2004
Le Moyen Age
Les Gestes des Chiprois
et la tradition historiographique de l’Orient latin
Laura Minervini
Università degli Studi di Napoli Federico II
Les Gestes des Chiprois sont un texte de haut intérêt pour la
connaissance d'un des secteurs les plus florissants de la production littéraire
d'Outremer, celui de l'historiographie. L'œuvre amalgame des techniques
d'écriture différentes, de type annalistique, chronique et historique au sens
strict. L'hétérogénéité, au niveau de la qualité de l'écriture et de
l'information qu'il véhicule, est due à la variété des sources utilisées par
l'auteur. Le caractère unitaire du texte est cependant garanti à un niveau
thématique et idéologique, puisque les évènements d'Outremer y sont observés
dans une optique de type nobiliaire. Mots-clés :
Orient latin, historiographie, idéologie nobiliaire, hétérogénéité textuelle, témoignage.
Les Gestes des Chiprois is a highly interesting text in terms of
the light it sheds on one of the most thriving area in overseas literary
production, namely historiography. The work fuses different writing techniques
that belong respectively to annals, chronicles and history stricto sensu. Such
heterogeneity in the kind of writing and in the information conveyed is to be
related to the variety of sources used. However, the work is made consistent at
a thematic and ideological level since the perspective in which overseas events
are reported is typical of nobiliary ideology.Keywords :
Latin East, historiography, nobiliary ideology, textual heterogeneity, testimony.
L’opinion veut, fondée sur de nombreux textes, que les écrits
historiques médiévaux se répartissent en trois catégories d’origine romaine :
les annales, les chroniques et l’histoire, les deux premières étant – du moins
au début – assez proches, par rapport à la dernière qui, elle, s’en différencie
plus nettement
[1]. Il
peut s’avérer intéressant d’analyser le cas – qui n’est finalement pas si
atypique comme on le verra – d’un texte qui confond ou amalgame divers types
d’écriture, bien que le résultat ait semblé peu convaincant, à ses
contemporains comme à sa postérité immédiate. En effet, ce texte ne connut
qu’un médiocre succès et il ne nous en est parvenu qu’en un seul manuscrit, de
facture assez modeste, copié en 1343 au château de Cérines (Kyrenia) à Chypre
par
Johan le Miege, prizounier, pour
le compte d’Aimery de Mimars
[2]. Il s’agit de l’œuvre historique appelée
Gestes des Chiprois à l’époque
moderne, francisation de l’expression
Gesti di
Ciprioti, titre rapporté par un de ses rares admirateurs, le
chroniqueur chypro-vénitien Florio Bustron, qui cependant se référait
uniquement à la partie centrale du texte
[3]. Il semble en effet que, en dépit des
efforts de construction de l’auteur, le destin de cet ouvrage ait été d’être
sans cesse démantelé, les parties étant ensuite lues séparément
[4].
Écrit dans un français peu élégant, rempli de réminiscences
italiennes, le texte fut terminé durant la seconde décennie du
XIV
e siècle, plus exactement entre 1314, année du bûcher
des templiers à Paris (c’est chronologiquement le dernier des événements
relatés), et 1321, année de la présentation au pape du
Liber secretorum fidelium crucis de
Marino Sanudo, qui utilise
Les Gestes.
L’ouvrage est consacré aux événements historiques d’Outremer. Il était à
l’origine précédé d’une brève chronologie de l’histoire universelle à partir de
la création du monde. Mais comme le premier cahier n’a pas été retrouvé, le
texte qui nous est parvenu commence à l’an 1132. Une indication postérieure
dans le texte nous permet de resituer quel en était le début
[5].
Le manuscrit est amputé aussi de sa partie finale, de sorte que
font défaut les informations sur l’auteur et sur la finalité de ses travaux,
lesquelles étaient souvent insérées au début et à la fin des œuvres. Toutefois,
de la troisième partie, la seule que l’on puisse qualifier d’originale au sens
moderne du terme, on peut tirer quelques indications de type autobiographique :
l’auteur fait partie de la population franque de Terre sainte (Outremer)
[6]. Il est né vers 1255 dans une
famille de la petite noblesse de la ville de Tyr, ou tout au moins dans une
famille liée aux seigneurs de Tyr : il est l’un des quatre jeunes gens au
service de Marguerite d’Antioche, sœur du roi Hugues III de Lusignan, qui
épousa Jean de Montfort, seigneur de Tyr, en 1269
[7]. Il s’installa à Acre, capitale du
royaume de Jérusalem, où il travailla au secrétariat du Temple, dirigé à cette
époque par le grand maître Guillaume de Beaujeu (1273-1291), jusqu’à la chute
de la ville en 1291. Ses fonctions incluaient la rédaction et la copie de
documents ayant parfois d’importantes implications politiques et stratégiques,
ainsi que leur traduction de l’arabe
[8]. Il assiste au siège et à la chute de la ville,
suivie du massacre de tous ceux qui ne réussirent pas à se mettre à l’abri.
C’est le seul témoignage occidental à nous être parvenu sur ces événements
dramatiques, alors que les comptes rendus ne manquent pas du côté musulman, des
témoignages qui coïncident en grande partie avec notre texte
[9].
Réfugié à Chypre, probablement à Famagouste, il fait partie
durant quelque temps de l’entourage du roi Henri II, occupant toujours des
fonc~tions de secrétaire et de copiste
[10]. Dans les dernières pages du texte, au moment de
l’usurpation du régent Amaury, soutenu par une partie de la noblesse chypriote
hostile au souverain, son frère (1306-1310), on note une certaine réticence.
L’auteur semble en effet pencher insensiblement pour la légitimité
dynastique
[11]. Mais
le texte étant amputé, l’on ne sait si la narration avait, dans ses
conclusions, adopté un autre ton.
En dépit de l’appellation « Templier de Tyr » sous laquelle il
est connu dès l’édition du texte, sous la direction de G. Raynaud (1887)
[12], il n’est pas certain que
l’auteur ait été effectivement membre de l’ordre (la présence d’un personnel
externe et séculier, pour les travaux de secrétariat, est d’ailleurs maintes
fois signalée dans les actes officiels des différents couvents
orien~taux)
[13]. Le
procès contre les templiers (1309-1314) ne semble pas l’avoir touché : le
compte rendu qu’il en fait révèle un assez bon accès aux informa~tions mais il
n’est pas exempt d’inexactitudes. Le ton employé dénote une certaine prudence,
celle d’un homme se tenant à égale distance des deux partis : d’un côté il
blâme l’avarice et la légèreté de Jacques de Molay, de l’autre la cupidité et
l’arrogance de Philippe le Bel
[14]. L’auteur déclare ignorer quel est le degré de
véracité des accusations portées contre les membres de l’ordre, mais il réitère
son admiration sans condition pour Guillaume de Beaujeu, mort pour avoir
défendu Acre.
On ne sait pourquoi et éventuellement pour qui ce texte fut
écrit. Selon Ch. Kohler il s’agirait d’un document préparatoire pour un recueil
de chroniques chypriotes parrainé par les Lusignan, seigneurs de l’île
[15]. Il ne semble cependant
pas que l’opération ait eu de suites : on ne peut considérer comme tels les
chroniques ou le livre de mémoire écrits par Jean de Mimars dans les années
1370. Mais l’existence même de ce texte – que l’on ne connaît que grâce à une
référence de l’historien Leontios Makhairas – et le fait qu’Aimery de Mimars
ait été le commanditaire du seul manuscrit restant des
Gestes des Chiprois, indiquent que
cette importante famille chypriote cultivait un vif intérêt pour l’histoire
locale
[16].
Sans pour autant écarter l’hypothèse de Ch. Kohler, on peut
imaginer que les motivations ayant mené à l’écriture résident surtout dans un
sentiment d’urgence, dans une volonté de conservation de la mémoire : l’auteur
a assisté à un événement dévastateur – même si ses contemporains ne le
considéraient pas comme définitif : la chute du royaume latin de Jérusalem et
l’abandon de toutes les places franques sur la terre ferme. Il est significatif
que la description de ces évènements dramatiques occupe une place de première
importance, tant par le nombre de pages y consacrées, que par la qualité
dramatique de l’écriture. Celui qui écrit est un survivant et se considère
comme tel ;
superstes, un mot qui,
selon É. Benveniste, décrit « le “témoin” soit comme celui “qui subsiste
au-delà”, témoin en même temps que
survivant, soit comme “celui qui se tient sur la
chose”, qui y est présent
[17]».
C’est sur la base de cette expérience humaine de survivant –
après une catastrophe politico-militaire mais aussi avec l’éclipse du monde
franco~syrien qui ne se convertira qu’en partie et non sans difficultés en
franco~chypriote – que l’auteur entreprend son œuvre de reconstruction
historique, basée sur ce qu’il a vu et entendu raconter par des personnes
dignes de foi, mais aussi sur des sources historiques de diverses natures. La
variété des sources entraîne une hétérogénéité de l’œuvre, caractéristique non
pas occultée mais consciemment acceptée et même exhibée aux points
d’articu~lation du récit. Ainsi annonce-t-on après les premières pages
:
Or vos ay mostré les
incarnasions des anees de Adan jusques a l’empereor Federic, quy se disoit
anfant de Poille ; et dou dit enperor enjusques au tens en que nos somes, [si]
porrés oïr tout par devize des choses quy sont avenues tous les ans, de celes
quy a conter font [18].
Et, plus loin :
Depuis que vos avés oÿ retraire
tous les erremens quy sont avenus desa la mer en Surie et en
Chipre, quy apartient soulement de l’empereor a siaus de Chipre, si vos viaus retraire plussors autres chozes quy sont avenues en Surie et en Chipre
et en aucuns leus as parties d’outremer, des chozes quy a conter
font [19].
Dans les deux passages on voit apparaître le verbe
oïr, en relation avec le public de
l’œuvre, ce qui nous rappelle, s’il en était besoin, que les modalités de
réception, en ce XIV
e siècle, sont encore dominées par
l’oralité
[20]. Que
l’on observe encore l’usage des termes se rapportant à l’écriture du texte :
mostrer d’un côté, de l’autre
devizer (
devize),
conter
[21] et
retraire. Dans le premier des deux extraits
cités deux techniques de construction sont opposées, l’une typique des annales
(Or vos ay mostré les incarnasions des anees de
Adan jusques a l’empereor Federic), l’autre des chroniques
historiques
([si] porrés oïr tout par devize des
choses quy sont avenues tous les ans, de celes quy a conter font),
c’est-à-dire une brève chronologie et une narration plus détaillée des
évènements. L’usage que fait l’auteur de ces diverses techniques dépend des
sources à sa disposition. Dans la première partie de l’œuvre, il utilise
essentiellement des annales de la Terre sainte, dont nous connaissons plusieurs
rédactions en français, castillan, italien et latin
[22]; dans la seconde il puise explicitement
dans les mémoires d’un des protagonistes de l’histoire, le juriste et poète
Philippe de Novare :
Et par quey l’on peusse meaus
entendre [coment] mut et comensa et fu cele guerre, et coment avint que partie
des Chiprois se tint vers l’empereor et la plus grant partie vers le seignor de
Baruth, Phelipe de Nevaire, quy fu á tous les fais et les conseils, et qui
mainte fois a esté amés des bons pour le voir dire et haïs des malvais, vous en
dira la verité, aucy come en touchant les homes et les grans
fais [23].
Même si elles sont utilisées comme source de façon plus
parcimonieuse dans la seconde et la troisième parties de l’œuvre
[24], les annales exercent une
certaine influence sur la structure d’ensemble du texte, du moins si l’on
suppose que l’unique manuscrit qui nous est parvenu reflète fidèlement
l’original. On y observe en effet une tendance à présenter chaque évènement
dans des chapitres autonomes, longs, brefs, ou même très brefs, ce qui reprend
le procédé utilisé dans les annales où l’on sépare, en allant à la ligne ou en
laissant un espace, les faits d’une année de ceux de l’année suivante. La
reprise en début de chaque chapitre de l’indication de la date, avec le
millésime seulement ou le mois et le quantième (mais aussi avec des
indica~tions sans chiffres, qui ne facilitent pas la lecture : des expressions
comme
en ce dit an,
en celui meisme an, etc.), renvoie
aussi à des pratiques typiques des annales, que les chroniques ont en partie
héritées.
L’ouvrage historique de Philippe de Novare ne nous est pas
parvenu de façon autonome : nous ne le connaissons que par le filtre des
Gestes des Chiprois, où le texte a été
incorporé directement dans le fil de la narration. Le rôle du narrateur est ici
tenu par Philippe – qui est, il faut le souligner, un écrivain de grand
talent
[25] –, mais
l’auteur ne renonce pas au contrôle sur sa narration, coupant quand cela lui
semble opportun et insérant des passages empruntés à d’autres sources, parmi
lesquelles on reconnaît une continua~tion française de la chronique de
Guillaume de Tyr connue à l’époque moderne sous le nom d’
Eracles (ou d’
Estoire d’Eracles) et mentionnée dans la
première et la troisième parties de l’ouvrage sous le titre de
Livre dou Conquest
[26].
La transition de la seconde à la troisième parties de l’œuvre,
soulignée par l’auteur dans le second des extraits que nous avons rapportés
plus haut, marque un élargissement thématique qui va au-delà du simple
développe~ment chronologique. On passe en effet du récit de la guerre entre
l’empereur Frédéric II et les Ibelins
(tous les
erremens quy sont avenus desa la mer en Surie et en Chipre
, quy apar
tient
soulement de l’emper
eor a siaus de
Chipre
) à une histoire plus
complète de l’Orient latin
(plussors autres
chozes quy sont avenues en Surie et en Chipre
et en aucuns leus as par
ties d’outremer), avec de plus vastes récits sur
les évènements du monde musulman et mongol. Il n’y a donc pas dans ce cas de
mutation de la structure narrative qui reste de type chronico~historique ; mais
les sources changent et avec elles la perspective du récit. Le trente-quatrième
livre de l’
Eracles constitue ainsi,
avec les annales de la Terre sainte, la source principale de l’œuvre jusqu’à la
fin des années 1260, quand, sans abandonner complètement les source écrites
(dont une liste vieille d’un siècle des villes et châteaux francs de Syrie,
avec la répartition des obligations militaires dues à la couronne des
seigneuries laïques et ecclésiastiques), l’auteur introduit ses souvenirs
personnels et les informations orales qu’il a lui-même recueillies
[27].
Un texte construit avec des matériaux aussi disparates est
nécessairement peu homogène, tant du point de vue de la qualité de l’écriture,
que de l’information qu’il véhicule. Son caractère unitaire est cependant
garanti, au~delà des renvois et des quelques éléments de cohésion semés par
l’auteur
[28], à un
niveau thématique et idéologique : le texte narre les évènements historiques
d’Outremer observés, surtout dans la seconde et la troisième parties, dans une
optique de type nobiliaire.
Le point focal de toute l’œuvre est l’Orient latin ; mais on
observe des discontinuités entre les diverses parties car la première,
construite principa~lement à partir d’annales, contient quelques références aux
papes, souve~rains d’Occident et autres faits divers (la fondation de l’abbaye
de Valmont en 1169, l’assassinat de Thomas Becket en 1171, etc.). Tandis que la
seconde, basée sur les mémoires de Philippe de Novare, restreint le champ
visuel à la guerre locale opposant l’empereur et ses alliés aux Ibelins. Dans
la troisième partie enfin, les sources écrites et orales s’entremêlent avec des
souvenirs personnels et la perspective s’élargit de nouveau vers l’ensemble de
l’espace méditerranéen, accordant une large part aux guerres entre Génois,
Vénitiens et Pisans, ainsi qu’aux faits et gestes des Souabes et des Angevins
dans l’Italie du Sud. L’histoire du monde musulman y trouve aussi sa place et
dans une moindre mesure celle du monde mongol, ce qui à l’époque n’avait rien
d’exceptionnel : l’intérêt des historiens (Joinville, Het’um de Korykos, etc.)
pour les Mongols était justifié par la conviction, assez répandue durant le
XIII
e siècle, selon laquelle ceux-ci pourraient servir les
intérêts de la chré~tienté dans une perspective anti-islamique. Quant aux
musulmans, adver~saires par antonomase, Guillaume de Tyr avait déjà écrit une
histoire de leur peuple, mettant en œuvre une large érudition, ce qui
apparaissait aux yeux de ses contemporains Otton de Freising et Adam de Brême
comme inutile, voire indigne
[29]. L’auteur des
Gestes semble quant à lui bien informé sur le
monde mamelouk : il fournit sur ce sujet quelques anecdotes négligées par les
sources arabes
[30].
En ce qui concerne les aspects idéologiques de l’œuvre, on
observe une substantielle unité de ton qui révèle une adhésion sans réserve à
la sensibilité de la classe noble. L’exaltation des comportements
aristocratiques et des vertus chevaleresques, le mépris à l’égard de ceux qui
sont arrivés en haut de l’échelle en raison du bouleversement des traditions
hiérarchiques, sont exprimés dans le choix des épisodes à raconter et les
descriptions topiques des caractères positifs ou négatifs.
Ainsi décrit-on sous ces termes Jean d’Ibelin :
Cestu seignor de Baruth si fu
vaillant et mout hardy et entreprenant et large et cortois et de bel acuell a
toute gent, et por ce il estoit mout amé et mout renomé partout, et par my tout
se il estoit sage et conoissant et preudome et leau enver
Dieu [31].
Philippe de Novare parle en des termes similaires d’Anceau de
Brie, cousin de Jean :
Si estoit juenes hom et fort et
durs, membrus et ossus, vigourous et penibles, et entreprenans et faiseour, amy
et enemy cortois, et large de quanque il pooit tenir, blans et blondes et vayrs
et camus, á une chiere grefaigne semblant au leupart [32].
Et dans la troisième partie, au sujet du maître du Temple,
Guillaume de Beaujeu :
Guillaume de Biaujeu, quy fu
mout gentil home, parent dou roy de France, et si fu mout large et lyberal en
moult de raysons et mout amonier, dont il fu moult renomé, et fu le Temple a
son tens mout honoré et redouté [33].
Les
Gestes des
Chiprois peuvent donc figurer parmi les exemples de
l’historio~graphie d’Outremer, de la part de la noblesse francophone, sur le
même plan que la chronique d’Ernoul, incorporée dans l’
Eracles, et – en dehors de l’Orient latin au
sens strict – la
Chronique de
Morée
[34].
On observe de la part de Philippe de Novare et d’Ernoul, un intérêt marqué pour
les aspects légaux des faits rapportés, reflétant cette vocation de la noblesse
franque qui s’exprime par une abondante production d’
assises et de traités juridiques. Un tel intérêt
manque à l’auteur des
Gestes des
Chiprois, qui semble pour sa part dépourvu de toute formation
juridique. En revanche, et contrairement à Philippe et à Ernoul, il conjugue sa
sensibilité liée à la noblesse, à une ouverture peu habituelle sur le monde des
marchands, qui va même jusqu’à une sympathie presque affichée pour les Génois.
En effet, non seulement il cite à plusieurs reprises les marchands comme des
sources sûres dont il a reçu des informations en tout genre
[35], mais il réserve une
place importante à l’histoire, surtout militaire, de la ville de
Gênes.
Conformément au point de vue adopté, la narration ne laisse que
peu d’espace au merveilleux et au miracle, et présente un enchaînement
d’événe~ments qui n’accorde aucune place, si ce n’est tout à fait
marginalement, à la Providence. Cet aspect est particulièrement marqué dans la
deuxième partie lorsque entre en jeu Philippe de Novare comme protagoniste et
narrateur. Dans la troisième, en revanche, le narrateur, bien qu’il recherche
toujours les motivations humaines et accorde toute liberté d’action aux
personnages de l’histoire, évoque périodiquement
l’enemy d’infer comme cause cachée des actions
des hommes, lorsque celles-ci apparaissent autodestructrices et donc
incompréhensibles à ses yeux. Tel est le cas pour les conflits internes du
monde chrétien, comme les affrontements entre Vénitiens et Génois, ou les
dissensions au sein de la cour chypriote d’Henri II, ou encore les
comporte~ments inconsidérés des croisés fraîchement débarqués outre-mer, qui
provo~queront la chute finale d’Acre après une série de massacres
confessionnels. Inversement il attribue à l’intervention divine la longue
chaîne d’assassinats parmi les sultans mamelouks des années 1293-1299
[36].
Œuvre unitaire sur un plan thématique et idéologique,
hétérogène et désordonnée au niveau textuel, les
Gestes des Chiprois suscitent quelques
perplexités chez les lecteurs modernes, tentés de reprocher à l’auteur son
attitude « peu respectueuse » vis-à-vis de ses sources, qu’il n’hésite pas à
manipuler, modifier, compléter de diverses manières. Mais les éditeurs modernes
ne seront guère plus « respectueux » envers le texte, eux qui à plusieurs
reprises l’ont déconstruit, en prétendant parfois même rétablir les différentes
parties dans une originalité imaginaire
[37], alors que l’auteur le voulait unitaire (comme le
montrent les fréquentes références internes à « son livre » :
ce livre,
mon livre).
L’opération d’appropriation et d’assimilation de sources
différentes, qui est à la base de la rédaction des
Gestes des Chiprois, n’a en réalité
rien d’exceptionnel au Moyen Âge. Le résultat, qui peut être plus ou moins
réussi selon l’habileté de l’auteur, est ce qu’A. Varvaro a défini comme un «
un texte unitaire à trame lâche », c’est-à-dire :
Un testo che si presenta come
relativamente unitario ad opera di un editore che ha riutilizzato in tutto o in
parte materiali preesistenti, contentandosi di una grado di omogeneità tanto
superficiale da lasciare trasparire, più o meno, l’eterogeneità delle fonti
[…]. Qui si tratta di assumere un testo precedente, per una qualche ragione
incompleto, e di sviluppare il racconto senza eccessive preoccupazioni di
coerenza. La procedura è molto frequente in sede
storiografica [38].
L’exemple de Jean Froissart, succédant à Jean le Bel en le
phagocytant, montre bien qu’une telle opération peut déboucher sur des
résultats artisti~ques parfois très accomplis. Bien que loin d’atteindre les
résultats de Frois~sart, les Gestes des
Chiprois constituent un texte de haut intérêt pour la connaissance
d’un des secteurs les plus florissants de la production littéraire de
l’Outremer, celui de l’historiographie.
[1]
Cf. B. GUENÉE, Histoire, annales, chroniques. Essai sur les
genres historiques au Moyen Âge,
Annales
E.S.C., t. 28, 1973, p. 997-1016.
[2]
L’histoire assez singulière du seul manuscrit existant,
retrouvé de façon fortuite dans une noble demeure piémontaise, offert à un ami
de la famille, puis entrant enfin à la Bibliothèque Royale de Turin, a été
retracée par G. RAYNAUD dans la préface à son édition des
Gestes des Chiprois, Genève, 1887, p.
IX-XXIII ; Ch. KOHLER, Les Gestes des Chiprois,
Recueil des Historiens des Croisades. Documents
arméniens, t. 2, Paris, 1906, p. CCIX-CCLXIV ; A.
ROSSEBASTIANO-BART, Sul disperso ms. di Cérines delle
Gestes des Chiprois ora
Varia 433 della Biblioteca Reale di
Torino,
Studi francesi, t. 67, 1979,
p. 76-79.
[3]
Cf. FLORIO BUSTRON,
Chronique de
l’Ile de Chypre, éd. R. DE MAS LATRIE,
Mélanges historiques. Choix de documents, t. 5,
Paris, 1886, p. 8. Bustron semble retravailler des matériaux puisés dans la
Cronaca di Amadi du
XVI
e siècle plutôt que de recourir au texte original ; cf.
S. MELANI, À propos des
Mémoires
attribuées à Philippe de Novare,
Studi
mediolatini e volgari, t. 34, 1988, p. 97-127.
[4]
Les éditions complètes du texte sont :
Les Gestes des Chiprois, éd. G.
RAYNAUD (citée n. 2) et
Les Gestes des
Chiprois, éd. G. PARIS et L. DE MAS LATRIE,
Recueil des Historiens des Croisades. Documents
arméniens, t. 2, p. 653-872. Éditions partielles : PHILIPPE DE
NOVARE,
Mémoires, éd. Ch. KOHLER,
Paris, 1913 ; FILIPPO DA NOVARA,
Guerra di
Federico II in Oriente (1223-1242), éd. S. MELANI, Naples, 1994 ;
Cronaca del Templare di Tiro, éd. L.
MINERVINI, Naples, 2000.
[6]
L’identification de l’auteur avec le juriste Gérard de
Montreal, proposée par P. Riant et jadis acceptée par les historiens, est en
effet très douteuse, comme le relève déja KOHLER,
op. cit., p. CCXLVI-CCXLVII.
[7]
Cf.
Cronaca del Templare di
Tiro, p. 128, § 135.
[8]
Cf.
id., p. 168, 184,
204, § 199, 221, 249.
[9]
Cf.
id., p. 206-224, §
253-267. Les informations des
Annales
Januenses restent rares et génériques ; cf.
Annali Genovesi di Caffaro e de’ suoi
continuatori dal MCCLXXX al MCCLXXXXIII, éd. C. IMPERIALE DI
SANT’ANGELO, t. 5, Rome, 1929, p. 130. On peut lire des témoignages de certains
historiens arabes dans F. GABRIELI,
Chroniques
arabes des Croisades, tr. V. PÂQUES, 2
e éd.,
Arles-Paris, 1996 ; C. HILLENBRAND,
The Crusades.
Arabic Perspectives, Chicago, 1999.
[10]
En 1293, il transcrit le discours de l’amiral vénitien Marco
Basilio au souve- rain ; cf.
Cronaca del Templare
di Tiro, p. 258, § 302.
[11]
Cf.
id., p. 320-324,
330-334, 344-446, § 426-432, 443-447, 463-666. Le récit s’interrompt avant
l’assassinat du gouverneur en juin 1310.
[12]
G. Raynaud, dans son édition des
Gestes des Chiprois, partage le texte en trois
parties auxquelles il attribue les titres de
Chronique de Terre sainte,
Estoire de la Guerre qui fu entre l’empereor
Frederic & Johan d’Ibelin et
Chronique du Templier de Tyr.
[13]
Cf. A. FOREY, Literacy and Learning in the Military Orders
during the Twelfth and Thirteenth Centuries,
The
Military Orders, t. 2,
Welfare and
Warfare, éd. H. NICHOLSON, Aldershot, 1998, p.
197-198.
[14]
Cronaca del Templare di
Tiro, p. 340-344, § 459-462.
[15]
C. KOHLER, Les Gestes des Chiprois, p.
CCXXII-CCXXIII.
[16]
Cf. LEONTIOS MACHAIRAS,
A Recital
Concerning the Sweet Land of Cyprus, entitled « Chronicle », éd.
R.M. DAWKINS, t. 1, Oxford, 1932, p. 544-545, § 548.
[17]
É. BENVENISTE,
Le vocabulaire des
institutions indo-européennes, t. 2, Paris, 1969, p. 277. Sur le
thème du témoin-survivant, voir C. GINZBURG,
Unus
testis. Lo sterminio degli ebrei e il principio di realtà,
Quaderni storici, t. 80, 1992, p.
529-548.
[18]
Les Gestes des
Chiprois, éd. PARIS et MAS LATRIE, p. 666, § 81.
[19]
Cronaca del Templare di
Tiro, p. 50, § 1. Dans le texte, comme en général dans les écrits de
l’Orient latin,
Outremer désigne
l’Europe.
[20]
Cf. encore
[O]r avés oÿ coment le
reaume de Jerusalem a esté tout perdu (
id., p. 230, § 281).
[21]
Mais il s’agit, dans le deuxième extrait cité, d’une correction
de l’éditeur basée sur l’occurrence précédente. Dans le manuscrit on trouve
tourner.
[22]
Cf. R. RÖHRICHT, Annales de Terre sainte,
Archives de l’Orient latin, t. 2, 2,
1884, p. 427-461 ; A. SÁNCHEZ CANDEIRA, Las cruzadas en la historiografía
española de la época. Traducción castellana de una redacción desconocida de los
Anales de Tierra Santa,
Hispania, t. 20, 1960, p. 325-367 ; G.
GRIVAUD, Une petite chronique chypriote du XV
e siècle, Dei
gesta per Francos.
Études sur les croisades
dédiées à Jean Richard, éd. M. BALARD, B.Z. KEDAR et J. RILEY-SMITH,
Aldershot, 2001, p. 317-338. Des fragments d’une version latine sont cités en
pied de page dans RÖHRICHT, Annales de Terre sainte ; d’autres sont insérés
dans un rituel du Saint-Sépulcre (cf. Ch. KOHLER, Un rituel et un bréviaire du
Saint-Sépulcre de Jérusalem
(XII
e-XIII
e siècle),
Revue de l’Orient latin, t. 8,
1900-1901, p. 399-401) et dans les
Flores
cronicum seu Cathalogus pontificum Romanorum de Bernard Gui (cf.
Vitae nonnullorum Pontificum Romanorum a Nicolao
Aragoniae S.R.E. cardinali conscriptae […], quibus loco suo insertae sunt aliae
Vitae Summ. Pontiff. Romm. ex variis auctoribus excerptae, éd. L.A.
MURATORI,
Rerum Italicarum Scriptores,
t. 3, 1, Milan, 1723, p. 353-354, 438, 476-479, 591, 612).
[23]
FILIPPO DA NOVARA,
op.
cit., p. 66, § 1.
[24]
Cf. les introductions de MELANI et MINERVINI à leurs éditions
de FILIPPO DA NOVARA,
Guerra di Federico II in
Oriente (1223-1242), p. 7-12 et de la
Cronaca del Templare di Tiro, p.
5-14.
[25]
Dans son texte, souvent interrompu par des digressions
poétiques à caractère parodique, on peut percevoir « une véritable présence
latente du discours poétique » (C. ASLANOFF, Récit historique et discours
poétique dans l’
Estoire de la guerre des Ibelins
contre les Impériaux de Philippe de Novare,
Le Moyen Âge, t. 103, 1997, p.
68).
[26]
Cf.
Les Gestes des
Chiprois, éd. PARIS et MAS LATRIE, p. 654, 657, 663, § 12, 34, 62-
63 ;
Cronaca del Templare di Tiro, p.
66, § 37.
[27]
Au sujet des sources de la troisième partie, cf. l’introduction
de MINERVINI à son édition de la
Cronaca del
Templare di Tiro. La liste rapportée telle quelle dans le texte est
définie comme
.i. escrit contenant
les no[n]s des sités et chastiaus de la
Surie (
id., p. 230, §
281).
[28]
Annonces et reprises du genre
A M
CC XI de l’incarnasion de Nostre Seignor Jehsu Crist, le roy Hugue de Chipre
espouza la raÿne Alis, de la quele vos orés parler encores en ce
livre (
Les Gestes des
Chiprois, éd. PARIS et MAS LATRIE, p. 668, § 64), ou encore
Vous savés coument je vos ay devisé avant en se
livre de Halaon, quy prist Doumas et Halape, Haman et La Chamele
(
Cronaca del Templare di Tiro, p. 282,
§ 344).
[29]
Cf. R.Ch. SCHWINGES, Kreuzzugsideologie und Toleranz im Denken
Wilhelms von Tyrus,
Saeculum, t. 25,
1974, p. 367-385.
[30]
Voir, par exemple, la description de la seconde bataille de
Homs entre Mongols et Mamelouks (1299), ainsi que la fuite du sultan et de ses
émirs (
Cronaca del Templare di Tiro,
p. 292-296, § 363-369).
[31]
Les Gestes des
Chiprois, éd. PARIS et MAS LATRIE, p. 666, § 84.
[32]
FILIPPO DA NOVARA,
op.
cit., p. 74, § 19.
[33]
Cronaca del Templare di
Tiro, p. 142, § 147. Très représentative de l’idéologie de l’auteur
est la médiocre composition insérée dans la troisième partie des
Gestes (
id., p. 238-252, § 294), pâle imitation des
textes, poétiquement supérieurs, de Philippe de Novare.
[34]
Cf. D. JACOBY, La littérature française dans les États latins
de la Méditerranée orientale à l’époque des croisades : diffusion et création,
Essor et fortune de la Chanson de geste dans
l’Europe et l’Orient latin, t. 2, Modène, 1984, p. 617-646 ; ID.,
Knightly values and class consciousness in the Crusader States of the Eastern
Mediterranean,
Mediterranean historical
Review, t. 1, 1986, p. 98-186.
[35]
Cf.
Cronaca del Templare di
Tiro, p. 284-286, 296, 318, § 348, 372, 420.
[36]
Cf.
id., p. 172, 256,
320, 200, 236, § 205, 300, 425, 244, 293.
[37]
Ch. Kohler, dans son édition de Philippe de Novare, a en
particulier coupé ce qui lui semblait impropre, pour lui substituer parfois des
passages, traduits de sa main en ancien français, tirés du texte d’Amadi ; cf.
MELANI, À propos des
Mémoires
attribuées à Philippe de Novare. Intervenant de façon moins cavalière, Melani
a, dans son édition, mis en évidence grâce à divers artifices graphiques
(caractères gras, majuscules, italiques) les parties dont la source est
l’
Eracles, celles qui sont
attribuables à l’auteur des
Gestes et
celles dont il pense qu’elles ont été englobées dans le texte par un
copiste.
[38]
A. VARVARO, Il testo letterario,
Lo spazio letterario del medioevo, 2,
Il Medioevo volgare, éd. P. BOITANI,
M. MANCINI et A. VARVARO, vol. I, 1.
La
produzione del testo, Rome, 1999, p. 400-401. Voir aussi B. GUENÉE,
Lo storico e la compilazione nel XIII secolo,
Aspetti della letteratura latina nel secolo
XIII, éd. Cl. LEONARDI et G. ORLANDI, Pérouse- Florence, 1986, p.
57-76 ; F. RICO, Entre el códice y el libro (Notas sobre los paradigmas
misceláneos y la literatura del siglo XIV),
Romance Philology, t. 51, 1997, p.
151-169.