Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4460-7
244 pages

p. 9 à 53
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tome CX 2004/1

2004 Le Moyen Age

Du bon usage actuel de travaux anciens consacrés à l’épopée française.

François PIROT Université de Liège
La chanson de Gormont et Isembart compte parmi les plus anciens textes épiques français. Elle se signale par ses caractéristiques formelles et par son ancrage historique et géographique, uniques dans le corpus des épopées. L’article dresse d’abord un état de la question des travaux sur Gormont et Isembart en resituant ceux-ci dans l’histoire des études romanes. Il démontre combien les analyses de l’œuvre ont été conditionnées par les positions théoriques que leurs auteurs défendaient dans le vaste débat qui a animé la critique quant aux origines des chansons de geste, pour conclure à la nécessité d’un nouvel examen littéraire du texte. F. P. propose alors une relecture de l’ensemble en rouvrant le dossier des «épaves archaïques» à la lumière des acquis récents de la critique historique et littéraire. Il reconsidère les motifs du rapt des chevaux, des vœux du paon, de l’apostasie d’Isembart et de l’armement, en s’efforçant d’isoler les traits qui se rattachent à la civilisation scandinave et de déterminer leur part effective d’antiquité.Mots-clés : Gormont et Isembart, épopée française, Vikings, archaïsmes. The chanson de Gormont et Isembart is one of the oldest known French epic texts. Its formal features and its specific location in place and time make it a unique work among the epic corpus of the time. The present article presents a state of the art assessment of research on Gormont et Isembart and locates each scolarly contribution in the history of Romance studies. Next it shows how deeply approaches to this epic were conditioned by the theoretical positions their respective authors held in the critical debate as to the origins of ‘chansons de geste’, and concludes that a new literary analysis of the text as such is now required. Pirot then rereads the whole text with particular attention to the formulaic « archaic flotsam » examined in the light of recent findings in literary and historical criticism. He considers motives such as the stolen horses, vows on a peacock, Isembart’s apostasy, and weapons used, and attempts to identify features which belong to the Scandinavian culture and to assess the time to which they can be traced back. Keywords : Gormont et Isembart, French epic, Vikings, archaism.
À Madeleine Tyssens, la Dame d’espaciun1
 
À propos de Gormont et Isembart et de ses « épaves archaïques » [*]
 
 
 
La chanson de Gormont et Isembart n’a plus la cote
 
 
Les aventures vécues par les héros « d’une des chansons de geste parmi les plus difficiles » – aux dires d’I. Siciliano, qui avait du jugement et peu d’indulgence – ne font plus recette [2]. En effet, si on se réfère, pour la dernière décennie, au très utile outil de travail qu’est le Bulletin bibliographique de la Société Rencesvals, la chanson du manuscrit de Bruxelles ne rencontre plus qu’un intérêt marginal.
Indiscutablement, cet ancien texte semble aujourd’hui délaissé, voire ignoré, alors que la curiosité suscitée par ses deux confrères en ancienneté – le Roland d’Oxford et le Guillaume du ms. de Londres – ne se dément pas.
Cet état de fait, qui peut s’expliquer, est toutefois surprenant. Certes, les éléments défavorables ne manquent pas : le texte est affreusement mutilé et a été victime des mauvais traitements d’un scribe très négligent [3]; de plus, la chanson s’insère avec difficulté dans la cyclisation traditionnelle de l’épopée française, en participant autant au Cycle du Roi qu’à celui des Vassaux rebelles [4]. Pire encore, Gormont, s’il a été très correctement édité voici soixante-dix ans, n’a pas encore été traduit dans une publication accessible, alors que l’effort dans ce domaine a été un des phénomènes majeurs des vingt dernières années. Or, il devient chaque jour plus évident que tout texte médiéval non traduit est condamné à une forme de semi-confidentialité [5].
On le constate : la situation aurait pu se présenter sous de meilleurs auspices.
 
Quelques hypothèses pour expliquer cette désaffection
 
 
Le phénomène s’explique difficilement, car la chanson présente des caracté~ristiques dignes d’un intérêt permanent de la critique. Son antiquité est indiscutable et indiscutée ; sa proximité par rapport aux deux célèbres chefs d’œuvre de l’épopée française classique appelle presque naturellement le commentaire [6]; ses aspects formels – uniques dans la poésie épique – contri~buent à susciter plus de questions que de réponses assurées ou circonstan-ciées [7]; enfin, son ancrage historique et géographique en fait un véritable unicum [8].
En dépit de tout, l’intérêt reste peu soutenu. Des raisons ? On pourrait, avec prudence, évoquer des effets de mode. L’engouement actuel suscité par des textes tardifs, trop longtemps délaissés comme les versions en prose, détourne à due concurrence l’attention des œuvres « premières ».
De surcroît, à cause de la propension contemporaine à privilégier des travaux d’analyse littéraire, qu’ils soient classiques ou fondés sur de nouvel~les approches théoriques, la chanson laisse sans doute indifférents certains critiques peu sensibles à l’esthétique d’œuvres qui n’offrent guère de possibi~lités de « productivité », un des paramètres actuels de la « carrière » imposée au chercheur.
 
Une hypothèse de plus : le « trop plein » de travaux anciens et le sentiment du « déjà dit »
 
 
Toutes ces raisons contiennent sans doute une parcelle de vérité, mais elles peuvent apparaître comme secondaires au regard du poids considérable d’une tradition séculaire de travaux critiques (1860-1980). Il y a encore plus inquiétant que le volume des recherches passées : c’est l’impression de « déjà dit » qui détourne l’attention de textes considérés comme trop étudiés, alors que la multiplicité des travaux dissimule mal les redites. L’indispensable tri n’a pas été fait et des stéréotypes dépassés se survivent sous couvert d’une érudition que l’on prétend fondée sur des certitudes scientifiques, alors qu’elle n’est imposée que par le poids de la tradition.
L’heure est venue de prendre le risque de « parler clair », comme disent les poètes d’oc, sans idée préconçue, car la réalité est aussi complexe que nuancée. Elle exigera sans doute des réponses diversifiées, vraisemblable~ment au cas par cas, comme c’est souvent la règle dans le domaine épique.
Certains estimeront peut-être qu’il serait habile et prudent de laisser les choses en l’état. Il est vrai : l’immobilisme trouvera toujours des partisans pour lesquels le respect des traditions freine ou interdit tout espoir de changement.
Le moment me paraît pourtant favorable. Les obstacles de type institu~tionnel, qui s’opposent d’ordinaire à de telles tentatives, me semblent peser de moins en moins lourd. Par rapport aux questions dont on va débattre, la plupart des chercheurs actuels ne sont déjà plus que des disciples de disciples. Depuis la fameuse Table ronde tenue à Poitiers en 1959 [9], où s’oppo~sèrent encore, en un glorieux et stérile chant du cygne, les tenants du « post-bédiérisme revu et corrigé » aux néo-traditionalistes, les rangs se sont tragiquement éclaircis. Les écoles monolithiques d’hier, qu’elles soient uni~versitaires ou de pensée [10], ont tout simplement disparu ou se ramifient sous l’influence de chercheurs issus des centres universitaires qui ont vu le jour à la fin du dernier siècle. Et on ne fera qu’évoquer ici, en passant, les évolutions, diverses, surprenantes et parfois contradictoires, des écoles nationales…
Mieux encore, les positions « dominantes » occupées jadis par certains maîtres sont, de nos jours, heureusement remplacées par des « magistères d’influence intellectuelle », moins contraignants et certainement plus effica~ces. Quant au lointain passé qui va nous occuper, celui de la deuxième génération des romanistes scientifiques, de remarquables études récentes ont rappelé opportunément [11] que certaines pratiques, relevant du non-dit mais aussi des realia universitaires, ont eu pourtant des répercussions sur la recherche scientifique elle-même.
 
Un double but : par delà les « errances génétiques », retrouver un cap fondé sur l’explication de texte
 
 
Au terme d’un status quaestionis concernant Gormont, qu’il convenait d’éta~blir – à notre tour – pour d’évidentes raisons de méthode, il faudra détermi~ner ce qui reste vivant parmi les multiples travaux anciens, et ranger au rayon de l’histoire de la discipline les études caduques ou périmées. En d’autres mots, ne serait-il pas temps aujourd’hui – sans vouloir jouer le moins du monde à l’iconoclaste – de considérer des facettes entières de l’œuvre de Joseph Bédier [12] et de ses contradicteurs, dont l’essentiel de l’apport dans le domaine épique remonte aux années 1900-1930, avec le regard qui était celui porté par les tenants de l’école scientifique du XXe siècle sur les frères Schlegel, Cl. Fauriel ou Fr. Michel ?
Les études médiévales actuelles ne se confondent pas avec leur passé et elles ne se résument pas à leur histoire.
Une première remarque s’impose : on ne traite ici que du Gormont, texte spécifique s’il en est, auquel J. Bédier, ses disciples, ses épigones et ses adversaires, ont apporté des réponses « globalisantes », « théorisantes », à la limite du raisonnable si on les sort du contexte circonstanciel des années vingt et trente.
Il y a donc l’histoire littéraire vivante et la mémoire de ce que fut l’histoire littéraire. Les deux démarches ont leurs raisons d’être et leurs spécificités, mais il convient de savoir que la première relève d’une discipline ayant à la fois une dynamique interne et une ambition prospective. L’autre concerne la « maintenance », l’explicitation et la mise en ordre d’acquis globalement évacués de la recherche vivante. La parution récente des ouvrages de Corbellari et de Ridoux illustre parfaitement la seconde orientation qui a trouvé, du même coup, son créneau, son indépendance et ses règles métho~dologiques fondamentales.
Une seconde remarque s’impose aussi : à tout moment, un élément issu du passé peut retrouver une actualité et rentrer dans la critique vivante. À ce propos, l’histoire de la romanistique ne manque d’ailleurs pas d’exemples. Ce fut le cas pour la Nota Emilianense et les khardjas, dont l’existence était pourtant connue depuis très longtemps – parfois trois siècles – sans que la critique n’ait réellement pris la mesure de leur importance.
Enfin, on abordera la seconde partie de l’enquête en examinant, à propos de faits précis, les traces d’archaïsmes que la critique a cru déceler dans Gormont et Isembart.
 
Que retenir des querelles du début du XIXe siècle : Bédier, Pauphilet, Faral et Lot ?
 
 
Une bibliographie commentée, due à une érudite américaine [13], est à la disposition des spécialistes.
D’entrée de jeu, on peut affirmer que toutes les références concernant les éditions citées dans cette monographie, qui sont antérieures à l’édition Bayot, sont aujourd’hui d’un intérêt tout relatif, sauf pour ceux qui s’intéres~seraient à un point textuel précis. On le répète à nouveau : les éditions récentes (Otaka, Panvini) ne remplacent pas la troisième édition Bayot (voir n. 5). Une nouvelle édition ne serait sans doute pas superflue, accompagnée d’une traduction philologiquement et littérairement acceptable des quelque six cents vers conservés.
En ce qui concerne les événements historiques perceptibles dans Gormont et Isembart, les plus grands noms de la critique française des années 1890-1930 se sont exprimés, en s’opposant assez vivement. C’est l’évidence : leurs certitudes, leurs doutes, leurs interrogations ne sont que les corollaires de leurs conceptions théoriques sur les origines des chansons de geste françai~ses, qui ont conditionné et pollué les méthodes d’analyse et les conclusions.
Les noms des ténors joutant à propos de notre ancien texte seraient de nature à impressionner : Lot (1890, 1898, 1927), Bédier (1913, date du dernier tome de la première édition des Légendes épiques), Pauphilet (1924), Faral (1925). Un vrai déluge de papier qui date à plus d’un titre, même s’il est servi par des savants dont les qualités d’analyse, d’ingéniosité et d’érudition sont exceptionnelles.
On y apprendra sans surprise que J. Bédier a découvert un noyau épique favorable à l’éclosion de Gormont et Isembart autour de l’abbaye de Saint-Riquier [14], monastère du Ponthieu près duquel se déroule l’action de la chanson. De manière exceptionnelle et en rupture avec ses conceptions d’ensemble sur l’épopée française, l’auteur des Légendes épiques admet que les concordances entre les événements historiques et le contenu de Gormont « sont décisives » et affirme – il apprendra à ses dépens qu’il s’avançait beaucoup – « que personne ne le contestera jamais [15]».
Et Bédier de résumer lui-même les éléments historiques de la légende, en faisant toutefois l’impasse sur le personnage de Gormont et sa ville de résidence, Cirencestre :
« Le poète du Fragment de Bruxelles savait :
1° Qu’en des temps anciens des païens avaient ravagé le Ponthieu et le
Vimeu ;
2° Qu’ils avaient incendié l’abbaye de Saint-Riquier :
3° Qu’un roi de France, nommé Louis, les avait taillés en pièces ;
4° Que la bataille avait eu lieu non loin de Saint-Valery ;
5° Que le roi Louis n’avait survécu que peu de temps à sa victoire [16]. »
On n’est pas surpris de constater que Pauphilet prend le contre-pied de la thèse de Bédier en minimisant le contexte historico-monastique et en privi~légiant le rôle et l’imagination du seul poète [17]. Aucun étonnement ensuite : le fidèle Faral vient à la rescousse de son maître Bédier et rend à Saint-Riquier le rôle que Pauphilet lui refuse [18].
La boucle sera bouclée quand F. Lot – l’historien séduit dans sa jeunesse par les cantilènes chères à G. Paris et convaincu ensuite par les travaux de Bédier –, retrouvant sur le tard sa totale indépendance d’esprit, prendra ses distances tant par rapport aux travaux de Bédier que par rapport à ceux de Pauphilet et de Faral [19]. Pour lui, le texte conservé date des années 1060-1070 : il est fondé sur la tradition orale et a dû être précédé d’un ou de plusieurs poèmes plus anciens.
On l’aura compris : ces articles consacrés à Gormont pourraient servir de « soutien » pédagogique pour illustrer les diverses thèses consacrées jadis aux origines de l’épopée française.
 
Que retenir des nombreuses « petites thèses » ?
 
 
On fait grâce au lecteur d’une contribution surprenante de Ph. Lauer, pourtant historien de qualité et souvent mieux inspiré [20], qui combine plu~sieurs modèles historiques pour un même personnage épique. On fait grâce aussi des « petites » thèses de la fin du XIXe siècle, celles de l’allemand R. Zenker [21] et du suisse Th. Fluri [22]. À l’époque, l’intérêt de ces travaux univer~sitaires résidait dans la reconstitution de la légende, tronquée dans le fragment de Bruxelles, à l’aide de témoins français, allemands et latins. Malheureusement, les deux jeunes docteurs ont cédé au goût de l’époque pour les identifications historiques hardies et aventureuses. Il reste très peu de chose de ces ouvrages, qui, à l’instar de ceux de Zenker, mettent parfois à mal la patience du lecteur [23].
Si ces laborieuses études peuvent encore apporter quelque chose, c’est à propos de la reconstitution de la légende [24], qui est évidemment fragmentaire dans le manuscrit de Bruxelles. Avec tous les risques que cette tentative comporte puisqu’on juxtapose et combine des œuvres réparties sur quatre siècles, on a pu reconstituer l’ensemble de la légende en utilisant la longue suite des poèmes qui s’en inspirent. Toutefois, d’Hariulf à Philippe Mousket en passant par la version allemande de Loher und Maller, il faut bien constater que les érudits se renouvellent peu depuis la lointaine publication de G. Paris [25]. On se contentera d’ajouter la découverte récente concernant Lohier et Mallart [26], un plat de reliure d’une collection allemande ayant livré un folio de la source française (inconnue par ailleurs, sans doute du XIIIe siècle) de l’œuvre allemande du début du XVe siècle, que l’on vient de citer.
Si on souhaitait porter un jugement global sur les centaines de pages consacrées au fondement historique de l’épopée par les éminents critiques cités plus haut [27], on exprimerait sans doute les plus extrêmes réserves, tellement le poids des présupposés dogmatiques pèse lourd.
 
Bédier, agressé par Pauphilet, ne répond pas
 
 
Avec le recul, serait-il téméraire de considérer le débat conflictuel sur les Origines comme s’inscrivant naturellement dans la tradition historique de la société française : aux Communards s’opposent les Versaillais, aux Dreyfu~sards les Antidreyfusards, aux Croix de feu les militants du Front populaire, aux partisans de Vichy ceux de Londres… aux « individualistes » disciples de Bédier les néo-traditionalistes de R. Louis ? On pourrait multiplier les exemples dans une société où les oppositions s’exercent souvent de bloc à bloc en groupes homogènes d’importance équivalente [28]. Cette situation surprend souvent les Européens non hexagonaux vivant dans des sociétés plurielles où de telles oppositions radicales ne s’inscrivent ni dans les usages ni dans les traditions [29].
Dans un tel contexte, quelle fut l’attitude des chercheurs étrangers ? Ils ont simplement emboîté le pas, s’incorporant dans l’un ou l’autre camp, en fonction de leur passé personnel ou de leur fidélité à tel ou tel maître, avec parfois un zeste de nationalisme.
À propos de Gormont, une réflexion incidente de Lot peut laisser supposer que le chartiste, formé à l’école du sceptique P. Meyer [30], souhaitait prendre ses distances par rapport à la structure de pensée manichéenne qui dominait alors le débat.
« On ne saurait prendre plus délibérément le contre-pied d’une théorie » laisse-t-il échapper en rendant compte de l’attaque frontale de Pauphilet contre la thèse de Bédier [31]. Manifestement, le caractère provoca~teur, même si le ton reste serein, ne lui a pas échappé. D’ailleurs, Pauphilet était-il dupe de sa propre démarche lorsqu’il juge « insolite sa manière d’expliquer une chanson de geste [32]» ?
Car trop, c’est trop : Pauphilet n’a fait ni dans la dentelle ni dans la nuance… Il ose écrire que Bédier est « un homme de l’ancienne école », qui croirait donc encore aux cantilènes, et que le Gormont « revisité » par le même Bédier n’est que « le résultat d’un long travail légendaire, collectif et incons-cient ». De l’ironie sous-jacente ? On voudrait le croire, mais rien n’est moins sûr en raison de ce que l’on sait de la psychologie des hommes en présence. Renvoyer de cette manière Bédier aux thèses de Gaston Paris sur la question spécifique du Gormont, est de bonne guerre, mais constitue une vraie provo~cation qui aurait justifié une réponse de la même eau.
La réplique ne viendra pas. Les plus célèbres romanistes de l’époque vont s’exprimer, sauf le plus concerné : J. Bédier. Ce silence surprenant ne cache toutefois aucune indifférence. On sait que Bédier a souffert de cette polémi~que, la dernière qu’il aura à affronter – sans l’assumer – dans le champ clos de la chanson de geste, car les témoignages sont à cet égard concordants : de F. Lot, l’ami de toujours, à I. Siciliano, le disciple qui n’aura jamais été l’élève du maître.
Le silence est d’autant plus étrange que la position de Bédier au sein de l’Université reste dominante. En 1927, sa carrière n’a pas encore atteint les sommets, puisqu’il est à deux ans de son accession à la charge d’Administra~teur du Collège de France, où il conservera ses enseignements jusqu’en 1936. L’attaque délibérée de Pauphilet ne suscitera aucune réaction publique de l’agressé, dont l’activité apparaît alors « en net fléchissement [33]», son élan créateur étant comme brisé. Bédier se révèle de plus en plus « conforme et convenu [34]», voire « ingénu [35]».
 
La double mission d’I. Siciliano : venger la mémoire de Bédier en rétablissant la « vérité »
 
 
En 1981, I. Siciliano rappelle dans l’introduction de son magnum opus :
« Voilà que, vers 1935, j’eus le bonheur de rencontrer un homme de la plus grande courtoisie, un savant admirable, dont les théories avaient eu beaucoup de succès, mais à l’égard de qui ses anciens disciples et amis, libérés de ses charmes et de ses erreurs, ne manifestaient plus qu’une désolée et suffisante pitié. Je n’étais pas son disciple, il m’honora de son affectueuse amitié, il me parla souvent d’un livre où il aurait répondu à tous les critiques. Ce livre, il ne put pas l’écrire. C’est pour défendre un mort qu’en 1939 je suis rentré dans les lices médiévales et me suis battu contre des savants avec lesquels je n’avais pas la moindre maille à partir. Si je rappelle ces petits faits privés, c’est que le souvenir de Bédier fut pour beaucoup [36]… »
C’est en 1939, dans la version originale italienne d’un livre passé presque inaperçu en raison du déclenchement du second conflit mondial, qu’I. Siciliano publie une ferme mise au point concernant le fondement historique de Gormont et la polémique Pauphilet-Bédier. Dans la version française de 1951, le maître italien revient sur la question. Avec la verve qu’on lui connaît, il exécute, au sens littéral du terme, l’article de Pauphilet [37].
L’aspect « filial et vengeur » de ces pages et leur motivation « éthique » ne doivent pas occulter la justesse du commentaire et l’indépendance totale d’esprit d’un érudit, qui était encore fort jeune.
Certes, sa position personnelle, qui n’est en rien celle d’un défenseur de l’historicité des chansons de geste, est difficile. On aurait donc pu penser que, pris à contre-pied, il allait biaiser. C’était mal le connaître : il lui incombait, à la fois, de défendre J. Bédier et de dire la vérité, et on ne sait trop quelle préoccupation l’emporta sur l’autre… La seule évidence est qu’il remplit sans barguigner cette double mission.
La mise au point est synthétique : une dizaine de pages, tranchantes, polémiques sans l’être trop [38], rédigées d’une plume alerte, qui dispensent de retourner à toute une critique antérieure, prolixe et peu sûre.
 
Replanter le décor : l’histoire de Gormont et Isembart
 
 
Même si elle est bien connue des spécialistes, c’est une nécessité pour la clarté de la discussion. On l’a vu : quelques sources historiques et littéraires, de dates et d’origines diverses mais concordantes, permettent la reconstitution du scénario complet de la légende, amputée dans les fragments de Bruxelles (voir note 26).
« Isembart, baron (ou neveu) de Louis, roi de France, fils de Charlemagne, se révolte contre son roi et fuit en Angleterre, où il se met au service du roi sarrasin Gormont, et renie la foi chrétienne. Isembart persuade Gormont qu’il doit conquérir la France ; on organise une expédition, commandée par Isembart lui-même, qui débarque et attaque le Ponthieu, domaine qui fut jadis sien, et le ravage ; il incendie l’abbaye de Saint-Riquier. Le roi Louis offre le combat, à Cayeux, aux forces de Gormont et d’Isembart [39]. »
C’est à cet endroit que commence le fragment de Bruxelles de l’ancienne chanson :
« Les premiers vers du fragment nous introduisent au fort de la bataille de Cayeux, qui constitue un des derniers actes du drame faisant l’objet du poème. Gormont met successivement hors de combat les Français assez audacieux pour se mesurer à lui (1-195). Hugon lui-même, le plus vaillant serviteur du roi Louis, finit par succomber sous ses coups (196-326) et son écuyer, Gontier, reste impuissant à le venger (327-359). Louis se décide alors à s’avancer en personne contre le redoutable païen. De son épieu, il lui fend le corps en deux, mais l’effort qu’il fait pour se retenir sur son cheval, lui occasionne une blessure interne, dont il mourra peu de temps après (360-419). La perte de Gormont met le trouble dans les rangs des Sarrasins ; Isembart parvient toutefois à les rallier ; la bataille va reprendre durant quatre jours (420-524), cependant que Louis rendra les honneurs funèbres à son héroïque adversaire et au fidèle Hugon (525-555). Dans la lutte, Isembart est amené à frapper son propre père, le vieux Bernard, qu’il ne reconnaît d’ailleurs point (556-582). Mais les païens, lassés de la longue résistance qui leur est opposée se découragent et se prennent à fuir (583-613). En ce moment, l’attaque combinée de quatre seigneurs français a raison d’Isembart lui-même. Se sentant défaillir, le renégat se repent, revient à Dieu, invoque la Vierge, et s’en va s’éteindre sur l’herbe fraîche, à l’ombre d’un olivier (614-661) [40]. »
 
Siciliano, censeur des manœuvres « illicites » de Pauphilet
 
 
Fidèle à ses conceptions générales sur l’épopée française, Pauphilet n’a de cesse de privilégier le « fait littéraire ». Selon lui, Gormont est l’œuvre « cohérente et équilibrée » d’un auteur inventif, sans dette aucune envers l’histoire et la légende. On le dira tout net : cette conception est en contradic~tion absolue avec la plus sommaire des analyses et, pire, avec le simple bon sens.
I. Siciliano ne s’embarrasse d’ailleurs d’aucune précaution oratoire et assène des vérités d’évidence :
« Malheureusement, Pauphilet, pour démontrer qu’au début il n’y avait pas d’histoire, mais une œuvre exclusivement littéraire, cohérente et équilibrée, est tombé justement sur une des chansons les plus riches d’éléments historiques et des plus pauvres en éléments littéraires, sur une œuvre qui peut nous donner tout ce que nous voulons, sauf sa forme poétique primitive [41]. »
Il est inutile de recommencer la démonstration. Bédier, Siciliano et tant d’autres sont unanimement d’accord quant au caractère historique du scéna~rio global des événements de 880-881, ainsi que sur le lieu de la bataille et l’exacte personnalité du roi de France en question [42].
Ne pouvant remettre en cause le prototype historique de Louis, roi épique, Pauphilet tente de distiller le doute en s’interrogeant sur le modèle historique du protagoniste païen, le héros Gormont, qui devrait être de pure invention pour conforter sa thèse. Sur ce dernier point, Pauphilet ergote : Gormont ne serait pas le reflet du Godrum qui, aux dires d’Asser [43], est le chef viking qui campa en 879 devant Cirencestre, petite ville du comté de Gloucester. Or, par une étrange coïncidence, cette bourgade anglaise n’est autre que la capitale du Gormont épique, et précisément celle où il fait la rencontre d’Isembart [44]. Tout le monde en convient et Siciliano exprime le sentiment commun en ces termes :
« la coïncidence est trop précise pour que Pauphilet puisse la nier [45]. »
Erreur. La mauvaise foi de ce dernier devient suspecte, lorsqu’il évacue cette troublante similitude d’un revers de main, en la considérant comme « une addition ultérieure du poème ». Ce qui conduira I. Siciliano à écrire :
« Opération illicite de Pauphilet, pourront dire les partisans de l’historicité, car Cirencestre se trouve dans le plus ancien texte littéraire existant, dans le Fragment de Bruxelles, et d’autre part, il est trop commode de déclarer interpolé tout ce qui gêne une thèse [46]. »
Pour quiconque sait lire, la cause est définitivement entendue. On aurait donc pu croire que les choses allaient en rester là [47].
 
Cirencestre ou une affaire de plus en plus compliquée
 
 
Sur l’affaire de Gormont et Cirencestre, deux études méritent incontestable~ment l’attention : celle d’Y. Arnold et d’H. Lucas [48] et celle de W. Calin [49].
La première de ces contributions, bien documentée, est le type même de la recherche qui complique sans grande pertinence une question déjà com~plexe… Les auteurs tentent de démontrer que le prototype historique du Gormont épique aurait pu se dissimuler sous l’un des vocables de « Garmond-Wermund-Gormund », et serait donc un personnage différent du Viking dont parle l’évêque Asser.
Quel serait donc l’argument à la base de cette nouvelle identification ? Rien de plus simple : Arnold et Lucas ont découvert un roi des Angles, que l’on désigne sous l’un ou plusieurs de ces trois prénoms, à propos duquel auraient circulé des légendes orales. On devine la suite : la source d’Hariulf fort proche, aux dires des mêmes auteurs, de la version primitive de la légende, « aurait été remaniée par un anglo-normand qui connaissait la légende anglaise ou par un français qui avait consulté des clercs anglais ou des documents de provenance anglaise [50]».
L’ensemble de ce commentaire à propos du nom Gormont, et des formes apparentées, laisse assez sceptique. Siciliano y avait d’ailleurs répondu de manière anticipée :
« Pour l’étymologie, nous croyons qu’on ne puisse pas avoir de doutes sur celle proposée par Zimmer, par Fluri, par Zenker, par Lot qui font venir Gormond de Godrum. D’ailleurs, que l’on songe qu’il s’agit d’un nom propre et que l’on pense combien les noms propres sont facilement transformés non seulement dans les pays étrangers et pas seulement oralement et pas seulement par les incultes [51]. »
Ensuite, l’argumentation des deux érudits anglais se fonde sur le fait qu’Hariulf, dans sa chronique de Saint-Riquier qui s’achève en 1088, ne parle pas de Cirencestre, alors que l’épopée française, postérieure d’après eux de quelques années (ce qui ne me paraît nullement démontré) [52], y fait une claire allusion. De là, l’idée d’un texte épique intermédiaire, d’un remaniement de la chanson primitive sous influence anglaise ou franco-anglaise.
L’argumentation manque de pertinence. Tout d’abord, cette thèse met en œuvre des textes perdus antérieurs à ce qui est déjà une des plus anciennes chansons françaises, dont, bien entendu, on ne sait rien et dont on ne saura jamais rien, sauf découverte exceptionnelle qui semble aujourd’hui très aléatoire.
En outre, quel est donc l’intérêt de cette nouvelle excursion anglaise pour expliquer la mention de Cirencestre (vers 472 du Fragment) alors que tous les éléments d’explication se trouvent déjà réunis chez Asser, qui est anglais lui aussi ? En effet, dans la Vita Alfredi, on trouve un chef viking qui porte un nom apparenté à celui du héros épique, qui est aussi de résidence à Cirencestre avant l’expédition qui mènera une partie de ces Scandinaves dans la Somme et, finalement, à Saucourt. N’est-ce pas se compliquer vraiment la vie que de faire appel à un roi, angle et non viking, et, surtout, d’extrapoler en sollicitant des textes que l’on ne connaît pas ou, pire, qui n’ont peut-être jamais existé [53]?
Les deux érudits anglais fondent une partie de leur argumentation sur le fait qu’Hariulf, considéré comme le plus ancien témoin latin de la légende, ne mentionne pas Cirencestre. Rien de plus normal, rétorque avec raison W. Calin :
« La chronique d’Hariulf et le poème se ressemblent d’une manière frappante et toutes les prétendues contradictions ne touchent en aucune façon aux grandes lignes de l’intrigue […] On ne s’attend pas à voir Hariulf parler de Cirencestre, car il s’occupe de son monastère en France à l’exclusion d’événements antérieurs dans un pays étranger [54]. »
Quant à l’article de W. Calin, il a un double objet. Autant la première partie rencontre une adhésion sans réserve, autant la seconde semble relever d’une critique « à l’ancienne ». Cette dernière entend, en effet, « deviner la forme et le fond de la chanson du XIe siècle dont le manuscrit de Bruxelles ne conserve que 600 vers ». Ardue et noble tâche en vérité, que W. Calin n’assumerait sans doute plus aujourd’hui à la lecture de l’ensemble de ses travaux, car l’enquête ne peut se fonder que sur des hypothèses invérifiables. En revanche, la première partie est un modèle de justesse critique et bien des spécialistes pourraient être d’accord, de nos jours, avec les conclusions suivantes [55]:
« Il n’y a pas de contradiction majeure entre l’œuvre connue de Hariulf et le poème conservé dans le Fragment de Bruxelles. Les deux auraient pu être, et à notre avis, ils sont la même œuvre. Le seul raisonnement qui puisse soutenir l’idée de versions antérieures plus simples est historique. Si le poème est lié à la bataille de Saucourt par une tradition orale, il est possible que cette tradition ait existé dans la forme d’un chant épique ou Lied, qui eût été peut-être plus simple que notre version actuelle. Mais, hélas ! Comme cette argumentation est faible ! Comme il lui manque toute preuve ! Pas un de ses termes ne peut être affirmé de façon précise [56]. »
 
Les réminiscences historiques de Gormont et Isembart: des moments cruciaux pour les Francs
 
 
Il ne s’agit nullement de souvenirs d’événements secondaires, mais de faits capitaux pour la survie du monde carolingien qui, par leur retentissement, ont marqué les esprits de l’époque et ceux des décennies suivantes.
Le monde germanique, lui aussi, a bien mesuré l’ampleur de la victoire de Saucourt puisque le Ludwigslied, qui nous est conservé par un manuscrit écrit en francique rhénan de la fin du IXe siècle, est un panégyrique à la gloire du jeune roi de Francie occidentale, qui n’est autre que le prototype historique du souverain de Gormont [57].
Au moment où le pouvoir royal s’effrite, le court règne de Louis III, un des derniers descendants en ligne directe de Charlemagne, incarne la réaction militaire de ce qui reste du pouvoir carolingien face aux Normands. Il est ainsi en rupture avec la politique frileuse de ses prédécesseurs, en particulier celle de Charles le Chauve, d’ailleurs privé de tout moyen d’action militaire [58]. En effet, ce dernier s’est trop souvent contenté de relever les murs de défense [59], de céder au chantage du Danegeld « dont le tribut de 861, plus que les précédents, provoque l’horreur des contemporains [60]», et de refuser astucieusement, par manque de moyens militaires et financiers, l’affronte~ment direct.
En revanche, Louis III et son frère Carloman « ont le mérite de combattre efficacement les bandes de Normands, la Grande Armée, de construire des châteaux de bois comme Etrun, qui contrôle l’accès au Cambrésis et de remporter quelques succès aux batailles de Thimion (880) et de Saucourt [61]». Dans un tel contexte, on comprend aisément qu’une des rares victoires franques ait frappé fortement et durablement les imaginations, qu’elles soient romanes ou germaniques.
 
Gormont ne contribue pas à expliquer la genèse de l’épopée médiévale
 
 
Comme d’autres, Bédier a eu donc raison d’insister sur les événements historiques de 880-881. Par ailleurs, la réfutation de la thèse excessive d’A. Pauphilet par I. Siciliano montre clairement combien est absurde l’explica~tion de la genèse de Gormont par une thèse individualiste d’obédience littéraire.
Est-ce à dire que Bédier avait raison sur tout ? A-t-il eu raison d’invoquer le rôle du monastère de Saint-Riquier, qui, d’après lui, aurait été le « polari~sateur et le diffuseur » de légendes locales concernant Gormont ? Rien n’est moins sûr, car aucun élément n’indique avec certitude que les moines, même s’ils ont évidemment connu la légende, aient joué un rôle moteur dans la constitution de celle-ci. Le contraire pourrait même être soutenu, sans plus de preuve décisive d’ailleurs. En effet, rien ne prouve que Bédier, qui avait effectué personnellement le voyage de Saint-Riquier à la recherche de traditions locales, ait été précédé au XIe siècle par l’auteur anonyme de Gormont, arpentant lui aussi cette fameuse route picarde qui finit toujours par conduire à un monastère…
Quant aux traditionalistes et aux néo-traditionalistes de toute observance, peuvent-ils faire fonds sur les éléments historiques contenus dans l’œuvre épique pour étayer la thèse du développement continu de cette chanson de geste en devenir, sous quelque forme que ce soit, orale ou non, de 881 aux vingt dernières années du XIe siècle ? En aucune façon.
Dans l’état actuel de nos connaissances, il faut bien reconnaître que Gormont et Isembart n’est d’aucun secours pour étayer une explication de la genèse de la chanson de geste médiévale. La tentative individualiste de Pauphilet est absurde. La tentative monastico-cléricale de Bédier ne repose sur aucun argument déterminant, car tout y est parfaitement réversible (épopée versus source savante, le contraire ou une solution mixte). Toute tentative néo-traditionaliste est, elle aussi, vouée à l’échec, car les éléments historiques connus de Gormont sont de telle nature qu’ils ont pu « traverser le silence des siècles » sans le secours de la moindre cantilène, du moindre jongleur ou de toute forme d’état latent.
 
En guise de première conclusion
 
 
Il n’y a qu’un bon usage d’une tradition d’études critiques : le rejet de toute théorie globalisante et l’examen vigilant d’une œuvre, au cas par cas. Cette manière d’opérer impose une attitude prudente vis-à-vis de toute contribu~tion qui s’inscrirait dans une optique de recherche des origines. Aussi, au jeu des vases qui communiquent entre la discipline et l’histoire de cette même discipline, c’est évidemment, dans le cas de Gormont, l’histoire de la disci~pline qui se révèle très largement gagnante. Il s’impose donc de déblayer le terrain des ruines inutiles.
Les demi-mesures ne sont pas de mise. Il conviendrait d’avoir les plus nettes réserves quant à l’attitude pseudo-consensuelle, en apparence mar~quée du sceau de la sagesse, de J. de Vries :
« On a voulu voir trop d’histoire dans notre fragment, d’autre part, on lui a presque nié tout fondement historique. Où serait la vérité sinon au milieu de ces opinions trop excessives [62]? »
Le vieil adage in medio virtus ne me paraît guère valoir dans l’état de fragilité où se trouve la quasi-totalité des travaux anciens. Une première exigence dans la recherche de la vérité serait d’accepter l’idée que, plus que vraisem~blablement, celle-ci est largement hors de portée. Les moyens manqueront pour l’établir avec certitude, car la documentation est et restera insuffisante. Dans un tel contexte, la pire des solutions serait sans doute celle que préconise J. de Vries, une sorte de vérité « transactionnelle » entre des hypothèses, dues à la seule sagacité des critiques.
En bout d’analyse, ne vaudrait-il pas mieux que le fameux parvis devant l’église du monastère soit moins encombré, voire désert ? Sans l’indispensa~ble pèlerin, sans le grand féodal voulant assurer le renom de son lignage, sans l’abbé cherchant la promotion de sa Maison, sans le clerc fournisseur de scénarios pseudo-historiques, sans le jongleur (qu’il soit créateur, remanieur ou simple récitant) et, pour faire bonne mesure, sans même la route qui y mène ?
Utopie ? Pas sûr. Dans le domaine de l’épopée, l’exercice mériterait d’être tenté afin de se libérer de la partie, de plus en plus pesante et problématique, du passé de notre vieille discipline. Il n’est pas dit que, paradoxalement, un autre regard n’y retrouverait pas fraîcheur, intuition ou perspicacité.
En attendant, les grandes théories n’ayant pas résisté à l’épreuve des faits et des réalités, un retour à la modestie s’impose, en suivant le chemin que montre, avec raison cette fois, de Vries :
« Il faut recommencer de nouveau, mais en partant de notre chanson elle-même. »
Un acte de foi, auquel on peut souscrire, le temps, en tout cas, de ce qui va suivre.
 
Le dossier des archaïsmes
 
 
Il n’est pas neuf. Il date en fait de la fin du XIXe siècle et remonte aux premiers travaux de F. Lot. Depuis lors, il n’a cessé de se développer. Des chercheurs venant des horizons les plus divers ont apporté leur pierre à l’édifice et il est grand temps de rassembler ce qui est épars. On pourra ainsi constater que la moisson est loin d’être négligeable, et qu’elle mérite, par sa variété même, une tentative de synthèse et une relecture d’ensemble, à la lumière des acquis récents de la critique historique ou littéraire.
On structurera l’exposé en adoptant l’ordre d’importance qu’on peut objectivement, sur le plan intellectuel, accorder à ces découvertes, car il y en a de réelles, et, surtout, en fonction de ce qu’elles sont susceptibles d’apporter pour la connaissance de l’œuvre. On sera donc en rupture, dans ce qui va suivre, avec tout autre mode de classement, chronologique par exemple.
On commencera par un réexamen et un approfondissement, sur le plan de la recherche historique, de la contribution de J. Györy consacrée au thème du rapt de chevaux dans Gormont et dans la tradition viking [63]. De plus, le savant hongrois ayant examiné un autre motif qu’on appellera, pour faire bref, la « quintaine », on dira ce qu’on peut en penser.
On poursuivra en examinant un bel article de W. Meliga consacré à un vif échange de propos au cours du combat entre Gormont et le chevalier français Hugon ou Huëlin [64]. Cette altercation fait référence à un événement survenu quelques jours avant la bataille, à l’occasion d’un vœu du paon au cours duquel le baron chrétien se serait joué du roi païen. W. Meliga estime que ledit vœu, dérivé de formes de vantardise guerrière ayant cours chez les Vikings, représenterait sans doute la trace d’une influence scandinave ancienne.
Dans un article paru en 1898, F. Lot monte en épingle trois traits du Gormont qu’il estime archaïques [65]. Pour lui, le fait qu’Isembart ait apostasié est nécessairement un trait fort ancien, car devenir margari ne se conçoit qu’au temps de la première vague viking et devient anachronique, dans le chef d’un chevalier franc, pendant la plus grande partie du Xe et pour tout le XIe siècle. Un deuxième archaïsme résiderait dans le surnom même de margari, qui, au sens de renégat, ne s’applique qu’au seul Isembart. Enfin, le fait que les soldats du roi Gormont soient parfois appelés Ireis, c’est à dire Irlandais, désignerait clairement, non les autochtones celtes de l’île, mais les envahisseurs danois. Ces archaïsmes, on le sait, vont rencontrer l’opposition décidée de J. Bédier [66].
In fine, certains chercheurs suggèrent la présence de mots d’origine scandinave, tout spécialement en matière d’armement, qui pourraient être considérés comme des archaïsmes [67]. Il s’agit des mots « espiet », qui désigne~rait dans Gormont une arme qui « perce et qui tranche » suivant une tradition viking, et « toënard », qui serait un bouclier spécifiquement normand. On y ajoutera aussi quelques notes consacrées tant aux provocations verbales des Vikings au moment de la bataille qu’aux utilisations prosaïque et symboli~que de l’estandart.
 
Le rapt des chevaux
 
 
Voici près de cinquante ans, dans un article fort remarqué, J. Györy a donné une nouvelle interprétation de l’épisode qui oppose le roi païen Gormont à l’élite des barons chrétiens. Avant la parution de cette brève contribution, aucun critique n’avait en effet remarqué que les combats étaient loin d’être classiques, n’opposant pas, comme il est de règle dans l’ensemble de l’épopée française, des cavaliers à d’autres cavaliers.
Le savant hongrois a pu démontrer que Gormont, qui venait d’abandon~ner sa flottille puisque le combat se déroule à Cayeux-sur-mer (v. 41 et 65) dans l’embouchure de la Somme, combat à pied comme ses soldats – il est précisé que ce sont des sergents et des archers (v. 318-319) –, tandis que les Français possèdent tous une monture.
En proférant des menaces, le roi païen s’est installé au sommet d’un tertre et lance, en position statique, de multiples armes de jet. Ainsi, quand au vers 145, le duc de Normandie attaque Gormont, il ne le désarçonne pas, mais le renverse tout simplement. Ainsi, au plus fort de la bataille, par deux fois, des chevaliers chrétiens contraignent le roi païen à s’agenouiller, position impos~sible à prendre lorsque le combattant est monté.
Pour sa part, le renégat Isembart est lui aussi à pied, car il se sert de la poignée du bas de sa hampe (manche en bois sur lequel est fichée une arme blanche) pour tenter de saisir – sans résultat d’ailleurs – les rênes d’un cheval « chrétien », afin de s’en emparer.
Le sens du mystérieux « quatrain-refrain » qui scande chacun des coups portés au roi par ses assaillants devient évident après la démonstration de Györy :
Quant il ot morz les bons vassals,
ariere enchalce les chevals ;
puis mist avant sun estandart :
l’em la li baille un tuënart. v. 37-40.
Gormont chasse donc les chevaux capturés, dans la direction de l’arrière de son front, vers son propre camp. Il s’agit donc bien d’un rapt de chevaux, effectué par des païens à pied, pour s’emparer des chevaux de chrétiens désarçonnés.
Les v. 318 et s. montrent bien la tactique utilisée par les ennemis des Francs : une haie d’archers [68], rangés circulairement au pied du tertre où Gormont s’est posté, forme une poche en vue d’encercler les chevaliers français qui seront, après avoir été massacrés, privés de leurs chevaux.
On se trouve aussi en bord de mer, là où s’effectuent les premières opérations de débarquement, comme le montre Györy :
« On comprend ainsi aisément pourquoi le poète, en la conscience de qui, comme encore dans la nôtre, devait être profondément imprégnée la victoire de Saucourt, a choisi, quand même, Cayeux pour théâtre de son action épique. Cayeux, tout près de la mer, est un endroit propre à montrer les premières opérations d’une armée qui vient de débarquer. Les guerriers de Gormont sont arrivés sans chevaux en territoire français, leur premier souci vise donc à se procurer des montures. Pour un repli éventuel et rapide, la proximité de la mer, avec les navires en état d’alerte, était pareillement nécessaire pour le poète :
Se ne fussent barges e nes
K’il laissierent a l’ariver,
Ja n’en poüst un eschaper [69]. »
J. Györy, dans l’isolement où se trouvait son université hongroise de l’ère communiste, n’a pas été plus loin. Il ne disposait sans doute pas des moyens documentaires pour comparer la technique du rapt des chevaux de Gormont et les procédés des Vikings, qu’ils soient de la première ou de la seconde vague.
Dans les pages qui suivent, l’intuition de Györy va se voir largement confirmée et sa thèse sur le caractère archaïque du rapt des chevaux sera confortée.
 
Retour aux événements de 879-881
 
 
La bibliographie est énorme. Pour ne pas trop se perdre dans les dédales d’une recherche qui court sur plusieurs siècles, il convenait de commencer l’enquête par les dates historiques dont on trouve un reflet dans l’épopée, la bataille de Saucourt en 881 par exemple. La chance nous a souri, puisque ce sujet nous renvoie au livre magistral d’A. D’Haenens [70]. On y lira, de manière renouvelée par rapport aux travaux des romanistes du premier tiers du XXe siècle, le récit détaillé des événements, auquel on renverra une fois pour toutes [71]. Que dit D’Haenens ? En résumé [72]:
« Chassés d’Angleterre par Alfred le Grand, les Normands débarquent vers la mi-juillet 879. Ils s’attaquent à la vallée de l’Yser, remontent vers le nord, par la Lys et par l’Escaut. En novembre 879, ils installent leurs quartiers d’hiver à Gand. Ils sévissent ensuite à Tournai, puis dans la région rémoise. En novembre 880, ils quittent Gand pour Courtrai. De là, ils parcourent le pays entre l’Escaut, la Somme et la mer. Nouvelle campagne en 881, les Vikings infestent toute la région côtière comprise entre Boulogne et les abbayes de St-Riquier et de St-Valery, remontent la Somme, puis rentrent à Courtrai. En juillet, ils sont à nouveau sur la Somme, ils traversent pour atteindre Beauvais mais courent cette fois droit à l’échec. Le 3 août, Louis III les attaque à Saucourt-en-Vimeu et leur inflige une défaite qui arrête leurs tentatives. Ils se retirent quelque temps à Gand, pour réparer leurs bateaux, puis quittent la vallée de l’Escaut. »
On le constate : l’érudition contemporaine confirme ce que l’on savait déjà dans les grandes lignes. On retiendra que, comme dans Gormont, les Vikings sont entrés en Baie de Somme par voie maritime et non en descendant le fleuve.
 
Au IXe siècle, les Vikings n’embarquent pas leurs chevaux
 
 
En ce qui concerne la cavalerie viking, l’apport de D’Haenens est beaucoup plus substantiel. Ainsi, il semble acquis que, dans nos régions et jusqu’en 879, les Normands ne s’attaquent qu’à des bourgades peu éloignées du fleuve. La liste dressée par D’Haenens est éclairante à ce propos : les Nordiques des régions entre l’Escaut et la Somme ne disposent pas de cavalerie et ne s’attaquent donc qu’aux villages situés sur les berges mêmes des cours d’eau. Deux ans avant Saucourt, les choses vont changer :
« Dès 879, – bien plus tôt cependant en France [73] –, ils disposent, dans nos régions, d’un nouvel élément tactique, la cavalerie. Il leur est possible maintenant de rayonner à l’intérieur des terres et de s’attaquer plus franchement à un adversaire qui employait également les chevaux… Les montures étaient-elles envoyées d’Angleterre ou de France, ou étaient-elles prises plutôt sur le pays, au gré des razzias ? On ne le sait [74]. »
Une question se pose donc à nous : au temps de la bataille de Saucourt, les Vikings transportaient-ils leurs chevaux par voie maritime ? Était-ce seule~ment possible, eu égard à la nature des bateaux de l’époque, qui sont bien connus en raison de remarquables découvertes archéologiques. Les plus illustres datent du début du IXe siècle (Oseberg) ou de la fin du IXe-début Xe siècle (Tune et Gokstad), sans oublier les cinq navires de Roskilde, décou~verts en 1962.
Si on s’en tient au IXe siècle, le transport de chevaux y apparaît comme difficile. En effet, il faut retenir que les bateaux vikings ne sont pas pontés, qu’ils possèdent un fond entièrement plat, qu’ils ont entre 20 et 25 m de long sur 5 à 6 m de large, et embarquent de 40 à 70 rameurs [75]… La vie à bord était excessivement pénible, la voie d’eau était coutumière et une grande partie de l’équipage écopait par mauvais temps [76]. « La vie à bord n’était pas précisé~ment un lit semé de pétales de rose [77] ».
Il convient de retenir aussi que les Vikings sont plus souvent à terre qu’en mer, car le bateau n’est pas d’une grande capacité : « Non ponté, il ne permet pas un séjour très long, la place étant limitée [78]». On imagine mal des chevaux, vivant pour un temps relativement long (plus qu’une traversée de la Manche par exemple) dans de telles conditions, du moins dans les embarcations du premier âge viking qui nous intéressent ici.
Toutefois, on sait que les Normands sont de bons cavaliers et qu’ils ont possédé une cavalerie, dès le moment où une organisation militaire interne a été mise sur pied. Cependant :
« Il ne semble pas que qu’ils aient eu l’habitude d’emmener des chevaux de leur pays, quoique plusieurs sources nous apprennent qu’ils traversaient la Manche avec des chevaux [79] . D’une manière générale, les Vikings cherchaient à se procurer des chevaux sur place. Ainsi, la Chronique anglo-saxonne rapporte, pour l’année 866, qu’une grande armée païenne débarqua en Est-Anglie, y prit ses quartiers et y trouva des chevaux. En 881, l’année de Saucourt [c’est moi qui souligne], il est question de Vikings venus combattre les Français en France et s’y procurer des chevaux. Ils étaient dressés et habitués à la manière de faire la guerre. Ils servaient aux transports et de monture aux guerriers. Mais, incontestablement, les Vikings préféraient combattre à pied [80]. »
La synthèse la plus complète concernant la cavalerie des Vikings peut se lire sous la plume de L. Musset, qui, parmi tant d’autres sujets d’études, s’est fort intéressé aux problèmes militaires du monde scandinave [81]:
« On ne constate pas non plus d’innovations révolutionnaires dans les méthodes de combat. La lutte se déroule normalement à pied, quoique les combattants, et surtout ceux de haut rang, se déplacent souvent à cheval, comme en témoignent aussi bien les trouvailles archéologiques que les récits des chroniqueurs occidentaux. La supériorité qu’aurait pu donner à une cavalerie scandinave l’emploi des étriers, déjà général au IXe siècle, ne semble pas avoir été exploitée sur le plan militaire avant le XIe siècle. Mais il semble que les Vikings se soient parfois risqués, dès le IXe siècle, à embarquer une cavalerie sur leurs navires, méthode qui vaudra aux combattants normands des succès remarquables à la fin du XIe siècle. »
Toutefois, L. Musset nuance aussitôt en note, l’hypothèse de l’embarque~ment de chevaux sur des navires, et ce à haute époque (IXe siècle) :
« Un texte isolé (Anglo-Saxon Chronicle, année 893) relate un passage de la Manche, de France en Angleterre, mid horsum (avec des chevaux). La présence de squelettes de chevaux dans plusieurs tombes à navires (par exemple à Ladby) n’est pas un indice en ce sens : il s’agit d’un rite sépulcral. Sur la cavalerie embarquée des Normands en Sicile, puis en 1066, les érudits se prononcent pour une origine méditerranéenne et sans doute byzantine de cette pratique [82]. »
Voici peu, L. Musset est revenu sur la question, en étant encore plus explicite :
« L’embarquement des chevaux est quelque chose d’important. On y a souvent vu une acquisition technique toute récente des Normands de 1066 ; ils l’auraient réalisée dans le milieu byzantin de Calabre et l’auraient pour la première fois mise en pratique lors des premiers débarquements en Sicile vers 1060. Cette thèse repose avant tout sur quelques vers du Carmen de Hastingae proelio… mais le discrédit général qui frappe maintenant le Carmen atteint également ce passage. On propose alors de voir dans la pratique du transport des chevaux la simple prolongation d’un usage attesté chez les Vikings de la première vague. Mais ici encore on peut éprouver des doutes : les derniers précédents allégués remontent à 866 et 892 ! Il y avait, au moins depuis 1035, des mercenaires normands au service de Constantinople. La thèse “méditerranéenne” garde donc quelque vraisemblance, sans s’imposer [83]. »
En effet, l’utilisation de la cavalerie lourde par les Vikings est largement postérieure et n’est perceptible que dans le deuxième âge de la civilisation nordique :
« Ultérieurement, comme Brogger l’a montré en s’aidant de la Tapisserie de Bayeux, le duc de Normandie sut en tirer la leçon en associant ses archers à la cavalerie lourde qui dominait sur le continent : ce fut l’un des grands facteurs de son succès à Hastings. La cavalerie n’apparaît nulle part dans les récits de ces batailles, quoique des images de chefs à cheval ne soient pas rares, même en Norvège. Mais le cheval n’était, semble-t-il, qu’un instrument de transport et de parade. Il ne paraît avoir joué aucun rôle direct dans le combat avant la fameuse bataille de Fotevik en 1134, qui marque le début d’une ère nouvelle dans l’histoire militaire du Nord [84]. »
Si l’on suit les érudits spécialisés, les conclusions sont évidentes. Même si l’utilisation des chevaux par les Vikings, qui sont chez eux d’excellents cavaliers, remonte en France au milieu du IXe siècle, les soldats du premier âge nordique préfèrent se battre à pied et n’utilisent le cheval que dans le cadre d’opérations combinées terre-mer/fleuve.
Toutefois, les années 879-880 constituent une date-charnière. C’est en effet à cette époque que les Vikings vont, dans le Nord de la France, utiliser des chevaux à l’instar des Francs et, puisqu’ils n’en possèdent pas, se serviront aux dépens de leurs adversaires. On n’insistera pas plus qu’il ne convient sur la proximité des dates entre cette nouvelle pratique, aujourd’hui historique~ment datée, et le scénario du Gormont !
Dans cette époque-charnière, le rapt est sans doute le seul recours des Vikings, car les caractéristiques techniques des premiers bateaux scandina~ves ne permettent guère l’embarquement de chevaux, et les rares exemples attestés à haute époque laissent les spécialistes sceptiques (voir plus haut). De toute évidence, la pratique du rapt des chevaux est une donnée archaïque, qui va bientôt céder la place à une nouvelle technique : celle de l’embarque~ment des destriers.
La recherche historique contemporaine confirme donc l’ancienneté du thème illustré par Gormont et conforte la thèse de Györy. Cette thèse serait encore plus incontestable, si, aux temps plus récents (XIe siècle), l’embarque~ment des chevaux était une pratique attestée et renforçait, par le fait même, l’archaïsme des usages précédents. C’est ce qu’il va falloir démontrer.
 
La Tapisserie de Bayeux et l’embarquement des chevaux normands en 1066.
 
 
Ce nouveau modus operandi est admirablement illustré par la Tapisserie de Bayeux et se rapporte donc à une époque voisine de 1066. Un maître-livre sera à la base de cette enquête, car il convient de se reporter à la nouvelle édition donnée par L. Musset de son très remarquable ouvrage consacré à la Tapisserie de Bayeux [85].
Le 27 septembre 1066, la flotte normande utilise le flux de la marée au départ de Saint-Valery, port de la baie de Somme. Il est 17 h 30 ; la côte anglaise est atteinte le lendemain à marée basse, vers 10 h 30. La traversée de nuit aura duré entre 13 et 14 heures, la rapidité du voyage étant favorisée par des vents dominants du Sud.
La traversée de la Manche et la bataille de Hastings ont fait l’objet de la fameuse œuvre d’art, bien connue sous le nom de Tapisserie de Bayeux, qui est en fait une broderie de laine sur toile de lin – d’une longueur actuelle de 64,38 m – exécutée entre 1077 et 1082. La tapisserie, qui est constituée d’une suite continue de 58 scènes, accorde une attention soutenue au monde du cheval.
« Les chevaux ont à juste titre retenu depuis longtemps l’attention des spécialistes, qui leur ont consacré plusieurs publications… Mais on en revient toujours à cette évidence : la figuration des cavaliers est aussi vivante que convaincante. L’auteur des cartons était à coup sûr un homme de cheval, tout comme les scènes navales témoignent de sa connaissance des choses de la mer. Les chevaux représentés ne sont pas de grande taille. Toutes les trouvailles archéologiques confirment qu’au XIe siècle les animaux utilisés ressemblaient plutôt à de grands poneys qu’à des percherons d’aujourd’hui… Rien n’interdit de penser que la majeure partie des chevaux normands étaient de production locale : il y avait dès lors des haras, établis presque tous en forêt [86]. »
Cet « homme de cheval » va consacrer les scènes 38 et 39 de la Tapisserie à la traversée de la Manche par la flotte normande, qui est assortie d’un commen~taire brodé en lettres latines :
Hic Willelm dux in magno navigio mare transivit et venit ad Pevenesae. Hic exeunt caballi de navibus.
Les deux scènes offrent au regard douze navires : neuf au premier plan et trois au second. La moitié de ces navires transportent des chevaux. L. Musset commente la succession des scènes :
« l’emploi des chevaux dut spécialement frapper les Anglais et fut en effet décisif… Seule la dernière esnèque, la première parvenue sur la rive anglaise, est manœuvrée à la gaffe, tandis que l’on abat son mât, avant de la tirer à vide sur la plage, une fois débarqués les chevaux qu’elle transportait. Deux seulement des navires ont des boucliers fixés au bordage »
et, plus loin,
« la première tâche des marins fut d’abattre les mâts et de faire sortir les chevaux des navires. Les essais tentés à l’époque moderne avec des répliques des navires des Vikings ont permis de constater combien les attitudes des chevaux placés devant une telle situation correspondent exactement au dessin de la tapisserie. C’est en effet un épisode essentiel : “ici les chevaux sortent des navires” dit la légende. Puis les esnèques – on en figure six – sont alignées sur le sable [87]. »
La démonstration ne peut pas être plus claire : en 1066, les successeurs des Vikings disposent de transports de troupes et de chevaux, sans doute à l’imitation des marines méditerranéennes qu’ils ont fréquentées quelques années plus tôt, dans le contexte des opérations normandes en Sicile (voir le texte marqué de la n. 83). Gormont dont la date de composition serait, d’après les augures qui ne démontrent pas grand chose, de quelques décennies postérieures, se couperait donc d’une réalité notoire, en mettant délibéré~ment en scène un rapt de chevaux.
On ne tirera, par prudence, aucun argument péremptoire de ce qui précède. On affirmera cependant qu’il y a certainement deux âges dans le monde viking : celui mis en scène dans Gormont et celui d’Hastings, celui des Vikings du IXe et celui des Normands du XIe siècle. Notre enquête confirme que Gormont est bien le réceptacle d’une épave archaïque, comme l’avait déjà démontré J. Györy.
 
L’image de Gormont – antéchrist, quintaine, masque fascinateur – est-elle un archaïsme ?
 
 
En ne tenant compte que du titre donné par J. Györy à son article, Épaves archaïques dans Gormont et Isembart, on est en droit d’espérer que la seconde partie, intitulée La Magie, ait quelque rapport avec l’archaïsme, à l’instar de la première.
Au terme de l’analyse, il faut bien admettre que l’enquête tourne court, car le contenu ne répond en aucune manière aux attentes suscitées par le titre. C’est évidemment le seul reproche que l’on peut formuler à l’endroit d’une contribution qui est remarquable de finesse, de subtilité et de qualités de plume… mais, de toute évidence, elle est hors sujet.
Pour J. Györy,
« l’image de Gormont se compose de trois fantasmes, l’un chrétien, l’autre chevaleresque, le troisième mythique. Gormont est d’une part l’antéchrist en personne, d’autre part une quintaine, ainsi qu’un masque en attitude de fascination [88]. »
Certes, l’auteur de Gormont désigne le héros païen comme un antéchrist (vers 204), car sa stature ne fait que grandir, et même démesurément au fil des combats, « jusqu’à atteindre les proportions d’un fantasme [89]». Gormont ne serait donc pas l’adversaire habituel et ordinaire des chansons de geste, mais un « antéchrist gigantesque qui fait ses ravages, sous forme d’un jugement dernier profane ». Tout cela paraît relever d’une analyse littéraire fort sensible, certes un peu lyrique, mais qui n’est pas hors de propos.
Toutefois, une question – et c’est la seule à laquelle il convient de répondre ici – se pose : en quoi la simple désignation de Gormont comme antéchrist relève-t-elle vraiment de l’archaïsme ?
La deuxième composante de l’« image Gormont » serait le jeu de la quintaine qui, comme on sait, consiste à frapper de la lance l’écu d’un mannequin monté sur pivot. Györy, en s’appuyant sur le caractère de fixité qu’il a déterminé chez son personnage, discerne de surcroît un trait caracté~ristique de l’automate, qui rend systématiquement les coups par des gestes inverses, en arrière et en avant.
Peut-être. Le trait n’est pas mal vu, mais la question reste identique : est-il vraiment question ici d’archaïsme ? La réponse est négative. Avec le sourire, on pourrait même suggérer que la pratique de la quintaine est strictement contemporaine de tout héros médiéval.
« La troisième image soudée avec la figure de l’antéchrist-quintaine [sic] est celle du masque fascinateur [90]». S’appuyant sur une analyse un peu sollicitée, pour ne pas dire forcée, du refrain, Györy affirme que le tuënart, le bouclier rond, est
« le descendant direct de l’œil des cyclopes que les anciens faisaient peindre sur leurs boucliers. On n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour apercevoir dans l’arme défensive de Gormond l’instrument classique de la fascination mythique et animale. »
Pas moins. On sera, ici, beaucoup plus réservé quant à la pertinence de l’analyse littéraire, car le critique semble insuffler au personnage qu’il analyse des fantasmes fort personnels. Mais, à la limite, qu’importe ! Des traces d’archaïsme, il n’y en a pas plus que dans les deux cas précédents. Dans cette seconde partie de l’étude, le mot « archaïsme » n’apparaît d’ailleurs pas sous la plume de J. Györy…
 
L’épisode des vœux du paon
 
 
On l’a déjà écrit plus haut : jusqu’au bel article récent de W. Meliga [91], la critique n’avait pas apporté le commentaire adéquat relatif à deux passages du Gormont :
Huëlins dist une novele 239
qui a Gormont ne fut pas bele :
« C’est Huëlins qui vos maisele,
qui, l’altr’ier, fut a voz herberges
le message Loowis faire.
Si vos servi come pulcele ;
le poün mis en l’escuële :
unc n’en meüstes la maissele. » 246
Puis s’escria li reis Gormund : 255
« Trop estes vantez, bricun !
Jeo te conois assez, Hugon,
Qui, l’autrir, fus a pavilluns ;
Si me servis de mun poün
Que n’en mui unkes le gernun,
Si pur folie dire nun ;
E le cheval a mun barun
En amenas par traisun.
Or en averas le guerredun ! ». 264
On aura compris qu’avant la lutte à mort qui va opposer le chrétien Hugon à Gormont, le messager du roi Louis rappelle au souverain païen un événe~ment, fâcheux pour ce dernier, intervenu au cours d’une ambassade anté~rieure. C’est une grande colère du « sarrasin » qui répond, en éructant, au chevalier français.
Pendant longtemps, la critique s’est contentée de l’explication avancée traditionnellement : les deux passages feraient allusion à une farce que le chevalier français Hugon, envoyé en mission auprès de Gormont, aurait jouée à ce dernier, quelques jours avant la bataille.
Ce commentaire n’explique nullement la présence, dans les discours des deux protagonistes, d’un animal particulier, un paon, ce qui aurait dû attirer l’attention et assurer une connexion quasi automatique avec les vœux du paon, dont les textes conservés sont toutefois beaucoup plus tardifs.
En effet, la tradition des vœux du paon est attestée en France à partir d’un roman dû à la plume du Lorrain Jacques de Longyon, composé avant 1313 [92]. Ensuite, les vœux reparaissent, sous forme de volume séparé ou inclus dans un ouvrage plus vaste, tout au long du XIVe siècle.
À la fin de la période médiévale, les vœux font partie des cérémonies chevaleresques et des fêtes aristocratiques. Sur un plateau d’or ou d’argent, des dames ou des demoiselles, présentent un paon à la foule des chevaliers réunis pour un repas. Le volatile est présenté à chacun d’eux et tous prononçent « un vœu sur l’oiseau ». Les dames ou demoiselles choisissent ensuite un membre de la noble assemblée pour porter, avec lui, le paon à un autre chevalier, qui a été désigné comme le plus courageux. Le plat est alors posé devant ce dernier, tandis que le chevalier, choisi comme accompagnant, distribue les parts du repas sous le regard du héros de la fête.
Reprenant la question [93], W. Meliga estime que certains éléments extraits des vociférations furieuses des deux combattants sont suffisants pour accré~diter la thèse de l’apparition, dans Gormont, du premier vœu du paon de la littérature française. Les arguments sont au nombre de trois [94]. Le premier est la mise en évidence du paon, élément central de l’affaire, par une double occurrence. Le deuxième est apporté par la précision come pulcele du vers 244, ce qui concorde avec la tradition d’attribuer à une demoiselle la mission de présenter l’oiseau. Troisièmement, la formule si pur folie dire nun, liant l’acte de parler à la présentation du paon, constitue l’élément précis qui transforme un banal banquet en vœu. Dans cette perspective du vœu, on peut affirmer que les trois indices offerts par le texte prennent du sens et sont unis de manière cohérente.
Une confirmation de cette interprétation se trouve dans le Fadet Joglar du troubadour Guiraut de Calanson
E d’Uelin
Que no volc lo pau devezir. v. 167-168
« Ce qu’on peut traduire par “et d’Uelin qui ne voulut pas découper le
paon [95]”. »
Ce texte apporte la précision supplémentaire du refus de découpe, mais son auteur fait clairement allusion à l’épisode du vœu, qui semble avoir un statut particulier dans la chanson à laquelle il se réfère.
Et l’archaïsme dans tout cela ?
W. Meliga utilise alors une enquête de M. Bonafin [96], consacrée aux formes de vantardise guerrière, qui trouvent leur origine dans des pratiques analogues du monde scandinave ancien. M. Bonafin montre que la heitstrengingar (le vœu solennel) et le mannjafnsdr (la confrontation verbale entre chevaliers) présents dans les sagas vikings sont à l’origine des gabbi, vantardises prononcées dans la société occidentale par un groupe de chevaliers à l’occasion d’un banquet. L’existence de ces vantardises est bien attestée dans l’épopée : outre Gormont, la Chanson de Roland, le Pèlerinage de Charlemagne, la Destruction de Rome…
D’après W. Meliga, l’épisode du paon tel qu’il apparaît dans Gormont constituerait un intermédiaire entre le monde nordique et l’occident médié~val. Cédons lui la plume :
« La connessione fra la cultura vichinga e il Gormond conserva la sua importanza, anche per la datazione generalmen