2004
Le Moyen Age
La mort des amants dans le Tristan
en prose. Quand la légende révèle à travers l’image son ancrage
biblique
Maud Simon
École normale supérieure de Lyon
L’intégration de la légende de Tristan dans l’épopée arthurienne
en prose, au XIIIe siècle, offre l’exemple d’un remaniement fondamental : la
mort des amants, l’emblème même de la tradition tristanienne et la raison de
son succès, est entièrement modifiée. Les romans n’offrent pas de raison à ce
revirement et c’est vers l’image que nous devons nous tourner, en tant que
complément naturel du texte médiéval, auquel elle est physiquement associée
dans les manuscrits. L’enluminure offre un regard rétrospectif sur le texte et
sur sa genèse : la figure biblique de David s’impose ainsi dans l’image comme
fondement d’une nouvelle représentation de la blessure de Tristan par le roi
Marc, et la dernière étreinte des amants comme résonance lointaine de la
déploration de la Vierge sur le corps du Christ. L’image au Moyen Âge n’est pas
simple ornement, il faut la reconnaître comme une autre forme de glose, elle
offre un autre point de vue sur le texte. Mots-clés :
Bible, David, enluminure, glose, Tristan.
The integration of the legend around Tristan into the Arthurian
prose epic cycle in the 13th century provides an interesting example of
thorough revision : the lovers’ death, which is the core symbol of the Tristan
tradition and the reason for its success, is completely altered. The romances
do not provide any reason for the change, and we must turn to the illustration,
which was a natural complement to the medieval text to which it was associated
in the manuscripts. The book illumination provides another way of perceiving
the text and its origins : here the Biblical figure of David can clearly be
seen as the foundation of a new representation of Tristan wounded by King Mark,
and the lovers’ last embrace echoes an image of Pieta, with the Virgin weeping
on Christ’s body. Medieval illustrations are not mere ornaments ; they must be
acknowledged as another form of comment, offering a different perception of the
text.
Keywords :
Bible, David, illumination, comment, Tristan.
Le
Tristan en prose,
dont on situe généralement la date de composition entre 1225 et 1230, reprend
les données de la légende de Tristan et Iseut, telles que nous les connaissons,
entre autres, par les versions en vers de Béroul et de Thomas. Le matériau
mythique et poétique y est intégré à la matière arthurienne, c’est à dire à un
monde qui a déjà sa cohérence propre. La technique de l’entrelacement permet de
maintenir un lien narratif entre ces deux matières, de faciliter le va-et-vient
d’un récit à l’autre, et de conserver aux deux récits leur cohérence. La mort
de Tristan et Iseut constitue toutefois un épisode parfaitement original : elle
fait l’objet d’un remaniement complet lors de son intégration dans le cycle
arthurien
[1], remaniement
sans équivalent dans la tradition tristanienne.
Un tel remaniement est surprenant en lui-même d’autant plus
qu’il s’accompagne de la disparition des motifs qui ont fait le succès des
Tristan en vers. Il faut donc que ce
remaniement se soit fait sous l’impulsion de données nouvelles que seule la
comparaison entre le texte et son illustration nous permettra d’appréhender ;
les images prennent alors valeur d’indices plas~tiques, de révélateur de
l’autorité des récits bibliques dans l’imaginaire médiéval. L’enluminure offre
un regard rétrospectif sur le texte et sur sa genèse : la figure de David
s’impose ainsi dans l’image comme fondement d’une nouvelle représentation de la
blessure de Tristan par Marc, et la dernière étreinte des amants comme
résonance lointaine de la déploration de la Vierge sur le corps du Christ.
L’image au Moyen Âge n’est pas simple ornement, elle enlumine le texte au
premier sens du terme, elle l’éclaire d’une lumière nouvelle et enrichit son
sens.
* * *
Dans les versions en vers, Tristan, blessé à mort par un ennemi
presque sans visage qui n’apparaît dans le roman que pour accomplir son
forfait, et trompé par sa femme qui lui laisse croire qu’Iseut la Blonde n’est
pas venue le guérir, se laisse mourir de chagrin. Iseut, apprenant la mort de
son amant alors qu’elle vient à son secours, s’allonge à ses côtés et s’éteint
silencieusement en l’enlaçant une dernière fois. La version en prose au
contraire, qui entrelace les aventures du Graal à celles des amants de
Cornouailles, fait de Marc l’assassin de son neveu : il le frappe par
traîtrise, d’une lance empoisonnée, dans son propre château, un jour où Tristan
joue de la harpe pour son amante. Tristan mourant se réfugie dans le château de
son ami Dinas. Là, la reine vient lui dire un dernier adieu et ils meurent
ensemble, dans une violente étreinte – Tristan serre Iseut dans ses bras
jusqu’à lui faire éclater le cœur pour qu’elle l’accompagne dans la mort, il
lui épargne le suicide. Ainsi les amants choisissent de mourir ensemble, ce
n’est plus une mort solitaire et subie. Leur mort est un défi aux lois humaines
et la célébration d’un amour interdit dont elle est l’apothéose.
Un parcours de la tradition iconographique de la mort des
amants nous amène à constater que c’est le moment de la blessure de Tristan qui
a été privilégié dans les manuscrits, au détriment du moment même de
l’étreinte. La légende de Tristan et Iseut est l’un des thèmes iconographiques
profanes privilégiés du Moyen Âge. Tristan et Iseut font partie des personnages
les plus représentés, la production artistique dont ils font l’objet est
considéra~ble. R.S. Loomis affirme, à propos des tapisseries : « In this detail
also, literature confirms the evidence of art that the story of Tristram and
Ysolt was the best loved of all Arthurian stories
[2]. » M. Whitaker a fait la même
constatation : « Tristan is the single most important source of imagery in the
decorative arts, providing subjects for manuscripts, illumination, stained
glass, murals, ivory boxes, mirror back, embroideries, drawings, paintings,
cups and clothing
[3]. »
Ces objets sont dispersés dans les collections privées d’Europe ou d’Amérique.
Plusieurs recensements ont été tentés. Le plus complet est peut-être celui de
H. Frühmorgen-Voss et N. Ott qui, sans tenir compte des innombrables
miniatures, aboutit à un catalogue de quatre-vingt quatre notices
[4]. On constate que c’est sur
des objets qu’apparaissent les premières représentations de Tristan et Iseut.
En effet, à la même époque, les manuscrits ne sont encore pas encore illustrés,
ou de façon très rudimentaire. Il y a donc un décalage, temporel et artistique,
entre les représentations décoratives sur des objets et les miniatures, mais
c’est aux miniatures que notre étude se limitera.
Si la fréquence avec laquelle sont représentés les amants de
Cornouailles est suggérée par l’iconographie importante qui nous est parvenue,
on ne trouve toutefois sur aucun de ces objets la mort des amants. Au
XIII
e siècle, les tuiles de Chertsey proposent un long
cycle iconographique de la légende de Tristan : trente cinq représentations, en
relation avec le récit de Thomas
[5]. La dernière image est celle de Tristan, mort,
allongé sous un suaire, entouré de deux moines récitant sans doute pour lui une
messe des morts. Le suaire empêche de voir si Iseut est aux côtés de Tristan,
et prouve, quoi qu’il en soit, que ce n’est pas l’union des amants dans la mort
qui est l’essentiel pour le commanditaire, ou pour l’artiste.
Les premiers manuscrits illustrés représentant la mort des
amants datent du XIII
e siècle ; leur illustration est très
pauvre, et elle présente surtout des images synthétiques à valeur symbolique,
comme celle du manuscrit B.N.F. fr. 12599. Ce manuscrit, un
Roman de Tristan, que l’on date du
troisième quart du XIII
e siècle
[6], est d’inspiration bolognaise.
L’illustration correspondant au passage de la mort des amants est la dernière
du manuscrit (f° 506). C’est une lettrine historiée, elle est importante
puisqu’elle livre au lecteur la dernière représentation des amants, elle est
d’autant plus intéressante lorsque l’on constate que sur cinquante lettrines
historiées du manuscrit, quarante-trois sont des « portraits d’auteur » : il
s’agit donc d’une des seules représenta~tions des amants dans tout le
manuscrit. Ils sont représentés enlacés. On pense qu’il ne s’agit pas là
véritablement de la dernière étreinte des amants car leurs yeux sont ouverts,
ils se regardent. L’image serait plus à portée générale que représentative d’un
moment particulier du récit : on y voit les amants dans une attitude convenue
et stéréotypée, celle qui les caractérise le mieux. L’alliance des couleurs, le
bleu et le rouge, mime dans l’image l’union des amants (vêtu l’un de bleu,
l’autre de rouge) en un étroit entrelacement, une stricte correspondance,
splendidement orchestrée en un mouvement ascensionnel. Cette image n’est pas
narrative, elle est emblématique, comme le sont les premières images
enluminées
[7]. Ce n’est
pas le moment de la mort qu’ont choisi d’illustrer les enlumineurs.
Au XIV
e, l’inventaire de l’orfèvrerie et
des joyaux de Louis I
er, duc d’Anjou
[8], nous permet d’appréhender cet autre
motif, qui appartient plus spécifiquement au thème de la mort des amants dans
les versions en prose, et qui devient de plus en plus populaire : la blessure
de Tristan par le roi Marc. « A large round enamel on a gilt flask : “Tristan,
who plays the harp before Queen Ysolt, and behind is King Mark who hurls a
lance.” This large subject is also found on a silver basin, which showed in
enamel “a man and a woman as if in a chamber, and the woman has a little dog in
her lap, and the man places his hand on her head, and behind is a man who wears
a crown and bears a lance in his hand”. » À cette époque, c’est un sujet qui
est rarement oublié dans l’illustration du roman de
Tristan. Il appartient
essen~tiellement à l’iconographie de la mort des amants, au point de souvent
remplacer la scène de la dernière étreinte dans les manuscrits. C’est une
tendance que l’on retrouve au XIX
e siècle : l’engouement
du public pour les romans de la Table Ronde amène les artistes à s’emparer du
motif de la mort des amants pour sa poésie et sa symbolique, mais aussi à
récupérer le moment de la blessure de Tristan pour en intensifier la violence,
le caractère tragique et théâtral, comme on peut le voir sur les vitraux de
Harden Grange, exécutés par Morris et Company, en 1962
[9].
Les manuscrits que nous avons pris en compte pour analyser les
différents modes de figuration de la blessure de Tristan et de la mort des
amants sont au nombre de quinze. Les manuscrits de la Bibliothèque Nationale de
France ont pu être consultés directement ou sur microfilm, et les autres sur
micro~film à l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes ou sur
fac-similé. L’éventail de provenances et de styles autorise des recherches –
basées sur la comparaison – assez approfondies, tout en proposant suffisamment
d’ima~ges dont la parenté est évidente pour permettre une analyse de
détail.
Les manuscrits ont été classés dans le tableau suivant en vue
d’une première approche globale du corpus étudié, et d’une vue d’ensemble des
images qui seront proposées. Les manuscrits ont été différenciés sur la base du
classement établi par E. Baumgartner
[10]. Ce classement est le résultat du perfectionnement
et de la complexification de la répartition, faite par E. Löseth, des
manuscrits du
Tristan en prose,
répartition qu’avait aussi rema~niée E. Vinaver. E. Baumgartner part de la
constatation qu’il existe du § 1 au § 183 du
Tristan une version unique, et du § 183 à la
fin, deux versions principales du roman. Ces deux versions, V .I. et V .II.,
sont, d’après E. Baumgartner, à des degrés divers, les remaniements composites,
postérieurs à 1240, d’une version originale perdue. Leurs divergences
permettent de distinguer d’autres versions du roman. V .I. (version courte)
centre presque exclusivement sa narration sur les aventures de Tristan et Iseut
et achève son récit à la mort des amants, et V .II. (version longue) combine
ces aventures avec la
Queste du saint
Graal ou
Queste Vulgate et
la
Queste du pseudo Robert de Boron ou
Queste Post Vulgate. E. Baumgartner
présente V .II. comme étant la vulgate du roman, « vulgate » car c’est le texte
qu’ont connu la majorité des lecteurs du XIII
e et du XIV
sièc
le. V .I. est une version plus courte, et à partir du
§ 184 de Löseth, elle préserve des fragments de la version originale,
interpolée d’après le cycle de Robert de Boron. Elle serait antérieure à V .II.
Viennent ensuite les « versions mixtes », elles proposent une combinaison, un
brassage des versions .I. et .II. ; E. Baumgartner les appelle V .III. Elles
sont postérieures aux deux précédentes puisqu’elles les réunissent ; V.IV.
enfin regroupe les versions « interpolées » ou « isolées » : elles intègrent V
.I., .II. et .III. à d’autres romans, ou proposent d’autres versions, parfois
inconnues. Il faut enfin classer à part les « fragments insérés dans des
compilations » – notés « fragments » dans notre tableau – lorsque des épisodes
du
Tristan en prose sont intégrés à
d’autres romans, par exemple dans notre corpus, dans des manuscrits du
Lancelot en prose, ou dans la
compilation de Rusticien de Pise.
Ce tableau nous permet aussi d’apprécier la fréquence avec
laquelle est représentée la blessure de Tristan dans les manuscrits. Nous avons
vu que ce thème n’appartenait pas à la légende de Tristan et qu’il était apparu
avec le remaniement de la mort des amants dans le Tristan en prose. Or notre tableau nous permet
de constater que ce motif supplante même le thème de l’étreinte, que l’on
pourrait pourtant considérer comme essentiel puisqu’il est porteur de toute la
charge émotive de la fin du roman. Si cette illustration est devenue presque
indispensable dans l’iconographie de la version en prose, c’est sans doute
parce que le moment de la blessure est indissociable de la nouvelle rédaction
du roman, parce qu’il fait sens, et pourquoi pas, parce qu’il a joué un rôle
dans ce remaniement.
Pour comprendre les enjeux de l’insertion de la scène de la
blessure de Tristan dans le programme iconographique d’un manuscrit, il faut
étudier ces images en détail. Dans l’analyse des différentes représentations de
la blessure de Tristan par Marc, on remarque en premier lieu une évolution dans
la figuration de la relation entre les deux personnages, dans le sens d’un
antagonisme très marqué et de plus en plus travaillé plastiquement.
L’une des premières représentations de la blessure de Tristan
se trouve dans le manuscrit 2542 de l’Österreichische Nationalbibliothek à
Vienne (fig. 1) : ce manuscrit appartenait à Jean d’Armagnac, c’est lui qui a
été choisi comme texte de référence de l’édition complète du
Tristan en prose sous la direction de
Ph. Ménard
[11]. La
blessure de Tristan par Marc est représentée dans la lettrine du début de notre
passage (f° 487 v°). Les deux personnages sont circonscrits dans la lettre « O
» de
Or dist li contes que un jour estoit Tristan
entrez es chambres la reÿne et harpoit […] La lettrine « O »
n’impose pas d’impératifs de représentation et les deux personnages pourraient
y être inscrits de façon homogène. On remarque toutefois que Marc, qui lève le
bras pour frapper Tristan de sa lance, a le pied qui sort de l’espace délimité
par l’initiale ; il a la jambe recouverte par la barre du « O ». C’est là la
marque d’une transgression, la monstration par l’enlumineur du roi comme
person~nage négatif ; il ne s’agit pas d’une contrainte spatiale car
l’écartement des jambes du roi est amplifié en vue de cet effet. Cette
exagération permet aussi de figurer le roi comme personnage en action et de
renforcer la brutalité de son intervention. Tristan au contraire prend appui du
pied droit sur le rebord de la lettrine, il s’inscrit dans la logique
figurative de l’image. L’opposition entre les deux personnages est davantage
travaillée encore : l’un est debout et l’autre assis, l’un figuré en guerrier
et l’autre en musicien-poète. La ligne descendante formée par la lance du roi
et la ligne ascendante dessinée par la harpe contribuent à conférer à l’image
son mouvement, son rythme, et à caractériser les deux personnages comme des
antithèses : les deux personna~ges, l’oncle et le neveu s’opposent par des
traits iconiques à valeur adversative. C’est un parti-pris de l’enlumineur qui
sera repris et retravaillé par la suite.
fig. 3)
Ville Paris Chantilly Vienne Biblio- thèque
B.N.F. Musée Condé Österrei- chische National- bibliothek N° fr. 97 fr. 99 fr.
100-101 fr. 103 fr. 112 fr. 113-116 fr. 335-336 fr. 760 fr. 772 fr. 1463 fr.
12599 645-647 2537 2539-2540 2542 Titre Tristan Tristan Tristan Tristan
Lancelot en prose Lancelot en prose Tristan Tristan Tristan Roman de Méliadus
Tristan Tristan Tristan Tristan Tristan Data- tion XVe 1463 f. XIVe f. XVe 1470
1450-1470 1399 XIVe f. XIIIe XIIIe XIIIe 1479- 1480 v. 1410 1466 v. 1300 Nombre
de folios 555 775 414-400 383 761 735 430-394 127 417 106 511 288- 405-280 497
276-243 501 Texte V .III. V .IV. V .III. V .IV. Frag- ments Frag- ments V .II.
V .I. V .III. Frag- ments V .I. V .IV. V .II. V .II. V .II. Image de la
blessure Oui (fig. 2) Oui Oui Oui (fig. 3) Oui Oui Oui Oui Oui Oui Oui (fig. 1)
Image de l’étreinte mortelle Oui Oui Oui (fig. 6) Oui Oui Oui Oui Oui
Fig. 1
VIENNE, Österreichische Nationalbibliothek, ms. 2542, f° 487
v°,
On peut lire dans la mise en scène de la blessure de Tristan
dans le manuscrit B.N.F. fr. 97 (f° 541, fig. 2) un choix figuratif similaire.
Les deux protagonistes se font face, ils sont comme dressés l’un contre
l’autre. L’enlu~minure ne correspond pas exactement au texte, dans lequel Marc
frappe Tristan par traîtrise, et par mi
l’eschine. Le roi enfonce ici une lance dans le bas~ventre de
Tristan. Le fait que Tristan soit tué non plus par une figure chevaleresque
mais par le mari de son amante, et que le coup porte précisé~ment à cet endroit
a valeur de châtiment symbolique. Il est significatif que la version de Thomas
place aussi ce coup par mi la luingne,
expression traduite par « aux reins » ou « à la hanche »,
« en effet, la longe (du latin populaire *lumbea, substantif féminin issu de l’adjectif
lumbeus, lui-même dérivé du latin
classique lumbus, désigne une partie
du dos dans la région des reins, les lombes, “régions postérieures de
l’abdomen”, selon Ambroise Paré, “situées symétriquement à droite et à gauche
de la colonne vertébrale”), c’est donner à la blessure de Tristan un caractère
sexuel [12]».
Le manuscrit B.N.F. fr. 103, édité par J. Bédier, place aussi
ce coup « en la hanche
[13]». La blessure à connotation sexuelle serait l’ultime
revanche du mari bafoué. Le motif a été repris dans les versions en prose, mais
conjugué avec un autre, celui du « coup félon » puisque le héros est attaqué
par derrière : tous les manuscrits sauf celui de Vienne nous donnent la leçon
parmi l’eschine. On peut l’interpréter
de la même façon que J. Frappier a compris le coup porté au roi Pêcheur
[14].
Il est intéressant de voir comment les enlumineurs comprennent
la bles~sure de Tristan, s’ils la représentent dans le dos, faisant aussi de
Marc l’archétype du traître, ou s’ils choisissent plutôt d’interpréter la
blessure de Tristan comme explicitement sexuelle.Le manuscrit B.N.F. fr. 97
privilégie ce type d'interprétation, choisissant une mise en scène de la
blessure de Tristan plus adaptée, au détriment d’un suivi rigoureux du
texte.
Fig. 2
PARIS, B.N.F., ms. fr. 97, f° 541, Roman de Tristan, XVe
siècle
Accorder à la blessure de Tristan un caractère sexuel, c’est
faire peser l’ombre du péché sur les amants et associer la sexualité, la faute
et la mort en faisant de la blessure de Tristan un châtiment approprié, mais
c’est surtout « revendiquer l’égale dignité de Tristan et des héros du Graal,
[…] donner au coup qui frappe Tristan la même résonance qu’au coup porté par
Balain, le héros maudit
[15]». Tristan, victime du même coup que le roi Pêcheur
devient un héritier du gardien du Graal. Le coup dont il est victime devient
alors, lui aussi, fatal, noble et mémorable.
Dans l’image du manuscrit B.N.F. fr. 97, lorsque le roi blesse
Tristan, il le tient sous le bras, comme pour l’immobiliser et rendre son coup
plus mortel, le geste de préhension symbolise aussi la prise de pouvoir de Marc
sur Tristan dans un dernier face à face. Son bras est strictement parallèle à
la lance, et redouble son mouvement en faisant de Marc un instrument meur~trier
en lui-même. Si l’enluminure n’est pas entièrement fidèle au texte – Tristan
n’est pas en train de jouer de la harpe, Iseut n’est pas représentée, Marc
n’attaque pas Tristan par surprise mais bien en face – elle reste malgré tout
fidèle à l’action principale. Elle isole, dans le continuum narratif, le moment
le plus signifiant idéologiquement. L’enlumineur ne nous livre pas une
représentation servile du texte, il en propose au contraire une lecture
orientée pour insister sur l’affrontement de l’oncle et du neveu. Sont alors
écartés tous les éléments qui ne sont pas directement nécessaires à
l’intelli~gence de l’action, seuls figurent ceux qui sont chargés d’un contenu
symbo~lique spécifique.
Le fait que Marc soit revêtu d’une couleur vive, tandis que le
costume de Tristan est résolument incolore, souligne l’antagonisme des
personnages et permet un rendu visuel de l’opposition actif/passif qui les
caractérise dans cette miniature. L’opposition est rendue plus flagrante encore
par les costu~mes : Tristan est vêtu d’une tunique bouffante et porte le
chapeau à larges bords des jongleurs, tandis que Marc est revêtu de tous les
attributs de la royauté – la couronne, le manteau royal en hermine agrafé sur
l’épaule droite, la ceinture orfévrée et ornée d’une bourse sur une tunique de
couleur vive. L’enlumineur a travaillé le contraste entre le roi et Tristan,
entre l’homme de pouvoir et le jongleur, la violence et la musique. Tristan
porte à la main sa harpe, qui joue le rôle de marqueur de la situation, mais il
ne la tient pas comme pour en jouer, c’est ici davantage l’attribut du
héros-musicien qu’un accessoire. Aucun espace architecturé n’est représenté, la
simplifica~tion – poussée à l’extrême puisque seuls le ciel et un sol herbeux
sont représentés, alors que la scène se passe dans une salle du château – met
en valeur la violence de la scène.
L’opposition entre le roi et le jongleur, la musique et la
violence se retrouve aussi dans la miniature de la blessure de Tristan dans le
manuscrit B.N.F. fr. 112
[16] (f° 144, fig. 3) dont elle est même le principe
d’organisation spatiale. Une observation attentive révèle en effet, dans
l’image de la blessure de Tristan, une partition de l’espace très étudiée et un
jeu sur le chevauchement qui permet un rendu visuel de l’antagonisme entre
Tristan et Marc. L’angle saillant de la pièce forme un axe vertical prolongé
jusqu’au sol par le pied du tabouret sur lequel Tristan est assis, et par le
filet de sang qui s’écoule de sa blessure pour se résoudre en une large flaque
; la plaie de Tristan coupe en son milieu cette ligne verticale. À droite de
cet axe, l’espace est circonscrit par la couleur rouge de la tapisserie qui
recouvre le mur. Sur ce fond aux couleurs chaudes se détachent Iseut et la
harpe de Tristan : c’est là l’espace de la femme, de la musique et de l’amour.
Dans la moitié gauche de l’image, on voit le roi, armé d’un fauchard
[17], attaquer traîtreusement
Tristan. À la moitié gauche de l’image (au fond d’une couleur plus claire, dans
les ocres beiges) appartiennent donc la silhouette du roi, l’arme offensive, et
la tête rejetée en arrière de Tristan, au visage convulsé : il a le visage
déformé, les sourcils froncés, la bouche entrouverte et les commissures des
lèvres tombantes, la tête renversée en arrière. C’est un rendu au plus près de
la douleur fulgurante de Tristan ; cette douleur fait contraste avec l’attitude
d’Iseut, recueillie en position d’écoute de la musique et comme figée dans sa
méditation. On a là un véritable portrait de Tristan, un mode dramatique
d’expression qui contraste avec les répertoires d’attitudes et les expressions
physionomiques codifiées des siècles précédents. L’enlumineur (Evrard
d’Espingues) dé~laisse ici le
pathos
formulæ
[18]
pour l’observation directe des réactions humai~nes.
Fig. 3
PARIS, B.N.F., ms. fr. 112, quatrième et dernier livre, f°
144, Lancelot en prose, 1470
S’opposent dans l’image les deux mondes de la guerre et de la
musique, deux mondes emblématisés par Marc et Iseut, et entre lesquels Tristan
est déchiré. Visuellement, Tristan est à la frontière de ces deux mondes, son
corps est légèrement incliné et ses jambes sont tendues, si bien qu’il a une
moitié du corps dans chacun des espaces
[19]. On peut y voir le rendu iconographique des objets
complémentaires qui définissent Tristan selon E. Baumgartner : la harpe et
l’épée
[20]. Ces
espaces sont ensuite subdivisés et transgressés : Marc vient d’un autre espace
et fait intrusion dans la chambre d’Iseut, son pied gauche chevauche le bord de
la porte. Le fauchard qui traverse le corps de Tristan coupe à angle droit
l’axe vertical que nous avons décrit. Le fer de la lame quitte l’espace auquel
il appartient, la pointe ensanglantée vient chevaucher le bois de la harpe. Ce
viol de l’instrument de musique par l’arme est redoublé par l’ombre portée du
fer sur l’instrument. Les deux objets, la harpe et l’épée, sont représentés en
situation de conflit l’un avec l’autre, mais leur disposition signifie la
victoire violente du monde de la guerre sur le monde de la musique, et la mort
de Tristan. Le réalisme de la figuration des personnages et de la mode
vestimentaire donne à l’image une contemporanéité qui étaie le réalisme de la
scène et en intensifie la violence. Tristan est tourné vers le spectateur, il
l’interpelle du regard dans sa douleur et le fait participer à cette
souffrance, il le prend à témoin. De cette façon, le lecteur participe à
l’action et prend le parti de Tristan contre Marc. Le réalisme de l’image, la
représentation de face, incitent le lecteur à s’impliquer dans l’image ; ils
ont une vocation émotive, et renforcent le pathétique de la
représentation.
Les codes de représentation de la blessure de Tristan par Marc
sont donc conformes à un même canevas jouant sur le conflit entre le roi –
symbolisant la violence – et le musicien. Cette constatation et l’analyse
précise de toutes ces images nous invitent à suggérer une comparaison entre
Tristan et un personnage biblique, souvent représenté ainsi dans les
conventions iconographiques : il s’agit de David.
David, encore tout jeune homme, est appelé à la cour de Saül
pour jouer de la harpe au roi
[21]. Après la victoire du jeune pâtre sur Goliath, Saül
devient progressivement jaloux de David, essaie par trois fois de le tuer,
toujours au moment où celui-ci joue de son instrument :
« Le lendemain, un mauvais esprit de Dieu assaillit Saül qui
entra en délire au milieu de la maison. David jouait de la cithare comme les
autres jours et Saül avait sa lance à la main. Saül brandit sa lance et dit :
“Je vais clouer David au mur !”, mais David l’évita par deux fois [22]. »
« Or un mauvais esprit de Yavhé prit possession de Saül :
comme il était assis dans sa maison, sa lance à la main, et que David jouait de
la cithare, Saül essaya de clouer David au mur avec sa lance, mais celui-ci
esquiva le coup de Saül qui planta sa lance dans le mur [23]. »
L’image biblique pourrait alors s’imposer comme précédent
iconographique à la blessure de Tristan. Dans les psautiers, cette scène est en
effet fréquem~ment représentée : Saül brandit une lance pour en frapper David
pendant que ce dernier joue de la harpe. Le psautier qui se trouve à New York
(Pierpont Morgan Library, ms. M 638, fig. 4) illustre ces trois attaques de
Saül contre David (f° 29 et 30 v°) ; dans deux de ces images David tient sa
harpe à la main, le roi est toujours assis sur un trône. Même si David parvient
à esquiver le coup, c’est toujours en traître que Saül cherche à le tuer, et
dans les images, le roi cherche à le frapper dans le dos. Ces images jouent sur
l’opposition pouvoir/musique telle qu’on a pu la retrouver dans nos minia~tures
: on retrouve l’opposition entre le roi et le jongleur du manuscrit B.N.F. fr.
97 et la bipartition spatiale entre le monde de la harpe et le monde de l’épée
du B.N.F. fr. 112. Par ailleurs, Saül est en quelque sorte l’archétype du roi
puisqu’il est le premier roi d’Israël, et David est le patron des musiciens.
Une telle parenté dans l’iconographie incite à tenter un rapprochement entre
Tristan et David. Ce rapprochement se trouve justifié et se précise même à
mesure que nous comparons le texte de la Bible avec celui de la
légende de Tristan.
On lit dans le récit des enfances de Tristan
[24] que le jeune garçon – il
n’a alors que quatorze ans –, après avoir été enlevé par des marchands et
déposé sur un rivage, arrive seul à la cour de Marc. C’est par ses mérites
qu’il attire l’attention du roi. Un jour où un harpeur est venu en Cornouailles
pour divertir le roi, Tristan joue à son tour de cet instrument, il surprend et
charme toute la cour. Tristan devient le favori de Marc.
Fig. 4
NEW YORK, Pierpont Morgan Library, ms. M. 638, Psautier, f°
29.
Cet épisode semble être une réminiscence de l’arrivée de David
à la cour de Saül, beaucoup plus concise, bien évidemment, dans le texte
biblique. L’un des serviteurs de Saül décrit David au roi de la façon suivante
: « J’ai vu un fils de Jessé, le Bethléemite : il sait jouer, et c’est un
vaillant, un homme de guerre, il parle bien, il est beau, et Yavhé est avec
lui
[25]. » Le roi
s’attache au jeune homme : « David arriva auprès de Saül et se mit à son
service. Saül se prit d’une grande affection pour lui et David devint son
écuyer. Saül envoya dire à Jessé : “Que David reste donc à mon service, car il
a gagné ma bienveillance
[26].” » La fonction de David auprès de Saül est double,
comme celle de Tristan, il est écuyer, mais surtout joue de la musique au roi :
« Ainsi, chaque fois que l’esprit de Dieu assaillait Saül, David prenait la
cithare et il en jouait ; alors Saül se calmait, il allait mieux et le mauvais
esprit s’écartait de lui
[27]. »
Le deuxième épisode qui autorise un rapprochement entre les
deux jeunes hommes est celui du combat contre le géant.
Les versions des enfances de Tristan sont autant de variations
sur un même canevas : on retrouve notamment le passage du combat contre le
Morholt dans les versions allemandes d’Eilhart d’Oberg et de Gottfried de
Strasbourg. C’est la confrontation de ces différents textes qui permet de
comparer certains détails et d’étudier les réminiscences bibliques dans la
légende de Tristan, réminiscences susceptibles de devenir prépondérantes et
d’imposer une orientation nouvelle au roman.
La stature du Morholt et son arrogant défi lancé aux troupes de
Marc ne sont en effet pas sans rappeler le défi du Philistin à Israël : sont
toujours précisées sa taille et sa force
[28], et c’est à un combat singulier qu’appelle le géant.
La détresse de la population n’est jamais oubliée
[29], et le roi promet de couvrir d’or le
vainqueur
[30]. Ce
n’est pas la récompense qui incite le héros à combattre l’ennemi redoutable,
mais bien le sentiment d’indignation qu’il éprouve lorsqu’il apprend les
conditions du défi. Le héros surprend le roi par sa proposition, celui-ci lui
demande de renoncer
[31]. David et Tristan vont finalement tous deux au
combat avec la bénédiction des rois, qui les revêtent eux-mêmes de leur propre
armure
[32]. La
première réaction du Morholt ou de Goliath devant leur adversaire est le mépris
ou la colère que leur adversaire soit si peu prestigieux
[33].
La beauté des deux jeunes hommes au combat ne manque pas d’être
rappelée dans nos trois textes
[34]. Le combat en lui-même de David contre Goliath et de
Tristan contre le Morholt sont assez dissemblables, parce que le récit dans la
Bible est laconique, mais surtout parce que les méthodes de combat ont évolué
d’une époque à l’autre. Il est toutefois remarquable que le Morholt et Goliath
soient tous les deux blessés à la tête, et meurent d’une pierre ou d’un éclat
d’épée qui reste fiché dans la blessure
[35].
Par la suite, Marc, comme Saül à l’égard de David, veut faire
de Tristan son héritier
[36]. Rapidement toutefois, Saül conçoit de la jalousie
envers David et cherche à le tuer.
« Les femmes qui dansaient chantaient ceci : “Saül a tué ses
milliers et David ses myriades”. Saül fut très irrité et cette affaire lui
déplut […] Et à partir de ce jour, Saül regarda David d’un œil jaloux [37]», « Saül dut reconnaître que Yavhé
était avec David et que toute la maison d’Israël l’aimait. Alors Saül eut
encore plus peur de David et il conçut contre lui une hostilité de tous le
jours [38]. »
La jalousie de Marc envers Tristan est plus longue à mûrir.
C’est un thème qui prend forme tout au long des poèmes et qui en constitue la
matière. Toutefois, ce n’est pas des prouesses guerrières de Tristan que le roi
est jaloux, mais de ses rapports avec Iseut. Le thème de la jalousie des
exploits chevaleresques de Tristan prend forme plus tardivement, dans le
Tristan en prose, au moment où le
héros est admis à la Table Ronde et participe aux aventures du royaume de
Logres.
Cet épisode de la Bible et une légende comme celle de Tristan
et Iseut sont des textes très diffusés et très connus au Moyen Âge, et on peut
admettre qu’une assimilation ait pu exister entre ces deux textes
[39], par le biais de
l’iconographie, entraînant par là même un changement essentiel dans la légende
de Tristan. La reprise d’un motif iconographique religieux dans l’art profane
est une pratique courante au Moyen Âge, et logique puisque l’iconographie
religieuse a précédé l’iconographie profane.
« The illuminators, untroubled as always in the Middle Ages
by any concern for historic verisimilitude, used equally a host of generalized
subjects […] These subjects were of a sort that could be endlessly repro~duced
in all sorts of texts. […] The arthurian illustrators, moreover, could, and
often did borrow familiar themes of religious art […] Sometimes, by a slight
transformation of the original religious scene, they made it serve the new
purpose of romance […] The tendency to transfer familiar patterns of religious
to secular illustration was inevitable [41]. »
L’assimilation entre David et Tristan a pu se faire au Moyen
Âge avec assez de facilité, la harpe seule suffisait à les rapprocher : David
étant le patron des musiciens, et souvent représenté dans les
Beatus en train de jouer de la harpe,
et Tristan l’archétype littéraire du musicien ; à cela s’ajoutent les
similitudes de parcours que nous avons évoquées. On peut supposer que cette
analogie a pu amener les auteurs médiévaux à une identification plus poussée
entre les deux personnages, au point d’entraîner une reformulation, et même un
remaniement de la mort de Tristan : Tristan n’est plus blessé à mort par un
inconnu, mais bien par son oncle, comme pour réaliser la menace latente dans le
reste du roman, menace latente aussi dans la Bible
[41]. La mort de Tristan devenait par
ailleurs plus logique, plus cohérente.
Les enluminures attestent une correspondance entre le roman de
Tristan et la Bible ; l’iconographie a
sans doute joué également un grand rôle, pour les auteurs médiévaux, dans la
mise en rapport des deux épisodes. L’image permettait de surenchérir toujours
plus sur l’étroite parenté, idéologique et visuelle, de ces deux
scènes.
Les affinités entre ces images et les deux textes nous
permettent ainsi de formuler une hypothèse sur l’extraordinaire réorientation
de la mort du héros dans les versions en prose. L’illustration du meurtre de
Tristan par Marc est à l’évidence calquée sur le modèle de la tentative
d’assassinat de Saül sur David. On peut même aller plus loin dans le
rapprochement et suggérer que cette assimilation entre David et Tristan aurait
pu être décisive dans la modification de la légende dans le sens d’un meurtre
de Tristan par son oncle. L’iconographie aurait alors pu jouer le rôle de
médiateur dans ce changement – imposant visuellement la scène de confrontation
entre les deux hommes comme scène typologique –, ou tout simplement de
révélateur pour le public de cette analogie que les enlumineurs n’ont pas
manqué de répercuter dans les images.
Bien sûr Saül ne tue pas réellement David, tandis que le geste
de Marc est lourd de conséquences dans la légende. Le
Speculum Humanae Salvationis de la
bibliothèque de Kremsmünster (ms. 243, f° 24, fig. 5
[42]) prouve pourtant que les
auteurs et illustrateurs du Moyen Âge n’hésitaient pas à rendre mortel le coup
porté par Saül pour les besoins de la comparaison. L’image met en effet en
rapport deux scènes de l’Ancien Testament : le coup porté à David par Saül et
celui de Caïn à Abel. Caïn tue son frère, et pour justifier le rapproche~ment
voulu par l’auteur, l’enlumineur rend mortel le coup porté par Saül, sa lance
traverse la tête ensanglantée de David. L’utilisation de cet épisode par un
auteur médiéval nous prouve que la volonté de tuer vaut le meurtre dans les
mentalités du Moyen Âge.
Fig. 5
KREMSMÜNSTER, Stiftsbibliothek, ms. 243, f° 24, Speculum
Humanae Salvationis, première moitié du XIVe s.
Cette analyse nous permet dès lors de prouver que l’analyse des
images aide à la compréhension du texte, qu’elle éclaire certains points restés
obscurs. Cela fait « tout l’intérêt des études iconographiques, qui est de
rendre visible l’évolution des idées et des manières de penser
[43]».
Il peut alors paraître intéressant de chercher à corroborer
notre analyse par la recherche – par le biais de l’image – d’autres
réminiscences bibliques dans le texte du Tristan
en prose, et plus particulièrement dans le passage de la mort des
amants.
Dans les images de la mort des amants – surtout celles des
manuscrits peints par Evrard d’Espingues, à savoir les manuscrits B.N.F. fr.
99, 112 (fig. 6) et 116, et le manuscrit 645-647 du musée Condé –, nous avons
pu reconnaître un motif iconographique récurrent dans les images religieuses,
celui du
thrên, c’est à dire de la
déploration de la Vierge sur le corps du Christ. C’est un motif iconographique
intéressant émotionnellement, « dont l’ori~gine remonte au Trecento
italien
[44]»
:
Fig. 6
SIENNE, Musée de l’Œuvre du Dôme, DUCCIO DI BUONINSEGNA,
Histoires de la Passion du Christ (verso de la Maestà), fin XIIIe.
« On voit la Vierge, comme si le cortège avait fait halte
pour un ultime adieu, penchée en avant ou même assise sur le sol, se jeter sur
le corps sans vie du Christ, l’étreindre et le baiser sur la bouche. Bien que
le synode d’Aniane eût condamné comme païenne la coutume d’embrasser les morts,
ce motif émouvant fut adopté en Occident à la fin du XIIe siècle et au début du
XIIIe siècle, lors de la puissante vague d’influence byzantine ; mais il avait
eu tendance à se confondre avec le thème de la Mise au tombeau traditionnelle,
le corps du Christ étant placé sur un sarcophage au lieu de reposer sur la
poitrine de la Vierge [45] […] Jean Pucelle est le premier artiste du Nord qui
remplace la Mise au tombeau gothique par une “Déploration” italo-byzantine. Sa
composition s’inspire de celle de Duccio [46]» (fig. 6).
La naissance de ce motif iconographique précède d’environ un
siècle notre période : il avait eu le temps de se répandre et de devenir à la
mode. On note aussi que le premier à développer ce motif en Occident, Jean
Pucelle, est précisément un enlumineur. Les images de nos manuscrits relèvent
égale~ment de cette « composition de synthèse » décrite par E. Panofsky, dans
laquelle le corps est placé sur un sarcophage et non plus au sol comme dans les
images byzantines
[47]:
cela a facilité la reprise du motif dans nos manus~crits, où on voit Tristan
allongé sur un lit.
Pour s’en convaincre, il suffit enfin de comparer les images de
nos manuscrits avec celles de la déploration de la Vierge : la Vierge nous fait
face quand Iseut nous tourne le dos, mais le geste d’amour est le même. La
Vierge embrasse le Christ sur la bouche, et on voit, dans la partie inférieure
du retable peint par Ambrogio Lorenzetti, qui se trouve aujourd’hui à la
Pinacoteca nazionale de Sienne, que la Vierge a exactement le même geste
qu’Iseut pour enlacer Tristan. Le bras épouse le corps du mort comme dans
l’enluminure du manuscrit B.N.F. fr. 112 (fig. 7). La scène de déploration a pu
servir uniquement de modèle iconographique (la mort de Tristan et Iseut pouvant
provoquer chez le lecteur une « image mnésique
[48]», conforme à une iconographie
religieuse élaborée autour de modèles que tous avaient assimi~lés), et cette
image a sans doute été choisie aussi comme modèle d’image pathétique, propre à
toucher la sensibilité du lecteur. Elle participe d’une nouvelle piété de
l’époque, proche de l’abandon lyrique, et qui correspond bien aux sentiments
qu’éveille en nous la mort de Tristan et d’Iseut. Faudrait-il en tirer la
conclusion d’un rapprochement entre Tristan et le Christ et entre la Vierge et
Iseut ? Mais Tristan et Iseut sont des pécheurs condamnés par l’Église.
Constatons toutefois que certains auteurs semblent avoir fait cette analogie.
On lit par exemple dans la
Tavola
Ritonda, version italienne plus tardive du
Tristan en prose, que Tristan est mort
à l’âge de « trente-trois ans, trois mois
[49]». On remarque aussi que dans l’enluminure du
manuscrit B.N.F. fr. 97 que nous avons déjà examinée, le point rouge de la
blessure de Tristan se trouve très exactement au centre de l’image – les
personnages sont même décentrés en vue de cet effet –, et que le sang coule
axialement vers le sol, et vers les parties sexuelles de Tristan. Ce sang qui
coule axialement aurait peut-être une symbolique christique : dans les
représentations de descente de croix, un filet de sang coule souvent de la
blessure faite par la lance du soldat vers l’arcade pubienne du Christ, c’est
un rappel de la circoncision, très fréquent dans l’iconographie christique, la
représentation la plus célèbre étant la Grande Pietà ronde du Louvre, datée des
environs de 1400 et exécutée pour Philippe le Hardi. La transition visuelle
entre le texte et notre enluminure se fait sur cette même couleur rouge : la
tunique d’un rouge désaturé de Marc est placée juste au-dessus de la lettrine
de la même couleur. Le sang de Tristan va vers la lettre, il chevauche le pied
de Marc pour aller emplir la lettre. La lettrine semble avoir recueilli le sang
du héros comme un nouveau Graal.
Fig. 7
PARIS, B.N.F., ms. fr. 112, Lancelot en prose, f° 145
La confrontation entre les enluminures et l’iconographie
biblique ne doit bien sûr pas être systématique, mais elle introduit des
perspectives de lecture vraisemblables, et enrichissantes lorsqu’elles
permettent d’approfondir, de penser un lien entre la Bible et les romans,
d’apporter une hypothèse quant à l’élaboration d’une œuvre médiévale, comme
c’est le cas pour notre comparaison entre David et Tristan.
À la fascination esthétique, à la séduction chromatique
s’ajoute alors pour le lecteur moderne, le plaisir plus intellectuel, plus
ludique, de l’intertextualité, qui problématise les normes illustratives,
interroge le texte, et fragilise les interprétations les plus
catégoriques.
[1]
Voir L. HARF-LANCNER, Une seule chair, un seul cœur, une seule
âme – La mort des amants dans le
Tristan en
prose, Miscellanea Mediaevalia.
Mélanges offerts à Philippe Ménard, Paris, 1998,
p. 612-628.
[2]
Arthurian Legends in Medieval Art, New York-Londres, 1938,
rééd. 1975, p. 26.
[3]
Legends of King Arthur in Art, Cambridge, 1990, p. 9.
[4]
H. FRÜHMORGEN-VOSS et N. OTT,
Text und Illustration im Mittelalter. Aufsätze zu den
Wechselbeziehungen zwischen Literatur und bildender Kunst, Munich,
1975, p. 140- 171.
[5]
LOOMIS,
op. cit, p.
44, et M. PASTOUREAU, Les armoiries de Tristan,
Finistère d’autrefois, t. 1, 1978, p. 9-32. Ce
pavement se trouve aujourd’hui dans le Surrey, il est fait d’un assemblage de
carreaux de terre cuite émaillée à dominante ocre rouge, et date environ de
1270 ; il était illustré d’épisodes tirés de la légende de Tristan (d’après le
poème de Thomas), et de la vie du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion. Il
avait probablement recouvert le sol d’une demeure royale avant de prendre place
sur celui de l’abbaye de Chertsey.
[6]
Fr. AVRIL, M.Th. GOUSSET,
Les
manuscrits enluminés d’origine italienne, t. 2,
XIIIe siècle,
Paris, 1984, p. 19.
[7]
O. PÄCHT,
L’enluminure
médiévale, Paris, 1997.
[8]
H. MORANVILLIÉ,
Inventaire de
l’orfèvrerie et des joyaux de Louis I, Duc d’Anjou, t. 2, Paris,
1906, p. 236, 277, 291, 312. Cité par WHITAKER,
op. cit, p. 28.
[9]
On peut voir une reproduction de ces vitraux dans WHITAKER,
op. cit, p. 20.
[10]
E. BAUMGARTNER,
Le
Tristan en prose
: essai d’interprétation d’un
roman médiéval, Genève, 1975, ch. 7.
[11]
Le Roman de Tristan en
prose, sous la dir. de Ph. MÉNARD, Genève, 1987-1997. Le récit de la
mort de Tristan se trouve au t. 9, éd. L. HARF-LANCNER, 1997, § 76-85.
[12]
HARF-LANCNER, Une seule chair, p. 620.
[13]
J. BÉDIER, La mort de Tristan et Iseut d’après le manuscrit 103
de la Bibliothè- que Nationale,
Romania, t. 15, 1886, p. 501.
[14]
J. FRAPPIER, La blessure du roi Pêcheur dans le
Conte du Graal,
Mélanges Jean Misrahi, éd. H.R. RUNTE,
Columbia, 1977, p. 181-196. Le roi Pêcheur est frappé
parmi les hanches ambedeus, d’autres
mss ont
parmi les quisses, ou
parmi les jambes. L’un des manuscrits
du
Tristan en prose comporte aussi la
leçon
par mi la quisse (ms. de Vienne
2542, f° 487 v°). Mais, dans ce cas précis, l'enlumineur a compris le mot
dans son acception moderne de « cuisse » et non de « bas-ventre » (fig.
1).
[15]
Le Roman de Tristan en
prose, t. 9, p. 42. Deux arguments appuient cette comparaison entre
les blessures de Tristan et du roi Pêcheur : le fait que
coxa désignait en latin impérial
l’articulation, l’os de la hanche,
par mi la
quisse et « parmi la hanche » pouvaient donc avoir strictement le
même sens, et que Tristan qualifie lui-même sur son lit de mort le coup qui l’a
atteint de « douloureux », terme communément employé pour évoquer la blessure
du roi Méhaigné.
[16]
Le manuscrit B.N.F. fr. 112 est un roman de
Lancelot, mais il contient aussi le
récit des aventures de Tristan et la mort des amants de Cornouailles, ce
passage est même illustré de très belles enluminures. C’est aussi le cas du
manuscrit B.N.F. fr. 116. Sur le B.N.F. fr. 112, voir C.E. PICKFORD,
L’évolution du roman arthurien, Paris,
1960.
[17]
E. VIOLLET-LE-DUC,
Encyclopédie
médiévale, t. 2, Tours, 1996, p. 316 (reprod. de l’éd. 1872-1873).
Je remercie J.Cl. Mühlethaler de sa remarque lors de la présentation de cet
article à l'université de Genève en mai 2002 au colloque
Le littéraire en marge du littéraire :
le fauchard est, dans le
Roman de
Fauvel également, l'arme du traître.
[18]
Expression d’A. Warburg, reprise par E. PANOFSKY,
Les Primitifs flamands, Paris, 1992,
p. 46.
[19]
Je remercie J.Cl. Schmitt de ses précieuses indications pour
l'analyse de cette image.
[20]
E. BAUMGARTNER,
Le
Tristan en prose.
Essai d’interprétation d’un
roman médiéval, Genève, 1975, p. 320, et
La Harpe et l’épée.
Tradition et renouvellement dans le
Tristan en prose, Paris, 1990.
[24]
GOTTFRIED DE STRASBOURG, dans Tristan et Yseut,
les premières versions européen- nes,
publ. sous la dir. de Chr. MARCHELLO-NIZIA, Paris, 1995, p. 433 s.
[27]
1 S 16, 23. Le rapprochement entre David et Tristan est signalé
par M.R. BLAKESLEE,
Love’s masks,
Cambridge, 1989, p. 28 n. 3.
[28]
1 S 17, 4-7 ; EILHART D’OBERG, dans
Tristan et Yseut, p. 268 ; GOTTFRIED
DE STRASBOURG, p. 466.
[30]
1 S 17, 25 et EILHART D’OBERG, p. 271.
[31]
1 S 17, 32-33 ; EILHART D’OBERG, p. 272-273 ; GOTTFRIED DE
STRASBOURG, p. 470.
[32]
1 S 17, 37-39 ; EILHART D’OBERG, p. 273 ; GOTTFRIED DE
STRASBOURG, p. 474.
[33]
1 S 17, 42-43 ; EILHART D’OBERG, p. 273 ; GOTTFRIED DE
STRASBOURG, p. 470.
[34]
1 S 17, 42 ; EILHART D’OBERG, p. 274 ; GOTTFRIED DE STRASBOURG,
p. 476.
[35]
1 S 17, 49-51 ; GOTTFRIED DE STRASBOURG, p. 481. Pour une
analyse plus détaillée des analogies entre les combats de Tristan et David,
voir A.J. DENOMY, Tristan and the Morholt : David and Goliath,
Mediaeval Studies, t. 18, 1956, p.
224-232. L’auteur tente même de prouver que
Morholt signifie en irlandais
Le grand Goliath.
[36]
1 S 18, 20 ; EILHART D’OBERG, p. 281 ; GOTTFRIED DE STRASBOURG,
p. 496-497.
[39]
Cela expliquerait aussi pourquoi Iseut est souvent absente des
images de la blessure, sa présence interdirait la réminiscence du texte
biblique dans l’image.
[40]
LOOMIS,
op. cit., p.
91-92.
[41]
Saül n’est pas l’oncle de David, mais il en joue le rôle
puisqu’il prend la place du père et qu’il l’accueille à sa cour. Les oncles
maternels avaient souvent en charge l’éducation de leurs neveux dans la société
médiévale.
[42]
Au sujet de ce ms., on peut consulter avec profit l'éd. en
fac-similé : Speculum humanae salvationis.
Vollst. Faks.-Ausg. des Codex Cremifanensis
243 des Benediktinerstifts
Kremsmünster, commentaire de W. NEUMÜLLER, 2 vol., Graz,
1972.
[43]
M. SHAPIRO,
Les mots et les
images, tr. fr., Paris, 2000, p. 35.
[44]
PANOSKY,
Les primitifs
flamands, p. 53. L’auteur explique que cette scène n’est pas relatée
dans le Nouveau Testament. « Elle était à l’origine étrangère à l’art
occidental, qui ne connaissait que la Mise au tombeau. » Le thème byzantin de
la lamentation ou du
Threnos apparaît
lorsque l’on commence à figurer la Vierge dans le cortège funèbre, c’est à dire
pendant la période byzantine moyenne.
[46]
Id., p. 67. Jean
Pucelle s’est établi à Paris de 1315 à 1324.
[47]
On trouve un exemple de cet archétype byzantin dans un évangile
de Constantinople de la seconde moitié du XII
e siècle,
reproduit dans PÄCHT,
L’enlumi- nure
médiévale, p. 189.
[48]
SCHAPIRO,
op. cit.,
ch. 1.
[49]
E. LÖSETH,
Le Roman en prose de
Tristan, Genève, 1974, p. 384.