » (p. 48). Si la
connaissance de soi est un préalable nécessaire à la connaissance de Dieu (p. 21), celle-ci n’est encore rien sans l’amour de Dieu (p. 44). TouJours dans le sens d’une meilleure
compréhension du statut du savoir chez Bernard, on suivra avec intérêt les pages
consacrées à la consideratio (p. 24-30) définie « comme une intense réflexion (intensa
cogitatio) et une application de l’esprit (intensio animi) à la recherche de la vérité (ad
vestigandum ; ad inquisitionem) » (p. 24). Pour en comprendre la spécificité, il convient
de la distinguer soigneusement de la contemplatio (p. 24-25 et 29), comme d’en saisir
les trois moyens (modi ou viae) « distincts, mais étroitement liés » (p. 30) : l’opinion,
l’intelligence et la foi. À ce sujet, C.S. ne manque pas d’évoquer le débat qui opposa
Bernard à Abélard (p. 33-35). Il reste à ce sujet très prudent – « Sans vouloir porter de
jugement sur le bien-fondé de l’interprétation de la pensée d’Abélard par Bernard, … »
(p. 35) – tout en voulant néanmoins justifier l’attitude de Bernard – « le problème
fondamental n’est pas la crainte et moins encore le refus de la ratio, mais la
préoccupation que les trois modi de la consideratio soient correctement distingués et
adéquatement reliés » (p. 35-36).
Un second chapitre veut résumer la « vaste » et « riche » production de Bernard
(p. 51) en quelques thèmes fondamentaux. Sont dès lors passées en revue les
problématiques de l’image et de la ressemblance à Dieu (p. 54-67), ainsi que du statut
de Dieu lui-même (p. 67-90) : « être », « principe », « simple et un », « trinité »,
« justice » sont autant de notions à propos desquelles C.S. dresse la conception de
Bernard. À travers cette diversité une question se fait languissante : peut-on parler
d’une réflexion synthétique à propos des écrits de Bernard ? L’A. choisit la voie
ouverte par É. Gilson en 1934 qui parlait déjà de « systématique » ou de « la puissance
de synthèse » de Bernard
[1] (cf. p. 92). Mais le sujet n’est pas clos pour autant puisqu’il
reste tout simplement impossible d’établir une synthèse proprement dite de la pensée
bernardienne (p. 121) ! Pour C.S., il convient dès lors d’entendre « synthèse » non au
sens d’un résumé, mais plutôt comme ce qui constitue le « cœur » ou le « secret » de
la théologie de Bernard (
ibid.).
L’ouvrage incisif de C.S. se termine par un chapitre consacré aux « itinéraires »
possibles de la progression vers Dieu. Il nous en laisse deux exemples significatifs.
L’un tiré du De diligendo Deo tourne autour de la problématique de l’amour (p. 98-106),
l’autre extrait du sermon 85 sur le Cantique met l’accent sur le phénomène cognitif
(p. 106-114), pour finalement culminer dans la joie (iucunditas) (p. 114-115). Ces deux
itinéraires sont une dernière fois l’occasion de revenir sur le statut du savoir chez
Bernard qui, quoique l’A. s’applique à en dégager la positivité, ne doit tenter de percer
les mystères de la foi.
Sébastien LAOUREUX
Les Gestes des évêques d’Auxerre, t. 1, sous la dir. de Michel SOT, éd. Guy LOBRICHON
et Monique GOULLET, intr., trad. et notes par Pierre BONNERUE et al., Paris, Les Belles
Lettres, 2002 ; 1 vol. in-8o, LVII-336 p., pl., carte (Les Classiques de l’Histoire de France
au Moyen Âge, 42). ISBN : 2-251-34053-X. Prix : 28,00.
Document avant tout intéressant comme « type » d’une façon d’écrire l’histoire
d’une église cathédrale et de ses évêques, les gestes sous rubrique n’interviennent
guère dans la « grande » histoire. Elles fournissent en revanche une foule
d’informations très concrètes sur la vie de la Bourgogne méridionale. Vie rêvée ou vie
réelle ? Reste à la critique de l’établir. Le tome 1, ici recensé, conduit les événements
du milieu du IIIesiècle (st. Pélerin) à la fin du XIe(Robert, † 1084). Le texte proprement
dit est accompagné d’une traduction fort convenable, de notes généralement bien
informées et d’une annexe intéressante sur une notice conservée au Vatican. Index et
concordance des noms de lieux sont très complets.
D’une introduction largement abondante due à plusieurs collaborateurs, on
retiendra la contribution de M. Goullet (Étude littéraire et histoire du texte, p. XXI-XXXIV) qui aborde avec une parfaite maîtrise la plupart des problèmes essentiels du
document.
Puisse l’entreprise se poursuivre et nous donner bientôt le tome suivant.
André JORIS
Sermoneta e i Caetani. Dinamiche politiche, sociali e culturali di un territorio tra
medioevo ed età moderna. Atti del Convegno della Fondazione Camillo
Caetani, Roma-Sermoneta, 16-19 giugno 1993, éd. Luigi FIORANI, Rome, L’Erma di
Bretschneider, 1999 ; 1 vol. gr. in-8o, 701 p. (Pubblicazioni della Fondazione Camillo
Caetani, Studi e documenti d’archivio, 9). ISBN : 88-8265-091-X. Prix : € 186,00.
Ce fort volume, qui présente les actes d’un colloque tenu en 1993, propose au
lecteur un modèle d’histoire locale. Son intérêt est cependant plus général puisqu’il
concerne une des principales familles du groupe restreint des barones Urbis bien
étudiés naguère par S. Carocci qui brosse ici à grands traits les étapes de leur
ascension et les caractères de leur domination. Sermoneta, castrum du Latium
méridional qui apparaît dans la documentation en 1116, passa d’une co-seigneurie
très morcelée à la sujétion des Annibaldi, autre famille du club très fermé des barons
romains, en 1264. En 1271, le cardinal Riccardo Annibaldi concéda à la communauté
de ses habitants des statuts dont M. Vendittelli a donné en 1993 pour la même
collection une excellente édition critique et une étude approfondie qu’il résume
brièvement. À la seigneurie des Annibaldi succéda en 1297 celle de Pietro II Caetani,
neveu de Boniface VIII, qui réforma les statuts en 1304. Favorisée par l’accession d’un
des leurs au trône pontifical, l’ascension des Caetani représente un cas original dans
l’histoire de la féodalité romaine dans la mesure où ils furent les seuls à édifier une
véritable principauté territoriale dans le cœur du Latium méridional, position
éminemment stratégique pour le contrôle des communications entre Rome et le
royaume de Naples, et dont P. Partner retrace les destinées jusqu’à la fin du
XVesiècle.
Si on ne peut naturellement rendre compte ici des quarante communications
rassemblées dans cet ouvrage auxquelles s’ajoutent les interventions tenues lors
d’une table ronde finale, on soulignera l’attention portée aux aspects les plus variés
de l’histoire de Sermoneta et de son territoire, coincé entre les monts Lepini et la plaine
marécageuse, dont l’assiette, les confins perméables et les routes sont étudiés dans le
détail. Sont abordées tour à tour la vie religieuse, caractérisée par une forte présence
cistercienne au XIIIesiècle et la floraison de confréries et d’hôpitaux aux XIVe et XVe
siècles tandis que les ordres mendiants n’occupèrent jamais qu’une position très
secondaire ; l’architecture religieuse (de la collégiale Sta Maria Assunta dont le noyau
cistercien fut profondément remanié au XIIIe siècle pour prendre son caractère
gothique à l’abbaye cistercienne SS. Pietro e Stefano di Valvisciolo, fondée au milieu
du XIIe siècle) ; l’architecture civile qui traduit la diffusion des techniques de
construction romaines dans le districtus Urbis. Le développement du « tissu urbain »
de Sermoneta est traité en revanche de manière trop schématique et rapide, à moins
que l’indigence de la documentation ne soit responsable de cette carence. Sermoneta
a connu au XVe siècle une vie artistique notable dont témoignent une Vierge à l’Enfant
entre saint Pierre et un saint évêque, couronnée d’un Christ entre quatre anges, peinte
en 1422 à la lunette du portail de Sta Maria Assunta par Pietro Coleberti di Priverno,
connu pour un cycle de fresques figurant l’histoire de sainte Catherine d’Alexandrie
à Roccantica en Sabine (1430), et surtout une Madonna degli Angeli (1457-1458) dans
une des chapelles de la collégiale qui témoigne de l’activité de Benozzo Gozzoli à
Sermoneta, présentée pendant la rencontre mais absente des actes du colloque. On
regrettera, dans un ouvrage tel que celui-ci, richement illustré par ailleurs, l’absence
d’une cartographie figurant l’extension du territoire de Sermoneta, celle des terres
soumises à la domination des Caetani et leur localisation par rapport à la frontière de
l’État pontifical et du royaume de Naples.
Étienne HUBERT
Carolyn DINSHAW, Getting medieval. Sexualities and communities, pre- and
postmodern, Durham, Duke U.P., 1999 ; 1 vol. in-8o, XII-345 p. (Series Q).
ISBN : 0-8223-2365-6 (Pb). Prix : GBP 12,95.
Les travaux de l’angliciste new-yorkaise C. Dinshaw s’inscrivent dans le courant
des queer studies (auquel Duke U.P. consacre la série dans laquelle paraît l’ouvrage
recensé). Le mot queer, à la fois substantif et adjectif, désigne tout qui s’écarte de la
norme hétérosexuelle et se caractérise par son indétermination en la matière (cas de
la lesbienne et du gay, mais aussi du transsexuel, du bissexuel, du travesti, de
l’eunuque, de l’hermaphrodite). Quant au « get medieval » du titre, il s’agit d’un cri
homophobique tiré du film Pulp Fiction de Q. Tarentino (p. 19 et 183-191), dont l’A.
va inverser la portée. En effet, lesbienne affirmée (p. 37, 138, 158), elle se donne pour
ambition de tisser des liens émotifs et affectifs entre les « déviants » sexuels du Moyen
Âge (le « pré-moderne » du titre) et ceux d’aujourd’hui (« post-modernes »), dans le
but de soutenir la formation des sentiments identitaires personnels et ceux des
communautés.
Le terrain d’investigation est offert par l’Angleterre de la fin du XIVe et du début
du XVesiècle. L’A. discute la part de la sexualité et des accusations réciproques de
sodomie échangées par les Lollards et leurs adversaires (années 1390), la figure queer
du Pardoner (ce fameux clerc effeminé des Canterbury Tales de Chaucer), le cas d’un
transsexuel londonien (1394) découvert récemment dans les archives judiciaires, et la
personnalité extravagante de la mystique Margery Kempe, reconnue comme queer
dans la mesure où les contraintes sociales pesant sur son corps font obstacle à son
désir (mariée et mère de 14 enfants, elle se rêve vierge et épouse du Christ). Le résultat
est fascinant au début, passionnant par endroit, abscons aussi, irritant parfois : on se
paie beaucoup de mots dans ce double champ des queer studies et cultural studies à
l’américaine. D’autant qu’en l’occurrence, les 206 pages de texte (suivies de 102 pages
de notes) sont entrecoupées de réflexions portant sur des sujets d’actualité, en rapport
plus ou moins étroits avec l’historiographie : la mesure dans laquelle l’homophobie
du critique chaucérien G.L. Kittredge a pu être influencée par ses réactions de
jeunesse face à Oscar Wilde (p. 121-126), les débats parlementaires américains sur la
subsidiation des « humanities » (p. 173-182), le film Pulp Fiction de 1994 (p. 183-191),
Foucault (p. 136-142 et 191-205).
Si elle pose avec acuité la question du rôle social de l’historien (signalons p. 22-34
l’utile analyse historiographique de l’impact et de la réception du livre de J. Boswell,
basée notamment sur les papiers personnels du célèbre historien gay), la réponse
apportée laisse sceptique. Les exemples de Barthes (p. 40-53), de Foucault (p. 136-142)
et du romancier gay R. Glück (p. 141, 165-173), ou encore les migraines de Michelet
(p. 47) n’y changent rien : si l’émotion n’épargne pas l’historien dans sa rencontre
avec le passé, l’essentiel de son travail n’est pas là. Le livre de C.D. hésite entre l’étude
érudite, le manifeste, l’essai moral. Le mot « méditation » qui échappe p. 144 à l’A.
convient mieux à son ouvrage que la qualité de projet historiographique qu’elle lui
attribue. De façon assez piquante, et peut-être volontaire, la queer history de C.D. se
place en marge des pratiques communes de la discipline.
Éric BOUSMAR
Clémence THÉVENAZ, Écrire pour gérer. Les comptes de la commune de Villeneuve
autour de 1300, Lausanne, Cahiers lausannois, 1999 ; 1 vol., 425 p., ill. (Cahiers
lausannois d’Histoire médiévale, 24). ISBN : 2-940110-14-X. PRIX : CHF 42.
Décidément, les Cahiers lausannois d’Histoire médiévale sont une pépinière de
talents. Ici, cette collection accueille le travail de licence d’une jeune historienne
fraîchement promue. Un ouvrage de grande qualité, une fois de plus. Cl. Thévenaz
s’est attaquée aux comptes de la commune de Villeneuve aux XIIIe et XIVe s. : de beaux
rotuli qui font le point, annuellement, sur la comptabilité au sens large de la commune.
L’analyse codicologique des différents rouleaux est un peu sommaire, mais comment
faire autrement, dans la mesure où si peu de travaux de comparaison existent ?
De toute façon, ce n’était pas là le but premier de l’A. Elle préférait s’attaquer à
l’étude de la tenue de ces comptes et à ce qu’ils reflètent d’une situation économique
urbaine. En ce qui concerne les recettes, c’est d’abord une liste des revenus attendus,
des ressources stables, régulières, qui constitue le corps du poste, que ces revenus
soient rentrés ou non cette année-là. L’année comptable est directement liée à la durée
du mandat des personnes chargées par la commune de la gestion de ses revenus et de
ses dépenses. Les documents d’administration sont transmis par les anciens
gestionnaires aux futurs détenteurs du pouvoir économique, garantissant une
pérennité de gestion. Dans tous les cas, les responsables sont liés aux grandes familles
de la ville, dont les noms reviennent régulièrement.
Intéressante, cette constatation d’une importance réelle des interactions entre la
confrérie du Saint-Esprit et la commune. Intéressante aussi, la description des
différents types de recettes, parmi lesquels on retrouve la mise à ferme de différents
droits de la ville, des taxes de passage, des impôts pesant sur les juifs et cahorsins, on
rencontre les cens fonciers relatifs aux terres communales, plus une série de rentrées
irrégulières, comme des ventes, emprunts, paiements des serments de bourgeoisies
et des amendes, mais aussi les levées d’impôts.
Le poste des dépenses est très détaillé et les informations distillées permettent de
mieux comprendre, par le concret, certaines particularités de gestion urbaine dont
des traces persistent pour d’autres villes dépourvues, elles, de si beaux documents.
Ainsi, il apparaît que le poste « fortifications » est un des plus exigeants. Pour ne pas
devoir supporter seule l’ensemble des frais d’entretien et de construction, la
commune demande aux habitants dont la maison est contiguë aux murs d’enceinte
de verser leur quote-part : c’est presque la moitié de l’enceinte qui est entretenue de
la sorte. Nous trouvons ces mêmes exigences urbaines à Liège, au XIIIes. : l’entretien
des murailles est confié, pour la part à laquelle leurs bâtiments sont jointifs, aux
institutions ecclésiastiques. À Villeneuve, ces frais disparaissent au XIVes. : signe
d’une « détente » ? Outre ces dépenses militaires, les autres frais sont habituels :
pavage, entretien des chemins, salaires des fonctionnaires (même s’il semble que des
engagements « à durée indéterminée » n’apparaissent plus au XIVes. de façon aussi
régulière qu’au XIIIes.), payement des gardes de la ville, des gardes du marché, du
ou des secrétaires communaux, qui agissent aussi comme copistes et rédigent les
comptes… Des frais d’achat de papier y sont mentionnés dès 1291-1293 :
probablement du papier pour l’expédition des affaires courantes, la confection de
pièces annexes, particulae… L’existence d’un conseiller juridique est attestée dès le
XIIIes., il est rétribué affaire par affaire et n’habite pas la ville. Il semblerait que la Cité
de Liège ait aussi fait appel à des conseillers juridiques qu’elle puisait dans le corps
savant des frères dominicains au couvent de Liège, du moins au XIIIes. Mais ces
« occasionnels » n’ont qu’un temps : au XIVes., ils n’apparaissent plus comme tels,
tandis que dans beaucoup de villes, un gradué en droit est engagé de façon
permanente, avec un véritable statut. Mais ce sont les dons au comte et à ses officiers
ainsi que la quote-part versée pour la mise en œuvre des campagnes militaires qui
obèrent le budget de façon considérable, pour moitié des dépenses parfois.
Cl.T. conclut son introduction générale en insistant sur la manifestation
d’indépendance de Villeneuve visible et affirmée au travers de la tenue de ces
comptes, de leur mise par écrit : la gestion poussée d’un patrimoine commun
(stabilisation des revenus, perfectionnement des techniques comptables…)
témoignant d’un esprit de corps.
Mais cette introduction ne représente qu’une petite part de ce travail : le corps en
est constitué par l’édition critique des différents rouleaux, claire et lisible. Sa
consultation est facilitée par un glossaire, un répertoire des noms de personnes citées,
ainsi qu’une table analytique systématisant le contenu de chaque compte, en
reproduisant clairement chaque point. En annexe se trouvent placées l’édition de
quelques actes de politique urbaine ainsi que l’édition des comptes de la confrérie du
Saint-Esprit pour les années 1300-1307.
Il ne reste plus qu’à souhaiter à l’A. une belle carrière scientifique tout à fait
méritée : cet ouvrage en augure en tout cas.
Paul BERTRAND
Adelheid KRAH, Die Entstehung des potestas regia im Westfrankenreich während
der ersten Regierungsjahre Kaiser Karls II. (840-877), Berlin Akademie Verlag,
2000 ; 1 vol. in-8o, 346 p. ISBN : 3-05-003565-X. Prix : 59,80.
Cette étude s’est proposée d’éclairer les premières années du règne de Charles le
Chauve. Elle s’appuie sur une vaste érudition, adopte un déroulement chronologique
tout en faisant place à des dissertations thématiques. Pour qui connaît les travaux
antérieurs sur le même sujet, l’apport de ce livre laisse perplexe. Qu’apprend-on de
plus sur « la guerre des frères », Fontenoy, les difficiles négociations avec Lothaire,
Coulaines, par rapport à l’ouvrage demeuré classique de F. Lot et L. Halphen, l’article
de P. Classen et le livre récent de J. Nelson, classé arbitrairement par l’A. dans « einem
grösseren Leserkreis » (p. 13), une appréciation qui méconnaît la finesse et
l’exactitude de l’exposé de cette historienne, nourri de vastes lectures de sources. Tant
vaut-il souvent relire Nithard, les Annales de Saint-Bertin, quelques lettres de Loup de
Ferrières ou les capitulaires eux-mêmes. Il en est ainsi pour la notion de fraternitas, qui
nous semble mieux éclairée par les capitulaires 196, 243, 245, 247 et les exemples
donnés par le Lexicon de J.F. Niermeyer, que par les considérations souvent
embrouillées de l’A., p. 88-91. La tentative de différenciation entre regnum, res publica,
imperium (p. 100-110) aurait pu être très utile. Il s’agit, pour l’A., « d’un concours de
concepts différents de la souveraineté que partagent les grands, qui peut facilement
conduire au désordre par l’ambition ou l’appétit de puissance » (p. 105). La citation
de Nithard est très bien choisie à ce propos ; comme d’habitude chez Nithard, elle
contient les distinctions fondamentales. Seulement, les commentaires de l’A. se
trouvent déviés du fait qu’elle considère comme authentique l’ensemble de
l’Admonitio de Louis Pieux de 823-825. L’idée étrange d’un partage de la souveraineté
appartient aux faussaires qui l’ont déformée dans leur intérêt, non à la réalité
politique et juridique vécue au temps de Louis le Pieux et de Charles le Chauve. Quant
à la vassalité, il eût sans doute été bon de rappeler l’inflexion décisive que lui a
assignée Charlemagne en 802 (M.G.H., Cap. I, no33) : le usque in vita ipsius a rapproché
le serment des dignitaires d’Empire investis d’un office des serments militaires. Sicut
per drictum debet esse homo domino suo peut se traduire : « comme un soldat doit être
(fidèle) selon la loi (militaire) envers son supérieur ». Là est, à notre avis, le
« Wandel ». La question importante devient alors celle-ci : la fidélité jurée au prince
du haut en bas de la hiérarchie des offices, même jusqu’au péril de sa vie, peut-elle
être, a-t-elle été une base solide de gouvernement ? Montesquieu se la posait toujours.
Toutefois, le regret le plus constant que l’on éprouve en lisant cet ouvrage réside
dans le peu d’attention que son A. a accordée à la tradition manuscrite des sources
qu’elle utilise. Peut-on considérer les textes de Coulaines, Yütz, Meaux-Paris,
Beauvais comme si l’on en possédait les originaux ? Dans l’édition critique très
remarquable qu’il en donne (M.G.H., Conc. III, nos3-9), W. Hartmann écrit à propos
de la rédaction de la préface du concile de Meaux-Paris et des canons 25-83 : « […]
konnte bisher noch keine Klarheit gewonnen werden », mais il y note aussi les
nombreux emprunts faits à l’Admonitio generalis, à la Relatio episcoporum, au concile de
Paris de 829, aux Faux capitulaires, aux Fausses décrétales, à l’Hispana.
Ce manque de clarté ne proviendrait-il pas du fait que deux discours
contradictoires se mêlent presque constamment dans ces copies ? Comment
expliquer, par exemple, que Charles le Chauve ait manifesté aussi ostensiblement,
dans la préface de Coulaines (M.G.H., Cap. II, no254), sa dépendance vis-à-vis de ses
fidèles qui auraient daigné prendre en considération sa dominatio, qu’il leur ait
« rendu grâces » pour leur comportement bienveillant à son égard, qu’il ait avoué son
ignorance du gouvernement, demandé d’excuser sa jeunesse, cause d’obstacles qui
auraient nui à l’utilité et à l’honnêteté, et qu’ensuite, dans les capitula, il ait affirmé son
autorité souveraine sur les églises et exigé que l’honneur et le pouvoir du roi soient
révérés par tous ? Par ailleurs, sur quel texte d’Augustin l’A. s’appuie-t-elle pour
invoquer « une tradition augustinienne » dans l’élaboration du contrat de Coulaines
(p. 208), un contrat, il faut bien le dire, absolument inédit jusque-là et dont on ne peut
mesurer la portée qu’en prenant en considération l’ensemble du règne de Charles le
Chauve ? Peut-on expliquer pourquoi la préface du « concile » de Yütz (Conc. III.,
p. 29-30) adopte la même perspective que celle de Coulaines, celle de la Sainte-Église,
ballottée sur des flots déchaînés, alors qu’il s’agit de fonder et consolider un regnum,
celui de Charles ? Et pourquoi aussi ce même concile affirme-t-il dans son dernier
canon, le sixième, le contraire de ce que disent les canons précédents, et adopte pour
finir la même citation que celle qui figure au terme de la préface de Coulaines ?
Comment concilier le contenu des canons du concile de Beauvais avec la narratio,
datée de 867 (ibid., p. 50) ?
Quand H. Mordek suggère l’existence d’un ancien corpus de manuscrits qu’il
dénomme « Reimser Gruppe » (Bibliotheca capitularium, p. 60), il met sur la voie d’une
recherche probablement très féconde, bien qu’encore balbutiante. En effet, l’influence
des grands Isidoriens du début du IXesiècle, Agobard, Ebbon, Théodulf et d’autres
encore, y est très sensible. Pour eux et pour leurs disciples, l’économie de la société
chrétienne impose que les évêques dominent les rois, que les rois, rappelés à leur
« humilité », accomplissent un « ministère » placé sous leur contrôle, que les
patrimoines des églises soient exempts de toute charge envers l’État. Hincmar ne fut-il pas à son tour, comme l’avaient été Jonas d’Orléans et Anségise, une victime de
choix pour ces faussaires, qui avaient tout à gagner à se dissimuler sous ces grands
noms ?
Aussi devient-il assez vain de s’interroger de manière univoque sur une
« Staatstheorie » ou bien sur la « Kirchenstruktur ». Il y a vraiment trop d’oppositions
systématiquement contraires pour qu’il n’en existe pas une explication quelque peu
cohérente. À Soissons, en 853, Charles le Chauve accusait un diacre rémois quod
praecepta falsa regio nomine compilasset (M.G.H., Cap. II, p. 265). Voici qui ouvre de
vastes horizons aux jeunes chercheurs.
Élisabeth MAGNOU-NORTIER
Jean JOLIVET, La théologie et les Arabes, Paris, Cerf, 2002 ; 1 vol. in-8o, 120 p.
(Initiations au Moyen Âge). ISBN : 220406906X. Prix : € 19,00.
C’est par la voie des traductions latines des philosophes arabes que les scolastiques
médiévaux ont pris connaissance des spéculations d’ordre théologique des Arabes,
leurs œuvres théologiques proprement dites leur étant restées inconnues, faute
d’avoir été traduites. Après la prise de Tolède (1085), un intense mouvement de
traduction fit connaître au monde chrétien une grande part des écrits scientifiques,
puis philosophiques de la civilisation arabo-musulmane. Dès le milieu du XIIesiècle,
les écrits philosophiques arabes sont accessibles aux Latins : si très peu leur parvient
des premiers philosophes (al-Kindï© et al-Farabï©), l’essentiel de l’œuvre d’Avicenne¯¯ ¯ ¯
(XIesiècle), en revanche, et, à partir du XIIIesiècle, les commentaires d’Aristote par
Averroès (XIIesiècle) exercent une influence doctrinale profonde autant dans la
philosophie que dans la théologie chrétiennes du Moyen Âge. Mais de la théologie
arabe au sens propre (le kalam) – Mu tazilites, al-Ash arï©, al-Gazalï© –, les théologiens¯ ¯ ¯ ¯Ë™
latins n’ont eu aucune connaissance directe, en dépit du « dossier islamologique »
amorcé à la fin du XIIesiècle par Pierre le Vénérable. « L’immense bibliothèque
théologique de l’islam est donc restée fermée aux théologiens chrétiens du Moyen¯
Âge ». L’A. se demande « s’il n’y a pas eu de la part des chrétiens un refus, instinctif
ou de propos délibéré, de s’initier aux subtilités de la théologie musulmane », et de
regretter cette ignorance qui a « sans doute été dommageable à la théologie
chrétienne », cette sorte de « censure qui a détourné des théologiens de l’islam les¯
chrétiens du Moyen Âge », regret d’autant plus sensible que les traités de kalam¯
abordent des thèmes comparables à ceux des théologiens chrétiens : Dieu, les fins
dernières, le libre arbitre. En admettant que les questions et les solutions différent
d’une théologie à l’autre, l’A. reconnaît que les ouvrages des théologiens musulmans
auraient pu fournir aux scolastiques « une ample matière à réflexion, et, sans doute,
à réfutation ». C’est donc dans les écrits philosophiques seuls que les scolastiques ont
eu connaissance des réalités divines, propres à la foi musulmane, mais traitées dans
la ligne d’Aristote et des néoplatoniciens. On trouve en effet d’al-Kindï© à Averroès des¯
doctrines théologiques qui n’ont pas manqué d’influer sur la pensée des scolastiques
latins, en particulier chez Avicenne. Mais de ces philosophes arabes eux-mêmes, leur
connaissance ne fut que fragmentaire. D’al-Kindï© et al-Farabï©, les médiévaux ont¯ ¯ ¯
presque tout ignoré. D’Averroès, si la plupart des commentaires sont bien connus des
scolastiques et ont joué un rôle exceptionnel chez les philosophes comme chez les
théologiens du Moyen Âge, les œuvres personnelles, non traduites (par exemple, le
Discours décisif sur la relation entre la philosophie et la religion, où se trouvent exposés des
points essentiels de la foi musulmane), leur sont restées inconnues. Et de conclure :
« Restreinte, au bout du compte, est la connaissance que les médiévaux ont eue de la
théologie arabo-islamique ». « L’apport des philosophes arabes a été important, mais
il ne compense nullement leur ignorance de la théologie des théologiens
musulmans. »
Les médiévistes autant que les islamologues apprécieront la densité et la richesse
de ce livre de l’un des meilleurs spécialistes du sujet. Les uns et les autres y trouveront
un rappel « à grands traits » des « préalables » (chapitre 1 : Les théologiens;
chapitre 2 : Les philosophes ; chapitre 3 : Les traductions) ainsi que des études inédites
sur l’influence exercée par la théologie philosophique arabe sur la théologie
médiévale (chapitre 4 : L’avicennisme au XIIesiècle; chapitre 5 : Avicenne après le
XIIesiècle ; chapitre VI : Un cas singulier : Averroès et Jean de Ripa).
Aubert MARTIN
Piroska NAGY, Le don des larmes au Moyen Âge. Un instrument spirituel en quête
d’institution (Ve-XIIIe siècle), Paris, Albin Michel, 2000 ; 1 vol. in-8o, 448 p.
(Bibliothèque Albin Michel Histoire). ISBN : 2226120548. Prix : € 21,30.
Le titre suscite l’intérêt, le propos est assez neuf et l’ouvrage s’attache à une vraie
question. À partir du moment où ce qui parait aussi naturel que les larmes est tenu
à juste titre pour un fait culturel et social, il y a une place pour l’histoire. P. Nagy
explique dans l’introduction comment elle est passée d’une perspective assez large
à une recherche plus circonscrite, celle que les sources permettent d’entreprendre
valablement. Il n’est donc pas question « de rendre compte de toutes les larmes » mais
du « don des larmes qui s’explique au sein du système religieux et anthropologique
chrétien » (p. 16).
L’A. explique plus précisément son entreprise ainsi que la méthode. « La question
centrale de cette recherche – qui ne porte pas tant sur les pratiques religieuses que sur
les conditions et les présupposés qui créent ou induisent ces pratiques – concerne la
construction des larmes en tant que charisme. Les larmes semblent isoler celui qui
pleure de son entourage, tout en le mettant en relation avec une profondeur indicible.
Elles marquent donc une altérité, une solitude, vécue et interprétée au Moyen Âge
comme une mise en relation avec le ciel, verticale donc, qui compense l’isolement
horizontal. Elle est moins fondée sur l’action que sur la capacité de ressentir quelque
chose de spirituel. La notion de construction suppose ici un processus de longue
durée : l’histoire du don des larmes tentée dans cet ouvrage prend forme à travers la
mise en relation constante des analyses doctrinales, des textes spirituels et des
pratiques religieuses des larmes avec le contexte spirituel, intellectuel et social,
toujours en partie ecclésial, qui les a fait naître. » (p. 28-29). Ce texte, certes un peu trop
alambiqué, indique exactement aux lecteurs l’orientation de cette recherche. On ne
contestera pas le thème de la construction puisque les larmes sont un fait social et
culturel et encore moins la référence au contexte spirituel. Par contre, une aussi ferme
distinction entre un théocentrisme, qualifié de direction verticale, et un sens social ou
ecclésial, tenu pour horizontal, paraît excessive et de nature à introduire dans le débat
des critères beaucoup trop sommaires. Le don des larmes, selon l’A., est lié à ce
théocentrisme et par ricochet là où ce charisme est absent la dimension ecclésiale est
supposée prévaloir. C’est ainsi que l’abbaye de Cluny, peu portée sur le larmoiement,
est décrite comme un système de pouvoir temporel et de salut collectif (p. 329 s.). C’est
aller vite en besogne et expliquer à bon compte ! Inversement, François d’Assise dont
l’A. juge, à juste titre, qu’il est largement responsable des flots de larmes versées aux
derniers siècles du Moyen Âge et qui est lui-même porté sur les pleurs est somme
toute dépouillé de sens communautaire et ecclésial. Les pages consacrés à son rôle
sont peut-être les plus confuses de tout l’ouvrage. Cette opposition malencontreuse
est plus présente que les références anthropologiques qui devraient servir à
l’élaboration du discours.
Il reste que certaines analyses de textes qui sont les points forts de ce livre sont tout
à fait bienvenues et parfois très éclairantes. On retiendra celles concernant Évagre le
Pontique, Grégoire le Grand, Romuald ou encore les réponses de Kilwardby, d’Albert
le Grand et de Thomas d’Aquin à des questions posées par Jean de Verceil. Entre ces
études précises, le propos est souvent vague et peu démonstratif, comme si l’A.
retrouvait le ton inimitable des vieilles histoires de la spiritualité. On tiendra pour
acquis que la propension à pleurer est croissante tout au long du Moyen Âge et que
les derniers siècles ne sont que l’accomplissement d’une transformation très lente.
Le vocabulaire employé appelle quelque réserve comme si l’A. cherchait à toute
force un peu de singularité. On ne relèvera qu’une seule formule incongrue parmi
beaucoup d’autres. Parlant de la messe et de la communion P.N. écrit « ingurgitation
eucharistique ». (p. 404). On a envie de dire : bravo pour l’élégance ! Il peut s’agir
d’une simple maladresse traduisant une ignorance plus profonde des faits religieux
que des impropriétés et de petites bévues signalent.
Jacques PAUL
Matthias WIRZ, Muerent les moignes ! La révolte de Payerne (1420), Lausanne,
Cahiers lausannois, 1997 ; 1 vol. in-8o, 336 p. (Cahiers lausannois d’Histoire médiévale,
19). Prix : CHF 42.
Quelles que soient les corrections que nécessite le portrait des deux siècles finaux
du Moyen Âge, qui ne furent pas si continûment sombres, on ne peut soustraire de
la suite des malheurs du temps les très nombreuses révoltes urbaines ou paysannes
qui éclatèrent un peu partout en Europe, spécialement entre 1350 et 1140. Celle de la
commune savoyarde de Payerne contre le prieuré clunisien du lieu en 1420 prend
bien place dans une longue série de troubles politiques, économiques et sociaux qui
font de ces émeutes des événements complexes. L’insurrection payernoise conduite
au cri de Muerent les moignes ! a laissé dans les archives une trace singulière sous la
forme d’une enquête menée par les commissaires du duc de Savoie auprès de
148 témoins : parole administrative et postérieure par conséquent, mais parole tout
de même car l’écrit n’a pas chassé de ces témoignages une oralité et une spontanéité
que restitue bien l’édition minutieuse du procès verbal dans la seconde partie de
l’ouvrage même si l’A. aurait pu insister, à cette occasion, sur la narrativité de telles
sources juridiques.
Menée à la lumière des recherches récentes sur les troubles politiques, leurs rituels,
leur aspect festif et leurs formes de violence, l’enquête que l’A. a conduit sur celle de
1420-1421 ressuscite l’horizon politique, le substrat social et la culture urbaine d’une
petite cité de Savoie, c’est-à-dire d’une région de marge et de transition, un carrefour
d’influences.
Avant même d’en venir à l’enchaînement des troubles, à leur logique et à leur
signification, M.W. procède heureusement à une lecture en profondeur de la source.
L’organisation de l’enquête ainsi que la teneur de la mission confiée par Amédée VIII
de Savoie ont en effet influencé la composition de l’archive, la chronologie des
dépositions, la constitution du questionnaire. Bref, nous avons ici, en dehors de ce que
disent les témoins, les traces d’une gestion administrative par le haut de l’après-crise.
Bien entendu le prieuré n’a pas été en reste car il s’agit bien au terme de l’enquête de
déterminer les responsabilités. L’action du prieur s’est concentrée en particulier sur
la formulation des 71 questions qui furent posées aux 148 témoins entendus. On le
voit, l’ordonnancement même de l’enquête constitue un observatoire privilégié des
rapports compliqués qu’entretiennent, après une crise grave, l’autorité princière, le
seigneur prieur et la commune urbaine…
La nature du document en fait bien sa richesse car au-delà de la détermination des
responsabilités qu’elles permettent, les réponses des témoins dévoilent la manière de
se nommer et de s’identifier, les façons de raconter et de situer, les modes de la
mémoire et du souvenir. La construction de l’enquête biaise donc assurément la vérité
du conflit, mais on peut en même temps en retrouver l’esprit et les fondements au
second degré, dans la logique qui a présidé à la mise en place de l’enquête et dans les
réactions conscientes et inconscientes des témoins à cette même logique.
Quant à la révolte, l’historien en reconstruit à partir des témoignages une image
et un déroulement bien conformes à ce que l’on sait d’autres troubles antérieurs et
postérieurs : le poids de la fiscalité, l’accumulation des rancœurs et de griefs sur le
long terme, la pratique du secret, l’utilisation des occasions festives (Épiphanie et
Mardi gras) pour se réunir, le renversement de la fête en émeute, le rôle de la rumeur,
le dialogue des cris et des plaintes, la chronologie très variable des violences selon la
saison, le jour ou la nuit, les jours ouvrables ou chômés… Mais à Paris comme à
Payerne, l’acteur invisible et permanent qui dénouera le conflit entre les moines et
leurs sujets demeure le prince : c’est lui qui ordonne l’enquête, obtient des
concessions, arbitre, rend avis et sentences, et… récupère une partie des amendes.
Finalement, le triomphe du prince dans cette affaire, en 1421, se révèle moins
surprenant que ne le laisse penser l’A. (p. 163).
Pierre MONNET
Michel TERRASSE, Islam et Occident méditerranéen. De la conquête aux Ottomans,
Paris, C.T.H.S., 2001 ; 1 vol. in-8o, 360 p. (Orientations et méthodes). ISBN : 2-7355-0442-5. Prix : € 14,00.
Le lecteur trouvera ici une perspective d’ensemble de l’histoire de la Méditerranée
occidentale, Maghreb et Péninsule ibérique, du VIIIe au XVesiècle. Le ton est
nettement celui de l’histoire politique et événementielle, avec quelques données
d’histoire de l’art. L’ouvrage découpe la période envisagée en trois temps
chronologiques : le premier, qui couvre les VIIIe-Xesiècles, expose la Naissance et [l’]
affirmation d’un nouveau mythe en Occident (p. 15-103) ; le second met en valeur, pour
les XIe-XIIIesiècles, la Réaction sunnite et [le] renouveau du califat d’Occident (p. 106-194) ; le troisième montre les Divisions nouvelles de l’Islam d’Occident affronté à la
Reconquête chrétienne au cours des XIIIe-XVesiècles (p. 197-262). Un dernier chapitre,
consacré à l’héritage médiéval de l’Occident méditerranéen moderne, clôt l’ouvrage
(p. 264-296) : il s’attache à montrer, au-delà de la rupture politique de 1492, le
maintien d’une communauté de civilisation, essentiellement illustré par le
phénomène mudéjar.
L’ouvrage s’inscrit nettement dans la tradition historiographique qui présente
l’Occident méditerranéen comme le monde des trois religions du Livre et sa
civilisation comme la symbiose de ces trois cultures ; l’Espagne des Trois Cultures,
dont on sait pourtant aujourd’hui à quel point elle tient du mythe, se prolonge au
Maghreb, le Maroc ayant assuré « la survie de la civilisation médiévale née, comme
en contrepoint des affrontements que l’on sait, de la symbiose de trois religions du
Livre » (p. 205). L’histoire de la Péninsule ibérique est lissée et inscrite dans la
tradition continuiste, selon laquelle « les émirs n’introduisent nulle rupture entre
l’héritage de la Bétique ou celui du royaume wisigothique et le cadre de vie de la umma
(la nouvelle communauté des croyants) andalouse » (p. 36).
On est parfois irrité par certaines coquilles, l’emploi souvent anarchique des
caractères translittérés de l’arabe tant dans le lexique que dans le texte, la graphie
« événement » tout au long de l’ouvrage (p. 33, p. 267, etc.), la confusion entre
l’historien de l’Espagne moderne, Joseph Pérez, et le spécialiste de la poésie
andalusí,
Henri Pérès (p. 122), etc. ; on est parfois étonné, aussi, par le rapprochement opéré
dans les documents qui mêlent sources arabes et extraits de travaux. Enfin, on ne peut
qu’être surpris par la bibliographie qui, certes, ne se prétend pas exhaustive, mais qui
fait abstraction des travaux que nos collègues espagnols ont consacrés à al-Andalus :
par exemple, M.T. fait de nombreuses allusions au site de Talavera, sans jamais citer
la thèse de S. Martínez Lillo, publiée en 1998,
Arquitectura militar andalusi en la Marca
Media. El caso de Talabira ; ses références aux recherches sur la poésie d’al-Andalus
sont essentiellement la magistrale synthèse d’H. Pérès, publiée en 1937, mais sans
aucune allusion aux travaux, plus récents, de Ma J. Rubiera Mata ou de T. Garulo. De
même, la bibliographie omet la grande synthèse de nos connaissances sur le monde
musulman médiéval publié sous la direction de J.Cl. Garcin
[1], tout comme elle oublie
la plupart des thèses récentes consacrées à la péninsule ibérique, comme, pour n’en
citer que quelques-unes, celle d’A. Bazzana sur l’habitat de l’Espagne orientale
(Madrid, 1992), celle de St. Boissellier sur le Portugal (Lisbonne, 1999), celle
d’O.R. Constable sur le commerce (Cambridge, 1994), celle de C. Delgado Valero sur
l’architecture islamique de Tolède (Tolède, 1987), celle d’E. Manzano Moreno sur la
frontière aux temps omeyyades (Madrid, 1991), celle de M. Méouak sur
l’administration omeyyade (Helsinki, 1999), celle de J.P. Molénat sur la région
tolédane aux XII
e-XV
esiècles (Madrid, 1997), celle de C. Picard sur l’océan Atlantique
(Paris, 1997), celle de Ph. Sénac sur la frontière aragonaise (Paris, 2000), etc.
Christine MAZZOLI-GUINTARD
La ciudad medieval : de la casa al tejido urbano, éd. Jean PASSINI, Cuenca, Ediciones
de la Universidad de Castilla-La Mancha, 2001 ; 1 vol. in-8o, 352 p. (Estudios, 76).
ISBN : 84-8427-119-6. Prix : € 21,63.
Ce volume rassemble les communications présentées à Tolède lors du IerCurso de
Verano de Historia y Urbanismo Medieval, rencontre consacrée à la maison et au tissu
urbain de la ville médiévale dans l’espace méditerranéen, à savoir essentiellement
l’Espagne et secondairement la Méditerranée orientale et le Maghreb. Après avoir
rappelé les caractéristiques de la ville islamique, M. Acién Almansa présente deux
traits de la formation du tissu urbain en al-Andalus, l’apparition de la ville andalusí,
en particulier la fondation nouvelle, et l’importance de la fonction économique dans
le développement de la ville d’al-Andalus (p. 11-32). Exposé plus méthodologique,
celui de V. Salvatierra Cuenca et de J.A. García Granados, où sont présentés les
moyens utilisés par les chercheurs pour reconstituer la ville andalusí, depuis
l’identification des grands axes de circulation jusqu’à la reconstitution des plans des
espaces domestiques (p. 33-52). À partir d’exemples grenadins, A. Almagro et
A. Orihuela mettent en valeur l’évolution de la maison, depuis l’époque nasride
jusqu’au XVIesiècle (p. 51-70). P. Jiménez Castillo et J. Navarro Palazón examinent,
à partir d’une confrontation entre les vestiges mis au jour par la fouille et les sources
arabes médiévales, principalement juridiques, l’urbanisme islamique et les
transformations qu’il connaît après la conquête de la ville par les chrétiens, dans le cas
de Murcie (p. 71-129). À travers l’œuvre du juriste de Tudela, Ibn al-Imam (m. 990 ou¯
996), J.P. Van Staëvel expose les problèmes juridiques liés à la propriété immobilière
et à la construction, les litiges nés de la mitoyenneté, de la pratique de certaines
activités artisanales, d’usurpations de biens, d’empiétements sur la voie publique
(p. 215-240). Cinq études mettent en scène Tolède, celle que M. Merlos Romero
consacre à une hypothèse de reconstitution de la zone de l’archevêché (p. 241-267),
celle de J.P. Molénat sur les palais urbains de la noblesse au XVesiècle (p. 269-280),
celle de R. Izquierdo Benito sur les matériaux employés dans l’habitat domestique
(p. 281-302), celle de J. Passini sur une maison du quartier méridional de la cathédrale
(p. 303-316) et celle de C. Barrio Aldea et B. Maquedano Carrasco sur la zone située
à la limite du quartier juif (p. 317-334). Les autres espaces méditerranéens évoqués
dans cette rencontre sont le Maghreb, à travers la maison traditionnelle de la médina
d’Alger à l’époque ottomane (S. Missoun, p. 131-154), et le Ma riq, à savoir l’habitat
d’Alep du XIIe au XVesiècle (J.C. David, p. 135-178) et la transition entre la ville
antique et la ville médiévale en Méditerranée orientale (P. Pinon, p. 179-214).
L’intérêt de ce volume est double : d’une part, la pluralité des approches mises en
œuvre permet une utile confrontation entre les perspectives de l’archéologue, du
juriste, de l’architecte et de l’historien. D’autre part, cet ouvrage confirme les
orientations prises par la recherche sur l’urbanisme dans le monde arabo-musulman
médiéval : le concept uniforme et atemporel de « ville islamique » cher à l’école
orientaliste, est définitivement abandonné au profit d’une pluralité de formes, de
« l’éclatement des modèles » selon la formule de J.C. Garcin, orientation qu’on
retrouve bien, par exemple, dans l’une des dernières rencontres consacrées à cet
urbanisme
[1]. Par ailleurs, l’étude de la ville n’isole plus al-Andalus des royaumes
chrétiens, perspectives qui permet de suivre les transformations de la ville tout au
long des temps médiévaux : cette perspective, qu’annonçaient en 1993 R. Azuar,
S. Gutiérrez et F. Valdés dans
Urbanismo medieval del país valenciano, est riche et
prometteuse quant aux renouvellements de nos connaissances.
Christine MAZZOLI-GUINTARD
Georges Duby et l’histoire des femmes, Toulouse, P.U. Toulouse-Le Mirail, 1998 ;
1 vol. in-8o, 304 p. (Clio, Histoire, Femmes et Sociétés, 8). ISSN : 1252-7017.
Trop tard pour signaler ce très intéressant numéro à thème ? Je ne le pense pas, vu
ce qu’il permet de dégager, avec un très grand sérieux, dans la lecture et l’analyse des
déclarations et surtout des mots, choisis et pesés par le grand écrivain que fut notre
ancien directeur. En bref on l’y voit prendre conscience, à partir de 1960 environ, du
rôle et de l’action des femmes dans quasi tous les domaines de l’histoire. Découverte
qu’il assimila parfaitement et traduisit avec art dans son discours érudit. Peut-être le
contact avec les images recherchées et commentées pour les splendides albums Skira
y ont-elles été pour quelque chose ? Outre documents, témoignages et informations,
on note parmi les nombreux contributeurs(trices) J. Le Goff, M. Perrot, D. Bohler,
Cl. Duhamel-Amado, etc. qui, chacun à leur façon, collaborent à la réussite de ce
volume d’hommage et de découverte.
André JORIS
Fabrice RYCKEBUSCH, Diocèse d’Agen, Turnhout, Brepols, 2001 ; 1 vol. in-8°, X-240 p. (Fasti Ecclesiae Gallicanae. Répertoire prosopographique des évêques, dignitaires et
chanoines des diocèses de France de 1200 à 1500, 5). ISBN : 2-503-51009-4. Prix : € 40,00.
Le monde canonial livre de plus en plus ses secrets. Le programme des Fasti
Ecclesiae Gallicanae, commencé voici huit ans dans le cadre du GDR (Groupement de
recherche) Gerson, se poursuit désormais dans le cadre d’un nouveau GDR, intitulé
SALVE (Sources, Acteurs et Lieux de la Vie religieuse à l’Époque médiévale), sous la
direction d’H. Millet. La collection compte à présent six volumes : Amiens (P.
Desportes et H. Millet), Rouen (V. Tabbagh), Reims (P. Desportes), Besançon (H.
Hours), Agen (F. Ryckebusch) et Rodez (M. Desachy). Le cinquième volume,
consacré au diocèse d’Agen, constitue la « première incursion » des Fasti dans le Midi,
selon l’expression d’H. Millet dans sa note liminaire. Le diocèse de Condom, issu du
démembrement d’Agen par Jean XXII en 1317-18, n’a pas été traité ici afin de
« préserver l’unité de recherche et de publication diocésaine », règle de base du
programme des Fasti. D’emblée, F. Ryckebusch a buté sur un obstacle de taille : la
rareté des sources capitulaires agenaises à la suite des déprédations commises au XVIe
siècle par les huguenots. Mais l’énergie et la ténacité du jeune chercheur ont été
payantes, puisque nous disposons grâce à lui de 371 notices de chanoines agenais
entre 1200 et 1500. La grande originalité de ces chanoines, par rapport à leurs
confrères du nord de la Loire, si l’on excepte Sées, est d’avoir connu la régularité
jusqu’au XIIIe siècle, avant de devenir des séculiers.
Comme ses prédécesseurs, le volume s’ouvre par la notice institutionnelle du
diocèse, qui comprend les rubriques suivantes : le diocèse (avec deux pages sur les
collégiales), le siège épiscopal, les officialités, le quartier canonial (aujourd’hui
disparu), le chapitre cathédral, les dignitaires, les chanoines, les autres desservants de
Saint-Étienne. À défaut d’une bibliothèque capitulaire avérée, le chapitre d’Agen
possédait un certain nombre de livres liturgiques : ces derniers, ainsi que les livres des
évêques et ceux ayant appartenu à des chanoines d’Agen, font l’objet d’une note
intéressante, agrémentée d’une bibliographie particulière. Viennent ensuite les
sources, réparties entre Sources agenaises et Sources non agenaises: leur présentation,
très détaillée, constitue un modèle du genre dans la mesure où F.R. montre à chaque
fois l’intérêt et l’utilité de consulter tel ou tel type de sources. La bibliographie tient
compte des sources imprimées anglaises (Fasti Ecclesiae Anglicanae, Calendar of the
patent rolls), indispensables pour qui s’intéresse à l’Aquitaine aux XIVe-XVe siècles.
Malgré toute la difficulté qu’il y a à établir des tables chronologiques, F.R. a réalisé un
véritable tour de force en ce qui concerne les évêques, leurs auxiliaires, les dignitaires
du chapitre et les chanoines prébendés.
L’essentiel du volume est bien sûr consacré aux notices biographiques. Celles des
27 évêques d’Agen ont été rédigées conformément aux orientations récemment
définies dans le cadre des Fasti. Les articles, numérotés « pour permettre au lecteur
de retrouver rapidement un élément précis », « suivent un plan qui combine
chronologie et constantes biographiques ». Ces notices sont précédées d’un
historique des « fastes épiscopaux », à savoir un parcours historiographique critique.
Ajoutons-y quelques considérations intéressantes sur trois évêques du Grand
Schisme, qui vraisemblablement n’ont pas pris possession de leur évêché, et sur la
nécessité de relancer l’étude pour le Midi, là où l’on voit encore une frontière trop
nette entre les obédiences urbaniste et clémentine (p. 112). Les notices des dignitaires,
chanoines prébendés et auxiliaires de l’archevêque, qui forment en réalité le corps de
cet ouvrage, sont précédées des Règles et abréviations utilisées pour la composition des
notices issues de la base de données. On y trouvera notamment la question posée par les
prénoms doubles, en usage dans le Midi : le second prénom au génitif n’est pas un
élément indiquant la filiation, comme au nord de la Loire, mais bien un élément du
prénom qui est donc un prénom double. Il s’agit en fait d’une particularité
méridionale dont il faudra désormais tenir compte ! F.R. a complété ses notices
biographiques de dignitaires et de chanoines prébendés par une série de Cas incertains
et une autre de Clercs exclus (il s’agit surtout de chanoines expectants). Les Indices sont
au nombre de quatre : les noms de personnes faisant l’objet d’une notice, les diocèses
cités en matière bénéficiale (5 occurrences pour Cambrai, 2 pour Tournai, 2 pour
Liège), les numéros d’identification (1-399, dont 3 blancs), les noms des incertains et
des exclus.
Les problèmes rencontrés par F.R. dans la recherche de ses sources et la quête de
ses informations n’ont pas entamé son enthousiasme, ni sa détermination à publier
dans les meilleurs délais. On s’en réjouira. Tout autant que de découvrir les aspects
méthodologiques du travail. De volume en volume, la technique des Fasti s’affine et
l’on ne peut que saluer le labeur de ces pionniers qui ont « essuyé les plâtres » et
affronté une critique trop souvent facile. D’autres auraient-ils fait mieux ? Au
passage, on relèvera également la qualité de la cartographie et l’illustration de la
couverture, une crosse épiscopale en cuivre gravé, doré et émaillé, conservée au
Musée d’Agen : un bel exemplaire d’orfèvrerie limousine. Enfin, on saluera la
prouesse de F.R., infatigable travailleur, qui, selon ses propres dires, a éprouvé une
réelle empathie à l’égard de « ses » chanoines. Sans oublier l’humour : la lecture de
l’avant-propos en convaincra.
Monique MAILLARD-LUYPAERT
[1]
VIe-XVe siècle (1995), en anglais, 1
re éd. 1971 ; 2
e éd. 1977.
[2]
Cambridge, 1994.
[3]
Cambridge, 1994.
[1]
La république européenne. Introduction à l’histoire des institutions publiques et des droits
communs d’Europe, 1.,
L’unité perdue 476-1806, Aix-en-Provence, 2000.
[1]
FILIPPO DA NOVARA,
Guerra di Federico II in Oriente (1223-1242), éd. S. MELANI, Naples, 1994
(nouvelle édition assortie d’une traduction italienne).
[1]
A.J. ANDREA et P.I. RACHLIN, Holy War, Holy Relics, Holy Theft : The Anonymous of
Soissons’s
De Terra Iherosolimitana: An Analysis, Edition, and Translation,
Historical Reflections,
t. 18, 1992, p. 157-175.
[2]
F. VON MIKLOSICH et J. MÜLLER,
Acta et diplomata Graeca Medii Aevi sacra et profana, t. 5,
Vienne, 1887 (réd. anastatique, Athènes, 1965), p. 273-275 (certificat en date du 10 mai 1363).
[1]
Les Capétiens : histoire et dictionnaire, 987-1328, Paris, 1999.
[1]
L’eau dans la société médiévale : fonctions, enjeux, images, Rome, 1992 ; J.P. LEGUAY,
L’eau dans
la ville au Moyen Âge, Rennes, 2002.
[2]
Cf. aussi M.M. CASTELLANI, L’eau dans la
Manekine de Philippe de Beaumanoir,
Senefiance, t. 15,
L’eau au Moyen Âge, 1985, p. 79-90.
[3]
Ajoutons que la carpe, élevée dans le fossé du château, symbolise la fertilité (cf. notre
article : Naissances multiples chez les seigneurs de Trazegnies,
Nord’, t. 25, 1995, p. 51-62).
[1]
On corrigera, p. 175, la référence à Jean (et non Jacques) Bichon et la citation tirée de sa
thèse : « les animaux sont […] le sommet de la création
non humaine » (négation omise).
[2]
Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Âge, 2
e éd., Paris, 1999.
[1]
Arnoldus Saxo : Unveröffentlichte Texte, Transkribiert und Kommentiert »,
Euphorion,
t. 76, 1982, p. 389-400.
[2]
Les Images astrologiques
au Moyen Âge et à la Renaissance. Spéculations intellectuelles et
pratiques magiques (XIIe-XVe s.), Paris, 2002.
[1]
Signalons à ce sujet le livre plutôt provocateur de Constance H. BERMAN,
The cistercian
evolution. The invention of a religious Order in Twelfth-Century Europe, Philadelphie, 2000, dont il
sera rendu compte
ici-même, prochainement.
[1]
RABAN MAUR,
In honorem sanctae crucis, éd. M. PERRIN, Turnhout, 1997 ; voir à son sujet
mon c. r.
ici-même, t. 106, 2000, p. 643-645.
[1]
Voir mes articles Hercule à la cour carolingienne. À propos d’un ouvrage récent, dans
Le Moyen Âge, t. 98, 1992, p. 447-454 et Théodulfe d’Orléans et la tradition classique. Remarques
sur le poème 45
De libris quos legere solebam,
Héritage et transmission de la culture classique. Colloque
de l’Association Canadienne-Française pour l’avancement des Sciences (ACFAS), Montréal, Université
du Québec à Trois-Rivières, 15 mai 1992 [=
Cahiers des Études anciennes, t. 28], 1993, p. 53-69.
[1]
D. DE ROBERTIS, Cantari antichi,
Studi di Filologia italiana,t. 18, 1970, p. 67-175.
[1]
BERNAT METGE,
Lo somni, éd. L. BADIA, Barcelone, 1999.
[2]
Lo somni de Bernat Metge. Prolegòmens per a una nova edició,
L&L, t. 10, 1999, p. 245-
278 ; Política, societat i literatura. Claus per a una interpretació de
Lo somni de Bernat Metge,
Revista de Catalunya, t. 150, 2000, p. 85-105 ;
El somni d’una cultura: Lo somni
de Bernat Metge,
Barcelone, 2002.
[3]
Cf.
Literatura i Cultura a la Corona d’Aragó (s. XIII-XV). Actes del III Col.loqui Internacional
Problemes i Mètodes de Literatura Catalana Antiga, Girona (UdG) del 5 al 8 de juliol de 2000, éd. L.
BADIA, M. CABRÉ et S. MARTÍ, Barcelone, 2001 ; les articles concernant
Lo somni peuvent être
aisément consultés sur le site :
www. rialc. unina. it.
[4]
Obras de Bernat Metge, éd. M. DE RIQUER, Barcelone, 1959.
[1]
G.M. VARANINI, La Peste del 1347-50 e i governi dell’Italia centro-settentionale : un
bilancio,
Le peste Nera : dati di una realtà ed elementi di una interpretazione. Atti del XXX Convegno
storico internazionale, Todi, 10-13 ottobre 1993, Spolète, 1994, p. 285-317.
[1]
Signalons qu’une erreur dans la composition du cahier a causé l’inversion des pages
XXVIII (au verso de la p. XVII) et XVIII (au verso de la p. [XXVII]).
[2]
Le Huon en prose
du XVe siècle, New York, 1998.
[1]
P.L., t. 146, col. 1247-1272.
[1]
On lui doit, entre autres, un livre pionnier d’ethnocritique,
Bovary charivari, Paris, 1994,
et la direction d'un passionnant ouvrage collectif,
Dans la gueule du dragon, Sarreguemines, 2000.
[1]
En particulier celui, non encore dépassé, d’E. VACANDARD,
Vie de saint Bernard, abbé de
Clairvaux, Paris, 1895, qui mettait fin à une longue série d’hagiographies.
[2]
Le traducteur, sans se désigner, nous laisse toutefois les références des premiers sermons
sur le Cantique (p. 37 n. 1) : volume 10 des
Œuvres complètes, Paris, 1996.
[1]
É. GILSON,
La théologie mystique de saint Bernard, Paris, 1934, p. 9 et 10. Signalons que
d’autres auteurs amoindrissent fortement ces affirmations. Cf., par exemple, L. VAN HECKE,
Le
désir dans l’expérience religieuse. L’homme réunifié. Relecture de saint Bernard, Paris, 1990, p. 19 :
« Bernard ne fait pas montre d’une rigueur systématique comparable à celle d’un Anselme ou
d’un Thomas d’Aquin ! ».
[1]
États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval Xe-XVesiècle, 3 vol., Paris, 1995-2000.
[1]
La ciudad en al-Andalus y el Magreb. II Congreso Internacional de Algeciras, 26-28 de noviembre
de 1999, Grenade, 2002.