Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4460-7
244 pages

p. 135 à 139
doi: en cours

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Tome CX 2004/1

2004 Le Moyen Age

Froissart et les marches de la Chrétienté À propos d’un ouvrage récent  [*]

Jean Dufournet Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle
M.Th. de Medeiros est bien connue des médiévistes, en particulier pour avoir publié en 1979, chez Champion, dans la Nouvelle Bibliothèque de Moyen Âge, un ouvrage très suggestif sur Jacques et chroniqueurs. Une étude comparée des récits contemporains relatant la Jacquerie de 1358 [1]. D’autre part, l’étude qui paraît aujourd’hui prend place dans un ensemble de livres qui ont jalonné la renaissance des études sur Froissart et ses Chroniques.
Outre les travaux pionniers de G.T. Diller [2] et de M. Zink [3], on retiendra, entre autres, les deux volumes de J. Picoche [4] et surtout la thèse de doctorat de P.F. Ainsworth [5], soutenue devant l’Université de la Sorbonne nouvelle en 1984. L’on sait que cette thèse, par des approches diverses, stylistiques, politiques, intertextuelles et littéraires, a été le premier ouvrage d’envergure à nous proposer une étude d’ensemble originale et profonde des Chroniques, à montrer leur complexité narrative et leur ouverture, à pointer la tension entre la fascination et l’aversion inspirées par le spectacle de certains événements, l’intelligence historique de l’auteur, avocat de la mesure, l’unité et l’originalité du manuscrit de Rome.
Quant aux analyses de M.L. Le Guay [6], elles constituent un apport considérable sur les manuscrits regroupés en familles, appartenant aux milieux bourguignons des années 1460-1470, produits par les ateliers de Bruges, et sont un modèle pour la rigueur de la démarche.
Enfin, la thèse de M. Nejedl´ y [7] s’articule autour de quelques idées centrales qui méritent de retenir l’attention : au cœur de la pensée de Froissart, on trouve la notion d’harmonie et d’ordre, qui entraîne l’obligation de respecter hiérarchies et préséances, et qui s’appuie sur le principe unificateur de la gentillece. Ce grand livre à vocation pédagogique est la mise en œuvre historique de l’univers, de la matière et de l’idéologie romanesques qu’on a, d’autre part, dans Méliador. Un vaste ensemble d’antithèses et d’oppositions constitue en quelque sorte la charpente des Chroniques.
Il convient de signaler d’abord des traits distinctifs qui caractérisent les recherches de M.Th. de Medeiros : un goût prononcé pour l’histoire et les textes historiques, qui lui permet de nous donner des mises au point de grande qualité – ainsi autour des batailles de Najera, le 3 avril 1367, et de Montiel, le 14 mars 1369 – et, par le recours à d’autres témoignages (Chronique normande, Grandes Chroniques, Vie du Prince Noir, Chanson de Bertrand Du Guesclin, Le Livre des fais du bon messire Jehan Le Maingre, dit Bouciquaut…), d’opposer différents récits, par exemple sur la bataille de Nicopolis : pour Froissart, le désordre, et, par suite, le désastre sont dus à des causes strictement humaines, l’envie, la jalousie et l’orgueil de Philippe d’Artois, à qui le chroniqueur préfère Enguerrand de Coucy ; pour le biographe de Boucicaut, la faute en revient au roi de Hongrie, tandis que, selon le Religieux de Saint-Denis, Dieu a voulu punir les péchés des chrétiens. L’on appréciera tout autant la probité élégante du style sans fioritures ni facilités, que la netteté du plan, qui isole l’essentiel, par exemple pour l’Espagne : après un épisode très bref, celui de Guillaume de Douglas, significatif sur le plan de l’imaginaire, deux longs développements qui concernent, entre 1366 et 1369, le conflit entre Pierre le Cruel et Henri de Trastamare, avec la campagne du Prince Noir, et, entre 1381 et 1387, les interventions anglaises. Attentive au détail des différentes versions du texte, elle examine avec acuité le travail de Froissart. Ainsi, pour l’image de Charles V et du Guesclin, que l’auteur a tendance à rehausser : si le récit d’Amiens est plus ramassé, moins bien articulé, celui de la S.H.F. présente une version rationalisée, moins épique, plus riche, mieux mise en perspective (p. 45-46). Un des temps forts du livre est l’étude des quatre discours (de Jean Chandos, de Thomas Felton, du prince de Galles et du comte d’Armagnac) qui entourent la décision du Prince noir de se porter au secours de Pierre le Cruel, de la version d’Amiens à la rédaction de la S.H.F., plus composée, développant des séquences tout juste esquissées auparavant (p. 59), témoignant d’un enrichissement considérable et d’un renouvellement en profondeur : si sur le plan idéologique Froissart ne se détermine pas, il prend parti sur le plan pragmatique (p. 64), puisque la campagne du Prince noir et sa retentissante victoire à Najera apparaissent comme l’origine des revers et l’un des facteurs déterminants de la récession anglaise dans les années 1370 (p. 66-67).
De ces minutieuses et fines analyses, il résulte un apport exceptionnel qui permet, en premier lieu, une connaissance plus objective et plus profonde de Froissart et de son œuvre, qu’il s’agisse de la chronologie des différentes rédactions des Chroniques (antériorité de ms. d’Amiens par rapport aux autres versions et au poème de Chandos, p. 17), de la manière dont notre auteur se démarque de ses protecteurs en introduisant un point de vue autre que celui qui est ouvertement soutenu (p. 13 n. 9), ou de l’unité de l’œuvre autour du conflit franco-anglais et, partiellement, de la croisade, ou encore du travail de récriture jusqu’à la rédaction de Rome : l’épisode de Douglas, en particulier, révèle une vision modifiée par l’expérience des Espagnols et de l’héroïsme et celle d’un monde faillé « où la recherche de l’honneur constitutive de la grandeur chevaleresque, en vient par la mesquinerie des hommes à être principe de mort, de destruction et d’échec » (p. 27). Comment ne pas être sensible aux modifications considérables observées à partir du livre III ! L’auteur, se mettant en scène dans son récit, opère un changement radical de cap vers le Sud. Il ajoute les couleurs plus subtiles de l’habileté politique à celles, éclatantes, de la prouesse, et met en avant l’importance de l’événement plutôt que son exemplarité, si bien qu’au temps des héros de Najera succède celui des simples mortels dans les campagnes d’Edmond de Cambridge et de Jean de Gand. La chronique prend alors toute son ampleur par l’imbrication des différents genres littéraires et par l’élargissement de la matière dans l’espace, au-delà de la France, de l’Angleterre et de leurs alliés. De cet ouvrage ressortent particulièrement la maîtrise du récit et la singulière habileté du montage des Chroniques, comme le montrent tout le développement sur Léon VI d’Arménie, dont le témoignage en direct permet l’intrusion de l’extraordinaire et la relativisation d’une vérité proférée par un personnage que son investissement dans les faits rapportés peut amener à les déformer (p. 221-235), et le retour, par trois fois, sur le voyage en Barbarie, dont Froissart expose les causes et la mise en place, puis les faits marquants du siège, enfin l’issue et ses conséquences.
Froissart est donc un auteur très intelligent : sur ce point M.Th. de Medeiros prolonge et enrichit les analyses pionnières de P. Ainsworth.
L’apport est aussi important en ce qui concerne l’objet précis du livre, « les marges méridionales et orientales de la chrétienté », et d’abord le portrait des Espagnols et des Portugais. Des remarques ponctuelles font passer les lecteurs d’un univers aux contours assez flous et marqué par des stéréotypes à une série d’informations sur la configuration des pays et le comportement des habitants. L’évolution de Froissart est bien indiquée : évaluation plus nuancée du peuple espagnol qui, lâche d’abord, se signale ensuite par son manque de persévérance et de ténacité, et dont la barbarie et la cruauté sont le fait des sujets plutôt que des princes ; effacement ou atténuation des lieux communs. L’on souscrira sans réserve à la conclusion du critique : il reste quelque chose d’imparfait et d’inaccompli en ces terres de fin d’Europe, face au cœur de l’Occident, la France et l’Angleterre. Mais on peut se demander si certains traits relevés ne sont pas plus méditerranéens qu’espagnols, et si, à propos de Pierre le Cruel et de Ferdinand de Portugal, il est opportun de parler d’« altérité », alors qu’il s’agit de certains types de princes dont Froissart dresse, avant Commynes, une sorte d’inventaire dans une œuvre qui se veut aussi pédagogique : le cruel Pierre est le type même du tyran caractérisé par sa mauvaistié; Ferdinand de Portugal est un prince incomplet par manque de prouesse et surtout de vertu, c’est-à-dire de fermeté d’âme et de persévérance, à quoi s’ajoute l’infraction aux lois de la société et de la religion.
M.Th. de Medeiros insiste à juste titre sur l’importance de la croisade dans l’esprit des hommes du XIVe siècle, au point que Froissart s’attarde sur deux entreprises qui ne virent jamais le jour : celles de Philippe VI et de Jean II. La fascination de l’Orient et du service de Dieu n’a rien perdu de sa puissance, au moins sur le plan de l’imaginaire. Pourquoi revenir si souvent sur Pierre Ier de Lusignan, roi de Chypre ? « L’effet de répétition – fêtes et largesses se retrouvent aussi dans le duché de Juliers, dans celui de Brabant, dans le comté de Flandre – semble masquer un vide, celui, à chaque étape, d’un engagement pour la croisade » (p. 206). Quant à Léon d’Arménie, Froissart n’utilise pas son origine lointaine pour colorer son récit de traits exotiques et curieux, mais il en tire parti pour faire, à travers son histoire, un état des lieux en Orient.
L’on appréciera les très bons chapitres sur les voyages en Barbarie (p. 245-270) et en Hongrie (p. 271-317). S’agissant du premier, M.Th. de Medeiros a raison de parler de métamorphose dans le récit de Froissart, abordant de façon profane l’expédition de Barbarie, mais le poursuivant dans un contexte de guerre sainte. Ce changement doit beaucoup à la séduction des modèles fictionnels offerts par la chanson de geste et le roman (auxquels il faudrait peut-être ajouter les chroniques des croisades, en particulier celle de Clari pour le spectacle de la flotte voguant vers la haute mer, celle de Villehardouin pour le miracle du gonfanon blanc). Dans le même temps, l’Autre musulman tend à être appréhendé dans la similitude, et non plus dans l’altérité. Mais s’agit-il d’un esprit nouveau dans le désir de saisir au mieux la réalité ? En fait, ce courant apparaît très tôt, ou à tout le moins son esquisse, dès le début du XIIIe siècle, avec le Jeu de saint Nicolas et certaines chansons de geste.
Quant au voyage de Hongrie, si les Chroniques sont un fidèle miroir de la société chevaleresque de la fin du XIVe siècle, si le temporel côtoie, voire supplante le spirituel (témoin le personnage du comte de Hainaut), si des traits épiques se retrouvent au milieu d’autres éléments conformes à l’idéal des années 1370-1400, Froissart revient par trois fois sur la tolérance religieuse de l’Amourath, et il apparaît avec évidence qu’il n’y a plus d’altérité absolue, « que la cassure n’est plus radicale entre les hommes de par-deça et ceux de par-delà puisqu’ils peuvent avoir des références communes » et que le sultan ottoman est « une figure apprivoisée de l’altérité ». Bien plus, l’Autre sarrasin devient un observateur « dont le regard neuf qu’il pose sur la société occidentale met à nu des usages ou faits scandaleux ».
Les conclusions de M.Th. de Medeiros sont à retenir : les valeurs chevaleresques se diluent en Espagne et au Portugal ; les Sarrasins ne se rangent plus d’office parmi les Barbares ; les vrais Barbares sont en Frise, en Écosse et en Irlande et, peut-on ajouter, parmi nous chez les vilains et les jacques ; la reconnaissance de l’Autre ne met pas en péril la prééminence du modèle de civilisation chevaleresque et courtoise.
Ce qu’on pourrait peut-être regretter, c’est sans doute, de la part de cet ouvrage de haute qualité, un excès de modestie qui l’a empêché de souligner ses nombreuses et importantes trouvailles, et de regarder de façon plus systématique en amont et en aval de Froissart, du côté de Villehardouin, de Clari et de Joinville, de Chastelain, de Molinet et de Commynes, afin de compléter ou de nuancer certaines analyses. D’un autre côté, n’eût-il pas fallu s’attarder un peu sur certains stéréotypes qui ont un fondement historique, ou que l’actualité a renouvelés, tels que ceux du tyran et du prince sans « vertu », de la rivalité haineuse entre l’Espagne et le Portugal, de la bâtardise, etc., et sur les différentes modalités de la déformation historique qui se mêlent adroitement aux procédés de l’écriture romanesque ? L’A. en a indiqué certaines, telles que l’amplification, la répétition, la compensation et la diversion. Nous avons de beaux exemples de redoublement, avec les deux récits de la bataille d’Aljubarrota par le narrateur et par Laurent Fougasse, et de compensation, en particulier pour Jean de Gand à qui Froissart, à défaut de prouesses guerrières, réserve trois rôles d’envergure, puisque c’est un expert en matière de hauts faits d’armes, un fin politique et un bon diplomate, un sage stoïcien. L’on pourrait aussi attirer l’attention sur des exemples parlants d’ambiguïté, de grossissement de l’exposé, de recours au pittoresque et au pathétique, de disjonction, etc.
Nous avons donc affaire à un livre de grande qualité où se manifestent avec force le sens de la complexité de l’œuvre étudiée et le refus des explications réductrices, et dont il résulte une image subtile et composée aussi bien du lointain Sud et de l’Orient que de la représentation des hommes et des événements. Commynes est, pour une part, l’héritier des Chroniques de Froissart, dont on peut maintenant mieux mesurer l’extraordinaire richesse et la séduisante intelligence. De tout cela, M.Th. de Medeiros mérite d’être remerciée et félicitée.
 
NOTES
 
[*] Marie-Thérèse de Medeiros, Hommes, terres et histoire des confins. Les marches méridionales et orientales de la Chrétienté dans les Chroniques de Froissart, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol., 376 p. (Essai sur le Moyen Âge, 30). ISBN : 2745307622. Prix : € 65,00.
[1] Voir note c.r. dans Romania, t. 103, 1982, p. 406-411.
[2] Attitudes chevaleresques et réalités politiques chez Froissart. Microlectures du premier livre des Chroniques, Genève, 1984, et ses précieuses éditions des manuscrits d’Amiens et de Rome.
[3] Dont récemment Froissart et le temps, Paris, 1998.
[4] Le Vocabulaire psychologique dans les Chroniques de Froissart, t. 1, Paris, 1976 (voir notre c.r. dans Revue des Langues romanes, t. 82, 1977, p. 455-463) et t. 2, Amiens, 1984.
[5] Sous le titre Le Manteau troué. Étude littéraire des Chroniques de Jean Froissart, publiée à Oxford en 1990 sous une forme remaniée : Jean Froissart and the Fabric of History. Truth, Myth and Fiction in the Chroniques.
[6] Dans Les princes de Bourgogne lecteurs de Froissart. Les rapports entre le texte et l’image dans les manuscrits enluminés du livre IV des Chroniques de Froissart. Thèse soutenue en 1992 et publiée en 1998.
[7] La représentation des pouvoirs et des hiérarchies dans les Chroniques de Froissart, soutenue en 1995 et publiée en 1999.
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