2004
Le Moyen Age
Comptes rendus
• La Littérature française du Moyen Âge, t. 1, Romans et chroniques, t. 2, Théâtre et
poésie, prés. et éd. bilingue commentée par Jean DUFOURNET et Claude LACHET,
Paris, Flammarion, 2003 ; 2 vol., 608 + 620 p. (G.F., 1083 et 1122). ISBN : 2-08-07-1083-4 et 2-08-07-1172-5. Prix : € 11,00, par vol.
• Les niveaux de vie au Moyen Âge. Mesures, perceptions et représentations. Actes
du Colloque international de Spa, 21-25 octobre 1998, éd. Jean-Pierre SOSSON,
Claude THIRY, Sandrine THONON et Tania VAN HEMELRYCK, Louvain-la-Neuve,
Academia Bruylant, 1999 ; 1 vol. in-8°, VIII-462 p. ISBN : 2-87209-537-3. Prix : €
39,17.
• Last Things, Death & the Apocalypse in the Middle Ages, éd. Caroline Walker
BYNUM et Paul FREEDMAN, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2000 ; 1
vol., VIII-363 p., ill., index (The Middle Ages Series). ISBN : 0-8122-1702-0. Prix : USD
24,95 ; GBP 17,50.
• Monique MAILLARD-LUYPAERT, Les suppliques de la Pénitencerie apostolique pour
les diocèses de Cambrai, Liège, Thérouanne et Tournai (1410-1411) (A.S.V.,
Penitenzieria Ap., Reg. Matrim. et Div. 1), Bruxelles, Institut historique belge de
Rome, 2003 ; 1 vol. in-8°, 203 p. (Analecta Vaticano-Belgica, 1re sér., 34). ISBN : 90-74461-50-6. Prix : € 29,60.
• Walter BERSCHIN, Biographie und Epochenstil im lateinischen Mittelalter, IV,
Ottonische Biographie. Das hohe Mittelalter, 920-1220 n. Chr., Stuttgart,
Hiersemann, 1999-2001 ; 2 vol. in-8°, XIII-671 p. (Quellen und Untersuchungen zur
lateinischen Philologie des Mittelalters, 12, 1-2). ISBN : 3-7772-9921-9, 3-7772-0128-6.
Prix : € 68,00 et 72,00.
• Genèse médiévale de l’anthroponymie moderne : l’espace italien, 3. Actes des
séminaires de Rome, 24 février et 7 avril 1997, éd. Jean-Marie MARTIN et François
MENANT, Rome, École française de Rome, 1998 ; 1 vol., p. 79-270 (Mélanges de l’École
française de Rome. Moyen Âge, t. 110, 1, 1998). Prix : € 50,00.
• Textsorten deutscher Prosa vom 12./13. bis 18. Jahrhundert und ihre Merkmale.
Akten zum Internationale Kongress in Berlin, 20. bis 22. September 1999, sous
la dir. de Franz SIMMLER, Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Oxford-Vienne, Lang, 2002 ; 1 vol., 662 p. (Jahrbuch für Internationale Germanistik, sér. A,
Kongressberichte, 67). ISBN : 0721-3905. Prix : € 93,50.
• MARCO POLO, Le Devisement du Monde, sous la dir. de Philippe MÉNARD, t. 2, Traversée
de l’Afghanistan et entrée en Chine, éd. Jeanne-Marie BOIVIN, Laurence HARF-LANCNER et Laurence MATHEY-MAILLE, Genève, Droz, 2003 ; 1 vol. in-12, LV-125 p.
(Textes littéraires français, 552). ISBN : 2-600-00671-0. Prix : CHF 32.
• Élisabeth GAUCHER, Robert le Diable. Histoire d’une légende, Paris, Champion,
2003 ; 1 vol., 284 p. (Essais sur le Moyen Âge, 29). ISBN : broché, 2852033801 ; relié,
285203381X. Prix : broché, € 84,90 ; relié, € 73,20.
• Le Roman d’Eneas. Il Romanzo d’Enea, éd. Aimé PETIT, introd., trad., notes et index
de Anna Maria BABBI, Paris, Éd. Mémini, 1999 ; 1 vol., 534 p. (Translatio, 1). ISBN :
Le Roman d’Eneas. La Novela de Eneas, éd. Aimé PETIT, introd., trad., notes et index
de Ana-Maria HOLZBACHER, Paris, Éd. Mémini, 1999 ; 1 vol., 517 p. (Translatio, 2).
ISBN : 88-86609-27-2. Prix : € 22,99.
• Il Novellino. Novellino, introd., trad., notes et index thém. par Gérard GENOT et Paul
LARIVAILLE, Paris-Rome, Memini, 2000 ; 1 vol., 252 p. (Translatio, 3). Il Novellino. El Novelino, introd., trad., notes et index thém. par Isabel DE RIQUER,
Paris-Rome, Memini, 2000 ; 1 vol., 331 p. (Translatio, 4).
• DIEGO DE SAN PEDRO, Cárcel de amor. La Prison d’amour, suivi de la continuation de
Nicolás Núñez, éd. Carmen PARILLA, préf., introd., trad., notes et index de Sylvia
ROUBAUD, Paris-Rome, Memini, 2002 ; 1 vol. in-4°, 293 p. (Translatio, 5). ISBN : 88-86609-34-5. Prix : € 19,50.
Martin KINTZINGER, Westbindungen im spätmittelalterlichen Europa. Auswärtige
Politik zwischen dem Reich, Frankreich, Burgund und England in der
Regierungszeit Kaiser Sigmunds, Stuttgart, Thorbecke, 2000 ; 1 vol. in-8°, X-485 p. (Mittelalter-Forschungen, 2). ISBN : 3-7995-4253-1. Prix : € 49,08.
Une vaste conférence diplomatique des princes d’Occident durant le premier tiers
du XVe siècle : tel est le ressort d’un livre centré sur une période courte mais explorée
dans ses grandes profondeurs. La figure centrale y est Sigismond de Luxembourg (†
1437), roi de Hongrie puis roi des Romains et empereur élu (1410/1411). Les
contemporains, et nombre d’historiens à leur suite, en ont souligné à l’envi les échecs.
Le monarque se voit ici en quelque sorte réhabilité, ses insuccès relativisés, en
fonction de la politique menée par d’autres rois, et pas seulement de ses propres
erreurs. L’action diplomatique et le poids politique de Sigismond, animé d’un désir
intense de médiation, ne peuvent certes occulter les faiblesse structurelles de l’Empire
et, ipso facto, de son souverain. Elles n’en sont pas moins réelles et traduisent de
louables desseins. La paix et l’unité sont du nombre. La déchirure de l’Église romaine
dans un schisme qui n’en finit pas, le péril ottoman persistant voire aggravé – le
souvenir cuisant du désastre de Nicopolis (1396) demeure bien présent –, le « bras de
fer » entre monarques de France et d’Angleterre, tout cela menace résolument ce que
l’on pourrait déjà dénommer « l’équilibre international ». C’est en Sigismond seul
qu’on peut placer des espoirs de détente et de résolution. Il n’est pas d’alternative, que
ce soit du côté d’une papauté affaiblie, d’une France en guerre, minée de surcroît par
la « maladie » de Charles VI et les luttes de factions princières, ou d’une Angleterre
en proie elle aussi à une instabilité consécutive à l’usurpation lancastrienne et au
conflit extérieur. La première décennie du règne impérial est marquée d’une pierre
blanche, avec le concile de Constance et le retour à l’unité du « Corps du Christ », sans
conteste le plus grand succès du fils de Charles IV de Luxembourg. Mais à partir de
1422, la guerre hussite le tient éloigné des champs de l’Empire et de la diplomatie
occidentale. Après 1430, nouveau tournant avec un retour aux affaires impériales
mais un manque d’écho, tout à la fois auprès de Charles VII de France, Henri VI
d’Angleterre ou Philippe de Bourgogne, au temps, en outre, d’un concile de Bâle
dénué des vertus apaisantes de celui de Constance. Le pragmatisme et la souplesse
n’ont pas manqué à Sigismond dans la recherche de partenaires durables, mais la
collaboration n’a guère suivi pour un monarque qui ne manquait pas de sens
réformateur.
L’opus de M.K. est pourvu d’une bibliographie impressionnante, par la force des
choses très internationale et multilingue, aux allures exhaustives. Les sources
inédites sont pour leur part parisiennes, dijonnaises, lilloises, londoniennes,
viennoises, bavaroises… Une substantielle annexe répertorie et caractérise plusieurs
centaines de familiares regis, d’individus de l’entourage du monarque. Ce livre centré
sur les défis (Herausforderungen) de la politique internationale constitue une véritable
somme d’histoire européenne pour l’époque circonscrite. Il permet de comprendre,
dans le dédale des négociations, des alliances et des guerres, pourquoi Sigismond de
Luxembourg a pu être jugé par la postérité comme un monarque péchant par
irréalisme et instabilité. Sans doute a-t-il déçu beaucoup d’espoirs. Mais qui l’a
réellement assisté ? N’était-il pas confronté à des objectifs trop contradictoires à
satisfaire, situation propre à ne laisser derrière lui que des mécontents ? Telle est
l’empreinte que nous livre la lecture d’une bien robuste thèse d’habilitation (Freie
Universität Berlin, 1996/97).
Jean-Marie CAUCHIES
La Littérature française du Moyen Âge, t. 1, Romans et chroniques, t. 2, Théâtre et
poésie, prés. et éd. bilingue commentée par Jean DUFOURNET et Claude LACHET,
Paris, Flammarion, 2003 ; 2 vol., 608 + 620 p. (G.F., 1083 et 1122). ISBN : 2-08-07-1083-4 et 2-08-07-1172-5. Prix : € 11,00, par vol.
Le premier volume du diptyque ici recensé, lequel offre un large panorama sur la
littérature médiévale, se présente sous la forme d’une anthologie de 54 textes
sélectionnés, traduits, assortis d’une introduction sur les caractéristiques de l’œuvre
présentée, d’une micro-bibliographie adaptée à chaque extrait et d’utiles notes de
langue et de civilisation qui facilitent le cadrage et la compréhension. Une
introduction pose les axes culturels majeurs d’un Moyen Âge réhabilité grâce aux
recherches littéraires, sociologiques, ethnologiques, historiques, linguistiques
auxquels les auteurs de l’édition renvoient le lecteur. S’il reste encore des terres
inconnues à découvrir dans l’ère médiévale, le mérite de cet ouvrage est justement
d’ouvrir de multiples fenêtres sur les textes, non seulement les plus canoniques, mais
encore les plus inattendus. On trouvera donc là, avec ces échantillons emblématiques
classés et traduits, de précieux repères.
La division Premiers textes et Vies de saints présente les fameux Serments de
Strasbourg, à côté des Vies de saints illustres, trésors de la littérature hagiographique
(saint Alexis, saint Gilles, saint Thomas Beckett, saint Brandan, saint Eustache). La
section des Romans est logiquement la plus nourrie : les pages des Roman de Thèbes,
d’Enéas, de Troie font apprécier le regard médiéval sur l’Antiquité ; dans l’épopée du
Roman d’Alexandre, c’est l’étonnant imaginaire sous-marin qui a été choisi ; puis les
versions tristaniennes se succèdent pour illustration de leurs caractéristiques
respectives à travers les portraits des amants légendaires (Béroul, Thomas, Oxford,
Tristan en Prose) ; la saga arthurienne de Chrétien de Troyes est à l’honneur, avec des
extraits représentatifs d’Erec et Enide, de Cligès, du Chevalier de la Charrette, du Chevalier
au Lion, du Conte du Graal. Le Roman de la Rose de Jean de Meun inscrit sa différence
à la suite de celui de Guillaume de Lorris. Le lecteur découvre aussi des auteurs de
talent qui ne demandent qu’à être mieux connus : Gautier d’Arras, « l’autre
Chrétien », Renaut de Beaujeu avec la quête sentimentale de son Bel Inconnu, Robert
de Boron qui, conciliant théologie et fiction, nous ramène aux sources du Graal ou
Manessier, qui s’emploie à trouver une clôture narrative dans sa Continuation de
Perceval. Jean Renart, Renaut, Philippe de Rémy, Guillaume de Digulleville, Jean
Froissart, Jean d’Arras, Antoine de la Sale sont tour à tour représentés à travers ces
pages. On prend aussi connaissance d’œuvres qui ont traversé les siècles sans nous
laisser de nom d’auteurs : aristocrate ou populaire conte de Floire et Blancheflor,
aventureuse épopée de Partonopeus de Blois « neveu de Clovis », trame romanesque
enrichie de réflexions d’Amadas et Ydoine, quête mystico-chevaleresque du Haut Livre
du Graal : Perlesvaus, portraits d’enchanteur à multiples visages du Merlin en prose.
Ainsi, du roman-fleuve d’armes (Lancelot en Prose) à la fiction d’inspiration
cistercienne (Queste del saint Graal), en passant par La Mort le roi Artu et Jouffroi de
Poitiers, de la somme dynastique (Sone de Nansay) à Cleomades, jusqu’aux Cent
Nouvelles Nouvelles et aux Quinze Joies du Mariage, se poursuit le tour d’horizon.
Les Chroniques trouvent leur place avec La Conquête de Constantinople dont
Geoffroy de Villehardouin et Robert de Clari ont été les témoins ; La Vie de saint Louis
est illustrée par un rêve de Joinville ; les Chroniques de Jean Froissart apparaissent à
travers les inoubliables Bourgeois de Calais ; les Mémoires de Philippe de Commynes
sont représentés par un portrait de Louis XI.
Une chronologie permet d’ordonner toutes ces œuvres dont la production s’étale
sur plus de quatre siècles, une bibliographie oriente les recherches ; trois index (termes
étudiés, thèmes et notions, noms) viennent parfaire l’ouvrage. Cette anthologie est un bel
hommage rendu à tous ceux qui ont contribué utilement à la mise en valeur du
patrimoine médiéval, tant par les éditions dont nous découvrons la richesse ici, que
par les nombreux travaux critiques mentionnés qui les ont accompagnés.
Le second volet de cette Littérature française du Moyen Âge est consacré au théâtre
et à la poésie. Il est ordonné autour de pôles de classement des œuvres par genres. Les
récits brefs sélectionnés illustrent la diversité des styles et des modèles rencontrés dans
l’esthétique de la brièveté : c’est d’abord le récit court sentimental, avec les Lais de
Marie de France, qui racontent des amours heureuses ou malheureuses, puis un
extrait des Lais féeriques. Une place est faite ensuite au récit court, allégorique ou
didactique : nous découvrons alors que les fables d’Ésope ont connu le succès bien
avant l’ère classique, et que Marie de France précéda La Fontaine dans un art qui sut
traverser tous les âges. Guillaume Le Clerc de Normandie, avec sa licorne
emblématique, fait apercevoir l’art typiquement médiéval du bestiaire, où se
combinent réalisme, légende et symbole. Dans l’éternel chantefable d’Aucassin et
Nicolette, sont subtilement mêlées la dérision et l’émotion. Les Fabliaux sont
certainement les plus populaires de ces récits brefs. Mais à l’opposé de ces contes à
rire, les contes à pleurer, comme La châtelaine de Vergy, œuvre pathétique entre toutes,
ont su traverser les époques et les modes en s’adaptant aux publics. Avec Le Vair
Palefroi de Huon le Roi, à tonalité courtoise, et l’immortel Roman de Renart, à tonalité
héroï-comique, s’achève un premier regroupement. Non moins varié, dans ses
multiples déclinaisons, nous apparaît le genre du poème épique, depuis La Chanson
de Roland, texte fondateur de notre littérature jusqu’à Huon de Bordeaux, où
Shakespeare trouva son ineffable Obéron. La figure légendaire de Charlemagne se
construit et se métamorphose au gré des plume, à travers Fierabras ou Le voyage de
Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople. Mais des héros d’une autre pâte
apparaissent, comme dans Les Enfances de Guillaume, poème qui renouvelle la veine
épique, ou dans le très politique Couronnement de Louis, ou dans Le Charroi de Nîmes,
dans lequel s’entrecroisent des tonalités contradictoires, ou encore dans La prise
d’Orange qui fait enfin une place respectable aux motifs courtois. Avec La Chanson de
Guillaume, on appréciera aussi les liens intertextuels qui se nouent avec l’immortelle
Chanson de Roland. Au détour de ces pages, des figures originales surgissent, comme
dans Le moniage Guillaume II, riche de son humour et de ses leçons et dans Raoul de
Cambrai, où l’épopée tourne à la tragédie. Les formes d’expression du Théâtre médiéval
(troisième pôle) apparaissent à travers des extraits illustrant leur spécificité : jeu,
miracle, mystère, farce. Le Jeu d’Adam, drame semi-liturgique, met en scène, à côté des
hommes, les puissances de l’au-delà, Jean Bodel, avec Le Jeu de Saint-Nicolas, s’avère
l’initiateur de cette expression dramatique tandis que dans Courtois d’Arras est mis en
scène l’enfant prodigue de l’Évangile. Dans Le Jeu de Robin et Marion, le charme de la
pastourelle et de la bergerie opère et dans Le Jeu de la Feuillée triomphe la fête
carnavalesque, tout cela grâce au génie d’Adam de la Halle. Avec Le Miracle de
Théophile, Rutebeuf exprime le problème existentiel de la créature pécheresse. Le
Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban offre enfin un bel exemple de théâtre sacré, tout
comme Le Mystère de la Résurrection, porteur de son message chrétien. Avec La Farce
de Maître Pathelin éclate le génie d’un anonyme qui pèsera sans doute sur le destin de
théâtre classique français et l’orientera avec bonheur. Enfin la quatrième partie,
dédiée à la Poésie, fait apparaître les grands noms parvenus jusqu’à nous : Thibaut de
Champagne, « l’amant parfait » du grand chant courtois, Colin Muset, chanteur à la
vielle poignante, « l’infortuné » Rutebeuf, le grand Guillaume de Machaut qui
conjugue dans son Voir Dit art d’aimer et art d’écrire, le non moins illustre Eustache
Deschamps à l’œuvre abondante et novatrice, François Villon aux immortelles
ballades, Alain Chartier, courtois, mélancolique ou ironique, Christine de Pizan, « la
femme de lettres » du Moyen Âge, Charles d’Orléans qui sait à merveille orner son
« moi », Jean Molinet, poète doublé d’un chroniqueur. Chanson de toile, d’aube,
d’amour avec Conon de Béthune, de départie avec le châtelain de Coucy, de femme
avec Guillebert de Berneville, poème à la Vierge de Gautier de Coinci, hymne
mélancolique aux oiselets de Gace Brulé, Rondet de carole et Fatrasies ludiques, sont
autant d’exemples de formes poétiques par lesquelles on est invité à une promenade
imaginaire dans les jardins des Lettres médiévales. Chaque extrait est précédé par
une introduction, sur l’auteur et l’œuvre, d’une bibliographie utile à qui souhaite
approfondir, de notes de langue, de sens et de civilisation pour une initiation
méthodique. L’ouvrage comprend aussi une chronologie où s’inscrivent les œuvres
sur plus de quatre siècles, une bibliographie générale et un index des termes étudiés,
ainsi que des thèmes et notions et des noms. Le livre a le premier mérite de donner
au lecteur le désir de partir à la recherche de trésors littéraires du Moyen Âge, connus
ou méconnus. Il est propre à susciter des vocations chez les jeunes médiévistes, ou à
renouveler les perspectives chez les plus anciens. J’ai eu un grand plaisir à le
découvrir.
Nicole CHAREYRON
Liber largitorius. Études d’histoire médiévale offertes à Pierre Toubert par ses
élèves, réunies par Dominique BARTHÉLEMY et Jean-Marie MARTIN, Genève, Droz,
2003 ; 1 vol., XVII-650 p. (École pratique des Hautes Études. Sciences historiques et
philologiques, 5 – Hautes études médiévales et modernes, 84). ISBN : 2-600-00907-8.
Prix : € 87,85.
À l’aube de la présente année académique, P. Toubert, membre de l’Institut, a été
admis à la retraite et a donc abandonné la chaire d’Histoire de l’Occident
méditerranéen qu’il occupait au Collège de France. C’est tout naturellement que les
membres de cette véritable École historique que P.T. a fédérée autour de lui ont
souhaité rendre hommage au Maître en lui offrant une gerbe d’études relevant des
domaines auxquels le jubilaire a offert une contribution considérable : l’histoire
structurelle et l’anthropologie de l’Occident. S’ouvrant sur un utile relevé
bibliographique, le volume présente une belle unité, suffisamment rare pour être
mise en exergue, et, à coup sûr, une originalité comparable à celle de l’autre Liber
largitorius, à savoir l’un des cartulaires de l’abbaye de Farfa et l’une des sources
majeures du grand œuvre de P.T., ses Structures du Latium médiéval. Nul doute qu’y
aura trouvé son bonheur celui qui, parmi mille autres choses, est à l’origine de l’une
des théories historiques les plus fécondes de ces quarante dernières années :
l’« incastellamento ».
Voici la liste des contributions. I. Les Italies: G. Arnaldi, Il canto di Giustiniano, p. 3-14 ; O. Guyotjeannin, Les pouvoirs publics de l’évêque de Parme au miroir des diplômes
royaux et impériaux (fin IXe-début XIe siècle), p. 15-34 ; J.M. Martin, Les actes des souverains
francs concernant l’Italie méridionale (VIIIe-XIIe siècle), p. 35-57 ; J. Dalarun, Bérard des
Marses. Un modèle épiscopal grégorien, p. 59-85 ; L. Feller, La charte d’« incastellamento »
de Sant’Angelo in Theodice. Édition et commentaire, p. 87-109 ; J.L. Lemaitre, Mabillon,
Germain et Farfa, p. 111-128 ; Fr. Menant, Une vie ordinaire au début du XIIe siècle :
Landulfus Camerarius de Bergame, entre accumulation foncière et légitimation sociale,
p. 129-149 ; J.P. Delumeau, Au premier rang de la noblesse arétine : les Walcherii, p. 151-171 ; O. Redon, Le Conseil général de la commune de Sienne au milieu du XIIIe siècle. Laici
et iudices, p. 173-194 ; Ph. Jansen, La territorialité des villes marchésanes à la fin du Moyen
Âge, d’après les ambassades, p. 195-218 ; J.Cl. Marie-Vigueur, Des brebis et des hommes. La
transhumance à Rome à la fin du Moyen Âge, p. 219-237 ; É. Hubert, Boccace et la campagne
romaine. Notes sur la troisième nouvelle de la cinquième journée du Décaméron, p. 239-258 ;
É. Crouzet-Pavan, Venise et ses espaces. Esquisse d’une « cannibalisation »
historiographique, p. 259-276 ; Fr.O. Touati, Sur Lazzaro di Pavia. Genèse d’une léproserie
lombarde au Moyen Âge, p. 277-302 ; P. Boucheron, Tout est monument. Le mausolée
d’Azzone Visconti à San Gottardo in Corte (Milan, 1342-1346), p. 303-329 ; Gh. Noyé et
Fr. Bougard, Archéologie médiévale et structures sociales. Encore un effort, p. 331-346. II.
Les Gaules: O. Bruand, Une villa carolingienne : une seigneurie ? Réflexions sur les cas des
villas d’Hammelburg, Perrecy-les-Forges et Courçay, p. 349-373 ; Ch. Senséby, Récits de
meurtres, de haine et de vengeance. De l’art de présenter les conflits et leur règlement aux XIe
et XIIe siècles, p. 375-392 ; J.H. Foulon, Solitude et pauvreté volontaire chez les ermites du
Val de Loire, p. 393-416 ; M. Arnoux, Remarques sur les fonctions économiques de la
communauté paroissiale (Normandie, XIIe-XIIIe siècles), p. 417-434 ; D. Barthélemy,
Quelques réflexions sur Louis VI, Suger et la chevalerie, p. 435-453 ; J.M. Moeglin, Une
première histoire nationale flamande. L’Ancienne chronique de Flandre (XIIe-XIIIe
siècles), p. 455-476 ; P. Montaubin, « Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut. » Guido da
Collemezzo, évêque de Cambrai (1296-1306), p. 477-502 ; Br. Galland, In duarum viarum
capite. Quelques itinéraires singuliers entre l’Église et l’État, p. 503-514. III. Les Espagnes:
M. Zimmermann, Les origines de la Catalogne d’après les Gesta comitum
barcinonensium. Mythe fondateur ou récit étiologique, p. 517-543 ; Ph. Sénac, Un château
en Espagne. Notes sur la prise de Barbastro (1064), p. 545-562 ; J.P. Molénat, L’élite
mudéjare de Tolède aux XIVe et XVe siècles. Alfaquís, alcaldes et alcaldes mayores de
moros, p. 563-577 ; J. Passini, Les boutiques de los Alatares. L’alcaná nueva de Tolède,
p. 579-594. IV Les Antipodes: Br. Judic, La clé d’or et l’idole sanglante. Le culte des reliques
entre histoire et anthropologie, p. 597-613 ; P. Gautier Dalché, Le paradis aux antipodes ?
Une Distinctio divisionis terre et paradisi delitiarum (XIVe siècle), p. 615-637.
Alain MARCHANDISSE
Olivier BRUAND, Voyageurs et marchandises aux temps carolingiens. Les réseaux de
communication entre Loire et Meuse aux VIIIe et IXe siècles, Bruxelles, De Boeck
Université, 2002 : 1 vol. in-8°, 360 p. (Bibliothèque du Moyen Âge, 20). ISBN : 2-8041-3974-3. Prix : € 89,95.
Ce livre est le produit différé, car retravaillé, d’une thèse préparée sous la direction
de P. Toubert et soutenue en 1992. Sans doute n’est-ce pas seulement le lieu d’édition,
je veux dire la collection patronnée par la présente revue, qui explique la dédicace à
la mémoire de celui qui en fut dans les années 1960-1970 l’un des plus grands
animateurs, F. Vercauteren, mais aussi la reconnaissance due à un historien qui a tant
fait pour l’étude des villes et des systèmes de communication dans la Francie
septentrionale au premier Moyen Âge
[1]. Car le but d’O. Bruand est d’étudier la
circulation des hommes et des biens dans l’espace compris entre Loire et Meuse au
temps de l’apogée carolingien. On a tellement écrit sur l’économie des siècles de
transition entre Antiquité et Moyen Âge, et surtout proposé tant de théorisations et
de modèles clefs en main, que l’A. a fait le choix du pragmatisme, revendiqué d’un
bout à l’autre de son travail (par exemple p. 8 et p. 236), et fondé sur l’usage exclusif
des sources disponibles.
O.B. n’a pu cependant faire l’économie d’un vigoureux rappel historiographique,
dans lequel se côtoient, s’opposent et se complètent les pères fondateurs que furent
Dopsch, Pirenne, Perrin ou Déléage, mais aussi les autres – non pas tant les Lombard
et autres Doehaerd, dont la contribution me paraît nettement surévaluée, que les
Latouche, Vercauteren, Grierson ou, tout récemment encore, le regretté A.
Verhulst. Les sources quant à elles, qui sont pour l’essentiel (c’est-à-dire surtout pour
les sources écrites, nettement privilégiées, et à un moindre degré pour les sources
numismatiques) heureusement présentées et dûment critiquées dans le second
chapitre, sont utilisées à bon escient tout au long de l’ouvrage (je remarque en
particulier l’usage, toujours prudent, mais franchement positif, qui est fait de
l’hagiographie – p. 71 s., 160, 293), et souvent relues à la lueur des interrogations qui
agitent la recherche la plus contemporaine – les plus fécondes, comme celles qui
portent sur l’appréciation des systèmes d’échanges en termes d’économie primitive
ou d’économie commerciale, mais aussi les plus aventureuses, en tout cas les plus
déconnectées de la stricte réalité des sources et de leur vocabulaire, comme celles qui
portent sur la continuité des institutions publiques entre Antiquité tardive et haut
Moyen Âge.
Aux bases historiographiques et heuristiques de sa recherche, l’A. ajoute au terme
de sa première partie l’étude du cadre géographique, dans lequel il distingue les
contrées les plus septentrionales, le bassin de la Seine, les pays de la Loire et la
Bourgogne : évaluant la part respective de l’ager, y compris l’impact du peuplement,
et du saltus, notamment de la forêt, appréciant l’état du réseau viaire et les capacités
nautiques de la voie d’eau, O.B. révèle d’emblée la prudence de sa démarche et la
modestie de ses résultats – ce qu’il tire de l’étude des sources, c’est « une cartographie
a minima » (p. 109), et il lui paraît hors de question de forcer la généralisation. C’est
avec la même méthode qu’il attaque en deuxième partie son plat de résistance :
l’étude des voyages et voyageurs, et celle des trois produits qu’il a retenus pour une
étude approfondie, à savoir la monnaie, le sel et le vin, qui ont la particularité de n’être
pas produits partout, d’être aisément repérables dans les sources, et de donner lieu
à une circulation susceptible de dépasser l’horizon local. Dans sa troisième partie,
dont la matière est élargie aux autres marchandises, en particulier (enfin ?) à celles
que donne à connaître l’archéologie, O.B. propose une réflexion d’ensemble sur les
réseaux de circulation, depuis l’horizon le plus local jusqu’aux connexions
interrégionales, voire internationales, en passant par l’horizon microrégional,
organisé autour des vici et autres marchés ruraux qui ne se laissent pas aisément
entrevoir dans les sources : il en expose in fine une illustration avec l’exemple du
Hurepoix et des contrées situées au sud de Paris, le long de la route d’Orléans, assez
bien éclairées par les archives san-dyonisiennes et surtout germano-pratines.
Qu’en conclut l’A. ? « La société carolingienne, avec son économie, ses échanges,
s’insère dans un cadre ancien qu’elle modifie imperceptiblement mais
continuellement, celui de l’activité locale, de l’agriculture villageoise et de l’artisanat
de bourgade » (p. 294) : l’activité économique locale, qu’on ne voit guère dans les
sources parce qu’elle est faite de pratiques et de gestes quotidiens qui ne laissent pas
de traces (la vente – une fois opérée la ponction seigneuriale – d’éventuels surplus, ou
l’acquisition sur le marché voisin ou auprès de quelque colporteur de produits rares
mais indispensables), a sans doute été marquée tout au long de la période par une
« croissance lente, graduelle » (p. 292), obstinée mais pas uniforme, qui a été stimulée
par une « poussée démographique timide mais sous-jacente » (p. 294), et dont
témoigne la progressive monétarisation des campagnes. Des régions furent sans
doute plus avancées que d’autres dans ce processus, en particulier celles qui étaient
au contact des quatre grandes routes à longue distance et vecteurs de dynamisme
qu’étaient l’axe séquanien, l’axe ligérien, la voie littorale, et la route Bourgogne-Mer
du Nord via la Meuse : les régions qui en étaient à l’écart ont connu des retards de
développement – ainsi le Morvan, le plateau de Langres, l’Argonne, la Sologne, le
nord du Maine et le sud de la Normandie. Si les premières ont sans doute été plus
exposées aux vicissitudes de l’histoire politique et militaire de l’Empire carolingien
dans un long IXe siècle, cela n’a guère modifié la vie d’échanges dans son horizon le
plus local, celui auquel se bornait le quotidien de tout un chacun, ou presque : « pour
le paysan, qu’il soit libre, serf ou extérieur […], le seul interlocuteur légitime, c’est le
seigneur » (p. 295), c’est-à-dire le maître du sol qui, désormais maître du ban, est le
principal bénéficiaire de la conjoncture nouvelle où s’épanouissent le « système
seigneurial » et des formes d’échanges totalement contrôlées par lui.
Ni démonstration, ni généralisation, ni modélisation : jusque dans sa conclusion,
O.B. fait preuve de modestie, de pragmatisme, voire, tout simplement, de « bon
sens », ainsi qu’il le revendique p. 286. On a le droit cependant de formuler quelques
réserves, voire quelques regrets. Si la présentation est impeccable, celle des cartes
originales en particulier, on peut déplorer l’absence d’une table récapitulative des
différents tableaux et figures. La mise à jour de la bibliographie a négligé quelques
travaux importants : manque entre autres le livre de H. Adam sur Das Zollwesen im
fränkischen Reich und das spätkarolingische Wirtschaftsleben. Ein Überblick über Zoll,
Handel und Verkehr im 9. Jahrhunderts, Stuttgart 1996, dont la consultation aurait été
d’un grand secours, par exemple à propos de la définition des Clusas évoquées dans
les diplômes carolingiens et ici rebaptisées Sclusas (dont O.B. propose p. 48 une
étymologie curieuse, en l’occurrence venue du grec, dont on aimerait connaître
l’origine bibliographique). L’usage qui est fait de l’archéologie est souvent frustrant,
quand il n’est pas contradictoire (par exemple entre la p. 81 : « on connaît beaucoup
mieux les navires de l’époque », et la p. 87 : « les navires ont disparu »). Il y a ici et là
de menues erreurs : le Traiectum du diplôme de 779 pour Saint-Germain-des-Prés
(p. 50) ne peut être, ainsi que je crois l’avoir démontré, Utrecht, le gué sur le Rhin, mais
plutôt Maastricht, le gué sur la Meuse ; il y a confusion (p. 120) entre Gervoldus,
procurator à Quentovic à la fin du VIIIe siècle (Gesta des abbés de Fontenelle) et Grippo,
praefectus du même lieu entre 858 et 868 (Miracula de saint Wandrille) ; la base viking
de la Seine évoquée par Aimoin (p. 142) est moins probablement, d’après les derniers
travaux de Jacques Le Maho, Jeufosse près de Vernon que Oissel près de Rouen ; il est
trompeur pour le lecteur de mettre sur le même plan les fouilles de Quentovic et celles
de Dorestad (p. 80-81, 85-86) quand on sait que, si les secondes ont été exemplaires
dans leur étendue comme dans leurs résultats, les premières n’ont été limitées pour
l’instant qu’à de très modestes sondages. Au-delà, on aurait bien aimé que fussent
appréciées en termes plus comparatifs la place respective de la voie d’eau et de la
route de terre, ou encore celle du charroi et du bât…
Mais ce ne sont là que regrets d’un lecteur mis en appétit par la qualité d’ensemble
de l’ouvrage : on ne saurait en effet reprocher à O.B. d’avoir refusé de bâtir un modèle
théorique de plus. Car on peut assurément étendre à l’ensemble de son livre ce qu’il
a écrit en conclusion de son chapitre sur « le cadre géographique » : « Si la description
demeure imparfaite, la densité des routes et des hommes, la localisation des bourgs
et des cités appellent clairement une vision plus optimiste de l’époque, avec un
monde plus peuplé, plus complexe que celui qu’avaient bâti certaines théories
anciennes qu’il faut désormais ranger au magasin des accessoires
historiographiques. » (p. 109). Ce n’est sûrement pas le risque que court ce bel
ouvrage, à la fois minutieux dans le décorticage des sources documentaires, prudent
dans ses interprétations, et ferme dans ses conclusions. Il fait honneur à la collection
qui l’a accueilli, et partant à la revue dont elle est l’émanation.
Stéphane LEBECQ
Thomas BARDELLE, Juden in einem Transit- und Brückenland. Studien zur
Geschichte der Juden in Savoyen-Piémont bis zum Ende der Herrschaft
Amedeus VIII., Hanovre, Hahnsche Buchlandlung, 1998 ; 1 vol., XII-395 p.
(Forschungen zur Geschichte der Juden, Abt. A, Abhandlungen, 5). ISBN : 3-7752-5614-8. Prix : € 44,00.
Né d’une Dissertation soutenue à l’Université de Trèves en 1995, ce livre se fonde
sur la rencontre entre deux protagonistes. Nous trouvons, d’une part, les juifs
savoyards et piémontais dont l’A. reconstruit les aléas souvent tourmentés,
caractérisés par des migrations internes ou externes, par la mise en place de structures
communautaires, par les rapports tendus, voire houleux, avec leurs voisins chrétiens.
D’autre part, nous pouvons suivre à la trace l’évolution documentaire, normative et
fiscale d’une principauté modèle de ce bas Moyen Âge : le comté, puis duché, de
Savoie. Le résultat de cette rencontre entre une dynastie princière et ses « coffres et
trésors » juifs est un ouvrage qui, au-delà d’une apparence convenue, recèle plusieurs
richesses historiographiques et thématiques.
Après une brève introduction, le livre s’ouvre sur un chapitre d’encadrement
classique intitulé Peuplement et migration (p. 21-66). Ce premier coup d’œil
géopolitique permet, grâce aussi à une cartographie remarquable (cinq cartes hors~texte), de placer aussitôt les temps et les lieux de la présence juive en terre savoyarde.
Les temps d’abord, qui couvrent les derniers siècles du Moyen Âge, de 1250 à 1430
environ. Les plus anciennes attestations de juifs du prince datent du milieu du XIIIe
siècle lorsque, en 1254, plusieurs juifs prêtent hommage à Pierre de Savoie ; dès lors,
et pendant deux bons siècles, la Savoie demeure une terre d’accueil pour des juifs
provenant du Languedoc et du Royaume, de la Bourgogne et même d’autres terres
d’Empire. Bien évidemment, ces flux migratoires ne sont ni réguliers ni progressifs ;
le poids de la conjoncture reste décisif, fût-elle internationale ou régionale :
expulsions de France, temps de pestes (et affaires des puits), transitions princières,
mutations institutionnelles. Cela dit, deux lignes directrices semblent privilégiées ;
l’axe Ouest-Est et, dans une moindre mesure, l’axe Nord-Sud, de Strasbourg à
Chambéry par exemple. Gardons cela en mémoire, car les données quantitatives sur
la présence juive en Savoie reflètent justement ce tableau : l’habitat juif se trouve avant
tout au Nord des Alpes, dans des régions de frontière et de passage, telle la Bresse,
entre le Rhône et la Saône, ou encore le Pays de Vaud et le Chablais, aux abords des
routes qui rejoignent le Grand Saint-Bernard. Les régions plus enclavées, comme le
Faucigny ou la Tarentaise, n’abritent guère de juifs, alors que le Piémont savoyard ne
sera atteint qu’au tout début du XVe siècle (un noyau juif est attesté à Savigliano dès
1405), presque en parallèle avec l’expansion princière vers la plaine du Pô entre 1418
(intégration de l’ancien apanage des Piémont-Achaïe au sein du duché de Savoie) et
les années 1440 qui voient la stabilisation d’un gouvernement et d’une université du
prince à Turin. Or, ces nouveaux juifs piémontais sont le plus souvent d’origine
savoyarde ou, du moins, proviennent du nord des Alpes et non pas des brillantes
communautés communales et italiennes. Voilà que l’existence d’un réel flux
migratoire d’Ouest en Est se confirme au sein même des territoires savoyards. En
outre, et encore une fois sans véritable surprise, les principaux pôles d’attraction d’un
habitat juif durable et institutionnalisé sont autant de lieux du pouvoir administratif
et princier : centres péagers (Pont d’Ain en Bresse, Villeneuve en Chablais, Aiguebelle
en Savoie propre), chefs-lieux de bailliage (de Bourg-en-Bresse à Montmélian),
capitales épiscopales et princières : Genève puis Lausanne, Chambéry – seule ville
pourvue de deux synagogues – puis Turin.
Pour mieux saisir ces juifs du prince venus d’Occident, Th.B. a pu compter sur une
documentation écrite aussi riche que partiale. Dans une Savoie où les registres
notariaux classiques ont presque entièrement disparu, les juifs se font connaître in
primis au gré des sources administratives et fiscales : ce sont les comptes de la
trésorerie centrale et ceux des châtellenies territoriales ; ce sont les cahiers des
notaires-secrétaires princiers et les statuts généraux du duché de 1430. Du coup, aux
pans de lumière (les juifs « du prince » entre législation, fiscalité et crédit) se
juxtaposent certaines zones d’ombre (la topographie communautaire, les réseaux de
parenté, les mentalités religieuses).
En outre, à cette réelle partialité des sources s’ajoute un déséquilibre heuristique.
En effet, et au-delà des intentions affichées, l’A. privilégie la fin de sa période, c’est-à-dire le règne d’Amédée VIII, comte (à partir de 1391), duc (depuis 1416) et pape
conciliaire (dès 1439). Le foisonnement documentaire savoyard est la première raison
de ce choix, bien qu’il eût été utile de poursuivre l’étude jusqu’à la mort d’Amédée
VIII en 1451 ; en effet, malgré sa retraite en ermite à Ripaille (1434) et encore après sa
nomination pontificale au concile de Bâle (1439), le vieux prince gardait un réel
contrôle politique sur ses terres au Nord des Alpes alors même que le nouveau duc,
son fils Louis, s’efforçait de renforcer les assises piémontaises de la principauté. Ce
choix a aussi une seconde raison, plus historiographique : il s’agit des recherches
pionnières de R. Segre sur les juifs savoyards et piémontais qui, dès les années 1970,
ont mis à la disposition des chercheurs une ample série de regestes concernant la
présence juive dans la Savoie du XIV
e siècle
[1]. Cela dit, les connaissances
bibliographiques de l’A. sont remarquables, tant au niveau régional que sur un plan
plus comparatif, surtout sur l’axe franco-allemand. Seules les années écoulées depuis
cette
Dissertation autorisent à suggérer quelques compléments bilbliographiques qui
tiennent compte aussi bien des renouveaux des recherches régionales que de
l’approfondissement de certaines problématiques plus générales. Pour ce qui est du
renouvellement des études sur la société politique savoyarde (nobles, officiers,
notables urbains, lombards) et sur ses profils administratifs, courtisans ou fiscaux, je
me permet de rappeler les travaux récents de B. Andenmatten, A. Barbero,
L. Castellani, G. Castelnuovo, J.L. Gaulin, Chr. Guilleré, P. Lafargue, L. Ripart et
G. Scarcia
[2]. Sur un terrain plus comparatif, divers travaux récents se sont penchés sur
les profils multiples des communautés juives provençales (recherches de D. Inacu) et
italiennes (études de M. Luzzati, puis de A. Esposito, d’A. Veronese et de M. David),
ainsi que sur le rôle moteur joué par le crédit juif, des analyses culturelles novatrices
de G. Todeschini aux recherches pyrénéennes de Cl. Denjean.
Revenons, toutefois, aux juifs savoyards. Entre le nord des Alpes et le Piémont,
ceux-ci sont amenés à mettre en place des structures communautaires en un milieu
non seulement princier mais aussi urbain. Tel est le sujet de la deuxième partie du
livre (ch. 3, p. 77-144) qui relate l’essor des communautés juives tout en détaillant les
principales modalités de leur intégration au sein de la société chrétienne. Trois
thèmes sont ici privilégiés. Il s’agit, d’abord, de l’intégration institutionnelle et
princière, dont l’évolution est décrite grâce à une lecture affinée des ordonnances
normatives savoyardes ; celles-ci culminent en 1430 avec les imposants Decreta
Sabaudiae ducalia, œuvre maîtresse de la législation princière, dont l’un des cinq livres
est justement consacré aux rapports avec les juifs ; ces statuts représenteront même
un modèle avéré pour d’autres initiatives normatives en terre d’Empire. Il s’agit,
ensuite, de l’intégration professionnelle et sociale, qui passe au travers d’une triade
convenue fondée sur le crédit, la médecine et le commerce spécialisé (en pierres
précieuses, par exemple). Il s’agit, enfin, de l’intégration topographique et urbaine ;
d’une part, des quartiers à forte prédominance juive se mettent peu à peu en place,
tel le Judaysium de Nice en 1448 (une tendance déjà marquée à Chambéry au début du
siècle) ; d’autre part, l’A. montre bien à quel point les rapports entre la communauté
juive et la société urbaine sont liés au degré d’autonomie des institutions municipales,
ce qui – en excluant les villes épiscopales de Genève et de Lausanne – distingue assez
nettement les bonnes villes princières du nord des Alpes, pourvues de simples chartes
de franchise, du modèle communal propre aux agglomérations piémontaises dont les
magistrats et les habitants semblent, au quotidien, plus franchement hostiles à leurs
voisins de religion hébraïque.
Qu’il s’agisse de croisements documentaires ou d’aléas socio-politiques, la Savoie
sub specie Judeorum apparaît, sans l’ombre d’un doute, éminemment princière. Voilà
qui constitue, tout à la fois, l’une des spécificités savoyardes et le cœur même du livre
de Th.B. Sa troisième partie nous présente « les juifs comme source financière de la
politique territoriale princière » (chapitre 4, p. 145-209). Destinataires réitérés de
privilèges princiers, ces garderii domini, qui peuvent à l’occurrence agir comme autant
d’officiers de péage (surtout dans la première moitié du XIVe siècle) ou de médecins
de cour, sont avant tout des professionnels du crédit dont les revenus sont fortement
taxés par l’administration savoyarde. Placés sous le risque récurrent d’accusations
d’usure, ces juifs deviennent l’une des plaques tournantes de la politique fiscale
savoyarde, une politique qui tend à s’affiner et à se rationaliser dans les dernières
décennies du XIVe siècle. Ainsi, dès les années 1380, les juifs doivent payer non plus
un impôt collectif mais bien un cens individuel, la censiva Judeorum, ce qui permet de
mieux connaître le profil de leurs communautés tout en cernant de plus près ce que
l’A. appelle la Judenpolitik savoyarde. En vérité, ces prêteurs juifs sont spécialisés dans
le petit crédit, en milieu local et souvent rural, plutôt que dans les grands prêts
princiers ou aristocratiques. De Bourg-en-Bresse à Aiguebelle ou à Montmélian,
quelques études de cas rondement menées renforcent cette impression, bien qu’il
existât toujours une minorité de grands prêteurs capables d’avancer des sommes
conséquentes aux princes et à leurs grands seigneurs. En fait – et ici les analyses de
Th.B. rejoignent les recherches de L. Castellani ou de G. Scarcia sur les prêteurs
lombards – le marché du crédit est, en Savoie, un marché complexe ; d’une part, il met
en exergue la concurrence, urbaine et rurale, entre juifs et lombards ; d’autre part, il
montre bien l’essor des prêts issus des élites urbaines (chambériennes en premier
lieu) ainsi que celui des mutua super officiis de nature administrative et financière.
Placés sous le contrôle rapproché de leurs princes, les juifs savoyards sont, dans le
même temps, aux prises avec de nombreux conflits. Ces « champs du conflit »
quotidien constituent le thème dominant de la quatrième partie du livre (ch. 5, p. 211-241). Accusations de blasphème et d’usure, contrôle de leurs relations sexuelles,
conversions forcées : les juifs sont à la merci non seulement du fisc princier mais aussi
de l’hostilité administrative et urbaine. À ces menaces au mieux latentes, les
communautés juives ne semblent pas toujours répliquer de concert, en « serrant les
coudes » ou en arborant l’unité d’une communauté désormais formalisée ; au
contraire, et les disputes qui se nouent autour de la grande figure politique et
religieuse de Jonahan de Trèves l’attestent bien, les antagonismes entre juifs de
souche et juifs de passage, entre juifs intégrés et juifs étrangers, sont à l’ordre du jour,
surtout à partir des dernières décennies du XIVe siècle.
Concurrence économique, incompréhension religieuse et animosité sociale : nous
avons ici suffisamment d’éléments qui annoncent le passage éventuel de la
discrimination à la persécution. La cinquième et dernière partie de l’ouvrage (ch. 6,
p. 243-307) entend justement mettre en exergue les trois attaques majeures que
subirent les juifs savoyards entre 1250 et 1430. Ce furent d’abord, en 1329, une série
d’accusations de meurtres rituels qui correspondaient à l’avènement du nouveau
comte, Aymon ; d’où de nombreux procès et d’encore plus lourdes amendes qui
amélioraient les finances princières. Ce furent, ensuite, en 1348-1349, les deux années
noires et bien connues, celles des inculpations calomnieuses d’empoisonnement des
puits, celles de la peste et des premiers assauts contre les communautés juives ; dans
ce contexte, l’A. montre bien que l’on ne saurait trop distinguer entre les tumultes
spontanés, le rumor populi, et d’autres sanctions plus dirigées : en Savoie propre,
comme sur les bords du lac Léman, l’hostilité populaire trouvait bon accueil auprès
des officiers locaux (tels les châtelains) dont la répression, souvent officieuse, recevait
à son tour l’aval du pouvoir princier. Ce furent, enfin, les années 1416-1430 qui, pour
la première fois, semblaient indiquer l’existence d’une stratégie convergente entre les
choix des autorités politiques, l’intervention des élites religieuses et l’action des
communautés urbaines. Il s’agissait, cette fois, d’une attaque culturelle et religieuse
annoncée par la prédication enflammée d’un Vincent Ferrer dès 1402-1403 et menée
de concert par Amédée VIII, devenu duc en 1416, et par les ordres mendiants, les
franciscains en tête : ce furent, alors, d’abord le bûcher du Talmud à Chambéry en
1416-1417, puis divers procès contre les juifs au cours des années 1420. Tout cela
favorisa une discrimination institutionnalisée des juifs savoyards par le biais de
l’action de l’Inquisition et de la promulgation des Statuts généraux de 1430. La
démonstration de Th.B. est claire et convaincante, bien qu’il lui manque sa chute : que
devinrent les juifs savoyards après 1434, de part et d’autre des Alpes ? Comment se
modifièrent les structures de leur peuplement, d’une multiplicité de centres mineurs
à l’attirance des villes capitales ? Comment évoluera la politique princière, de
l’intégration vers l’exclusion ?
En vérité, derrière ces bûchers et autres procès du premier XVe siècle se cache une
transformation culturelle et politique de plus large envergure. La rationalisation de
la fiscalité qui frappe à la fois les juifs et les Lombards s’amorce dès la fin du siècle
précédent ; l’action de l’Inquisition concerne tout autant, voire plus, ceux que l’on
considère dès lors comme de véritables foyers de sorcellerie, surtout dans la région
lémanique (cf. les recherches récentes de C. Tremp-Utz et de M. Ostoréro) ; les cinq
livres des statuts de 1430 sont une excellente attestation de la réassurance globale d’un
État princier qui entend discipliner ses juifs, mais aussi ses officiers, ses vassaux, bref
l’ensemble de ses sujets, grâce, entre autres, à des lois somptuaires extrêmement
détaillées.
Que retenir, alors, de ce livre, résultat d’une recherche approfondie sur la place et
le rôle tenus par les juifs au sein d’une principauté modèle du bas Moyen Âge ?
Remarquons, tout d’abord, l’importance du profil documentaire qui rehausse, en
Savoie, le lien entre le prince, ses finances et les juifs. Rappelons, ensuite, l’intégration
difficile et toujours partielle des communautés juives au sein des sociétés locales
situées sur les deux versants alpins. Notons, enfin, les nombreux signes de l’essor
d’une réglementation sociale et institutionnelle qui s’efforce de baliser, de délimiter
et de circonscrire le statut, la sociabilité et la vie même des juifs à l’aube du XVe siècle.
« Coffres et trésors » du prince que ces juifs savoyards, intégrés ou en migration ? Ce
qu’il est sûr c’est qu’ils sont tout à la fois choyés et montrés du doigt, surtout dès lors
que l’on apprend qu’en 1426 le peintre appelé à façonner des couvre-chefs propres
aux juifs n’est autre que Grégoire Bono, le peintre de cour par excellence.
Guido CASTELNUOVO
Geschichte der Juden im Mittelalter von der Nordsee bis zu den Südalpen, sous la
dir. d’Alfred HAVERKAMP, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2002 ; 3 vol., 428 +
468 + cartes (Forschungen zur Geschichte der Juden, Abt. A, Abhandlungen, 14). ISBN :
3-7752-5623-7. Prix : € 169,00.
Cet atlas produit par l’école de Trèves fondée et dirigée par A. Haverkamp doit être
comparé, pour mieux l’apprécier, à d’autres projets cartographiques relatifs à
l’histoire des juifs au Moyen Âge. Tandis que des cartes concernant la Sicile, l’Espagne
ou la France capétienne ne portent que sur quelques dizaines de localités de
résidence, la Kartenwerk qui est devant nous ne présente pas moins de 1 800 lieux où
des vestiges juifs peuvent être identifiés, ainsi que bien d’autres localités pour
lesquelles nous n’avons que des références documentaires. Cependant, le projet ne
concerne qu’une partie – d’importance capitale il est vrai – de l’Occident médiéval.
Des Pays-Bas, qui durant le Moyen Âge ont hébergé seulement un nombre restreint
de juifs, nous suivons la vallée du Rhin pour atteindre au sud le Dauphiné. Des
localités rhodaniennes sont aussi explorées, ainsi que des champenoises, des
alsaciennes et, bien sûr, des bourguignonnes.
La cartographie ne révèle pas, en principe, de phénomènes inconnus par ailleurs,
mais elle les dramatise en soulignant les grandes lignes du déroulement historique.
Ainsi est-il clair que les cent ans qui suivent l’an mille peuvent être considérés comme
le commencement de la grande présence juive en Occident. Par contre, les deux
générations qui ont précédé la peste noire ont été le théâtre d’une prolifération
massive des colonies juives. Le traumatisme des années 1348-1350 et l’étude
chronologique qui accompagne sa mise en carte (par Chr. Cluse) sont présentés de
façon à susciter une chose : un nombre inimaginable de localités ont subi le désastre,
ceci une dizaine d’années seulement après la vague des émeutes désignées sous le
nom du noble franconien Armlader.
Plus de la moitié de ce dossier cartographique de 155 pièces est ainsi dédiée aux
questions d’accueil et de rejet, avec des sections traitant des fantasmes populaires que
nous qualifions aujourd’hui d’« antisémites ». Pourtant l’histoire traitée va au-delà
des persécutions et des malentendus. La vie des colonies, organisées dans des
« super-communautés » et dirigées par des autorités rabbiniques, nous a laissé des
vestiges matériels comme des cimetières, des synagogues ou bien des bains rituels.
Les aspects de l’activité bancaire sont aussi cartographiés, ainsi que les rapports entre
les prêteurs d’argent juifs et leurs homologues italiens, les fameux « Lombards ». Les
péripéties des membres d’une de ces familles bancaires portant le nom de « Vesoul »,
tout au long du XIVesiècle, sont cartographiées par A. Holtmann, spécialiste de la
Bourgogne. Elle ouvre ainsi la voie pour de semblables exercices à l’avenir. Le cas de
la famille de « Louhans » vient immédiatement à l’esprit. Ainsi l’historiographie
d’aujourd’hui doit exprimer sa reconnaissance à A.H. et à ses disciples pour les
résultats extraordinaires qu’ils partagent avec nous, ainsi que pour les nouvelles
directions d’étude qu’ils indiquent.
Joseph SHATZMILLER
The Jews in Medieval Britain. Historical, Literary and Archaeological
Perspectives, éd. Patricia SKINNER, Woodbridge, Boydell, 2003 ; 1 vol., X-175
p. ISBN : 0851159311. Prix : GBP 45 ; USD 75.
L’histoire des juifs de l’Angleterre médiévale s’étale sur deux siècles seulement
pour s’arrêter en 1290, date de leur expulsion du pays. Leur nombre n’a jamais
dépassé le chiffre de cinq mille. Pourtant la documentation les concernant est
extrêmement abondante. D’abord il existe les sources rabbiniques ainsi que des
œuvres de belles lettres et de science (qui ne sont presque pas exploitées dans ce livre).
Ensuite et surtout, les spécialistes profitent d’un immense dépôt de textes – en latin
principalement – issus des administrations judiciaire et financière mises sur pied par
les Angevins. La plus grande partie de ces documents datent du XIIIe siècle.
Cependant, l’âge d’or de cette communauté – au moment où les juifs étaient les mieux
accueillis – a eu lieu au cours du siècle précédent pour lequel nous possédons un
dossier de textes très mince. Même la biographie de A. de Lincoln, le « Crésus » de ce
siècle est difficile, impossible même à reconstituer. L’immense quantité de la
documentation angevine a attiré des savants depuis la fin du XIXe siècle (et même
avant). Les noms à retenir sont – entre autres – ceux de R. Jacobs, C. Roth ainsi que
H.G. Richardson. Aujourd’hui, on ajoute volontiers ceux de Z. Entin-Rokeah, R.
Stacy, B. Dobson ainsi qu’un groupe de jeunes chercheurs. Parmi ces derniers,
certains ont été accueillis en décembre 2000 par le Centre « James Parkes » (auteur du
classique The Jews in Medieval Community), pour un colloque dont les Actes sont
publiés dans ce livre.
L’histoire du prêt d’argent – préoccupation principale de ces juifs médiévaux –
n’est mentionnée qu’occasionnellement par les douze participants. R. Stacy (p. 41-54)
décrit le processus d’appauvrissement de ces juifs à partir de 1240 environ ; ceci à
cause des exigences fiscales sans merci imposées par Henry III. Malgré la thèse
révisionniste de R.R. Mundil (p. 55-70) qui parle de succès économiques de certains
juifs de la génération qui a précédé le bannissement, il semble bien que la monarchie
anglaise d’Édouard Ier n’avait pas intérêt à garder dans ses frontières ces juifs
appauvris et financièrement ruinés.
Bien que les « membranes » du « Jewish Exchequer » ne soient pas toutes publiées
(l’article de P. Brand, p. 73-83, en parle, indiquant d’autres documents administratifs
ayant trait aux juifs), les historiens se réjouissent d’une découverte importante, le
cimetière de la ville de York au nord du pays (cf. D.A. Hilton, p. 97-111). Les
ossements mis au jour nous permettent de concevoir – à l’aide de la biotechnologie
moderne – beaucoup de choses sur les caractères physiques et autres de ces juifs d’il
y a 700 ans. Il s’agit par exemple de l’alimentation à laquelle ils avaient accès, des soins
médicaux (surtout la chirurgie) dont ils pouvaient profiter. D’autre part, nous y
trouvons des indices sur la longévité relative des femmes, ainsi que sur la mortalité
infantile, moins prononcée que dans la société environnante. Enfin, l’histoire de la vie
quotidienne des femmes juives – sujet favori à l’heure actuelle – est discutée dans
l’étude de S. Bartlet (p. 113-127), ainsi que dans les dernières pages de B. Dobson,
doyen des historiens du judaïsme médiéval en Angleterre (p. 145-156, en particulier
p. 152 s.).
Joseph SHATZMILLER
Timo REUVERKAMP-FELBER, Volkssprache zwischen Stift und Hof. Hofgeistliche in
Literatur und Gesellschaft des 12. und 13. Jahrhunderts, Cologne-Weimar-Vienne, Böhlau, 2003 ; 1 vol. in-8°, VIII-414 p. (Kölner Germanistische Studien, nlle
sér., 4). ISBN : 3-412-17602-8. Prix : € 44,90 ; CHF 75.
Ce sont les chapelains de la cour princière qui ont rendu possible l’émergence, puis
le développement de la littérature courtoise. Seuls des clercs, détenteurs de l’écrit,
étaient en mesure d’endosser un tel rôle. C’est ce que l’A. se propose de vérifier en cinq
chapitres dans lesquels il interroge les sources historiques et littéraires afin de définir
les contours de la silhouette de « l’auteur », mais aussi les conditions sociales de
production, de distribution et de réception de la littérature en langue vulgaire aux XIIe
et XIIIe siècles.
Les deux premiers chapitres décryptent les sources, souvent rares (pièces
officielles, actes notariés, diplômes), pour mieux définir le rôle des ecclésiastiques
évoluant dans le milieu courtois : directeurs spirituels, éducateurs, médecins, ils
interviennent aussi dans les domaines politique, administratif et culturel. Le réseau
complexe des relations entre les institutions ecclésiastiques et les institutions
temporelles mettent ainsi en évidence le processus de la naissance de cette littérature.
Ceci amène T.R.F. à reconsidérer les thèses de C.St. Jaeger pour qui les clercs se
fixèrent comme but de civiliser les laïcs, le comportement courtois étant la projection
d’un idéal d’éducation clérical. T.R.F. montre que les laïcs ne sont pas de frustres
illiterati, qu’ils savent lire et écrire, particulièrement lorsqu’il s’agit de
correspondance amoureuse, dans les récits, et qu’ils sollicitent, en tant que mécènes,
la rédaction des textes.
Dans un quatrième chapitre, T.R.F. réexamine le sens à donner aux indications
« biographiques », telles que les témoignages personnels ou les signatures, pour en
dégager la fonction littéraire : il s’agit d’abord pour l’A. de légitimer son propos et de
prouver qu’il connaît bien son sujet. Les données qui permettent de cerner l’identité
des auteurs ne sont pas à chercher dans les « Selbstaussagen », mais dans
l’intertextualité qui montre qu’ils appartiennent à un univers empreint de latinité et
qu’ils évoluent dans un cercle proche de l’église ou du monastère.
Enfin, illustrant toujours ses propos de citations et de précieuses notes, T.R.F.
dégage les représentations du clerc dans la littérature épique. Il en ressort une image
modèle qui, sans oublier les fonctions effectives des ecclésiastiques à la cour, ne
correspond pas à la réalité sociale. Son rôle devient parfois essentiel au récit puisqu’il
se pose en charnière entre deux aventures, puisqu’il relance le récit, voire même sauve
la situation. À la lumière des analyses de T.R.F., nous pourrions nous demander si
certains de ces « presque héros » ne réunissent pas en eux les trois fonctions
duméziliennes : la prêtrise/royauté (médecin, juge et conseiller politique), la
fonction guerrière lorsqu’il endosse le rôle du miles literatus qui prouve sa supériorité
en force et en sagesse et affronte les païens, la troisième fonction lorsqu’il rétablit la
paix et rend possibles les unions.
Élargissant nos conceptions de la structure et de l’organisation des cours princières
au Moyen Âge, T.R.F. montre qu’aucun groupe fixe de chapelains ou autres clercs de
la chancellerie n’existait et que, bien qu’évoluant dans le cercle courtois des puissants,
ceux-ci étaient toujours membres d’une institution ecclésiastique, du chapitre de la
cathédrale, d’un monastère ou d’une cure. Ceci explique de titre le l’ouvrage. Ainsi,
ils apparaissent bien comme les médiateurs essentiels des valeurs religieuses et
sociales et occupent la place centrale dans l’idée de culture médiévale et dans la
naissance de la littérature en langue vulgaire.
T.R.F. nous offre ici un utile complément, à la fois philologique, historique et
littéraire, aux études menées jusqu’à présent sur ce sujet.
Florence BAYARD
Angèle de Foligno. Le dossier, éd. Giulia BARONE et Jacques DALARUN, Rome, École
française de Rome, 1999 ; 1 vol., 435 p. (Collection de l’École française de Rome, 255).
ISBN : 2-7283-0520-X. Prix : € 56,00.
Dans un article de 1995 J. Dalarun avait posé la question provocante : Angèle de
Foligno a-t-elle existé ? En décembre de la même année se réunissaient à Rome
quatorze spécialistes d’un des aspects du dossier concernant la sainte. Les
communications se sont confrontées et enrichies mutuellement. Elles ont été
rassemblées dans le t. 255 de la collection de l’École française parues quatre ans plus
tard et présentées avec une remarquable densité par le chef d’orchestre, J. Dalarun.
Il n’est pas possible de rendre compte de la richesse de cet ouvrage : chaque lecteur
privilégiera plus volontiers tel ou tel angle d’observation. Il est significatif d’emblée
que la reconsidération du dossier ne commence pas par l’étude du contexte historique
si opportunément brossé plus bas par M. Sensi – la ville de Foligno aux années 1284-1309 où Angèle a vécu – mais remet d’abord à plat l’épineuse question de l’élaboration
et de la tradition des manuscrits. Il était en effet indispensable et urgent de réexaminer
l’ensemble des sources qui ont été conservées sur le personnage. On dispose de 28
manuscrits, soit en dialecte véronais soit dans une translation latine, contenant les
écrits attribués à une sainte dont même le prénom n’est pas constant, rédigés par un
ou des rédacteurs anonymes – dont le principal, le frère A., avoue avoir interprété le
texte dicté – mutavi, coloravi. Bref une documentation au contenu souvent divergent,
recopié, tronqué ou remanié à des époques très différentes. Elle est d’abord passée
sous la loupe codicologique, linguistique, littéraire la plus performante. Sont
également décortiqués les influences que ces écrits dénotent, les liens qu’ils peuvent
révéler avec les courants contemporains, particulièrement les spirituels franciscains
à l’époque décisive, fin XIIIe-début XIVe siècles, où l’ordre est gravement déchiré et
où le pape rejette dans l’hérésie les partisans les plus farouches de l’héritage de saint
François pieusement conservé et réinterprété à la lumière joachimite.
Pour n’évoquer que quelques-uns des axes de la réflexion, signalons tout ce
qu’apporte l’observation sur la longue durée autant du succès que des éclipses de la
figure d’Angèle. Ses grâces sont authentifiées avant même sa mort, dès 1297, par le
cardinal Jacques de Colonna qui a des sympathies pour les spirituels franciscains –
lui-même est en mai de cette année excommunié par le pape. Le plus ancien des
manuscrits des Revelationes d’Angèle est daté 1306-1309. À sa mort, en 1309 justement,
elle est obscurément enterrée dans la fosse commune des franciscains de Foligno et
« invisible » jusqu’à la fin du XIVe s. où elle connaît une nouvelle gloire avec
l’Observance franciscaine, puis avec la Devotio moderna. Son Liber est imprimé en 1598
et connaît un nouveau succès au XVIIe s. au temps de « l’invasion mystique ». Angèle
est ainsi tantôt oubliée tantôt mise au rang d’étoile de première grandeur : avant elle
saint François, après elle Catherine de Sienne, ou comparée aux plus brillants des
théoriciens et ténors de l’Église de la fin du Moyen Âge, Gerson ou Pierre d’Ailly.
Incontestablement les incertitudes qui continuent à entourer la question de la
constitution, les remaniements et la transmission des documents rendent encore plus
aléatoire l’« exhumation » que nous aurions pu naïvement attendre de la « vraie »
Angèle, du personnage historique canonisé et donné comme exemple par
l’institution ecclésiastique. Le repérage plus attentif, plus fouillé des avatars de la
documentation a abouti à démultiplier ou épaissir encore les écrans, les miroirs
déformants que les traducteurs, les interpolateurs, les utilisateurs de l’image ont
interposés entre elle et nous. Une autre donnée redouble encore la difficulté du retour
aux sources mêmes – si on l’avait cru possible. Elle tient au sexe de la sainte. Elle fait
partie du groupe compact des mystiques de la fin du Moyen Âge, catégorie qui,
surtout depuis la flambée du féminisme contemporain, porté par la psychanalyse et
l’anthropologie, est le plus enclin à chercher les spécificités féminines dans les sociétés
patriarcales et dominées par le sacerdoce farouchement masculin. L’apport de la
contribution d’A. de Libéra qui replace la sainte de Foligno dans l’ensemble du
mouvement mystique de la fin du Moyen Âge à ce réexamen se situe à l’endroit
stratégique. Il reprend une idée déjà exprimée dans son livre Penser au Moyen Âge.
Selon lui les grands postulats sur lesquels la plupart des études féministes ont cru
pouvoir se fonder sont arbitraires. Non seulement la mystique n’est qu’une catégorie
historiographique mais entre ceux que nous appelons des mystiques les clivages ne
passent pas entre hommes et femmes. Ils sont beaucoup plus subtils ; les traits
distinctifs s’échangent et sont beaucoup plus fonction des tendances personnelles
ou/et des influences culturelles que du sexe. Faut-il lui donner raison et renoncer à
chercher des spécificités féminines ? Peut-être pas mais quoi qu’il en coûte il faut
redoubler de vigilance aux frontières et ne pas réifier une fois pour toutes des
catégories, des schémas illusoires qui conduisent à des conclusions déjà contenues
dans les prémisses.
Cette nouvelle présentation du dossier d’Angèle, « composite, d’interprétation
difficile » ne lui rend pas une transparence factice mais son opacité et sa richesse
énigmatique. C’est une réussite et un exemple de patiente érudition.
Paulette L’HERMITE-LECLERCQ
Les niveaux de vie au Moyen Âge. Mesures, perceptions et représentations. Actes
du Colloque international de Spa, 21-25 octobre 1998, éd. Jean-Pierre SOSSON,
Claude THIRY, Sandrine THONON et Tania VAN HEMELRYCK, Louvain-la-Neuve,
Academia Bruylant, 1999 ; 1 vol. in-8°, VIII-462 p. ISBN : 2-87209-537-3. Prix : €
39,17.
Les organisateurs d’un tel colloque savent de quoi ils parlent lorsqu’ils supervisent
un tel sujet d’études. Ce colloque est dans la lignée d’une série d’autres portant sur
les métiers (en 1993) et sur la vie matérielle au Moyen Âge (en 1996). J.P. Sosson était
déjà présent pour le premier ; Cl. Thiry s’est joint à lui pour le deuxième. C’est
compréhensible : il y a une volonté délibérée de faire se rencontrer historiens et
romanistes face à une même problématique et le résultat est intéressant. Les
historiens se basent entre autres sur des prix et des salaires, quand ils peuvent en
trouver, bien entendu. Les romanistes tentent de mesurer la part de réalisme dans les
œuvres littéraires pour détecter des signes de la vie quotidienne, de son opulence ou
de sa misère.
Pour introduire le sujet, l’historien J.P. Sosson présente une synthèse des
recherches sur les niveaux de vie. Il met aussi en évidence la difficulté de percevoir
le qualitatif à partir de listes de prix souvent incomplètes. Comment comprendre des
situations sociales, comme la pauvreté ou la richesse ? L’histoire économique ne
fournit que le « squelette du passé », privé de couleurs, de sons, d’odeur, de passion.
Est-il possible d’apporter une réponse à la conclusion de Ph. Contamine en
1996 : « Les hommes des XIVe et XVe siècles voyaient-ils, entendaient-ils, sentaient-ils,
goûtaient-ils, touchaient-ils exactement comme nous ? ». Effectivement les sources
ne manquent pas et fournissent un éclairage intéressant sur les niveaux de vie, élevés
ou bas, et ce que cela implique dans la vie de tous les jours, même s’il n’est pas toujours
possible de s’en contenter. Le vocabulaire, par exemple, reste flou dans l’expression
de la richesse ou de la pauvreté (E. Rassart-Eeckhout).
La vingtaine de contributions, dues pour moitié à des historiens et pour moitié à
des romanistes, apportent tout de même pas mal de réponses. La domesticité est
l’objet de plusieurs contributions. Fr. Autrand étudie celle de la maison ducale de
Jean, duc de Berry, c’est-à-dire 300 personnes. Parmi celles-ci, certaines, attirées par
le duc pour leur compétence, connaissent une ascension sociale. M. Boone s’intéresse
à la domesticité d’une maison patricienne gantoise, celle de Simon Borluut. Cela
représenterait une trentaine de personnes nourries, logées, habillées et chaussées. Au
Moyen Âge, un tel travailleur est un travailleur payé. K. Simon-Muscheid étudie les
conditions de vie, les mentalités et les images que l’on a des domestiques à partir
d’inventaires et de testaments, à partir de documents de justice, mais aussi en se
basant sur les proverbes et la littérature didactique : on peut y voir les défauts et les
vertus qui leur étaient attribués. Enfin, T. Van Hemelryck, en partant de documents
littéraires, comme les livres d’enseignements domestiques, des pièces morales, des
farces, des pièces satiriques et burlesques, dresse un portrait des domestiques des
maisons bourgeoises.
Les pauvres sont un autre sujet de prédilection dans un tel colloque. Ph. Braunstein
insiste sur les difficultés du sujet, les apports mais aussi les limites des sources
médiévales. Le vocabulaire doit être nuancé : indigence, mendicité, seuil de pauvreté
sont autant de notions très difficiles à définir, qui dépendent de l’époque, de la
situation économique générale, du lieu et même du sexe. Il peut être moins grave
d’être pauvre à la campagne qu’en ville vu les moyens de subsistance ; les racines du
paupérisme sont souvent à chercher à la campagne, mais les drames les plus criants
se déroulent plutôt en ville ; être femme, pauvre et veuve est une véritable calamité.
Les pauvres des villes sont étudiés justement dans le théâtre et les satires par J.
Koopmans. G. Gros s’intéresse à la vieille femme du Testament Villon et à sa
conformité ou non à la réalité historique : les femmes âgées seules et indigentes
devaient être légion à l’époque. La vieillesse était souvent un état cruel : Jean Molinet
relate son expérience subjective de la vieillesse (P. Verhuyck).
On le voit, les sujets sont variés. Et il y a encore beaucoup d’autres études possibles.
F. Muret insiste sur l’importance des documents comptables et des archives
judiciaires pour réaliser des études ponctuelles, notamment pour déterminer des
listes de prix, sans perdre de vue que ce sera toujours épisodique, partiel, et donc à
compléter par d’autres sources, comme les chartriers, les censiers, les registres de
fiefs, les dénombrements de feux, les sources narratives, etc. Ph. Lardin étudie les
niveaux de vie des ouvriers du bâtiment en Normandie. Les questions qui se posent
sont nombreuses : comment savoir ce qui correspond à la hiérarchie des salaires dans
un même métier, à un salaire d’été ou d’hiver, à un salaire comprenant ou non la
nourriture, à un salaire en monnaie de compte ou monnaie réelle… Tous ces points
posés, il faut bien admettre que ce que l’on sait des salaires est beaucoup plus restreint
que ce que l’on ne sait pas. Des sources très pointues, comme les « écrous » (c’est-à-dire le relevé des dépenses à la cour de Bourgogne) permettent-elles de répondre à
une question précise : trois sous suffisent-ils à l’entretien quotidien d’un homme ou
d’un cheval à la cour ? Encore que la réponse amène certaines restrictions (M.
Sommé) !
À côté des sources « historiques », on trouve les sources « littéraires » qui
apportent leur contribution précieuse à l’étude des niveaux de vie. Les Passions sont
une mine de renseignements pour la vie quotidienne des « petites gens », encore faut-il discerner ce qui est peinture de la réalité et rêve (J. Subrenat). Les nouvelles, fabliaux
et autres sources littéraires sont exploités par D. Quéruel pour l’étude du mariage :
sa conclusion est une impression d’incomplet, même si les évocations donnent une
vision de la société partielle mais attachante. D’autres textes permettent d’éclairer la
vie de tous les jours. À partir du Livre de la Deablerie qui donne un panorama (exagéré)
du quotidien, S. Thonon constate que les miroirs grossissants et les caricatures sont
souvent l’hypertrophie d’un tableau bien réel ! Dans un même ordre d’idée, S.
Bliggenstorfer met en garde contre une interprétation purement historique des faits
décrits dans les poèmes de supplication d’Eustache Deschamps. Cl. Thiry, enfin, à
travers des textes littéraires à vocation moraliste, conclut à la méfiance : les
informations sont rarement localisées, datées, chiffrées, elles ne contiennent pas les
informations qui pourraient nous intéresser, nous, lecteurs du XXIe siècle, mais qui ne
furent pas écrites, car le public savait et les auteurs pouvaient donc les omettre.
La conclusion de ce colloque : « naître, vivre, mourir pauvre » est au Moyen Âge
une situation classique. Mais pour arriver à dire cela, à moins que ce ne soit une idée
toute faite, il faut faire appel à d’innombrables sources, quelles soient littéraires ou
chiffrées, et qui sont soumises à des méthodes fragiles par la force des choses,
puisqu’elles sont subjectives et/ou incomplètes : chroniques, poèmes, tarifs et
comptes, relevés de dépenses, inventaires, testaments, sources judiciaires,
réglementations corporatives, farces, théâtre, passions, nouvelles et fabliaux, etc. « Le
caractère mouvant, provisoire, des solutions suggérées démontre que nous nous
situons à mi-chemin de plusieurs choses, parce que nous pratiquons
l’interdisciplinarité, mais aussi parce que chacun, à l’intérieur de sa propre discipline,
sait qu’il est encore loin du but » (G. Jacques).
Christiane DE CRAECKER-DUSSART
The Cross Goes North. Processes of Conversion in Northern Europe, AD 300-1300,
éd. Martin CARVER, York-Woodbridge, York Medieval Press-Boydell, 2003 ; 1 vol.
in-8º, XIV-588 p. ISBN : 1903153115. Prix : GBP 75 ; USD 130.
Parmi les multiples événements de part le monde marquant l’aube du troisième
millénaire chrétien, un congrès international, ouvert par l’archevêque d’York, s’est
tenu dans cette ville, l’un des plus hauts lieux ecclésiastiques d’Angleterre, en juillet
2000. Le comité d’organisation, heureuse collaboration entre la municipalité,
l’université d’York, les musées et plusieurs autres organismes culturels, a fait appel
à de nombreux spécialistes – archéologues, anthropologues, médiévistes, historiens
de l’art – pour disserter sur le phénomène de la christianisation de l’Europe, en
particulier sur l’expansion de l’Église vers le nord du continent. Le présent volume
réunit trente-sept des communications présentées à cette occasion, rédigées par un
total de quarante-deux auteurs, car plusieurs articles, notamment ceux des
archéologues, sont signés à deux ou à trois. Il est pourtant dommage que l’É. n’ait pas
songé à inclure une référence à l’université (ou au musée) où travaillent tous ces
experts, rien n’étant dit quant à leur origine nationale ni à leur rattachement
institutionnel ; si l’on devine une majorité de Britanniques, les noms des autres
participants semblent indiquer une bonne représentation de plusieurs pays
nordiques européens.
Il est difficile de rendre compte adéquatement de la variété des sujets et des
approches dont il est question dans ce tome lourd, dont le fil conducteur se révèle,
somme toute, assez ténu. Présentant une optique géographique étendue, il survole
mille ans d’histoire, en passant des Alpes à la Laponie et des péninsules du sud-ouest
d’Irlande aux fjords scandinaves. Quoiqu’en laisse entendre le titre, il s’agit donc,
plutôt qu’un livre sur un sujet unique, d’une célébration de la diversité : diversité des
peuples du nord, des idéologies, des païens et des missionnaires, des réactions des
uns aux autres, et des chocs entre cultures de tradition impériale ou barbare. Au cœur
du problème sont les relations souvent difficiles entre les pouvoirs politiques et
religieux qui se frayaient un long chemin vers la création des États modernes.
Quatre divisions grossières sont établies, à commencer par trois articles sur les
« procédés de conversion » du sous-titre, suivis de dix co