Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4460-7
244 pages

p. 141 à 144
doi: en cours

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Tome CX 2004/1

2004 Le Moyen Age

Le dessous des cartes... médiévales

André Joris Sart-lez-Spa
Depuis la plus haute Antiquité – comme on disait jadis – à travers toutes les civilisations, on s’est préoccupé, avec plus ou moins de bonheur, de reproduire sur un support qui a forcément varié (écorce, coquillage, pierre, papyrus, parchemin puis papier) les caractères de la géographie d’un pays, plus tard d’un continent, voire d’un monde.
Déjà la Table de Peutinger – qui n’était pas une table au sens courant, ni son auteur un érudit latin – rassemblait des éléments connus au IVe siècle, d’après une tradition initiée par le portique Vipsania érigé au début du Ier sur l’actuel Corso par Agrippa. Ce n’était pas les seuls et ce serait commettre une lourde erreur de croire que cet intérêt disparaît pendant les premiers siècles du Moyen Âge. Si les réalisations font défaut pendant longtemps, voyageurs et géographes plus ou moins bien documentés continuent à maintenir la tradition, qui connaît un réel essor sous ses deux formes en Méditerranée (arabe et chrétienne). Issus de l’emploi systématique et très adroit de la boussole et de la « tramontane » (étoile du Nord) les portulans, italiens notamment, représentent une étape considérable dans l’amélioration de la cartographie pratique. Mais parallèlement, la conception mythique que l’on se fait du monde se traduit dans des cartes religieuses dont peu ont échappé à l’indifférence et à la destruction. Deux d’entre elles avaient survécu jusqu’en plein XXe siècle : la carte de la cathédrale de Hereford (Ouest Grande-Bretagne) et celle d’Ebstorf (prieuré bénédictin près de Lunebourg en Allemagne du Nord). Sorties des greniers vers le milieu du XIXe siècle, elles apparurent comme des objets curieux, qui ne devaient susciter d’intérêt scientifique proprement dit qu’une cinquantaine d’années plus tard. Mais le mauvais sort s’acharna : l’exemplaire d’Ebstorf (3,56 m x 3,58 m), mis « en sûreté » à Hanovre, disparut dans le bombardement aérien de la ville en octobre 1943. La copie sommaire et la reconstitution, exposée notamment à Cologne en 1965 (Monumenta Judaica), ne répondent plus aux exigences de la critique.
Quant à la carte de Hereford (1,50 m x 1,30 m), elle a traversé sans heurts les deux guerres mondiales et est restée heureusement intacte. Pourtant deux précautions valent mieux qu’une : un érudit américain, Scott D. Westrem, vient d’en donner, au prix d’efforts bien calculés et de prouesses techniques et scientifiques très étendues, ce qu’il faut bien appeler l’editio princeps. Disons tout de suite que la tentative est pleinement aboutie et que la jeune collection Terrarum Orbis initiée par P. Gautier-Dalché s’honore de débuter par une publication de cet intérêt et de cette qualité [1].
Pourtant, le problème n’était pas simple. Comment transposer les données réparties sur une large surface en parchemin en 700 pages in-4°? dans quel ordre ? quelle corrélation établir entre les deux supports et par quels moyens ? Tout cela pour ne rien dire des problèmes d’identification très loin d’être résolus, des commentaires généraux sur la géographie médiévale et antique (sources) et particuliers sur le document lui-même. Travail quasi surhumain si l’on songe à la nécessaire organisation intellectuelle et matérielle de ces données très variées. L’A. l’a parfaitement maîtrisé et, à ce titre seul, mérite les plus vifs éloges.
Cet imposant volume s’articule de manière très claire et son maniement se révèle à l’usage fort aisé. Trois sections se partagent la matière : l’introduction regroupe tous les renseignements très approfondis sur le contexte géographique, l’histoire de la carte, ses sources et les très nombreuses questions épineuses posées par les 1 091 notices (noms de villes ou fleuves, montagnes, bâtiments, animaux plus ou moins légendaires). Puis vient une série de chapitres regroupant la bibliographie et la clef du découpage de la carte. Enfin le cœur du travail, c’est-à-dire les notices. Toutes numérotées, celles-ci sont publiées de façon méthodique avec beaucoup de clarté. Sur la page de droite, trois éléments : la lecture du nom sur la carte (Leodium), la graphie originale (leodiu), puis la forme actuelle (Liège) accompagnée de formes analogues.u¯ Sur la page de gauche figurent les notes (commentaires et particularités du dessin) parfois celles relatives à l’écriture ou à l’orthographe du « manuscrit ». Chaque notice étant pourvue d’un numéro que l’on retrouve dans de très copieux index.
On mesure la masse gigantesque d’informations réunies et leur extrême variété à propos d’une carte du monde, centrée sur Jérusalem certes, mais comportant une foule de données sur la plupart des contrées connues provenant d’auteurs antiques (Isidore de Séville, saint Jérôme, Solinus, etc.). On ne peut rien ajouter, sauf peut-être (mais c’est un peu pédant !) suggérer à l’A. l’identification de Buglossa (§ 748) par Camargue, cette terre entre Rhône et Arles (747, 749) dévolue (mais depuis quand ?) à l’élevage des taureaux. Et aussi le conseil d’abandonner l’usage de l’Orbis Latinus de Graese, dans lequel fourmillent les erreurs d’identification et les confusions de tout genre. La culture approfondie de l’A. en matière de toponymie, d’histoire des villes, voire de mythologie antique et chrétienne ne peut être mise en défaut. Il y a des historiens qui évitent les problèmes ; d’autres qui les affrontent. S.D. Westrem est de ceux-ci. Pour le plus grand profit de la recherche.
Estimable, mais d’un niveau beaucoup moins « pointu », l’ouvrage de Naomi R. Kline [2] a l’avantage d’être littéralement bourré de reproductions, en gros contemporaines de la carte de Hereford (ca 1300). Il est vrai que l’A. est historienne de l’art et qu’elle enseigne au Plymouth State College du New Hampshire ; son choix d’images de comparaison est donc fort étendu et généralement reproduit en noir et blanc ; ce qui diminue quelque peu son impact. Roues de la fortune, cartes en TO, miniatures variées, issues des bibliothèques et des manuscrits les plus divers (parfois de seconde main) se succèdent à un rythme accéléré pour appuyer le discours de l’A.
L’articulation de Maps… est simple. Les deux premières parties s’attachent à définir le rôle du cercle et de la carte de Hereford comme « outils intellectuels » ou si l’on préfère « conceptuels ». Elles sont à proprement parler de seconde main, renvoyant en toute honnêteté aux nombreux travaux européens et américains, publiés depuis une cinquantaine d’années sur le sujet. Ce sont les animaux et parmi eux les races étranges qui retiennent alors l’attention de N.R.K. ainsi que le monde d’Alexandre, conquérant universel et héros insurpassable au Moyen Âge. Cette troisième partie se termine par un examen des traces laissées par la tradition biblique et les croisades dans la « mappemonde » de Hereford. Il clôt la partie la plus intéressante et la plus positive de l’enquête, car la dernière partie se contente de placer l’œuvre de Richard de Holdingham (ca 1300) dans le contexte général des réalisations du même genre. Quant à la conclusion, elle tient en une page (et encore) et n’apporte pratiquement que des généralités ultra-connues.
Bref, on peut partager le vrai plaisir qu’a eu l’A. à rassembler sa documentation et à réunir des connaissances pleines d’intérêt ; il n’en reste pas moins que son ouvrage ne s’élève pas au-dessus du niveau d’un bon manuel sérieux pour étudiants débutants. La fameuse « recherche » reste sur sa faim.
Revenons à la collection Terrarum Orbis qu’inaugure avec brio le livre de S.D. Westrem recensé ci-avant. Le deuxième volume, dû à la plume très érudite de N. Bouloux, prend pour chantier de son enquête : Culture et savoirs géographiques en Italie au XIVe siècle [3]. Titre, à mon avis, trop modeste car il s’agit bel et bien, si l’on suit l’intitulé du premier paragraphe de son introduction, de la place du XIVe siècle italien dans l’histoire des représentations de l’espace (p. 5). La masse très contrôlée de sa documentation (originaux et bibliographie) s’articule parfaitement en une série de chapitres parfois courts, parfois plus étendus, qui jalonnent exactement les démarches de la découverte. Il serait difficile de passer en revue l’examen détaillé que l’A. consacre aux nombreux humanistes tentés par la géographie, à la suite notamment de la traduction de l’œuvre de Ptolémée (1409-1410). Deux figures les dominent : Boccace et surtout Pétrarque qui se révèle, à l’analyse clinique et critique de l’A., comme un savant de format exceptionnel. Son ascension du mont Ventoux (1336) donne naissance à un récit surprenant d’originalité, bien qu’il repose sur des sources antiques et anciennes et se distingue nettement de l’équipée de J. Buridan, pionnier en ce domaine. Avec ses connaissances philologiques très poussées, l’A. réussit à nuancer et à relativiser ces relations de voyage, comme les descriptions de certains paysages (de Naples, par ex.). Bref le rôle de l’école florentine dans un double domaine est mis en lumière : formes variées du pré-humanisme et mise en place des fondements de la géographie moderne.
Différent donc du n°1 de la collection, le tome 2 – dont je n’ai pu ici que souligner le puissant intérêt – apporte des éléments de toute première importance à l’étude de la naissance d’une science pour l’époque nouvelle dans sa démarche. On ne peut que souhaiter voir S.D. Westrem et N. Bouloux poursuivre leurs recherches en mettant au service de leurs enquêtes puissance de l’érudition et analyse fine et solide dont témoignent leurs actuels travaux, de surcroît, pour la seconde, très écrits et très maîtrisés.
Il serait injuste de ne pas comprendre dans le même éloge le directeur de la collection P. Gautier-Dalché et son éditeur Brepols qui a réalisé un (ou deux) véritable tour de force pour la présentation de ces deux volumes qui recelaient pas mal de pièges techniques.
 
NOTES
 
[1] Scott D. WESTREM, The Hereford Map. A transcription and translation of the legends with commentary, Turnhout, Brepols, 2001 ; 1 vol. in-4°, LXII-474 p., pl. (Coll. Terrarum Orbis, 1). Reproduction h.t. couleurs grand format de la carte jointe au vol. ISBN : 2-503-51056-6. Prix : € 75,00.
[2] Naomi Reed KLINE, Maps of medieval thought. The Hereford paradigm, Woodbridge, Boydell, 2001 ; 1 vol. gr. in-8°, XIII-263 p., ill. ISBN : 0851159370. Prix : GBP 17,95 ; USD 29,95.
[3] Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol. in-4°, 340 p., pl. (Coll. Terrarum Orbis, 2). ISBN : 2-503- 51121-X. Prix : € 65,00.
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[2]
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[3]
Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol. in-4°, 340 p., pl. ...
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