2004
Le Moyen Age
Genèse et manipulations d’un polyptyque carolingien :
Montier-en-Der, IXe-XIe siècles
Étienne RENARD
Facultés universitaires Notre-Dame-de-la-Paix Namur
Les relevés de biens rassemblés sous la dénomination commune de «
polyptyque de l’abbaye de Montier-en-Der » et transmis par un cartulaire des
années 1124-1130 forment un ensemble hétérogène dont les sections les plus
anciennes remontent à l’époque carolingienne. Dans sa première partie, la
présente étude s’efforce de distinguer les différentes strates du document et,
pour les deux principaux relevés carolingiens (biens tenus in dominico, biens
cédés in precaria), d’en préciser la chronologie et de déterminer les objectifs
des rédacteurs par le biais d’une analyse minutieuse des données textuelles. La
seconde partie de l’article étudie la manière dont les moines du Der ont, à une
époque postérieure, usé et abusé de ces relevés carolingiens afin de restaurer
leur patrimoine – occasion pour l’auteur de réexaminer un dossier d’actes
falsifiés dans la seconde moitié du Xe ou au tout début du XIe siècle, de
proposer une nouvelle datation du faux diplôme de Charles de Chauve du 24
janvier 858 (TESSIER, n° 475) et de mettre en évidence une interpolation du
chapitre 48 (Saint-Dizier) du polyptyque. Mots-clés :
Montier-en-Der, polyptyque carolingien, falsifications, précaires.
The estate surveys known as « polyptych of Montier-en-Der »,
found in a cartulary dating from the years 1124-1130, are a heterogeneous
collection, the earliest sections of which go back to Carolingian times. The
first part of the present study attempts to distinguish the various strata in
the document, and to establish a chronology as well as the authors’ aims by
means of a meticulous analysis of textual data in the two main Carolingian
records (record of estates held in dominico and record of estates given over in
precaria). The second part considers how monks of the Der abbey later used (and
abused) those Carolingian records in order to restore their patrimony ; it
reopens the file of various written documents falsified in the second half of
the 10th or the very beginning of the 11th centuries, suggesting a new date for
Charles the Bald’s forged diploma marked 24 January 858 (TESSIER, nËš 475), and
revealing an interpolation in chapter 48 (Saint-Dizier) of the
polyptych.
Keywords :
Montier, en, Der, Carolingian polyptych, falsifications, precariae.
En 827, l’empereur Louis le Pieux et son fils Lothaire
approuvaient la réforme entreprise par Haudo, abbé de Stavelot et du Der, après
enquête de l’arche~vêque de Reims Ebbon, entérinant ainsi l’expulsion des
clercs de Montier-en-Der et leur remplacement par une communauté de moines
réguliers
[1]. Mais l’abbé
ne se souciait pas que de discipline ecclésiastique. La restauration et
l’accroissement du temporel de Montier-en-Der n’étaient pas absents de ses
préoccupations. Le 16 février 832, invoquant le coût de la réfection des
édifices claustraux, il demande et obtient de Louis le Pieux le domaine de
Dodiniaca curtis, jusqu’alors concédé
en bénéfice à un vassal de l’empereur
[2]. Il entreprend dans la foulée un relevé des biens que
l’abbaye tient encore
in dominium
(
in dominico), autrement dit des biens
dont elle a la propriété
et
l’usufruit, par opposition aux terres et aux revenus distribués
in beneficio. Une dizaine d’années
plus tard (845), le premier abbé laïque du Der se servira encore de ce relevé
pour la constitution d’une mense conventuelle – un partage des revenus qu’un de
ses successeurs corrigera quelque peu en faveur des moines en 857.
Un scénario parmi d’autres ? C’est en tout cas le plus
crédible. Le relevé de biens, ou polyptyque, dont il vient d’être question
forme la première partie (c. I-XXXV) du texte édité par C.D. Droste d’après une
copie conservée par un cartulaire du début du XII
e
siècle
[3]. Il est
antérieur à l’établissement de la première mense conventuelle, le 5 mai 845. En
son temps, F. Lot l’avait déjà affirmé
[4]. Mais comme ses arguments ne semblent pas avoir
emporté la conviction
[5],
il ne sera pas inutile de réexaminer le problème et de tenter d’affiner sa
proposition de datation. Selon le médiéviste français, le polypty~que aurait
été rédigé peu avant 845, vraisemblablement « pour préparer le partage des
menses
[6]». Il est
habituel d’associer ce type d’enquête à l’établis~sement de menses
conventuelles
[7] et on
peut affirmer sans grand risque de se tromper que notre document a été utilisé
lors du partage de 845
[8], mais je m’efforcerai de montrer que son élaboration
est bien antérieure. Enfin, F. Lot puis C.D. Droste ont traité l’ensemble des
chapitres, ou brefs, à l’exception des numéros XXXVIII à XLIV, comme un tout
homogène. C’est un point sur lequel ils n’ont donné aucune justification et qui
constitue un postulat douteux
[9].
Par souci de clarté, ces divers problèmes – datation, présence
d’additions, objectif des enquêteurs – seront abordés tour à tour en
distinguant deux grandes parties ou sections au sein du document : c. I-XXXVII
et c. XLV-LVIII (précaires). Les chapitres intermédiaires (XXXVIII-XLIV), dont
on sait de~puis longtemps qu’ils sont largement postérieurs au
IX
e siècle
[10], seront évoqués ensuite, à propos de l’utilisation
du document par les moines à l’époque féodale et des interpolations qu’il a pu
subir alors.
Les extraits suivants permettront de mieux comprendre en quoi
ces trois sections diffèrent, non seulement par leur objet et leur date de
rédaction, mais aussi par les moyens mis en œuvre.
(1) Bref II, tiré du relevé des biens tenus
in dominico :
Habent in Puellare monasterium
mansum indominicatum .I. [cum] terra arabili
ubi possunt seri inter duas
sationes de annona modios .C., siluam ubi possunt
saginari porci mille. Exit
inde unoquoque anno securis .I. et dolatoria .I. Habent
pratum, ubi possunt colligi de
feno carradas .C. Est ibi cclesia .I. cum manso qu e e
nichil soluit. Habent
molendinum ad terciam partem, cambam .I. qu soluit de e
annona modios .C.
Aspiciunt ibi mansa ingenuilia
.XXIII. uestita et unus apsus. Sunt de eis .XVI.
qui reddit unusquisque duobus
annis denarios .V. ; in tertio anno reddit solidum
.I. Facit lignar(ium) .I. Pro
ambasc(iatico) dimidium carrum in leugis .XL. aut
denarios .X. Reddit
unusquisque de umblone modium .I., scindelas .L. De aratura
facit ansingas .II., coruada
.II., benef(icia), uuaitas, carropera atque manopera.
Soluit denarium .I. et semis
et soalem in tercio anno. Facit in ambasc(iatico) de
aratura iornalem .I. Ceterum
seruitium facit ut supra.
De aquaterco quando tempus est
exeunt solidi .VIII.
Sunt ibi hospicia .VII. qu
soluunt pull(um) cum ouis et quartem partem modii e
de umblone. Faciunt coruadam,
benef(icia), uuaitas.
Colligitur undecima garba de
exartis.
Soluunt de caualitio solidos
.XXX.
Ducunt ad monasterium omnem
decimum quicquid laborant ad opus
dominicum
[11]
.
(2) Bref XLVIII, description d’une précaire :
In Vulfini corte habet
Gennulfus in precaria mansa apsa .II., continentes iornales
.V. et de terra arabili
iornales .CXV. Quod uero postea extirpauit uel conquisiuit
sunt iornales .LX. coniacentes
in ipsa fine uel in ipsa uilla. De prato iornales .VI.
Pro quibus dedit in ipsa uilla
mansum .I. habentem in longitudine perticas .XX.,
in latitudine perticas
.VIIII., de terra arabili iornales .XXX. In ipsa fine coniacent
quod postea conquisiuit uel
extirpauit iornales .LX. et de prato iornales .IIII.
In Olonna habet cclesia .I. ad
quam aspiciunt de terra arabili iornales .XXXIII., e
de prato iornales .III.
Aspicit ad eandem cclesiam mansum .I. in quo habentur e
iornales .X. et de prato
iornalis .I.
Habet in beneficio mansum
indominicatum .I. continentem iornales .II. et habet
in ipso manso hospicia .V., de
terra arabili iornales .XCIII., siluam communem.
Alia mansa .IIII., manent ibi
homines .VIII.
Aspiciunt ad ipsa mansa de
terra arabili iornales .CXXIIII., de exartis iornales
.XXXVII. [et] semis, mancipia
inter maiores et minores .C. ; farinarium .I., soluit
in anno de annona modios .XII.
Ex ponto exit de sal modios .VIII., de denariis libra
.I.
Propter hoc dedit in
Oherecacurte mansum .I. in quo manet homo .I. ; de terra
arabili iornales
.XLV.
In Dodelini monte mansum .I.,
de terra arabili iornales .XV., mancipia .XV.
Sunt in summa : mansa .XI. et
hospicia .V. et cclesia .I. ac mancipia .CXV., salis e
modii .VI., de argento solidus
.I. [12]
(3) Bref XXXIX, une des additions des environs de l’an mil (?)
:
Aput Sefonte sunt mansa
.CXIII. qu debent in unoquoque anno unumquodque e
sextarium unum auen , duos
armos, duos panes, duos denarios, .III. gallinas cum e
.XV. ouis, de lignar(io) duos
denarios et dies bannales
[13].
Le relevé carolingien des biens tenus
in dominico (c. I-XXXVII)
Première question : les brefs I-XXXVII forment-ils un ensemble
homogène, dépourvu d’additions ? En dépit des variantes, la cohérence du
vocabulaire et du formulaire plaide en faveur d’une même date pour les
chapitres I-XXXV, à l’exception du numéro XXXII
[14]. Les chapitres XXXVI et XXXVII, quant à
eux, présentent trop de ruptures dans le formulaire pour qu’on puisse sans
hésiter les dire exactement contemporains des brefs précédents, même s’ils n’en
sont sans doute guère éloignés dans le temps
[15]. Les mentions de dîme, présentes à presque tous les
chapitres de cette section, ou celles, récurrentes, de redevance
proportionnelle à la récolte sur les essarts seraient-elles beaucoup plus
tardives, comme le suggère S. Jaillet
[16]? Elles ne déton~nent pas, en tout cas,
dans un contexte carolingien. Il ne peut s’agir d’actualisations des données
puisque celles-ci sont déjà périmées en 845 (le chiffre des manses n’a jamais
été corrigé), ni d’ajouts en vue d’imposer de nouvelles charges aux paysans car
on les aurait alors reproduites dans chaque bref et sous une forme
identique.
Ce polyptyque « primitif » est-il bien antérieur au partage de
845 ? N’est-il pas introduit par la phrase
Habent
fratres monasterii Derui ad uictum et uestimentum hanc summam
uillarum? Il décrirait donc la mense conventuelle, l’ensemble des
biens réservés à l’entretien des moines : 34
villae, neuf manses isolés et de nombreuses
églises
[17]. En
réalité, deux diplômes authentiques de 845 et 857 réservent à peine huit
villae et quelques autres biens aux
besoins (
necessarios usus) des
frères.
Les premières traces de constitution d’une mense conventuelle à
Montier-en-Der remontent à 845, quand Charles le Chauve entérine l’attribution
par l’abbé laïque Altmarus de sept domaines et d’un manse isolé
usibus eorumdem monachorum. Le 25
janvier 857, son successeur Pardulus demande à Charles le Chauve de renouveler
ces dispositions, mais comme
non hoc ad eorum
supplendam necessitatem […]
sufficienter uisum fuit, de ratifier également
l’ajout de la
villa de
Ville-en-Blaisois avec les églises, de sept manses à Brais et de quelques
autres biens
[18]. Soit
un total de 146 manses paysans
[19]. L’énoncé ne laisse aucun doute sur la nature de
l’opération : elle concerne seulement l’entretien des moines et non le
fonctionnement des « services » du monas~tère, ainsi qu’on peut le constater à
la lecture d’un précepte de peu postérieur (6 février 857), où Charles le
Chauve confirme l’affectation par Pardulus d’un certain nombre de biens
ad concinnanda luminaria uel ad ceteras fabricas
eiusdem sacre domus reficiendas
[20]. Les diplômes du
5 mai 845 et du 25 janvier 857
[21] contredisent donc formellement l’intitulé du relevé
qui, pour les seuls chapitres I à XXXV, recenserait quatre fois plus de
domaines
ad uictum et uestimentum.
Certes, les revenus destinés à la table et au vestiaire des
moines du Der en 857 paraissent bien maigres comparés à ceux dont disposaient
encore les Lobbains en 868-869 : 455 manses et 144 tenures de taille inférieure
répartis entre 24
villae
[22]. Mais la
communauté monastique de Lobbes comptait à cette époque 78 frères
[23] et le patrimoine foncier
de l’abbaye était immense : plus de 120 domaines ! La situation à
Montier-en-Der en 857 est d’autant plus difficile à évaluer que le nombre des
frères nous est inconnu. Pour peu que l’on se tourne vers des établissements
d’un rang inférieur, les chiffres sont d’un tout autre ordre. Sept domaines,
une église et la moitié d’un vignoble dans le Soissonnais, deux pâtures à
moutons en Flandre et en Frise, pris sur un patrimoine global évalué à 25
villae au début du
IX
e siècle : voilà tout ce dont disposaient les chanoines
de l’abbaye de Saint-Bavon sous les règnes de Louis le Pieux et de Charles le
Chauve
[24]. Quant à la
mense instaurée par Éginhard avant 830 pour les vingt-quatre clercs du
Mont-Blandin, elle se réduisait à trois champs et neuf tenures, trois prés, une
vacherie, un morceau de vignoble, une portion de bois, auxquels devaient
s’ajouter par la suite des aumônes et des biens alors tenus en précaire par des
laïcs
[25]. Des revenus
médiocres, à la mesure de la fortune foncière de l’abbaye gantoise, estimée
pour cette époque à sept
villae
[26].
Le terminus
ad quem de
845 est, d’après F. Lot, confirmé par la mention, lors de l’établissement de la
mense conventuelle, du manse de Cheppes, absent du polyptyque
[27]. Il s’agit toutefois d’un
simple indice, non d’une preuve, car ce manse pourrait avoir fait partie des
biens encore
in beneficio au moment de
la rédaction des
descriptiones et la
section consacrée aux précaires (c. XLV-LVIII) ne reprend sans doute pas toutes
les terres cédées en bénéfice. La comparaison de la structure des domaines dans
le relevé primitif et dans le diplôme de Charles le Chauve de 845 est plus
probante. Les contradictions entre les données des deux documents, qui avaient
heurté F. Lot
[28], ne
sont qu’apparentes… D’un examen attentif, il ressort que la description des
domaines dans le diplôme de 845 est très synthétique (pas de mention de manse
seigneurial, de brasserie, de moulin, etc.) et que le décompte des manses n’y
reprend pas la dotation des églises : c’est explicite pour le premier domaine
mentionné (
et basilicam eiusdem uill cum suis
appenditiis), sous-
e
entendu pour les suivants. Si l’on accepte cette lecture des sources, on
constate que les différences sont toujours en faveur de l’antériorité du
polyptyque : différence d’un demi ou d’un manse à peine pour les
villae de Sommevoire, Mertrud,
Thil/Thillieux et Braux, mais de 7,5 manses à Précy (12 manses dans le diplôme
de 845 contre 4,5 manses dans le polyptyque), 8 à Ville-sur-Terre (22 manses
contre 14), 9 à Saint-Christophe-Dodinicourt (17 manses contre 8). Les
différences relatives aux
ecclesiae
(ou
basilicae) vont dans le même sens
: pas d’église à Thil/Thillieux d’après le polyptyque, une
basilica dans le diplôme de 845
[29].
Ce premier état des possessions monastiques a-t-il été rédigé
en vue de préparer l’établissement de la mense conventuelle ? Il est permis
d’en douter. De son examen attentif et de sa comparaison avec plusieurs
préceptes carolingiens, il ressort que, pris comme un tout, il remonte
vraisemblable~ment aux dernières années de l’abbatiat d’Haudo, vers
832-836
[30]. On vient
de le noter, les différences constatées dans le nombre de manses de plusieurs
domaines repris à la fois dans le polyptyque et dans le diplôme de 845, ou le
cas exemplaire de
Dodiniaca curtis,
suggèrent une datation relativement haute, bien plus proche de 832 que de 845 :
en 845, le nombre des manses non compris dans la dotation de l’église de
Saint-Christophe-Dodinicourt avait, semble-t-il, plus que doublé (17 manses
contre 8)
[31].
Par ailleurs, s’il garde mémoire de la mise en valeur récente
d’une partie des fonds
[32], ce document témoigne d’un probable laisser-aller
dans l’admi~nistration passée du temporel – notamment une proportion fort
élevée de
mansi absi dans bon nombre
de
villae
[33] – et d’une
volonté d’y remédier : les enquêteurs prennent soin de pointer ici une
camba deserta (c. XXI), de noter
ailleurs l’intérêt d’établir une brasserie sur le site (c. XV :
debet ibi habere cambam). Des
annotations qui trahissent leur préoccupation première : dé~crire le patrimoine
en vue d’en optimiser la gestion. Le fait n’a en soi rien d’étonnant : la
restauration d’une abbaye se fondait bien souvent sur la nomination d’un abbé
régulier compétent, le rétablissement d’une règle stricte de vie communautaire
mais aussi sur la réfection des bâtiments, la consolidation et l’extension du
temporel
[34].
Le relevé des précaires (c. XLV-LVIII)
[35]
A priori, on pourrait croire que pour chacune des précaires de
la troisième section du polyptyque, la
descriptio s’est faite lors de la conclusion du
contrat. Toutefois, le bref XLVIII cité plus haut prouve qu’il n’en est rien
(
Quod uero postea extirpauit…). Une
partie au moins des précaires a donc dû être décrite à un même moment. Par le
vocabulaire et la nature des redevances énumé~rées, toutes ces précaires
paraissent contemporaines des brefs I-XXXVII, et l’ensemble est de toute
manière antérieur à 857. En effet, le 6 février 857, avons-nous noté, Charles
le Chauve confirmait l’affectation par le
rector du monastère Pardulus de divers biens à
l’entretien du luminaire et à la restauration des bâtiments claustraux
[36]. Parmi ceux-là, bon
nombre de
precariae. Or, huit au moins
des précaristes mentionnés à cette occasion figuraient déjà dans le
polyptyque
[37], dont
trois dans les notices les plus courtes et, partant, d’une ancienneté relative
plus discutable (c. LIII, LVI, LVIII). De probable, ce terminus
ad quem devient certain, quand on
constate que le diplôme du 6 février 857 confirme la reprise intégrale de deux
des précaires du polyptyque (c. LVI, LVIII)
[38].
Le terminus
post quem
est, lui, beaucoup moins assuré : il serait fourni selon F. Lot par l’acte de
donation du prêtre Harduin (22 septembre 828), que ce grand érudit identifiait
avec le précariste homonyme du polyptyque (c. IL)
[39]. Toutefois, les biens donnés par
celui-ci sont d’après le polyptyque localisés à Montmort, près d’Épernay,
tandis que les manses offerts par le prêtre Harduinus en 828 se répartissent
dans trois terroirs différents – aucun à Montmort
[40]. S’il s’agit bien de la même personne
(l’acte de 828 est daté de Montmort), on peut tenir pour probable que la
précaire a été négociée après septembre 828. Il est d’autre part logique de
situer l’opération de description des précaires
après le relevé principal, portant sur
l’
indominicatum, c’est-à-dire après
février 832.
Sur base des documents disponibles, il est difficile de réduire
cette fourchette de 25 ans (
ca
832-857). Que cinq des précaristes du polyptyque fussent encore vivants en 857
– du moins le texte le laisse-t-il entendre
[41] – rend peu crédible une rédaction dès 832. D’autre
part, certaines des précaires ont changé de main entre l’époque de rédaction du
polyptyque et 857
[42],
ce qui exclut également une date trop proche de 857. Ce point est confirmé par
ce que l’on perçoit de la structure des domaines des précaristes au moment du
relevé. Plusieurs de ces domaines étaient relativement éloignés du schéma
classique : une superficie totale réduite et surtout une surface allotie en
tenures faible, voire inexistante, par rapport à la partie en faire-valoir
direct
[43]. En 857 au
contraire, sur vingt-quatre précaires, seize au moins comprennent des manses
dépendants ; quant aux terres arables non intégrées au « sys~tème » du manse,
elles représentent toujours des étendues médiocres : 10, 20, exceptionnellement
30 journaux. Il semble qu’on puisse y déceler une évolution vers le grand
domaine biparti
[44].
Un dernier élément plaide en faveur d’une date relativement reculée, si les
summae ne sont que de peu postérieures
aux
descriptiones
[45]: nous avons
seulement 14 précaires dans le polyptyque – dont deux en des endroits qui ne
sont plus mentionnés en 857 –, contre 24 dans le diplôme du 6 février 857. Or
la partie du polyptyque consacrée aux précaires est censée être complète
puisqu’elle comprend un récapitulatif général…
Par le vocabulaire, l’énoncé des charges réclamées à certains
dépendants (c. L, LV) et le caractère « archaïque » de la structure de
plusieurs domaines, cette section appartient donc à la même époque que les
premiers chapitres, mais son défaut de cohérence interdit d’affirmer que les
descriptions de précaires, parfois très brèves, sont toutes rigoureusement
contemporaines.
Interpolations postérieures au IXe siècle
La deuxième partie du texte publié par C.D. Droste (c.
XXXVIII-XLIV), ramassée avec la précédente sous un
incipit trompeur, lui est postérieure
de plus d’un siècle et demi. M. Bur a démontré que le bref XXXVIII n’a pu être
rédigé avant 998
[46].
Il faudrait dater avec plus de précision les chapitres XXXIX-XLIV, dont le
libellé diffère sensiblement du bref XXXVIII, mais cela nous éloignerait trop
de l’objet de la présente étude. En revanche, le pro~blème de l’
incipit nous y ramène…
Nous avons vu que la phrase introductive
Habent fratres monasterii Derui ad uictum et
uestimentum hanc summam uillarum ne reflétait nullement la réalité
décrite par le texte. Est-elle dans son intégralité une interpolation ?
Probablement pas, car les chapitres II à XXXVIII sont tous introduits par
Habent. Sauf à considérer que ce mot a
été systématiquement ajouté à l’original, le premier bref devait débuter par
Habent fratres monasterii Derui in
Summauigra
[47]. L’ajout ne serait-il pas de la plume de celui-là
même qui a rassemblé et ordonné ces relevés d’époques différentes ? Pour tenter
d’y voir clair, examinons les documents témoignant de l’utilisation du
polyptyque carolingien entre le milieu du IX
e siècle et sa
consignation dans le cartulaire vers 1127.
Ces dernières années, le dossier des falsifications de
documents à Montier-en-Der a fait l’objet de remarquables mises au point.
L’activité des faussaires paraît s’être surtout exercée à trois moments
privilégiés : la fin du X
e siècle, le milieu du
XI
e et le début du XII
e
[48]. Dans un premier
temps, leur intérêt s’est notamment porté sur le polyptyque carolingien, en
particulier le chapitre XLVIII relatif à
Olonna/Saint-Dizier et reproduit ci-dessus,
grâce auquel ils ont cherché à s’approprier – ou à se réapproprier – des droits
de péage à Saint-Dizier. À trois reprises, les moines ont associé à cette
revendication l’idée d’une mense conventuelle beaucoup plus étendue qu’elle ne
l’a été en réalité et qui aurait inclus Saint-Dizier, ce que démentent les
documents authenti~ques subsistants : en 832-857, les possessions de l’abbaye à
Saint-Dizier ne faisaient même pas partie de l’
indominicatum
[49].
Premier témoin : un acte du comte Boson daté de 875 ou 876.
Telle qu’elle nous a été transmise par le cartulaire de Montier-en-Der, cette
charte rap~porte la donation au monastère de ses possessions dans six localités
du Perthois, dont Saint-Dizier (
in fine
Olonense),
tam de proprio quam de
comparato, de mercato uel ponto, quod ibidem ad me peruenit…
L’incise
de mercato uel ponto
constitue manifestement une interpolation
[50]. À la suite de cet acte, le cartulariste a transcrit
une description des biens aux mains des moines (
ad partem monachorum) à Saint-Dizier (
Olonna), Hoëricourt (
Ohereca curte) et
Dodelini monte
[51]. Un faux précepte
de Charles le Chauve, daté du 24 janvier 858 et calqué sur le diplôme
authentique du 25 janvier 857, forme la deuxième pièce de ce savant puzzle. Il
accroît lui aussi la mense conventuelle en y intégrant, entre autres,
Olonna. À propos de ce dernier
domaine, il insiste sur le
mercatum cum salniuo
suo et ex ponto rotaticum totum et ad integrum quod a transeuntibus
exigitur, « qu’autrefois (
quondam) Boson, notre comte palatin, a donné
pour le salut de son âme à saint Pierre et qu’il nous a demandé de confirmer
par notre autorité royale (
regali)
[52]». Vient enfin la manipulation du polyptyque
carolingien, exposée en détail plus loin : on majore le montant tiré du droit
de péage de Saint-Dizier et on fait passer le relevé pour une description
ancienne de la mense conventuelle. Peut-être amalgame-t-on alors au relevé
primitif des brefs des environs de l’an mil
[53].
Afin de faciliter la lecture de la « démonstration », les
différentes pièces du dossier diplomatique auxquels j’aurai recours sont toutes
brièvement pré~sentées dans le tableau ci-dessous, dans l’ordre des dates
alléguées par les documents. Aucune n’est conservée en original.
Tableau I
le dossier diplomatique
[54],
[55],
[56],
[57],
[58],
[59],
[60],
[61]
Tableau I : le dossier diplomatique Date
donnée par le document 857, 25 janvier 858, 24 janvier 875 ou 876, 8 octobre
968, 17 janvier 980 980, 12 nov.- 25 déc. Disposant Charles le Chauve, roi
Charles le Chauve, roi Boson, comte Herbert le Vieux, comte Herbert le Vieux,
comte Lothaire, roi Authenticité Vrai54 Faux Interpolé Vrai Vrai Vrai 60 Teneur
de l’acte Charles le Chauve confirme l’affectation de certains biens de
l’abbaye du Der aux besoins des moines55 Charles le Chauve confirme
l’affectation de certains biens de l’abbaye du Der aux besoins des moines, en
ce compris les revenus du marché et du péage de Saint-Dizier56 Boson donne à
l’abbaye du Der des biens en Perthois et quatre mancipia57 Herbert renonce, au
bénéfice des moines du Der, aux revenus du marché et du péage à Saint-Dizier58
Herbert donne aux moines du Der son alleu dans la villa de Vauciennes59
Lothaire confirme la donation par Herbert de son alleu de Vauciennes61 (ca
1127) (1er cartulaire de Montier-en-Der)
Les falsifications ont dû intervenir assez longtemps avant
1127, car le scribe qui a copié les documents dans le cartulaire n’a pas
cherché à en masquer les divergences
[62], et c’est précisément ce qui nous permet aujourd’hui
de dia~gnostiquer les fraudes.
Essayons maintenant de les situer dans le temps, les unes par
rapport aux autres. En janvier 968, pressé par les religieux, le comte du
palais Herbert le Vieux leur accorde le « marché avec le péage du pont et la
taxe en sel » qu’il percevait à
Olunna, mais conserve la moitié des droits à
titre viager
[63]. Il
fait référence à la cession originelle de ces droits à l’abbaye de
Montier-en-Der par le comte Boson, cession confirmée par un précepte (
regale preceptum) de Charles le Chauve. Par
conséquent, l’interpolation
de mercato uel
ponto dans la charte de Boson doit remonter au plus tard à janvier
968. Bien que l’acte d’Herbert ne mentionne pas la charte de donation de Boson
mais seulement sa prétendue confirmation royale, il est possible, sinon
vraisemblable, que l’interpolation eut lieu à cette occasion
[64], en vue d’obtenir du
comte la « restitution » du marché et du péage. Pour donner plus de poids à
leurs prétentions, les moines auraient joint à la charte de Boson une
description de leurs anciennes possessions à Saint-Dizier, qu’ils ont
rattachées explicite~ment à la mense conventuelle
[65].
Le faux diplôme de Charles le Chauve pose plus de problèmes.
Compa~rant minutieusement la teneur de ce privilège et celle de la charte
d’Herbert le Vieux datée de 968, M. Prou était d’abord parvenu au constat
suivant : « Les termes de la charte d’Herbert nous inclinent à penser que le
précepte royal présenté au comte était le diplôme même que nous
examinons
[66]. » Il
s’est ravisé ensuite : « La mention de biens sis à Vauciennes, donnés à
Montier-en-Der par le comte Herbert en 980
[67], confirmés par le diplôme du roi Lothaire, de la
même année
[68], et la
reproduction de la formule de corroboration de ce diplôme même du roi Lothaire
permettent d’affirmer que la falsification est postérieure à 980
[69]. » Bref, le faux précepte
de Charles le Chauve à notre disposition daterait d’après 980 et c’est donc un
autre acte – perdu – du même souverain qui aurait permis aux moines de
s’adjuger en 968 le marché et le péage de Saint-Dizier.
Quelle valeur accorder aux arguments avancés par M. Prou ? La
formule de corroboration du faux diplôme de Charles le Chauve, si elle n’a pas
d’équivalent dans les actes originaux de ce souverain, présente des
ressem~blances frappantes avec celle du diplôme de Lothaire
[70]. De là à conclure que le
faussaire avait pour source d’inspiration l’acte de Lothaire, il n’y a qu’un
pas. Pourtant, M. Prou lui-même reconnaissait que le texte des diplômes royaux
était au X
e siècle « souvent rédigé et écrit par les soins
des bénéficiai~res
[71]». Et cela paraît bien avoir été le cas de la
confirmation de 980, car les souscriptions annoncées des évêques et des grands
sont absentes du docu~ment – une erreur surprenante de la part de la
chancellerie. Mieux : ce précepte est le seul conservé pour Lothaire qui
annonce une telle souscrip~tion des grands, ce qui a conduit ses éditeurs à
considérer, sans doute abusivement, le passage
ac
fidelium nostrorum, tam episcoporum quam procerum Francorum comme
une interpolation
[72].
En d’autres termes, la parenté évi~dente des formules de corroboration dans les
deux diplômes s’explique selon toute vraisemblance par leur provenance
identique, le scriptorium de Montier-en-Der, et n’indique en rien une
éventuelle filiation.
Quant à la mention du domaine de Vauciennes dans le faux
diplôme, le raisonnement de l’érudit laisse perplexe. Pourquoi les moines, qui
dispo~saient depuis 980 d’une donation en bonne et due forme par l’ancien
possesseur et d’une confirmation de l’acte par le roi Lothaire, se seraient-ils
ingéniés à falsifier un diplôme de Charles le Chauve pour l’y intégrer ? Dans
cette perspective, les choses deviennent à ce point compliquées qu’il lui faut
imaginer un précepte authentique de Charles empereur, confirmant la donation de
Boson, qui aurait été présenté au comte Herbert en 968, perdu ensuite, et que
les moines auraient tenté de reconstituer partiellement après 980 en
s’inspirant du diplôme du 25 janvier 857
[73]. L’existence de ce privilège impérial, si nous
l’admettions, obligerait à rejeter l’argumentation, pourtant convaincante, de
J. Barbier qui considère la clause
de mercato uel
ponto de la charte de Boson comme une interpolation
[74]… ou à admettre la perte
d’une seconde donation de Boson qui aurait accordé aux moines du Der le marché
et le péage de Saint-Dizier !
En réalité, la mention par le faux diplôme de terres
seigneuriales, de bois et de vignes à Vauciennes ne prouve rien. En effet,
l’identité de ces terres avec l’alleu offert par le comte du palais en 980 est
sujette à caution : cet alleu jouxtait alors une terre de surface équivalente
que les moines possédaient de toute antiquité (
ab
antiquo) dans cette
villa
et la présentation du domaine est dans le faux trop vague pour trancher
[75]. C’est, au demeurant,
oublier l’objectif de la falsification : garantir la liberté de l’élection de
l’abbé et du choix de l’avoué, prémunir la communauté contre les abus de
puissants laïques mais aussi, si possible, leur arracher certains biens. Parmi
ceux-ci, à coup sûr, le
mercatum de
Saint-Dizier. Pourquoi pas, dès lors, la propriété du comte à Vauciennes ? Dans
l’état actuel de la documentation, il y a tout lieu de croire que le privilège
royal soumis à Herbert en janvier 968 est bien le faux diplôme de Charles le
Chauve que nous a légué le cartulaire, même si des remaniements ultérieurs ne
sont pas à exclure
[76].
Certes, ce faux diplôme comporte une contradiction interne.
Daté de 858, il fait référence à la donation de Boson, qui est intervenue au
plus tôt en 875. Mais il ne faut pas accorder trop d’importance à cette
objection car le problème subsiste de toute manière si l’on place la
falsification après 980 et d’autre part, la charte d’Herbert parle seulement
d’un
regale preceptum
[77], non d’un diplôme
impérial
[78]. Hasard
ou négligence ? la maladresse des apprentis faussaires n’a apparemment pas
éveillé la suspicion du comte. Il est du reste peu vraisemblable qu’il ait pris
la peine de comparer la date de la donation de Boson à celle de sa prétendue
confirmation par Charles le Chauve.
Son successeur n’a peut-être pas abandonné aussi aisément des
droits dont Herbert le Vieux, rappelons-nous, avait conservé la jouissance de
son vivant. En effet, le passage du bref XLVIII relatif au péage d’
Olonna a dû être interpolé
après 968, si l’on admet l’hypothèse
d’une utilisation en janvier 968 de la charte de Boson et de la
descriptio du domaine de Saint-Dizier
qui lui fait suite dans le premier cartulaire de Montier-en-Der (folio
21)
[79]. Une simple
comparaison des principales différences entre ce dernier texte et la
transcrip~tion que le cartulaire a laissée du bref XLVIII au folio 130 suffira
à le mettre en lumière.
Tableau II
les deux transcriptions du bref d’Olonna
Tableau II : les deux transcriptions du bref
d’Olonna Descriptio des possessions de Montier-en-Der à Saint-Dizier d’après le
polyptyque ca~rolingien conservé par le 1er cartulaire, fo 130, bref XLVIII80
In Vulfini corte habet Gennulfus in precaria […]. In Olonna habet cclesia .I.
ad quam aspiciunt de terra arabili e iornales .XXXIII., de prato iornales .III.
Aspicit ad eandem cclesiam mansum .I. in quo e habentur iornales .X. et de
prato iornalis .I. Habet in beneficio mansum indominicatum .I. continentem
iornales .II. et habet in ipso manso hospicia .V., de terra arabili iornales
.XCIII., siluam communem. Descriptio des possessions de Montier-en-Der à
Saint-Dizier d’après le bref annexé à l’acte de donation de Boson (a° 875 ou
876, vraisemblablement interpolé en 968) et con~servé par le 1er cartulaire, fo
21 v°-22 r°81 Sunt autem h c ad partem monachorum in ipsa e Olonna : ecclesia I
ad quam aspiciunt de terra arabili iornales CXXIII, de prato iornales III.
Aspicit ad ipsam cclesiam mansus unus in quo e habetur iornalis I et de prato
iornalis I. Mansus quoque indominicatus I, continens iornales II, et habet in
ipso manso hospicia V, de terra arabili iornales XCIIIes, silua
communis.
[80],
[81]
Alia mansa .IIII., manent ibi homines .VIII.
Aspiciunt ad ipsa mansa de terra arabili iornales .CXXIIII., de exartis
iornales .XXXVII. [et] semis, mancipia inter maiores et minores .C. ;
farinarium unum, soluit in anno de annona modios .XII. Ex ponto exit de sal
modios .VIII., de denariis libra .I. Propter hoc dedit in Oherecacurte mansum
.I. in quo manet homo .I. ; de terra arabili iornales .XLV. In Dodelini monte
mansum .I., de terra arabili iornales .XV., mancipia .XV. Sunt in summa : mansa
.XI. et hospicia .V. et cclesia .I. ac mancipia .CXV., salis modii .VI., de e
argento solidus .I. Alii mansi .IIIIor., manent ibi homines VIII. Aspiciunt ad
ipsos mansos de terra arabili CXXIIII iornales, de exartis iornales XXXVII,
mancipia inter maiores et minores C ; farinarium unum, soluit in anno de annona
modios duodecim. Ex ponte exit de sale modii sex, de pice solidum I. Inde
quoque in Ohereca curte mansus I in quo manet homo I ; de terra arabili
iornales XLV. In Dodelini monte mansus unus, de terra arabili iornales XVcim,
mancipia quindecim. (pas de summa)
De toute évidence, en 968 (?), les moines ont simplement repris
la majeure partie du bref XLVIII en supprimant toute allusion au bénéficier
Gennulfus : la formulation reste fidèle à l’original et le nombre de
mancipia ou d’homines identique. Les divergences les plus
notables portent sur quelques chiffres : coquilles de scribe ou fraude ?
L’interpolation du bref XLVIII est flagrante : les droits liés au pont y sont
près de vingt fois plus élévés que dans la description jointe à la charte de
Boson ; surtout, le faussaire a oublié de « corriger » dans le même sens la
summa. L’original du polyptyque
enregis~trait donc comme droits perçus au pont de Saint-Dizier vers 832-857 six
muids de sel et un sou sur la poix.
Si le passage crucial n’a pas subi d’altération volontaire dans
l’appendice de la charte de Boson, pourquoi en aurait-il été autrement pour le
reste ? Pourquoi les moines auraient-ils gonflé la superficie des terres
arables qui formaient la dotation de l’église de Saint-Dizier ?
Iornales CXXIII
[82] doit sans doute
se comprendre comme une erreur de lecture pour
iornales XXXIII et l’absence d’un demi-journal
comme une négligence du copiste
[83]. Reste le problème du manse de la dotation de
l’église
[84]. Ici
encore, c’est la leçon du folio 130 qu’il convient de privilégier, car le
chiffre porte manifestement sur la quantité de terre arable et un ensemble
foncier d’à peine deux journaux, champs et prés confondus, serait beaucoup trop
réduit pour être qualifié de
mansus.
Ces erreurs de transcription sont attribuables au scribe du premier cartulaire
(vers 1127).
Au vu des sources disponibles, les deux sections du polyptyque
carolingien de Montier-en-Der ont été conçues en dehors de tout souci
d’établissement d’une mense conventuelle, probablement à la fin de l’abbatiat
d’Haudo (832-836), dans le cadre d’une restauration du temporel
[85]. Même si la description
des précaires n’a pas dû suivre de longtemps celle des biens
in dominico, sa présentation est tout
à fait différente. À cela, une raison majeure : les deux relevés ne répondaient
pas aux mêmes objectifs. D’un point de vue typolo~gique, dont ne rendent pas
compte les dénominations latines de l’époque, il convient de réserver le terme
« polyptyque » aux relevés de biens (revenus et sources de revenus, effectifs
ou potentiels) relativement détaillés, dressés en vue d’estimer les capacités
contributives des individus et des terres – on pourrait parler de « matrices »,
si le terme n’était trop connoté. Au contraire des chapitres I à XXXVII, la
section des précaires donne systématiquement la superficie des terres et des
prés, mesure en perches et en pieds les dimensions du centre d’exploitation,
mais néglige presque toujours l’estimation de leur rapport (production
céréalière, revenus du moulin…)
[86]. Elle se rapproche ainsi des inventaires proprement
dits, qui visaient, eux, à la description des biens et des ressources
disponibles
à un moment précis
[87]. Des additions au
noyau primitif des deux relevés sont vraisemblables, sans que cela ne remette
en cause le terminus
ad quem de 845
dans un cas, de 857 dans l’autre, sinon peut-être pour les brefs XXXII, XXXVI
et XXXVII et pour les
summae ajoutées
aux descriptions des précaires.
Les chapitres XXXVIII-XLIV mis à part, les seules
interpolations manifes~tes portent sur l’
incipit, qui visait à placer l’ensemble des
domaines décrits dans la mense conventuelle, et sur la clause du bref XLVIII
relative au péage de Saint-Dizier. Elles remontent peut-être au début du
XI
e siècle, quand s’affirma la mainmise comtale sur
l’abbaye du Der
[88],
plus vraisemblablement à la fin du siècle précédent. À cette époque, les
moines, sous la houlette d’Albéric puis d’Adson, tentaient de restaurer la
fortune passée de leur maison et convoitaient en particulier les revenus du
marché et du péage de Saint-Dizier. Pour parvenir à leurs fins, ils ont
interpolé une charte de donation du comte Boson et recopié en guise d’annexe à
l’acte le chapitre XLVIII du polyptyque mais en le modifiant de manière à faire
accroire que les revenus énumérés relevaient alors de la mense conventuelle ;
puis ils ont falsifié, en janvier 968, un diplôme de Charles le Chauve et
interpolé – après le décès, vers 980/984, du comte Herbert le Vieux ? – le
polyptyque en deux endroits : l’
incipit et à nouveau le bref XLVIII.
Ces manipulations difficiles à dater avec précision faisaient
du polypty~que carolingien une arme, au même titre que les falsifications plus
classiques de privilèges royaux ou pontificaux. Le fait n’est d’ailleurs pas
sans évoquer des situations similaires, par exemple à Mauriac et à
Brogne
[89].
[1]
M. BOUQUET,
Recueil des
historiens des Gaules et de la France, t. 6, Paris, 1749, p. 552, n°
CXLII. Sur ce point et sur la situation du monastère dans la première moitié du
IX
e siècle, lire J. SEMMLER, Montier-en-Der au
IX
e siècle : une abbaye royale et bénédictine,
Les moines du Der (673-1790). Actes du Colloque
international d’histoire de Joinville et Montier-en-Der,
1er-3 octobre 1998, éd. P. CORBET, Langres,
2000, p. 88-91. Montier-en-Der : France, dép. Haute-Marne, arr.
Saint-Dizier.
[2]
BOUQUET,
Recueil, t.
6, p. 574-575, n° CLXXIII.
Dodiniaca
curte: Saint-Christo- phe-Dodinicourt (Aube, arr. Bar-sur-Aube,
canton Brienne-le-Château). Y eut-il d’autres donations à cette époque ? Fort
peu d’actes privés en faveur de l’abbaye du Der ont été conservés. Il n’en
subsiste qu’un pour l’abbatiat d’Haudo : Ch. LALORE,
Cartulaire de l’abbaye de la
Chapelle-aux-Planches, chartes de Montiérender, de Saint- Étienne et de
Toussaints de Châlons, d’Andecy, de Beaulieu et de Rethel,
Paris-Troyes, 1878, p. 120-121, n° 4. L’édition de l’abbé Lalore étant
malheureusement fautive, mieux vaut se reporter à celle de J. BARBIER, Rois et
moines en Perthois pendant le haut Moyen Âge. À propos des origines et du
temporel de Montier-en-Der,
Les moines du
Der, p. 70-71.
[3]
C.D. DROSTE,
Das Polyptichon von
Montierender. Kritische Edition und Analyse, Trèves, 1988, p. 19-37
(édition) et 47-120 (commentaire). Les éditions récentes du polyptyque de
Montier-en-Der ne sont pas sans défaut : la transcription de C.D. Droste et
celle de L. RICHARD,
Le polyptyque de
Montier-en-Der, Saint-Dizier, 1999, comportent chacune des erreurs.
Pour la commodité du lecteur, je me référerai à l’édition de Droste, de loin la
plus répandue. Dans la mesure du possible, j’ai contrôlé et corrigé si
nécessaire sa transcription d’après les photocopies du manuscrit fournies par
RICHARD,
op. cit., p. 159-182. Sur la
date du premier cartulaire de Montier-en-Der, dans lequel ce polyptyque a été
recopié (1124-1130, « probablement peu avant ou peu après 1127 »), cf. L.
MORELLE, Des moines face à leur chartrier : étude sur le premier cartulaire de
Montier-en-Der (vers 1127),
Les moines du
Der, p. 217-222.
[4]
F. LOT, Note sur la date du polyptyque de Montierender,
Le Moyen Âge, t. 35, 1924, p. 110 et
112.
[5]
M. BUR, À propos du chapitre XXXVIII du polyptyque de
Montier-en-Der. Aperçu sur la structure et le fonctionnement d’un grand domaine
du IX
e au XIII
e siècle,
Revue du Nord, t. 72, 1990, p.
427-428. Cette remise en cause a été relayée par Y. MORIMOTO, Le polyptyque de
Montier-en-Der : historiographie et état des questions,
Les moines du Der, p. 172-173. En
1935, É. LESNE,
Histoire de la propriété
ecclésiastique en France, t. 3,
L’inventaire de la propriété. Églises et trésors d’églises
du commencement du VIIIe à la fin du
XIe siècle, Lille, 1936, p. 48, se fiait encore
à l’
incipit du polyptyque, mais sans
doute ignorait-il l’existence de la mise au point de F. Lot. Je ne reviendrai
pas dans le cadre de la présente étude sur le témoignage de l’auteur du
De diversis casibus, qui écrivait peu
après 1085, et au sujet duquel M. Bur lui-même notait, exemples à l’appui : «
De toute évidence, l’Anonyme connaît mal le passé de son abbaye… » (M. BUR,
La formation du comté de Champagne, v. 950-v.
1150, Nancy, 1977, p. 115 n. 96). Même jugement de la part de LOT,
Note sur la date, p. 114 n. 3.
[6]
Fidèle à lui-même, ce grand érudit voyait seulement dans ces
propositions des hypothèses : « S’il n’a pas été rédigé après le partage de
845, le polyptyque a dû l’être peu de temps auparavant », « Il semble que au
moment où est rédigé le polyptyque le partage est déjà virtuellement accompli
ou à peu près », « Il est possible que le polyptyque ait été rédigé à
l’instigation de l’abbé Altmarus, un laïque, qui succéda à Haudo, un
ecclésiastique, après 836, et pour préparer le partage des menses » (LOT, Note
sur la date, p. 113-115).
[7]
LESNE,
Histoire de la propriété
ecclésiastique, t. 3, p. 12 ; R. FOSSIER,
Polyptyques et censiers, Turnhout,
1978, p. 27-28 ; J.P. DEVROEY,
Le polyptyque et
les listes de biens de l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes
(IXe-XIe siècles). Édition
critique, Bruxelles, 1986, p. LXXXVI ; K. ELMSHÄUSER et A. HEDWIG,
Studien zum Polyptychon von Saint-Germain-des-
Prés, Cologne-Weimar-Vienne, 1993, p. 8-9.
[8]
LOT, Note sur la date, p. 113, montre que l’ordre de
présentation des domaines dans le polyptyque et dans les diplômes de 845 et 857
est à peu près semblable.
[9]
Id., p. 115-116. Dans
son introduction à la dernière édition du document, DROSTE,
Das Polyptichon von Montierender, p.
15-16, n’ajoute rien aux arguments de F. Lot.
[10]
Sur les chapitres additionnels postérieurs au
IX
e siècle, voir BUR, À propos du chapitre
XXXVIII.
[11]
Cf. DROSTE,
Das Polyptichon von
Montierender, p. 19-20.
[14]
Dans son mémoire de maîtrise inédit, S. JAILLET avait déjà mis
en doute l’homogénéité des brefs I-XXXVII :
Étude
du polyptyque de l’abbaye de Montierender, Université de Nancy II,
s.d. [1980 ?], p. 39 (à propos des chapitres XXXII, XXXVI, XXXVII). En ce qui
concerne le bref XXXII, non seulement le formulaire diffère de celui des
descriptions voisines, mais le vocabulaire aussi (en particulier
excussura). Comme les chapitres
XXXVI-XXXVII, ce texte est vraisemblablement postérieur au relevé « primitif »,
mais je ne suis pas en mesure d’en proposer une datation précise.
[15]
Ces deux chapitres sont solidaires l’un de l’autre, comme en
témoigne la
summa. C’est précisément
la seule
summa, avec celle fort
partielle du bref XXXII, dans la partie du polyptyque censée décrire la mense
conventuelle (c. I-XLIV). Par la forme de cette
summa et la mention
manent ibi homines .VIIII., les brefs
XXXVI et XXXVII se rapprochent plutôt des chapitres XLV-LVIII.
[16]
JAILLET,
Étude du
polyptyque, p. 39, 184-185.
[17]
Les chapitres XXXII, XXXVI et XXXVII sont inclus dans ce
décompte.
[18]
Cf. G. TESSIER,
Recueil des actes
de Charles le Chauve, roi de France, t. 1, Paris, 1943,
n
o 70 et 191.
[19]
LOT, Note sur la date, p. 109. Il faut signaler un acte privé
édité par BARBIER, Rois et moines, p. 73-75 (n° 5) et daté par elle du 6
novembre 851, qui pose problème. Il consigne notamment la donation d’une
chapelle Saint-Remi
ad mensam fratrum
respicientem et située à Vaux[-sur-Saint-Urbain]. Or Vaux/
Vallis en Ornois n’apparaît ni dans le
polyptyque carolingien, ni dans les diplômes de 845 et 857.
[20]
TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 192 ; noter la précision de l’énoncé.
[21]
Id.,
n
o 70 et 191.
[22]
Cf. DEVROEY,
Le polyptyque de
Lobbes, p. XXVI, LXXXVI-LXXXVII, XCI, CII.
[23]
A. DIERKENS,
Abbayes et chapitres
entre Sambre et Meuse (VIIe-XIe
siècles). Contri- bution à l’histoire religieuse des campagnes du haut Moyen
Âge, Sigmaringen, 1985, p. 106 et n. 133, d’après les données du
liber memorialis de l’abbaye de
Remiremont (vers 863).
[24]
M. GYSSELING et A.C.F. KOCH,
Diplomata belgica ante annum millesimum centesimum
scripta, t. 1, Bruxelles, 1950, p. 223-225 (
a° 864) ; G. DECLERCQ, Een karolingisch lekenabt
in Gent : Einhard en de gentse abdijen van Sint-Pieters en Sint- Baafs,
Handelingen der Maatschappij voor Geschiedenis en
Oudheidkunde te Gent, t. 55, 2001, p. 59.
[25]
GYSSELING et KOCH,
Diplomata
belgica, t. 1, p. 127-128. Nombre de ces précaires ont dû être
reconduites à la génération suivante, voire au-delà : DECLERCQ, Een
karolingisch lekenabt in Gent, p. 61. Sur la datation de la charte d’Éginard
(entre 816/ 817 et 830), lire G. DECLERCQ,
Traditievorming en tekstmanipulatie in Vlaanderen in de
tiende eeuw. Het Liber Traditionum Antiquus
van de Gentse Sint-Pietersabdij,
Bruxelles, 1999, p. 66-69.
[26]
ID., Een karolingisch lekenabt in Gent, p. 58-59. La mense
conventuelle a été par la suite étendue, mais il est douteux que ce fût sous
l’abbatiat d’Éginard :
id., p. 43-45 ;
ID.,
Traditievorming en
tekstmanipulatie, p. 225-232. De toute manière, ces revenus, que
décrit un polyptyque des années 830-892, sont encore peu de choses : trente
manses, un moulin, quelques prairies, etc. Cf. GYSSELING et KOCH,
Diplomata belgica, t. 1, p. 128-129,
pour le texte du polyptyque, et le commentaire de DECLERCQ,
Traditievorming en tekstmanipulatie,
p. 70-95. On trouvera encore quelques évaluations chiffrées de menses
conventuelles d’époque carolingienne dans F.J. FELTEN,
Äbte und Laienäbte im Frankenreich. Studien zum
Verhältnis von Staat und Kirche im früheren Mittelalter, Stuttgart,
1980, p. 50-55.
[27]
TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 70. Pointé par LOT, Note sur la date, p.
112.
[28]
LOT, Note sur la date, p. 113 et n. 2.
[29]
On ne peut pas être aussi affirmatif à propos de la
basilica rattachée à Mertrud par le
diplôme de 845 : le polyptyque (c. III) n’en mentionne aucune sur le lieu même
mais lui joint l’église du village voisin Dommartin-le-Saint-Père (
Guioldi corte). Il n’est donc pas impossible que
cette
basilica associée à la
villa de Mertrud (TESSIER,
Recueil des actes de Charles le
Chauve, n° 70 :
uillam Mortrium qu
habet mansa uiginti cum sua basilica)
e par le diplôme de Charles le Chauve soit
l’église de Dommartin, et que celle-ci ait été incorporée à la mense
conventuelle dès 845 en dépit de son ajout explicite à la part des moines le 25
janvier 857. En effet, l’emplacement de la phrase
Simul etiam addidit capellam sancti Martini qu est in uilla
Guioldicurte dans l’acte de 857 la rend éminem-
e ment suspecte (TESSIER,
op. cit., p. 496 et 498 l. 16, n°
191).
[30]
Sur la date du décès d’Haudo : J. HALKIN et C.G. ROLAND,
Recueil des chartes de l’abbaye de
Stavelot-Malmédy, t. 1, Bruxelles, 1909, p. XXXI.
[31]
Dodiniaca curtis
(Saint-Christophe-Dodinicourt) : 8 manses ingénuiles aux- quels s’ajoutent les
3,5 manses rattachés aux églises et 3 hostises dans le polyptyque (c. IX), soit
l’équivalent des 12 manses du diplôme de donation de 832 (BOUQUET,
Recueil des historiens des Gaules, t.
6, p. 574-575, n° CLXXIII ; il n’est pas nécessaire d’invoquer ici une erreur
de transcription ou la concession en bénéfice d’un manse : l’auteur du diplôme
a tout bonnement arrondi à l’unité supérieure).
[32]
Le polyptyque fait allusion aux charges des essarts dans 11
brefs : I, II, III, IV, V, VI, XIV, XV, XXI, XXIII, XXIV. Dans un cas (I), la
formulation permet d’affirmer l’existence réelle d’essarts ; ailleurs, elle est
purement normative (ex. c. III :
Et de exartiis
exiit undecima garba), mais vu son absence d’une majorité de brefs,
on peut tenir pour vraisemblable l’existence d’essarts en ces lieux.
[33]
L’article de J.P. DEVROEY,
Mansi
absi : indices de crise ou de croissance de l’économie rurale du
haut Moyen Âge ?,
Le Moyen Âge, t. 82,
1976, p. 421-451, consacre un peu plus de deux pages (p. 446-448) aux
mansi absi (
mansa absa) du polyptyque de Montier-en-Der. Je
ne rejoins pas ses conclusions, et je compte revenir sur cette délicate
question dans le cadre de ma thèse de doctorat. Pour l’heure, il importe
seulement de savoir qu’au IX
e siècle, le syntagme
mansus absus désigne d’ordinaire un
manse qui n’est pas ou n’a pas encore été officiellement affecté à un
cultor. En pratique, cette
qualification juridique a pu recouvrir des situations fort différentes,
d’origines diverses (décès du tenancier, abandon de la parcelle, défrichement
en cours), mais normalement temporaires. On peut considérer comme normal un
taux de 5-6 % de manses
absi et comme
préoccupant un taux supérieur à 10 %. Or, sur les terres de l’abbaye de
Montier-en-Der, des manses
absi
apparaissent dans 16 des 35 premiers domaines décrits, plus d’une fois dans des
proportions inquiétantes : 18 à 21 % (c. XXI : 5 sur 28, c. XXVIII : 6 sur 29),
27 % (c. XII : 13 sur 47, c. XIII : 5 sur 18), 37 à 40 % (c. XXVII : 6 sur 16,
c. XIX : 5,5 sur 14, c. XXIV : 6 sur 15), 50 % (c. XXX : 6 sur 12), 64 % (c.
XXIII : 7 sur 11)… Si l’on ne peut exclure qu’il s’agissait pour une part de
terres récemment défrichées et par conséquent non encore officiellement
attribuées, il est en tout cas impossible qu’une extension de 20 à 70 % (c.
XXII) des cultures en faire-valoir indirect ait eu lieu dans tous ces domaines
au cours des quelques années qui ont précédé le relevé (noter en particulier
qu’aux brefs XXI, XXIII, XXIV, le relevé de 5, 7 et 6
mansa absa n’a pas empêché le
rédacteur de préciser les charges dues normalement pour des essarts, même si la
formulation ne donne aucune certitude quant à la présence réelle d’essarts en
ces lieux). En revanche, peut-être une épidémie ou quelque autre catastrophe
dont les chroniqueurs ne nous auraient pas conservé le souvenir, et non la
négligence des administrateurs du temporel, étaient-elles le plus souvent à
l’origine de la situation « dénoncée » par le polyptyque. La volonté d’y
remédier, elle, ne fait guère de doute.
[34]
A. DIERKENS, La christianisation des campagnes de l’Empire de
Louis le Pieux. L’exemple du diocèse de Liège sous l’épiscopat de Walcaud
(
c. 809-
c. 831),
Charlemagne’s heir. New perspectives on the reign of Louis
the Pious (814-840), éd. P. GODMAN et R. COLLINS, Oxford, 1990, p.
322 (à propos de Saint-Hubert). Voir aussi, pour une époque plus tardive, Ch.E.
PERRIN,
Recherches sur la seigneurie rurale en
Lorraine, d’après les plus anciens censiers
(IXe-XIIe siècles), Paris,
1935, p. 599.
[35]
Sur les précaires en général et celles de Montier-en-Der en
particulier, lire L. MORELLE, Les « actes de précaire », instruments de
transferts patrimoniaux (France du Nord et de l’Est,
VIII
e-XI
e siècle),
Mélanges de l’École française de Rome. Moyen
Âge, t. 111, 1999, p. 607-647 (p. 631, 634-635, 639 sur le cas de
Montier-en-Der), et É. RENARD, Les
mancipia carolingiens étaient-ils des esclaves ?
Les données du polyptyque de Montier-en-Der dans le contexte documentaire du
IX
e siècle,
Les moines du
Der, p. 179- 209 (surtout p. 179-180 et 184-192).
[36]
TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 192.
[37]
Ibid. :
Ailonis/Agilus et Merulfus (XLVII), Girerius/Gerherus (XLVI),
Herimannus/Artmannus (LII), Ragenarius (L), Harduinus (IL), Folculfus/Fulculfus
(LVIII), Aroisus/Artuisus (LVI), Lantboldus (LIII). Cf. LOT, Note sur la date,
p. 112, qui ne retient pas dans cette liste Girerius/Gerherus malgré l’identité
du nombre de manses (voir aussi
infra
n. 41) ; par contre, il assimile le Gennulfus du bref XLVIII au précariste
Genulfus de 857 alors que les manses dénombrés ne sont pas situés dans les
mêmes lieux et que les biens tenus en précaire à
Olonna/Saint-Dizier par le Gennulfus du
polyptyque sont, en partie au moins (une église et le manse constituant sa
dotation), entre les mains d’un certain Hostoldus en 857 (TESSIER,
op. cit., p. 500, l. 18). Parmi les
autres identités, certaines sont également douteuses, en particulier
Herimannus/Artmannus, dans la mesure où le polyptyque ne précise pas la
localité où Herimannus tient sa précaire.
[38]
Bref LVI : les trente journaux et huit charrettes
d’Artuisus/Aroisus à Rance, c. LVIII : les vingt journaux de Folculfus à
Bouzancourt.
[39]
LOT, Note sur la date, p. 112 n. 1. Édition de l’acte :
BARBIER, Rois et moines, p. 70-71. L’identification proposée par F. Lot est
acceptée par MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 247-248, et BARBIER,
op. cit., p. 70 n. 102.
[40]
DROSTE,
Das Polyptichon von
Montierender, p. 132.
[41]
De la liste déjà mentionnée n. 37, la prudence oblige à retirer
Agilus/Ailonis et Merulfus d’une part, Gerherus/Girerius d’autre part :
mansa duo qu Agilus et e Merulfus in precaria
habere uisi fuerunt
; necnon et in
Carma et in Badulficorte mansa quatuor qu Gerherus in sua precaria
uisus fuit
habere (TESSIER,
Recueil des actes de Charles e le
Chauve, n° 192), même si le diplôme de Charles le Chauve est
seulement une ratification d’une décision déjà prise par le
rector Pardulus (
ibid.:
innotuit
qualiter […] (res et uillas) deputatas haberet). Pour le reste, la
formulation ne permet pas de trancher :
et de
Ragenarii precaria in Maliniacicortem… Il est possible qu’une partie
de ces terres n’étaient déjà plus tenues en précaire au début de l’année 857
mais qu’on continuait à se référer par facilité au dernier bénéficiaire en
date.
[42]
Cf. c. XLVIII (on retrouve l’église d’
Olonna et son manse dans la précaire de
Hostoldus en 857) et LV (mêmes lieux et même nombre de manses que pour la
précaire d’Ava en 857).
[43]
Le diagnostic est particulièrement ardu en raison de la
présentation adoptée par les rédacteurs dans cette partie du polyptyque (cf.
infra Conclusion). Il est toutefois
peu douteux dans le cas des précaires décrites aux chapitres XLV (
Bosonis corte), XLVII, XLVIII (
Vulfini corte), LII.
[44]
Malgré mes réticences à considérer le grand domaine biparti
comme un « modèle » développé et diffusé par les rois et les institutions
religieuses à l’époque carolingienne, je dois reconnaître que les données
relatives à Montier-en-Der plaident en ce sens. L. Morelle et moi-même avons
insisté dernièrement sur une utilisation très vraisemblable des précaires par
les institutions ecclésiastiques carolingiennes en vue de mettre en valeur des
terres sous-exploitées ou dont la gestion en faire-valoir direct leur était
devenue trop lourde : MORELLE, Les « actes de précaire », p. 633-635 ; RENARD,
Les
mancipia carolingiens, p.
180.
[45]
Les
summae ont
manifestement été rédigées après coup, dans un esprit qui s’écarte de celui du
relevé : les
descriptiones recensaient
prioritairement la superficie des terres concédées, tandis que l’auteur des
summae a additionné manses seigneu-
riaux et manses paysans – ce qui n’a guère de sens – sans se préoccuper des
surfaces de terres arables qui s’y rattachaient ; il a aussi totalisé les
montants des redevances alors que celles-ci ont seulement retenu de temps à
autre l’attention des auteurs de
descriptiones ; il s’est en outre montré
incohérent et négligent (ex. c. XLV : total des
mancipia; c. XLVI :
de farinario .I. quartam partem
devient
farinarium .I.; en revanche,
le moulin du bref XLVIII a été oublié). Tout ce que l’on peut affirmer avec
certitude (voir
infra p. 75), c’est
que ces
summae ont été rédigées avant
les interpolations de la fin du X
e siècle (avant
968).
[46]
BUR, À propos du chapitre XXXVIII, p. 417-428 (notamment p.
421-422).
[47]
On pourrait également avancer que la phrase entière figurait
dans l’original et qu’existaient d’autres intertitres, rapportant chaque fois
un certain nombre de
villae à un poste
budgétaire déterminé (
porta, etc.,
suivant le régime des assignations en vigueur dans d’autres monastères),
intertitres que le copiste des environs de l’an mil aurait systématiquement
supprimés. Mais, précisément, la présence récurrente de
Habent (sous-entendu
fratres) dans tous les chapitres de la
première section suffit à récuser l’hypothèse.
[48]
Si l’existence de ces falsifications n’est pas discutée, leur
datation ne fait pas toujours l’unanimité. Sur l’art du faux à Montier-en-Der,
voir MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 249-253 ; ID., Le concile de
Reims de 1049 et le statut de l’abbaye de Montier-en-Der. Avec l’édition du
faux précepte de Louis le Pieux en faveur de l’Église de Reims (BM2 835),
Francia, t. 28, 2001, p. 91-113 ; L.
FALKENSTEIN, Les privilèges et les lettres de la chancellerie pontificale dans
le chartrier de Montier-en- Der (XI
e et
XII
e siècles),
Les moines du
Der, p. 259-265, 276-277 ; M. BUR, L’abbaye de Montier-en-Der face
aux princes et aux évêques (XI
e et
XII
e siècles),
id., p. 532.
[49]
Elles sont reprises dans la section des précaires du
polyptyque. En 857, une partie de ces possessions en précaire, soit huit
manses, une église et sa dotation, est affectée à l’entretien du luminaire et à
la restauration des bâtiments claustraux. Cf. DROSTE,
Das Polyptichon von Montierender, p.
41-42, c. XLVIII ; TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 192.
[50]
Édition et critique d’authenticité : BARBIER, Rois et moines,
p. 76-77. J. Barbier ne date pas l’interpolation mais l’associe aux «
préoccupations […] qui ont poussé les moines à confectionner le faux diplôme de
Charles le Chauve » vers « la fin du X
e ou [le] début du
XI
e siècle ».
[51]
Édition : M. PROU, Un diplôme faux de Charles le Chauve pour
l’abbaye de Montier-en-Der,
Mémoires de
l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. 40, 1916, p.
223-224 n. 1. Pour les identifications de lieux, cf. RICHARD,
Le polyptyque de Montier-en- Der, p.
88-89, 99-100.
[52]
TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 475. La suite du diplôme revient sur cette
concession, en y ajoutant un détail supplémentaire :
mercatum in predicta uilla Olonn , et tresturas
ad salem emendum quas de pontanatico sancto Petro et beato e Berchario in usus
monachorum tradidimus […].
[53]
Il s’agit seulement d’une hypothèse, car le bref XXXVIII, qui
intègre des dispositions tirées d’un règlement d’avouerie de peu postérieur à
998, pouvait difficilement passer pour carolingien au début du
XI
e siècle. On peut donc admettre comme plausible que les
descriptions connues aujourd’hui sous les numéros XXXVIII-XLIV aient été
fondues avec le texte carolingien vers 1127, par le cartulariste lui-même, très
vraisemblablement sans intention frauduleuse.
[54]
Toutefois, « le passage concernant l’attribution de la chapelle
de Dommartin- le-Saint-Père pourrait être une interpolation » (TESSIER,
Recueil des actes de Charles le
Chauve, t. 1, p. 496). Voir à ce sujet
supra n. 29. On notera que l’église de Dommartin
fut, avec d’autres, l’enjeux de graves conflits opposant au
XI
e siècle l’abbaye à ses avoués : BUR, L’abbaye de
Montier-en-Der face aux princes, p. 537-538.
[55]
TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 191.
[57]
BARBIER, Rois et moines, p. 75-77.
[58]
LALORE,
Cartulaire de l’abbaye de
la Chapelle-aux-Planches, p. 135-137, n° 13.
[59]
Id., p. 139-142, n°
16.
[60]
Interpolé en un passage selon les éditeurs : L. HALPHEN et F.
LOT,
Recueil des actes de Lothaire et Louis V,
rois de France (954-987), Paris, 1908, p. XXXV et p. 103, l. 5. Sur
ce point, lire mon commentaire ci-dessous.
[61]
HALPHEN et LOT,
Recueil des actes
de Lothaire et Louis V, p. 101-103, n° XLIV.
[62]
Sur l’« honnêteté » du cartulariste de Montier-en-Der, lire L.
MORELLE, The metamorphosis of three monastic charter collections in the
eleventh century (Saint- Amand, Saint-Riquier, Montier-en-Der),
Charters and the use of written word in medieval
society, éd. K. HEIDECKER, Turnhout, 2000, p. 190-194.
[63]
LALORE,
Cartulaire de l’abbaye de
la Chapelle-aux-Planches, p. 135-137, n° 13. Lire à ce sujet le
commentaire de M. BUR, De la
villa
d’Olonne à la ville de Saint-Dizier. Recherches sur le processus d’urbanisation
en Champagne du VIII
e au XIII
e
siècle,
Grundherrschaft-Kirche-Stadt zwischen
Maas und Rhein während des hohen Mittelalters, éd. A. HAVERKAMP et
F.G. HIRSCHMANN, Mayence, 1997, p. 291.
[64]
Ou lors d’une tentative antérieure (cf.
infra n. 79).
[65]
PROU, Un diplôme faux, p. 223-224 n. 1 :
Sunt autem h c ad partem monachorum e in ipsa
Olonna […].
[67]
Cf. tableau I, acte n° 5.
[68]
Cf. tableau I, acte n° 6.
[69]
PROU, Un diplôme faux, p. 239. L’argumentation de M. Prou a été
acceptée par TESSIER,
Recueil des actes de
Charles le Chauve, n° 475, et par tous les commentateurs ultérieurs
du document.
[70]
Ibid. :
Ut autem hoc nostr auctoritatis decretum per
succedentia tempora e inuiolabiliter conseruetur inlesum, manu nostra omniumque
tam episcoporum quam fidelium nostrorum subter censuimus
confirmandum. HALPHEN et LOT,
Recueil
des actes de Lothaire et Louis V, p. 103, n° XLIV :
Ut autem nostr auctoritatis decretum per
succedentia tempora e contra omnia obstacula inuiolabile permaneat, manu nostra
ac fidelium nostrorum, tam episcoporum quam procerum Francorum corroborari ac
anuli nostri impressione subter iussimus insigniri.
[71]
PROU, Un diplôme faux, p. 220.
[72]
HALPHEN et LOT,
Recueil des actes
de Lothaire, p. XXXV et p. 103, l. 5. Cf. PROU, Un diplôme faux, p.
220 : « […] la ressemblance pourrait résulter d’une rédaction des deux
documents par un même moine de Montier-en-Der. On sait, en effet, qu’au
X
e siècle le texte des diplômes royaux, y compris la
corroboration était souvent rédigé et écrit par les soins des bénéficiaires qui
les présentaient à la chancellerie royale afin d’y faire apposer les signes de
validation ; et il arrivait que ces signes ne répondaient pas à l’annonce qui
en était faite dans la formule de corroboration. Ainsi s’explique- rait
l’absence, à la fin du diplôme de Lothaire, des souscriptions, annoncées, des
évêques et des grands ». Notons que le problème de l’absence des souscriptions
n’est plus évoqué ensuite par M. Prou, bien qu’il aille à l’encontre de sa
conclusion finale.
[73]
PROU, Un diplôme faux, p. 227-228. Il émet p. 229 une hypothèse
plus raisonnable : « qu’un premier diplôme faux forgé en 968, lors du procès
débattu devant le comte Herbert, ait été remanié après 980 ». Cette remarque
n’enlève cependant à ma question rien de sa pertinence. MORELLE, Des moines
face à leur chartrier, p. 245 n. 165, envisage une troisième possibilité : que
cette confirmation – tout à fait hypothétique, ne l’oublions pas – de la
donation de Boson ait seulement disparu
après l’élaboration du faux diplôme de Charles
le Chauve daté du 24 janvier 858, dont elle aurait inspiré les passages
relatifs à
Olonna. Mais pourquoi
inventer un faux – un faux diplôme
royal – quand on dispose d’un authentique
privilège
impérial (cf.
infra n. 78) ?
[74]
M. Prou avait noté la rupture de formulaire, sans y voir une
interpolation : Un diplôme faux, p. 224. L’argumentation de BARBIER, Rois et
moines, p. 76-77, est plus solide.
[75]
HALPHEN et LOT,
Recueil des actes
de Lothaire, p. 102, n° XLIV (12 nov.-25 déc. 980) :
Adiacet uero alodum in pago Otminse, intra fines
uill qu Velcianas dicitur, notis ac e e legitimis terminis prefixum, supra
uidelicet et infra illius aqu decursum, ubi Vetus Materna e nominatur, illi
scilicet alodo equa pene proportione coniunctum atque conterminum quod in eadem
uilla predicti monachi ab antiquo possidere uidebantur. G. TESSIER,
Recueil des actes de Charles le
Chauve, p. 578-579, n° 475 (faux diplôme) :
in uilla que Velcenias dicitur, mansum
indominicatum aliasque terras indominicatas et siluam propriam cum uineis ad
modios CLX, quas uidelicet uineas monachi in suo indominicatu teneant et in
suos usus semper excolere studeant. LALORE,
Cartulaire de l’abbaye de la
Chapelle-aux-Planches, p. 140 (
a° 980) :
Res
autem quas prefato monasterio tradidimus sitas uidelicet in supradicta uilla,
Velcianas nomine, in comitatu Otminse, speciali denominatione designamus, id
est mansum unum indominicatum cum appenditiis suis, quicquid uidelicet ibidem
solida firmitate habere uidebamur, id est uineas ad ipsum mansum aspicientes,
terras cultas et incultas, prata, siluam unam. Et h c omnia sunt intra fines
supradict uill Velcianas adiacentia. (Transcription
e e e corrigée par P. Bertrand à
partir du microfilm du premier cartulaire de Montier-en- Der conservé à
l’I.R.H.T., Orléans).
[76]
MORELLE, Des moines face à leur chartrier, p. 250-251, suggère
en effet des correspondances avec un diplôme de Robert le Pieux du 15 mai 1027
: « la situation de 1027 rappelle bien les préoccupations, les espoirs et les
aspirations du faussaire ».
[77]
LALORE,
Cartulaire de l’abbaye de
la Chapelle-aux-Planches, p. 136.
[78]
À la mort de l’empereur Louis II, le 12 août 875, Charles le
Chauve revendi- que sa succession. Le 25 décembre 875 se tient à Rome son
couronnement impérial. Que la charte de Boson date du 8 octobre 876 ou du 8
octobre 875 (BARBIER, Rois et moines, p. 76), le diplôme confirmatif présumé de
Charles aurait dû presque certai- nement être un