Le Moyen Age
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4461-5
244 pages

p. 367 à 369
doi: en cours

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Tome CX 2004/2

2004 Le Moyen Age

À la tête du corps expéditionnaire d’Orient : Geoffroy de Villehardouin à Constantinople (1204)  [*]

André Joris Sart-lez-Spa
Le personnage crève l’écran et aurait mérité une place de choix parmi ces « Inconnus de l’Histoire » au rang desquels G. Duby avait naguère hissé Guillaume le Maréchal, son quasi contemporain d’ailleurs. Villehardouin, déjà amplement connu certes comme chroniqueur, moins à vrai dire comme tournoyeur de choc, chef de guerre rompu aux opérations combinées et leader d’état-major, pour finir sénéchal de l’armée d’Orient. Toujours à la pointe des combats il pouvait, le moment venu, se muer en écrivain précis, non dépourvu de sens littéraire. Un « caractère » sans nul doute. Sincère ? Dans une large mesure, oui ; pas moins en tout cas que n’importe quel auteur digne d’intérêt. Bien informé le plus souvent, de bonne mémoire, gardant souvenir des situations délicates et des hommes, de valeur ou non, qu’il commandait avec autorité. Bref un pur Champenois de l’époque, drillé par une éducation chevaleresque sans faille, sinon sans lacunes, capable en tout cas de mettre sur pied avec ses compagnons des expéditions militaires – et diplomatiques – auprès desquelles celles qui sont menées aujourd’hui paraissent quelque peu improvisées, quoique confortables. Et puis, quel parcours en ce XIIIe siècle balbutiant ! Qu’on en juge plutôt : d’un tournoi à Ecry-sur-Aisne (auj. Asfeld en Ardennes) où il prend la croix, le voici sur la route de Venise dont les marchands font payer (cher) les frais de transport moyennant la prise de Zara ; puis à Corfou, avant de faire voile vers la « Ville dorée ». Aux yeux de ces quasi-primitifs éblouis, le mirage fonctionne : adieu Jérusalem ! Ils vont tomber au milieu d’un extraordinaire enchevêtrement d’intrigues et de batailles, contraints à y mettre le siège à deux reprises avant de s’en emparer définitivement. Un passage de Villehardouin traduit sobrement mais d’autant plus clairement, l’état d’âme des assaillants de tout grade : « […] ceux qui n’avaient jamais vu Constantinople la contemplèrent longuement, car ils ne pouvaient imaginer qu’une ville aussi puissante pût exister dans le monde entier. Quand ils virent ces hautes murailles et ces puissantes tours dont elle était enclose dans tout son pourtour, et ces magnifiques palais, et ces hautes églises qui étaient si nombreuses que personne ne pourrait le croire sans le voir de ses propres yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui de toutes les autres était la reine. Et sachez qu’il n’y eut homme si hardi dont la chair ne frémit, et ce n’était pas extraordinaire, car jamais si grande expédition ne fut entreprise contre tant de gens depuis la création du monde » (trad. Dufournet). Le ton est donné : or et saintes reliques vont attirer les croisés (comme plus tard le pétrole en séduira d’autres). Après prouesse de l’assaut et pillage productif, se succèdent dans un spectaculaire désordre, l’émergence d’un empire « latin », les manœuvres obliques des Grecs – rompus depuis longtemps, si l’on en croit Virgile, à cet exercice –, les raids meurtriers et bien conduits des Bulgares, Valaques et autres Coumanes. Au cœur de ce tumulte, Villehardouin se révèle, note J.D., capitaine décidé et plein d’expérience, ambassadeur habile, négociateur adroit. Il faut lire la présentation tout en nuances, sensible, pénétrante et documentée que brosse l’É. Elle mérite d’être placée au côté de l’évocation du collègue Guillaume le Maréchal, rappelée plus haut. Geoffroy, devenu maréchal de Romanie et prince d’Achaïe ou de Morée, disparaît dans sa patrie d’« adoption », entre 1212 et 1218. Trajectoire surprenante à première vue de ce croisé champenois, dont les pareils sont, à l’époque, légion en Occident. Par leur valeur personnelle, par leur technique militaire et leur compétence, ils accèdent aux charges et dignités les plus hautes. Quoi qu’on puisse en penser, ils en sont dignes, à condition qu’on analyse correctement les ressorts humains et l’humeur du temps.
La Conquête a été dictée après 1207. Parmi les six principaux manuscrits conservés, le choix de l’É. s’est porté sur la version B (B.N.F., fr. 4972 – XIIIe s.) qu’il considère comme le meilleur témoin, le plus homogène en « français central » (p. 35). Il en donne une traduction élégante, attentive et très compréhensible, qui se rapproche à vrai dire d’une réelle transposition. Il résout comme par miracle tant les problèmes nombreux et ardus – des pièges – posés par l’onomastique des lieux et des personnes, fort délicats à identifier, que les termes techniques variés, abondants dans ce qui est, en fin de compte, un rapport intelligent d’activité militaire. Séduit incontestablement par son héros dont on sent qu’il l’admire, J.D. intègre avec tact les aspects humains comme l’émotion virile et mesurée qu’il laisse transparaître dans un discours vigoureux et bien articulé. Ainsi en va-t-il au terme du récit, lorsque le chef virtuel de l’expédition, présent en filigrane tout au long de l’histoire, le marquis Boniface de Montferrat, succombe dans une sanglante échauffourée. Ainsi voit-on disparaître « l’un des meilleurs chevaliers et des plus généreux, l’un des meilleurs barons qui fût dans le reste du monde ! » (p. 313).
Au vrai l’ensemble de l’œuvre est plus et mieux qu’une simple chronique, qu’un simple rapport. Bien davantage qu’on ne l’a pensé, elle est construite avec un art consommé, dans le choix et la mise en scène des termini, des temps forts, des rappels opportuns. Elle cherche de toute évidence à justifier une entreprise risquée, un peu tordue dirait-on aujourd’hui, en exaltant les valeurs morales de la chevalerie qui ne furent jamais, selon Geoffroy, prises en défaut. Comment rester insensible à cette qualité rare de négociateur que ces contemporains sont unanimes à reconnaître à Villehardouin ?
D’évidence, le témoignage de ce guerrier vient à point pour servir de contre-poids, en matière d’histoire générale, à la marée envahissante de l’amour courtois et de ses infinies variétés qui, si l’on s’en tient au discours de nombre d’historiens, fascinés par Aliénor et ses sigisbées, détient le pouvoir quasi exclusif d’inspirer les comporte~ments de la société médiévale. La Conquête ébauche le profil d’un autre univers, parallèle mais perméable, tout aussi valable : celui du guerrier en action. Après tout, n’est-ce pas de lui que l’essentiel dépend ?
Soyons juste. Cette vision « choc », moderne, de Villehardouin aux prises avec une réalité rebelle, troublée par les continuels imprévus d’une expédition périlleuse, sans précédent, c’est à J.D. qu’on la doit. Que ce soit en matière d’établissement du texte ou de rédaction de la traduction, ou encore de la confection des notes, non seulement nombreuses et riches, mais bien documentées – ce n’était pas simple – et tout à fait à jour, J.D. fait merveille, nous guidant avec adresse grâce à un relevé chronologique soigneux et divers index des noms propres et des mots expliqués [1]. Villehardouin et son texte apparaissent dès lors dans une lumière crue, qui est la lumière historique. Combats certes, mais aussi liens militaires et humains, amitié, fidélité, hostilité, bien d’autres éléments se combinent pour faire naître à nos yeux le portrait d’un guerrier médiéval de grande classe… en pleine action.
Là gît le tour de force : il est réussi avec grand talent. Bien mieux – puis-je l’avouer –, ce texte, rencontré d’abord au début de mon parcours d’apprenti médiéviste, il y a bien longtemps, sous l’égide tâtillonne d’un maître romaniste liégeois de l’époque, je ne l’ai pas reconnu ici.
Ajouter maintenant que l’on attend avec impatience la publication du rapport du « troupier » contemporain Robert de Clari par le même éditeur serait superflu. Ainsi sera à peu près complet le tableau « français » de la Quatrième Croisade.
 
NOTES
 
[*] GEOFFROY DE VILLEHARDOUIN, La conquête de Constantinople, éd., trad. et comm. par Jean DUFOURNET, Paris, Flammarion, 2004 ; 1 vol. in-12, 426 p. (GF, 1197). ISBN 2-08-071197-0. Prix : €11,90.
[1] Peu probable toutefois que Simon de Montfort ait été tué par un « boulet » au siège de Toulouse, plutôt par une pierre tirée d'un mangonneau, comme l’écrit J. Calmette. Vu la date ! (p. 430).
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