Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4460-7
244 pages

p. 55 à 77
doi: en cours

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Tome CX 2004/1

2004 Le Moyen Age

Genèse et manipulations d’un polyptyque carolingien : Montier-en-Der, IXe-XIe siècles

Étienne RENARD Facultés universitaires Notre-Dame-de-la-Paix Namur
Les relevés de biens rassemblés sous la dénomination commune de « polyptyque de l’abbaye de Montier-en-Der » et transmis par un cartulaire des années 1124-1130 forment un ensemble hétérogène dont les sections les plus anciennes remontent à l’époque carolingienne. Dans sa première partie, la présente étude s’efforce de distinguer les différentes strates du document et, pour les deux principaux relevés carolingiens (biens tenus in dominico, biens cédés in precaria), d’en préciser la chronologie et de déterminer les objectifs des rédacteurs par le biais d’une analyse minutieuse des données textuelles. La seconde partie de l’article étudie la manière dont les moines du Der ont, à une époque postérieure, usé et abusé de ces relevés carolingiens afin de restaurer leur patrimoine – occasion pour l’auteur de réexaminer un dossier d’actes falsifiés dans la seconde moitié du Xe ou au tout début du XIe siècle, de proposer une nouvelle datation du faux diplôme de Charles de Chauve du 24 janvier 858 (TESSIER, n° 475) et de mettre en évidence une interpolation du chapitre 48 (Saint-Dizier) du polyptyque. Mots-clés : Montier-en-Der, polyptyque carolingien, falsifications, précaires. The estate surveys known as « polyptych of Montier-en-Der », found in a cartulary dating from the years 1124-1130, are a heterogeneous collection, the earliest sections of which go back to Carolingian times. The first part of the present study attempts to distinguish the various strata in the document, and to establish a chronology as well as the authors’ aims by means of a meticulous analysis of textual data in the two main Carolingian records (record of estates held in dominico and record of estates given over in precaria). The second part considers how monks of the Der abbey later used (and abused) those Carolingian records in order to restore their patrimony ; it reopens the file of various written documents falsified in the second half of the 10th or the very beginning of the 11th centuries, suggesting a new date for Charles the Bald’s forged diploma marked 24 January 858 (TESSIER, nËš 475), and revealing an interpolation in chapter 48 (Saint-Dizier) of the polyptych. Keywords : Montier, en, Der, Carolingian polyptych, falsifications, precariae.
En 827, l’empereur Louis le Pieux et son fils Lothaire approuvaient la réforme entreprise par Haudo, abbé de Stavelot et du Der, après enquête de l’arche~vêque de Reims Ebbon, entérinant ainsi l’expulsion des clercs de Montier-en-Der et leur remplacement par une communauté de moines réguliers [1]. Mais l’abbé ne se souciait pas que de discipline ecclésiastique. La restauration et l’accroissement du temporel de Montier-en-Der n’étaient pas absents de ses préoccupations. Le 16 février 832, invoquant le coût de la réfection des édifices claustraux, il demande et obtient de Louis le Pieux le domaine de Dodiniaca curtis, jusqu’alors concédé en bénéfice à un vassal de l’empereur [2]. Il entreprend dans la foulée un relevé des biens que l’abbaye tient encore in dominium (in dominico), autrement dit des biens dont elle a la propriété et l’usufruit, par opposition aux terres et aux revenus distribués in beneficio. Une dizaine d’années plus tard (845), le premier abbé laïque du Der se servira encore de ce relevé pour la constitution d’une mense conventuelle – un partage des revenus qu’un de ses successeurs corrigera quelque peu en faveur des moines en 857.
Un scénario parmi d’autres ? C’est en tout cas le plus crédible. Le relevé de biens, ou polyptyque, dont il vient d’être question forme la première partie (c. I-XXXV) du texte édité par C.D. Droste d’après une copie conservée par un cartulaire du début du XIIe siècle [3]. Il est antérieur à l’établissement de la première mense conventuelle, le 5 mai 845. En son temps, F. Lot l’avait déjà affirmé [4]. Mais comme ses arguments ne semblent pas avoir emporté la conviction [5], il ne sera pas inutile de réexaminer le problème et de tenter d’affiner sa proposition de datation. Selon le médiéviste français, le polypty~que aurait été rédigé peu avant 845, vraisemblablement « pour préparer le partage des menses [6]». Il est habituel d’associer ce type d’enquête à l’établis~sement de menses conventuelles [7] et on peut affirmer sans grand risque de se tromper que notre document a été utilisé lors du partage de 845 [8], mais je m’efforcerai de montrer que son élaboration est bien antérieure. Enfin, F. Lot puis C.D. Droste ont traité l’ensemble des chapitres, ou brefs, à l’exception des numéros XXXVIII à XLIV, comme un tout homogène. C’est un point sur lequel ils n’ont donné aucune justification et qui constitue un postulat douteux [9].
Par souci de clarté, ces divers problèmes – datation, présence d’additions, objectif des enquêteurs – seront abordés tour à tour en distinguant deux grandes parties ou sections au sein du document : c. I-XXXVII et c. XLV-LVIII (précaires). Les chapitres intermédiaires (XXXVIII-XLIV), dont on sait de~puis longtemps qu’ils sont largement postérieurs au IXe siècle [10], seront évoqués ensuite, à propos de l’utilisation du document par les moines à l’époque féodale et des interpolations qu’il a pu subir alors.
Les extraits suivants permettront de mieux comprendre en quoi ces trois sections diffèrent, non seulement par leur objet et leur date de rédaction, mais aussi par les moyens mis en œuvre.
(1) Bref II, tiré du relevé des biens tenus in dominico :
Habent in Puellare monasterium mansum indominicatum .I. [cum] terra arabili
ubi possunt seri inter duas sationes de annona modios .C., siluam ubi possunt
saginari porci mille. Exit inde unoquoque anno securis .I. et dolatoria .I. Habent
pratum, ubi possunt colligi de feno carradas .C. Est ibi cclesia .I. cum manso qu e e
nichil soluit. Habent molendinum ad terciam partem, cambam .I. qu soluit de e
annona modios .C.
Aspiciunt ibi mansa ingenuilia .XXIII. uestita et unus apsus. Sunt de eis .XVI.
qui reddit unusquisque duobus annis denarios .V. ; in tertio anno reddit solidum
.I. Facit lignar(ium) .I. Pro ambasc(iatico) dimidium carrum in leugis .XL. aut
denarios .X. Reddit unusquisque de umblone modium .I., scindelas .L. De aratura
facit ansingas .II., coruada .II., benef(icia), uuaitas, carropera atque manopera.
Soluit denarium .I. et semis et soalem in tercio anno. Facit in ambasc(iatico) de
aratura iornalem .I. Ceterum seruitium facit ut supra.
De aquaterco quando tempus est exeunt solidi .VIII.
Sunt ibi hospicia .VII. qu soluunt pull(um) cum ouis et quartem partem modii e
de umblone. Faciunt coruadam, benef(icia), uuaitas.
Colligitur undecima garba de exartis.
Soluunt de caualitio solidos .XXX.
Ducunt ad monasterium omnem decimum quicquid laborant ad opus
dominicum [11] .
(2) Bref XLVIII, description d’une précaire :
In Vulfini corte habet Gennulfus in precaria mansa apsa .II., continentes iornales
.V. et de terra arabili iornales .CXV. Quod uero postea extirpauit uel conquisiuit
sunt iornales .LX. coniacentes in ipsa fine uel in ipsa uilla. De prato iornales .VI.
Pro quibus dedit in ipsa uilla mansum .I. habentem in longitudine perticas .XX.,
in latitudine perticas .VIIII., de terra arabili iornales .XXX. In ipsa fine coniacent
quod postea conquisiuit uel extirpauit iornales .LX. et de prato iornales .IIII.
In Olonna habet cclesia .I. ad quam aspiciunt de terra arabili iornales .XXXIII., e
de prato iornales .III. Aspicit ad eandem cclesiam mansum .I. in quo habentur e
iornales .X. et de prato iornalis .I.
Habet in beneficio mansum indominicatum .I. continentem iornales .II. et habet
in ipso manso hospicia .V., de terra arabili iornales .XCIII., siluam communem.
Alia mansa .IIII., manent ibi homines .VIII.
Aspiciunt ad ipsa mansa de terra arabili iornales .CXXIIII., de exartis iornales
.XXXVII. [et] semis, mancipia inter maiores et minores .C. ; farinarium .I., soluit
in anno de annona modios .XII. Ex ponto exit de sal modios .VIII., de denariis libra
.I.
Propter hoc dedit in Oherecacurte mansum .I. in quo manet homo .I. ; de terra
arabili iornales .XLV.
In Dodelini monte mansum .I., de terra arabili iornales .XV., mancipia .XV.
Sunt in summa : mansa .XI. et hospicia .V. et cclesia .I. ac mancipia .CXV., salis e
modii .VI., de argento solidus .I. [12]
(3) Bref XXXIX, une des additions des environs de l’an mil (?) :
Aput Sefonte sunt mansa .CXIII. qu debent in unoquoque anno unumquodque e
sextarium unum auen , duos armos, duos panes, duos denarios, .III. gallinas cum e
.XV. ouis, de lignar(io) duos denarios et dies bannales [13].
 
Le relevé carolingien des biens tenus in dominico (c. I-XXXVII)
 
 
Première question : les brefs I-XXXVII forment-ils un ensemble homogène, dépourvu d’additions ? En dépit des variantes, la cohérence du vocabulaire et du formulaire plaide en faveur d’une même date pour les chapitres I-XXXV, à l’exception du numéro XXXII [14]. Les chapitres XXXVI et XXXVII, quant à eux, présentent trop de ruptures dans le formulaire pour qu’on puisse sans hésiter les dire exactement contemporains des brefs précédents, même s’ils n’en sont sans doute guère éloignés dans le temps [15]. Les mentions de dîme, présentes à presque tous les chapitres de cette section, ou celles, récurrentes, de redevance proportionnelle à la récolte sur les essarts seraient-elles beaucoup plus tardives, comme le suggère S. Jaillet [16]? Elles ne déton~nent pas, en tout cas, dans un contexte carolingien. Il ne peut s’agir d’actualisations des données puisque celles-ci sont déjà périmées en 845 (le chiffre des manses n’a jamais été corrigé), ni d’ajouts en vue d’imposer de nouvelles charges aux paysans car on les aurait alors reproduites dans chaque bref et sous une forme identique.
Ce polyptyque « primitif » est-il bien antérieur au partage de 845 ? N’est-il pas introduit par la phrase Habent fratres monasterii Derui ad uictum et uestimentum hanc summam uillarum? Il décrirait donc la mense conventuelle, l’ensemble des biens réservés à l’entretien des moines : 34 villae, neuf manses isolés et de nombreuses églises [17]. En réalité, deux diplômes authentiques de 845 et 857 réservent à peine huit villae et quelques autres biens aux besoins (necessarios usus) des frères.
Les premières traces de constitution d’une mense conventuelle à Montier-en-Der remontent à 845, quand Charles le Chauve entérine l’attribution par l’abbé laïque Altmarus de sept domaines et d’un manse isolé usibus eorumdem monachorum. Le 25 janvier 857, son successeur Pardulus demande à Charles le Chauve de renouveler ces dispositions, mais comme non hoc ad eorum supplendam necessitatem […] sufficienter uisum fuit, de ratifier également l’ajout de la villa de Ville-en-Blaisois avec les églises, de sept manses à Brais et de quelques autres biens [18]. Soit un total de 146 manses paysans [19]. L’énoncé ne laisse aucun doute sur la nature de l’opération : elle concerne seulement l’entretien des moines et non le fonctionnement des « services » du monas~tère, ainsi qu’on peut le constater à la lecture d’un précepte de peu postérieur (6 février 857), où Charles le Chauve confirme l’affectation par Pardulus d’un certain nombre de biens ad concinnanda luminaria uel ad ceteras fabricas eiusdem sacre domus reficiendas [20]. Les diplômes du 5 mai 845 et du 25 janvier 857 [21] contredisent donc formellement l’intitulé du relevé qui, pour les seuls chapitres I à XXXV, recenserait quatre fois plus de domaines ad uictum et uestimentum.
Certes, les revenus destinés à la table et au vestiaire des moines du Der en 857 paraissent bien maigres comparés à ceux dont disposaient encore les Lobbains en 868-869 : 455 manses et 144 tenures de taille inférieure répartis entre 24 villae [22]. Mais la communauté monastique de Lobbes comptait à cette époque 78 frères [23] et le patrimoine foncier de l’abbaye était immense : plus de 120 domaines ! La situation à Montier-en-Der en 857 est d’autant plus difficile à évaluer que le nombre des frères nous est inconnu. Pour peu que l’on se tourne vers des établissements d’un rang inférieur, les chiffres sont d’un tout autre ordre. Sept domaines, une église et la moitié d’un vignoble dans le Soissonnais, deux pâtures à moutons en Flandre et en Frise, pris sur un patrimoine global évalué à 25 villae au début du IXe siècle : voilà tout ce dont disposaient les chanoines de l’abbaye de Saint-Bavon sous les règnes de Louis le Pieux et de Charles le Chauve [24]. Quant à la mense instaurée par Éginhard avant 830 pour les vingt-quatre clercs du Mont-Blandin, elle se réduisait à trois champs et neuf tenures, trois prés, une vacherie, un morceau de vignoble, une portion de bois, auxquels devaient s’ajouter par la suite des aumônes et des biens alors tenus en précaire par des laïcs [25]. Des revenus médiocres, à la mesure de la fortune foncière de l’abbaye gantoise, estimée pour cette époque à sept villae [26].
Le terminus ad quem de 845 est, d’après F. Lot, confirmé par la mention, lors de l’établissement de la mense conventuelle, du manse de Cheppes, absent du polyptyque [27]. Il s’agit toutefois d’un simple indice, non d’une preuve, car ce manse pourrait avoir fait partie des biens encore in beneficio au moment de la rédaction des descriptiones et la section consacrée aux précaires (c. XLV-LVIII) ne reprend sans doute pas toutes les terres cédées en bénéfice. La comparaison de la structure des domaines dans le relevé primitif et dans le diplôme de Charles le Chauve de 845 est plus probante. Les contradictions entre les données des deux documents, qui avaient heurté F. Lot [28], ne sont qu’apparentes… D’un examen attentif, il ressort que la description des domaines dans le diplôme de 845 est très synthétique (pas de mention de manse seigneurial, de brasserie, de moulin, etc.) et que le décompte des manses n’y reprend pas la dotation des églises : c’est explicite pour le premier domaine mentionné (et basilicam eiusdem uill cum suis appenditiis), sous- e entendu pour les suivants. Si l’on accepte cette lecture des sources, on constate que les différences sont toujours en faveur de l’antériorité du polyptyque : différence d’un demi ou d’un manse à peine pour les villae de Sommevoire, Mertrud, Thil/Thillieux et Braux, mais de 7,5 manses à Précy (12 manses dans le diplôme de 845 contre 4,5 manses dans le polyptyque), 8 à Ville-sur-Terre (22 manses contre 14), 9 à Saint-Christophe-Dodinicourt (17 manses contre 8). Les différences relatives aux ecclesiae (ou basilicae) vont dans le même sens : pas d’église à Thil/Thillieux d’après le polyptyque, une basilica dans le diplôme de 845 [29].
Ce premier état des possessions monastiques a-t-il été rédigé en vue de préparer l’établissement de la mense conventuelle ? Il est permis d’en douter. De son examen attentif et de sa comparaison avec plusieurs préceptes carolingiens, il ressort que, pris comme un tout, il remonte vraisemblable~ment aux dernières années de l’abbatiat d’Haudo, vers 832-836 [30]. On vient de le noter, les différences constatées dans le nombre de manses de plusieurs domaines repris à la fois dans le polyptyque et dans le diplôme de 845, ou le cas exemplaire de Dodiniaca curtis, suggèrent une datation relativement haute, bien plus proche de 832 que de 845 : en 845, le nombre des manses non compris dans la dotation de l’église de Saint-Christophe-Dodinicourt avait, semble-t-il, plus que doublé (17 manses contre 8) [31].
Par ailleurs, s’il garde mémoire de la mise en valeur récente d’une partie des fonds [32], ce document témoigne d’un probable laisser-aller dans l’admi~nistration passée du temporel – notamment une proportion fort élevée de mansi absi dans bon nombre de villae [33] – et d’une volonté d’y remédier : les enquêteurs prennent soin de pointer ici une camba deserta (c. XXI), de noter ailleurs l’intérêt d’établir une brasserie sur le site (c. XV : debet ibi habere cambam). Des annotations qui trahissent leur préoccupation première : dé~crire le patrimoine en vue d’en optimiser la gestion. Le fait n’a en soi rien d’étonnant : la restauration d’une abbaye se fondait bien souvent sur la nomination d’un abbé régulier compétent, le rétablissement d’une règle stricte de vie communautaire mais aussi sur la réfection des bâtiments, la consolidation et l’extension du temporel [34].
 
Le relevé des précaires (c. XLV-LVIII) [35]
 
 
A priori, on pourrait croire que pour chacune des précaires de la troisième section du polyptyque, la descriptio s’est faite lors de la conclusion du contrat. Toutefois, le bref XLVIII cité plus haut prouve qu’il n’en est rien (Quod uero postea extirpauit…). Une partie au moins des précaires a donc dû être décrite à un même moment. Par le vocabulaire et la nature des redevances énumé~rées, toutes ces précaires paraissent contemporaines des brefs I-XXXVII, et l’ensemble est de toute manière antérieur à 857. En effet, le 6 février 857, avons-nous noté, Charles le Chauve confirmait l’affectation par le rector du monastère Pardulus de divers biens à l’entretien du luminaire et à la restauration des bâtiments claustraux [36]. Parmi ceux-là, bon nombre de precariae. Or, huit au moins des précaristes mentionnés à cette occasion figuraient déjà dans le polyptyque [37], dont trois dans les notices les plus courtes et, partant, d’une ancienneté relative plus discutable (c. LIII, LVI, LVIII). De probable, ce terminus ad quem devient certain, quand on constate que le diplôme du 6 février 857 confirme la reprise intégrale de deux des précaires du polyptyque (c. LVI, LVIII) [38].
Le terminus post quem est, lui, beaucoup moins assuré : il serait fourni selon F. Lot par l’acte de donation du prêtre Harduin (22 septembre 828), que ce grand érudit identifiait avec le précariste homonyme du polyptyque (c. IL) [39]. Toutefois, les biens donnés par celui-ci sont d’après le polyptyque localisés à Montmort, près d’Épernay, tandis que les manses offerts par le prêtre Harduinus en 828 se répartissent dans trois terroirs différents – aucun à Montmort [40]. S’il s’agit bien de la même personne (l’acte de 828 est daté de Montmort), on peut tenir pour probable que la précaire a été négociée après septembre 828. Il est d’autre part logique de situer l’opération de description des précaires après le relevé principal, portant sur l’indominicatum, c’est-à-dire après février 832.
Sur base des documents disponibles, il est difficile de réduire cette fourchette de 25 ans (ca 832-857). Que cinq des précaristes du polyptyque fussent encore vivants en 857 – du moins le texte le laisse-t-il entendre [41] – rend peu crédible une rédaction dès 832. D’autre part, certaines des précaires ont changé de main entre l’époque de rédaction du polyptyque et 857 [42], ce qui exclut également une date trop proche de 857. Ce point est confirmé par ce que l’on perçoit de la structure des domaines des précaristes au moment du relevé. Plusieurs de ces domaines étaient relativement éloignés du schéma classique : une superficie totale réduite et surtout une surface allotie en tenures faible, voire inexistante, par rapport à la partie en faire-valoir direct [43]. En 857 au contraire, sur vingt-quatre précaires, seize au moins comprennent des manses dépendants ; quant aux terres arables non intégrées au « sys~tème » du manse, elles représentent toujours des étendues médiocres : 10, 20, exceptionnellement 30 journaux. Il semble qu’on puisse y déceler une évolution vers le grand domaine biparti [44]. Un dernier élément plaide en faveur d’une date relativement reculée, si les summae ne sont que de peu postérieures aux descriptiones [45]: nous avons seulement 14 précaires dans le polyptyque – dont deux en des endroits qui ne sont plus mentionnés en 857 –, contre 24 dans le diplôme du 6 février 857. Or la partie du polyptyque consacrée aux précaires est censée être complète puisqu’elle comprend un récapitulatif général…
Par le vocabulaire, l’énoncé des charges réclamées à certains dépendants (c. L, LV) et le caractère « archaïque » de la structure de plusieurs domaines, cette section appartient donc à la même époque que les premiers chapitres, mais son défaut de cohérence interdit d’affirmer que les descriptions de précaires, parfois très brèves, sont toutes rigoureusement contemporaines.
 
Interpolations postérieures au IXe siècle
 
 
La deuxième partie du texte publié par C.D. Droste (c. XXXVIII-XLIV), ramassée avec la précédente sous un incipit trompeur, lui est postérieure de plus d’un siècle et demi. M. Bur a démontré que le bref XXXVIII n’a pu être rédigé avant 998 [46]. Il faudrait dater avec plus de précision les chapitres XXXIX-XLIV, dont le libellé diffère sensiblement du bref XXXVIII, mais cela nous éloignerait trop de l’objet de la présente étude. En revanche, le pro~blème de l’incipit nous y ramène…
Nous avons vu que la phrase introductive Habent fratres monasterii Derui ad uictum et uestimentum hanc summam uillarum ne reflétait nullement la réalité décrite par le texte. Est-elle dans son intégralité une interpolation ? Probablement pas, car les chapitres II à XXXVIII sont tous introduits par Habent. Sauf à considérer que ce mot a été systématiquement ajouté à l’original, le premier bref devait débuter par Habent fratres monasterii Derui in Summauigra [47]. L’ajout ne serait-il pas de la plume de celui-là même qui a rassemblé et ordonné ces relevés d’époques différentes ? Pour tenter d’y voir clair, examinons les documents témoignant de l’utilisation du polyptyque carolingien entre le milieu du IXe siècle et sa consignation dans le cartulaire vers 1127.
Ces dernières années, le dossier des falsifications de documents à Montier-en-Der a fait l’objet de remarquables mises au point. L’activité des faussaires paraît s’être surtout exercée à trois moments privilégiés : la fin du Xe siècle, le milieu du XIe et le début du XIIe [48]. Dans un premier temps, leur intérêt s’est notamment porté sur le polyptyque carolingien, en particulier le chapitre XLVIII relatif à Olonna/Saint-Dizier et reproduit ci-dessus, grâce auquel ils ont cherché à s’approprier – ou à se réapproprier – des droits de péage à Saint-Dizier. À trois reprises, les moines ont associé à cette revendication l’idée d’une mense conventuelle beaucoup plus étendue qu’elle ne l’a été en réalité et qui aurait inclus Saint-Dizier, ce que démentent les documents authenti~ques subsistants : en 832-857, les possessions de l’abbaye à Saint-Dizier ne faisaient même pas partie de l’indominicatum [49].
Premier témoin : un acte du comte Boson daté de 875 ou 876. Telle qu’elle nous a été transmise par le cartulaire de Montier-en-Der, cette charte rap~porte la donation au monastère de ses possessions dans six localités du Perthois, dont Saint-Dizier (in fine Olonense), tam de proprio quam de comparato, de mercato uel ponto, quod ibidem ad me peruenit… L’incise de mercato uel ponto constitue manifestement une interpolation [50]. À la suite de cet acte, le cartulariste a transcrit une description des biens aux mains des moines (ad partem monachorum) à Saint-Dizier (Olonna), Hoëricourt (Ohereca curte) et Dodelini monte [51]. Un faux précepte de Charles le Chauve, daté du 24 janvier 858 et calqué sur le diplôme authentique du 25 janvier 857, forme la deuxième pièce de ce savant puzzle. Il accroît lui aussi la mense conventuelle en y intégrant, entre autres, Olonna. À propos de ce dernier domaine, il insiste sur le mercatum cum salniuo suo et ex ponto rotaticum totum et ad integrum quod a transeuntibus exigitur, « qu’autrefois (quondam) Boson, notre comte palatin, a donné pour le salut de son âme à saint Pierre et qu’il nous a demandé de confirmer par notre autorité royale (regali) [52]». Vient enfin la manipulation du polyptyque carolingien, exposée en détail plus loin : on majore le montant tiré du droit de péage de Saint-Dizier et on fait passer le relevé pour une description ancienne de la mense conventuelle. Peut-être amalgame-t-on alors au relevé primitif des brefs des environs de l’an mil [53].
Afin de faciliter la lecture de la « démonstration », les différentes pièces du dossier diplomatique auxquels j’aurai recours sont toutes brièvement pré~sentées dans le tableau ci-dessous, dans l’ordre des dates alléguées par les documents. Aucune n’est conservée en original.

Tableau I
le dossier diplomatique [54], [55], [56], [57], [58], [59], [60], [61]
IMGIMGTableau I : le dossier diplomatique ...IMGIMF
Tableau I : le dossier diplomatique Date donnée par le document 857, 25 janvier 858, 24 janvier 875 ou 876, 8 octobre 968, 17 janvier 980 980, 12 nov.- 25 déc. Disposant Charles le Chauve, roi Charles le Chauve, roi Boson, comte Herbert le Vieux, comte Herbert le Vieux, comte Lothaire, roi Authenticité Vrai54 Faux Interpolé Vrai Vrai Vrai 60 Teneur de l’acte Charles le Chauve confirme l’affectation de certains biens de l’abbaye du Der aux besoins des moines55 Charles le Chauve confirme l’affectation de certains biens de l’abbaye du Der aux besoins des moines, en ce compris les revenus du marché et du péage de Saint-Dizier56 Boson donne à l’abbaye du Der des biens en Perthois et quatre mancipia57 Herbert renonce, au bénéfice des moines du Der, aux revenus du marché et du péage à Saint-Dizier58 Herbert donne aux moines du Der son alleu dans la villa de Vauciennes59 Lothaire confirme la donation par Herbert de son alleu de Vauciennes61 (ca 1127) (1er cartulaire de Montier-en-Der)

Les falsifications ont dû intervenir assez longtemps avant 1127, car le scribe qui a copié les documents dans le cartulaire n’a pas cherché à en masquer les divergences [62], et c’est précisément ce qui nous permet aujourd’hui de dia~gnostiquer les fraudes.
Essayons maintenant de les situer dans le temps, les unes par rapport aux autres. En janvier 968, pressé par les religieux, le comte du palais Herbert le Vieux leur accorde le « marché avec le péage du pont et la taxe en sel » qu’il percevait à Olunna, mais conserve la moitié des droits à titre viager [63]. Il fait référence à la cession originelle de ces droits à l’abbaye de Montier-en-Der par le comte Boson, cession confirmée par un précepte (regale preceptum) de Charles le Chauve. Par conséquent, l’interpolation de mercato uel ponto dans la charte de Boson doit remonter au plus tard à janvier 968. Bien que l’acte d’Herbert ne mentionne pas la charte de donation de Boson mais seulement sa prétendue confirmation royale, il est possible, sinon vraisemblable, que l’interpolation eut lieu à cette occasion [64], en vue d’obtenir du comte la « restitution » du marché et du péage. Pour donner plus de poids à leurs prétentions, les moines auraient joint à la charte de Boson une description de leurs anciennes possessions à Saint-Dizier, qu’ils ont rattachées explicite~ment à la mense conventuelle [65].
Le faux diplôme de Charles le Chauve pose plus de problèmes. Compa~rant minutieusement la teneur de ce privilège et celle de la charte d’Herbert le Vieux datée de 968, M. Prou était d’abord parvenu au constat suivant : « Les termes de la charte d’Herbert nous inclinent à penser que le précepte royal présenté au comte était le diplôme même que nous examinons [66]. » Il s’est ravisé ensuite : « La mention de biens sis à Vauciennes, donnés à Montier-en-Der par le comte Herbert en 980 [67], confirmés par le diplôme du roi Lothaire, de la même année [68], et la reproduction de la formule de corroboration de ce diplôme même du roi Lothaire permettent d’affirmer que la falsification est postérieure à 980 [69]. » Bref, le faux précepte de Charles le Chauve à notre disposition daterait d’après 980 et c’est donc un autre acte – perdu – du même souverain qui aurait permis aux moines de s’adjuger en 968 le marché et le péage de Saint-Dizier.
Quelle valeur accorder aux arguments avancés par M. Prou ? La formule de corroboration du faux diplôme de Charles le Chauve, si elle n’a pas d’équivalent dans les actes originaux de ce souverain, présente des ressem~blances frappantes avec celle du diplôme de Lothaire [70]. De là à conclure que le faussaire avait pour source d’inspiration l’acte de Lothaire, il n’y a qu’un pas. Pourtant, M. Prou lui-même reconnaissait que le texte des diplômes royaux était au Xe siècle « souvent rédigé et écrit par les soins des bénéficiai~res [71]». Et cela paraît bien avoir été le cas de la confirmation de 980, car les souscriptions annoncées des évêques et des grands sont absentes du docu~ment – une erreur surprenante de la part de la chancellerie. Mieux : ce précepte est le seul conservé pour Lothaire qui annonce une telle souscrip~tion des grands, ce qui a conduit ses éditeurs à considérer, sans doute abusivement, le passage ac fidelium nostrorum, tam episcoporum quam procerum Francorum comme une interpolation [72]. En d’autres termes, la parenté évi~dente des formules de corroboration dans les deux diplômes s’explique selon toute vraisemblance par leur provenance identique, le scriptorium de Montier-en-Der, et n’indique en rien une éventuelle filiation.
Quant à la mention du domaine de Vauciennes dans le faux diplôme, le raisonnement de l’érudit laisse perplexe. Pourquoi les moines, qui dispo~saient depuis 980 d’une donation en bonne et due forme par l’ancien possesseur et d’une confirmation de l’acte par le roi Lothaire, se seraient-ils ingéniés à falsifier un diplôme de Charles le Chauve pour l’y intégrer ? Dans cette perspective, les choses deviennent à ce point compliquées qu’il lui faut imaginer un précepte authentique de Charles empereur, confirmant la donation de Boson, qui aurait été présenté au comte Herbert en 968, perdu ensuite, et que les moines auraient tenté de reconstituer partiellement après 980 en s’inspirant du diplôme du 25 janvier 857 [73]. L’existence de ce privilège impérial, si nous l’admettions, obligerait à rejeter l’argumentation, pourtant convaincante, de J. Barbier qui considère la clause de mercato uel ponto de la charte de Boson comme une interpolation [74]… ou à admettre la perte d’une seconde donation de Boson qui aurait accordé aux moines du Der le marché et le péage de Saint-Dizier !
En réalité, la mention par le faux diplôme de terres seigneuriales, de bois et de vignes à Vauciennes ne prouve rien. En effet, l’identité de ces terres avec l’alleu offert par le comte du palais en 980 est sujette à caution : cet alleu jouxtait alors une terre de surface équivalente que les moines possédaient de toute antiquité (ab antiquo) dans cette villa et la présentation du domaine est dans le faux trop vague pour trancher [75]. C’est, au demeurant, oublier l’objectif de la falsification : garantir la liberté de l’élection de l’abbé et du choix de l’avoué, prémunir la communauté contre les abus de puissants laïques mais aussi, si possible, leur arracher certains biens. Parmi ceux-ci, à coup sûr, le mercatum de Saint-Dizier. Pourquoi pas, dès lors, la propriété du comte à Vauciennes ? Dans l’état actuel de la documentation, il y a tout lieu de croire que le privilège royal soumis à Herbert en janvier 968 est bien le faux diplôme de Charles le Chauve que nous a légué le cartulaire, même si des remaniements ultérieurs ne sont pas à exclure [76].
Certes, ce faux diplôme comporte une contradiction interne. Daté de 858, il fait référence à la donation de Boson, qui est intervenue au plus tôt en 875. Mais il ne faut pas accorder trop d’importance à cette objection car le problème subsiste de toute manière si l’on place la falsification après 980 et d’autre part, la charte d’Herbert parle seulement d’un regale preceptum [77], non d’un diplôme impérial [78]. Hasard ou négligence ? la maladresse des apprentis faussaires n’a apparemment pas éveillé la suspicion du comte. Il est du reste peu vraisemblable qu’il ait pris la peine de comparer la date de la donation de Boson à celle de sa prétendue confirmation par Charles le Chauve.
Son successeur n’a peut-être pas abandonné aussi aisément des droits dont Herbert le Vieux, rappelons-nous, avait conservé la jouissance de son vivant. En effet, le passage du bref XLVIII relatif au péage d’Olonna a dû être interpolé après 968, si l’on admet l’hypothèse d’une utilisation en janvier 968 de la charte de Boson et de la descriptio du domaine de Saint-Dizier qui lui fait suite dans le premier cartulaire de Montier-en-Der (folio 21) [79]. Une simple comparaison des principales différences entre ce dernier texte et la transcrip~tion que le cartulaire a laissée du bref XLVIII au folio 130 suffira à le mettre en lumière.

Tableau II
les deux transcriptions du bref d’Olonna
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Tableau II : les deux transcriptions du bref d’Olonna Descriptio des possessions de Montier-en-Der à Saint-Dizier d’après le polyptyque ca~rolingien conservé par le 1er cartulaire, fo 130, bref XLVIII80 In Vulfini corte habet Gennulfus in precaria […]. In Olonna habet cclesia .I. ad quam aspiciunt de terra arabili e iornales .XXXIII., de prato iornales .III. Aspicit ad eandem cclesiam mansum .I. in quo e habentur iornales .X. et de prato iornalis .I. Habet in beneficio mansum indominicatum .I. continentem iornales .II. et habet in ipso manso hospicia .V., de terra arabili iornales .XCIII., siluam communem. Descriptio des possessions de Montier-en-Der à Saint-Dizier d’après le bref annexé à l’acte de donation de Boson (a° 875 ou 876, vraisemblablement interpolé en 968) et con~servé par le 1er cartulaire, fo 21 v°-22 r°81 Sunt autem h c ad partem monachorum in ipsa e Olonna : ecclesia I ad quam aspiciunt de terra arabili iornales CXXIII, de prato iornales III. Aspicit ad ipsam cclesiam mansus unus in quo e habetur iornalis I et de prato iornalis I. Mansus quoque indominicatus I, continens iornales II, et habet in ipso manso hospicia V, de terra arabili iornales XCIIIes, silua communis.



[80], [81]
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Alia mansa .IIII., manent ibi homines .VIII. Aspiciunt ad ipsa mansa de terra arabili iornales .CXXIIII., de exartis iornales .XXXVII. [et] semis, mancipia inter maiores et minores .C. ; farinarium unum, soluit in anno de annona modios .XII. Ex ponto exit de sal modios .VIII., de denariis libra .I. Propter hoc dedit in Oherecacurte mansum .I. in quo manet homo .I. ; de terra arabili iornales .XLV. In Dodelini monte mansum .I., de terra arabili iornales .XV., mancipia .XV. Sunt in summa : mansa .XI. et hospicia .V. et cclesia .I. ac mancipia .CXV., salis modii .VI., de e argento solidus .I. Alii mansi .IIIIor., manent ibi homines VIII. Aspiciunt ad ipsos mansos de terra arabili CXXIIII iornales, de exartis iornales XXXVII, mancipia inter maiores et minores C ; farinarium unum, soluit in anno de annona modios duodecim. Ex ponte exit de sale modii sex, de pice solidum I. Inde quoque in Ohereca curte mansus I in quo manet homo I ; de terra arabili iornales XLV. In Dodelini monte mansus unus, de terra arabili iornales XVcim, mancipia quindecim. (pas de summa)

De toute évidence, en 968 (?), les moines ont simplement repris la majeure partie du bref XLVIII en supprimant toute allusion au bénéficier Gennulfus : la formulation reste fidèle à l’original et le nombre de mancipia ou d’homines identique. Les divergences les plus notables portent sur quelques chiffres : coquilles de scribe ou fraude ? L’interpolation du bref XLVIII est flagrante : les droits liés au pont y sont près de vingt fois plus élévés que dans la description jointe à la charte de Boson ; surtout, le faussaire a oublié de « corriger » dans le même sens la summa. L’original du polyptyque enregis~trait donc comme droits perçus au pont de Saint-Dizier vers 832-857 six muids de sel et un sou sur la poix.
Si le passage crucial n’a pas subi d’altération volontaire dans l’appendice de la charte de Boson, pourquoi en aurait-il été autrement pour le reste ? Pourquoi les moines auraient-ils gonflé la superficie des terres arables qui formaient la dotation de l’église de Saint-Dizier ? Iornales CXXIII [82] doit sans doute se comprendre comme une erreur de lecture pour iornales XXXIII et l’absence d’un demi-journal comme une négligence du copiste [83]. Reste le problème du manse de la dotation de l’église [84]. Ici encore, c’est la leçon du folio 130 qu’il convient de privilégier, car le chiffre porte manifestement sur la quantité de terre arable et un ensemble foncier d’à peine deux journaux, champs et prés confondus, serait beaucoup trop réduit pour être qualifié de mansus. Ces erreurs de transcription sont attribuables au scribe du premier cartulaire (vers 1127).
 
Conclusion
 
 
Au vu des sources disponibles, les deux sections du polyptyque carolingien de Montier-en-Der ont été conçues en dehors de tout souci d’établissement d’une mense conventuelle, probablement à la fin de l’abbatiat d’Haudo (832-836), dans le cadre d’une restauration du temporel [85]. Même si la description des précaires n’a pas dû suivre de longtemps celle des biens in dominico, sa présentation est tout à fait différente. À cela, une raison majeure : les deux relevés ne répondaient pas aux mêmes objectifs. D’un point de vue typolo~gique, dont ne rendent pas compte les dénominations latines de l’époque, il convient de réserver le terme « polyptyque » aux relevés de biens (revenus et sources de revenus, effectifs ou potentiels) relativement détaillés, dressés en vue d’estimer les capacités contributives des individus et des terres – on pourrait parler de « matrices », si le terme n’était trop connoté. Au contraire des chapitres I à XXXVII, la section des précaires donne systématiquement la superficie des terres et des prés, mesure en perches et en pieds les dimensions du centre d’exploitation, mais néglige presque toujours l’estimation de leur rapport (production céréalière, revenus du moulin…) [86]. Elle se rapproche ainsi des inventaires proprement dits, qui visaient, eux, à la description des biens et des ressources disponibles à un moment précis [87]. Des additions au noyau primitif des deux relevés sont vraisemblables, sans que cela ne remette en cause le terminus ad quem de 845 dans un cas, de 857 dans l’autre, sinon peut-être pour les brefs XXXII, XXXVI et XXXVII et pour les summae ajoutées aux descriptions des précaires.
Les chapitres XXXVIII-XLIV mis à part, les seules interpolations manifes~tes portent sur l’incipit, qui visait à placer l’ensemble des domaines décrits dans la mense conventuelle, et sur la clause du bref XLVIII relative au péage de Saint-Dizier. Elles remontent peut-être au début du XIe siècle, quand s’affirma la mainmise comtale sur l’abbaye du Der [88], plus vraisemblablement à la fin du siècle précédent. À cette époque, les moines, sous la houlette d’Albéric puis d’Adson, tentaient de restaurer la fortune passée de leur maison et convoitaient en particulier les revenus du marché et du péage de Saint-Dizier. Pour parvenir à leurs fins, ils ont interpolé une charte de donation du comte Boson et recopié en guise d’annexe à l’acte le chapitre XLVIII du polyptyque mais en le modifiant de manière à faire accroire que les revenus énumérés relevaient alors de la mense conventuelle ; puis ils ont falsifié, en janvier 968, un diplôme de Charles le Chauve et interpolé – après le décès, vers 980/984, du comte Herbert le Vieux ? – le polyptyque en deux endroits : l’incipit et à nouveau le bref XLVIII.
Ces manipulations difficiles à dater avec précision faisaient du polypty~que carolingien une arme, au même titre que les falsifications plus classiques de privilèges royaux ou pontificaux. Le fait n’est d’ailleurs pas sans évoquer des situations similaires, par exemple à Mauriac et à Brogne [89].
 
NOTES
 
[1] M. BOUQUET, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. 6, Paris, 1749, p. 552, n° CXLII. Sur ce point et sur la situation du monastère dans la première moitié du IXe siècle, lire J. SEMMLER, Montier-en-Der au IXe siècle : une abbaye royale et bénédictine, Les moines du Der (673-1790). Actes du Colloque international d’histoire de Joinville et Montier-en-Der, 1er-3 octobre 1998, éd. P. CORBET, Langres, 2000, p. 88-91. Montier-en-Der : France, dép. Haute-Marne, arr. Saint-Dizier.
[2] BOUQUET, Recueil, t. 6, p. 574-575, n° CLXXIII. Dodiniaca curte: Saint-Christo- phe-Dodinicourt (Aube, arr. Bar-sur-Aube, canton Brienne-le-Château). Y eut-il d’autres donations à cette époque ? Fort peu d’actes privés en faveur de l’abbaye du Der ont été conservés. Il n’en subsiste qu’un pour l’abbatiat d’Haudo : Ch. LALORE, Cartulaire de l’abbaye de la Chapelle-aux-Planches, chartes de Montiérender, de Saint- Étienne et de Toussaints de Châlons, d’Andecy, de Beaulieu et de Rethel, Paris-Troyes, 1878, p. 120-121, n° 4. L’édition de l’abbé Lalore étant malheureusement fautive, mieux vaut se reporter à celle de J. BARBIER, Rois et moines en Perthois pendant le haut Moyen Âge. À propos des origines et du temporel de Montier-en-Der, Les moines du Der, p. 70-71.
[3] C.D. DROSTE, Das Polyptichon von Montierender. Kritische Edition und Analyse, Trèves, 1988, p. 19-37 (édition) et 47-120 (commentaire). Les éditions récentes du polyptyque de Montier-en-Der ne sont pas sans défaut : la transcription de C.D. Droste et celle de L. RICHARD, Le polyptyque de Montier-en-Der, Saint-Dizier, 1999, comportent chacune des erreurs. Pour la commodité du lecteur, je me référerai à l’édition de Droste, de loin la plus répandue. Dans la mesure du possible, j’ai contrôlé et corrigé si nécessaire sa transcription d’après les photocopies du manuscrit fournies par RICHARD, op. cit., p. 159-182. Sur la date du premier cartulaire de Montier-en-Der, dans lequel ce polyptyque a été recopié (1124-1130, « probablement peu avant ou peu après 1127 »), cf. L. MORELLE, Des moines face à leur chartrier : étude sur le premier cartulaire de Montier-en-Der (vers 1127), Les moines du Der, p. 217-222.
[4] F. LOT, Note sur la date du polyptyque de Montierender, Le Moyen Âge, t. 35, 1924, p. 110 et 112.
[5] M. BUR, À propos du chapitre XXXVIII du polyptyque de Montier-en-Der. Aperçu sur la structure et le fonctionnement d’un grand domaine du IXe au XIIIe siècle, Revue du Nord, t. 72, 1990, p. 427-428. Cette remise en cause a été relayée par Y. MORIMOTO, Le polyptyque de Montier-en-Der : historiographie et état des questions, Les moines du Der, p. 172-173. En 1935, É. LESNE, Histoire de la propriété ecclésiastique en France, t. 3, L’inventaire de la propriété. Églises et trésors d’églises du commencement du VIIIe à la fin du XIe siècle, Lille, 1936, p. 48, se fiait encore à l’incipit du polyptyque, mais sans doute ignorait-il l’existence de la mise au point de F. Lot. Je ne reviendrai pas dans le cadre de la présente étude sur le témoignage de l’auteur du De diversis casibus, qui écrivait peu après 1085, et au sujet duquel M. Bur lui-même notait, exemples à l’appui : « De toute évidence, l’Anonyme connaît mal le passé de son abbaye… » (M. BUR, La formation du comté de Champagne, v. 950-v. 1150, Nancy, 1977, p. 115 n. 96). Même jugement de la part de LOT, Note sur la date, p. 114 n. 3.
[6] Fidèle à lui-même, ce grand érudit voyait seulement dans ces propositions des hypothèses : « S’il n’a pas été rédigé après le partage de 845, le polyptyque a dû l’être peu de temps auparavant », « Il semble que au moment où est rédigé le polyptyque le partage est déjà virtuellement accompli ou à peu près », « Il est possible que le polyptyque ait été rédigé à l’instigation de l’abbé Altmarus, un laïque, qui succéda à Haudo, un ecclésiastique, après 836, et pour préparer le partage des menses » (LOT, Note sur la date, p. 113-115).
[7] LESNE, Histoire de la propriété ecclésiastique, t. 3, p. 12 ; R. FOSSIER, Polyptyques et censiers, Turnhout, 1978, p. 27-28 ; J.P. DEVROEY, Le polyptyque et les listes de biens de l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes (IXe-XIe siècles). Édition critique, Bruxelles, 1986, p. LXXXVI ; K. ELMSHÄUSER et A. HEDWIG, Studien zum Polyptychon von Saint-Germain-des- Prés, Cologne-Weimar-Vienne, 1993, p. 8-9.
[8] LOT, Note sur la date, p. 113, montre que l’ordre de présentation des domaines dans le polyptyque et dans les diplômes de 845 et 857 est à peu près semblable.
[9] Id., p. 115-116. Dans son introduction à la dernière édition du document, DROSTE, Das Polyptichon von Montierender, p. 15-16, n’ajoute rien aux arguments de F. Lot.
[10] Sur les chapitres additionnels postérieurs au IXe siècle, voir BUR, À propos du chapitre XXXVIII.
[11] Cf. DROSTE, Das Polyptichon von Montierender, p. 19-20.
[12] Id., p. 41-42.
[13] Id., p. 38.
[14] Dans son mémoire de maîtrise inédit, S. JAILLET avait déjà mis en doute l’homogénéité des brefs I-XXXVII : Étude du polyptyque de l’abbaye de Montierender, Université de Nancy II, s.d. [1980 ?], p. 39 (à propos des chapitres XXXII, XXXVI, XXXVII). En ce qui concerne le bref XXXII, non seulement le formulaire diffère de celui des descriptions voisines, mais le vocabulaire aussi (en particulier excussura). Comme les chapitres XXXVI-XXXVII, ce texte est vraisemblablement postérieur au relevé « primitif », mais je ne suis pas en mesure d’en proposer une datation précise.
[15] Ces deux chapitres sont solidaires l’un de l’autre, comme en témoigne la summa. C’est précisément la seule summa, avec celle fort partielle du bref XXXII, dans la partie du polyptyque censée décrire la mense conventuelle (c. I-XLIV). Par la forme de cette summa et la mention manent ibi homines .VIIII., les brefs XXXVI et XXXVII se rapprochent plutôt des chapitres XLV-LVIII.
[16] JAILLET, Étude du polyptyque, p. 39, 184-185.
[17] Les chapitres XXXII, XXXVI et XXXVII sont inclus dans ce décompte.
[18] Cf. G. TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, roi de France, t. 1, Paris, 1943, no 70 et 191.
[19] LOT, Note sur la date, p. 109. Il faut signaler un acte privé édité par BARBIER, Rois et moines, p. 73-75 (n° 5) et daté par elle du 6 novembre 851, qui pose problème. Il consigne notamment la donation d’une chapelle Saint-Remi ad mensam fratrum respicientem et située à Vaux[-sur-Saint-Urbain]. Or Vaux/Vallis en Ornois n’apparaît ni dans le polyptyque carolingien, ni dans les diplômes de 845 et 857.
[20] TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 192 ; noter la précision de l’énoncé.
[21] Id., no 70 et 191.
[22] Cf. DEVROEY, Le polyptyque de Lobbes, p. XXVI, LXXXVI-LXXXVII, XCI, CII.
[23] A. DIERKENS, Abbayes et chapitres entre Sambre et Meuse (VIIe-XIe siècles). Contri- bution à l’histoire religieuse des campagnes du haut Moyen Âge, Sigmaringen, 1985, p. 106 et n. 133, d’après les données du liber memorialis de l’abbaye de Remiremont (vers 863).
[24] M. GYSSELING et A.C.F. KOCH, Diplomata belgica ante annum millesimum centesimum scripta, t. 1, Bruxelles, 1950, p. 223-225 (a° 864) ; G. DECLERCQ, Een karolingisch lekenabt in Gent : Einhard en de gentse abdijen van Sint-Pieters en Sint- Baafs, Handelingen der Maatschappij voor Geschiedenis en Oudheidkunde te Gent, t. 55, 2001, p. 59.
[25] GYSSELING et KOCH, Diplomata belgica, t. 1, p. 127-128. Nombre de ces précaires ont dû être reconduites à la génération suivante, voire au-delà : DECLERCQ, Een karolingisch lekenabt in Gent, p. 61. Sur la datation de la charte d’Éginard (entre 816/ 817 et 830), lire G. DECLERCQ, Traditievorming en tekstmanipulatie in Vlaanderen in de tiende eeuw. Het Liber Traditionum Antiquus van de Gentse Sint-Pietersabdij, Bruxelles, 1999, p. 66-69.
[26] ID., Een karolingisch lekenabt in Gent, p. 58-59. La mense conventuelle a été par la suite étendue, mais il est douteux que ce fût sous l’abbatiat d’Éginard : id., p. 43-45 ; ID., Traditievorming en tekstmanipulatie, p. 225-232. De toute manière, ces revenus, que décrit un polyptyque des années 830-892, sont encore peu de choses : trente manses, un moulin, quelques prairies, etc. Cf. GYSSELING et KOCH, Diplomata belgica, t. 1, p. 128-129, pour le texte du polyptyque, et le commentaire de DECLERCQ, Traditievorming en tekstmanipulatie, p. 70-95. On trouvera encore quelques évaluations chiffrées de menses conventuelles d’époque carolingienne dans F.J. FELTEN, Äbte und Laienäbte im Frankenreich. Studien zum Verhältnis von Staat und Kirche im früheren Mittelalter, Stuttgart, 1980, p. 50-55.
[27] TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 70. Pointé par LOT, Note sur la date, p. 112.
[28] LOT, Note sur la date, p. 113 et n. 2.
[29] On ne peut pas être aussi affirmatif à propos de la basilica rattachée à Mertrud par le diplôme de 845 : le polyptyque (c. III) n’en mentionne aucune sur le lieu même mais lui joint l’église du village voisin Dommartin-le-Saint-Père (Guioldi corte). Il n’est donc pas impossible que cette basilica associée à la villa de Mertrud (TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 70 : uillam Mortrium qu habet mansa uiginti cum sua basilica) e par le diplôme de Charles le Chauve soit l’église de Dommartin, et que celle-ci ait été incorporée à la mense conventuelle dès 845 en dépit de son ajout explicite à la part des moines le 25 janvier 857. En effet, l’emplacement de la phrase Simul etiam addidit capellam sancti Martini qu est in uilla Guioldicurte dans l’acte de 857 la rend éminem- e ment suspecte (TESSIER, op. cit., p. 496 et 498 l. 16, n° 191).
[30] Sur la date du décès d’Haudo : J. HALKIN et C.G. ROLAND, Recueil des chartes de l’abbaye de Stavelot-Malmédy, t. 1, Bruxelles, 1909, p. XXXI.
[31] Dodiniaca curtis (Saint-Christophe-Dodinicourt) : 8 manses ingénuiles aux- quels s’ajoutent les 3,5 manses rattachés aux églises et 3 hostises dans le polyptyque (c. IX), soit l’équivalent des 12 manses du diplôme de donation de 832 (BOUQUET, Recueil des historiens des Gaules, t. 6, p. 574-575, n° CLXXIII ; il n’est pas nécessaire d’invoquer ici une erreur de transcription ou la concession en bénéfice d’un manse : l’auteur du diplôme a tout bonnement arrondi à l’unité supérieure).
[32] Le polyptyque fait allusion aux charges des essarts dans 11 brefs : I, II, III, IV, V, VI, XIV, XV, XXI, XXIII, XXIV. Dans un cas (I), la formulation permet d’affirmer l’existence réelle d’essarts ; ailleurs, elle est purement normative (ex. c. III : Et de exartiis exiit undecima garba), mais vu son absence d’une majorité de brefs, on peut tenir pour vraisemblable l’existence d’essarts en ces lieux.
[33] L’article de J.P. DEVROEY, Mansi absi : indices de crise ou de croissance de l’économie rurale du haut Moyen Âge ?, Le Moyen Âge, t. 82, 1976, p. 421-451, consacre un peu plus de deux pages (p. 446-448) aux mansi absi (mansa absa) du polyptyque de Montier-en-Der. Je ne rejoins pas ses conclusions, et je compte revenir sur cette délicate question dans le cadre de ma thèse de doctorat. Pour l’heure, il importe seulement de savoir qu’au IXe siècle, le syntagme mansus absus désigne d’ordinaire un manse qui n’est pas ou n’a pas encore été officiellement affecté à un cultor. En pratique, cette qualification juridique a pu recouvrir des situations fort différentes, d’origines diverses (décès du tenancier, abandon de la parcelle, défrichement en cours), mais normalement temporaires. On peut considérer comme normal un taux de 5-6 % de manses absi et comme préoccupant un taux supérieur à 10 %. Or, sur les terres de l’abbaye de Montier-en-Der, des manses absi apparaissent dans 16 des 35 premiers domaines décrits, plus d’une fois dans des proportions inquiétantes : 18 à 21 % (c. XXI : 5 sur 28, c. XXVIII : 6 sur 29), 27 % (c. XII : 13 sur 47, c. XIII : 5 sur 18), 37 à 40 % (c. XXVII : 6 sur 16, c. XIX : 5,5 sur 14, c. XXIV : 6 sur 15), 50 % (c. XXX : 6 sur 12), 64 % (c. XXIII : 7 sur 11)… Si l’on ne peut exclure qu’il s’agissait pour une part de terres récemment défrichées et par conséquent non encore officiellement attribuées, il est en tout cas impossible qu’une extension de 20 à 70 % (c. XXII) des cultures en faire-valoir indirect ait eu lieu dans tous ces domaines au cours des quelques années qui ont précédé le relevé (noter en particulier qu’aux brefs XXI, XXIII, XXIV, le relevé de 5, 7 et 6 mansa absa n’a pas empêché le rédacteur de préciser les charges dues normalement pour des essarts, même si la formulation ne donne aucune certitude quant à la présence réelle d’essarts en ces lieux). En revanche, peut-être une épidémie ou quelque autre catastrophe dont les chroniqueurs ne nous auraient pas conservé le souvenir, et non la négligence des administrateurs du temporel, étaient-elles le plus souvent à l’origine de la situation « dénoncée » par le polyptyque. La volonté d’y remédier, elle, ne fait guère de doute.
[34] A. DIERKENS, La christianisation des campagnes de l’Empire de Louis le Pieux. L’exemple du diocèse de Liège sous l’épiscopat de Walcaud (c. 809-c. 831), Charlemagne’s heir. New perspectives on the reign of Louis the Pious (814-840), éd. P. GODMAN et R. COLLINS, Oxford, 1990, p. 322 (à propos de Saint-Hubert). Voir aussi, pour une époque plus tardive, Ch.E. PERRIN, Recherches sur la seigneurie rurale en Lorraine, d’après les plus anciens censiers (IXe-XIIe siècles), Paris, 1935, p. 599.
[35] Sur les précaires en général et celles de Montier-en-Der en particulier, lire L. MORELLE, Les « actes de précaire », instruments de transferts patrimoniaux (France du Nord et de l’Est, VIIIe-XIe siècle), Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, t. 111, 1999, p. 607-647 (p. 631, 634-635, 639 sur le cas de Montier-en-Der), et É. RENARD, Les mancipia carolingiens étaient-ils des esclaves ? Les données du polyptyque de Montier-en-Der dans le contexte documentaire du IXe siècle, Les moines du Der, p. 179- 209 (surtout p. 179-180 et 184-192).
[36] TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 192.
[37] Ibid. : Ailonis/Agilus et Merulfus (XLVII), Girerius/Gerherus (XLVI), Herimannus/Artmannus (LII), Ragenarius (L), Harduinus (IL), Folculfus/Fulculfus (LVIII), Aroisus/Artuisus (LVI), Lantboldus (LIII). Cf. LOT, Note sur la date, p. 112, qui ne retient pas dans cette liste Girerius/Gerherus malgré l’identité du nombre de manses (voir aussi infra n. 41) ; par contre, il assimile le Gennulfus du bref XLVIII au précariste Genulfus de 857 alors que les manses dénombrés ne sont pas situés dans les mêmes lieux et que les biens tenus en précaire à Olonna/Saint-Dizier par le Gennulfus du polyptyque sont, en partie au moins (une église et le manse constituant sa dotation), entre les mains d’un certain Hostoldus en 857 (TESSIER, op. cit., p. 500, l. 18). Parmi les autres identités, certaines sont également douteuses, en particulier Herimannus/Artmannus, dans la mesure où le polyptyque ne précise pas la localité où Herimannus tient sa précaire.
[38] Bref LVI : les trente journaux et huit charrettes d’Artuisus/Aroisus à Rance, c. LVIII : les vingt journaux de Folculfus à Bouzancourt.
[39] LOT, Note sur la date, p. 112 n. 1. Édition de l’acte : BARBIER, Rois et moines, p. 70-71. L’identification proposée par F. Lot est acceptée par MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 247-248, et BARBIER, op. cit., p. 70 n. 102.
[40] DROSTE, Das Polyptichon von Montierender, p. 132.
[41] De la liste déjà mentionnée n. 37, la prudence oblige à retirer Agilus/Ailonis et Merulfus d’une part, Gerherus/Girerius d’autre part : mansa duo qu Agilus et e Merulfus in precaria habere uisi fuerunt; necnon et in Carma et in Badulficorte mansa quatuor qu Gerherus in sua precaria uisus fuit habere (TESSIER, Recueil des actes de Charles e le Chauve, n° 192), même si le diplôme de Charles le Chauve est seulement une ratification d’une décision déjà prise par le rector Pardulus (ibid.: innotuit qualiter […] (res et uillas) deputatas haberet). Pour le reste, la formulation ne permet pas de trancher : et de Ragenarii precaria in Maliniacicortem… Il est possible qu’une partie de ces terres n’étaient déjà plus tenues en précaire au début de l’année 857 mais qu’on continuait à se référer par facilité au dernier bénéficiaire en date.
[42] Cf. c. XLVIII (on retrouve l’église d’Olonna et son manse dans la précaire de Hostoldus en 857) et LV (mêmes lieux et même nombre de manses que pour la précaire d’Ava en 857).
[43] Le diagnostic est particulièrement ardu en raison de la présentation adoptée par les rédacteurs dans cette partie du polyptyque (cf. infra Conclusion). Il est toutefois peu douteux dans le cas des précaires décrites aux chapitres XLV (Bosonis corte), XLVII, XLVIII (Vulfini corte), LII.
[44] Malgré mes réticences à considérer le grand domaine biparti comme un « modèle » développé et diffusé par les rois et les institutions religieuses à l’époque carolingienne, je dois reconnaître que les données relatives à Montier-en-Der plaident en ce sens. L. Morelle et moi-même avons insisté dernièrement sur une utilisation très vraisemblable des précaires par les institutions ecclésiastiques carolingiennes en vue de mettre en valeur des terres sous-exploitées ou dont la gestion en faire-valoir direct leur était devenue trop lourde : MORELLE, Les « actes de précaire », p. 633-635 ; RENARD, Les mancipia carolingiens, p. 180.
[45] Les summae ont manifestement été rédigées après coup, dans un esprit qui s’écarte de celui du relevé : les descriptiones recensaient prioritairement la superficie des terres concédées, tandis que l’auteur des summae a additionné manses seigneu- riaux et manses paysans – ce qui n’a guère de sens – sans se préoccuper des surfaces de terres arables qui s’y rattachaient ; il a aussi totalisé les montants des redevances alors que celles-ci ont seulement retenu de temps à autre l’attention des auteurs de descriptiones ; il s’est en outre montré incohérent et négligent (ex. c. XLV : total des mancipia; c. XLVI : de farinario .I. quartam partem devient farinarium .I.; en revanche, le moulin du bref XLVIII a été oublié). Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude (voir infra p. 75), c’est que ces summae ont été rédigées avant les interpolations de la fin du Xe siècle (avant 968).
[46] BUR, À propos du chapitre XXXVIII, p. 417-428 (notamment p. 421-422).
[47] On pourrait également avancer que la phrase entière figurait dans l’original et qu’existaient d’autres intertitres, rapportant chaque fois un certain nombre de villae à un poste budgétaire déterminé (porta, etc., suivant le régime des assignations en vigueur dans d’autres monastères), intertitres que le copiste des environs de l’an mil aurait systématiquement supprimés. Mais, précisément, la présence récurrente de Habent (sous-entendu fratres) dans tous les chapitres de la première section suffit à récuser l’hypothèse.
[48] Si l’existence de ces falsifications n’est pas discutée, leur datation ne fait pas toujours l’unanimité. Sur l’art du faux à Montier-en-Der, voir MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 249-253 ; ID., Le concile de Reims de 1049 et le statut de l’abbaye de Montier-en-Der. Avec l’édition du faux précepte de Louis le Pieux en faveur de l’Église de Reims (BM2 835), Francia, t. 28, 2001, p. 91-113 ; L. FALKENSTEIN, Les privilèges et les lettres de la chancellerie pontificale dans le chartrier de Montier-en- Der (XIe et XIIe siècles), Les moines du Der, p. 259-265, 276-277 ; M. BUR, L’abbaye de Montier-en-Der face aux princes et aux évêques (XIe et XIIe siècles), id., p. 532.
[49] Elles sont reprises dans la section des précaires du polyptyque. En 857, une partie de ces possessions en précaire, soit huit manses, une église et sa dotation, est affectée à l’entretien du luminaire et à la restauration des bâtiments claustraux. Cf. DROSTE, Das Polyptichon von Montierender, p. 41-42, c. XLVIII ; TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 192.
[50] Édition et critique d’authenticité : BARBIER, Rois et moines, p. 76-77. J. Barbier ne date pas l’interpolation mais l’associe aux « préoccupations […] qui ont poussé les moines à confectionner le faux diplôme de Charles le Chauve » vers « la fin du Xe ou [le] début du XIe siècle ».
[51] Édition : M. PROU, Un diplôme faux de Charles le Chauve pour l’abbaye de Montier-en-Der, Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. 40, 1916, p. 223-224 n. 1. Pour les identifications de lieux, cf. RICHARD, Le polyptyque de Montier-en- Der, p. 88-89, 99-100.
[52] TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 475. La suite du diplôme revient sur cette concession, en y ajoutant un détail supplémentaire : mercatum in predicta uilla Olonn , et tresturas ad salem emendum quas de pontanatico sancto Petro et beato e Berchario in usus monachorum tradidimus […].
[53] Il s’agit seulement d’une hypothèse, car le bref XXXVIII, qui intègre des dispositions tirées d’un règlement d’avouerie de peu postérieur à 998, pouvait difficilement passer pour carolingien au début du XIe siècle. On peut donc admettre comme plausible que les descriptions connues aujourd’hui sous les numéros XXXVIII-XLIV aient été fondues avec le texte carolingien vers 1127, par le cartulariste lui-même, très vraisemblablement sans intention frauduleuse.
[54] Toutefois, « le passage concernant l’attribution de la chapelle de Dommartin- le-Saint-Père pourrait être une interpolation » (TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, t. 1, p. 496). Voir à ce sujet supra n. 29. On notera que l’église de Dommartin fut, avec d’autres, l’enjeux de graves conflits opposant au XIe siècle l’abbaye à ses avoués : BUR, L’abbaye de Montier-en-Der face aux princes, p. 537-538.
[55] TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 191.
[56] Id., n° 475.
[57] BARBIER, Rois et moines, p. 75-77.
[58] LALORE, Cartulaire de l’abbaye de la Chapelle-aux-Planches, p. 135-137, n° 13.
[59] Id., p. 139-142, n° 16.
[60] Interpolé en un passage selon les éditeurs : L. HALPHEN et F. LOT, Recueil des actes de Lothaire et Louis V, rois de France (954-987), Paris, 1908, p. XXXV et p. 103, l. 5. Sur ce point, lire mon commentaire ci-dessous.
[61] HALPHEN et LOT, Recueil des actes de Lothaire et Louis V, p. 101-103, n° XLIV.
[62] Sur l’« honnêteté » du cartulariste de Montier-en-Der, lire L. MORELLE, The metamorphosis of three monastic charter collections in the eleventh century (Saint- Amand, Saint-Riquier, Montier-en-Der), Charters and the use of written word in medieval society, éd. K. HEIDECKER, Turnhout, 2000, p. 190-194.
[63] LALORE, Cartulaire de l’abbaye de la Chapelle-aux-Planches, p. 135-137, n° 13. Lire à ce sujet le commentaire de M. BUR, De la villa d’Olonne à la ville de Saint-Dizier. Recherches sur le processus d’urbanisation en Champagne du VIIIe au XIIIe siècle, Grundherrschaft-Kirche-Stadt zwischen Maas und Rhein während des hohen Mittelalters, éd. A. HAVERKAMP et F.G. HIRSCHMANN, Mayence, 1997, p. 291.
[64] Ou lors d’une tentative antérieure (cf. infra n. 79).
[65] PROU, Un diplôme faux, p. 223-224 n. 1 : Sunt autem h c ad partem monachorum e in ipsa Olonna […].
[66] Id., p. 225.
[67] Cf. tableau I, acte n° 5.
[68] Cf. tableau I, acte n° 6.
[69] PROU, Un diplôme faux, p. 239. L’argumentation de M. Prou a été acceptée par TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, n° 475, et par tous les commentateurs ultérieurs du document.
[70] Ibid. : Ut autem hoc nostr auctoritatis decretum per succedentia tempora e inuiolabiliter conseruetur inlesum, manu nostra omniumque tam episcoporum quam fidelium nostrorum subter censuimus confirmandum. HALPHEN et LOT, Recueil des actes de Lothaire et Louis V, p. 103, n° XLIV : Ut autem nostr auctoritatis decretum per succedentia tempora e contra omnia obstacula inuiolabile permaneat, manu nostra ac fidelium nostrorum, tam episcoporum quam procerum Francorum corroborari ac anuli nostri impressione subter iussimus insigniri.
[71] PROU, Un diplôme faux, p. 220.
[72] HALPHEN et LOT, Recueil des actes de Lothaire, p. XXXV et p. 103, l. 5. Cf. PROU, Un diplôme faux, p. 220 : « […] la ressemblance pourrait résulter d’une rédaction des deux documents par un même moine de Montier-en-Der. On sait, en effet, qu’au Xe siècle le texte des diplômes royaux, y compris la corroboration était souvent rédigé et écrit par les soins des bénéficiaires qui les présentaient à la chancellerie royale afin d’y faire apposer les signes de validation ; et il arrivait que ces signes ne répondaient pas à l’annonce qui en était faite dans la formule de corroboration. Ainsi s’explique- rait l’absence, à la fin du diplôme de Lothaire, des souscriptions, annoncées, des évêques et des grands ». Notons que le problème de l’absence des souscriptions n’est plus évoqué ensuite par M. Prou, bien qu’il aille à l’encontre de sa conclusion finale.
[73] PROU, Un diplôme faux, p. 227-228. Il émet p. 229 une hypothèse plus raisonnable : « qu’un premier diplôme faux forgé en 968, lors du procès débattu devant le comte Herbert, ait été remanié après 980 ». Cette remarque n’enlève cependant à ma question rien de sa pertinence. MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 245 n. 165, envisage une troisième possibilité : que cette confirmation – tout à fait hypothétique, ne l’oublions pas – de la donation de Boson ait seulement disparu après l’élaboration du faux diplôme de Charles le Chauve daté du 24 janvier 858, dont elle aurait inspiré les passages relatifs à Olonna. Mais pourquoi inventer un faux – un faux diplôme royal – quand on dispose d’un authentique privilège impérial (cf. infra n. 78) ?
[74] M. Prou avait noté la rupture de formulaire, sans y voir une interpolation : Un diplôme faux, p. 224. L’argumentation de BARBIER, Rois et moines, p. 76-77, est plus solide.
[75] HALPHEN et LOT, Recueil des actes de Lothaire, p. 102, n° XLIV (12 nov.-25 déc. 980) : Adiacet uero alodum in pago Otminse, intra fines uill qu Velcianas dicitur, notis ac e e legitimis terminis prefixum, supra uidelicet et infra illius aqu decursum, ubi Vetus Materna e nominatur, illi scilicet alodo equa pene proportione coniunctum atque conterminum quod in eadem uilla predicti monachi ab antiquo possidere uidebantur. G. TESSIER, Recueil des actes de Charles le Chauve, p. 578-579, n° 475 (faux diplôme) : in uilla que Velcenias dicitur, mansum indominicatum aliasque terras indominicatas et siluam propriam cum uineis ad modios CLX, quas uidelicet uineas monachi in suo indominicatu teneant et in suos usus semper excolere studeant. LALORE, Cartulaire de l’abbaye de la Chapelle-aux-Planches, p. 140 (a° 980) : Res autem quas prefato monasterio tradidimus sitas uidelicet in supradicta uilla, Velcianas nomine, in comitatu Otminse, speciali denominatione designamus, id est mansum unum indominicatum cum appenditiis suis, quicquid uidelicet ibidem solida firmitate habere uidebamur, id est uineas ad ipsum mansum aspicientes, terras cultas et incultas, prata, siluam unam. Et h c omnia sunt intra fines supradict uill Velcianas adiacentia. (Transcription e e e corrigée par P. Bertrand à partir du microfilm du premier cartulaire de Montier-en- Der conservé à l’I.R.H.T., Orléans).
[76] MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 250-251, suggère en effet des correspondances avec un diplôme de Robert le Pieux du 15 mai 1027 : « la situation de 1027 rappelle bien les préoccupations, les espoirs et les aspirations du faussaire ».
[77] LALORE, Cartulaire de l’abbaye de la Chapelle-aux-Planches, p. 136.
[78] À la mort de l’empereur Louis II, le 12 août 875, Charles le Chauve revendi- que sa succession. Le 25 décembre 875 se tient à Rome son couronnement impérial. Que la charte de Boson date du 8 octobre 876 ou du 8 octobre 875 (BARBIER, Rois et moines, p. 76), le diplôme confirmatif présumé de Charles aurait dû presque certai- nement être un