2004
Le Moyen Age
Hugues de Lannoy , auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des
Enseignements
paternels
Bernhard STERCHI
The paper argues that Hugues de Lannoy is the author of the
Enseignement de vraie noblesse. It also questions the authorship of the
Instruction d’un jeune prince and the Enseignements paternels hitherto
attributed by Charles Potvin to Hugues’ brother Guillebert. Since neither
Potvin nor the present paper can produce more than circumstantial evidence, the
argumentation is comparative. If Potvin’s arguments are valid, they must
according to their own logic include the Enseignement in the corpus of texts
written by the same author. Once this is established, the reasons speaking in
favour of Hugues clearly outnumber those in favour of Guillebert.
Mots-clés :
littérature didactique française, Hugues de Lannoy, Enseignement de vraie noblesse, Instruction d’un jeune prince, Enseignements paternels.
The paper argues that Hugues de Lannoy is the author of
Enseignement de vraie noblesse. It also questions the authorship of Instruction
d’un jeune prince and of Enseignements paternels hitherto attributed by Charles
Potvin to Hugues’ brother Guillebert. Since neither Potvin nor the present
paper can produce more than circumstantial evidence, the argumentation is
comparative. However, if Potvin’s arguments are valid, they must according to
their own logic include Enseignement de vraie noblesse in the corpus of texts
written by the same author. Once this is established, arguments in favour of
Hugues clearly outnumber those in favour of Guillebert.Keywords :
French didactic literature, Hugues de Lannoy, Enseignement de vraie noblesse, Instruction d’un jeune prince, Enseignements paternels.
Le principal dessein de notre étude est d’attribuer l’
Enseignement de vraie noblesse à Hugues de
Lannoy
[1]. Toutefois,
compte tenu des ressemblances majeures entre cette œuvre et l’
Instruction d’un jeune prince, jusqu’à présent
concédée à Guillebert de Lannoy, la recherche se doit de prendre également en
considération cette dernière attribution. En outre, les
Enseignements paternels ayant été
également attribués à Guillebert, là encore sur la base de similitudes
textuelles, cette paternité devra pareillement être remise en question. Ainsi,
l’identité de l’auteur de l’
Instruction d’un
jeune prince et des
Enseignements
paternels s’éclaire au travers de celle, réexaminée, de l’
Ensei~gnement de vraie noblesse. La
démonstration comportera sept étapes : la liste des manuscrits de l’
Enseignement de vraie noblesse, l’analyse des
hypothèses émises à propos de l’auteur de ce texte, l’affirmation selon
laquelle l’auteur de l’
Enseignement de vraie
noblesse, de l’
Instruction d’un jeune
prince et d’un
avis
politique de 1439 est une seule et même personne, l’exposé de l’argumenta~tion
avancée par Ch. Potvin en faveur de Guillebert de Lannoy comme auteur de
l’
Instruction d’un jeune prince, la
contestation de cette argumentation, la présentation des indices favorables à
une paternité d’Hugues de Lannoy à l’égard de l’
Enseignement de vraie noblesse et enfin la
discussion des arguments relatifs aux
Enseignements paternels.
1. Manuscrits de l’Enseignement de
vraie noblesse
Voici la liste des dix manuscrits existants de l’Enseignement de vraie noblesse, également connu
sous le titre d’Imaginacion de vraie
noblesse, d’Imaginacion de Notre dame
de Hals, de Pèlerinage d’un chevalier
à Nostre-Dame de Hal ou même de Livre
de l’estat de noblesse et chevalerie.
- BRUXELLES, Bibliothèque Royale Albert
Ier, ms. 10 314
[2];
- BRUXELLES, Bibliothèque Royale Albert
Ier, ms. 11 047
[3];
- BRUXELLES, Bibliothèque Royale Albert
Ier, ms. 11 049
[4];
- CHANTILLY, Musée Condé, ms. 1 445
[5];
- GENÈVE, Bibliothèque publique et universitaire, ms.
français 166
[6];
- LONDRES, British Library, Royal ms. 19 C VIII
[7];
- LONDRES, British Library, ms. Harley 4 397
[8];
- LONDRES, British Library, Additional ms. 15 469
[9];
- PARIS, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 2 329
[10];
- PARIS, Bibliothèque Nationale de France, ms. français 1
227
[11].
2. Hypothèses émises à propos de l’auteur de l’Enseignement de vraie noblesse
Jusqu’à ce jour, personne n’a tenté d’identifier avec précision
l’auteur de l’
Enseignement de vraie
noblesse. Quelques suggestions ont été faites, mais elles sont
toujours entachées de doutes. F. Hachez, dans sa description détaillée du ms.
10 314 de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, n’ose pas proposer une
hypothèse, mais il constate une ressemblance entre l’
Instruction d’un jeune prince et l’œuvre dont il
parle. Par ailleurs, il estime que l’auteur est proche de Guillebert de
Lannoy
[12]. C’est là
le point de départ du raisonnement de G. Doutrepont. Outre l’article de F.
Hachez, il connaît le ms. K.B.R. 11 047 et les entrées de Barrois
[13]. Comme il sait également
que le ms. B.L. Harley 4 397 s’intitule
Livre de
l’imagination au pèlerin de Haulx, fait par Mr de
Sante
[14],
il suppose que son auteur est soit Guillebert soit Hugues de Lannoy, mais il
met l’accent sur la fragilité des conclusions fondées sur de simples analogies
textuelles
[15].
Peu d’auteurs se sont aventurés plus loin. C.G. van Leeuwen se
réfère à Hachez, en comparant pour la première fois des passages plus longs de
l’
Enseignement de vraie noblesse et de
l’
Instruction d’un jeune prince ; il
tient pour probable qu’un même auteur a composé les deux œuvres
[16]. Mais il ne met pas en
doute l’attribution de l’
Instruction à
Guillebert. M. Vale perçoit d’autres ressemblances entre les deux textes,
surtout entre le quatrième chapitre de l’
Enseignement et l’
Instruction, mais il n’ose pas tenir ce dernier
pour autre chose qu’une œuvre anonyme
[17]. Fr. Lyna attribue le ms. K.B.R. 11 049
à Guillebert, mais il ajoute un point d’interrogation
[18]. Dans un article biogra~phique sur
Guillebert, J. Paviot se montre très prudent sur cette question – « on lui
attribue aussi l’
Enseignement de la vraie
noblesse» ; il se réfère proba~blement à Lyna
[19]. M. Debae parle d’un texte anonyme,
mais elle suit Hachez en ajoutant – avec les mots de Doutrepont : « Par son
cadre et ses idées, l’
Enseignement de vraie
noblesse se rapproche singulièrement de l’
Instruction d’un jeune prince (c. 1450)
attribuée à Guillebert de Lannoy
[20]. » B. Schnerb adopte la prudence de
Doutrepont
[21]. Ph.
Contamine, qui est l’un des rares auteurs à avoir cité des passages entiers de
l’œuvre, ne tente aucune attribu~tion
[22]. Cl. Lemaire, en revanche, parle du
haut degré de certitude avec lequel on peut attribuer l’
Enseignement à Guillebert
[23]. Seule L. Visser-Fuchs estime
aujourd’hui que l’
Enseignement a été
écrit par Hugues de Lannoy
[24]. Donc, dans l’ensemble, jusqu’à présent, la
recherche s’est prononcée en faveur d’une paternité de Guillebert ou d’Hugues
de Lannoy, avec peut-être une légère préférence pour Guillebert, parce que
Enseignement et
Instruction se rassemblent.
3. L’Enseignement de vraie
noblesse, l’Instruction d’un jeune
prince et un avis de 1439
ont été écrits par un même auteur
À dire vrai, l’
Enseignement de
vraie noblesse est proche de divers textes attribués à Guillebert de
Lannoy par Ch. Potvin. Il s’agit tout d’abord de l’
Instruction d’un jeune prince et d’un
avis politique, auquel Potvin assigne
la date de 1439
[25].
Les ressemblances entre ces deux derniers textes, telles qu’énoncées par
Potvin, permettent de conclure à une rédaction des deux œuvres par la même
personne. Il y a et des passages où les textes sont identiques, et une même
pensée exprimée sous des formes différentes
[26]. Les extraits qui suivent sont destinés à montrer
les ressemblances existant entre les trois textes (l’
Instruction et l’
avis
utilisés par Potvin et l’
Enseignement de vraie
noblesse), avec une proximité au moins égale à celle perçue par
Potvin.
L’on trouve en grand nombre de véritables décalques entre
l’Instruction et l’Enseignement. En voici quelques exemples
:
Instruction d’un jeune
prince, p. 354 :
Et pour parler de ces vertus,
prudence est la
première nommée et est la
fontaine dont
sourdent toutes bonnes
meurs.
Elle a en soy, qui bien la
considère, les vertues
de l’âme. C’est assavoir foy,
espérance et
charité. Et, selon nostre
langue, prudence
vault autant à dire que sens
parfait ou cler
entendement, par le moyen de
quoy, avec la
grâce divine, nos prédicesseurs
ont eu par ci
devant congnoissance que
Jhésucrist est vray
Dieu, tout puissant et parfait,
et en qui l’en
doit croire et obéir à ses sans
commandemens,
doctrines et église
cristienne.
Prudence est le miroir cler et
luisant où toute
créature se poeut vëoir, et qui
bien s’i mire il
congnoist toutes ses defaultes
et voit ce que
lui messiet et dont il poeut
estre blasmé et
reprins, la povre et vile
matère dont il est crée,
le lignage dont il est issu,
ses vices et
deffaultes, souvent pense à la
mort, à la gloire
de paradis et aux horribles
paines d’enfer.
Elle aime science et diligence,
et jamais ne
dist ne entreprent chose que
par avant n’ait
empensé et estudié quelle fin
il en poeut
venir.
Enseignement de vraie
noblesse, K.B.R., ms.
11047, f° 9 v° s. :
Prucende est la premiere
nommee. Et aussi
c’est la souveraine de toutes
vertus, c’est la
fontaine et russeau dont
sourdent toutes [f°
10 r°] sciences.
Elle a en soy les quatre vertus
de l’ame,
humilité, carité, patience et
chasteté, et pour
en parler selon nostre langue
franchoise :
Prudence vault autant a dire
que sens parfait
ou cler entendement, par le
moien de quoy et
de la grace Divine noz
predecesseurs par cy
devant ont eu congnoissance que
Jhesucrist
estoit et est Dieu tout
puissant et parfait, en
qui l’en doit croire fermement
et obeir dili-
gemment a ses sains
commandemens, doc-
trine et Eglise
chrestienne.
Prudence est le mirouer cler et
luisant ou
toute creature se peut veoir.
Et qui bien se y
mire, il congnoist son estat,
la povre et vile
matiere dont il est cree, le
linaige dont il est
yssus, ses vices et faultes.
Souvent pense a la
mort, aux gloires de paradis et
pareillement
aux crueles paines d’enfer.
Elle ayme dili-
gence, honneur,
experience.
Jamais ne dist ne fait chose
que par avant
n’ait estudié et pensé a quel
fin il en peut
advenir.
Instruction d’un jeune
prince, p. 411 :
Chevalier à droit eslëu doit
estre de très noble
et france condition. Laquelle
francise est de
grant excellence et
recommandation, qui
bien la scet conduire, comme
dessus est
touchié. Et à en parler selon
nostre langue, la
personne france en soy ne
poeult souffrir ne
endurer servage. Et selon la
parole de
pluseurs philosophes, ilz sont
deux manières
de serfz. C’est assavoir les
uns par nature et
les aultres par la loy
[…]
Enseignement de vraie
noblesse, K.B.R., ms.
11047, f° 33 :
Chevalier a droit esleu doit
estre de noble et
franche condition, laquelle
franchise est de
moult grant recommandition, qui
bien y
veult regarder. Car elle
procede d’entre vertu
et verité.
Et a parler proprement selon
nostre langue
franchoise, la personne franche
en soy ne
peut souffrir
servage.
Et selon la parlole des
philozophes ilz est deux
manieres de serfz, c’est
assavoir les ungs par
nature et les autres par la loy
[…].
Enseignement de vraie
noblesse, K.B.R., ms.
11047, f° 11 :
Instruction d’un jeune
prince, p. 357 :
l’effusion du sang, de lui ne
d’aultres, ne le
poeut esbahir ne doubter ; la
mort luy samble
petite paine à endurer, pour
acquérir hon-
neur et bonne renommée. Que en
diroie je
plus ? elle est comme
invaincable tant qu’elle
ait raison et justice en sa
compaignie.
l’effusion du sang, de lui ne
d’aultres, ne le
poeut esbahir ne doubter ; la
mort luy samble
petite paine à endurer, pour
acqérir honneur
et bonne renommée. Que en diroy
je plus, elle
est comme invariable puis
qu’elle a prudence
et justice en sa
compagnie.
Évidemment ce type de copie textuelle ne se retrouve pas dans
l’avis. Cette absence s’explique par
le fait que ce texte se concentre sur la situation de Philippe le Bon, sur son
gouvernement et sur ses voisins.
À elles seules, les citations littérales ne permettent pas de
présumer une identité d’auteur, parce que l’on peut très bien conclure que l’un
a copié l’autre. Cette possibilité s’avère déjà beaucoup moins probable dès
lors qu’une même pensée est exprimée sous des formes différentes. Ainsi, dans
de longs passages, l’Instruction et
l’Enseignement transmettent une même
idée sous une forme et dans un cadre narratif différents. Les similitudes
textuelles sont combinées avec des identités de motifs, de principes, et des
variations dans la poursuite d’un argument. L’établissement de ces parallè~les
doit faire l’objet d’une édition critique. L’on devra se contenter ici de
quelques exemples :
Instruction d’un jeune
prince, p. 407 s :
Et, par dessus toutes ces
ordonnances,
ancores, par les princes du
temps de lors fu
avisé par grant déliberation
que, entre le
nombre des chevaliers ainsi
eslëuz, en y
auroit qui, par grant
excellence de vertu, sens
et vaillance, esquelz l’en se
pouroit confier en
ung grant affaire, lèveront
ensengnes que de
présent l’en nomme banières
soubz lesquelles
enseignes auroit certain nombre
de cheva-
liers et combatans pour
acompaignier
lesdictes banières. Et ceste
chose sambla aux
princes et à la chevalerie du
temps de lors
chose très prouffitable pour ce
qu’il est de
néccessité aucunes fois en
l’exercite de guerre
de se départir en pluseurs
parties, et d’aultre
part sambla que les chevaliers
et jennes
compaignons, esleuz pour la
guerre, seroient
par ce moyen mieulx tenus en
ordonnance et
discipline soubz les capitaines
ordonnez à
porter lesdittes banières et
enseignes que
aultrement. Mais il fu deffendu
que nulz ne
fust si hardy de lever banières
ne enseignes se
ce n’estoit par l’ordonnance
des princes. Et
ancores se devroit ainssi
faire, se les choses se
conduisoient par raison. Et en
ce temps,
ceulx qui furent ordonnez à
porter enseignes,
les firent paindre et figurer
chascun à son
plaisir de diverses couleurs,
et pareillement
firent les chevaliers en leurs
escus, car en ce
temps l’armure et deffense le
plus estoit
d’escu. Et la cause pour quoy
les banières et
escus, que de présent selon
l’usage commun
sont nommez armes ou blasons, y
ot deux
raisons, l’une générale et
l’autre espéciale. La
générale fu que belle chose est
à vëoir, après la
resplendisseur du fer et de
l’achier, la richesse
et beaulté des couleurs dont
les enseignes,
banières, escus ou cottes
d’armes sont faittes
et pointurées, et beau parement
en bataille
pour paour et espoentement aux
ennemis. La
seconde, en particuler, fut
afin que l’en pëust
avoir congnoissance de ceulx
qui faisoient en
armes aulcune vaillance digne
de recomman-
dation. Car anciennement, quant
ilz
faisoient aulcune excellente
vaillance en ar-
mes, ilz en estoient très
honnourés et en
recepvoient riche guerdon,
comme l’en peut
vëoir es histoires, pour quoy
les chevaliers
désiroient d’avoir enseignes,
adfin d’estre
vëus et congnëus entre les
aultres.
Et en se temps, les princes
donnerent et
départirent aux chevaliers
terres et
tenemens, à chascun selon sa
valeur, que de
présent l’en nomme fiefz,
desquelz fiefz et de
la manière comment ilz ont esté
donnés
poeurt l’en vëoir es livres des
loix.
Mais les causes principales
pour quoy les
terres, fiefz et seignouries
furent données aux
banières et chevaliers, en y a
deux. L’une
pour les guerdonner des bons et
notables
services qu’ilz avoient fais et
faisoient jour-
nellement en armes, si que en
leur viellesse ils
peussent avoir de quoy vivre et
soustenir
leurs estas, car durant leur
jennesse
n’avoient aprins science ne
aultre mestier si
non de poursévir l’exercite
d’armes, qui est
chose périlleuse comme chascun
scet. Et
l’autre, adfin que les jennes
et puissans de
corps eussent povoir d’eulx
entretenir prestz
et garnis de chevaulx et
d’armes quant
mestier seroit. Et selon les
ténemens départis
et donnés pour les causes
dessusdittes, par
continuation de longueur de
temps, les armes
et blasons espécialement es
grans tènemens
sont demourés aux seignouries
dont ancores
de présent ceulx qui en sont
seigneurs ou
détenteurs en portens les noms,
armes et
enseignes. Et ou temps que
chevalerie
flourissoit en vertu, ceulx qui
lors portoient
armes ou enseignes, à toutes
lesquelles eulx
ou leurs prédecesseurs avoient
conquesté et
acquis, par vertu de corps,
renommée digne
de mémoire, quant ilz vouloient
affermer
pour vérité aulcunes grans
choses, le
promettoient sur la foy qu’ilz
devoient à
Dieu, et, en témoignage de ce,
mettoient en
emprainture de cire la fachon
de leurs armes
et leur nom, que de présent
l’en nome séel.
Laquelle leur foy et séellé,
ilz souloient tenir
et garder francement et autant
doubter l’in-
fraction de ce, que le péril de
leurs ames,
perdition de corps, de honneur
et de biens,
ayans regard au péril du
parjure ou
tesmoignage de leur nom et
armes soubz
lesquelles ils attendoient
journelement, aux
commandemens de leur princes,
victoire ou
la mort.
Enseignement de vraie
noblesse, K.B.R., ms.
11 047, f° 31 v° s. :
Encoires oultre ce que dit est
par les princes
et souverains des loix, fut
encoires advisé par
grant deliberation que entre le
nombre des
chevaliers en y avoit qui par
grant excellence
de vertu, sens, vaillance et
conduite esquels
l’en se pourroit confier et
attendre en ung
grant affaire en armes,
leveront ensengnes
que presentement l’en nomme
bannieres,
soubz laquelle enseigne auroit
certain nom-
bre de chevaliers et combatans
lesquelz
acompaigneroient et sieurroient
lesdictes
banieres ou enseignes. ¶ Et
ceste chose
sambla aux princes et
capitaines estre mouls
expedient et de grant prouffit,
pour ce que
aucunefois il est de necessité
es guerres et
batailles que l’en se departe
en diverses par-
ties, mais il fu deffendu que
nul ne
s’avanchast de mettre sus ne
eslever lesdites
banieres ou enseignes sinon par
l’ordon-
nance des princes, et encoires
se devoit ainsi
faire.
Verité est que en ce temps
selon leur
ymaginacion et en exsperance de
victoire
chacun y mist diverses
enseignes et figures de
[f° 32 r°] pluseurs couleurs. ¶
Et pareille-
ment les chevaliers prindrent
diverses ensei-
gnes qu’ilz firent paindre et
figurer en leurs
escus, car lors l’armeure et
deffense de cheva-
lier le plus estoit
d’escu.
Et la cause pour quoy tant les
banieres escus
que de present selon l’usaige
commun de
parler sont nommez armes ou
blazons furent
faites en y ot deux raisons,
l’une generale et
l’autre especiale. ¶ La
generale fu qui belle
chose est a veoir, aprés la
resplendisseur du
fer et de l’achier, la richesse
et beaulté des
couleurs dont les ensaignes,
banieres et escuz
ou cottes d’armes sont faites
et pointurees, est
beau parement en batailes pour
donner
espantement aux ennemis. ¶ La
seconde rai-
son de ceulx qui faisoient
aucuns fais
especiaulx de vaillance dignes
de grant
recommandacion, car l’en treuve
ou temps
ancien que ceulx qui faisoient
aucuns fais
d’excellente vaillance en armes
en
rechevoient le riche gueredon
d’onneur,
comme l’en peut veoir par les
histoires.
Si desiroient les chevaliers et
seigneurs
d’avoir enseignes par quoy ilz
peussent estre
veuz et recongneuz entre les
autres. Et en
cellui temps les princes
donnerent et
departirent aux chevaliers
terres et
tenemens, chacun selon
sa [f° 32 v°] valeur,
estat et auctorité, que
presentement l’en
nomme fiefs, et de la maniere
comment ilz
furent donnez peut l’en veoir
es livres des
loix.
Et les causes principales et
generales pour
quoy lesdictes terres, fiefz et
seignouries fu-
rent donnees aux bannerés et
chevaliers en y
ot deux, l’une fu pour les
gueredonner des
bons et notables services
qu’ilz avoient fais en
armes, et l’autre afin qu’ilz
eussent mieulx
puissance d’eulx tenir prestz
et garnis de
chevaulx et d’armeures quant
mestier seroit.
Et selon les tenemens departis
et donnez par
les princes, par continuacion
et longueur de
temps les enseignes nommees
armes ou
blazons, especialement es grans
tenemens,
sont demourez aux contrees,
pais et
seignouries, dont encoires
ceulx qui en sont
seigneurs ou detenteurs en
portent les armes.
Et ou temps que chevalerie
flourissoit en
vertu, ceulx qui portoient, ou
leurs succes-
seurs, les armes et enseignes,
atout lesquelles
ilz ou leurs predecesseurs
avoient conquesté
et acquis par victoire et vertu
renommee
digne de memoire, quant ilz
vouloient
certiffier pour verité aucunes
grans choses, le
prommetoient sur la foy qu’ilz
devoient a
Dieu, et en tesmoignage de ce
mettoient en
emprainture de cire la façon de
leurs armes et
leur nom, que de puis l’en
nomme seel, [f° 33
r°] la quelle leur foy, nom,
armes et seellé ilz
souloient tenir et garder
franchement, et
autant doubter l’infraction de
ce, que le peril
de leurs ames, perdition de
corps ou de biens,
aians regard au peril du
parjure de la foy de
Dieu, et d’autrepart au
reproche de defallir
ou tesmoinage de leurs armes, ¶
soubz les-
quelles ilz attendoient
journelement, en
obeissant aux commandemens de
leur
prince, victoire ou la
mort.
Pour que l’on puisse continuer à parler de similitude avec
l’
avis, il est indispensable d’avoir
recours à un argument différent
[27]. Le passage qui suit n’est pas seulement similaire
dans chacune des trois œuvres : à notre con~naissance, on ne le trouve dans
aucun autre texte et il présente une certaine originalité au sein de la
littérature normative concernant la noblesse. L’auteur y explique au prince
comment établir son budget annuel :
Avis de 1439, dans
Guillebert de Lannoy, Œuvres, p. 308
s. : Et, à correction, qui se vouldroit conduire
selon ce que l’en a de revenue, qui seroit chose raisonnable, ceste somme de
VIIIxx mille escuz se devroit départir en six parties : la première, en la
despense ordinaire de mondit seigneur et gages de ses officiers domestiques ;
la seconde, en la despense de madame la duchesse, monsei~gneur et madame de
Charlois ; la tierche, en l’extraordinaire de mondit seigneur, tant pour ses
vestemens, habillemens de corps, harnas, chevaulx, chiens et oiseaux, dons
libéraux et aumosnes ; la quarte, en l’extraordinaire de madame la duchesse,
monseigneur et madame de Charolois ; la quinte, en ambassades et messageries
pour la conduite de ses affaires, la VIe, es pencions et retenues des seigneurs
de son sanc et de ceulx de qui il est serviz. L’Instruction d’un jeune
prince, p. 398 s. : Et pour venir à
bon gouvernement, je fay mon compte par manière d’exemple que ung prince ait,
chascun an, de nette revenue, rabatu tout ce que selon raison fait à déduire,
cent mile escus, frans deniers. De ceste somme, pour pourvëoir aux affaires qui
aux princes peuvent hastivement survenir, il en doit réserver et mettre à part
la Ve partie, par manière de trésor, et du résidu que monteront ses receptes,
ordonner son estat. Car c’est tout gasté quant on met l’estat devant la recepte
; mais l’en doit, selon la grandeur des finances, ordonner l’estat, et faire
les retenues, et regarder que toutes choses soyent si raisonnablement
proportion~nées et départies, et par si bon conseil de gens en ce congnoissans,
que les choses se puissent conduire à l’avenant des finances : c’est à entendre
la despence ordinaire, les habillemens, chevaulx et harnas, appartenans au
corps, dons de charité et d’aumosnes et dons libéraulx qui appartiennent à la
haultesse de son estat et à l’entretènement des nobles hommes de ses royaumes,
et ce qu’il fault en ambassades et messages, dont l’en ne se poeult passer pour
conduite des seignouries, réfections de fortresses et d’ostelz, et ce qui
appartient pour avoir le déduit de chiens et d’oiseaulx. L’Enseignement de
vraie noblesse, K.B.R., ms. 11 047, f° 65 v° s. :
Mais princes ou puissans hommes rentez qui en
temps de paix vouldroient assambler tresors et finances par bonne maniere et
sagesse doivent de prime face enquerir a la verité combien les revenues
droiturieres de leurs pays et seignouries peuent valoir chacun an. Et de la
somme generale d’icelles rabatre et deduire les dons et amoisnes faites par
leurs predecesseurs aux eglises et hospitaulx, et les gaiges de leurs
officiers, sans l’aide desquelx ne peuent maintenir ne gouverner leurs
seignouries. Et pour sagement conduire, prince et tout homme puissant doit
veoir premiers ce qu’il lui demeure de rente et nette revenue, avant qu’il
ordonne de la despence. Car tout est gasté et perdu au regard de finances,
quant l’en met la despence devant la recepte, car l’en va avant comme ung
aveugle, etc. Prince ne homme sage ne doit riens entreprendre s’il ne scet
avant la main ou la finance se doit trouver. Desirer pluseurs choses et
cerquier nouvelletez est consummacion et destruction de finances a toutes
personnes, pourquoy prince doit avoir regard que les choses qu’ilz desirent ne
empeschent a ce qui sert a son honneur, c’estassavoir a la deffence de son
peuple, pais et subgies. Il doit considerer quants mois il y a en l’an, et
quantes sermaines ou mois. Et pour plus clerement entendre ceste matiere, et en
parler par example, je presuppose que un prince euist de nette revenue six
vings mille francs ou escus par an, ou de plus ou de mains. Il doit ceste somme
de deniers de prime fache departir en trois pars. La premiere partie, montant a
quarante mille, doit estre employee en la despense de lui, sa femme et
serviteurs domesticques. La seconde partie, montans aussi a quarante mile, se
doit partir en quatre parties, c’estassavoir dix mille pour ses vestemens et
habillemens de corps, armes et chevaulx, dix mille es refections de ses
fortesses et hostelz, aultres dix mille pour emploier en messaiges et
ambassades, sans lesquelles l’en ne peut bonnement gouverner seignouries, et
les autres dix mille qui parfont les quarante mille dessudites, pour donner
aucune partie en aumoisne et dons liberaulx a ceulx qui les servent ou aieurs,
la ou il appartendra, pour leur honneur et estaz. Et la tierche et derreniere
partie desdis vjxx mile, qui monte quarante mille, mettre en tresor et les
garder, pareillement qu’il feroit artillerie ou habillemens de guerre pour la
deffence de la chose publicque.
Des ressemblances du même type apparaissent dans la description
du groupe des conseillers les plus proches du prince. Dans l’avis,
ce paragraphe est suivi de l’esquisse d’un serment qui devait être prononcé par
les con~seillers.
Et pour deuement trouver la
manière de vivre en justice et bonne ordonnance, ung prince devroit fonder ung
conseil ce VIII, X ou XII personnes, gens notables, de bonne renommée et
conscience, et les choisir par bonne délibéracion et advis, par le conseil
desquelz il démenroit et conduiroit tous ses affaires [28].
Par contraste, l’Instruction met l’accent sur la nécessité de
choisir les person~nes les plus aptes, et le texte se poursuit avec les
meurs, estas et conditions des
conseillers.
Or y a bien manière à prince de
se gouverner droiturièrement par justice si que n’y soit trop lasche, ne
piteux, ne corrumpu par prières ne par dons, ne d’aultre part trop dur ne
rigoreux. Et pour entre ces deux extrémités user sagement, princes qui désirent
d’acquérir la grâce de Nostre Seigneur, bonne renommée et l’amour de leurs
subgetz, doivent mettre paine et faire diligence de trouver par tous leurs
royaumes et pays sept ou huit preudommes de bonne vie, sages et plains de
vertus, tant clercs, chevaliers ou aultres gens notables, pour les conseillier
en telz matères et en toutes aultres choses touchant la monarchie et
gouvernement de leurs seignouries ; car plus cler voient en justice et en
toutes choses, pluseurs, à droit eslëuz, que ung seul en
particulier [29].
L’Enseignement fait
état de ce dernier élément et poursuit en expliquant comment il faut rassembler
des avis sur les candidats.
Et pour deuement pourveoir a
leur fait, ilz ne commeteroient es notables offices principaulx, ne prochains
de leur personnes, nuls qui n’eust quarante ans passez, car quant l’en vient a
cest aage, se ung prince vouloit prendre la paine d’enquerir ou faire enquerir
des vies, meurs et condicions des personnes et comment ilz ont vescu,
c’estassavoir depuis xxv ans jusques a quarante, et quelle renommee ilz ont es
lieux ou ilz ont demouré et hanté, comment ilz se sont gouvernez, soit en
armes, en justice ou de leurs sens et conscience, il n’y a si malicieux, ne qui
tant fache couvrir ses vices, que en ces xv ans l’en ne treuve la verité de
leurs estat, meurs, vie et condicions [30].
L’analyse détaillée d’un passage des
Preceptes d’Aristote dans l’
Enseignement et dans l’
Instruction prouve que, les deux fois, l’auteur
a dû avoir sous les yeux le texte original des
Preceptes
[31]. Compte
tenu des citations plus longues qu’il contient, l’
Enseignement ne peut pas avoir été copié sur
l’
Instruction. D’un autre côté, il est
peu probable que l’auteur ait réécrit l’
Instruction d’après l’
Enseignement en omettant la deuxième partie de
l’argumentation qui y est développée.
L’Instruction d’un jeune
prince, p. 370 s. Et, à ce propos,
l’en treuve entre les enseignemens que Aristotle bailla au jeune roy Alixandre,
quant il emprist à conquester le monde, luy conseilla entre aultre choses que
ne surhaulchast jà ceulx qui par nature doivent estre bas. Et pour exemple luy
remoustra que le ruissel qui court par l’abondance de la pluye va plus
orgueilleusement que celluy qui vient de la fontaine et court tousjours. Et
pour ensiévir la parole de Nostre Seigneur, le conseil de Jetro et la doctrine
d’Aristotle, c’est grant folie aux princes et grans seigneurs de avancier et
édifier ung homme vicieux de basse condicion, car a l’homme nouvel faut trop de
choses avant ce qu’il soit pareil ne samblable à ceulx des anciens lignages,
desquelz princes et grans seigneurs pevent assez trouver en leurs royaumes et
pays pour eulx en faire servir s’ilz en vouloiet faire diligence. Hélas !
ancores n’est ce pas le fort de trouver conseilliers et officiers, puissans et
riches et de bon lignage. Maiz c’est la maistrie de trouver conseilliers et
officiers preudommes, sages, eslevés en entendement ou en science, véritables,
crémans Dieu et héans avarice, car gens de teles condicions, selon le temps qui
rengne, sont clersemés et difficilles à trouver, veu la puissance et auctorité
que a de présent convoitise, rapine et corruption, qui ont tel povoir que à
paines au jour d’uy n’y a si vaillant chevalier ne clerc, tant sace de science,
qu’ilz ne se voeullent aider de leurs malices et engins, qui est pitié. Si vous
devés sur toutes choses garder de faire chiefz de vostre conseil, voz
principaulx officiers ne prouchains de voz personnes, gens convoiteux,
corrumpus ne flateurs. L’Enseignement de vraie noblesse, K.B.R., ms.
11 047, f° 55 s. Et a ce propos Aristotle, entre
les enseignemens et remonstrances qu’il fist au roy Alixandre, lui enseigna
qu’il ne eslevast ne sourhauchast ceulx qui par nature doivent estre bas. Et
pour garder l’ordre [f° 55
v°] de son parler, il dist que le
pouvre homme sourhaucié et eslevé par coustume est orguilleux et ne veult oyr
prieres ne soy incliner a debonnaireté. Et ceste chose proeuve par l’example du
ruissel qui est enflé par l’abondance de la pluye et queurt plus
orguilleusement que la fontaine qui queurt tousjours. Mais il met ensieuvant
que raison ne deffend pas que se princes voient aucun bas homme de bonne vie et
prouffitable, qu’ilz ne le puissent bien sourhaucier et eslever, car ceulx qui
sont de bonnes meurs, jassoit ce qu’ilz ne soient riches ou de noble lignaige,
ilz ont qui mieulx vault or ne argent. Car cilz qui est povres de chatel et
riche de bonnes meurs, a chose de quoy il peut acquerir linaige et saulver son
pays. Et conclud qu’il n’est noblesse sinon en ceulx qui ont le cuer net et de
bonnes meurs. Et ainsi appert par la premiere partie de son parler que princes
et grans seigneurs se doivent faire servir de ceulx qui sont de noble lignie et
bonne generacion devant tous autres, mais en la seconde partie il samble que se
princes treuvent defaulte en ceulx de noble lignie, et que vertu et bonnes
meurs defaillent en eulx, en ce cas ilz pevent par raison eslever ceulx [fol.
56] de petis linaiges qui ont vertu et sont garnis de bonnes
meurs.
À côté de ce qui précède, l’on constate également des
ressemblances sur le plan des motifs topiques. Il s’agit essentiellement de
mots clefs comme
raison et
justice, lesquels structurent chacun
de ces trois textes
[32]. Dans l’
avis, les deux mots génèrent une formule
[33]. Dans l’
Instruction, la paire constitue le fonde~ment du
gouvernement du prince :
Cy parle du bien et du prouffit
qui vient aux princes et grans seigneurs terriens quant ils gouvernent eulx et
leurs subgetz par raison et par justice. Icy commence le IIIe
chapitre [34].
Dans l’
Enseignement de vraie
noblesse, les allégories de
Raison et de
Justice apparaissent au troisième chapitre, dans
le but d’expliquer le bon gouverne~ment aux princes de ce monde
[35]. De plus, ce texte
utilise les expressions comme formules
[36]. Ainsi l’expression
amer justice, et la faire aussi bien sur luy que sur
autruy devient, dans un deuxième passage,
aimer raison et justice, et la faire aussi bien
sur lui et sur son plusprouchain amy, que sur autruy
[37].
Ainsi, les similarités entre les textes tiennent à des passages
copiés mot pour mot, à des réécritures d’une même idée et à l’utilisation de
mots clefs identiques comme principe de construction du texte. Vu ce mélange de
copie docile et de remaniement indépendant pourtant dans un même but, il paraît
difficile d’admettre qu’un auteur a trouvé son inspiration chez un autre.
L’adaptation assez complète, assez proche de la paraphrase, d’un texte écrit
par quelqu’un autre, à côté de sa réécriture dans un cadre légèrement
différent, plus littéraire dans le cas de l’
Enseignement, serait des plus éton~nants. Par
ailleurs, compte tenu de la vogue de la citation chez les écrivains de
l’époque, de leur faible sentiment d’individualisme et de la part impor~tante
du travail de traduction et de mise en prose, l’on doit bien constater que ces
trois textes présentent des exposés assez originaux au sein de la littérature
nobiliaire de ce temps
[38]. Un auteur qui aurait reçu l’ordre de réécrire un de
ces textes aurait soit suivi son original avec davantage de fidélité, soit, à
l’inverse, affiché plus d’indépendance à l’égard dudit original, mais se serait
montré aussi plus conforme aux courants de la littérature de son temps. L’on
doit donc supposer que c’est un seul et même auteur qui a rédigé les trois
textes – du moins cette supposition s’impose-t-elle si l’on est prêt à accepter
l’attribution de l’
Instruction d’un jeune
prince opérée par Ch. Potvin, où le parallèle textuel entre
l’
avis et l’
Instruction constitue un élément clef. Mais de
qui s’agit-il ? Pourrait-il s’agir de Guillebert de Lannoy, identifié comme
l’auteur de l’
Instruction d’un jeune
prince par Ch. Potvin ?
4. L’attribution de l’Instruction
d’un jeune prince à Guillebert de Lannoy par Ch. Potvin
Une grande partie de la préface à l’édition des
Œuvres de Guillebert de Lannoy est
consacrée à l’attribution de l’
Instruction à Guillebert
[39]. Il convient de noter que ce
raisonnement détaillé va à l’encontre de l’opinion assez répandue à son époque,
selon laquelle l’
Instruction était une
œuvre de Georges Chastellain
[40]. Une partie des arguments de Potvin sert donc à
enrayer ce qu’il considère comme une erreur. L’éditeur compare le style des
auteurs (1)
[41], et,
compte tenu du cadre narratif, il se prononce en faveur d’une attribution à un
conseiller de Philippe le Bon (2)
[42]. Peu d’indices, en revanche, conduisent à Guillebert
de Lannoy. Le narrateur de l’
Instruction, qui, dans l’œuvre, est le
conseiller du roi Ollerich, s’appelle Foliant de Ional ou Yonnal
[43].
Yonnal est l’exact inverse de
Lannoy (3), et
Foliant fait référence à quelqu’un qui
voyage (
folier) à travers le monde
(4)
[44]. En outre, la
miniature de dédicace dans l’exemplaire de l’
Instruction détenu par Philippe le Bon nous
montre un auteur portant le collier de l’ordre de la Toison d’Or (5)
[45]. Dans la narration, celui
qui introduit le « manuscrit » en France a fait un voyage en Prusse et en
Livonie (6), ce qui, selon l’éditeur, renvoie à l’auteur réel, et, précisément,
à Guillebert qui a entrepris un tel voyage
[46]. Au vu de ce raisonnement, Ch. Potvin en arrive à
une conclusion « indiscutable » :
« Depuis que j’ai exposé ces idées dans la
Revue de Belgique, aucune objection ne
m’a été présentée et la commission de l’Académie qui dirige la publication de
nos écrivains, en votant l’impression des œuvres de Ghillebert de Lannoy, y
compris l’Instruction, s’est rangée de
cet avis. Je puis donc considérer mes conclusions comme admises. Ainsi tout
concourt à l’évidence : ce livre n’est pas du verbeux Chastel~lain ; on ne peut
en lire le prologue ni en voir les miniatures ni en apprécier le style sans
l’attribuer au plus foliant des de
Lannoy [47].
»
Recourir à des autorités pour renforcer ses arguments, une
procédure assez répandue en d’autres temps
[48], peut étonner. Mais le raisonnement ne s’achève pas
là. En analysant un manuscrit utilisé pour une édition, assez imprécise,
réalisée par J.B.M.C. Kervyn de Lettenhove sous le titre de
Programme d’un gouvernement constitutionnel en
Belgique
[49], Ch. Potvin a décou~vert un groupe d’écrits
politiques et de fragments divers provenant de l’entourage de la famille de
Lannoy, parmi lesquels l’
avis de 1439,
que nous avons mentionné plus haut
[50]. Ch. Potvin affirme qu’une grande partie de ces
textes proviennent de l’entourage d’Hugues de Lannoy, et que quelquefois ils
ont même été dictés par lui ou signés de sa main
[51]. Quelques-unes de ces pièces, en
revanche, doivent, selon l’éditeur, être attribuées à Guillebert. Il s’agit
entre autres de l’
avis déjà signalé, «
car l’auteur recommande au duc de “en son conseil appeler, à ce : monseigneur
Croy… et le seigneur de Santes” (mentionné à la troisième personne [7]) ; dans
une première rédaction, qui a été corrigée, le seigneur de Santes n’était pas
même placé le dernier dans la liste, comme il conviendrait à un conseiller qui
oserait se désigner au choix de son souverain, comme il convenait même à son
frère ». Cela signifie que c’est seulement au cours du processus de réécriture
qu’il s’est placé – par modestie – à la fin de l’énumération (8)
[52]. (L’
avis de 1439 a en effet été rédigé en quatre
étapes, certaines étant même autographes (9)
[53].) Ensuite, Potvin compare le contenu de l’
avis à « l’
Instruction, que j’ai pu sans conteste attribuer
à Ghillebert de Lannoy
[54]». Ce n’est donc pas l’attribution de l’
avis qui sert à corroborer celle de l’
Instruction, mais l’inverse.
Parmi les textes contenus dans le manuscrit en question, il y
a, selon son éditeur, deux autres pièces de Guillebert ; elles traitent de la
guerre contre les Hussites. La première est un rapport d’ambassade, qui est
nécessairement de la main de Guillebert, car il a précisément effectué
semblable voyage (10)
[55]. Le deuxième texte est, comme l’
avis de 1439, le fruit de diverses rédactions et
corrections
[56]. Comme
l’écriture est identique à une partie des esquisses de l’
avis de 1439, l’éditeur considère comme prouvé
le fait que Guillebert est bien également l’auteur de ce deuxième texte
(11)
[57].
À suivre ce raisonnement, l’attribution de l’
avis
de 1439 est devenue, durant l’argumentation, tellement indiscutable qu’elle en
arrive à servir elle-même de base à d’autres attributions
[58]. Pourquoi alors ce vocabulaire du doute
: « comme je crois l’avoir prouvé », « vraisemblable », « probabili~tés » ?
Sans doute, en soulignant avec une insistance croissante le caractère
indiscutable de son attribution à Guillebert, Potvin avait-il ses raisons.
Ainsi, au milieu de son raisonnement, il continue à répéter que les textes
doivent forcément être de Guillebert
[59]. Mais, alors que nous constatons que beaucoup des
arguments de Potvin sont dirigés contre Hugues de Lannoy, l’éditeur n’a-t-il
pas considéré celui-ci comme un second auteur possible pour ces œuvres
?
5. Contestation du raisonnement de Ch. Potvin
Les doutes éventuels de Potvin se matérialisent dans quelques
textes plus récents. Il n’est pas étonnant qu’aucune incertitude ne soit encore
exprimée dans les éditions de l’
Instruction dues à C. van Leeuwen et à J. Conell
: ils suivent le raisonnement de Potvin et n’y ajoutent rien
[60]. G. Doutrepont, qui
remarque des ressemblances entre l’
Enseignement
de vraie noblesse et l’
Instruction, ne reconnaît pas avec certitude
Guillebert comme l’auteur de ce dernier
[61]. D’autres chercheurs ne s’occupent même pas de la
question de l’auteur
[62]. En revanche, R. Vaughan attribue l’
avis de 1439, sans aucun commentaire, à Hugues
de Lannoy
[63], ce que
van Leeuwen considère immédiatement comme faux et attribue à une lecture
superficielle de l’introduction de Potvin
[64]. Plus tard, en 1987, R. Vaughan semble s’être rendu
compte de toute cette problé~matique, mais il ne se laisse pas convaincre par
Potvin. Il présente l’attribu~tion proposée par Potvin comme l’opinion propre
de ce dernier, tandis que lui-même évite toute attribution explicite à l’un des
deux frères : avec élégance il mentionne toujours l’auteur sous l’appellation «
de Lannoy » – sans prénom
[65]. Fr. Lyna présente Guillebert comme l’auteur
présumé de l’
Instruction
[66]. B. Schnerb, en revanche, considère les
raisonnements de Potvin comme « sinon péremptoires du moins relativement
convaincants
[67]».
Avant de partir à la recherche d’autres indices susceptibles de
permettre l’identification de l’auteur de l’
Enseignement de vraie noblesse, il importe de
vérifier si les arguments de Potvin ne s’appliquent pas aussi bien à Hugues de
Lannoy qu’à son frère Guillebert. Les premiers éléments ne nous posent aucun
problème, car la différence de style entre l’
Instruction et les œuvres de Georges Chastellain
(1) de même que cette supposition qui veut que l’auteur soit un conseiller de
Philippe le Bon (2) s’appliquent à un assez grand nombre de personnes, en ce
compris Guillebert mais aussi Hugues de Lannoy. L’indice
Yonnal (3), très concret, est
applicable à Hugues, tout comme l’adhésion à l’ordre de la Toison d’Or (5) –
une adhésion qu’évoque d’ailleurs aussi le narrateur de l’
Enseignement de vraie noblesse
[68]. En ce qui concerne la
signification du terme
Foliant (4) il
y a quelque danger à trop vouloir interpréter un mot qui n’est pas
nécessairement destiné à l’être. Au lieu de
folier, on peut voir dans ce terme une forme
dialectale du verbe
foloier, lequel,
selon Tobler-Lommatsch, a une signification proche de celle de
huer, ce qui peut être considéré comme
une allusion à Hue, à Hugues en d’autres termes
[69]. Mais il ne faut pas aller trop loin
dans ces conjectures. Il en va de même pour l’hypothèse selon laquelle le
retour du narrateur de Prusse serait une allusion au voyage de l’auteur dans ce
même pays (6). Hugues, lui aussi, s’est rendu en Prusse et en Livonie ; il y a
combattu aux côtés de l’ordre teutonique
[70].
L’argument de Potvin selon lequel l’auteur de l’
avis de 1439 ne peut pas être Hugues parce que
le
seigneur de Santes y est mentionné
à la troisième personne, sous une forme majestative (7), n’est pas
nécessairement péremp-toire : un autre avis de 1437 dicté – selon Potvin – par
Hugues lui donne l’occasion de parler de lui-même à la troisième personne comme
à la première
[71]. Et
le fait même que le
seigneur de Santes
soit, dans une rédaction ultérieure, mentionné en dernière position, au sein
d’une énumération (8), ne répond-il pas à un souci de modestie – typique de
l’auteur
[72]? Restent
la comparaison des écritures, le rapport d’ambassade et l’avis sur les Hussites
(9-11). Il semble admissible que le rapport d’ambassade soit attribué à
Guillebert, car ce déplacement est décrit dans les
Voyages (10)
[73]. Mais il ne peut rien être déduit de
cela – ainsi Potvin omet-il de nous expliquer en détail le rapport entre ce
texte et les autres pièces contenues dans le manuscrit, et donc sa capacité à
nous apprendre quelque chose sur ces textes. On a à dire vrai l’impression que
cette attribution convaincante est évoquée simplement pour accroître la
probabilité du fait que Guillebert est aussi l’auteur de l’avis sur les
Hussites – la proximité matérielle dans le paragraphe tient lieu de la
connexion logique du raisonnement. Immédiatement à la suite est implicite~ment
soutenue l’idée voulant que Guillebert, auteur de l’avis sur les Hussi~tes, a
aussi composé l’
avis de 1439 et par
conséquent l’
Instruction. Cette
affirmation implicite va à contre-courant du syllogisme proposé explicite~ment
par Potvin : il présuppose l’attribution « indubitable » de l’
avis de 1439 à Guillebert et il utilise la
similarité des écritures pour conclure que l’avis sur les Hussites est aussi de
la main de Guillebert. Pourtant, la conclusion explicite n’ajoute rien à
l’argumentation principale, qui ne vise pas à identi~fier l’auteur de l’avis
contre les Hussites, mais celui de l’
Instruction. Certes, il est vrai que le rapport
d’ambassade est écrit d’une main régulière assez semblable à celle qui rédigea
la copie définitive de l’
avis de 1439,
mais l’on ne peut affirmer une identité indubitable
[74]. Mais quand bien même ce serait le cas,
la main peut toujours être celle d’un secrétaire. Il convient de préciser en
outre que ce n’est pas la main régulière du texte principal de l’
avis de 1439, mais celle des corrections que
Potvin juge autographe (9). Une identité des mains ayant opéré ces corrections
et celles de l’avis sur la guerre contre les Hussites (11) est pour le moins
douteuse
[75]. Par
conséquent, la qualité d’auteur de l’avis sur les Hussites, pour Guillebert,
est incertaine non seulement parce que l’auteur de l’
avis de 1439 n’est pas identifié avec certitude
(7-8), mais en plus parce qu’il n’y a pas de relation indubitable entre les
deux avis.
En conclusion, la plupart des arguments de Potvin conduisent
aussi bien à Hugues de Lannoy qu’à son frère Guillebert. Seul le rapport
d’ambassade est sans doute à attribuer à Guillebert, mais il ne permet pas de
tirer des conclusions sur le reste du corpus.
6. Attribution de l’Enseignement de
vraie noblesse à Hugues de Lannoy
Les recherches menées sur l’
Enseignement de vraie noblesse aident à éclairer
les activités littéraires des deux frères. Il est évident que, pour Potvin
déjà, Hugues de Lannoy eût été, après Guillebert, un excellent candidat pour la
paternité de l’
Instruction et de
l’
avis de 1439. S’il s’est prononcé en
faveur de Guillebert, c’est parce que, malgré sa connaissance assez vaste des
sources permettant d’élaborer la biographie d’Hugues
[76], il a ignoré, tout au
moins partiellement, l’
Enseignement de vraie
noblesse et quelques autres pièces qui vont être évoquées plus loin.
Chaque argument relatif à l’un des trois textes s’appliquant aussi, avec force,
aux deux autres, ce seront les liens assez évidents entre l’
Enseignement de vraie noblesse et Hugues de
Lannoy qui permettent d’emporter la décision quant à son statut d’auteur des
trois textes.
Un premier indice est constitué par la désignation de l’auteur
de l’Ensei~gnement de vraie noblesse,
dans le ms. B.L. Harley 4 397 sous l’appellation de
Seigneur de Santes :
Le livre de l’Imagination au
Pelerin de Haulx fait par monseigneur de Santes [77].
Cette expression apparaît également deux fois dans l’inventaire
de la biblio~thèque de Charles de Lalaing (env. 1506-1558). Le titre de l’œuvre
se réfère au cadre narratif :
Le Pelerinage de Haulx composé
par Monseigneur de Sante à l’enseignement des princes escript à la main.
L’Imagination au pelerin de Haulx fait par monseigneur de Sante, compillé par
reverend pere en Dieu Ghillame evesque de Tournay [78].
L’éditrice de l’inventaire n’a pas identifié les deux textes.
En fait, on peut même identifier le manuscrit de la deuxième entrée. Il s’agit
du ms B.L. Harley 4 397 déjà évoqué, qui se retrouve entre les mains de
l’arrière-neveu de Charles, qui porte le même nom que lui (1569-1626)
[79]. L’entrée fautive dans l’inventaire est
composée de l’
incipit du premier et de
l’
explicit du dernier texte du
recueil, lequel s’intitule :
Cy fine ung brief et utile
traittiet de conseil Compile par Reuerend pere en dieu Guillaume euesque de
Tournay [80].
Il est utile de préciser que cette deuxième entrée dans
l’inventaire de Charles de Lalaing est suivie de celle-ci :
Instruction d’un josne prinche pour se bien
governer envers Dieu et le monde contenant huict chappitres escript de
Jossequin
[81]. Le dénommé
Jossequin n’est probablement pas l’auteur de
l’œuvre, mais Jossequin de Lattre, receveur du château de Lalaing autour de
1518, lequel a copié l’œuvre. Il est d’ailleurs aussi connu pour avoir été le
copiste du
Livre des faits de Jacques de
Lalaing
[82]. Le nombre de chapitres indiqué dans
l'inven~taire est identique à celui de notre
Instruction d’un jeune prince.
Ainsi, manuscrits et entrées d’inventaire de bibliothèque
signalent un auteur connu sous le titre de seigneur de Santes. Mais qui a reçu
ce titre ? Hugues de Lannoy a acheté la seigneurie de Santes en 1422
[83]. Après sa mort, en 1456,
le titre est passé à son frère Guillebert
[84]. Malheureusement, aucun des manuscrits n’est daté
avec précision. En revanche, le cadre narratif nous indique que le narrateur de
l’
Enseignement a eu une vision non
loin de l’église Notre-Dame de Hal, précisément le 5 mai 1440, date à laquelle
le seigneur de Santes était Hugues
[85]. À ce stade, chacun des deux frères peut avoir été
l’auteur de l’œuvre qui nous intéresse, même si Hugues possède un léger
avantage.
Sur un autre plan, un inventaire des manuscrits d’Antoine de
Lalaing (env. 1480-1540) attribue au moins un livre à Hugues de Lannoy
(s’agit-il de son auteur ou seulement du possesseur antérieur ?), mais nous en
ignorons le titre :
ung petit livret, escript à la
main, de Messire Hugues de Lannoy [86].
Un élément plus concret se trouve dans l’Add. Ms. 15 469 de la
British Library, dont nous ignorons le propriétaire. À la suite de l’
Enseignement, qui est présenté sous le titre
d’
Imaginacion de la vraye Noblesse, le
manuscrit propose l’épitaphe d’Hugues de Lannoy
[87]. Qui plus est, sur les fermoirs de ce
manuscrit, l’on trouve des armes, qui peuvent être identifiées comme étant
celles d’Hugues, et non de Guillebert de Lannoy
[88].
Peut-on tirer des conclusions de la transmission des
manuscrits, eu égard au fait que très souvent les manuscrits sont cédés à
parents et amis ? Le lecteur répondra lui-même à cette question. Il convient
toutefois de noter qu’un exemplaire de l’
Enseignement a appartenu à Richard Neville,
comte de Warwick, au père et au grand-père duquel Hugues de Lannoy a rendu
visite pendant sa mission en Angleterre, en 1433
[89]. Parmi les détenteurs de l’
Ensei~gnement figure aussi Philippe de Croÿ, qui
a été apparenté à Hugues de Lannoy – et non à son frère Guillebert
[90]. Les manuscrits de
Warwick et de Philippe de Croÿ portent tous deux la devise de Warwick
[91]. De plus, Philippe de Croÿ figure parmi
les exécuteurs testamentaires de l’épouse d’Hugues, Marguerite de Bécourt,
décédée le 21 août 1461
[92]. Le testament est daté du 14 juin 1460.
Ce testament nous apporte des informations beaucoup plus
importantes quant à l’identité de l’auteur de l’
Enseignement. Parmi les différents legs, l’on
trouve vingt-et-un livres qui seront présentés ici en détail et si possible
identifiés. L’on ajoutera par ailleurs les éléments fournis par l’
Enseignement de vraie noblesse, l’
Instruction d’un jeune prince et les
Enseignements paternels
[93]. –
le livre des xij. signes, pour Antoine
de Croÿ
[94]:
probablement
Les Douze signes du
firmament
[95].
–
ung livre de
Valère, pour Jean de Croÿ
[96]: Valère Maxime,
Facta
et dicta memorabilia, dans la traduction de Simon de Hesdin et de
Nicolas de Gonesse. Il s’agit du K.B.R. ms. 9 078. M. Debae estime que Philippe
de Croÿ a acquis son exemplaire après 1475, parce que, cette année-là, il a
obtenu la permission d’ajouter à son blason les armes de Ferdinand
d’Aragon
[97]. L’on
peut quand même penser que Philippe a hérité ce manuscrit de son père. Dans les
Enseignements paternels on trouve le
passage suivant :
Regarde Vallerianus Maximus,
Tulle, Lucain, Orose, Saluste, Justin et autres hystoriographes, et tu
trouveras merveilles de telz exemples honnourables et sans nombre et comment
nos devanciers amèrent honneur et le bien publicque [98].
Dans l’Enseignement de vraie
noblesse se trouvent deux passages :
>Il doit eslongier et fuyr
gloutonnie et oiseuse, car ceulx qui hantent les armes ne doivent pas vivre
mignotement ne delicieusement, ainsi que l’en peut veoir clerement ou livre de
Valere ou chappitre de discipline de chevalerie [99]. Et a ce
propoz on treuve es livres de Politiques d’un roy de Lachedomone nommé
Theopompus qui moult puissaument regna, et estoit marié a tresnoble dame, de
laquelle avoit moult belle generacion. Un jour assambla ses prochains de
linaige et estat de son royaume. Et illec, sans requeste de nulz, fit edis et
ordonnances par lesquelles il diminua et amenry en moult de parties son
auctorité royal, et osta pluseurs chairges et usances que lui ou ses
predecesseurs avoient mises sur le peuple. Et quant la roynne sa femme entendi
ceste chose, elle fust moult troublee et lui dist : « Tresnoble roy, que faites
vous ? Qui vous meult a voloir amendrir vostre seignourie et auctorité royal ?
Pourquoy ne la laissies vous a voz enfans en tele valeur, haultesse et prouffis
que jusques en cy l’avez maintenue ? » A quoy le roy respondi : « Se je ne
delesse a mes enfans si grans prouffis que jusques en cy ay euz sur mes
subgietz, je leur laisseray seignourie de plus longue duree [100]».
–
mon grant psaultier,
pour Marie de la Bare
[101] : non identifié.
–
le livre du jeu d’eschez
moralisé, pour Philippe de Croÿ, seigneur de Sempy (le fils
d’Antoine)
[102]:
Jacques de Cessoles,
Liber de moribus hominum et
officiis nobilium ac popularium super ludo scaccorum, traduit par
Jean de Vignay ou par Jean Ferron,
Le Jeu des
échecs moralisés. Il s’agit très probablement du ms. K.B.R., 11 136
avec le blason et la devise du cousin du seigneur de Sempy, Philippe, comte de
Chimay
[103].
–
ung livre de l’arbre des
batailles, pour Jean de Lannoy
[104]: Honoré Bouvet,
L’Arbre des batailles
[105]. On retrouve quelques ressemblances
avec cette œuvre dans l’
Enseignement de vraie
noblesse, mais ce dernier ne remonte pas nécessai~rement à cette
source. Dans la
Lettre à Loys de Jean
de Lannoy, on ne trouve aucune trace de l’
Arbre
des batailles
[106].
L’Enseignement de vraie
noblesse
Et jassoit ce qu’il peut
sambler aux jones
princes, chevaliers ou
escuiers, que ceulx qui
en telz matieres parlent et se
maintiennent
fierement, usans de haultaine
langaiges, se y
portent grandement ou gardent
leur hon-
neur, ¶ a la verité ung
deffendeur, selon les
droiz en tel cas acoustumez, a
trop
d’avantaiges en maintes
manieres. Et com-
ment qu’il voise, le jugement
de camp est trop
dangereux et perilleux, car
l’en y met en
aventure, comme il peut
sambler, ame, hon-
neur, corps et chevance. Et si
est chose
deffendue selon nostre foy et
Eglise
chrestienne, et comme dient les
clers, c’est
tempter Dieu et sa divine
puissance [107].
L’Arbre des
batailles
Et sur ce propos il y a une
decretale qui
raconte une histoire et dist
que une fois en la
cité d’Espolete furent deux
freres accusez de
larrecin pourquoy selon la
coustume d’icelui
pays les en convint defendre en
champ clos.
Et jasoit ce que de ce mefait à
la pure verité ils
fussent innocens du cas
toutefois ils furent
desconffis. Si ne tarda guaires
aprés ce que
celui qui avoit commis le
larrecin fut trouvé
en la cité mesme. Et pour ceste
cause les drois
canons ont reprouvé ceste
maniere de ba-
taille. La seconde raison si
est car quant ung
homme si veult par telle
maniere prouver son
droit il veult Dieu tempter et
esprouver se
Dieu en telle bataille
monstrera justice, et
comme vous pouvez sçavoir ce
n’est pas deue
chose ne licite de tempter
Dieu [108].
Car quant gentil homme
trespasse les
commandemens et ordonnances de
son capi-
taine ou qu’il se depart sans
licence, ou lieve
commocion en une armee entre
les
compaignons et gens de guerre,
mesmement
quant c’est pour la deffence du
lieu dont il
tient sa
terre.
Car il doit bien savoir et
jugier en lui mesmes
qu’il ne se acquitte pas
loyaument envers son
prince, et qu’il en doit estre
pugnis. Si s’en
doit garder sur tant qu’il ayme
sa vie, hon-
neur et chevance. Et de telz
gens doivent les
princes prendre grant
pugnicion. Car c’est
espece de trahison. Et font
plus a blasmer et
reprendre sans comparoison, que
une
communaulté de peuple qui
aucuneffois
s’eslievent par simplece ou
faulce de jus-
tice [109].
Aprés le (le chief) doibt
perdre celui qui
procure comment en l’ost ait
dissension et
rumeur mortelle les ungs contre
les
aultres [110].
Et paravant long temps, le
poeuple de envi-
ron Romme esleurent a seigneur
ung nommé
Saturnus ou Saturne, qui par un
sien fil avoit
esté dechaciés, comme l’en
treuve es histoires.
La cause de son election fu
qu’ilz le virent
sage et de grant discretion, et
fu le premier es
parties d’Italie qui trouva la
maniere de
labeurer la terre et y semer du
froument, car
paravant son temps l’en n’avoit
pas semé blé,
mais croissoit en divers lieux,
ci un espicq, la
un autre, comme l’en voit venir
de la terre
pluseurs autres
choses.
Et quant le peuple ot
congnoissance que par
son sens et moien ilz vindrent
a la
substentation de avoir pain
pour eulx vivre,
ilz le prindrent en si grant
amour et chiere
qu’ilz l’eslurent a seigneur,
non pas a sei-
gneur seulement, mais comme
gens abusez
l’aurerent comme
Dieu [111].
Si devez sçavoir que avant la
fondation de
Romme en celui pays estoit
seigneur ung qui
se nommoit Saturne lequel eut
ung fils qui
eut si grande haine à son pere
qu’il le contrai-
gnit tellement que Saturne
s’enfuit et se
mucha es bois qui estoient pres
du lieu où se
siet à present la noble cité de
Romme. Et pour
celle cause ces parties furent
appelées au
temps ancien Lombardie
l’escondite. Celui
Saturne apprist aux gens de
celle contrée à
faire mansions, à labourer les
terres, à semer
les blez, à planter les vignes
et à vivre comme
creatures ont accoustumé de
faire, car
paravant leur façon de vivre
n’estoit que de
anger glans, pommes et poires
sauvages,
chastaignes et autres fruits et
herbes comme
font les bestes. Et pour les
vertus dont les
gens du pays le trouverent
garny ils le firent
leur seigneur et plusieurs
d’entre eulx le
appelerent
dieu [112].
Il convient d’ajouter par ailleurs que l’auteur de l’Enseignement ne semble guère apprécier les
manuels de guerre, un genre littéraire dont il stigmatise le caractère éphémère
:
De la maniere de combatre, ne
de la conduite et soubtileté des batailles es fais de guerre, d’assaillir,
prendre villes ou chasteaulx ou les deffendre, ne des manieres que en tel cas
appartient, me deporte d’en faire longues paroles. Car anchiennement en ont
esté fais tant de livres qui en parlent en diverses manieres, par lesquelx on
peut veoir moult de beaux enseignemens et bien prouffitables, qui regarder y
veult. Mais pour les muances et soubtiletez qui journelement se treuvent es
guerres, et de ce que y appartient, les princes s’en doivent conseillier, et en
user selon la coustume des pays ou les guerres se font, par l’advis des saiges
et vaillans qui journellement s’y employent, etc. Car l’en dist en commun
parler, qu’il n’est prophete que le temps, car selon ce que les afferes
changent, fault souvent muer conseil [113].
–
ung livre qui est traictier des
dix commandemens de la loy, pour Jacques de Jauche, seigneur de
Mastaing
[114]: B.
Schnerb émet l’hypothèse d’une traduc~tion française du
De preceptis Dei de Jean Gerson
[115].
–
ung livre qui traite du
gouvernement des roix, des princes et de toutes gens, pour Jean de
Melun, seigneur d’Antoing
[116]. Étant donné le nombre important de miroirs de
princes, il semble impossible d’identifier cette œuvre avec préci~sion.
Diverses possibilités : le
De regimine
principum de Gilles de Rome, dans la traduction de Henry de
Gauchy
[117], le
Liber de informatione principum,
anonyme, dans la traduction de Jean Golein
[118], la traduction anonyme du
De regimine principum de Thomas
d’Aquin
[119],
peut-être même une traduction du
Secretum
secretorum
[120]. L’imprécision de cette entrée se fait encore plus
saillante si l’on considère le titre que donne précisément l’ex-libris de
Charles de Croÿ à l’
Enseignement de vraie
noblesse d’Hugues de Lannoy. L’entrée originale –
C’est ung livre qui traicte d’aucuns miracles
fais par notre dame de Hals et de pluseurs aultres enseignements, lequel est à
monseigneur Charles de Croy conte de Chimay [sign.]
Charles – est partiellement rayée et
remplacée par :
C’est ung livre qui traicte
d’aucuns einseignements des roys et princes, lequel est à
[…
]
[121] –
mon
livre de cronicques de France, pour Jean de Rubempré, seigneur de
Biévène
[122]: il
s’agit probablement des
Grandes chroniques de
France
[123] ou des
Chroniques de Jean Froissart, mais il existe
aussi une collection de chroniques de Flandre connues sous ce titre
[124]. Il est peu probable
qu’il s’agisse de ce fragment des
Chroniques d’Enguerrand de Monstrelet dont
Hugues de Lannoy a été en possession
[125]. Les éléments d’histoire de France que l’on
découvre dans les œuvres d’Hugues ne proviennent pas nécessairement de sources
écrites.
–
le livre de la chétiveté de la
misérable condition humaine, pour Agnès de Craon, abbesse de
Notre-Dame de Messines
[126]. En principe, deux possibilités doi~vent être
envisagées. Le
De contemptu mundi du
pape Innocent III a souvent été copié sous le titre
De miseria humanae conditionis,
traduit par
Le Livre de la misère
humaine
[127]. Si la similarité des titres suggère une telle
identification, l’on ne possède aucune trace de la réception de cette œuvre
dans celles y comparées – l’explication pourrait être que Marguerite de Bécourt
est la seule à l’avoir utilisé. L’idée qui semble prévaloir dans l’
Enseignement est que, dans ce monde, la
gloria Dei peut être obtenue grâce à
la renommée ; elle se trouve en réelle contradiction avec le sens de l’œuvre
d’Innocent
[128]. Il
est donc peu probable que l’auteur de l’
Enseignement ait utilisé cette œuvre sans
exprimer sa position de façon explicite, comme il l’a fait avec les
Préceptes d’Aristote. C’est exactement
le contraire avec le
De casibus virorum
illustrium de Boccace, dans la traduction de Laurent de Premierfait.
Dans ce cas, c’est le titre qui ne serait pas très orthodoxe : l’œuvre figure
souvent sous le titre de
Le Cas des nobles hommes
et femmes
[129],
Le Livre des cas et
ruysne des nobles hommes et femmes renversés par Fortune
[130],
Le Livre de Bocace des nobles
malheureux
[131] ou
Malheu~reuses
fortunes et fins des nobles hommes et femmes
[132]. Mais si on regarde les mentions de
seconde main, l’on peut constater une plus grande diversité dans la manière de
le désigner. Le titre donné ultérieurement au manuscrit de Louis de Bruges est
accompagné d’un ex-libris qui parle du
Livre du
dechiet des nobles hommes
[133]. Le
Petit traictyé de
noblesse évoque
Le Livre des
tresbuchemens
[134]. Dans l’
Enseignement
de vraie noblesse se trouve une référence explicite à cette œuvre de
Boccace
[135].
–
ung livre de Boece de
consolation, pour Aleaume de Lompré
[136]: Boèce,
De consolatio philosophiae, peut-être dans la
traduction de Renaut de Louhans,
La Consolation
de la philosophie
[137]. On ne retrouve pas de référence explicite à ce
livre dans les trois œuvres d’Hugues. Il y a beaucoup d’allusions topiques à
Fortune, mais il est à remarquer qu’Hugues ne suit pas le raisonnement subtil
de Boèce sur la gloire divine et la gloire terrestre
[138].
–
le livre de Boece de
consolation modus et ratio, pour Philippe Frémault
[139], un autre Boèce,
De consolatio philosophiae, en
compagnie du
Livre du roy Modus et de la royne
Ratio, destiné à Henri de Ferrières
[140].
–
le livre des
exemples, pour Jeanne de Ligne, épouse de Jean de Lannoy
[141]: non identifié
[142].
–
ung livre nommé tulle de
vielesse, pour Georges Gherbode
[143]: Ciceron,
De
senectute, dans la traduction de Laurent de Premierfait