2004
Le Moyen Age
Le dessous des cartes... médiévales
André Joris
Sart-lez-Spa
Depuis la plus haute Antiquité – comme on disait jadis – à travers toutes les
civilisations, on s’est préoccupé, avec plus ou moins de bonheur, de reproduire sur
un support qui a forcément varié (écorce, coquillage, pierre, papyrus, parchemin puis
papier) les caractères de la géographie d’un pays, plus tard d’un continent, voire d’un
monde.
Déjà la Table de Peutinger – qui n’était pas une table au sens courant, ni son auteur
un érudit latin – rassemblait des éléments connus au IVe siècle, d’après une tradition
initiée par le portique Vipsania érigé au début du Ier sur l’actuel Corso par Agrippa. Ce
n’était pas les seuls et ce serait commettre une lourde erreur de croire que cet intérêt
disparaît pendant les premiers siècles du Moyen Âge. Si les réalisations font défaut
pendant longtemps, voyageurs et géographes plus ou moins bien documentés
continuent à maintenir la tradition, qui connaît un réel essor sous ses deux formes en
Méditerranée (arabe et chrétienne). Issus de l’emploi systématique et très adroit de la
boussole et de la « tramontane » (étoile du Nord) les portulans, italiens notamment,
représentent une étape considérable dans l’amélioration de la cartographie pratique.
Mais parallèlement, la conception mythique que l’on se fait du monde se traduit dans
des cartes religieuses dont peu ont échappé à l’indifférence et à la destruction. Deux
d’entre elles avaient survécu jusqu’en plein XXe siècle : la carte de la cathédrale de
Hereford (Ouest Grande-Bretagne) et celle d’Ebstorf (prieuré bénédictin près de
Lunebourg en Allemagne du Nord). Sorties des greniers vers le milieu du XIXe siècle,
elles apparurent comme des objets curieux, qui ne devaient susciter d’intérêt
scientifique proprement dit qu’une cinquantaine d’années plus tard. Mais le mauvais
sort s’acharna : l’exemplaire d’Ebstorf (3,56 m x 3,58 m), mis « en sûreté » à Hanovre,
disparut dans le bombardement aérien de la ville en octobre 1943. La copie sommaire
et la reconstitution, exposée notamment à Cologne en 1965 (Monumenta Judaica), ne
répondent plus aux exigences de la critique.
Quant à la carte de Hereford (1,50 m x 1,30 m), elle a traversé sans heurts les deux
guerres mondiales et est restée heureusement intacte. Pourtant deux précautions
valent mieux qu’une : un érudit américain, Scott D. Westrem, vient d’en donner, au
prix d’efforts bien calculés et de prouesses techniques et scientifiques très étendues,
ce qu’il faut bien appeler l’
editio princeps. Disons tout de suite que la tentative est
pleinement aboutie et que la jeune collection
Terrarum Orbis initiée par P. Gautier-Dalché s’honore de débuter par une publication de cet intérêt et de cette qualité
[1].
Pourtant, le problème n’était pas simple. Comment transposer les données
réparties sur une large surface en parchemin en 700 pages in-4°? dans quel ordre ?
quelle corrélation établir entre les deux supports et par quels moyens ? Tout cela pour
ne rien dire des problèmes d’identification très loin d’être résolus, des commentaires
généraux sur la géographie médiévale et antique (sources) et particuliers sur le
document lui-même. Travail quasi surhumain si l’on songe à la nécessaire
organisation intellectuelle et matérielle de ces données très variées. L’A. l’a
parfaitement maîtrisé et, à ce titre seul, mérite les plus vifs éloges.
Cet imposant volume s’articule de manière très claire et son maniement se révèle
à l’usage fort aisé. Trois sections se partagent la matière : l’introduction regroupe tous
les renseignements très approfondis sur le contexte géographique, l’histoire de la
carte, ses sources et les très nombreuses questions épineuses posées par les 1 091
notices (noms de villes ou fleuves, montagnes, bâtiments, animaux plus ou moins
légendaires). Puis vient une série de chapitres regroupant la bibliographie et la clef
du découpage de la carte. Enfin le cœur du travail, c’est-à-dire les notices. Toutes
numérotées, celles-ci sont publiées de façon méthodique avec beaucoup de clarté. Sur
la page de droite, trois éléments : la lecture du nom sur la carte (Leodium), la graphie
originale (leodiu), puis la forme actuelle (Liège) accompagnée de formes analogues.u¯
Sur la page de gauche figurent les notes (commentaires et particularités du dessin)
parfois celles relatives à l’écriture ou à l’orthographe du « manuscrit ». Chaque notice
étant pourvue d’un numéro que l’on retrouve dans de très copieux index.
On mesure la masse gigantesque d’informations réunies et leur extrême variété à
propos d’une carte du monde, centrée sur Jérusalem certes, mais comportant une
foule de données sur la plupart des contrées connues provenant d’auteurs antiques
(Isidore de Séville, saint Jérôme, Solinus, etc.). On ne peut rien ajouter, sauf peut-être
(mais c’est un peu pédant !) suggérer à l’A. l’identification de Buglossa (§ 748) par
Camargue, cette terre entre Rhône et Arles (747, 749) dévolue (mais depuis quand ?)
à l’élevage des taureaux. Et aussi le conseil d’abandonner l’usage de l’Orbis Latinus de
Graese, dans lequel fourmillent les erreurs d’identification et les confusions de tout
genre. La culture approfondie de l’A. en matière de toponymie, d’histoire des villes,
voire de mythologie antique et chrétienne ne peut être mise en défaut. Il y a des
historiens qui évitent les problèmes ; d’autres qui les affrontent. S.D. Westrem est de
ceux-ci. Pour le plus grand profit de la recherche.
Estimable, mais d’un niveau beaucoup moins « pointu », l’ouvrage de Naomi R.
Kline
[2] a l’avantage d’être littéralement bourré de reproductions, en gros
contemporaines de la carte de Hereford (
ca 1300). Il est vrai que l’A. est historienne
de l’art et qu’elle enseigne au Plymouth State College du New Hampshire ; son choix
d’images de comparaison est donc fort étendu et généralement reproduit en noir et
blanc ; ce qui diminue quelque peu son impact. Roues de la fortune, cartes en TO,
miniatures variées, issues des bibliothèques et des manuscrits les plus divers (parfois
de seconde main) se succèdent à un rythme accéléré pour appuyer le discours de l’A.
L’articulation de Maps… est simple. Les deux premières parties s’attachent à
définir le rôle du cercle et de la carte de Hereford comme « outils intellectuels » ou si
l’on préfère « conceptuels ». Elles sont à proprement parler de seconde main,
renvoyant en toute honnêteté aux nombreux travaux européens et américains,
publiés depuis une cinquantaine d’années sur le sujet. Ce sont les animaux et parmi
eux les races étranges qui retiennent alors l’attention de N.R.K. ainsi que le monde
d’Alexandre, conquérant universel et héros insurpassable au Moyen Âge. Cette
troisième partie se termine par un examen des traces laissées par la tradition biblique
et les croisades dans la « mappemonde » de Hereford. Il clôt la partie la plus
intéressante et la plus positive de l’enquête, car la dernière partie se contente de placer
l’œuvre de Richard de Holdingham (ca 1300) dans le contexte général des réalisations
du même genre. Quant à la conclusion, elle tient en une page (et encore) et n’apporte
pratiquement que des généralités ultra-connues.
Bref, on peut partager le vrai plaisir qu’a eu l’A. à rassembler sa documentation et
à réunir des connaissances pleines d’intérêt ; il n’en reste pas moins que son ouvrage
ne s’élève pas au-dessus du niveau d’un bon manuel sérieux pour étudiants
débutants. La fameuse « recherche » reste sur sa faim.
Revenons à la collection
Terrarum Orbis qu’inaugure avec brio le livre de S.D.
Westrem recensé ci-avant. Le deuxième volume, dû à la plume très érudite de N.
Bouloux, prend pour chantier de son enquête :
Culture et savoirs géographiques en Italie
au XIVe siècle
[3]. Titre, à mon avis, trop modeste car il s’agit bel et bien, si l’on suit
l’intitulé du premier paragraphe de son introduction, de la place du XIV
e siècle italien
dans l’histoire des représentations de l’espace (p. 5). La masse très contrôlée de sa
documentation (originaux et bibliographie) s’articule parfaitement en une série de
chapitres parfois courts, parfois plus étendus, qui jalonnent exactement les
démarches de la découverte. Il serait difficile de passer en revue l’examen détaillé que
l’A. consacre aux nombreux humanistes tentés par la géographie, à la suite
notamment de la traduction de l’œuvre de Ptolémée (1409-1410). Deux figures les
dominent : Boccace et surtout Pétrarque qui se révèle, à l’analyse clinique et critique
de l’A., comme un savant de format exceptionnel. Son ascension du mont Ventoux
(1336) donne naissance à un récit surprenant d’originalité, bien qu’il repose sur des
sources antiques et anciennes et se distingue nettement de l’équipée de J. Buridan,
pionnier en ce domaine. Avec ses connaissances philologiques très poussées, l’A.
réussit à nuancer et à relativiser ces relations de voyage, comme les descriptions de
certains paysages (de Naples, par ex.). Bref le rôle de l’école florentine dans un double
domaine est mis en lumière : formes variées du pré-humanisme et mise en place des
fondements de la géographie moderne.
Différent donc du n°1 de la collection, le tome 2 – dont je n’ai pu ici que souligner
le puissant intérêt – apporte des éléments de toute première importance à l’étude de
la naissance d’une science pour l’époque nouvelle dans sa démarche. On ne peut que
souhaiter voir S.D. Westrem et N. Bouloux poursuivre leurs recherches en mettant au
service de leurs enquêtes puissance de l’érudition et analyse fine et solide dont
témoignent leurs actuels travaux, de surcroît, pour la seconde, très écrits et très
maîtrisés.
Il serait injuste de ne pas comprendre dans le même éloge le directeur de la
collection P. Gautier-Dalché et son éditeur Brepols qui a réalisé un (ou deux) véritable
tour de force pour la présentation de ces deux volumes qui recelaient pas mal de
pièges techniques.
[1]
Scott D. WESTREM,
The Hereford Map. A transcription and translation of the legends with
commentary, Turnhout, Brepols, 2001 ; 1 vol. in-4°, LXII-474 p., pl. (
Coll. Terrarum Orbis, 1).
Reproduction h.t. couleurs grand format de la carte jointe au vol. ISBN : 2-503-51056-6. Prix : €
75,00.
[2]
Naomi Reed KLINE,
Maps of medieval thought. The Hereford paradigm, Woodbridge,
Boydell, 2001 ; 1 vol. gr. in-8°, XIII-263 p., ill. ISBN : 0851159370. Prix : GBP 17,95 ; USD 29,95.
[3]
Turnhout, Brepols, 2002 ; 1 vol. in-4°, 340 p., pl. (
Coll. Terrarum Orbis, 2). ISBN : 2-503-
51121-X. Prix : € 65,00.