Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4460-7
244 pages

p. 79 à 117
doi: en cours

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Tome CX 2004/1

2004 Le Moyen Age

Hugues de Lannoy , auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels

Bernhard STERCHI
The paper argues that Hugues de Lannoy is the author of the Enseignement de vraie noblesse. It also questions the authorship of the Instruction d’un jeune prince and the Enseignements paternels hitherto attributed by Charles Potvin to Hugues’ brother Guillebert. Since neither Potvin nor the present paper can produce more than circumstantial evidence, the argumentation is comparative. If Potvin’s arguments are valid, they must according to their own logic include the Enseignement in the corpus of texts written by the same author. Once this is established, the reasons speaking in favour of Hugues clearly outnumber those in favour of Guillebert. Mots-clés : littérature didactique française, Hugues de Lannoy, Enseignement de vraie noblesse, Instruction d’un jeune prince, Enseignements paternels. The paper argues that Hugues de Lannoy is the author of Enseignement de vraie noblesse. It also questions the authorship of Instruction d’un jeune prince and of Enseignements paternels hitherto attributed by Charles Potvin to Hugues’ brother Guillebert. Since neither Potvin nor the present paper can produce more than circumstantial evidence, the argumentation is comparative. However, if Potvin’s arguments are valid, they must according to their own logic include Enseignement de vraie noblesse in the corpus of texts written by the same author. Once this is established, arguments in favour of Hugues clearly outnumber those in favour of Guillebert.Keywords : French didactic literature, Hugues de Lannoy, Enseignement de vraie noblesse, Instruction d’un jeune prince, Enseignements paternels.
Le principal dessein de notre étude est d’attribuer l’Enseignement de vraie noblesse à Hugues de Lannoy [1]. Toutefois, compte tenu des ressemblances majeures entre cette œuvre et l’Instruction d’un jeune prince, jusqu’à présent concédée à Guillebert de Lannoy, la recherche se doit de prendre également en considération cette dernière attribution. En outre, les Enseignements paternels ayant été également attribués à Guillebert, là encore sur la base de similitudes textuelles, cette paternité devra pareillement être remise en question. Ainsi, l’identité de l’auteur de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels s’éclaire au travers de celle, réexaminée, de l’Ensei~gnement de vraie noblesse. La démonstration comportera sept étapes : la liste des manuscrits de l’Enseignement de vraie noblesse, l’analyse des hypothèses émises à propos de l’auteur de ce texte, l’affirmation selon laquelle l’auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et d’un avis politique de 1439 est une seule et même personne, l’exposé de l’argumenta~tion avancée par Ch. Potvin en faveur de Guillebert de Lannoy comme auteur de l’Instruction d’un jeune prince, la contestation de cette argumentation, la présentation des indices favorables à une paternité d’Hugues de Lannoy à l’égard de l’Enseignement de vraie noblesse et enfin la discussion des arguments relatifs aux Enseignements paternels.
 
1. Manuscrits de l’Enseignement de vraie noblesse
 
 
Voici la liste des dix manuscrits existants de l’Enseignement de vraie noblesse, également connu sous le titre d’Imaginacion de vraie noblesse, d’Imaginacion de Notre dame de Hals, de Pèlerinage d’un chevalier à Nostre-Dame de Hal ou même de Livre de l’estat de noblesse et chevalerie.
  • BRUXELLES, Bibliothèque Royale Albert Ier, ms. 10 314 [2];
  • BRUXELLES, Bibliothèque Royale Albert Ier, ms. 11 047 [3];
  • BRUXELLES, Bibliothèque Royale Albert Ier, ms. 11 049 [4];
  • CHANTILLY, Musée Condé, ms. 1 445 [5];
  • GENÈVE, Bibliothèque publique et universitaire, ms. français 166 [6];
  • LONDRES, British Library, Royal ms. 19 C VIII [7];
  • LONDRES, British Library, ms. Harley 4 397 [8];
  • LONDRES, British Library, Additional ms. 15 469 [9];
  • PARIS, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 2 329 [10];
  • PARIS, Bibliothèque Nationale de France, ms. français 1 227 [11].
 
2. Hypothèses émises à propos de l’auteur de l’Enseignement de vraie noblesse
 
 
Jusqu’à ce jour, personne n’a tenté d’identifier avec précision l’auteur de l’Enseignement de vraie noblesse. Quelques suggestions ont été faites, mais elles sont toujours entachées de doutes. F. Hachez, dans sa description détaillée du ms. 10 314 de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, n’ose pas proposer une hypothèse, mais il constate une ressemblance entre l’Instruction d’un jeune prince et l’œuvre dont il parle. Par ailleurs, il estime que l’auteur est proche de Guillebert de Lannoy [12]. C’est là le point de départ du raisonnement de G. Doutrepont. Outre l’article de F. Hachez, il connaît le ms. K.B.R. 11 047 et les entrées de Barrois [13]. Comme il sait également que le ms. B.L. Harley 4 397 s’intitule Livre de l’imagination au pèlerin de Haulx, fait par Mr de Sante [14], il suppose que son auteur est soit Guillebert soit Hugues de Lannoy, mais il met l’accent sur la fragilité des conclusions fondées sur de simples analogies textuelles [15].
Peu d’auteurs se sont aventurés plus loin. C.G. van Leeuwen se réfère à Hachez, en comparant pour la première fois des passages plus longs de l’Enseignement de vraie noblesse et de l’Instruction d’un jeune prince ; il tient pour probable qu’un même auteur a composé les deux œuvres [16]. Mais il ne met pas en doute l’attribution de l’Instruction à Guillebert. M. Vale perçoit d’autres ressemblances entre les deux textes, surtout entre le quatrième chapitre de l’Enseignement et l’Instruction, mais il n’ose pas tenir ce dernier pour autre chose qu’une œuvre anonyme [17]. Fr. Lyna attribue le ms. K.B.R. 11 049 à Guillebert, mais il ajoute un point d’interrogation [18]. Dans un article biogra~phique sur Guillebert, J. Paviot se montre très prudent sur cette question – « on lui attribue aussi l’Enseignement de la vraie noblesse» ; il se réfère proba~blement à Lyna [19]. M. Debae parle d’un texte anonyme, mais elle suit Hachez en ajoutant – avec les mots de Doutrepont : « Par son cadre et ses idées, l’Enseignement de vraie noblesse se rapproche singulièrement de l’Instruction d’un jeune prince (c. 1450) attribuée à Guillebert de Lannoy [20]. » B. Schnerb adopte la prudence de Doutrepont [21]. Ph. Contamine, qui est l’un des rares auteurs à avoir cité des passages entiers de l’œuvre, ne tente aucune attribu~tion [22]. Cl. Lemaire, en revanche, parle du haut degré de certitude avec lequel on peut attribuer l’Enseignement à Guillebert [23]. Seule L. Visser-Fuchs estime aujourd’hui que l’Enseignement a été écrit par Hugues de Lannoy [24]. Donc, dans l’ensemble, jusqu’à présent, la recherche s’est prononcée en faveur d’une paternité de Guillebert ou d’Hugues de Lannoy, avec peut-être une légère préférence pour Guillebert, parce que Enseignement et Instruction se rassemblent.
 
3. L’Enseignement de vraie noblesse, l’Instruction d’un jeune prince et un avis de 1439 ont été écrits par un même auteur
 
 
À dire vrai, l’Enseignement de vraie noblesse est proche de divers textes attribués à Guillebert de Lannoy par Ch. Potvin. Il s’agit tout d’abord de l’Instruction d’un jeune prince et d’un avis politique, auquel Potvin assigne la date de 1439 [25]. Les ressemblances entre ces deux derniers textes, telles qu’énoncées par Potvin, permettent de conclure à une rédaction des deux œuvres par la même personne. Il y a et des passages où les textes sont identiques, et une même pensée exprimée sous des formes différentes [26]. Les extraits qui suivent sont destinés à montrer les ressemblances existant entre les trois textes (l’Instruction et l’avis utilisés par Potvin et l’Enseignement de vraie noblesse), avec une proximité au moins égale à celle perçue par Potvin.
L’on trouve en grand nombre de véritables décalques entre l’Instruction et l’Enseignement. En voici quelques exemples :
Instruction d’un jeune prince, p. 354 :
Et pour parler de ces vertus, prudence est la
première nommée et est la fontaine dont
sourdent toutes bonnes meurs.
Elle a en soy, qui bien la considère, les vertues
de l’âme. C’est assavoir foy, espérance et
charité. Et, selon nostre langue, prudence
vault autant à dire que sens parfait ou cler
entendement, par le moyen de quoy, avec la
grâce divine, nos prédicesseurs ont eu par ci
devant congnoissance que Jhésucrist est vray
Dieu, tout puissant et parfait, et en qui l’en
doit croire et obéir à ses sans commandemens,
doctrines et église cristienne.
Prudence est le miroir cler et luisant où toute
créature se poeut vëoir, et qui bien s’i mire il
congnoist toutes ses defaultes et voit ce que
lui messiet et dont il poeut estre blasmé et
reprins, la povre et vile matère dont il est crée,
le lignage dont il est issu, ses vices et
deffaultes, souvent pense à la mort, à la gloire
de paradis et aux horribles paines d’enfer.
Elle aime science et diligence, et jamais ne
dist ne entreprent chose que par avant n’ait
empensé et estudié quelle fin il en poeut
venir.
Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms.
11047, f° 9 v° s. :
Prucende est la premiere nommee. Et aussi
c’est la souveraine de toutes vertus, c’est la
fontaine et russeau dont sourdent toutes [f°
10 r°] sciences.
Elle a en soy les quatre vertus de l’ame,
humilité, carité, patience et chasteté, et pour
en parler selon nostre langue franchoise :
Prudence vault autant a dire que sens parfait
ou cler entendement, par le moien de quoy et
de la grace Divine noz predecesseurs par cy
devant ont eu congnoissance que Jhesucrist
estoit et est Dieu tout puissant et parfait, en
qui l’en doit croire fermement et obeir dili-
gemment a ses sains commandemens, doc-
trine et Eglise chrestienne.
Prudence est le mirouer cler et luisant ou
toute creature se peut veoir. Et qui bien se y
mire, il congnoist son estat, la povre et vile
matiere dont il est cree, le linaige dont il est
yssus, ses vices et faultes. Souvent pense a la
mort, aux gloires de paradis et pareillement
aux crueles paines d’enfer. Elle ayme dili-
gence, honneur, experience.
Jamais ne dist ne fait chose que par avant
n’ait estudié et pensé a quel fin il en peut
advenir.
Instruction d’un jeune prince, p. 411 :
Chevalier à droit eslëu doit estre de très noble
et france condition. Laquelle francise est de
grant excellence et recommandation, qui
bien la scet conduire, comme dessus est
touchié. Et à en parler selon nostre langue, la
personne france en soy ne poeult souffrir ne
endurer servage. Et selon la parole de
pluseurs philosophes, ilz sont deux manières
de serfz. C’est assavoir les uns par nature et
les aultres par la loy […]
Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms.
11047, f° 33 :
Chevalier a droit esleu doit estre de noble et
franche condition, laquelle franchise est de
moult grant recommandition, qui bien y
veult regarder. Car elle procede d’entre vertu
et verité.
Et a parler proprement selon nostre langue
franchoise, la personne franche en soy ne
peut souffrir servage.
Et selon la parlole des philozophes ilz est deux
manieres de serfz, c’est assavoir les ungs par
nature et les autres par la loy […].
Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms.
11047, f° 11 :
Instruction d’un jeune prince, p. 357 :
l’effusion du sang, de lui ne d’aultres, ne le
poeut esbahir ne doubter ; la mort luy samble
petite paine à endurer, pour acquérir hon-
neur et bonne renommée. Que en diroie je
plus ? elle est comme invaincable tant qu’elle
ait raison et justice en sa compaignie.
l’effusion du sang, de lui ne d’aultres, ne le
poeut esbahir ne doubter ; la mort luy samble
petite paine à endurer, pour acqérir honneur
et bonne renommée. Que en diroy je plus, elle
est comme invariable puis qu’elle a prudence
et justice en sa compagnie.
Évidemment ce type de copie textuelle ne se retrouve pas dans l’avis. Cette absence s’explique par le fait que ce texte se concentre sur la situation de Philippe le Bon, sur son gouvernement et sur ses voisins.
À elles seules, les citations littérales ne permettent pas de présumer une identité d’auteur, parce que l’on peut très bien conclure que l’un a copié l’autre. Cette possibilité s’avère déjà beaucoup moins probable dès lors qu’une même pensée est exprimée sous des formes différentes. Ainsi, dans de longs passages, l’Instruction et l’Enseignement transmettent une même idée sous une forme et dans un cadre narratif différents. Les similitudes textuelles sont combinées avec des identités de motifs, de principes, et des variations dans la poursuite d’un argument. L’établissement de ces parallè~les doit faire l’objet d’une édition critique. L’on devra se contenter ici de quelques exemples :
Instruction d’un jeune prince, p. 407 s :
Et, par dessus toutes ces ordonnances,
ancores, par les princes du temps de lors fu
avisé par grant déliberation que, entre le
nombre des chevaliers ainsi eslëuz, en y
auroit qui, par grant excellence de vertu, sens
et vaillance, esquelz l’en se pouroit confier en
ung grant affaire, lèveront ensengnes que de
présent l’en nomme banières soubz lesquelles
enseignes auroit certain nombre de cheva-
liers et combatans pour acompaignier
lesdictes banières. Et ceste chose sambla aux
princes et à la chevalerie du temps de lors
chose très prouffitable pour ce qu’il est de
néccessité aucunes fois en l’exercite de guerre
de se départir en pluseurs parties, et d’aultre
part sambla que les chevaliers et jennes
compaignons, esleuz pour la guerre, seroient
par ce moyen mieulx tenus en ordonnance et
discipline soubz les capitaines ordonnez à
porter lesdittes banières et enseignes que
aultrement. Mais il fu deffendu que nulz ne
fust si hardy de lever banières ne enseignes se
ce n’estoit par l’ordonnance des princes. Et
ancores se devroit ainssi faire, se les choses se
conduisoient par raison. Et en ce temps,
ceulx qui furent ordonnez à porter enseignes,
les firent paindre et figurer chascun à son
plaisir de diverses couleurs, et pareillement
firent les chevaliers en leurs escus, car en ce
temps l’armure et deffense le plus estoit
d’escu. Et la cause pour quoy les banières et
escus, que de présent selon l’usage commun
sont nommez armes ou blasons, y ot deux
raisons, l’une générale et l’autre espéciale. La
générale fu que belle chose est à vëoir, après la
resplendisseur du fer et de l’achier, la richesse
et beaulté des couleurs dont les enseignes,
banières, escus ou cottes d’armes sont faittes
et pointurées, et beau parement en bataille
pour paour et espoentement aux ennemis. La
seconde, en particuler, fut afin que l’en pëust
avoir congnoissance de ceulx qui faisoient en
armes aulcune vaillance digne de recomman-
dation. Car anciennement, quant ilz
faisoient aulcune excellente vaillance en ar-
mes, ilz en estoient très honnourés et en
recepvoient riche guerdon, comme l’en peut
vëoir es histoires, pour quoy les chevaliers
désiroient d’avoir enseignes, adfin d’estre
vëus et congnëus entre les aultres.
Et en se temps, les princes donnerent et
départirent aux chevaliers terres et
tenemens, à chascun selon sa valeur, que de
présent l’en nomme fiefz, desquelz fiefz et de
la manière comment ilz ont esté donnés
poeurt l’en vëoir es livres des loix.
Mais les causes principales pour quoy les
terres, fiefz et seignouries furent données aux
banières et chevaliers, en y a deux. L’une
pour les guerdonner des bons et notables
services qu’ilz avoient fais et faisoient jour-
nellement en armes, si que en leur viellesse ils
peussent avoir de quoy vivre et soustenir
leurs estas, car durant leur jennesse
n’avoient aprins science ne aultre mestier si
non de poursévir l’exercite d’armes, qui est
chose périlleuse comme chascun scet. Et
l’autre, adfin que les jennes et puissans de
corps eussent povoir d’eulx entretenir prestz
et garnis de chevaulx et d’armes quant
mestier seroit. Et selon les ténemens départis
et donnés pour les causes dessusdittes, par
continuation de longueur de temps, les armes
et blasons espécialement es grans tènemens
sont demourés aux seignouries dont ancores
de présent ceulx qui en sont seigneurs ou
détenteurs en portens les noms, armes et
enseignes. Et ou temps que chevalerie
flourissoit en vertu, ceulx qui lors portoient
armes ou enseignes, à toutes lesquelles eulx
ou leurs prédecesseurs avoient conquesté et
acquis, par vertu de corps, renommée digne
de mémoire, quant ilz vouloient affermer
pour vérité aulcunes grans choses, le
promettoient sur la foy qu’ilz devoient à
Dieu, et, en témoignage de ce, mettoient en
emprainture de cire la fachon de leurs armes
et leur nom, que de présent l’en nome séel.
Laquelle leur foy et séellé, ilz souloient tenir
et garder francement et autant doubter l’in-
fraction de ce, que le péril de leurs ames,
perdition de corps, de honneur et de biens,
ayans regard au péril du parjure ou
tesmoignage de leur nom et armes soubz
lesquelles ils attendoient journelement, aux
commandemens de leur princes, victoire ou
la mort.
Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms.
11 047, f° 31 v° s. :
Encoires oultre ce que dit est par les princes
et souverains des loix, fut encoires advisé par
grant deliberation que entre le nombre des
chevaliers en y avoit qui par grant excellence
de vertu, sens, vaillance et conduite esquels
l’en se pourroit confier et attendre en ung
grant affaire en armes, leveront ensengnes
que presentement l’en nomme bannieres,
soubz laquelle enseigne auroit certain nom-
bre de chevaliers et combatans lesquelz
acompaigneroient et sieurroient lesdictes
banieres ou enseignes. ¶ Et ceste chose
sambla aux princes et capitaines estre mouls
expedient et de grant prouffit, pour ce que
aucunefois il est de necessité es guerres et
batailles que l’en se departe en diverses par-
ties, mais il fu deffendu que nul ne
s’avanchast de mettre sus ne eslever lesdites
banieres ou enseignes sinon par l’ordon-
nance des princes, et encoires se devoit ainsi
faire.
Verité est que en ce temps selon leur
ymaginacion et en exsperance de victoire
chacun y mist diverses enseignes et figures de
[f° 32 r°] pluseurs couleurs. ¶ Et pareille-
ment les chevaliers prindrent diverses ensei-
gnes qu’ilz firent paindre et figurer en leurs
escus, car lors l’armeure et deffense de cheva-
lier le plus estoit d’escu.
Et la cause pour quoy tant les banieres escus
que de present selon l’usaige commun de
parler sont nommez armes ou blazons furent
faites en y ot deux raisons, l’une generale et
l’autre especiale. ¶ La generale fu qui belle
chose est a veoir, aprés la resplendisseur du
fer et de l’achier, la richesse et beaulté des
couleurs dont les ensaignes, banieres et escuz
ou cottes d’armes sont faites et pointurees, est
beau parement en batailes pour donner
espantement aux ennemis. ¶ La seconde rai-
son de ceulx qui faisoient aucuns fais
especiaulx de vaillance dignes de grant
recommandacion, car l’en treuve ou temps
ancien que ceulx qui faisoient aucuns fais
d’excellente vaillance en armes en
rechevoient le riche gueredon d’onneur,
comme l’en peut veoir par les histoires.
Si desiroient les chevaliers et seigneurs
d’avoir enseignes par quoy ilz peussent estre
veuz et recongneuz entre les autres. Et en
cellui temps les princes donnerent et
departirent aux chevaliers terres et
tenemens, chacun selon sa [f° 32 v°] valeur,
estat et auctorité, que presentement l’en
nomme fiefs, et de la maniere comment ilz
furent donnez peut l’en veoir es livres des
loix.
Et les causes principales et generales pour
quoy lesdictes terres, fiefz et seignouries fu-
rent donnees aux bannerés et chevaliers en y
ot deux, l’une fu pour les gueredonner des
bons et notables services qu’ilz avoient fais en
armes, et l’autre afin qu’ilz eussent mieulx
puissance d’eulx tenir prestz et garnis de
chevaulx et d’armeures quant mestier seroit.
Et selon les tenemens departis et donnez par
les princes, par continuacion et longueur de
temps les enseignes nommees armes ou
blazons, especialement es grans tenemens,
sont demourez aux contrees, pais et
seignouries, dont encoires ceulx qui en sont
seigneurs ou detenteurs en portent les armes.
Et ou temps que chevalerie flourissoit en
vertu, ceulx qui portoient, ou leurs succes-
seurs, les armes et enseignes, atout lesquelles
ilz ou leurs predecesseurs avoient conquesté
et acquis par victoire et vertu renommee
digne de memoire, quant ilz vouloient
certiffier pour verité aucunes grans choses, le
prommetoient sur la foy qu’ilz devoient a
Dieu, et en tesmoignage de ce mettoient en
emprainture de cire la façon de leurs armes et
leur nom, que de puis l’en nomme seel, [f° 33
r°] la quelle leur foy, nom, armes et seellé ilz
souloient tenir et garder franchement, et
autant doubter l’infraction de ce, que le peril
de leurs ames, perdition de corps ou de biens,
aians regard au peril du parjure de la foy de
Dieu, et d’autrepart au reproche de defallir
ou tesmoinage de leurs armes, ¶ soubz les-
quelles ilz attendoient journelement, en
obeissant aux commandemens de leur
prince, victoire ou la mort.
Pour que l’on puisse continuer à parler de similitude avec l’avis, il est indispensable d’avoir recours à un argument différent [27]. Le passage qui suit n’est pas seulement similaire dans chacune des trois œuvres : à notre con~naissance, on ne le trouve dans aucun autre texte et il présente une certaine originalité au sein de la littérature normative concernant la noblesse. L’auteur y explique au prince comment établir son budget annuel :
Avis de 1439, dans Guillebert de Lannoy, Œuvres, p. 308 s. : Et, à correction, qui se vouldroit conduire selon ce que l’en a de revenue, qui seroit chose raisonnable, ceste somme de VIIIxx mille escuz se devroit départir en six parties : la première, en la despense ordinaire de mondit seigneur et gages de ses officiers domestiques ; la seconde, en la despense de madame la duchesse, monsei~gneur et madame de Charlois ; la tierche, en l’extraordinaire de mondit seigneur, tant pour ses vestemens, habillemens de corps, harnas, chevaulx, chiens et oiseaux, dons libéraux et aumosnes ; la quarte, en l’extraordinaire de madame la duchesse, monseigneur et madame de Charolois ; la quinte, en ambassades et messageries pour la conduite de ses affaires, la VIe, es pencions et retenues des seigneurs de son sanc et de ceulx de qui il est serviz. L’Instruction d’un jeune prince, p. 398 s. : Et pour venir à bon gouvernement, je fay mon compte par manière d’exemple que ung prince ait, chascun an, de nette revenue, rabatu tout ce que selon raison fait à déduire, cent mile escus, frans deniers. De ceste somme, pour pourvëoir aux affaires qui aux princes peuvent hastivement survenir, il en doit réserver et mettre à part la Ve partie, par manière de trésor, et du résidu que monteront ses receptes, ordonner son estat. Car c’est tout gasté quant on met l’estat devant la recepte ; mais l’en doit, selon la grandeur des finances, ordonner l’estat, et faire les retenues, et regarder que toutes choses soyent si raisonnablement proportion~nées et départies, et par si bon conseil de gens en ce congnoissans, que les choses se puissent conduire à l’avenant des finances : c’est à entendre la despence ordinaire, les habillemens, chevaulx et harnas, appartenans au corps, dons de charité et d’aumosnes et dons libéraulx qui appartiennent à la haultesse de son estat et à l’entretènement des nobles hommes de ses royaumes, et ce qu’il fault en ambassades et messages, dont l’en ne se poeult passer pour conduite des seignouries, réfections de fortresses et d’ostelz, et ce qui appartient pour avoir le déduit de chiens et d’oiseaulx. L’Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms. 11 047, f° 65 v° s. : Mais princes ou puissans hommes rentez qui en temps de paix vouldroient assambler tresors et finances par bonne maniere et sagesse doivent de prime face enquerir a la verité combien les revenues droiturieres de leurs pays et seignouries peuent valoir chacun an. Et de la somme generale d’icelles rabatre et deduire les dons et amoisnes faites par leurs predecesseurs aux eglises et hospitaulx, et les gaiges de leurs officiers, sans l’aide desquelx ne peuent maintenir ne gouverner leurs seignouries. Et pour sagement conduire, prince et tout homme puissant doit veoir premiers ce qu’il lui demeure de rente et nette revenue, avant qu’il ordonne de la despence. Car tout est gasté et perdu au regard de finances, quant l’en met la despence devant la recepte, car l’en va avant comme ung aveugle, etc. Prince ne homme sage ne doit riens entreprendre s’il ne scet avant la main ou la finance se doit trouver. Desirer pluseurs choses et cerquier nouvelletez est consummacion et destruction de finances a toutes personnes, pourquoy prince doit avoir regard que les choses qu’ilz desirent ne empeschent a ce qui sert a son honneur, c’estassavoir a la deffence de son peuple, pais et subgies. Il doit considerer quants mois il y a en l’an, et quantes sermaines ou mois. Et pour plus clerement entendre ceste matiere, et en parler par example, je presuppose que un prince euist de nette revenue six vings mille francs ou escus par an, ou de plus ou de mains. Il doit ceste somme de deniers de prime fache departir en trois pars. La premiere partie, montant a quarante mille, doit estre employee en la despense de lui, sa femme et serviteurs domesticques. La seconde partie, montans aussi a quarante mile, se doit partir en quatre parties, c’estassavoir dix mille pour ses vestemens et habillemens de corps, armes et chevaulx, dix mille es refections de ses fortesses et hostelz, aultres dix mille pour emploier en messaiges et ambassades, sans lesquelles l’en ne peut bonnement gouverner seignouries, et les autres dix mille qui parfont les quarante mille dessudites, pour donner aucune partie en aumoisne et dons liberaulx a ceulx qui les servent ou aieurs, la ou il appartendra, pour leur honneur et estaz. Et la tierche et derreniere partie desdis vjxx mile, qui monte quarante mille, mettre en tresor et les garder, pareillement qu’il feroit artillerie ou habillemens de guerre pour la deffence de la chose publicque.
Des ressemblances du même type apparaissent dans la description du groupe des conseillers les plus proches du prince. Dans l’avis, ce paragraphe est suivi de l’esquisse d’un serment qui devait être prononcé par les con~seillers.
Et pour deuement trouver la manière de vivre en justice et bonne ordonnance, ung prince devroit fonder ung conseil ce VIII, X ou XII personnes, gens notables, de bonne renommée et conscience, et les choisir par bonne délibéracion et advis, par le conseil desquelz il démenroit et conduiroit tous ses affaires [28].
Par contraste, l’Instruction met l’accent sur la nécessité de choisir les person~nes les plus aptes, et le texte se poursuit avec les meurs, estas et conditions des conseillers.
Or y a bien manière à prince de se gouverner droiturièrement par justice si que n’y soit trop lasche, ne piteux, ne corrumpu par prières ne par dons, ne d’aultre part trop dur ne rigoreux. Et pour entre ces deux extrémités user sagement, princes qui désirent d’acquérir la grâce de Nostre Seigneur, bonne renommée et l’amour de leurs subgetz, doivent mettre paine et faire diligence de trouver par tous leurs royaumes et pays sept ou huit preudommes de bonne vie, sages et plains de vertus, tant clercs, chevaliers ou aultres gens notables, pour les conseillier en telz matères et en toutes aultres choses touchant la monarchie et gouvernement de leurs seignouries ; car plus cler voient en justice et en toutes choses, pluseurs, à droit eslëuz, que ung seul en particulier [29].
L’Enseignement fait état de ce dernier élément et poursuit en expliquant comment il faut rassembler des avis sur les candidats.
Et pour deuement pourveoir a leur fait, ilz ne commeteroient es notables offices principaulx, ne prochains de leur personnes, nuls qui n’eust quarante ans passez, car quant l’en vient a cest aage, se ung prince vouloit prendre la paine d’enquerir ou faire enquerir des vies, meurs et condicions des personnes et comment ilz ont vescu, c’estassavoir depuis xxv ans jusques a quarante, et quelle renommee ilz ont es lieux ou ilz ont demouré et hanté, comment ilz se sont gouvernez, soit en armes, en justice ou de leurs sens et conscience, il n’y a si malicieux, ne qui tant fache couvrir ses vices, que en ces xv ans l’en ne treuve la verité de leurs estat, meurs, vie et condicions [30].
L’analyse détaillée d’un passage des Preceptes d’Aristote dans l’Enseignement et dans l’Instruction prouve que, les deux fois, l’auteur a dû avoir sous les yeux le texte original des Preceptes [31]. Compte tenu des citations plus longues qu’il contient, l’Enseignement ne peut pas avoir été copié sur l’Instruction. D’un autre côté, il est peu probable que l’auteur ait réécrit l’Instruction d’après l’Enseignement en omettant la deuxième partie de l’argumentation qui y est développée.
L’Instruction d’un jeune prince, p. 370 s. Et, à ce propos, l’en treuve entre les enseignemens que Aristotle bailla au jeune roy Alixandre, quant il emprist à conquester le monde, luy conseilla entre aultre choses que ne surhaulchast jà ceulx qui par nature doivent estre bas. Et pour exemple luy remoustra que le ruissel qui court par l’abondance de la pluye va plus orgueilleusement que celluy qui vient de la fontaine et court tousjours. Et pour ensiévir la parole de Nostre Seigneur, le conseil de Jetro et la doctrine d’Aristotle, c’est grant folie aux princes et grans seigneurs de avancier et édifier ung homme vicieux de basse condicion, car a l’homme nouvel faut trop de choses avant ce qu’il soit pareil ne samblable à ceulx des anciens lignages, desquelz princes et grans seigneurs pevent assez trouver en leurs royaumes et pays pour eulx en faire servir s’ilz en vouloiet faire diligence. Hélas ! ancores n’est ce pas le fort de trouver conseilliers et officiers, puissans et riches et de bon lignage. Maiz c’est la maistrie de trouver conseilliers et officiers preudommes, sages, eslevés en entendement ou en science, véritables, crémans Dieu et héans avarice, car gens de teles condicions, selon le temps qui rengne, sont clersemés et difficilles à trouver, veu la puissance et auctorité que a de présent convoitise, rapine et corruption, qui ont tel povoir que à paines au jour d’uy n’y a si vaillant chevalier ne clerc, tant sace de science, qu’ilz ne se voeullent aider de leurs malices et engins, qui est pitié. Si vous devés sur toutes choses garder de faire chiefz de vostre conseil, voz principaulx officiers ne prouchains de voz personnes, gens convoiteux, corrumpus ne flateurs. L’Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms. 11 047, f° 55 s. Et a ce propos Aristotle, entre les enseignemens et remonstrances qu’il fist au roy Alixandre, lui enseigna qu’il ne eslevast ne sourhauchast ceulx qui par nature doivent estre bas. Et pour garder l’ordre [f° 55 v°] de son parler, il dist que le pouvre homme sourhaucié et eslevé par coustume est orguilleux et ne veult oyr prieres ne soy incliner a debonnaireté. Et ceste chose proeuve par l’example du ruissel qui est enflé par l’abondance de la pluye et queurt plus orguilleusement que la fontaine qui queurt tousjours. Mais il met ensieuvant que raison ne deffend pas que se princes voient aucun bas homme de bonne vie et prouffitable, qu’ilz ne le puissent bien sourhaucier et eslever, car ceulx qui sont de bonnes meurs, jassoit ce qu’ilz ne soient riches ou de noble lignaige, ilz ont qui mieulx vault or ne argent. Car cilz qui est povres de chatel et riche de bonnes meurs, a chose de quoy il peut acquerir linaige et saulver son pays. Et conclud qu’il n’est noblesse sinon en ceulx qui ont le cuer net et de bonnes meurs. Et ainsi appert par la premiere partie de son parler que princes et grans seigneurs se doivent faire servir de ceulx qui sont de noble lignie et bonne generacion devant tous autres, mais en la seconde partie il samble que se princes treuvent defaulte en ceulx de noble lignie, et que vertu et bonnes meurs defaillent en eulx, en ce cas ilz pevent par raison eslever ceulx [fol. 56] de petis linaiges qui ont vertu et sont garnis de bonnes meurs.
À côté de ce qui précède, l’on constate également des ressemblances sur le plan des motifs topiques. Il s’agit essentiellement de mots clefs comme raison et justice, lesquels structurent chacun de ces trois textes [32]. Dans l’avis, les deux mots génèrent une formule [33]. Dans l’Instruction, la paire constitue le fonde~ment du gouvernement du prince :
Cy parle du bien et du prouffit qui vient aux princes et grans seigneurs terriens quant ils gouvernent eulx et leurs subgetz par raison et par justice. Icy commence le IIIe chapitre [34].
Dans l’Enseignement de vraie noblesse, les allégories de Raison et de Justice apparaissent au troisième chapitre, dans le but d’expliquer le bon gouverne~ment aux princes de ce monde [35]. De plus, ce texte utilise les expressions comme formules [36]. Ainsi l’expression amer justice, et la faire aussi bien sur luy que sur autruy devient, dans un deuxième passage, aimer raison et justice, et la faire aussi bien sur lui et sur son plusprouchain amy, que sur autruy [37].
Ainsi, les similarités entre les textes tiennent à des passages copiés mot pour mot, à des réécritures d’une même idée et à l’utilisation de mots clefs identiques comme principe de construction du texte. Vu ce mélange de copie docile et de remaniement indépendant pourtant dans un même but, il paraît difficile d’admettre qu’un auteur a trouvé son inspiration chez un autre. L’adaptation assez complète, assez proche de la paraphrase, d’un texte écrit par quelqu’un autre, à côté de sa réécriture dans un cadre légèrement différent, plus littéraire dans le cas de l’Enseignement, serait des plus éton~nants. Par ailleurs, compte tenu de la vogue de la citation chez les écrivains de l’époque, de leur faible sentiment d’individualisme et de la part impor~tante du travail de traduction et de mise en prose, l’on doit bien constater que ces trois textes présentent des exposés assez originaux au sein de la littérature nobiliaire de ce temps [38]. Un auteur qui aurait reçu l’ordre de réécrire un de ces textes aurait soit suivi son original avec davantage de fidélité, soit, à l’inverse, affiché plus d’indépendance à l’égard dudit original, mais se serait montré aussi plus conforme aux courants de la littérature de son temps. L’on doit donc supposer que c’est un seul et même auteur qui a rédigé les trois textes – du moins cette supposition s’impose-t-elle si l’on est prêt à accepter l’attribution de l’Instruction d’un jeune prince opérée par Ch. Potvin, où le parallèle textuel entre l’avis et l’Instruction constitue un élément clef. Mais de qui s’agit-il ? Pourrait-il s’agir de Guillebert de Lannoy, identifié comme l’auteur de l’Instruction d’un jeune prince par Ch. Potvin ?
 
4. L’attribution de l’Instruction d’un jeune prince à Guillebert de Lannoy par Ch. Potvin
 
 
Une grande partie de la préface à l’édition des Œuvres de Guillebert de Lannoy est consacrée à l’attribution de l’Instruction à Guillebert [39]. Il convient de noter que ce raisonnement détaillé va à l’encontre de l’opinion assez répandue à son époque, selon laquelle l’Instruction était une œuvre de Georges Chastellain [40]. Une partie des arguments de Potvin sert donc à enrayer ce qu’il considère comme une erreur. L’éditeur compare le style des auteurs (1) [41], et, compte tenu du cadre narratif, il se prononce en faveur d’une attribution à un conseiller de Philippe le Bon (2) [42]. Peu d’indices, en revanche, conduisent à Guillebert de Lannoy. Le narrateur de l’Instruction, qui, dans l’œuvre, est le conseiller du roi Ollerich, s’appelle Foliant de Ional ou Yonnal [43]. Yonnal est l’exact inverse de Lannoy (3), et Foliant fait référence à quelqu’un qui voyage (folier) à travers le monde (4) [44]. En outre, la miniature de dédicace dans l’exemplaire de l’Instruction détenu par Philippe le Bon nous montre un auteur portant le collier de l’ordre de la Toison d’Or (5) [45]. Dans la narration, celui qui introduit le « manuscrit » en France a fait un voyage en Prusse et en Livonie (6), ce qui, selon l’éditeur, renvoie à l’auteur réel, et, précisément, à Guillebert qui a entrepris un tel voyage [46]. Au vu de ce raisonnement, Ch. Potvin en arrive à une conclusion « indiscutable » :
« Depuis que j’ai exposé ces idées dans la Revue de Belgique, aucune objection ne m’a été présentée et la commission de l’Académie qui dirige la publication de nos écrivains, en votant l’impression des œuvres de Ghillebert de Lannoy, y compris l’Instruction, s’est rangée de cet avis. Je puis donc considérer mes conclusions comme admises. Ainsi tout concourt à l’évidence : ce livre n’est pas du verbeux Chastel~lain ; on ne peut en lire le prologue ni en voir les miniatures ni en apprécier le style sans l’attribuer au plus foliant des de Lannoy [47]. »
Recourir à des autorités pour renforcer ses arguments, une procédure assez répandue en d’autres temps [48], peut étonner. Mais le raisonnement ne s’achève pas là. En analysant un manuscrit utilisé pour une édition, assez imprécise, réalisée par J.B.M.C. Kervyn de Lettenhove sous le titre de Programme d’un gouvernement constitutionnel en Belgique [49], Ch. Potvin a décou~vert un groupe d’écrits politiques et de fragments divers provenant de l’entourage de la famille de Lannoy, parmi lesquels l’avis de 1439, que nous avons mentionné plus haut [50]. Ch. Potvin affirme qu’une grande partie de ces textes proviennent de l’entourage d’Hugues de Lannoy, et que quelquefois ils ont même été dictés par lui ou signés de sa main [51]. Quelques-unes de ces pièces, en revanche, doivent, selon l’éditeur, être attribuées à Guillebert. Il s’agit entre autres de l’avis déjà signalé, « car l’auteur recommande au duc de “en son conseil appeler, à ce : monseigneur Croy… et le seigneur de Santes” (mentionné à la troisième personne [7]) ; dans une première rédaction, qui a été corrigée, le seigneur de Santes n’était pas même placé le dernier dans la liste, comme il conviendrait à un conseiller qui oserait se désigner au choix de son souverain, comme il convenait même à son frère ». Cela signifie que c’est seulement au cours du processus de réécriture qu’il s’est placé – par modestie – à la fin de l’énumération (8) [52]. (L’avis de 1439 a en effet été rédigé en quatre étapes, certaines étant même autographes (9) [53].) Ensuite, Potvin compare le contenu de l’avis à « l’Instruction, que j’ai pu sans conteste attribuer à Ghillebert de Lannoy [54]». Ce n’est donc pas l’attribution de l’avis qui sert à corroborer celle de l’Instruction, mais l’inverse.
Parmi les textes contenus dans le manuscrit en question, il y a, selon son éditeur, deux autres pièces de Guillebert ; elles traitent de la guerre contre les Hussites. La première est un rapport d’ambassade, qui est nécessairement de la main de Guillebert, car il a précisément effectué semblable voyage (10) [55]. Le deuxième texte est, comme l’avis de 1439, le fruit de diverses rédactions et corrections [56]. Comme l’écriture est identique à une partie des esquisses de l’avis de 1439, l’éditeur considère comme prouvé le fait que Guillebert est bien également l’auteur de ce deuxième texte (11) [57].
À suivre ce raisonnement, l’attribution de l’avis de 1439 est devenue, durant l’argumentation, tellement indiscutable qu’elle en arrive à servir elle-même de base à d’autres attributions [58]. Pourquoi alors ce vocabulaire du doute : « comme je crois l’avoir prouvé », « vraisemblable », « probabili~tés » ? Sans doute, en soulignant avec une insistance croissante le caractère indiscutable de son attribution à Guillebert, Potvin avait-il ses raisons. Ainsi, au milieu de son raisonnement, il continue à répéter que les textes doivent forcément être de Guillebert [59]. Mais, alors que nous constatons que beaucoup des arguments de Potvin sont dirigés contre Hugues de Lannoy, l’éditeur n’a-t-il pas considéré celui-ci comme un second auteur possible pour ces œuvres ?
 
5. Contestation du raisonnement de Ch. Potvin
 
 
Les doutes éventuels de Potvin se matérialisent dans quelques textes plus récents. Il n’est pas étonnant qu’aucune incertitude ne soit encore exprimée dans les éditions de l’Instruction dues à C. van Leeuwen et à J. Conell : ils suivent le raisonnement de Potvin et n’y ajoutent rien [60]. G. Doutrepont, qui remarque des ressemblances entre l’Enseignement de vraie noblesse et l’Instruction, ne reconnaît pas avec certitude Guillebert comme l’auteur de ce dernier [61]. D’autres chercheurs ne s’occupent même pas de la question de l’auteur [62]. En revanche, R. Vaughan attribue l’avis de 1439, sans aucun commentaire, à Hugues de Lannoy [63], ce que van Leeuwen considère immédiatement comme faux et attribue à une lecture superficielle de l’introduction de Potvin [64]. Plus tard, en 1987, R. Vaughan semble s’être rendu compte de toute cette problé~matique, mais il ne se laisse pas convaincre par Potvin. Il présente l’attribu~tion proposée par Potvin comme l’opinion propre de ce dernier, tandis que lui-même évite toute attribution explicite à l’un des deux frères : avec élégance il mentionne toujours l’auteur sous l’appellation « de Lannoy » – sans prénom [65]. Fr. Lyna présente Guillebert comme l’auteur présumé de l’Instruction [66]. B. Schnerb, en revanche, considère les raisonnements de Potvin comme « sinon péremptoires du moins relativement convaincants [67]».
Avant de partir à la recherche d’autres indices susceptibles de permettre l’identification de l’auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, il importe de vérifier si les arguments de Potvin ne s’appliquent pas aussi bien à Hugues de Lannoy qu’à son frère Guillebert. Les premiers éléments ne nous posent aucun problème, car la différence de style entre l’Instruction et les œuvres de Georges Chastellain (1) de même que cette supposition qui veut que l’auteur soit un conseiller de Philippe le Bon (2) s’appliquent à un assez grand nombre de personnes, en ce compris Guillebert mais aussi Hugues de Lannoy. L’indice Yonnal (3), très concret, est applicable à Hugues, tout comme l’adhésion à l’ordre de la Toison d’Or (5) – une adhésion qu’évoque d’ailleurs aussi le narrateur de l’Enseignement de vraie noblesse [68]. En ce qui concerne la signification du terme Foliant (4) il y a quelque danger à trop vouloir interpréter un mot qui n’est pas nécessairement destiné à l’être. Au lieu de folier, on peut voir dans ce terme une forme dialectale du verbe foloier, lequel, selon Tobler-Lommatsch, a une signification proche de celle de huer, ce qui peut être considéré comme une allusion à Hue, à Hugues en d’autres termes [69]. Mais il ne faut pas aller trop loin dans ces conjectures. Il en va de même pour l’hypothèse selon laquelle le retour du narrateur de Prusse serait une allusion au voyage de l’auteur dans ce même pays (6). Hugues, lui aussi, s’est rendu en Prusse et en Livonie ; il y a combattu aux côtés de l’ordre teutonique [70].
L’argument de Potvin selon lequel l’auteur de l’avis de 1439 ne peut pas être Hugues parce que le seigneur de Santes y est mentionné à la troisième personne, sous une forme majestative (7), n’est pas nécessairement péremp-toire : un autre avis de 1437 dicté – selon Potvin – par Hugues lui donne l’occasion de parler de lui-même à la troisième personne comme à la première [71]. Et le fait même que le seigneur de Santes soit, dans une rédaction ultérieure, mentionné en dernière position, au sein d’une énumération (8), ne répond-il pas à un souci de modestie – typique de l’auteur [72]? Restent la comparaison des écritures, le rapport d’ambassade et l’avis sur les Hussites (9-11). Il semble admissible que le rapport d’ambassade soit attribué à Guillebert, car ce déplacement est décrit dans les Voyages (10) [73]. Mais il ne peut rien être déduit de cela – ainsi Potvin omet-il de nous expliquer en détail le rapport entre ce texte et les autres pièces contenues dans le manuscrit, et donc sa capacité à nous apprendre quelque chose sur ces textes. On a à dire vrai l’impression que cette attribution convaincante est évoquée simplement pour accroître la probabilité du fait que Guillebert est aussi l’auteur de l’avis sur les Hussites – la proximité matérielle dans le paragraphe tient lieu de la connexion logique du raisonnement. Immédiatement à la suite est implicite~ment soutenue l’idée voulant que Guillebert, auteur de l’avis sur les Hussi~tes, a aussi composé l’avis de 1439 et par conséquent l’Instruction. Cette affirmation implicite va à contre-courant du syllogisme proposé explicite~ment par Potvin : il présuppose l’attribution « indubitable » de l’avis de 1439 à Guillebert et il utilise la similarité des écritures pour conclure que l’avis sur les Hussites est aussi de la main de Guillebert. Pourtant, la conclusion explicite n’ajoute rien à l’argumentation principale, qui ne vise pas à identi~fier l’auteur de l’avis contre les Hussites, mais celui de l’Instruction. Certes, il est vrai que le rapport d’ambassade est écrit d’une main régulière assez semblable à celle qui rédigea la copie définitive de l’avis de 1439, mais l’on ne peut affirmer une identité indubitable [74]. Mais quand bien même ce serait le cas, la main peut toujours être celle d’un secrétaire. Il convient de préciser en outre que ce n’est pas la main régulière du texte principal de l’avis de 1439, mais celle des corrections que Potvin juge autographe (9). Une identité des mains ayant opéré ces corrections et celles de l’avis sur la guerre contre les Hussites (11) est pour le moins douteuse [75]. Par conséquent, la qualité d’auteur de l’avis sur les Hussites, pour Guillebert, est incertaine non seulement parce que l’auteur de l’avis de 1439 n’est pas identifié avec certitude (7-8), mais en plus parce qu’il n’y a pas de relation indubitable entre les deux avis.
En conclusion, la plupart des arguments de Potvin conduisent aussi bien à Hugues de Lannoy qu’à son frère Guillebert. Seul le rapport d’ambassade est sans doute à attribuer à Guillebert, mais il ne permet pas de tirer des conclusions sur le reste du corpus.
 
6. Attribution de l’Enseignement de vraie noblesse à Hugues de Lannoy
 
 
Les recherches menées sur l’Enseignement de vraie noblesse aident à éclairer les activités littéraires des deux frères. Il est évident que, pour Potvin déjà, Hugues de Lannoy eût été, après Guillebert, un excellent candidat pour la paternité de l’Instruction et de l’avis de 1439. S’il s’est prononcé en faveur de Guillebert, c’est parce que, malgré sa connaissance assez vaste des sources permettant d’élaborer la biographie d’Hugues [76], il a ignoré, tout au moins partiellement, l’Enseignement de vraie noblesse et quelques autres pièces qui vont être évoquées plus loin. Chaque argument relatif à l’un des trois textes s’appliquant aussi, avec force, aux deux autres, ce seront les liens assez évidents entre l’Enseignement de vraie noblesse et Hugues de Lannoy qui permettent d’emporter la décision quant à son statut d’auteur des trois textes.
Un premier indice est constitué par la désignation de l’auteur de l’Ensei~gnement de vraie noblesse, dans le ms. B.L. Harley 4 397 sous l’appellation de Seigneur de Santes :
Le livre de l’Imagination au Pelerin de Haulx fait par monseigneur de Santes [77].
Cette expression apparaît également deux fois dans l’inventaire de la biblio~thèque de Charles de Lalaing (env. 1506-1558). Le titre de l’œuvre se réfère au cadre narratif :
Le Pelerinage de Haulx composé par Monseigneur de Sante à l’enseignement des princes escript à la main. L’Imagination au pelerin de Haulx fait par monseigneur de Sante, compillé par reverend pere en Dieu Ghillame evesque de Tournay [78].
L’éditrice de l’inventaire n’a pas identifié les deux textes. En fait, on peut même identifier le manuscrit de la deuxième entrée. Il s’agit du ms B.L. Harley 4 397 déjà évoqué, qui se retrouve entre les mains de l’arrière-neveu de Charles, qui porte le même nom que lui (1569-1626) [79]. L’entrée fautive dans l’inventaire est composée de l’incipit du premier et de l’explicit du dernier texte du recueil, lequel s’intitule :
Cy fine ung brief et utile traittiet de conseil Compile par Reuerend pere en dieu Guillaume euesque de Tournay [80].
Il est utile de préciser que cette deuxième entrée dans l’inventaire de Charles de Lalaing est suivie de celle-ci : Instruction d’un josne prinche pour se bien governer envers Dieu et le monde contenant huict chappitres escript de Jossequin [81]. Le dénommé Jossequin n’est probablement pas l’auteur de l’œuvre, mais Jossequin de Lattre, receveur du château de Lalaing autour de 1518, lequel a copié l’œuvre. Il est d’ailleurs aussi connu pour avoir été le copiste du Livre des faits de Jacques de Lalaing [82]. Le nombre de chapitres indiqué dans l'inven~taire est identique à celui de notre Instruction d’un jeune prince.
Ainsi, manuscrits et entrées d’inventaire de bibliothèque signalent un auteur connu sous le titre de seigneur de Santes. Mais qui a reçu ce titre ? Hugues de Lannoy a acheté la seigneurie de Santes en 1422 [83]. Après sa mort, en 1456, le titre est passé à son frère Guillebert [84]. Malheureusement, aucun des manuscrits n’est daté avec précision. En revanche, le cadre narratif nous indique que le narrateur de l’Enseignement a eu une vision non loin de l’église Notre-Dame de Hal, précisément le 5 mai 1440, date à laquelle le seigneur de Santes était Hugues [85]. À ce stade, chacun des deux frères peut avoir été l’auteur de l’œuvre qui nous intéresse, même si Hugues possède un léger avantage.
Sur un autre plan, un inventaire des manuscrits d’Antoine de Lalaing (env. 1480-1540) attribue au moins un livre à Hugues de Lannoy (s’agit-il de son auteur ou seulement du possesseur antérieur ?), mais nous en ignorons le titre :
ung petit livret, escript à la main, de Messire Hugues de Lannoy [86].
Un élément plus concret se trouve dans l’Add. Ms. 15 469 de la British Library, dont nous ignorons le propriétaire. À la suite de l’Enseignement, qui est présenté sous le titre d’Imaginacion de la vraye Noblesse, le manuscrit propose l’épitaphe d’Hugues de Lannoy [87]. Qui plus est, sur les fermoirs de ce manuscrit, l’on trouve des armes, qui peuvent être identifiées comme étant celles d’Hugues, et non de Guillebert de Lannoy [88].
Peut-on tirer des conclusions de la transmission des manuscrits, eu égard au fait que très souvent les manuscrits sont cédés à parents et amis ? Le lecteur répondra lui-même à cette question. Il convient toutefois de noter qu’un exemplaire de l’Enseignement a appartenu à Richard Neville, comte de Warwick, au père et au grand-père duquel Hugues de Lannoy a rendu visite pendant sa mission en Angleterre, en 1433 [89]. Parmi les détenteurs de l’Ensei~gnement figure aussi Philippe de Croÿ, qui a été apparenté à Hugues de Lannoy – et non à son frère Guillebert [90]. Les manuscrits de Warwick et de Philippe de Croÿ portent tous deux la devise de Warwick [91]. De plus, Philippe de Croÿ figure parmi les exécuteurs testamentaires de l’épouse d’Hugues, Marguerite de Bécourt, décédée le 21 août 1461 [92]. Le testament est daté du 14 juin 1460.
Ce testament nous apporte des informations beaucoup plus importantes quant à l’identité de l’auteur de l’Enseignement. Parmi les différents legs, l’on trouve vingt-et-un livres qui seront présentés ici en détail et si possible identifiés. L’on ajoutera par ailleurs les éléments fournis par l’Enseignement de vraie noblesse, l’Instruction d’un jeune prince et les Enseignements paternels [93]. – le livre des xij. signes, pour Antoine de Croÿ [94]: probablement Les Douze signes du firmament [95].
ung livre de Valère, pour Jean de Croÿ [96]: Valère Maxime, Facta et dicta memorabilia, dans la traduction de Simon de Hesdin et de Nicolas de Gonesse. Il s’agit du K.B.R. ms. 9 078. M. Debae estime que Philippe de Croÿ a acquis son exemplaire après 1475, parce que, cette année-là, il a obtenu la permission d’ajouter à son blason les armes de Ferdinand d’Aragon [97]. L’on peut quand même penser que Philippe a hérité ce manuscrit de son père. Dans les Enseignements paternels on trouve le passage suivant :
Regarde Vallerianus Maximus, Tulle, Lucain, Orose, Saluste, Justin et autres hystoriographes, et tu trouveras merveilles de telz exemples honnourables et sans nombre et comment nos devanciers amèrent honneur et le bien publicque [98].
Dans l’Enseignement de vraie noblesse se trouvent deux passages :
>Il doit eslongier et fuyr gloutonnie et oiseuse, car ceulx qui hantent les armes ne doivent pas vivre mignotement ne delicieusement, ainsi que l’en peut veoir clerement ou livre de Valere ou chappitre de discipline de chevalerie [99]. Et a ce propoz on treuve es livres de Politiques d’un roy de Lachedomone nommé Theopompus qui moult puissaument regna, et estoit marié a tresnoble dame, de laquelle avoit moult belle generacion. Un jour assambla ses prochains de linaige et estat de son royaume. Et illec, sans requeste de nulz, fit edis et ordonnances par lesquelles il diminua et amenry en moult de parties son auctorité royal, et osta pluseurs chairges et usances que lui ou ses predecesseurs avoient mises sur le peuple. Et quant la roynne sa femme entendi ceste chose, elle fust moult troublee et lui dist : « Tresnoble roy, que faites vous ? Qui vous meult a voloir amendrir vostre seignourie et auctorité royal ? Pourquoy ne la laissies vous a voz enfans en tele valeur, haultesse et prouffis que jusques en cy l’avez maintenue ? » A quoy le roy respondi : « Se je ne delesse a mes enfans si grans prouffis que jusques en cy ay euz sur mes subgietz, je leur laisseray seignourie de plus longue duree [100]».
mon grant psaultier, pour Marie de la Bare [101] : non identifié.
le livre du jeu d’eschez moralisé, pour Philippe de Croÿ, seigneur de Sempy (le fils d’Antoine) [102]: Jacques de Cessoles, Liber de moribus hominum et officiis nobilium ac popularium super ludo scaccorum, traduit par Jean de Vignay ou par Jean Ferron, Le Jeu des échecs moralisés. Il s’agit très probablement du ms. K.B.R., 11 136 avec le blason et la devise du cousin du seigneur de Sempy, Philippe, comte de Chimay [103].
ung livre de l’arbre des batailles, pour Jean de Lannoy [104]: Honoré Bouvet, L’Arbre des batailles [105]. On retrouve quelques ressemblances avec cette œuvre dans l’Enseignement de vraie noblesse, mais ce dernier ne remonte pas nécessai~rement à cette source. Dans la Lettre à Loys de Jean de Lannoy, on ne trouve aucune trace de l’Arbre des batailles [106].
L’Enseignement de vraie noblesse
Et jassoit ce qu’il peut sambler aux jones
princes, chevaliers ou escuiers, que ceulx qui
en telz matieres parlent et se maintiennent
fierement, usans de haultaine langaiges, se y
portent grandement ou gardent leur hon-
neur, ¶ a la verité ung deffendeur, selon les
droiz en tel cas acoustumez, a trop
d’avantaiges en maintes manieres. Et com-
ment qu’il voise, le jugement de camp est trop
dangereux et perilleux, car l’en y met en
aventure, comme il peut sambler, ame, hon-
neur, corps et chevance. Et si est chose
deffendue selon nostre foy et Eglise
chrestienne, et comme dient les clers, c’est
tempter Dieu et sa divine puissance [107].
L’Arbre des batailles
Et sur ce propos il y a une decretale qui
raconte une histoire et dist que une fois en la
cité d’Espolete furent deux freres accusez de
larrecin pourquoy selon la coustume d’icelui
pays les en convint defendre en champ clos.
Et jasoit ce que de ce mefait à la pure verité ils
fussent innocens du cas toutefois ils furent
desconffis. Si ne tarda guaires aprés ce que
celui qui avoit commis le larrecin fut trouvé
en la cité mesme. Et pour ceste cause les drois
canons ont reprouvé ceste maniere de ba-
taille. La seconde raison si est car quant ung
homme si veult par telle maniere prouver son
droit il veult Dieu tempter et esprouver se
Dieu en telle bataille monstrera justice, et
comme vous pouvez sçavoir ce n’est pas deue
chose ne licite de tempter Dieu [108].
Car quant gentil homme trespasse les
commandemens et ordonnances de son capi-
taine ou qu’il se depart sans licence, ou lieve
commocion en une armee entre les
compaignons et gens de guerre, mesmement
quant c’est pour la deffence du lieu dont il
tient sa terre.
Car il doit bien savoir et jugier en lui mesmes
qu’il ne se acquitte pas loyaument envers son
prince, et qu’il en doit estre pugnis. Si s’en
doit garder sur tant qu’il ayme sa vie, hon-
neur et chevance. Et de telz gens doivent les
princes prendre grant pugnicion. Car c’est
espece de trahison. Et font plus a blasmer et
reprendre sans comparoison, que une
communaulté de peuple qui aucuneffois
s’eslievent par simplece ou faulce de jus-
tice [109].
Aprés le (le chief) doibt perdre celui qui
procure comment en l’ost ait dissension et
rumeur mortelle les ungs contre les
aultres [110].
Et paravant long temps, le poeuple de envi-
ron Romme esleurent a seigneur ung nommé
Saturnus ou Saturne, qui par un sien fil avoit
esté dechaciés, comme l’en treuve es histoires.
La cause de son election fu qu’ilz le virent
sage et de grant discretion, et fu le premier es
parties d’Italie qui trouva la maniere de
labeurer la terre et y semer du froument, car
paravant son temps l’en n’avoit pas semé blé,
mais croissoit en divers lieux, ci un espicq, la
un autre, comme l’en voit venir de la terre
pluseurs autres choses.
Et quant le peuple ot congnoissance que par
son sens et moien ilz vindrent a la
substentation de avoir pain pour eulx vivre,
ilz le prindrent en si grant amour et chiere
qu’ilz l’eslurent a seigneur, non pas a sei-
gneur seulement, mais comme gens abusez
l’aurerent comme Dieu [111].
Si devez sçavoir que avant la fondation de
Romme en celui pays estoit seigneur ung qui
se nommoit Saturne lequel eut ung fils qui
eut si grande haine à son pere qu’il le contrai-
gnit tellement que Saturne s’enfuit et se
mucha es bois qui estoient pres du lieu où se
siet à present la noble cité de Romme. Et pour
celle cause ces parties furent appelées au
temps ancien Lombardie l’escondite. Celui
Saturne apprist aux gens de celle contrée à
faire mansions, à labourer les terres, à semer
les blez, à planter les vignes et à vivre comme
creatures ont accoustumé de faire, car
paravant leur façon de vivre n’estoit que de
anger glans, pommes et poires sauvages,
chastaignes et autres fruits et herbes comme
font les bestes. Et pour les vertus dont les
gens du pays le trouverent garny ils le firent
leur seigneur et plusieurs d’entre eulx le
appelerent dieu [112].
Il convient d’ajouter par ailleurs que l’auteur de l’Enseignement ne semble guère apprécier les manuels de guerre, un genre littéraire dont il stigmatise le caractère éphémère :
De la maniere de combatre, ne de la conduite et soubtileté des batailles es fais de guerre, d’assaillir, prendre villes ou chasteaulx ou les deffendre, ne des manieres que en tel cas appartient, me deporte d’en faire longues paroles. Car anchiennement en ont esté fais tant de livres qui en parlent en diverses manieres, par lesquelx on peut veoir moult de beaux enseignemens et bien prouffitables, qui regarder y veult. Mais pour les muances et soubtiletez qui journelement se treuvent es guerres, et de ce que y appartient, les princes s’en doivent conseillier, et en user selon la coustume des pays ou les guerres se font, par l’advis des saiges et vaillans qui journellement s’y employent, etc. Car l’en dist en commun parler, qu’il n’est prophete que le temps, car selon ce que les afferes changent, fault souvent muer conseil [113].
ung livre qui est traictier des dix commandemens de la loy, pour Jacques de Jauche, seigneur de Mastaing [114]: B. Schnerb émet l’hypothèse d’une traduc~tion française du De preceptis Dei de Jean Gerson [115].
ung livre qui traite du gouvernement des roix, des princes et de toutes gens, pour Jean de Melun, seigneur d’Antoing [116]. Étant donné le nombre important de miroirs de princes, il semble impossible d’identifier cette œuvre avec préci~sion. Diverses possibilités : le De regimine principum de Gilles de Rome, dans la traduction de Henry de Gauchy [117], le Liber de informatione principum, anonyme, dans la traduction de Jean Golein [118], la traduction anonyme du De regimine principum de Thomas d’Aquin [119], peut-être même une traduction du Secretum secretorum [120]. L’imprécision de cette entrée se fait encore plus saillante si l’on considère le titre que donne précisément l’ex-libris de Charles de Croÿ à l’Enseignement de vraie noblesse d’Hugues de Lannoy. L’entrée originale – C’est ung livre qui traicte d’aucuns miracles fais par notre dame de Hals et de pluseurs aultres enseignements, lequel est à monseigneur Charles de Croy conte de Chimay [sign.] Charles – est partiellement rayée et remplacée par : C’est ung livre qui traicte d’aucuns einseignements des roys et princes, lequel est à [] [121]mon livre de cronicques de France, pour Jean de Rubempré, seigneur de Biévène [122]: il s’agit probablement des Grandes chroniques de France [123] ou des Chroniques de Jean Froissart, mais il existe aussi une collection de chroniques de Flandre connues sous ce titre [124]. Il est peu probable qu’il s’agisse de ce fragment des Chroniques d’Enguerrand de Monstrelet dont Hugues de Lannoy a été en possession [125]. Les éléments d’histoire de France que l’on découvre dans les œuvres d’Hugues ne proviennent pas nécessairement de sources écrites.
le livre de la chétiveté de la misérable condition humaine, pour Agnès de Craon, abbesse de Notre-Dame de Messines [126]. En principe, deux possibilités doi~vent être envisagées. Le De contemptu mundi du pape Innocent III a souvent été copié sous le titre De miseria humanae conditionis, traduit par Le Livre de la misère humaine [127]. Si la similarité des titres suggère une telle identification, l’on ne possède aucune trace de la réception de cette œuvre dans celles y comparées – l’explication pourrait être que Marguerite de Bécourt est la seule à l’avoir utilisé. L’idée qui semble prévaloir dans l’Enseignement est que, dans ce monde, la gloria Dei peut être obtenue grâce à la renommée ; elle se trouve en réelle contradiction avec le sens de l’œuvre d’Innocent [128]. Il est donc peu probable que l’auteur de l’Enseignement ait utilisé cette œuvre sans exprimer sa position de façon explicite, comme il l’a fait avec les Préceptes d’Aristote. C’est exactement le contraire avec le De casibus virorum illustrium de Boccace, dans la traduction de Laurent de Premierfait. Dans ce cas, c’est le titre qui ne serait pas très orthodoxe : l’œuvre figure souvent sous le titre de Le Cas des nobles hommes et femmes [129], Le Livre des cas et ruysne des nobles hommes et femmes renversés par Fortune [130], Le Livre de Bocace des nobles malheureux [131] ou Malheu~reuses fortunes et fins des nobles hommes et femmes [132]. Mais si on regarde les mentions de seconde main, l’on peut constater une plus grande diversité dans la manière de le désigner. Le titre donné ultérieurement au manuscrit de Louis de Bruges est accompagné d’un ex-libris qui parle du Livre du dechiet des nobles hommes [133]. Le Petit traictyé de noblesse évoque Le Livre des tresbuchemens [134]. Dans l’Enseignement de vraie noblesse se trouve une référence explicite à cette œuvre de Boccace [135].
ung livre de Boece de consolation, pour Aleaume de Lompré [136]: Boèce, De consolatio philosophiae, peut-être dans la traduction de Renaut de Louhans, La Consolation de la philosophie [137]. On ne retrouve pas de référence explicite à ce livre dans les trois œuvres d’Hugues. Il y a beaucoup d’allusions topiques à Fortune, mais il est à remarquer qu’Hugues ne suit pas le raisonnement subtil de Boèce sur la gloire divine et la gloire terrestre [138].
le livre de Boece de consolation modus et ratio, pour Philippe Frémault [139], un autre Boèce, De consolatio philosophiae, en compagnie du Livre du roy Modus et de la royne Ratio, destiné à Henri de Ferrières [140].
le livre des exemples, pour Jeanne de Ligne, épouse de Jean de Lannoy [141]: non identifié [142].
ung livre nommé tulle de vielesse, pour Georges Gherbode [143]: Ciceron, De senectute, dans la traduction de Laurent de Premierfait