2004
Le Moyen Age
T roublantes similitudes entre le Jeu de saint Nicolas (Jehan Bodel) et le
Mystère de saint Martin (Andrieu de la
Vigne)
[1]
Pascale DUMONT
Université d’Anvers
Près de trois siècles séparent le Jeu de saint Nicolas de Jehan
Bodel (Arras, début XIIIe) du Mystère de saint Martin d’Andrieu de la Vigne
(Bourgogne, 1496). A première vue, rien ne rapproche le premier du second, la
dramatisation d’un miracle posthume du thaumaturge de Myre paraissant bien
éloignée de la transposition scénique de la vie de l’évêque de Tours.
Cependant, les deux oeuvres présentent des convergences dignes d’intérêt, du
moins si l’on compare le Jeu de saint Nicolas à la partie du Mystère consacrée
à la jeunesse militaire de saint Martin. Les deux textes présentent en effet
une double temporalité, l’une à l’échelle humaine et l’autre à l’échelle
surnaturelle, ainsi qu’une véritable bipartition spatiale, opposant un ici
familier à un ailleurs fabuleux. Ces convergences posent à leur tour la
question de savoir si Andrieu de la Vigne a pu connaître et exploiter l’œuvre
de Bodel. Mots-clés :
théâtre médiéval, espace, temps, hagiographie, sources.
Nearly three centuries elapsed between the Jeu de saint Nicolas
written by Jehan Bodel (Arras, beginning of the 13th century) and the Mystère
de saint Martin by Andrieu de la Vigne (Burgundy, 1496). At first sight,
nothing seems to link these two plays, the first showing a posthumous miracle
by St Nicolas of Myra, the latter developing the entire life of the bishop of
Tours. Nevertheless, interesting similarities can be found if a comparison is
made between the Jeu de saint Nicolas and the part of the Mystère which focuses
on the military youth of St Martin. Both authors use in their plays a double
temporality, one according to human standards, the other following a more
mythical rhythm. The spatial approach is also split into two opposite worlds, a
close and familiar one opposed to a distant and fabulous one. Such similarities
raise the question whether Andrieu de la Vigne could have known and maybe used
the famous play written by Jehan Bodel.Keywords :
medieval theatre, space, time, hagiography, sources.
De longue date, les chercheurs se sont penchés sur le
Jeu de saint Nicolas que l’Arrageois
Jehan Bodel a composé au seuil du XIII
e siècle
[2]. On a beaucoup interrogé,
beaucoup commenté cette œuvre dramatique qui nous apparaît toujours, quelque
sept siècles plus tard, comme puissamment originale. Originalité de la
temporalité et des scènes de taverne, originalité de la croisade qui a échoué
et du prisonnier mis à l’épreuve, ou encore originalité de la confrontation
d’un ici arrageois et d’un ailleurs exotique. Pourtant, en dépit d’un dossier
d’analyse déjà volumineux, l’œuvre semble loin d’avoir livré tous ses
secrets.
À cet égard, la lecture conjointe de plusieurs textes
dramatiques médié~vaux peut parfois mettre en évidence certaines similitudes
qui stimulent la réflexion. C’est le cas en particulier, lorsqu’on se penche à
la fois sur le texte de Bodel et sur le
Mystère
de saint Martin dont les quelque dix mille vers ont été écrits pour
un spectacle de 1496 par Andrieu de la Vigne, historiographe du roi de France
Charles VIII
[3]. En dépit
de leur époque, de leur matière et de leurs dimensions que tout semble opposer
à première vue, une confrontation attentive de ces deux œuvres se révèle riche
en enseignements, comme les pages qui suivent s’efforceront de le montrer. Un
tel rapprochement s’avère en effet doublement fructueux. Il permet tout d’abord
de jeter une lumière nouvelle sur les sources qui ont pu être celles de Bodel
lors de la rédaction du
Jeu de saint
Nicolas. En outre, il pose avec acuité la question de l’influence
potentielle de cette œuvre sur la tradition dramatique ultérieure.
1. Une source possible pour la croisade et le prisonnier du
Jeu de saint Nicolas
On a beaucoup admiré, et à juste titre, la croisade en terre
africaine et la mise à l’épreuve par les païens de l’unique chrétien ayant
survécu à la bataille où furent anéantis les croisés. Il s’agit d’un aspect du
Jeu de saint Nicolas qui a conservé
toute son aura de singularité, puisque l’étude des sources potentiel~les de
Jehan Bodel n’a apporté jusqu’à présent aucun élément qui ait pu démentir le
caractère novateur de l’inspiration du trouvère arrageois. En effet, rien de
tout ceci ne figure dans la tradition du miracle du trésor volé et restitué
suite à une intervention du thaumaturge.
L’approche traditionnelle du miracle du trésor volé
La restitution d’un trésor volé, premier miracle posthume
attribué à saint Nicolas, évêque de Myre, est attestée depuis le
X
e siècle dans le
Thauma de
imagine in Africa, et a connu une fortune certaine dans la
production littéraire et iconographique
[4] médiévale, en France en particulier. Dans le domaine
narratif, ce miracle figure dans de nombreux textes dont la
Vie de saint Nicolas écrite en
anglo-normand par Wace vers 1150 d’après Johannes Diaconus. Deux courtes pièces
latines constituent les premières dramatisations con~nues du sujet : l’une, le
Ludus super iconia sancti Nicolai
d’Hilaire (première moitié du XII
e siècle) comporte des
refrains en ancien français ; l’autre, l’
Iconia
sancti Nicholai du manuscrit de Fleury-sur-Loire est entièrement
latine et plus récente d’une cinquantaine d’années
[5]. Chacune de ces œuvres a pour canevas le
vol d’un trésor (qu’un non-chrétien avait placé sous la garde d’une effigie de
saint Nicolas), suivi de la restitution du butin suite à une apparition du
saint aux voleurs, et, enfin, de la conversion du proprié~taire du trésor au vu
du miracle advenu. Tout au long de cette tradition, et indépendamment de
variantes propres à chaque texte, l’action se caractérise en outre par trois
éléments immuables. Le premier a trait à l’abandon temporaire du trésor par son
propriétaire contraint de s’absenter. Le deuxième élément récurrent est la mise
à l’épreuve de l’effigie du saint sur laquelle pèse une menace de représailles
en cas de vol. Le troisième est le fait que l’enjeu du miracle porte sur
l’avoir et la foi d’un simple citoyen.
Éléments novateurs par rapport à la tradition chez Jehan
Bodel
En revanche, si les événements présentés par Jehan Bodel dans
le Jeu de saint Nicolas suivent le
canevas général du miracle, le texte comporte aussi divers aspects qui
l’opposent précisément aux trois éléments traditionnels dont il vient d’être
question. Pour mieux les mettre en évidence, un rappel des grandes lignes de
l’œuvre s’impose. Celle-ci s’ouvre sur l’annonce, à la cour du roi d’Afrique,
de l’invasion du territoire par des croisés. Après avoir fait convoquer ses
alliés par un messager, le roi païen engage la bataille et anéantit les
chrétiens, qui meurent en héros martyrs. Seul un survivant non combattant est
fait prisonnier, alors qu’il était en oraison. Interrogé, le prisonnier fait
état des vertus protectrices d’une effigie de saint Nicolas. Le roi, pris de
curiosité, décide de placer son trésor entier sous la seule garde de cette
idole nouvelle, fait proclamer la décision par toute la ville, et jeter le
prisonnier au cachot, avec la menace de le faire exécuter le lendemain s’il
advenait malheur au trésor. Trois voleurs réunis dans une taverne ont vent de
l’affaire, partent dérober le trésor et, de retour avec leur butin, achèvent la
nuit à coup de jeu et de boisson. Après la découverte du vol au palais, le
prisonnier sollicite et obtient un délai jusqu’au matin, espérant que ses
prières sauveront la situation. Saint Nicolas apparaît aux voleurs
ensom~meillés qui s’empressent de restituer l’objet de leur délit. Le roi et sa
cour découvrent avec émerveillement le miracle, le prisonnier est libéré et les
idoles païennes reniées et détruites au profit du christianisme.
Jehan Bodel, on le voit, ne s’est pas contenté d’introduire
dans une matière connue une taverne arrageoise haute en couleurs, avec ses
parties de jeu, ses disputes et ses comptes d’aubergiste. Son
Jeu de saint Nicolas prend le
contre-pied de la tradition à plusieurs égards
[6]. Tout d’abord l’exposition du trésor est volontaire
et publique, et elle est le fait d’un propriétaire qui ne s’absente pas. De
plus, la mise à l’épreuve porte sur un homme, sur lequel pèse une menace de
mort si l’effigie du saint vient à faillir. Enfin, l’enjeu dépasse de loin le
sort d’un individu puisqu’il porte sur le trésor – et en fin de compte la foi –
d’un royaume entier. À cela s’ajoute le contexte éminemment militaire de
l’action, présentée comme un conflit de grande envergure.
Certes, l’élément de la guerre entre païens et chrétiens
figurait déjà, quoique de manière réduite, dans le texte anglo-normand de la
Vie de saint Nicolas de Wace : on y
fait allusion à une expédition païenne en territoire chrétien, raid au cours
duquel un infidèle ramène une effigie du saint qu’il trouvait belle et dont un
prisonnier lui a révélé le pouvoir protecteur. La situation de conflit se
retrouve donc quelque peu inversée et fortement amplifiée dans l’œuvre de
Bodel. C’est ce qui a fait conclure jusqu’à présent que le dramaturge a
exploité de manière particulièrement originale la donnée de Wace pour en faire
la croisade que l’on connaît
[7].
Pourtant, comme nous le disions dans l’introduction à cet
article, la confrontation avec le Mystère de
saint Martin d’Andrieu de la Vigne révèle des parallélismes
troublants qui ne manquent pas de susciter certaines ques~tions. Ce long
Mystère comporte en effet une action
militaire d’une envergure digne de retenir l’attention, et dont voici les
grandes lignes.
Présentation d’un épisode du Mystère de saint Martin: la vie militaire du
saint
Le jeune Martin, fils d’une bonne famille païenne, a atteint
l’âge de reprendre la charge militaire de son père. Adoubé par l’empereur
(païen) de Rome, le jeune homme, plus enclin à la piété qu’aux armes ne tarde
pas à se faire baptiser secrètement. C’est alors qu’un héraut appelle tous les
seigneurs de l’empire à venir prêter main forte à l’empereur car celui-ci est
confronté à un début d’invasion de son territoire par un roi barbare et ses
alliés. Martin et quelques seigneurs rejoignent rapidement l’empereur, lequel
accueille cha~leureusement ce renfort et ouvre largement son trésor à ses
fidèles soldats. C’est le moment que choisit Martin pour annoncer sa conversion
et son renoncement à toute action armée ; l’empereur n’apprécie ni le reniement
ni ce qu’il prend pour de la lâcheté. Pour prouver sa foi et son courage,
Martin propose de s’exposer le lendemain, seul et sans armes, devant l’ennemi.
L’empereur accepte ce défi insensé et fait jeter le jeune homme en prison
jusqu’à
demain (2760, 2787). La
journée s’achève et, du fond de sa prison, Martin prie pour la paix et la foi.
Contre toute attente, l’envahisseur décide alors de suspendre les hostilités
entamées, et envoie son messager à l’empe~reur. Celui-ci lui transmet un
message d’acceptation et fait rendre la liberté et les honneurs à Martin,
convaincu désormais que la paix, c’est
Martin
[qui] l’a trouvee / Par sa devoste priere et oroison (2939-2940). Le
jeune chrétien profite de sa liberté retrouvée pour quitter les lieux et
l’armée. La suite du
Mystère développe
l’apostolat du saint, ponctué de nombreux autres miracles qui sont sans
incidence sur le propos développé ici
[8].
Le passage correspondant de la Vita sancti Martini de Sulpice Sévère
En remontant la filière des sources d’inspiration d’Andrieu
de la Vigne, on constate que cette aventure miraculeuse reprend assez
fidèlement une tradition fort ancienne, tout en l’amplifiant. Il s’agit de
celle que relate un disciple du saint, Sulpice Sévère, dans une
Vita sancti Martini rédigée à
l’extrême fin du IV
e siècle, soit vraisemblablement du
vivant même du saint homme
[9]. Bien connue au Moyen Âge, cette
Vita consacrée à celui qui fut évêque
de Tours et apôtre des Gaules a inspiré divers textes français à l’époque
médiévale. Le texte, que nous donnons ici en traduction, raconte les événements
de la façon suivante :
4, 1. « Cependant, les barbares envahissaient les Gaules,
et le César Julien, concentrant son armée près de la cité des Vangions, se mit
en devoir de distribuer un donativum
aux soldats : selon l’usage, on les appelait un à un, jusqu’au moment où ce fut
le tour de Martin. 2. Alors, jugeant le moment venu de demander son congé, car
il estimait qu’il n’aurait plus sa liberté, s’il acceptait le
donativum sans avoir l’intention de
continuer à servir, il dit à César : 3. “Jusqu’ici, j’ai été à ton service :
permets-moi maintenant d’être au service de Dieu ; que celui qui a l’intention
de combattre accepte ton donativum;
moi, je suis soldat du Christ, je n’ai pas le droit de combattre.” 4. Mais à
ces mots, le tyran se mit à gronder, disant que si Martin refusait de servir,
c’était par crainte du combat qui devait avoir lieu le lendemain, et non point
pour des motifs religieux. 5. Mais Martin, intrépide, et même d’autant plus
ferme que l’on avait tenté de l’intimider, dit alors : “Si l’on impute mon
attitude à de la lâcheté et non à de la foi, je me tiendrai demain sans armes
devant les lignes, et au nom du Seigneur Jésus, sous la protection du signe de
la croix, sans bouclier ni casque, je pénétrerai en toute sécurité dans les
bataillons ennemis.” 6. On le fait donc ramener et jeter en prison afin qu’il
tienne parole en se laissant exposer sans armes aux barbares. 7. Le lendemain,
l’ennemi envoya des parlementaires pour négocier la paix, et se rendit avec
armes et bagages. Qui donc pourrait douter que cette victoire ait été
véritablement due au bienheureux, puisqu’il lui fut accordé de ne pas être
envoyé sans armes au combat ? 8. Sans doute, dans sa bonté, le Seigneur eût pu
sauver son soldat jusqu’au milieu des épées et des traits de l’ennemi ; mais
pour que ses saints regards ne fussent point outragés, même par la mort
d’autrui, il supprima la nécessité de combattre. 9. En effet, le Christ se crut
obligé envers son soldat de ne lui offrir d’autre victoire que la soumission de
l’ennemi sans effusion de sang ni mort d’homme [10]. »
Certes, ce miracle des hostilités suspendues par saint Martin
comporte quelque ressemblance avec le miracle du trésor restitué par
l’entremise de saint Nicolas : fureur d’un païen à l’égard de ce qu’il
considère comme une trahison, mise à l’épreuve du christianisme, délai d’une
nuit, intervention miraculeuse et admiration (sinon conversion) de la part du
païen. Cepen~dant, à eux seuls, ces éléments seraient trop minces pour
justifier un rappro~chement, car ils peuvent constituer la trame de nombre de
miracles à l’action par ailleurs fort divergente. Là où les analogies s’avèrent
frappantes, c’est par rapport à certains enjeux développés dans l’œuvre de
Jehan Bodel
[11].
La partie de la
Vita sancti
Martini et du
Mystère de saint
Martin qui vient d’être décrite présente en effet des points de
convergence marqués à l’égard précisément des aspects les plus particuliers de
l’action du
Jeu de saint Nicolas :
conflit armé entre deux grandes puissances dont l’une a un caractère barbare
mythique
[12],
convocation des vassaux par messager, exposition volontaire au risque
[13], emprisonnement d’un homme seul – non
combattant et d’une foi inébranlable – pour une nuit au terme de laquelle il
sera mis à l’épreuve au prix de sa vie, enfin, libération du prisonnier et
reconnaissance de la valeur de sa foi suite à un miracle accomplissant le défi
annoncé. Certes, qui dit similitude ne dit pas pour autant identité, et le
résultat du miracle de l’un n’est pas celui de l’autre : la restitution d’un
trésor exposé au vol et la conversion d’une population sont autre chose que
l’arrêt des hostilités entre deux armées. Mais, de toute évidence, un
rapprochement s’avère possible avec une autre tradition thaumaturgique que
celle de saint Nicolas, ce qui permet de jeter une lumière inédite sur les
particularités d’approche maintes fois évoquées à propos du texte de Jehan
Bodel
.
Une question se pose donc, si l’on prend en compte d’une part
la célébrité de l’apôtre des Gaules, comme était appelé saint Martin, et
d’autre part la diffusion elle aussi très importante du texte de Sulpice Sévère
durant tout le Moyen Âge, y compris en traduction française
[14].
Dans quelle mesure Jehan Bodel, dont
la critique a toujours admiré l’inventivité dans le traitement exceptionnel du
miracle du trésor volé
, n’a-t-il pas combiné deux
traditions thaumaturgiques pour faire œuvre nouvelle, celle d’un
miracle de saint Nicolas et celle d’un miracle de saint Martin,
fondamentalement revus et corrigés ?
L’hypothèse d’une exploitation par Bodel de la tradition
thaumaturgique de saint Martin
Le
Jeu de saint
Nicolas ayant été produit à une époque où le poids de la tradition
et l’habitude de la reprise triomphaient, il ne semble ni absurde ni sacrilège
de remettre en question ses sources d’inspiration, ce qui n’ôte – faut-il le
préciser ? – rien à sa qualité littéraire
[15]. L. Rossi a notamment mis en évidence l’importance
dans les fabliaux du poète arrageois, du mélange de sources différentes et de
la complexité du programme littéraire qui se décèle derrière des récits
d’apparence facile
[16]. Ceci renforce l’hypothèse d’un mé~lange de
plusieurs traditions miraculeuses dans le
Jeu de
saint Nicolas, hypothèse que la critique semble avoir négligée
jusqu’à présent au profit d’autres réminiscences, en particulier de chansons de
gestes. Un tel entrela~cement de récits hagiographiques révélerait cependant un
travail plus architecturé encore qu’il n’y paraissait jusqu’à présent quant à
l’intrigue du
Jeu. Celle-ci ne serait
dès lors pas une simple transposition, avec quelques fantaisies d’auteur (la
cour africaine, la croisade et la taverne arrageoise), du miracle du trésor
volé, mais une combinaison très personnelle de traditions existantes pour en
distiller une œuvre nouvelle, porteuse d’un message différent, et quelque peu
altéré, il faut bien le reconnaître.
Or il est notoire que l’altération et l’inversion parodique
des sources constituent une pratique courante dans la production de Jehan
Bodel
[17]. Dans le cas
présent, si l’on compare d’une part la tradition du miracle de saint Martin
arrêtant les hostilités par sa prière, et d’autre part l’action développée dans
le
Jeu de saint Nicolas, force est de
constater que l’inversion est ici pleinement d’application. Le prisonnier
chrétien se retrouve dans une situa~tion fort comparable à celle de Martin, et
obtient un résultat également miraculeux grâce à sa foi inébranlable : la
restitution du trésor volé – sa multiplication même –, mais dans quelles
conditions inversées par rapport à celles de l’apôtre des Gaules !
En premier lieu, l’unique survivant des croisés est un homme
peureux et en larmes, alors que Martin se montre sûr de lui, et d’autant plus
confiant que l’on essaie davantage de l’intimider. Ensuite, contrairement au
jeune Martin, le malheureux retrouvé en prières devant son effigie de saint
Nicolas ne s’expose pas le moins du monde volontairement : c’est le roi qui le
menace en tant que prisonnier et lui fixe l’enjeu mortel. En troisième lieu, le
craintif chrétien obtient du fond de sa prison un miracle, certes, qui lui
sauve la vie au passage, mais qui a lieu lorsque tout le sang possible a été
versé, après la bataille qui fut fatale aux chrétiens, et non avant
l’affrontement, comme l’obtient saint Martin. Enfin, la foi inébranlable du
malheureux prisonnier s’exprime certes en saint Nicolas, mais tout
particulièrement en une image de celui-ci, alors que la prière du futur saint
s’adressait à Dieu, sans la moindre forme d’idolâtrie.
Que d’inversion, que d’ironie parodique apparaissent ainsi
dans la reprise de la tradition de saint Martin par le trouvère arrageois, si
l’on veut bien accepter cette hypothèse à propos du
Jeu de saint Nicolas, et quelle preuve
remarquable d’un travail d’une complexité toute à l’honneur de Jehan
Bodel.
2. Les ressemblances entre l’œuvre de Bodel et celle d’Andrieu de
la Vigne, et la question de l’influence du Jeu de
saint Nicolas sur la production dramatique ultérieure
Comme annoncé dans l’introduction, la lecture conjointe du
Jeu de saint Nicolas et du
Mystère de saint Martin permet encore
d’opérer un autre type de rapprochement, outre les similitudes d’action qui
viennent d’être épinglées et qui ont permis de repenser l’approche des sources
utilisées par Bodel. On trouve dans l’œuvre d’Andrieu de la Vigne le recours à
des techniques d’organisation de l’action, en particulier d’ordre
spatio-temporel, qui sont étonnamment proches de celles pratiquées bien avant
lui par l’auteur arrageois. Ce parallélisme d’approche, exposé dans les
paragraphes qui suivent, soulève à son tour une question : celle de savoir si,
d’une manière directe ou indirecte, le dramaturge et historien de la fin du
XVe siècle a pu connaître et exploiter l’œuvre de son
remarquable prédécesseur.
Parallélisme d’approche de la bipartition spatiale
Curieusement en effet, les ressemblances ne se bornent pas à
des similitudes d’enjeux ainsi qu’à une poignée de détails ; une grande
analogie d’approche est perceptible également au niveau du traitement de
l’espace entre le Jeu et la partie du
Mystère retenue ici.
Dans le
Jeu de saint
Nicolas, la critique a relevé de longue date l’étrange cohabitation
entre d’une part une taverne arrageoise, où il est question des villages
voisins de
Henin (659) et de
Fraisnes (1365) ainsi que de la
rivalité entre la
vile (258) et la
chité (601) d’Arras
[18], et d’autre part une cour
africaine où circulent de bien singuliers noms de lieux et de peuplades,
marquant de la sorte leur altérité et par là même leur éloignement
[19]. Cette cohabitation
spatiale se révèle d’autant plus invraisemblable qu’une grande proximité est
requise entre le palais et l’auberge, dès lors que les voleurs circulent de
l’un à l’autre, portant un lourd coffre chargé d’or.
Or dans le Mystère de saint
Martin, l’espace porte la marque d’une bipartition analogue, même si
la proximité y est moins marquée, puisqu’on y circule à cheval d’un lieu à
l’autre. L’action militaire oscille de fait entre Amÿens (1559) et ses environs, où se produisent
le partage du manteau et le baptême de Martin, et les frontières du Sud-Est de
l’empire romain, par où attaque le roi de Barbarie. Celui-ci déclare détenir la
Tartarie (2344), la
Surye (2346),
Gotz et Magotz (2347) et dominer les
peuples de Mores et Turs (2349),
Eschavons (2350) et
ceulx de Sarrazinesme (2351). On
retrouve dans ce passage un condensé d’imaginaire oriental médiéval qui n’est
pas sans rappeler la cour du roi d’Afrique et de ses émirs dans l’œuvre de
Bodel, même si les noms de peuplades sont ici plus proches d’une réalité
géographique mieux maîtri~sée à la fin du XVe siècle qu’à
l’aube du XIIIe siècle.
Cette confrontation entre un espace proche et familier et un
espace lointain, étrange et belliqueux est sans conteste chargée d’un point de
vue idéologique : l’ici chrétien s’oppose à la menace de l’ailleurs païen. À la
taverne du
Jeu de saint Nicolas, on
prend à témoin les saints du paradis
[20], on y évoque des lieux de proximité et saint Nicolas
lui-même y fait une apparition remarquée, tandis qu’au palais on ne jure que
par
Mahom,
Tervagan et
Apolin, on n’y parle que de contrées
extravagantes, et le seul émissaire surnaturel y est Tervagant, idole
grimaçante parlant un charabia incompréhensible. Dieu et le diable ne sont pas
personnellement actifs dans le drame arrageois, mais les deux espaces portent
clairement la marque de leurs pouvoirs respectifs, avec victoire finale du
premier sur le second via l’absorption du monde exotique et païen par l’univers
arrageois et chrétien. La même opposition idéologique caractérise les deux
espaces antagonistes dans le
Mystère de saint
Martin : la charité, la conversion et le baptême du jeune Martin
appartiennent à un espace familier, localisé dans une proximité spatiale où
Dieu lui-même apparaît à son futur disciple. À l’opposé, le roi barbare et ses
alliés proviennent d’un espace lointain où sévissent les émissaires de Satan,
vu que les intentions et les actes belliqueux du souverain font suite à une
intervention diabolique. Dieu et le diable sont présents et actifs dans ce
passage, avec un résultat comparable mais non identique à ce qui se produit
dans l’œuvre de Bodel. La menace de l’espace païen et diabolique est désamorcée
chez Andrieu de la Vigne, mais il n’y a pas d’absorption chrétienne complète
par conversion collective, vu la nécessité de garder toute sa valeur à la
mission prosélyte de Martin dans la suite de l’œuvre.
Contraste similaire de durées divergentes
À cette curieuse gestion d’un espace dédoublé s’ajoute une
approche tout aussi singulière au niveau de la temporalité, perceptible à
nouveau dans chacune des deux œuvres. Dans le
Jeu
de saint Nicolas comme dans la partie du
Mystère de saint Martin retenue ici,
deux durées contradictoires coexistent étrangement, et le temps y paraît
particulièrement « élastique
[21]».
Dans la pièce arrageoise alternent en effet lenteur et
rapidité, rythme humain familier et cadence surnaturelle invraisemblable. À la
taverne, de jour comme de nuit, l’écoulement du temps de la représentation se
fait quasi parallèlement au temps de l’action. L’effet de vraisemblance est
incontesta~ble, et étaie l’impression de proximité dégagée par les repères
arrageois. Autour de la cour africaine en revanche, c’est l’accélération qui
prévaut : par le recours répété aux mimes de déplacement et d’action, le temps
s’emballe lorsque le messager convoque les émirs et que ceux-ci se rendent chez
leur suzerain, puis lorsqu’a lieu la bataille qui anéantit les chrétiens
[22]. Par la suite, lorsque
l’effigie de saint Nicolas est posée sur le trésor royal, l’opposition par
rapport à la taverne s’estompe. Dans cette partie du jeu essentiellement
nocturne, la vraisemblance temporelle de mise à la taverne investit la durée de
la cour païenne ; le fossé s’estompe jusqu’à l’absorption finale, temporelle
autant que spatiale et religieuse, des normes païennes de la cour africaine par
la mesure tout humaine de la taverne arrageoise.
Une approche aussi contrastée se retrouve dans le
Mystère de saint Martin
[23]. Les débuts militaires du
futur saint se font à un rythme mesuré : après une chevauchée avec ses
compagnons d’armes, le jeune homme passe pieuse~ment la soirée et la nuit à
Amiens, où il se fait baptiser le lendemain matin. Le temps de représentation
n’est pas loin de respecter le temps de l’action, avec un raffinement de
réalisme qui consiste à faire s’achever la matinée du spectacle au moment où
s’achève la matinée de baptême du protagoniste. Par la suite, faisant également
appel aux mimes de déplacement, l’action s’em~balle à son tour pour des
manœuvres militaires considérables qui ont lieu en un temps de jeu très réduit
: le roi de Barbarie fait l’appel des siens pour la conquête, ses alliés le
rejoignent, l’armée ainsi constituée conquiert une ville impériale dans
laquelle le roi barbare installe sa résidence, d’où il envoie son messager
défier l’empereur et lui annoncer que
en mains
lieux [il] estant sa seigneurye (2489), à quoi l’empereur riposte en
faisant convoquer de toute urgence ses seigneurs par un crieur. Et c’est pour
répondre à cet appel que les seigneurs décident d’aller quérir Martin, qu’ils
avaient laissé à Amiens… la veille au soir.
La contradiction temporelle est évidente : en dépit des mimes
permettant l’accélération de l’action, comment ces importants mouvements de
troupes peuvent-ils s’inscrire dans une durée si brève ? Car la décision du roi
barbare apparaît comme un événement qui a eu lieu après le baptême de Martin.
La vélocité extraordinaire de l’action militaire devait être frappante pour le
public comme elle l’est, aujourd’hui encore, pour le chercheur. Certes, Andrieu
de la Vigne a soigneusement effacé toute précision de marquage temporel et
spatial qui renforcerait encore l’impossible enchaînement des actions : on
ignore l’itinéraire des troupes et des messagers, ainsi que l’extension exacte
des hostilités car l’action montre la prise d’une ville, tandis que la
déclaration de guerre parle de plusieurs lieux conquis. Mais malgré les mimes
et la discrétion des repères spatio-temporels, tout laisse à penser qu’il y a
dans cette partie une double temporalité : l’une à l’échelle humaine et l’autre
surnaturelle ; l’une au rythme du cheminement paisible de Martin et ses
compagnons, l’autre au rythme diabolique des rassemblements d’armées et des
déplacements de messagers à un train d’enfer. On n’est pas loin du « temps
élastique » évoqué à propos du Jeu de saint
Nicolas de Jehan Bodel. Et pourtant, sur la ligne du temps de
l’histoire littéraire, on se situe presque trois siècles plus tard…
Rapprochements et perspectives
On ne peut qu’être frappé par les signes de la permanence de
certaines conceptions spatio-temporelles, d’un bout à l’autre de la production
drama~tique médiévale française, et ce en dépit d’évolutions indiscutables.
Parmi ces évolutions, des exigences de vraisemblance plus proches de la
modernité font que la juxtaposition pure et simple de deux espaces et de deux
tempo~ralités n’est plus de mise dans le Mystère
de saint Martin datant de la fin du XVe siècle
: elle y est remplacée par l’enchâssement d’une temporalité irréelle et d’une
transgression des contingences spatiales à l’intérieur d’un cadre
spatio-temporel aux contingences proches du réel. S’y ajoute le fait que, chez
Andrieu de la Vigne, l’épisode tout entier de l’invasion barbare s’inscrit dans
une lutte transcendante entre les pouvoirs diabolique et divin, au bénéfice de
ce dernier : on se rappellera que les activités belliqueuses du roi de Barbarie
font suite à une intervention des diables pour tâcher de rallier davantage
d’âmes à la cause infernale, et que l’arrêt des hostilités est le résultat
tangible et immédiat de l’intercession du jeune saint auprès de Dieu. La
situation est différente dans le Jeu de saint
Nicolas, où aucune force surnaturelle ne se manifeste pour justifier
les distorsions de cadre spatio-temporel : le cadre est donné, et dans
celui-ci, pour ne pas dire malgré celui-ci, apparaissent l’ange aux croisés et
au prisonnier, et saint Nicolas aux voleurs.
Il n’empêche. La comparaison entre ces deux œuvres
appartenant à des époques différentes, d’une ampleur en tous points opposée, et
portant sur un sujet distinct, permet de révéler de nombreux signes de
convergence alors qu’a priori rien ne
les destinait à un rapprochement. Aussi, au vu des analogies d’action et
d’approche dramatique de la matière, on en vient à s’interroger :
Andrieu de la Vigne a-t-il pu connaître et
exploiter le Jeu de saint Nicolas de
Bodel ?
On pourrait être tenté de répondre par l’affirmative, au vu
notamment des particularités de traitement spatio-temporel observées dans les
paragraphes précédents. D’autant qu’un lecteur attentif décèlera d’autres
similitudes encore : certains détails, des échos ténus semblent renvoyer du
Mystère au
Jeu. Ainsi, on notera la présence de
messagers toujours prêts à boire chez de la Vigne comme chez Bodel
[24]. On trouve aussi dans le
Mystère de saint Martin une taverne,
un aubergiste et son valet, et des comptes à régler le matin
[25]. S’y ajoute le refus de
conversion d’un personnage, serviteur de Martin en l’occurrence, qui n’est pas
sans rappeler, dans le
Jeu de saint
Nicolas, un émir récalcitrant qui n’accepte de se convertir au
christianisme que sous la contrainte
[26]. Certes, les diables manquent dans l’œuvre de Bodel
; certes les effigies de saint Nicolas et de l’idole païenne Tervagan, le vol
ainsi que les parties de dés (ou « hasard ») font défaut dans le
Mystère de saint Martin. Pourtant,
même à cet égard, une analogie se retrouve dans l’œuvre d’An~drieu de la Vigne
qui comporte un joueur de dés malchanceux, le
Hasardeur
[27], et un épisode d’idoles païennes détruites qui n’est
pas sans évoquer la chute du Tervagan doré de la cour africaine
[28].
Il va de soi que des recherches plus approfondies s’imposent
afin d’éclair~cir la question d’une exploitation éventuelle du
Jeu de saint Nicolas par un auteur de
la fin du XV
e siècle, car il est clair qu’Andrieu de la
Vigne recourt dans l’épisode concerné à de nombreux éléments classiques dans le
théâtre médiéval, tels les messagers, les personnages de taverne ou les rois
exoti~ques
[29]. Et
ceux-ci ne sont pas l’apanage exclusif de Bodel, même s’il a été l’un des
premiers sinon le premier à leur donner une existence scénique dans la
dramaturgie de langue française.
Malgré les ressemblances souvent troublantes, la prudence
reste donc de mise, d’autant qu’Andrieu de la Vigne transpose assez fidèlement
à la scène le canevas narratif d’un épisode décrit par Sulpice Sévère (4, 1-9).
Tout en respectant la
Vita, il le
fait, il est vrai, avec un exotisme oriental inconnu de la source latine, et
qui est précisément l’une des caractéristiques majeures du
Jeu de saint Nicolas… Et il le fait en
appliquant des techniques de bipartition spatiale et temporelle à la fois peu
courantes dans le théâtre médiéval français et très comparables à celles du
dramaturge arrageois. Enfin, dernière pièce à verser au dossier pour l’instant,
on sait que les textes de Jehan Bodel ont connu un succès important et durable
auprès des auteurs médiévaux : Andrieu de la Vigne en particulier a exploité
deux fabliaux, l’un de Bodel, l’autre de Rutebeuf lorsqu’il a rédigé sa
Farce du munyer
[30], intégrée dans le
Mystère de saint Martin. Reste à
découvrir si l’influence qui semble se dessiner entre le
Jeu de saint Nicolas et le
Mystère de saint Martin n’a pas été le
fait d’autres textes dramatiques ou narratifs ayant servi de relais entre une
œuvre brillante et complexe des débuts du théâtre médiéval de langue française
et une autre, d’une richesse certaine en dépit d’une moindre qualité
littéraire, produite quelque trois siècles plus tard.
[1]
Une version abrégée de cet article a fait l’objet d’une
communication lors du neuvième colloque international de la SITM à l’Université
d’Odense (Danemark) en août 1998.
[2]
Citations d’après l’éd. A. HENRY,
Le Jeu de saint Nicolas de Jehan Bodel,
Bruxelles, 1981.
[3]
Pour la biographie de l’auteur et l’édition du
Mystère, on consultera A. DUPLAT,
Andrieu de la Vigne. Le Mystère de saint Martin.
1496, Genève, 1979.
[4]
À propos de l’iconographie du miracle dans le vitrail français,
voir P. DUMONT, Théâtre religieux et vitraux en France au
XIII
e siècle,
L’unité de la
culture européenne au Moyen Âge, éd. D. BUSCHINGER et W. SPIEWOCK,
Greifswald, 1994, p. 25-45.
[5]
Pour le texte anglo-normand, voir E. RONSJÖ,
La Vie de saint Nicolas
par Wace, poème religieux du
XIIe siècle, Lund-Copenhague, 1942, p. 138-141
; pour l’œuvre de Voragine, voir Th. GRAESSE,
Legenda Aurea. Vulgo Historia Lombardica Dicta,
Osna- brück, 1969 (réimpr. 1890). Le
Ludus d’Hilaire se trouve chez G. COHEN,
Anthologie du drame liturgique en France au Moyen
Âge, Paris, 1955, p. 239-248 ; l’
Iconia chez A. ARENS,
Untersuchungen zu Jean Bodels Mirakel
Le Jeu de saint Nicolas, Stuttgart, 1986, p. 150- 153 (édition
Aelbrecht).
[6]
Voir tableau récapitulatif en fin d’article (p.
134).
[7]
Ainsi, on lit notamment chez M. ZINK que « Jean Bodel a cru
devoir introduire dans sa pièce une croisade qui est de son invention, qui ne
figure, est-il besoin de le dire, dans aucune des sources qu’il a pu utiliser »
(Le
Jeu de saint Nicolas, drame
spirituel,
Romania, t. 99, 1978, p.
36).
[8]
Pour un résumé de l’action du
Mystère, voir l’introduction à l’éd. DUPLAT
(
Id., p. 57-61), dans laquelle
figurent en vis-à-vis les numéros de vers et les épisodes correspondants.
Ceux-ci sont regroupés par demi-journées de spectacle.
[9]
Pour l’éd. bilingue du texte, on se reportera à SULPICE SÉVÈRE,
Vie de saint Martin, éd. J. FONTAINE,
t. 1, Paris, 1967, p. 249-345.
[10]
Id., p.
260-263.
[11]
Voir le tableau récapitulatif en fin d’article (p.
134).
[12]
Aux préparatifs et à la bataille entre les deux armées en
présence chez Bodel (384-453, ainsi qu'au mime requis par la didascalie
consécutive au v. 453 :
Or tuent li sarrasin tous
les crestïens), font écho l’attaque et la prise d’une ville par
l’ennemi dans l’œuvre d’Andrieu de la Vigne (2385-2476, avec également recours
au mime après le v. 2422 :
Icy sonne la trompecte
et puis ilz donnent l’assault […]). Il n’y a pas dans cette œuvre-ci
de confrontation directe entre les deux armées, vu le miracle obtenu un peu
plus tard par le jeune Martin. Pour l’aspect mythique de l’armée africaine chez
Bodel et de l’armée barbare menaçant l’empire romain chez de la Vigne, voir
infra le paragraphe consacré à la
bipartition spatiale.
[13]
La personne qui choisit de prendre le risque diffère cependant
: dans le
Jeu de saint Nicolas, c’est
le roi d’Afrique qui décide d’exposer son trésor au péril du prisonnier
chrétien (532-540), tandis que dans le
Mystère de
saint Martin c’est le jeune saint lui-même qui propose de s’exposer,
à ses propres risques (2744-2753). Mais la structure de défi volontaire au
péril d’une vie est commune aux deux œuvres.
[14]
De nombreuses versions françaises anonymes en prose subsistent,
outre la version versifiée de Péan Gatineau, chanoine de Tours au
XIII
e siècle. Pour une bibliographie d’orientation à ce
sujet, on se reportera à la notice de A.F. LABIE- LEURQUIN dans le
Dictionnaire des Lettres françaises. Le Moyen
Âge, Paris, 1992, p. 1346.
[15]
Ni d’ailleurs à la pertinence de certaines analyses qui ont été
faites sur le rôle de la croisade dans le
Jeu de
saint Nicolas, telle celle de ZINK (
supra, n. 7) : même si l’hypothèse avancée ici
remet en question son assertion, cela n’infirme pas pour autant sa
démonstration de la fonction que remplit l’épisode épique dans la signifi-
cation de l’œuvre.
[16]
L. ROSSI, L’œuvre de Jean Bodel et le renouveau des
littératures romanes,
Romania, t. 112,
1991, p. 312-360.
[17]
L’inversion à caractère parodique a été mise en évidence par H.
REY-FLAUD à propos du
Jeu de saint
Nicolas (
Pour une dramaturgie du Moyen
Âge, Paris, 1980, p. 13), et après lui par ROSSI (
op.
cit.) pour la
Chanson de
Saisnes et les fabliaux.
[18]
Pour l’opposition entre la ville et la cité, voir R. DERCHE,
Études de textes français. Nlle sér.,
1.,
Le Moyen Âge, Paris, 1964, p. 221
; voir également M. UNGUREANU,
La bourgeoisie
naissante. Société et littérature bourgeoise d’Arras, Arras, 1955,
p. 64. Un exemple de cette rivalité très couleur locale figure dans le
Jeu de saint Nicolas lors de
l’altercation entre deux crieurs publics (576-641). Pour les villages de
Henin et
Fraisnes, voir respectivement P. VINCENT,
The Jeu de saint Nicolas
of Jean Bodel of Arras, Baltimore,
1954, p. 81, et J.Ch. PAYEN, Les éléments idéologiques dans le
Jeu de saint Nicolas,
Romania, t. 94, 1973, p.
497.
[19]
Familiers ou étranges, ces noms avaient pour but de confronter
les specta- teurs à un ailleurs plus irréel et légendaire que référentiel, car
« au-delà des distances ordinaires, l’étrange donne la mesure de l’éloignement
» comme le rappelle P. ZUMTHOR,
La Mesure du
monde. Représentation de l’espace au Moyen Âge, Paris, 1993, p.
263.
[20]
En dépit de sa prétendue situation en pays sarrasin, la taverne
est le lieu par excellence de l’interjection chrétienne : on jure par Dieu ou
par le diable, on prend à témoin
saint
Jakes (685, 748),
saint
Marc (705),
saint Jehan
(786) et
saint Guillaume (1114), sans
oublier
saint Nicolais (1135). Le
messager Auberon présente un cas particulier, vu qu’il invoque
Mahom (115) au palais et
saint Beneoit (254) à la taverne :
figure de passage en ce qui concerne l’espace, il l’est visiblement aussi en
matière de religion. Le seul païen à invoquer
Dieu (1214, 1250) à la cour africaine est le
bourreau Durand, qui se réjouit paradoxalement de mettre à mal un chrétien tout
en faisant usage d’interjections chrétiennes familières.
[21]
L’expression est de REY-FLAUD,
op. cit., p. 61-62. D’après lui, le
Jeu de saint Nicolas présente une
bipartition entre un temps diurne « réaliste » et un temps nocturne « de
fantaisie » ou « élastique ». Nous sommes cependant d’avis qu’il faut chercher
ailleurs cette répartition, car déjà au cours de la première partie, en plein
jour donc, l’accélération de l’action s’infléchit brusquement lors de la halte
d’Auberon à la taverne. La scène s’étend sur une soixantaine de vers, soit le
double de ce qu’il faudra au courrier pour convoquer quatre émirs et s’en
retourner chez le roi. Or Auberon se dit pressé et ne s’attarde que le temps de
vider un verre et de jouer le prix de sa consommation. L’élasticité de la
durée, raccourcie ou non, est le fait du lieu – la taverne – et non de
l’heure.
[22]
À propos de l’importance des mimes dans la suggestion
conventionnelle du passage du temps dramatiques, voir P. DUMONT,
Convention et illusion. Réflexions sur le temps
et l’espace dans le théâtre médiéval religieux de langue française,
Thèse de doctorat, Université d’Anvers, 1996. En particulier pour les mimes qui
ponctuent le
Jeu d’Adam, voir P.
DUMONT, Monologues, dialogues et mimes dans la gestion spatio-temporelle du
Jeu d’Adam et du Prologue au
Mystère de la Passion d’Arnould
Gréban,
L’économie du dialogue dans l’ancien
théâtre européen. Actes de la première rencontre sur l’ancien théâtre européen
de 1995, éd. J.P. BORDIER, Paris, 1999, p. 175-185.
[23]
Pour une étude plus approfondie de la gestion tout à fait
remarquable du temps dans cette œuvre, voir P. DUMONT, Andrieu de la Vigne
l’Enchanteur : magie dramatique et illusion temporelle dans le
Mystère de saint Martin (1496),
Senefiance, t. 42, 1999, p.
145-157.
[24]
Ou chez d’autres dramaturges, comme Arnould Gréban par exemple,
dont le
Mystère de la Passion recèle
plusieurs exemples de messagers ou de serviteurs toujours prêts à se garnir
l’estomac ou se rafraîchir le gosier. Voir, notamment, le passage du
Mystère de saint Martin consacré au
crieur de l’empereur, Trompecte ou Trompete (645-696), et ceux consacrés à
Malaquin, messager d’Hérode (6301-6347), et au porteur d’eau Piragmon
(17594-17627) dans l’édition d’O. JODOGNE,
Le
Mystère de la Passion d’Arnould Gréban, Bruxelles,
1965.
[25]
Le
Mystère de saint
Martin consacre plusieurs passages savoureux et conven- tionnels à
l’auberge : accueil des voyageurs (1648-1694), éloge par l’aubergiste de son
vin et de ses plats (1710-1725), fin du repas (1750-1765), préparatifs de la
chambre (1774-1801, ainsi qu’une didascalie décrivant le lit), et enfin
paiement de la note le lendemain (1893-1900).
[26]
Pour le court passage du
Mystère
de saint Martin où le serviteur de Martin refuse la conversion, voir
v. 2049-2059. C’est à la fin du
Jeu de saint
Nicolas, après la restitution miraculeuse du trésor royal, que le
roi, son sénéchal et ses alliés (les émirs) décident de se convertir à la foi
chrétienne (1430-1476). Seul un émir, venant des territoires
d’outre l’arbre sec, refuse de renier
sa foi en
Mahom et déclare renoncer à
l’hommage assorti d’un fief qui le lie à son suzerain (1477-1488). Forcé
d’abjurer par le roi et les autres émirs, il ne se convertit que du bout des
lèvres :
De moi n’arés vous fors
l’escorche (1509).
[27]
Le
Mystère inclut en
effet un joueur de dés dans sa galerie de portraits de misérables secourus par
saint Martin : Hannequin le Hasardeur se déclare le plus malchanceux des
joueurs (5593-5628), avant de se pendre en maudissant sa vie (5914- 5941). Sa
mère supplie Martin d’intervenir et celui-ci ressuscite le mort qui se
convertit à une vie pieuse (5982-6099). L’épisode du pendu ressuscité s’inspire
certes de la
Vita de Sulpice Sévère
(8, 1-3), mais dans le texte latin, rien ne laisse à penser que le jeune
suicidé fût joueur. Comme le souligne DUPLAT, l’auteur dramatique « trans-
forme le petit esclave de Lupicien en jeune bourgeois débauché que la passion
du jeu a perdu […] et trouve ainsi l’occasion de stigmatiser un vice combattu
par l’Église » (
op. cit., p. 17). On
relèvera en particulier la coïncidence curieuse du surnom du joueur (
Hasardeur ou
Hasardeux), qui révèle son penchant pour le même
jeu « de hasard » pratiqué déjà en d’autres temps à la taverne par les voleurs
du
Jeu de saint Nicolas de Bodel, et
dont le fils prodigue se vantait de connaître les finesses dans une autre œuvre
arrageoise du XIII
e siècle,
Courtois d’Arras.
[28]
Dans le cas du
Jeu de saint
Nicolas, la chute de l’idole Tervagan est le fait d’une intervention
humaine : le roi donne l’ordre de renverser la statue qu’il a cessé d’adorer
(1516-1528). C’est d’une manière semblable que saint Martin détruit de sa
propre main des idoles païennes dans la
Vita de Sulpice Sévère (14, 6-7). Dans le
Mystère de saint Martin en revanche,
Andrieu de la Vigne introduit l’artifice des effigies s’écroulant par la seule
force de la prière de Martin (7288-7306), ce qui rappelle la tradition de la
chute spontanée des idoles sur le passage du Christ (par exemple dans le
Mystère de la Passion d’Arnould
Gréban, lors de l’arrivée de la sainte Famille en Égypte, selon la didascalie
figurant après le v. 7435).
[29]
Les rois exotiques sont en effet courants dans le théâtre
médiéval religieux, de par le voyage des mages dans le contexte des
Nativités dramatisées. Le type des
princes mystérieux et voyageurs était donc familier pour le public comme pour
les dramaturges.
[30]
À propos de l’importance de Bodel sur les auteurs médiévaux
ultérieurs, voir ROSSI,
op. cit., en
particulier les p. 342-343 concernant Andrieu de la
Vigne.